ÉCOLE
DES HAUTES ÉTUDES
COAAA^ERCIALES
DE MONTRÉAL
BiBUOTHtQUE
NO
COTE
4
Digitized by the Internet Archive
in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/lasciencesociale43soci
ANNEE 1907
32' LIVRAISON
BULLETIN
DE LA SOCIÉTÉ INTERMÛÏiMflSWEOîTE
DE
DE SCIENCE SOCJIALE
MOV ^ 193^
SOHIIAIRE : Liste généralo dos membres. — Séaiuïe du Coiijïeil de la SooiOti', par
M. L. riLRiEL, secrétaire. — Questions du jour : A qui prolIteat.le.s.mouyements revolution-
naires. par M. G. ri"AzAMBi..iA. — Bulletin Ijiblio.crapliiijue. ~ '
L'État actuel de la Science sociale, j)ar M. Edmond Demolins. Brochure d'introduction
à la Science sociale, 0 fr. 20 cent.; dix ex., 1 fr. 2.5; vingt ex., i francs.
FASCICULES PARUS DANS LA NOUVELLE SÉRIE (Prix : 2 fr. franco)
N° 1. — La Méthode sociale, ses
procédés et ses applications, par Edmond
Demolins, Robert Pinot et P.\ul de Rùu-
SIERS.
X" 2. — Le Conflit des races en
Macédoine, d'après une observation
monographique, par G. d"Azambuja.
X" 3. — Le Japon et son évolution
sociale, par A. de Préville.
N " 4. — L'Organisation du travail.
Réglementation ou Liberté, d'après
l'enseignement des faits, par Edmond
Demolins.
N'^ 5. — La Révolution agricole.
Nécessité de transformer les procédés de
culture, par Albert Dauprat.
N" 6. — Journal de l'École des Ro-
ches, par les Professeurs et les Élèves.
N° 7. — La Russie; le peuple et
le gouvernement, par Léon Poinsard.
rS'^ 8. — Pour développer notre
commerce ; Groupes d'expansion com-
merciale, par Edmond Demolins.
y° 9. — L'ouverture du Thibet. Le
Bouddhisme et le Lamaïsme, par A.
de Préville.
X'^^ 10 et 11. — La Science sociale
depuis F. Le Play. — Classification
sociale résultant des observations faites
d'après la méthode de la Science sociale,
par Edmond Demolins. (Fasc. double.)
N" 12. — La France au Maroc, par
Léon Poinsard.
N'^ 13. — Le commerce franco-belge
et sa signification sociale, par Ph.
Robert.
y^ 14. — Un type d'ouvrier anar-
chiste. Monographie d'une famille
d'ouvriers parisiens, parle D'" J. Bail-
hache. ♦
N° 15. — "Une expérience agricole
de propriétaire résidant, par Albert
Dauprat.
Nû 16. — Journal de l'École des Ro-
ches, par les Professeurs et les Elèves.
N° 17. — Un nouveau type particuia-
RiSTE ÉBAUCHÉ : Le Paysan basque du
Labourd à travers les âges, par M. G.
Olphe-Galliard.
N" 18. — La crise coloniale en
Nouvelle-Calédonie, par Marc Le Gou-
pils, ancien Président du Conseil général
de la Nouvelle-Calédonie.
N"^ 10, 20 et 21. — Le paysan des
Fjords de Norvège, par Paul Bureau.
(Trois Fasc.)
X° 22. — Les trois formes essen-
tielles de l'Éducation: leur évolution
comparée, par Paul Descamps.
La suite au verso.
FASCICULES PARUS DANS LA NOUVELLE SERIE [suite]
N" 23. — L'Evolution a(;ricole en
Ai.i.EM AONE. Le ■ Bauer » de la lande
du Lunebourg. par P\i i. Roux.
N" 24. — Les problèmes sociaux
de l'industrie minière. Comment les
résoudre, par Edmond Demolins.
rs " 25. — La civilisation de Tétain.
— Les industries de l'étain en Fran-
conie, par Louis Arque.
N" 2G. — Les récents troubles
agraires et la crise agricole, par
Henri Brun.
N° 27. — Journal de l'École des
Roches.
N" 28 et 29. — L'Histoire e.xpliquée
i>.\R LA Science sociale : La Grèce an-
cienne, par G. d'Azambuja.
N'^ 30. — L'humanité évolue-t-elle
vers le socialisme? par Paul Desc.\mps.
No 31. — L'École moderne, par G.
Clerc, M""' Hugh Bell et A. Pbrnotte.
N'^ 32. — Comment se prépare l'unité
sociale du monde. Le Droit interna-
tional auXX« siècle, par Léon Poinsard.
ORGANISATION DE LA SOCIETE
But de la Société. — La Société a pour
but de favoriser les travaux de Science
sociale, par des bourses de voyage ou
d"études, par des subventions à des pu-
blications ou à des cours, par des enquêtes
locales en vue d'établir la carte sociale
des divers pays. Elle crée des comités
locaux pour l'étude des questions sociales.
Il entre dans son programme de tenir des
Congrès sur tous les points de la France,
ou de l'étranger, les plus favorables pour
faire des observations sociales, ou pour
propager la méthode et les conclusions de
la science. Elle s'intéresse au mouvement
(le réforme scolaire qui est sorti de la
Science sociale et dont V Ecole des Roches
a été l'application directe.
Appel au public. — Notre Société et
notre Revue s'adressent à tous les hommes
d'étude, particulièrement à ceux qui for-
ment le personnel des Sociétés historiques,
littéraires, archéologiques, géographiques,
économiques, scientifiques de province.
Us s'intéressent à leur région; ils dépen-
sent, pour l'étudier, beaucoup de temps,
sans que leurs travaux soient coordonnés
par une métliode commune et éprouvés
par un plan d'ensemble, sans qu'ils abou-
tissent à formuler des idées générales,
à rattacher les causes aux conséquences,
à dégager la loi des phénomènes. Leurs
travaux, trop souvent, ne dépassent pas
l'étroit Irorizon de leur localité; ils com-
pilent simplement des faits et travaillent,
pour ainsi dii-e, au fond d'un puits.
La Science sociale, au point où elle est
maintenant arrivée, leur fournit le moyen
de sortir de ce puits et de s'associer à un
travail d'ensemble pour une œuvre nou-
velle, qui doit livrer la connais.sance déplus
en plus claire et complète de l'homme et
de la Société. Ils ont intérêt à venir à elle.
Publications de la Société.— Tous les
membres reçoivent la Revue la Science
sociale et le Bulletin de la Société.
Enseignement. — L'enseignement de
la Science sociale comprend actuellement
trois cours : le cours de M. Paul Bureau,
au siège de la Société de géographie, à
Paris; le cours de M. Edmond Demolins,
à l'Ecole des Roches, et le cours de M. G.
Melin, à la Faculté de droit de Nancy. Le
cours d'histoire, fait par notre collabora
teur le V*" Ch. de Calan, à la Faculté de
Rennes, s'inspire directement des méthodes
et des conclusions de la Science sociale.
Sections d'études. — La Société crée
des sections d'études composées des mem-
bres habitant la même région. Ces sec-
tions entreprennent des études locales
suivant la méthode de la Science sociale,
indiquée plus haut. Lorsque les travaux
d'une section sont assez considérables
pour former un fascicule complet, ils
sont publiés dans la Revue et envoyés à
tous les membres.
Bibliothèque de la Science sociale.
— Elle comprend aujourd'hui une tren-
taine de volumes qui s'inspirent de la
même méthode. On en trouvera la liste
sur la couverture de la Revue.
Conditions d^admission. — La Société
comprend trois catégories de membres,
dont la cotisation annuelle est fixée ainsi :
l" Pour les membres titulaires .'20 francs
(2") francs pour l'étranger) ;
2" Pour les membres donateurs : 100
francs;
3" Pour les membres fondateurs : 300 à
500 francs.
ANNÉE 1907
32 LIVRAISON
BULLETIN
LISTE GÉNÉRALE DES MEMBRES
Les abonnés de la Science sociale, qui ne sont pas membres de la Société, ne figurent pas sur
cette liste.
Les noms des Membres correspondants sont imprimés en lettres grasses.
1" Paris et la banlieue.
D. Alf. Agache, boul. Montparna.sse, 8o.
Alfred Agache, rue Weber, 14.
Léon Aknoult, propriétaire, boul. Malesher-
bes, 167.
M. AuBRY, rue Cambacérès, 6.
P. Babonneau, rue des Volontaires, 2L
L. Bâcle, Ingénieur, rue Baudin, 17.
M. Baelen, rue Bonaparte, 31.
D' B.\TUAUD, rue de la Bienfaisance, 33.
Georges Bedel, av. Victor-IIugo, 67.
E. Benoit, Industriel, rue Oberkampf, 84.
J.-A. de Bernon, rue des Saints-Pères, 3.
Charles Bessand, rue du Pont-Neuf, 2.
Paul Bessand, rue du Pont-Neuf, 2 bis.
.Jean Bessard, rue du Pont-Neuf, 2 bis.
E. Bizos, rue de Chàteaudun, 44.
M. Blanchon (Michel-Mérys), rédacteur au
.Journal des Débals, boul. St-Michel, 65.
.Jules BocQuiN, Ingénieur des Arts et Manufac-
tures, avenue de Wagram, 157.
Frédéric Boudin, rue de Fleurus, 35 bis.
.lean Borderel, rue de Clignancourt, 135.
D' .J.-M. BoscH, rue du Colisée, 41.
Bouchié de Belle, rue de Miromesnil, 16.
Paul Bureau, Professeur de droit, rue du
Cherche-Midi, 33.
Comte de Caraman, av. de l'Aima, 3.
E. Castan, chaussée de la Jluette, 2.
François Castel. rue Lagrange, 19.
M. Causse, rue du Val-de-Gràce, 9.
Charles Chatillon, rue Cortambert, 18.
M. Chopard, rue Cail, 16.
André Colliez, Avocat, rue de Monceau, 66.
Emile Coppeaux, rue du Général-Foy, 6.
.I.-A. Corteggiani, rue de Rennes, 87.
Jules Cousin, boul. Poissonnière, 10.
.L Cronier, Industriel, bouL St-Germain, 250.
D' Delbet, Député, rue des Beaux-Arts, 2.
A. Delestre, Industriel, r. du Rendez-vous. 45.
Edmond Demolins, Directeur de la Science so-
ciale, Administrateur de l'École des Roches,
rue .Jacob, 56.
M'i° de DouBRONiNE, faub. J^oissonnière, 116.
Eugène Dubern, rue Hamelin, 3.
Amédée Dufaure, av. des Champs-Elysées,
116 bis.
Aug. Ferraud, industriel, rue Lalo, 18.
Félix DupRÉ La Tour, boul. Raspail, 33.
M. Eysséric, rue Censier, 29.
Filleul-Brohy, Industriel, rue de Vienne.
Alfred Firmin-Didot, ancien Editeur, rue de Va-
renne, 61.
Maurice Firmin-Didot, Editeur, boul. St-Ger-
main, 272.
M. DE Fontette, rue d'Assas, 40.
Charles-Félix Fournier, r. de l'Université, 119.
Henry de France, rue de Lille, 55.
L'abbé Francis, boul. Pereire, 204.
André Froment, rue Vauvenargues, l.
Emile Galdriot, ingénieur des Arts et Manu-
factures, rue du Conservatoire, 8.
J.-J. Gebhardt, rue de Rennes, 55.
Georges Gerson, rue Marbeuf, 38.
G. GiRAUD-JoRDAN, rue de TUnivei-sité, 106.
M. Godard, av. de la République, 1.
L. Godeville, rue de Ponthieu, 2.
Paul Godeville, rue de Rivoli, 158.
Auguste Gomez, rue de La Boëtie, 20 bis. ,
Karl Gutzeit, rue Davioud, 17.
Comte Pierre d'IIarcourt, rue Vaneau, II.
M. IIaudricourt, rue do Lubeck, 25.
L'abbé H. Hemmer, rue St-Dominique, 120.
Etienne Hibon, pass. de la V^isitation, 14 i/.s-.
Gustave Huard, Avocat à la Cour d'appel, rue
d'Amsterdam, 52.
Charles Huber, rue de l'Arcade, 23.
M. Isambert, rue des Écoles, 46.
L'abbé Jouin, Curé de St-Augustin, av. Por-
tails, 8.
JI. KoszuL, Agrégé de l'Université, Rond-Pomt
Bugeaud, 5.
Joseph Labic, rue Picot, 4.
158
BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
Georges Lachai>elle, Directeur de la Répu-
blique française, rue Ampère, 79.
II. Landru, boul. Malesherbes, 92.
31. DE Lanzac de Laborie, l'ue de Bourgogne, 19.
M. Laudet, boul. Malesherbes, 27.
Robert Lebaudy, i-ue de Lubeck, 12.
Robert Le Bret, Avocat, av. Marceau, 2.
Georges Ledou.x, rue Alplionse-de-Xeuville, 17.
Robert Legav, rue Cazotte, 2.
Paul Lemonnier, rue Taitbout, 80.
:\I. Lyon-Lévy, rue Clialgrin, 4.
D'Bernardo de MAr.Ai.HAES,rue Léo-Delibes, 5.
J. Mantino, Dessinateur-Électricien, av. des
Gobeliiis, 31 bh.
Victor Maréchal, av. Ledru-Rollin, 67.
Tommy Martin, rue Fnkléric-Bastiat, 3.
M. MoLLARD, rue J.-J. -Rousseau, 39.
Louis MoNMER, Banquier, rue de Monceau, 33.
L. DE MoNTi DE Rézé, rue de Lille, 25.
Charles Mourey, rue Serret, 3.
D' A. Moutier, rue de Miromesnil, 11.
M. Noetinger, boul. St-Michel, 81.
A. NozAi., Artiste-Peintre, r. du Ranelagh, 82.
M. Ollivier, carrefour de la Croix-Rouge, 2.
Alfred Paciieco, Négociant, av. Bugeaud, 24.
Armand Parent, rue de l'Université, 37.
L'abbé Picard, rue de la Sorbonne, 2.
Emile Pierret, rue de Courcelles, 115.
Robert Pinot, av. Henri-Martin, 109.
R. DE Planiiol, rue .Jacob, 13.
M. Plocque, Notaire, rue d'ilauteville, 1.
Charles Prieur, av. Henri-Martin, 51.
M"" pRovoT, boul. de Courcelles, 82.
I/abbé L. Rakkin, rue de Londres, 11.
G. Raverat, Industriel, rue Legendre, 1.
A. DE RicQi.Ks, rue Gustave-Flaubert, 9.
Mario de la Rociia, rue Pierre-Charron, 15.
M. RooLK, rui' de l'Entrepôt, 13.
Paul de Rousiers, Secret, général de la Soc. des
Armateurs de France, rue de Monceau, 9.
Louis Rousselet, Directeur du Journal de la
JeunesHB, boul. St-Germain, 12(5.
Charles de Rouvre, av. de l'Aima, 11.
Paul Roux-Du Colombier, boul. St-Mlchel, 95.
D' Sabouraud, rue Caumartin, 62.
M. DE Sainte-Croix, rue des Saints-Pères, 11.
Saint-Paul de Sincey, rue Richer, 19.
M. Santullano, rue Madame, 61.
Paul Sentenac, Professeur, rue Berthollet, 28.
Maurice Stobez, Architecte, rue Lauriston, 80.
.1. TACiioN-LAnKÈCHE, rue St-Dominique, 116.
L'abbé Tanquerey, Professeur, place Sl-Sul-
pice.
Georges Tessieu, boul. St-Germain, 216.
M. Tiiiéry, rue Pestalozzi, 6.
Ed. TiioMiNE, Ingénieur, rue Laferriére, 6.
Ch. TouRNAiRE, rue Sédillot, 7.
D' Henri Triboulet, Médecin des Ilù|>itaux, av.
d'Antin, 25.
D' .Iules Tnu'ET, rue de Compiègne, 2.
M. TuRi'AUD, rue Leiriercier, 82.
M. Henri Tur^uet, av. Victor-Hugo, 95.
Philippe DE Vilmorin, quai d'Orsay, 23.
M. Vincent, Manufacturier, r. des Arcliives, 78.
Etienne Watel, Ingt'nieur, av. Hoche, 3.
D"' J. Bailhache, à Dourdan (Seine-et-Oise).
H, Boulanger, Choisy-le-Roi (Seine).
L'abbé Boutter, av. des Batignolles, 6.5, Saint-
Ouen (Seine).
Pierre Cartier-Bresson, route de Flandre, 124,
Pantin (Seine).
A. Charonnat, Meunier, quai National, 40,
Puteaux (Seine).
Louis Charpentier, av. Herbillon, 04, St-Mandé
(Seine).
A. Constantin, Officier au 12" Cuirassiers, rue
de Groussay, 62, Rambouillet (S.-et-O.).
X. Delage, rue Delaizement, 1, Neuilly-sur-
Seine (Seine).
M. Dezobry. rue Grétrv, 10 bis, Montmorency
(S.-et-O.).
L. Dubois, rue Sadi-Carnot,51, l'uteaux (Seine).
M. Dupré la Tour, rue de la Paroisse, 4, Ver-
sailles (S.-et-O.).
M. Durieu, rue Louis-Dupont, Clamart (-Seine).
Henri Géral, rue du Val-d'Osne, St-Maurice
(Seine).
L'abbé Gérard, Curé à Esbly (Seine-et-Marne).
D' Grenet, Étampes (S.-et-O.).
Louis Hallouin, Inspecteur du Contrôle des
chemins de fer, av. de Paris, 39, Versailles
(S.-et-O.).
Ad. IlouDARD, rue Thomas-Lemaître, 21, Nan-
terre (Seine).
Georges Jannin, École Nationale d'Agriculture,
Grignon (S.-et-O.).
M. Joncard, Maison de Retraite, Pontchar-
train (S.-et-O.).
L'abbé F. Klein, Bellevue (S.-et-O.).
M. Legrain, au Val-Biron, p. Dourdan (S.-et-O.).
Jacques Legrelle, rue Berthier, 39, Versail-
les (S.-et-O.).
Paul Mengin, rue Maurepas, 29, Versailles
(S.-et-O.).
Paul NivARD, parc de Montretout, 11, St-
Cloud (S.-et-O.).
G. Olphe-Galliard, rue de l'Orangerie, 2 bis,
Meudon (S.-et-O.).
M. Georges Pou, Ingénieur des Arts et Manu-
factures, rue Ampère, 5, Puteaux (Seine).
Ferdinand Raffestin, Receveur de l'Enregis-
trement, Palaiseau (S.-et-O.).
M'"°RoGiE,boul. du Roi, 1, Versailles (S.-et-O.).
M"'" Lucie Rougeaui.t, route d'Argcnteuil, 23,
Sannois (Seine-et-Oise).
M"" le Prince M. Sabaiieddine, rue du Mont-
Val('rien, 96, Suresnes (Seine).
Eug. Thibault, Dourdan (S.-et-O.).
Paul TissiER, à Saint-Mard (Seinc-ct-Marno).
Gaston Velten, rue Jlaurepas, 17, Versailles.
M. Vidal, rue Albert-Jolv, 12, Versailles (S.-
et-O.).
2° France : Sud-Est.
L. Aymonmer, Pharmacien, Le Chatelard (Sa-
voie).
G. d'Azambuja, Eygonagues, par Allauch (I!.-
du-lih.).
M. Baiiiei.kTj à Jarnioux (Rhône).
DE SCIENCE SOCIALE.
159
Jean Beauquier, rue Nationale, l,Xîmes(Gard).
Adrien Bénezech. Propriétaire-Viticulteur.
Gignac (Hérault).
M. Bektin, à Salon (Bouches-du-Kliùne).
Julien BoLCHET, Petite Rue Piray, 4, Lyon.
M. BoLMAKD, Villefranche-s. -Saône (Rhône).
Paul Bouteille, Inij:i'uieur en chef des Mines
de la Péronnière, à Grand'Croix (Loire).
Joseph BouYGLES, av. de Saxe, 172, Lyon.
.lean C.adot, quai de la Guillotière, 9, Lyon.
Pétrus Cadot, quai de la Guillotière, 9, Lyon.
.lean Cappeau, à Renioulins (Gard).
C. Charbo.nnel, à L5'on.
Laurent Chatel, rue Gimelli, 7fi, Toulon
(Var).
V. Colcombet, rue de la République, 5, Saint-
Étienne (Loire).
L'abbé Collonge, à la Cure de Saint-Joseph-en-
Beaujolais, par Villié-Morgon (Rhône).
Paul Daher, Négociant, rue de l'Arsenal, 5, Mar-
seille (B.-du-Rh.).
E. Dauprat, rue de la Paix, 4, Nice (Alpes-
Maritimes).
Henri Devalois, place d'Aix, 32, Marseille (B.-
du-Rh.).
.loseph Durand, Préparateur de chimie à la
Faculté des sciences, Lyon.
L'abbé Favrichon, Curé à Fontanès, par St-
Héand (Loire).
I)' H. Forestier, Aix-les-Bains (Savoie).
L'abbé Joseph Garmer, Recteur de Fourvières,
cloître de Fourvièi'es, 8, Lyon (Rhône).
Comte de Gasparin. quai de la Fontaine, 24,
Nîmes ((^lard).
Pierre Gérard, rue Grignan, 60, Mai-seille
(B.-du-Rh. V
A. GuiNET fils, rue du Griffon, 13, Lyon.
Maurice Hubert, Ingénieur, av. du F'rado,
200, Marseille (B.-du-Rh.).
Raoul Jacquot, Avoué, Largentiére (Ardéche).
Le Capitaine Jottras, au 24' Régiment d'Infan-
terie coloniale, quai Yauban, 14. à Cette
(Hérault).
E. de Lachesnais, château du Roucas-Blanc-
Corniche, 401, Marseille (B.-du-Rh.).
Albert de Lafarge, Directeur de l'Usine de
Lafarge, Viviers (Ardéche).
M. Laurent-Dévalors, à Chasse (Isère), par
Givors (Rhône).
Marcel Luc, Ingénieur civil des Mines, à Seys-
sins pr. Grenoble (Isère).
L. Matras, Directeur de La Mutuelle. Valence
(Drôme).
B. Mistral, fils, à St-Rémy (Bouches- du -
Rhône).
M. deMoNTAUDOix, cours Pierre-Puget, 57, Mar-
seille (B.-du-Rh.).
Jean Neyret, Industriel, Bel-Air, St-Etienno
(Loire).
Ed. NiEL, Oléiculteur, Draguignan (Var).
M""" Sophie Odrzywolska, École de l'Estérel,
Mandelieu (Alpes-Maritimes).
D' Oudaille, Le Cannet (Alpes-Maritimes; .
D"'Pantaloni, rueArmény, 11, Marseille.
JoannyPEV, rue du Bât-d'Argent, 1, Lyon.
Georges Philippos, château de Mazargue-s, à
Mazargues (B.-du-Rh.).
Louis PRAT. rue Paradis, 167, Marseille
(B.-du-Rh.).
.M. DE RiGAUii, rue Française, 22, Béziers
(Hérault).
Fernand Rocher, chcàteau do Beauregard, La
Côte St-André (Isère).
U>^' RouoERiE, Évoque de Pamiers (Ariège).
Joseph Roux, à Lyon.
Loys Roux, à Lyon.
M. Antoine Salles, rue Molière, 71, Lyon.
Maurice Sauzay, Clerc de Notaire, place Ras-
pail, 8, Lyon.
P. ScHWAi.M, Villa Les Hirondelles, avenue
Bellevue, Nice (Alpes-Maritimes).
D'' Paul SiMONOT, place de l'Eclu-se, 1, Nîmes
(Gard).
Jean Tenaille, Villa St-Raphaël, Bastia (Corse).
A. ToRNÉzY, à St-Louis (Bouches-du-Rhône).
Aug. Verdet, rue Joseph-Vernet, 73, Avignon
(Vaucluse).
Henri Vernazobres, à Baboulet, par Capestang
(Hérault).
M. Villard, quai d'Occident, 6, Lyon (Rhône).
André Vincent, rue d'Arcole, 17, St-Etienne
(Loire).
L. ViNsoN, rueMiclielet,57, à St-Étienne (Loire).
3 France : Sud-Ouest.
A. L. BoiTEAU, Angoulêrae (Charente).
L('once Boiteau, place» du Parc, Angoulême
(Charente).
'SI"'" Breuil, Ecole do Guyenne, château de
Rouran. .Mérignac (Gironde).
W" de la Broue, Beurlaj' (Charente-Inférieure).
Maurice Bures, Avocat, Saintes (Charente-
Inférieure).
Fernand Butel, rue Marca, 14, Pau (Basses-
Pyrénées).
Lucien Canaud, rue Villeneuve, 32, La Rochelle
(Charente-Inférieure).
Caries de Carbonnièkes, rue du Consulat, 4, à
Castres (Tarn).
D'André Claisse à Biarritz (Basses-Pyrénées).
M. CouiLLARD, Professeur, av. St-Michel, 55,
Montauban (Tarn-et-Garonne).
R. CouRRÈGEs, Président du Tribunal civil, rue
Corail, 36, Montauban (Tarn-et-Garonne).
Oscar Dahl, La Rochelle (Charente-Infér.).
M"^ Drouhaut, Ecole de Guyenne, château de
Bourran. Mérignac (Gironde).
B. d'Encausse de Labattut, allée St-Étienne, 4,
Toulouse (Hte-Garonne).
M. Fabrice, place de la Révolution, 3, Per-
pignan ( Pyrénées-Orientales).
A. Feuillade de Chauvin, cours du Jardin-
Public, 104, Bordeaux (Gironde).
M""" Ferré, rue du Lycée. 25, Pau (Basses-
Pyrénées).
Philippe Gaden, 7, cours du Médoc, Bordeaux
(Gironde).
.M. Garas, à Mézin (Lot-et-Garonne).
IGO
BILLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
Louis DE Gastebois, villa Marie Albert, Lour-
des (Hautes-Pyrénées).
M. Godard. Ingénieur delà Cdes Chemins de
fer du Midi. Bordeaux (Gironde).
L"abbé Gondal, Supérieur du Grand Séminaire,
Toulouse (Haute-Garonne).
Armand Izarn, Avocat, Perpignan (Pyi-énées-
Orientales).
René .Jaminet, École de Guyenne, Château
de Bourran-Mérignac (Gironde).
P. Labrouste, chemin d'Eysines, 146, Caudéran
(Gironde).
Fernand Lapeyre, La Roche-Chalais (Dordo-
gne).
R. DE Lavalette, château de Cessales. par
Villefranclie-de-Lauragais (Hte-Garonne).
L'abbé Lave, Aumônier, rue de la Fonderie,
6, Toulouse (Hte-Garonne).
M"" J. Loubet, quai Victor-Hugo, 20, Narbonne
(Aude).
Frédéric Loliset, cours du Jardin-Public, 108,
Bordeaux (Clironde).
Marc Maurei,, rue du Chapeau-Rouge, 48, Bor-
deaux (Gironde).
Pierre Meller, 13, Coursdu Pavé desChartrons,
Bordeaux.
L'Abbé 3IERTZ. curé de Jlarqucfave,, par Car-
bonne (Hte-Garonne).
.Jules MiMAL'D, ancien Magistrat, rue du Palais,
7. Rulïec (Charente).
L'abbé Miirou, Professeur au Petit Séminaire,
Carcassonne (Aude).
Paul de MoNTCHEuiL, château de ilontcheuil, par
Nontron (Dordogno). •
Alcide d'ORBDîNv, Armateur, rue Réaumur, La
Rochelle (Charente-lnf.).
M. PoNCiN, Propriétaire, à Brisamljourg (Cha-
ronte-Inf.).
Comte de Postac, château de Jaubertlies par
Langon (Gironde).
Le Capitaine H. Pothier, au 108° Régiment
d'Infanterie, Bergerac (Dordogne).
A. de F'révu.le, cliàteau de Bonethèves, par
Chabanals (Charente).
Ch. de Raymond Caiiuzac, Toulouse (Hte-Ga-
ronne).
A. RoujOL, École de Guyenne, château de Bour-
ran, .Mérignac (Gironde).
M. Sabau,, Séméac-Blachon, par Lembeye,
(Basses-Pyrénées).
André Saint-M\rtin, place Francheville, 22,
PérigMCux (Dordogne).
Edmond Saint-Raymond, rue Merlane, 5, Tou-
louse (Hte-Garonne).
I>aiiicl Sai.es, rne des Prêtres, 6, Toulouse
(Hte-Garonne).
A. Sa/ebac de FoRdE, à .\ngouiéme (Charente).
.M. TiiiiiAUD, Écolo de (inytMini-, château de
Bourran, Mérignac (Girnnih^).
Er. TiiiBALi.T, Notaire, La Rochelle (Charente-
Inf.j.
Henri Tournier, à Aigiiefondo, par Mazamet
(Tarn).
Paniel ToLZAbD, Avocat, Rempart de l'Est,
.AiigoulOnic (Charente).
M. DE Trincaud La Tour, cours du .lardin-
Public, 7, Bordeaux (Gironde).
D' ViALOi.LE, à Carbon-Blanc (Gironde).
4° France : Centre.
L'abbé P. Andrielx, Aumônier des Petites
Sœurs des Pauvres, chemin de Nougeat, Li-
moges (Hte-Vienne).
L'abbé Ardant, place de l'Ancienne-Comédie,
3, Limoges (Hte-Vienne).
Comte DE BosREDON, château de Serruelles, par
Chàteauneuf (Cher).
Henri Brun, Avocat, château de la Barre,
Ouzouer-s.-Trezée (Loiret).
M. Brunie, Notaire, à Ussel (Corrèze).
M.Buffallt, Faubourg Ste-Catherine, Moulins
(Allier).
Ph. Champallt, Châtillon-s.-Loire (Loiret).
Alfred Charron, ancien professeur, Chaletto
(Loiret).
M. Corbin de Mangoux, à Vorlv, par Levet
(Cher).
Le Commandant Crosnier, 38, rue de Cloche-
ville, Tours (Indre-et-Loire).
L'abbé Dasse, Curé à Ourouer (Nièvre).
A. Dauprat, Le Breuil St-JIichel, par Chani-
bourg (Indre-et-Loire).
Claston David, Les Biards, par St-Yrieix (Hte-
Vienne).
C. Delafoy, à Mainvilliers, par Malesherbes
(Loiret).
D' Delanef, à Issoire (Puy-de-Dôme).
G. Doliveux, Société du chocolat Poulain,
Blois (Loir-et-Cher).
Emile Fougeron, rue de la Bretonnerie, 74,
Orléans (Loiret).
Le Général Gautrot. rue des Tanneries, Mou-
lins (Allier).
Paul Girard, rue des Vieilles-Prisons, Bourges
(Cher).
M"" de Laduye, rue de Crosses , 76 (Bourges).
M"" P. Lebouteux, à Verneuil, par Mign»'
(Vienne).
Comte P. Lecointre, château de Grillemont
par Ligueil (Indre-et-Loire).
M"" A. Lemesle, château de Planchoury, p.
St-JIichel-s.-Loire (Indre-et-Loire).
M. Léveillé-Nizerolle, La Guette, Nibelle (Loi-
ret).
Georges Marques, Avocat, Castelnau-de-Mon-
tratier (Lot).
Charles Mesuré, Ingénieur-conseil de la Com-
pagnie de Chàtillon, à Montiuçon (Allier).
R. de Montfort, à Bouy, par Mehun-sur-Yèvre
(Cher).
M. PiN(iussoN. négociant, rue Blatin, 43, Cler-
mont-Ferrand (Puy-de-Dôme).
Ferdinand Roux, Avocat, château de Javodc
par ]ssoin> (Puy-de-Dôme).
.M. Sii.vESTRE, plac(ï du Château, 4, Blois (Loir-
et-Cher).
H. Soury-Laveroxe, à Rochcchouart (Hte-
Vienne).
DE SCIENCE SOCIALE.
KU
Le Capitaine de la Teili.ais, rue Joau-Xouail-
hier, 8, Limoges (Hte-Vienne).
Lucien Thiercelin, rue do Saintes, à PitliivicM's
(Loiret;.
E. TixiER, Avocat, rue de l'Oratoire, 6, ('lor-
inont-Ferrand (Puy-de-Dôme).
IL PE ToYTOT, château de Bar, par Xéroiidcs
(Cher).
Henri de la Vèvre, château de la Vèvre, par
Dun-s.-Auron (Cher).
5° France : Est.
Pierre Babey, à Arbois (.Jura).
F. Bertsciiy, avenue Yictor-Hugo, 31. Iiijon
(Côte-d'Or).
L. Bkéart de Boisanger, Chef d'Escadron de
cavalerie, place Victor-llugo, Lunéville (M.-
et-Mos.i.
IL de Boissieu, ciiàteau de Varanibon, par
Pont-d'Aia (Ain).
Pierre Cestre, 33, rue de Cronstadt. Nancy
(Meurthe-et-Moselle).
M. CoANET, 2, rue Lafayette, Nancy (Meurthe-et-
Moselle).
Paul Decosse, Avocat, Neufchàteau( Vosges).
Le Commandant Delacroix, chef d'État-Major
de la 3" Division de Cavalerie (Chàlons-sur-
Marne).
L'abbé Doyen, Professeur au Sérninaire do
Beauregard, par Thionvillo (Lorraine).
Em. Galland, Notaire, Tournus (Saône-ot-
Loire).
Paul Garmer, rue do la Sourco. N. Nancy (M.-
et-Mos.).
L. Garreau, Directeur de banque, -23, rue
Vauban, Belfort.
.1. Genetier, Charnay-les-Macon (Saone-et-
Loire).
M"" Genevoix, placi' de l'IIùtel-de-Ville, Laa-
gres (Ilte-Marne).
M. (iRÉiMN, Bibliothécaire de la ville, Langres
(Haute-Marne),
il. Jacqlinot, Ingénieur, rue Diderot, 37, Lan-
gres (Ilte-Marne).
A. Jambois, Conseiller geînéral, Rond-Point
Lepois, Nancy (M.-et-Mos.).
M"'^ A. Japy-Boigeol, Audincourt (Doubs).
M. DE Leudeville, à Villotto, par Verrey-sur-
Salmaise (Côte-d'Or).
•L de LoisY, rue Chabot-Charny, 22, Dijon.
Henri Martinet, rui' Thiors, 28, Charlevilli-
(Ardennes).
G. Melin, rue de la Visitation, 1, Nancv iM.-
et-Mos.).
D' Moret, à Courlon (Yonne).
M"^ Maurice Pellevoisin, avenue Boucicaut,
13, Clialon-s.-.Saône (Saùne-et-Loire).
Louis Peters, Avenue Gambetta, Épinal (Vos-
ges).
Paul Peters, rue de Provence. Épinal (Vos-
ges).
Victor Peters, Industriel, rue do Provence,
Épinal (Vosges).
Alfred Petit, Clerc de notaire, St-Didier-d'Aus-
sial (Ain).
Jean Qlinsox, à Tenay (Ain).
M. Rasquin, Instituteur, â Chababois, par
Granges (Vosges).
M. Richard, Industriel, à .Injurieux (Ain).
Louis Saki ROY. Notaire, Brienon-s.-Armançon
(Yonne).
D' Spralel, Rosières-aux-Salines (Meurthe-et-
Jloselle).
L'abbé E. Staemniel, Secrétaire général do
l'Évèché, Nancy (M.-et-Mos.).
Henri Sl(jl"et, Maître de forges, Chonno-
cières, par St-Marc-s.-Seine (Côte-d'Or).
M"'' Trlchv. à Hrienon-s.-Armançon (Yonne).
Baron de 'Vomécourt, château de Chassey,
par Cognièros(Hte-Saône).
6^ France : Ouest.
Auguste AiiACHE, â Bizy-Vernon (Eure).
Louis Allainolillaume, quai de la Londe, Caen
(Calvados).
Emile Amhlard. Ingénieur, rue Toustain, 2,
Dieppe (Soine-Inf.).
M. Astoul, Professeur à la Faculté de droit,
rue Holdot, 25, Caen (Calvados).
L'abbé Baii.lakd, Professeur d'histoire à l'in -
titution Join-Lambert, Rouen (Seine-Inf.).
L'abbé Louis Ballu, Luré de Parnay, pai
ilontsoroau (Maine-et-Loire).
M. Bellevu.i.e, Professeur agrégé de l'Univor-
sité, rue Arinand-Carrel, 50, Rouen.
D' E. Benoist, â Guéméné-Penfao (Loire-lnL).
M. Georgi^s Bertiek, Directeur des études à
l'École dos Roches, près Vorneuil (Eure).
A. de Boissieu, rue du Canon, Vernouil(Euro).
Dr Carcopino, à Vorneuil (Eure).
M. de Cari-ort, cours des Quais, 7, Lorient
(Morbihan).
L'abbé H. Charier, à Arradon (Morbihan).
Alexis Chaussepied, Président du Tribunal
de Commerce, Saint-Hilaire-Saint-FIoront
(Maine-et-Loire).
Emile Chevallier, rue du Petit-Beauvais, 2,
Chartres (Eure-et-Loir).
Le M'* de Clermont-Tonnerre, château do Gli-
soll(\s par la Bonne ville (Eure).
G. du CouEDic. Lient' au 25"= Dragons, a, av. do
Contades, Angers (M.-<3t-L.).
Aristide David, St-Michel-en-l'Herm (Vendée).
Ed. Demolins, Directeur de la Science sociale,
administrateur de VÉcole des Hoches, jjrès
Vorneuil (Euro).
L'abbé Desmonts, Cure de GlisoUes (Eure).
Paul Descamps, à la Guichardière, p. Vorneuil
(Euro).
Louis Douet, i|uai de Ftichebourg, 2, Nantes
(Loiro-lnférieure).
Augustin Dlfrèsne, Manoir de Calmont, près
Dieppe (Seine-Inferieure).
Robert Dufresne, Manoir de Calmont, par
Dieppe (Seine-Inférieure).
i(rl
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
A. Fauquet-Lemaithe, Château du Vallasse, par
Bolbec (Seine-Inférieure).
M. Fauvel, à Baveux (Calvados).
I'. Favé, rue de i'Écureuil, 14, Rouen (Seine-
Inférieure).
W" FiRMiN-DiDOT, au château d'Escorpain, par
Laons (Eure-et-Loir).
IV Frey, à Airvault (Deux-Séyros).
i/abbé Gamble, Aumùnier à l'École desRociies,
l)r('S Verneuil (Eure).
Eugène GiiEi.É, Rédacteur en chef du Proi/rès
(iv Calvados, rue du Moulin, Caen (Calvados).
BI. Hervey, Notre-Danie-de-Vaudrouil (Eure).
L'abbé Jan, Rochefort-en-Terre (Morbihan),
l'aul .Ienakt, Ingénieur-Agronome, à l'Ecole
des Roclios, par Verneuil (Eure).
iv Joffrion, à Bénet (Vendée).
M"""^^ Labussière, à PuUay, par Verneuil
(Eure).
V'" Ch. DE LA Lande de Calan, à Saint-Gré-
goire, par Rennes (lUe-et-Vilaine).
M. P.-E. Lefébure, à Ronfeugera.v, par Athis
(Orne).
Frédéric Lefèvre, i-ue du Champ-des-Oiseaux,
1, Rouen (Seine-Inférieure).
R. Legros. Directeur de la Station centrale
d'Electricilé, place de l'IhMel-de-Ville, II,
Fécamp (Seine-Inférieure).
M. Lenglet, rue Félix-Faure, 24, Fécamp
(Seine-Inférieure).
M. Lei'allle, notaire, Conches (Eure).
Camille Lion, rue Lenôtre, 26 bis, Rouen
(Seine-Inf('rieure).
l'aul Magnieu, à Grandchamp, par St-.Iulien-
le-Faucon (Calvados).
Comte de Maistre, Château de Tourville, par
Pont-Audemer (Eure).
M. Malherbe, Grande-Rue, Pont-Audemcr
(Eure).
Baron de Makkuil, L'-Colonel au 1" Chas-
seurs, Chàteaudun (Eure-et-Loir).
L. JIarotte, Le Mont Ilymette, Redon (Ilie-et-
Vilaine).
l'.milc Mau(jl:et, Montoir-de-Bretagne (Loire-
Inféi'icure).
L'ablié N. Martin, rue du Lycée, 7, à Saint-
Brieuc (C"tes-du-Xord).
L'ablié Maubec, Curé à Esteville, par Cailly
(Si'inc-Infih'ieure).
Louis Maubec, Industriel, Elbeuf (Seine-infé-
rieure).
.1. MignaL Ingénieur, Les Herbiers (Vendée).
1)' Miisciios, à Tréviéres (Calvados).
V' de NoNNEVuj.E, rue du Bel-Air, 21, Angers
(Maine-et-Loire).
Edmond Ouinet, jirofesseur à l'Ecole des
RocIkîs, Verneuil (Eure).
0. Pu.i.ET, Proprii'taire, La Bi-nestière, par
.larzé (Maine-et-Loire).
Eugène PiLiT, Entrc])reneur de menuiserie,
rue (le l,i Madeleine, Verneuil (Eure).
M. Pochet. lng(''nieur-Agronome, rue de la
Gare, Dreux (Eure-et-Loir),
l'ieri-e l'oniEi, à Verneuil (Eure),
liarth. Pocquet. Directeur du Journal, de
Bennes, rue de Piobien. 8, Rennes (Ule-et-Vi-
laine).
F. pRiEiR, Chef de bataillon en retraite, 10,
rue Jeanne-d'Arc. Vannes (Morbihan).
M. de RÉALS, Villa des Tourellas, Dinan(Côtes-
du-Nord).
C" de RoBiEN, château de Montgiroux, i>ai-
Alexain (Mayenne).
A. RiCHER, Lieutenant de vaisseau, à Soustons.
(Landes).
Olivier Senn, rue de la Cote, 48, Le Havre
(Seine-Inférieure).
M. Thierry-Mieg, rue de la Côte, 41, Le Havre
(Seine-Inférieure).
M""' Thiry, Verneuil (Eure)-
M. Toquenne, Lieut'-colonel au 6" Rég. d'in-
fanterie coloniale, Brest (Finistère).
jjmc y,e (jg Tourville, Château de Tourville,.
par Pont-Audemer (Eure).
Comte de la Villarmois, Château de Trans.
par Pleine-Fougèi'e (Ilie-et- Vilaine).
Comte de Vincelles, Château de Penaurun,
par Concarneau (Finistère).
Ch. Waddington, Ingénieur, château de Vei't-
en-Drouais (Eure-et-Loir).
7" France : Nord.
G. Agniel, Ingénieur, Verquin, par Hétluinc
(Pas-de-Calais).
Paul Allaeut, avocat, IG ter, i-ue des Foulons..
r»ouai (Nord).
Olivier Benoist, Propriétaire-Agriculteur.
Plailly (Oise).
M. Bigo-Danel, boul. de la Liberté, 95, Lille
(Nord).
31. Bosquet, Président de Chambre, rue Bel-
legambe, 12, Douai (Nord).
V. Bousquet, Ingénieur, Sallaumines (Pas-de-
Calais).
M. Brunet, Lient' au 45'' Rég. d'infanterie, rue
Vinchon, 28, Laon (Aisne).
M. BuRON, rue Valentin-Legi-and, Saint-Just-en-
Chaussée (Oise).
L'abbé N. Caillet, Curé de Manicamp, par
Blérancourt (Aisne).
Léon Capy, Notaire St-Pol-s.-Ternoise (Pas-
de-Calais).
Victor Carrez, Ingénieur, Aire-sur-la-Lys (Pas-
de-Calais).
Félix CoQUELLE, Maire, Rosendael (Nord).
Eugène Creveau.x, Constructeur â Vervins
(Aisne).
Paul Dei.ori, Agriculteur, l'.ois en Ardres (Pas-
de-Calais).
André Doutriaux. Avocat, l'ue d'Oulti'cmontf
Valenciennes (Nord).
M. DurAS-HAMoiii, Industriel, Valenciennes
(Nord).
L'Abb(' Flodrops. Vicaire à Calais (Pas-de-
Calais).
Constant Fume, â St-Léonai-d, jtar Pont-de-
Briques (Pas-de-Calais).
DE SCIENCE SOCIALE.
163
César de Givenchy, boul. Vaubaii, 1, Saint-
Omer (Pas-de-Calaisj.
Eugène Guerrin, place d'Armes, 17, Cambrai
(Nord).
M. Guillemot, Ingénieur-Agronome, S"-Gene-
viève, p. Soissons (Aisne).
M. GoiKDET,ruedo Noyon, 1, Amiens(Sommo).
D' Jacqlot, à Creil (Oise).
Maurice Larivièke, Ingénieur, boul. de la
Liberté. 137. Lille (Nord).
.Josepli Laroche, château de Buvigny. jjai'
Bully (Pas-de-Calais).
L'abbé A. Ledolx, Curé à Guenips. jiar Au-
druick (Pas-de-Calais).
Paul Lefebvre-Desurmont, Industriel, rue de
Douai, 103, Lille (Nord).
M. Leloup, Président de la Chambre de com-
merce, Arras (Pa.s-de-Calais).
IL Parsv, Place d'Armes, H, ilaubeuge (Nord).
Henri Pilate, rue Négrier, 22, Lille (Nord).
A. Kebolx, Directeur du Journal de Roubaix.
Roubaix (Nord).
Victor RivENET, fabricant de chicorée. Vieille-
Éghso iPas-do-Calais .
Jules Scrive-Loyer, Industriel, rue Léon-Gam-
betta, 294, Lille (Nord;.
M""" ScRivE DE Negri, Tue Gambetta, 292.
Lille (Nord).
Baron de Trétaigne, Château de Festieux. Fes-
tieux (Aisnej.
G. Valdelièvre fils, rue des Fossés-Neuls, G,
Lille (Nord).
D"^ YiGER, Abbeville (.Somme).
8° Étranger.
Europe. —Allemagne. — Louis Arqué, Vice-
consul au consulat de France, Leipzig.
P. -F. DuJARDiN, Ingénieur, Breitestrasse, 71,
DusseldorL
Ch. GiLBERTSON, Dcgcrloc b. Stuttgart.
Angleterre. — F. Bertholon, Négociant, Great-
Tower Street, 9 London E. C.
W. C. Crawford, Lockharton Gardens, 1,
Colinton Road, Edimbourg.
Maurice Honoré, 17, Highcrot't Villas Brighton.
M. Lacrolx, Négociant, .Jewin Street, 19, Lon-
dres E. C.
C. S. Loch, professeur à Christ Collège, Dry-
law Hatch, Oxshott, Surrey.
.Jean Périer, the Grove Boitons, 25, South
Kensington, Londres S. W.
Henri Willem, Mount-Row, 10, Saint-Pierre-
Port, lie de Guernesey.
William Wilson, 16, St-Bernard"s Row, Edin-
burgh.
Actriche-IIongrie. — Baron PaulKEMENY, Pro-
priétaire-agriculteur à Czintos, p. Maros-
Ludas.
M'°'= Elisabeth Koos, .Maros-Vasarhely.
Menyhent Szanto, IV Ferencziek-tere, 4, Bu-
dapest.
Baron Félix von Oppenheimer, I Karnthner-
strasse. 51, Vienne (Autriche).
Etienne de Trzecieski, propriétaire à Dynow
(Galicie).
D' .Jean Alex. Kov.vts, Directeur de l'École su-
périeure de commerce, Nagy-Varad.
Belgique. — Emile de Becker, Juge d'instruc-
tion, rue de l'Aigle, 2, Louvain.
E. Bertrand, 190, chaussée d'AIsemberg à
Forest, par Uecle.
L. DE Buggenoms, Avocat, i)lace de Bronckai't,
19, Liège.
Léon Coi.Lix, Lieutenant d'artillerie, route
Provinciale, La Ilulpe (Brabant).
Charles Dejace, Avocat, boul. d'Avray, 280,
Liège.
Paul bEM.\TONS, rue du Châtelain. Bruxelles.
Ernest Desenkons, Avocat, rue du Mont-de-
Piété, 11, Mons.
M. Dubois, Directeur de X'Instilul supérieur
de commerce, rue des Peintres, 51, Anvers.
Henri Dumon, Faub. de Valenciennes, Tour-
nai.
Pascal Lohest, Avocat, quai de Maestricht. 10.
Liège.
Victor Muller, Avocat, rue Sainte-Véronique,
20, Liège.
Alb. Neuville, rue Louviex, 93, Liège.
Charles Sépulchre-Dor, Industriel, rue Charles-
Morren, 31, Liège.
Edouard Sépulchre, Ingénieur civil, à Kin-
kempois.
Fi-ançois Sépulchre, Industriel, place Saint-
•Jacques, Liège.
Louis Sépulchre, Herstal.
D' Edg. Snyers, rue Saint-Denis, 10, Liège.
Espagne. — Marquis d'AuELLA, Rambla de
Canaletas, 6, Barcelone.
Manuel Bertrand y Salsas hijo, Industriel,
Trafalgar, 50, Barcelone.
Jaime Carner, Avocat, rue Trafalgar, 10, Bar-
celone.
D. IIiGiNio G. Caso, Trinidad, 7, Gijon (Espa-
gne).
Marquis de Castelar, Magdalena, 12, Madrid.
D. Villar Grangel, Avocat, Santiago (Galicia).
Baron Lahuke, Vice-Consul de France, Va-
lencia.
Oriol Marti, Puerta Ferrisa, 17, 1°, Barcelone.
Candido Ruiz Martinez, Fernando el Santo,
20, Madrid.
Trinitat Monegal, Avocat, Passeig de Gracia,
32, Barcelone.
José Monegal y Nogufs, calle de Moncada, 19,
Barcelone.
D. Félix Monténégro, calle de Francisco Rojas,
2, Madrid.
D. Luis Perez de Guzman, à Jerez de los Ca-
balleros, Badajoz.
Alfons SuNOL, rue Simon-Oller, I, Barce-
lone.
Albert Thieb.^ut, Villanueva, 11, Madrid.
Jean Vergés Barris, à Palafrugell. Catalogne.
164
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
Italie. — Marquis cFAyala Vai.va, Rione Si-
rignano, '2, Naples.
Diiilio Bossi, Pasteur, à Luino.
Mobile Girolamo Calvi, via Bassano Parrone,
2, Milan.
C* François Cavazza. via Farini, 3, Bologne.
Ranuzzi Segui Conto Cav. Cesake, Via Mazzini,
45, Bologne.
L'abbé Giovanni Crovato, à Xigoline, Prov.
de Brescia.
D' Giusoppe GAi.i.wTiEsi, via Manin, 13, Milan.
M. Graxdmont, à Taormina (Sicile).
Chev. Silvio Serafim, 7, via Bergamo. Rome.
Prof. AndraToKRE, 20, via IMarianna Dionigi,
Rome.
M"*' VANNELFvn.i.E, 21, Corso Vittorio Ema-
niiole, Rome.
PouTUGAi.. — .José de Albiqlerqle, Lieutenant
de marine, Avenida da Liberdade, 07-1.
Lisbonne.
A. Barboza nos Santos, rua Alamcda, 17,
Lisbonne.
Conego .J. Dias d'Andrade, Professeur au
Séminaire, Coimbi'a.
.\nselmo BhaamcampFheire, Pair du Royaume.
i-ua do Salitre, 31 L Lisbonne.
.\. RoDRiGiEs Braga, IMédeciu de Marine, rua
da Esperança, 175-1", Lisbonne.
1). Luiz Filippe de Castro, Prof, à rinstilut
agronouii(|ue, 40, rua do Pi'ior, Lisbonne,
•losi' Matos Braamcami-, Praça Dlqle da Ter-
CEiKA, 1 1, Lisbonne.
N'iseonte de Gcu.homii. . Cadouoos. Foz de
Douro, Porto.
S. Exe. Luiz de M vgai.ii \es. Ministre des
.Affaires étrangères, Lisbonne,
llenrique de Paiva C'onceiro, à Cascaes.
A. DE PoRTLCAi, DuRAo, l'ua Larga de S. Ro-
que, 17-1", Lisbonne.
D' Francisco dos Reis Santos, Avenida da
Liberdade, 77, Lisbonne,
l'rederico Ramuier, Villa Real Santo-Antonio,
.\lgai-\e.
If Skkiîas e Su.va, Pi'ofesseur à la Faculté de
!Médecine, Comibra.
Estevans de Vasconcei.i.os, villa Real de Santo
Antonio.
E. LEriE DE Vasconcellos, liii'ecteur de la
Colonie Agricole, Villa Fernando.
Teixeii-a de VAseoNCEi.r.os, â Amarante.
D"- .\rmando Vu.ira de Castro, Cadoucos, Foz
<lo Pouro.
Riii MANIE. — C. A. Bkrindei, Slrada Precupetii
Wocci, P.) bis, Bucarest.
Vasile .M. Cogai.mceanij, .VIcea Vasiliu. 13,
liucarest.
1>' Em. Grigorovitza, Sir. Plaiitelor, 1 i. Bu-
carest.
Iv. Grueit-, rue Brezoianu. 11. Bucarest.
Valeriu IIllltiei, Avocat et Professeur de jilii-
losophie au Lycée national, rue Ilotin, 2,
.Jassy.
D' St. G. Manglirea, Médecin en chef de l'Hô-
pital T. Severin.
C. Radulesco, àCampu-Lung.
Théodor Spérantia, Directeur de Lycée, Bu-
carest.
M"<^ Hélène A. Taxasescl-, Institutrice, rue G.
Paladi,49, Bucarest.
Nestor Urechia, Ingénieur des Ponts et Chau.s-
sées, Strada Poliza, 40, Bucarest.
N. Zanné, Professeur à l'École des Ponts et
Chau.ssées, Strada Negustori, I, Bucarest.
M. Zenide, rue Dionisie, LS, Bucarest.
Russie. —Marins Cottavoz, .\gent consulaire
français, Ekaterinoslaw.
G. F^errand, Administrateur de la Parfume-
rie Brocard et C'% jMo.scou.
Paul GiRAUD, Industriel à .Moscou.
P. Lagier, 10, quai de l'Amirauté, St-Péters-
bourg.
H. Laming. Directeur des Usines de la Compa-
gnie du (iaz, St-Pétersbourg.
E. de Loisv, Direct, de la Société Générale de
Hauts Fourneaux à Makievka, Territoire des
cosaques du Don.
André Moussy, Manufacture de soieries, Mos-
cou.
M. Pobedonostzeff, ancien Procureur du Saint-
Synode, Liteina, 02, Saint-Pétersbourg.
S. PoLACHKOwsKY, Vassili ostrov seconde ligne,
11, Saint-Pétersbourg.
L. Stibing, Sadowaia, 18, Saint-Pétersbourg.
.Jean Szwanski, Perspective Saint-Georges,
17, Vilna.
Alexandre Vaeikoff, Professeur à l'Université,
Saint-Pétersbourg.
Suède. — W. Carlson-Fevrell, Professeur,
Lundsberg (Nàssundet).
Ernst Sjoberg, Drottninggatan. 45, Stockholm.
Suisse. — Alfred d'Amman, Grand. Cliène, li,
Lausanne.
L'abbé E. Carry, rue des Granges, 13, Genève.
Ad. Fischer-Reydellet, Villa des Glycines,
Fribourg.
.Mfred Geii;y. Fossé Saint-Léonard, à Bàle.
Léon Poinsard, rue Beaulieu, 72, Berne.
Is PoLAKO, route de Florissant, 20, Genève.
Comte G. de Reynold, château de Vinzel-s.-
KoUe (Vaud).
Asie. — Chine. — D> Chabaneix, Professeur à
l'École impériale de médecine, Tien-tsin.
H. Dangu, Pedderstr, 2 Hong-Kong.
Cl). .Iasson, Receveur des Postes françaises,
à llaii-kéou.
M. Pernotte, .Vttachi' à la Bamiue de l'Indo-
Chinc, Ilan-kéoii.
R. RÉAU, Consul de France, Mong-tseu, ^'un-
nan.
M. Saint-Pierre, Banque de l'Indo-Chine,
Péking.
DE SCIENCE SOCIALE.
165
CocHiNCinxE. — Ed.-L. Achard, Inspecteur
d'Agriculture, Thoi-Lai, Cantlio.
iNnn-CHiNE. — Bazin, BaïKiuo do l'Indo-Chino,
Haïphong.
Steplien Bolrjade. Services civils de l'Iiido-
Chino, Thai-Binh.
31. de Sii.ANs, Capitaine de vaisseau coninaan-
dant le Redoulable, Saigon.
TouRNAiRE, Agent des Messageries Jlaritimes.
Singapour.
Afrique. — Algérie et Timsie. — M"'' Aui.ki!.
lue du Soudan, '.\, Alger.
M. l'aljbé BoTREL, à Esseniane j)rès Bt-jà (Tun. ).
;\I. René Bolrcoin, Ingénieur-Agrononi(>, Do-
maine d'Amourali, prov. d'Alger.
H. de CiiAMiiERET Dar Iladida, par Chaouat
(Tunisie).
r>' A. (iiÉNdri, rue Zarkoum, I, Tunis.
.Jules KiiAVEMîLiii., Colon-. agriculteur, Aïn-el-
.Vsker (Tunisie).
Albert Le Coui.tre, San-Salvador, Rovigo (Al-
ger).
.Jules Leeebvre, Secrétaire à la subdivision
militaire, Oran.
Egypte. — Ahmed P'atliy Zagi.oli. Bev, l'n'si-
dent du Tribunal indigène, Le Caire.
Aerkhe orientale. — Thcodoro Monteiro he
JIacedo, Ingénieur, Lourenco-Marques.
Edouard Prudhomme, gérant de la C'" du Bo-
ror, QuiWimane.
Amérique. — Canada. — L.-O. Bouknivai..
Jlédecin-Pharniacien, Saint-Barnabe, Comté
St-Maurice. P. Q.
R.-P. Phil. BoLRMVAi,, Saint-Boniface (.\Iaui-
toba).
Thomas Caiîhn. .\vocat,rueSusse.\,.'(.j9, Ottawa.
Auguste Gkrin, Industriel, Coaticooke, prov.
de Qui' bec.
I.i'on Gérin, Coaticooke, prov. de Québec.
Stanislas A. Lortie, i)r. Université Laval,
Québec.
Le D"' L.-P. Normand, Trois Rivières, prov. de
Québec.
Brésil. — D"' Ariowaldo A. do Amaral, l'ua da
Guitanda, 1, Sào-Paulo.
D'' Erasmo de Asslmpçao, Avocat, Santos.
A. S. Azevedo .Junior, rua do Rosario, 4, Santos.
D' Coreolano Blrgos, Amparo, Sào-PauIo.
D' Vicente de Carvalho, Santos.
.Vllredo de Carvalho, à Recife (Pernambuco).
D' Arnaldo Y. de Carvalho, rua Ipj'ranga,
8, Sào Paiilo.
D' .José Gonçalves de Castro Cinclra, Largo
■1 de Julho, Bahia.
Le Comte D' Alfonso Celso, Avocat, rue Rosa-
rio, 45, Rio-de-Janeiro.
D' Silveira Cintra, ruado Bom-Retiro, 23, Sào
Paulo.
C" José Ferreira de Figleiredo, rua Victoria,
27, Sào-Paulo.
Arthur Ferreira Machado Glimaraès, rue Ou-
rives, 1S3, Largo de Santa-Rita, Rio.
Max Fi.EiLss, ruade Itapiru, 141, A. Rio.
,Jacob Glyer, rua Santo-.\ntoiiio, 15, Cai.va
Postal, (54, Santos.
lîernardo IIorta de Aravio, rua Viscondi de
Figueiredo, 4, B, liio-de-.Janeiro.
D' Domingos .Jaglaribe, Director do Instituto
Psicho-Phisiologico, Sào-Paulo.
G" A. DE Lacerda Franco, rua Conselheiro
Xebias, 75, Sào-Paulo.
I>.-L. Lacombe, T'. 0. Bo.\ 1057, Rio-de-Janeiro.
I»' llLi.io-LoBO, Avocat, Juiz-de-Fora, Minas.
Francisco Jaguaribe Go.mes de Matos, rua \o-
luntarios da Patria, .32.
D'^ Jos('' DE Mendoza, Juiz-de-Fora, Minas.
D' Joaquim Miguel, rua Frei Gaspar,3, Santos.
Josi- OiTiciCA, Directeui- du Collège Latino-
Américain, Rio-de-Janeiro.
Jlajor EsTEVAM de Oliveira, Jornalista, Juiz
de Fora, Minas.
Joào RiBEiRO de Oliveira e Souza, à Juiz de
Fora (Minas).
!)■• Arthur Orlando, Camara dos Deputados,
Rio-de-Janeiro.
D'' Alfredo Patricio, Amparo, Sào-Paulo.
D' Alfredo de Paui.a Freitas, rua Haddock
Lobo, 175, Rio-de-Janeiro.
I>' Joao PiNHEiRO DA SiLVA, Présidcute de Minas,
Bello-IIorisonte.
D' Dinamerico Rangée, Avocat, Travessa do
Commercio, 1, Sâo-I'aulo.
D' Carlos Reis, Palacio do Governo, Sào-Paulo.
D' Paul DE Rezende Carvalho, Santos.
Thoiihilo Fiiheiku de Andrade, S. Joào da lîna
Vista, Est. de S. Paulo.
D' Sylvio Romero, rue Ourives, 183, liio-de-
Janeiro.
D' V. da Sh.va Freire, Caixa, J8, Sào-Paulo.
D"' L. G. DA SiLVA Le.me, rua da Liberdade, 45,
Sào-Paulo.
Gabriel A. da Silva Oliveira, Sâo-Joào da Boa
Vista, Sào-Paulo.
José da Silveira Campos, Planteur de Café, Ri-
beiraô Preto, Sào-Paulo.
D" Luiz Fortunato de Souza Carvalho, rue
Rosario, 32, Rio-de-Janeiro.
Conseilhero D'' Joaquim de Toledo Piza e Al-
MEiDA, rua Jockey-Club, .j3, Rio-de-Janeiro.
Chili. —A. Alfonso hijo, Casilla, 896, Santiago.
Colombie.
dellin.
Carlos E. Restrepo, Avocat, Me-
.Martinkjue. — Ilip. Ernoult, Fort-de-France.
Mexique. — Gonzalo Camara, calle 57, n° 512,
Merida, Yucatan.
D' J. E. Monjaras, 2' de Yturbide, n" 1,
Mexico, D. F.
République Argentine. — Albert de Cas^aubon,
Agent de change, Calle Bartoloiné Mitre,
383, Buenos-Aires.
166
liL'LLETlN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
Alcide DE Cas.ubon, Agent de change, même
adresse.
Jean-Emile Dumas, Agent de change, Calle
Victoria, 370, Buenos-Aii-es.
J.-B. Etchebakne, Banque Supervielle. Calle
Bartolomé Mitre, 390, Buenos-Aires.
B. Etchehoun, Commci'çant, Calle Bartolomé
Mitre, 390, Buenos-Aires.
Gaston Pommey, Maison Mignaquyet C'% Calle
Bartolomé Mitre, UU, Buenos-Aires.
Victor Tailhades, Calle Uspallata, 750, Buenos-
Aires.
Il.uri. — C. F. Archang, Secrétaire de la So-
ciété des Anciens Élèves des Frères, Port-au-
Prince.
M''"' CoNAN, archevêque de Port-au-Prince.
Luc D0.MIMQUE, Président du Cercle catholi-
que, Port-au-Prince.
Sœur Eugénie du Sacré-Cœur, Port-de-Paix.
Le chanoine Guidec, Curé de St-Joseph, Port-
au-Prince.
Le Chanoine Guili.o, Vicaire général, aux Go-
naïves.
Le Chanoine Hubert, Cui'é à Jacmel.
L'abbé Le Sidan.ner, Vicaire à la Cathédrale,
Port-au-Prince.
M. F\eury-Féquière, député, Port-au-Prince.
Ms' PiCHON, Évèque, Port-au-Prince.
Eugène Roy, Sjntlic des agents de change,
Port-au-Prince.
Uruguay. — M™" Cahrau Piedras, 354, Monte-
video.
Louis J. SuPERviELLE, Banquier, Calle -25 de
Jlayo, 254, Monte^•ideo.
Océanie. — Nouvelle-Zélande. — Miss Bessie
Hancock, Woodlord Ilouse Hastings, Hawkes
Bay.
SEANCE DU CONSEIL
Le 8 janvier 1907, à 9 heures du soir,
le Conseil de la Sucicld inlernalionale de
Science sociale s'est réuni, 5G, rue Jacob,
sous la présidence de M. P. de Rousiers.
Étaient présents : MM. E. Demolins,
P. Bureau, R. Pinot, H. Hemmer, M. Fir-
min-Didot et Durieu. Excusés : MM. G.
d'Azambuja, Ph. Champault, R. Dufresne
et V. Muiler.
L'ordre du jour comprenait les trois
questions suivantes :
I. Examen des comptes de l'année 1906.
II. Missions d'études pour 1907.
III. Fixation de la date et organisation
du congrès do 1907.
1. Examen des comptes de l'année 1906.
M. R. Firmin-Didot, trésorier, donne lec-
ture du bilan de la Société qui se solde,
au 31 décembre, par un excédent de re-
cettes de 1.870 fr. actuellement en caisse.
Ces comptes sont approuvés à l'unanimité.
II. Missions (l'élude pour 1907.
M. le Président fait savoir au Conseil
que M. Pli. Champault va incessamment
commencer la mission d'étude en Lom-
bardie dont le Conseil l'avait chargé dès
l'année dernière. L'intérêt scientifique de
cette étude avait été déjà signalé par
Henri de Tourville. 11 serait utile de la
compléter en décidant une mission char-
gée d'observer une autre partie de la
Haute Italie, le Piémont, par exemple.
M. Paul Roux paraîtrait di.sposé à accepter
cette mission. M. P. Bureau fait remarquer
qu il y aurait lieu de consulter tout d'abord
M. Champault sur le cadre de son travail
avant d'arrêter celui de la seconde mis-
sion. Le Conseil, se rangeant à cet avis,
décide en principe la mission de M. Paul
Roux et charge M. de Rousiers de s'en-
tendre avec MM. Champault et Roux pour
en déterminer le sujet.
Le conseil confie ensuite à M. Louis
Arqué l'étude des causes sociales qui ont
contribué à établir et qui maintiennent
aujourd'hui le curieux phénomène écono-
mique de la Foire annuelle de Leipzig. Ce
sujet se lie d'une façon étroite aux obser-
vations précédentes de M. Louis Arqué en
Allemagne.
M. R. Pinot fait ressortir l'intérêt qu'il y
aurait, pour l'avenir de la science sociale,
à inscrire chaque année au budget des dé-
penses de la société une somme de 500 fr.
destinée à subventionner une étude à faire
par un des jeunes auditeurs des cours de
science sociale et ayant surtout pour objet
la formation scientifique de l'observateur
choisi. Cette ])roposition est adoptée à l'u-
nanimité.
III. Congrès de 1907.
Le Congrès aura lieu du lundi 13 au
i(Muli 16 mai inclus.
HE SCIENCE SOCIALE.
167
II est décidé qu'outre la publication qui
sera faite dans la Revue, une première
lettre d'avis sera envoyée à chaque socié-
taire deux mois avant le Congrès et une
seconde lettre de convocation quelques
jours avant la date d'ouverture.
La Société espère que. comme les années
précédentes, les compag'nies de chemins
de fer voudront bien accorder des billets à
prix réduits aux sociétaires qui se rendront
au congrès.
Une séance d'ouverture aura lieu le
lundi 13 mai au soir. Elle comportera une
conférence par M. de Rousiers et une
autre communication. Pendant les trois
jours du Congrès, la matinée sera consacrée
à des réunions de travail durant lesquelles
MM. E. Demolins. P. Bureau et G. Melin
résumeront leur cours de l'année et répon-
dront aux questions qui pourraient leur
ê re posées à ce sujet. Les comptes rendus
de missions auront lieu dans l'après-midi.
Le concours de MM. A. Koszul. pour la
mission d'Angleterre. Pli. Champault pour
la mission de Lombardie. L. .\rqué pour
la mission de Leipzig. Maurice Bures
pour une étude sur la Saintonge, etc., est
déjà assuré.
Rien n'étant plus à l'ordre du jour, la
séance est levée à 11 heures du soir.
Le secrétaire.
L. DURIEU.
QUESTIONS DU JOUR
A QUI PROFITENT LES
MOUVEMENTS RÉVOLUTIONNAIRES ?
Le mot « Révolution », depuis 1789, est
toujours entouré d'honneurs dans certains
partis, et beaucoup de gens continuent à
se proclamer révolutionnaires. Mais, de-
puis une génération, Tèpithète de socialiste
est venue faire une concurrence assez sé-
rieuse au premier adjectif. Concurrence,
disons-nous : le mot est à peine juste. Car
les deux termes s'associent et se juxtapo-
sent volontiers. Beaucoup de socialistes
s'intitulent « socialistes révolutionnaires »,
et ceux mêmes qui ne prennent pas expres-
sément cette dénomination ne renoncent
nullement à se rattacher aux traditions —
car on est très traditionnel chez ceux qui
professent l'intention de tout bouleverser
— aux traditions, disons-nous, de ceux qui
ont révolutionné la France il y a plus d'un
siècle. Qu'on se déclare ou non pour a l'ac-
tion directe », le nom des grands jacobins
fait toujours battre le cœur de ceux qui
veulent opérer aujourd'hui des change-
ments fondamentaux dans l'ordre social,
et, notamment, supprimer ou annuler la
propriété individuelle.
En fait, toutes les commotions populaires
agressives, comportant des violences contre
l'ordre public, sont à la fois, aujourd'hui,
des commotions socialistes et des commo-
tions révolutionnaires, et, pour préciser,
c'est presque toujours à l'occasion dégrèves
que ces mouvements éclatent. Ce nom con-
tinue à leur être donné même après que
le caractère de l'émeute et de l'insurrection
s'est nettement caractérisé. Aux yeux d'un
certain public, le droit de se révolter et
d'organiser de petites guerres civiles fait
partie du droit de grève, et le concept de
cessation de travail tend à se laisser effacer
par celui de lutte improvisée, soit contre
les patrons, soit contre les ouvriers qui
travaillent, soit contre les autorités et les
agents de la force publique. Divers événe-
ments récents, comme l'incendie du châ-
teau de Fressenneville, les scènes de jac-
querie du Midi et les violences de Fougères
attestent la facilité avec laquelle les reven-
dications ouvrières, étroitement liées aux
principes socialistes, se traduisent par des
actes proprement révolutionnaires. 11 y a
donc une relation à peu près constante
entre l'antipathie contre la propriété et le
culte des moyens violents.
Le * mouvement révolutionnaire », lui,
est essentiellement offensif, et. en outre,
si l'on va au fond des choses, il a pour but
plus ou moins conscient une translation de
propriété.
Cette expression même. « translation de
propriété », a été employée énergique-
ment par Taine pour définir la Révolution
française. Le terme de « .socialiste » n'exis-
tait pas alors, mais, en définitive, le res-
168
BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
sort prodigieux (jui souleva contre les
classes privilégiées toute une partie nom-
breuse de la nation consistait en ce fait
que l'on concevait enfin comme possible
le fait de faire passer en des mains nou-
velles les biens de la noblesse et du clergé.
C'était un socialisme limité, tendant à dé-
posséder un certain nombre d'individus
au profit théorique de la « nation », c'est-
à-dire d'une immense communauté. La
propriété noble ou ecclésiastique apparais-
sait frappée d'une tare spéciale, appelée
« privilège », et c'est contre ce privilège,
gênant pour les propriétaires non privilé-
giés, que se déchaînaient ceux-ci, avec
l'espoir de profiter immédiatement des
transformations.
Mais comment pouvait-on s'y prendre
pour réaliser, à cette époque, la coalition
de tous les non privilégiés, riches oupau
vres, contre les privilégiés?
C'est ici que nous constatons, dans les
convulsions de ce genre, l'apparition et
l'influence d'un pelll groupe dirif/eont qui
a l'art de canaliser toutes les forces de l'ir-
ritation populaire, comme un ingénieur
actuel canalise un torrent pour obtenir le
maximum d'énergie électricjue avec sa
chute d'eau.
Ce petit groupe dirigeant, cette « élite »
— si l'on peut employer le terme en le dé-
pouillant du sens favorable qu'on y attache
d'ordinaire — se compose des hommes les
plus rapprochés, par leurs ressources, leur
instruction, leur capacité, de la classe qu'il
s'agit de pro.scrire. Lors de la révolution
de Saint-Domingue, la révolte des nègres
fut conduite par les mulâtres, c'est-à-dire
par ce qui ressemblait le plus aux blancs
dans le monde où l'on n'était pas blanc.
Ces mulàtres-là, sauf la couleur, on les
trouve partout où il y a une révolution à
faire. En 1789, b; groupe social français
qui correspond aux mulâtres de Saint-Do-
mingue, comprend surtout des bourgeois
éminents, mécontents de n'être pas nobles,
et des nobles » bannis » de leur monde,
pour des tares ou des dissidences inconci-
liables avec Tetat d'esprit général de la
noblesse. Aujourd'hui, la lutte contre la
bourgeoisie a pour chef les têtes du monde
ouvrier, fortement soutenus et encadres par
un grand nombre de bourgeois, surtout des
« intellectuels », qui ont plus ou moins
rompu avec le monde « comme il faut » et
reprochent à la société de ne pas leur
avoir fait une situation en rapport avec
leur mérite.
Ce groupe, quels procédés emploie-t-il
pour arriver à ses fins?
Un premier procédé est précisément
cette limitation du champ d'attaque dont
nous parlions tout à l'heure. Les socialistes
trop exigeants n'obtiennent rien, parce
qu'ils font peur à trop de monde. Les
seuls qui arrivent véritablement à la puis-
sance et jouent un rôle menaçant sont
ceux qui font des distinctions et ne con-
damnent, provisoirement au moins, que
peu de choses ou peu de catégories socia-
les. Comme les révolutionnaires ne vi-
saient en principe que les vestiges de la
féodalité, les socialistes habiles ne visent
que la grosse propriété, et ils ont même
inventé le mot ingénieux de « féodalité
capitaliste » qui raccorde assez bien, dans
la forme, le mouvement actuel au mouve
ment de 1789. Or, qui dit « capitaliste » dit,
ou tout au moins veut dire « possesseur
d'un important capital ». Les « humbles »,
les « déshérités » échappent à la proscrip-
tion, même s'ils ont, ce qui arrive à beau-
coup, un « lopin » de terre, un livret de
caisse d'épargne ou des obligations de
chemins de fer. Il est entendu qu'on en
veut seulement au riche, comme, en
1789, on en voulait seulement au noble.
Et, à ce propos, nous ne pouvons résister à
faire, au sujet du plus célèbre discours de
Mirabeau, une réflexion que personne, à
notre connaissance, n"a encore faite.
Supposons qu'on commence à relire, en
s'arrclant à l'endroit où 7ious allons nous
arrêter, le passage classique :
« Deux siècles de déprédations et de
brigandages ont creusé le gouffre où le
royaume est près de s'engloutir. Il faut le
combler, ce gouffre efl'royable. Eh bien !
voici la liste des propriétaires françai'^.
Choisissez parmi les plus riches, afin de
sacrifier moins de citoyens. Mais choisis-
sez ! Car ne faut-il pas qu'un petit nombre
DE SCIENCE SOCIALE.
Kil»
périsse pour sauver la masse du peuple?
Allons! ces deux mille notables possèdent
de quoi combler le déficit. Ramenez l'ordre
dans vos finances, le pain et la prospérité
dans le royaume. Frappez, immolez sans
pitié ces tristes victimes, précipitez-les
dans l'abirae ; il va se refermer. . . »
Ne dirait-on pas, sauf quelques archaïs-
mes de style, le langage de certains collec-
tivistes modernes"? Et, si on lisait ce pas-
sage devant un public d'ouvriers, ne
risquerait-on pas de voir éclater des ap-
plaudissements frénétiques? Or, l'audi-
toire n'aurait pas compris.
Il n'aurait pas compris que Mirabeau
use de la figure oratoire appelée ironie.
S'il prononce les paroles qu'on vient de
lire, c'est qu'il sait parfaitement qu'elles
■pdiTtùtront mo7istrueuses, et soulèveront l'in-
dignation, car, si l'Assemblée nationale
est ennemie du privilège, elle le combat
au nom de la propriété. Et voilà pourquoi
l'orateur, après les points de suspension,
ajoute : < Vous reculez d'horreur? Hom-
mes inconséquents ! hommes pusillanimes 1
Eh! ne voyez-vous donc pas qu'en décré-
tant la banqueroute, ou, ce qui est plus
odieux encore, en la rendant inévitable
sans la décréter, vous vous souillez d'un
acte mille fois plus criminel? »
Mirabeau plaide donc pour les rentiers,
et ce qui donne une saveur merveilleuse,
selon nous, à sa magnifique tirade, c'est
([uil parle des rentiers d'alors dans le style
où nos orateurs socialistes parlent des ou-
vriers d'aujourd'hui. Reprenons en effet le
passage un peu plus loin : « Contempla-
teurs stoïques des maux incalculables que
cette catastrophe vomira sur la France ;
impassibles égoïstes qui pensez que ces
convulsions du désespoir ou de la misère
passeront comme tant d'autres, et d'au-
tant plus rapidement qu'elles seront plus
violentes, étes-vous bien surs que tant
d'hommes sans pain vous laisseront tran-
quillement savourer les mets dont vous
n'aurez voulu diminuer ni le nombre ni la
délicatesse ! Non, vous périrez ; et, dans la
conflagration universelle que vous ne fré"
missez pas d'allumer, la perte de votre
honneur ne sauvera pas une seule de vos
détestables jouissances. »
Tout cela, tant de véhémence, tant de
chaleur, pourquoi? Pour conjurer « la ban-
queroute, la hideuse banqueroute », c'est-
à-dire, pour sauver des capitalistes mena-
cés. Aujourd'hui, combien d'ouvriers, si on
leur exhibait ce spectre, diraient : « La
banqueroute, mais qu'est-ce que cela nous
fait? » Et ils étifiuèteraient comme « réac-
tionnaire » l'orateur qui se ferait l'avocat
des rentiers.
D'où vient cela? c'est qu'un déplacement
a eu lieu dans la ligne de démarcation
entre les classes. La noblesse n'existe plus
comme corps isolé. Mais il existe toujours
une classe supérieure, composée de débris
de la noblesse, et de bourgeois plus nom-
breux, ayant des rentes, des valeurs, des
immeubles. C'est à cette classe supérieure
qu'on en veut, parce qu'elle a le privilège
d'avoir des comptes ouverts dans des ban-
ques, et les rentiers que défendait si éper-
dument Mirabeau, ces hommes menacés de
se trouver « sans pain », en proie aux
t convulsions du désespoir et delamisère»,
ces rentiers qui, en 1789, se confondaient
avec le peuple ennemi de la noblesse, se
trouvent aujourd'hui confondus avec ce
qui reste de la noblesse, reste qui, dans la
main des politiciens révolutionnaires, joue
toujours le rôle d'épouvantail. Et c'est ce
qui rend si bizarre, désormais, l'impres-
sion que l'on ressent à la lecture du texte
de Mirabeau. Peut-être, quelque jour, le
terme d'ouvrier, sacré aujourd'hui, se trou-
vera-t-il. par l'évolution des clioses et de
la langue, impopulaire comme l'est main-
tenant celui de rentier, et alors les discours
d'aujourd'hui paraîtront non moins bizar-
res aux générations futures que celui de
Mirabeau nous le parait aujourd'hui.
En un mot, les révolutionnaires de
1789 limitaient strictement leurs attaques
à une certaine catégorie de propriétaires
et ne mettaient pas eu cause la t pro-
priété » elle-même sous son nom. Les
révolutionnaires d'aujourd'hui déclarent
la guerre, en principe, à la propriété,
mais, en fait et après coup, ils expliquent
au plus grand nombre qu'ils n'en veulent
qu'à un petit nombre. C'est cette limita-
tion qui fait leur force en mettant les gros
bataillons sociaux de leur coté.
170
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
Un autre procédé, complément du pre-
mier, consiste à écarter soigneusement,
dans le lan,ii:age, toute idée d'une diffé-
rence quelconque entre les éléments di-
vers de la classe qui revendique. La dis-
tinction, la coupure, n'existe qu'entre la
classe prise pour ennemie et la coalition
qui l'attaque.
Voilà pourquoi, en 1789, il suffisait d'être
roturier pour être regardé avec faveur et
prendre place de droit, sauf attitude ex-
ceptionnellement contraire, danslagrande
armée de ceux qui voulaient la révolu-
tion. Le mot « ouvrier » et même le mot
« paysan » ne remplissaient guère, alors,
la bouche des orateurs. C'était toujours
« le peuple », ou « la nation », ou « les
citoyens », ou « les patriotes », qu'on
opposait invariablement aux « aristocra-
tes ». Et il importait peu que les « pa-
triotes » fussent riches ou pauvres, vécus-
sent de leurs salaires ou de leurs revenus,
])ourvu qu'ils fussent «^ vertueux », ou
« ennemis des tyrans ». 11 y avait des
aristocrates plus pauvres que certains
« patriotes ». mais peu importait, et la ca-
naille indigente se solidarisait volontiers
avec des bourgeois cossus pour traquer
un gentilhomme sans le sou. La convoitise
qu'excite naturellement la propriété d'au-
trui avait été canalisée dans une direction
unique, grâce à des formules abstraites et
au souvenir d'abus historiques.
De nos jours, il se passe quelque chose
d'approchant. 11 y a un mot qui entraine
la défaveur et un mot qui entraîne la fa-
veur. L'un est le mot- capitaliste, l'autre
le mot prolétaire. Mais bien des gens qui
.se classent parmi les prolétaires ont des
moyens d'existence plus productifs et plus
assurés que bien des personnes oflicielle-
ment reléguées parmi les capitalistes.
D'une façon générale, tout ce qui peut se
dire « ouvrier » est sacré. En revanche,
tout ce qui est € grand patron », et sur-
tout les « compagnies » Hnancières distribu-
trices de dividendes est l'objet, soit d'une
défiance instinctive, soit d'une haine fé-
roce, même si les affaires ne sont pas
brillantes, même si les pertes ont succédé
aux bénéfices de jadis. Quant au terme
d' « aristocrate », désormais abrégé en
« aristo », il a changé de sens et sert à
désigner l'iiomme vivant de gros revenus,
et auquel s'attache l'envie de son entou-
rage. Ceux qui donnent le branle du mou-
vement « prolétarien » sont donc assurés
de maintenir autour d'eux des légions
nombreuses et de n'avoir pour adversaire,
comme en 1789, qu'une minorité.
Maintenant, quand la bataille révolu-
tionnaire a eu lieu, à qui appartient le
butin de la victoire?
L'observation des faits permet de ré-
pondre : ce butin est partagé par un petit
nombre exclusivement, et la grande masse
des vainqueurs se trouve avoir simplement
joué le rôle d'auxiliaires gratuits.
Les bénéiiciaires de la première Révo-
lution, par exemple, ont été, avant tout,
les acquéreurs de biens nationaux. Nul
n'ignore, en effet, que ces biens étaient
mis en vente à des prix dérisoires, ré-
sultat de la dépréciation que l'absence
de sécurité leur faisait subir. Ceux qui les
achetaient faisaient donc « de bonnes
affaires ». Mais, si faible que fût le prix
d'adjudication, encore fallait-il, pour se
porter acquéreur, en posséder le montant.
Les acquéreurs de biens nationaux furent
donc des personnes qui avaient de l'argent
de côté, et notamment des paysans à leur
aise, c'est-à-dire, en définitive, ceux des
roturiers qui avaient eu le moins à sou-
frir de l'ancien régime.
Quand on lit les mémoires du temps,
l'on constate qu'une des choses qui firent
é('houer la chouannerie en Bretagne fut
précisément l'existence d'une classe de
petits bourgeois ou paysans relativement
riches qui, ayant acheté des biens natio-
naux, avaient intérêt au maintien de
l'ordre de choses nouveau. « Cette classe,
(lit M. d'Andigné, avait goûté la Révolu-
tion, parce qu'elle y avait eu l'espoir de
s'enrichir et de supplanter la noblesse
dont elle était jalouse, quoiqu'elle eût vécu
l)resquc toujours de la gestion de ses biens,
ou des profits qu'elle faisait sur ses fermes.
DE SCIENCE SOCIALE.
171
L'émigration lui parut un bienfait, en lui
offrant la facilité d'acquérir à un prix mi-
nime les biens des émigrés; aussi crai-
gnait-elle singulièrement leur retour, de
même ((ue tout ce qui pouvait rendre au
clergé ses propriétés, dont elle s'était
nantie. C'était particulièrement dans cette
classe que les Vendéens trouvaient leurs
ennemis les plus acharnés. Ils remplis-
saient les districts et les municipalités,
disposaient des troupes cantonnés dans les
bourgs et dans les villes, et les tenaient sans
cesse en mouvement, ne s'occupant que
d'attraper des fugitifs auxquels ils ne fai-
saient jamais de quartier '. »
Taine, dans une de ses lettres à sa
femme, datée du 20 mai 1871, constate
que l'on remarquait à Paris, sous la Com-
mune, « l'idée très ancrée, dans beaucoup
d'ouvriers gardes nationaux, qu'après la
victoire, ils se partageraient les biens des
absents ». Et certes, si la Commune eût été
victorieuse, ces biens eussent été confis-
qués, mais pas au profit de tous ceux ([ui
les avaient convoités si naïvement.
Pour continuer notre rapprochement
entre phénomènes de même ordre, consi-
dérons ce qui se passe depuis quelques
années à Toccasion du conflit religieux,
greffé sur le conflit social (car, si la haine
de prêtre est si forte dans une partie du
peuple, c'est que celui-ci en est arrivé à
considérer le prêtre comnie « l'homme des
capitalistes »), et voyons qui a profité de
cette guerre intestine. M. Waldeck-Rous-
seau, dans un discours demeuré célèbre,
à Toulouse, promettait au peuple de le
faire bénéficier du « milliard des congré-
gations ». Or, à cette époque, le budget
ne dépassait guère trois milliards cinq
cents millions. 11 dépasse aujourd'hui qua-
tre milliards. D'où Ton peut conclure que
le « milliard » en question n"a pas profité
aux contribuables. 11 y a pourtant un
groupe de personnes qui s'est bien trouvé
de la fermeture et de la liquidation des
établissements religieux. Seulement, c'est
un très petit groupe. 11 comprend avant
tout les liquidateurs eux-mêmes. Il com-
prend ensuite les hommes de loi inté-
1. Mémoires. Tome I, p. 157.
ressés dans les nombreux et inévitables
procès (ju'ont occasionnés les liquidations.
11 comprend enfin les adjudicataires — spé-
culateurs ou brocanteurs — des biens mo-
biliers et immobiliers qui ont été vendus,
à des prix notablement inférieurs à leur
valeur. Au total, cela ne doit pas faire
beaucoup plus d"un millier de personnes.
Le reste se paye de mots et de phrases,
comme les « patriotes » pauvres de
1789.
Sur un autre point du champ de ba-
taille social, la lutte continue contre les
riches; mais, pour le quart d'heure, elle
se poursuit au moyen des impôts, qui
grandissent toujours, et qui sont calculés
de façon à frapper plus spécialement les
classes possédantes. Mais, si Ton recher-
che, dans le domaine des dépenses, ceux
qui ont bénéficié de cet accroissement de
recettes, on observe que presque toutes les
ressources nouvelles sont consacrées, soit
à transformer de nouveaux particuliers
en fonctionnaires, soit à augmenter le
traitement de ceux qui le sont déjà. Nous
avons parlé dans cette Revue de l'augmen-
tation de l'indemnité parlementaire. Un
calcul très simple permet d'établir qu'avec
cette augmentation, on aurait pu créer des
pensions de retraite de trois cents francs
pour dix-huit mille ouvriers. On a préféré
le bien-être du petit groupe à celui du
grand groupe. D'ailleurs, de toutes façons,
il est impossible de déverser la manne
budgétaire ailleurs que sur une minorité.
Fonctionnaires, pensionnés, fournisseurs
de l'Etat, mis tous ensemble, composent
certes une armée nombreuse, mais cette
armée, en regard des quarante millions
de Français, constitue toujours le petit
nombre, et, si le grand nombre arrive à
obtenir quelque chose dans les dépouilles,
cet élargissement de la sphère de distri-
bution ne pourra évidemment avoir lieu
qu'au détriment des parts distribuées, les-
quelles deviendront fatalement dérisoires
(dérisoires pour la masse de ceux qu'il
faut un peu calmer, mais non pour 1' « é-
lite » directrice.) Une révolution, en d'au-
tres termes, n'est une bonne affaire que
lorsque les associés sont peu nombreux
pour s'en partager les profits.
17-2
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE DE SCIENCE SOCIALE.
Il est assez facile maintenant d'imagi-
ner ce qui se passerait si, ne se contentant
pas de cette succion progressive de la pro-
priété par le jeu des ventouses fiscales,
les masses ouvrières en venaient à une
« opération » violente, déterminant le
triomphe de ce qu'on appelle la révolution
sociale, ou la « sociale » tout court. Parmi
les ouvriers, qui auraient été les princi-
paux héros de la transformation, un cer-
tain nombre, préparés par leurs ressour-
ces et leur éducation à faire figure de
bourgeois, se substitueraient à la classe
capitaliste, ou, plus exactement, se mêle-
raient peu à peu aux débris qui demeure-
raient toujours de celle-ci. Un système de
« distinctions» s'établirait immédiatement
entre les vainqueurs. 11 se passerait
quelque chose de ce qui se passe devant
un édifice ou un local sur lequel on lit
« Entrée libre », lorsque, en fait, ceux
qui veulent entrer sont dix ou vingt fois
plus nombreux que ne le comporte le lo-
cal. Il se crée forcément alors un « ser-
vice d'ordre * et une catégorie de « privi-
légiés » pénètre à l'intérieur, pendant
que les autres restent dehors. C'est alors
que notre hypothèse sur le terme d' « ou-
vrier », si paradoxale que nos lecteurs
aient pu la trouver au premier abord, ris-
querait de se réaliser. Car, si cette appel-
lation magique continuait à être arborée
traditionnellement par les heureux béné-
ficiaires, Timpopularité l'envahirait peu à
peu, et la ligne de séparation entre les
classes conservatrices et les classes révo-
lutionnaires subirait un déplacement nou-
veau, auquel correspondrait à son tour
un changement dans le style et le voca-
bulaire des partis.
Et ce phénomène, quelque opinion que
l'on porte d'ailleurs sur la valeur morale
des hommes qu'ils mettent en jeu, con-
tribue à prouver la supériorité de la pro-
priété individuelle sur la propriété col-
lective, et des initiatives privées sur la
communauté. La communauté, le bonheur
de la communauté, l'émancipation de la
communauté, jouent dans les révolutions
le rôle d'idéal, le rôle de drapeau, le rôle
de mirage. Une multitude d'hommes, in-
capables de se tirer d'affaire par eux-
mêmes, sont entraînés par les brillantes
promesses de ceux qui annoncent un
prochain changement à vue sur la scène
sociale. Cette secousse magique les tire de
leur torpeur, et ils poussent à la roue,
sans se demander si ceux qui sont dans
le carrosse ne seront pas les seuls à se fé-
liciter de l'issue des événements. Mais
ceux qui sont dans le carrosse sont des
débrouillards, des malins, non point sans
doute des particularistes, car le grand
mérite du particulariste est de se tirer
d'affaire sans exploiter personne ; ce sont
» chefs de clans » capables et avisés,
bons organisateurs et bons stratégistes,
connaissant les points faibles de l'adver-
saire qu'il faut dépouiller, et résolus éner-
giquement à s'installer, mieux que ce
maladroit adversaire, dans ces biens dont
ils apprécient judicieusement la douceur.
Le vrai particulariste, lui, s'arrange pour
ne dépouiller personne, pour n'être dé-
pouillé par personne, et pour n'aider per-
sonne à dépouiller qui que ce soit. S'il n'a
pas de biens, il a en lui la force nécessaire
pour s'en procurer par des moyens licites.
S'il en possède, il a en lui la force néces-
saire pour les défendre contre les politiciens
et leurs clans. C'est peut-être parce que
les gentilshommes de 1789 n'étaient pas
assez particularistes, et parce que les capi-
talistes de 1907 ne le sont pas davantage,
que la lutte contre les appétits montants
s'opère parfois d'une façon si désavanta-
geuse, et laisse, de temps à autre, la porte
ouverte à des pronostics inquiétants.
Gabriel d'Azambuja.
Cotisations et Abonnements : Les cotisations et les réabonnements pour 1907,
qui ne nous seront pas parvenus avant le 10 février, seront recouvrés par la poste,
majorés des frais de recouvrement.
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
L'Émigration européenne au XIX^ siè-
cle : Angleterre, Allemagne, Italie.
Autriche-Hongrie, Russie, par R.
GoNNARD. professeur à la Faculté de
Droit de l'Université de Lyon. Un vo-
lume in-18 Jésus, Armand Colin, Paris.
M. R. Gonnard s'est proposé de pré-
senter l'étude d'un problème qui offre ac-
tuellement un intérêt exceptionnel. Le
.\i.\° siècle a été un siècle d'émigration et
de colonisation européennes, un siècle
d'accaparement, d'occupation hâtive par
les Blancs de tout ce qui restait de terres
disponibles dans le monde. Il s'agit aujour-
d'hui de savoir laquelle de ces deux hypo-
thèses se réalisera ; la race blanche res-
tera-t-elle cantonnée en Europe et dans
une partie de l'Amérique, — ou saura-t-
elle asseoir de nouvelles nations issues
d'elle dans les quatre autres parties du
monde? Voilà la question qui donne au
problème de l'émigration toute son am-
pleur et tout son intérêt.
C'estpour répondre à cette question que
l'auteur recherche et met en lumière ce
que les données que nous avons sur l'émi-
gration d'hier et d'aujourd'hui peuvent
nous faire pressentir, avec quelque certi-
tude, des nations de demain.
La Philosophie de la colonisation, par
Paul Théodore-Vibert, 2 vol., Edouard
CoRNÉLY, Paris.
Le second volume de la Philosophie de
la Colonisation vient de paraître, et l'au-
teur, M. Paul Vibert, conseiller du Com-
merce extérieur, s'y montre un vulgarisa-
teur.
Les questions économiques, agricoles et
de politique internationale sont légèrement
effleurées dans une première partie, tandis
que la seconde est consacrée à l'évolution
de l'idée coloniale en France depuis un
quart de siècle.
La Monnaie, par M. A. de Foville, mem-
bre de l'Institut, ancien directeur de
l'Administration des Monnaies. 1 vol.
in-12, Victor Lecoffre, J. Gabalda et C'*^.
Placé à la tète de l'Administration des
Monnaies, M. de Foville a dirigé ce service
pendant sept années ; il est donc compétent
pour traiter la question de la monnaie, au
point de vue technique et économique.
Passer de la notion de l'échange à celle
de la valeur; dire ce qu'est la monnaie.
d'une manière générale, et ce que sont, en
fait, les monnaies : suivre leur évolution à
travers les âges : dire les conditions qu'elles
doivent remplir pour rendre aux hommes
les services voulus; motiver ainsi la pré-
férence universellement acquise aux mé-
taux précieux comme sjTnboles et comme
véhicules de la richesse ; exposer, com-
parer, juger les systèmes monétaires, telle
est la substance des premiers chapitres de
ce volume : Théorie et léoislation.
La seconde partie : Technique moné-
taire, fait pénétrer le lecteur dans les
ateliers modèles où se fabriquent aujour-
d'hui les monnaies. Il voit comment elles
prennent corps, de quelles sollicitudes et
de quelles garanties l'émission en est en-
tourée, à quels risques elles sont exposées
une fois mises en circulation et comment
on y pourvoit.
La troisième partie traite de La vie éco-
NuMiQL'E DES MONNAIES. Lcur valeur dépen-
dant de leur abondance, il importe d'être
solidement documenté sur la production
des métaux précieux, sur l'activité du
monnayage dans les divers États, sur l'im-
portance des stocks monétaires. L'auteur
parle ensuite des prix dont il montre le
mécanisme, et explique les variations. De
la statistique collective des prix se dé-
duisent la mesure du pouvoir de la monnaie
aux différentes époques de l'histoire et.
par suite, l'interprétation comparative des
valeurs mentionnées dans les anciens
textes. L'un des derniers chapitres est
consacré aux monnaies de papier, l'autre
aux balances internationales et au change.
CHEMINS DE FER DE L'OUEST
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Aller : Paris, 10 h. 40 soir: Milan (H. E. C), 7 h. 55 soir.
Betour: Milan, 10 h. 35 matin ( H. E. C.) ; Paris, 6 h. 20 matin.
Par le Mont-Cenis :
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d'Orléans délivre aux conditions de son tarif spécial G. V. N° 2, de toute gare à toute gare de son
réseau, sera calculée sans tenir compte des dimanches et jours de fête qui pourraient être
comjiris, tant «lans la durée de validité primitive des billets que dans les périodes de ])rolongation
supplémentaire accordées moyennant paiement d'une surtaxe, iiour chaque piolongation, de 10 0/0
du prix du billet.
Exemple :
Pour un billet d'aller et retour de Paris-Quai-d'Orsay à Agen (655 kilomètres), dont la validité
normale est de y jours, pris le mardi 11 décembre 1S?06, le délai d'expiration de cette validité se
trouvera reporté an 20 décembre inclus, au lieu du 19 inclus comme autrefois, le dimanche 16 dé-
cembre ne comptant pas.
Pour la 1'"- prolongation de ce même billet (5 jours), le délai d'expiration se trouvera reporté
au 27 décembre inclus au lieu du 24 décembre inclus, le dimanche 23 et le mardi 25 (jour de Noël),
ne comptant jias.
Enfin, pour la 2" prolongation (5 jours), le délai d'expiration du billet se trouver.^ reporté
au 3 janvier inclus, au lieu du 2'.» décembre, le dimanche 30 et le mardi 1" janvier n'étant pas comptés.
BIBLIOTHÈQUE DE LA SCIENCE SOCIALE
PUBLIÉE SliLS L\ DIHECTION DE
M. EDMOND DEMOLINS
COMMENT SE PREPARE
L'UNITÉ SOCIALE DU MONDE
LE DROIT INTERNATIONAL
AU XT SIECLE
SES PROGRÈS ET SES TENDANCES
PAR
Léon POINSARD
BIBLIOTHEQUE
PARIS
BUREAUX DE LA SCIENCE SOCIALE
56, RUE JACOB, 56
1907
SOMMAIRE
I. — Notions générales. P. 3.
Le développement dos i-apports conventionnels au xix" siècle. — Le droit
international dans la législation. — Les agents internationaux. — Rùle nou-
veau de la diplomatie. — Fonction essentielle des consuls.
II. — Causes sociales du développement du droit international. P. 10.
Les transports. — Le travail. — L'expansion extérieure.
III. — Organisation et protection internationales des transports et du
travail. P. IH.
Transports maritimes. — Transports fluviaux. — Transports terrestres. —
Communications postales, télégraphiques et téléplioniques. — Protection inter-
nationale du travail agi-icole, industriel et commercial. — Réglementation du
régime du travail.
IV. — Condition internationale des personnes et des biens. P. ."i7.
Nationalité, statut personnel. — Condition des ('trangers en France et des
Français à l'étranger. — Condition des biens, statut i-éel.
V. — Relations politiques et administratives. P. 7!».
Fixation et délimitation du territoire ; voisinage. — Représentation de
l'État. — Relations politiques générales. — Relations administratives.
VI. — Litiges internationaux. P. 95.
Solutions pacifiques : négociation, médiation, arbitrage. — Solutions vio-
lentes : représailles, embargo, blocus, saisie. — La guerre, son caractère et ses
causes sociales, ses règles; condition des personnes et des biens. — - Traités
d'alliance et de paix.
Conclusions. I'. 111.
Bibliographie sommaire. P. IKi.
Nous n'avons pas besoin d'attirer l'attention sur cette étude,
qui groupe, d'après un plan méthodique, un ensemble de faits
qu'on ne trouvera réunis nulle part ailleurs. Cette élude, écrite
pour le grand public, par un auteur dont on appréciera la
compétence, mérite de devenir classique dans les Écoles de droit,
où elle comblera une lacune. E. D.
COMMENT SE PREPARE
L'UNITÉ SOCIALE DU MONDE
LE DROIT INTERNATIONAL
AU XX' SIÈCLE
SES PROGRÈS ET SES TENDANCES
NOTIONS GÉNÉRALES
Le développement des rapports conventionnels au xix" siècle. — Le droit inter-
national dans la législation. — Les agents internationaux. — Rôle nouveau
de la diplomatie. — Fonction essentielle des consuls.
Comment faut-il définir le droit international ? C'est un en-
semble de règles légales, judiciaires, administratives, contrac-
tuelles ou coutumières, qui régissent les rapports entre parti-
culiers et États de nationalités différentes. D'où est sorti le droit
international? quelles sont les causes sociales de son évolution?
quels effets produit-il? Voilà les questions que nous voudrions
résoudre brièvement dans ce travail^.
1. Ce travail est un essai de synthèse du Droit international, établie sur les bases
et les enseignements de la science sociale. Tel quel, c'est-à-dire sous sa forme brève
LE DROIT INTERNATIONAL AU \.V SIECLE:
I. — EXTENSION DES RAPPORTS CONVENTIONNELS.
L'intensité, devenue si grande, des rapports internationaux,
a provoqué la conclusion, entre États, d'un nombre immense de
traités, de conventions, d'arrangements, de déclarations, d'ac-
cords ayant pour but de faciliter et de régulariser les relations
mutuelles de leurs nationaux. La plupart des actes de ce genre
sont établis entre deux gouvernements seulement, et restrei-
gnent ainsi leurs efFets à deux peuples. D'autres, au contraire,
groupent un nombre de pays plus ou moins considérable et les
constituent, dans un but déterminé, à l'état d'union. Parfois, ces
unions sont très caractérisées et très serrées. Dans d'autres cir-
constances, le groupement est moins étroit, plus flottant, pour
ainsi dire. Dans le premier cas, les États consentent, dans un
intérêt commun, à unifier leurs règles de droit sur un ou plu-
sieurs points donnés, et même à limiter, dans une certaine me-
sure, l'absolu de leur souveraineté. Dans le second cas, ils s'en-
gagent seulement, de façon générale, à prendre séparément des
mesures qui tendent au même but; c'est alors une Entente plus
encore qu'une véritable Union.
Uy a des unions et des ententes politiques. Ce sont les plus
anciennement connues. Autrefois, même, on ne formait guère
que des combinaisons de ce genre. D'autres unions ou ententes
ont un but économique, administratif, ou juridique. Inconnues
jadis, elles sont devenues de beaucoup les plus fréquentes et
les plus nombreuses. C'est un signe des temps. Les grands be-
soins pacifiques l'emportent' aujourd'hui sur les desseins bel-
liqueux qui prédominaient aux siècles passés. L'humanité a
marché, et, en dépit de quelques événements contradictoires,
les progrès sont indéniables et constants.
Comme toutes les institutions humaines, le droit international
fil rapide, il peul servir de point de départ et de cadre à l'étude de celte brandie
du droit, mais surtout il doit ouvrir la voie à des travaux analogues portant sur
les diverses parties de la science juridique et qui seraient sûrement très féconds.
NOTIONS l'HELIMINAIKE.S. O
porte donc l'empreinte de ces progrès, ou, pour mieux dire, il
s'est développé parallèlement à ces mêmes institutions. Pour don-
ner une idée sommaire et précise de ces développements, nous
citerons quelques chiffres établis d'après les listes du Recueil de
Tétot.
Pendant la période qui s'étend de 160G à 1700, cet autcurn'a
relevé que 58 traités de commerce conclus entre tous les États
d'Europe. De 1700 à 1800, ces mêmes États ont signé environ 160
traités ou conventions pour le même objet. Si nous passons sans
nous y arrêter sur la période agitée du premier Empire, nous
voyons qu'en soixante-dix ans, c'est-à-dire de 1815 à 1885, la
France a signé, à elle seule, près de 330 contrats de ce genre,
c'est-à-dire le double de ce qui avait été fait pour l'Europe
entière, pendant tout le xvriT siècle. Il faut dire qu'il en a
été de même pour tous les genres de traités, en observant que
ces genres étaient peu variés avant 1815, et que bien des types
nouveaux ont apparu depuis. De 1885 à aujourd'hui, le mou-
vement s'est encore précipité et le nombre des actes diplo-
matiques est proportionnellement plus élevé qu'il ne l'a
jamais été ; en môme temps les questions réglées par ces actes
sont beaucoup plus nombreuses. Ainsi, si la France a conclu
de 1717 à 1881 environ 100 traités d'alliance ou de garantie,
et un certain nombre de traités de paix ou de délimitation,
on ne peut guère ajouter à cette liste, avant 1815, et en de-
hors des traités de commerce et de navigation, que quelques
rares conventions relatives à la suppression des droits d'aubaine,
à l'extradition^, à l'exécution des jugements, à l'établissement
des consuls et à la condition des Français en Orient. Au cours
du xix" siècle, cette liste a pris d'autres proportions. Les traités
politiques, autrefois les plus fréquents, sont devenus la mino-
rité, pendant que les conventions destinées à faciliter les rela-
tions privées prenaient un énorme développement. Choisissons
quelques exemples. L'extradition qui, de 1765 à 1815, n'avait
1. Encore entendait-on l'extradition tout autrement qu'aujourd'hui. On s'arrangeait
pour se livrer réciproquement les réfugiés politiques et les déserteurs, sans se préoc-
cuper beaucoup des malfaiteurs. La doctrine actuelle est diamétralement contraire.
(» LE DROIT INTERNATIONAL AU XX^ SIECLE.
donné lieu, en France, qu'à la conclusion de 5 traités, en a fait
signer 74 de 1815 à 1877. Les actes de délimitation avaient été
au nombre de 32 de 1713 à 1815; on en trouve 80 de 1815 à
1885. Les conventions pour l'exécution des jugements conclus
de 1760 à 1815 étaient au nombre de 5; on en a signé 23 de
1815 à 1885. Entre 1715 et 1815, la France a passé 86 traités de
commerce et de navigation; de 1815 à 1885, le nombre de ces
actes a atteint 328. Les conventions consulaires ne dépassaient
pas le nombre de 3 en 1815 ; on en a signé 28 de cette date à
1884.
A côté de ces rares variétés de conventions, il faut placer les
nombreux types pratiqués aujourd'hui. Nous ne les citerons pas
tous ici, mais nous donnerons quelques exemples pris entre 1815
et 1885; il s'agit, ne l'oublions pas, d'actes entièrement inconnus
avant cette période. Voici donc les spécialités principales, avec
le nombre des actes conclus : voisinage, 46; arbitrage, 18; éta-
blissement, 8; assistance judiciaire, 13; traite des noirs, 32;
chemins de fer, 49; postes, 239; télégraphes, 121; propriété
littéraire et industrielle, 117; navigation des fleuves, 44, Il y en
a beaucoup d'autres dont nous parlerons dans la suite. Ceci
suffit pour bien fixer les idées.
11. — LA LEGISLATION EXTERIEURE.
Le mouvement du droit international n'est pas tout entier dans
les traités. La législation intérieure entre pour une large part
dans la réglementation des rapports juridiques qui s'établissent
<mtre les peuples. Avant le xix" siècle, le législateur s'occu-
pait peu des étrangers, et quand il lui arrivait de légiférer pour
eux, c'était le plus souvent dans le but de leur témoigner sa mé-
fiance, qui allait parfois jusqu'à la haine. Depuis le commen-
cement du siècle passé, les choses ont singulièrement changé.
Notre législation actuelle abonde en dispositions établies non
plus contre les étrangers, mais presque toujours en leur faveur.
Nous aurons l'occasion d'y revenir. De même, la jurisprudence
NOTIONS PRELDIINAIHES. /
et la pratique administrative ont multiplié des décisions qui ont
pour but de faire respecter les intérêts étrangers.
Ainsi, le droit international, qui, au xvii" siècle et on peut
dire même au xviii" siècle, était presque exclusivement théo-
rique, est sorti brusquement de la pure doctrine pour devenir
surtout positif et pratique. Et, d'année en année, ce caractère
s'accentue; les spéculations des Gratins, des Vattel et des Byn-
kershock ont fait place, dans la plupart des cas, à des règles
précises. Celles-ci se sont introduites dans la législation des
divers pays, ou ont fait l'objet de stipulations conventionnelles,
qui généralement se propagent aussi de proche en proche. Elles
ont même donné lieu à la fondation de ces unions d'Etats dont
nous parlions tout à l'heure, et qui constituent la forme la plus
moderne, la plus complète, la plus efficace, la plus féconde aussi
probablement de l'accord conventionnel.
ni. LES AGENTS INTERNATIONAUX.
Cette révolution a eu son contre-coup, cela va sans dire, sur
la diplomatie qui est l'instrument le plus direct de préparation ,
et souvent aussi d'exécution, du droit international. Autrefois, les
missions étaient seulement politiques. Elles avaient pour but
unique la négociation des accords propres à servir les combinai-
sons offensives ou défensives des gouvernements les uns contre
les autres, ou bien la représentation solennelle et courtoise des
souverains les uns auprès des autres. Aujourd'hui, bien que les
calculs hasardeux et les ambitions territoriales n'aient pas dis-
paru de la politique, et y produisent encore des préoccupations,
des intrigues, des troubles et même des catastrophes, il n'en
est pas moins certain que les intérêts particuliers ont envahi les
chancelleries et pris une place très large dans leurs travaux. Les
négociations politiques sont devenues des affaires d'exception,
les mille questions soulevées par le jeu des besoins privés for-
ment le courant principal et permanent des devoirs.de la pro-
fession. Le diplomate qui les néglige par légèreté ou par igno-
8 LE DROIT INTERNATIONAL AU NX*" SIECLE.
rance, sert mal son pays. Cela ne veut pas dire que le rôle de la
diplomatie a diminué; au contraire, il a grandi en importance
et aussi en difficulté, en même temps que les afTaires aug-men-
taient en nombre et en complexité. L'agent ne peut plus être
seulement un homme du monde plus ou moins bien armé de
finesse, de pénétration, crexpérience des hommes. Il lui faut, en
outre, une préparation théorique et pratique qui mancjue encore
assez souvent, mais on a réalisé presque partout, surtout depuis
vingt-cinq ans, des progrès sérieux à ce point de vue. Du reste,
il faut dire que, dans beaucoup de cas, les négociations techni-
ques sont conduites par des délégués spécialistes, auxquels les
diplomates de carrière se bornent à donner Tappui de leur pres-
tige. Le régime des unions internationales, avec son système de
conférences périodiques et de bureaux permanents, tend, d'autre
part, à décharger les chancelleries d'un certain nombre d'af-
faires compliquées. Enfin, le télégraphe et même le téléphone,
sans parler de la posté, interviennent aussi pour faciliter la ges-
tion des agents. Néanmoins, il est certain que les fonctions di-
plomatiques, quand on les remplit comme elles doivent l'être
à notre épo({ue, c'est-à-dire avec la préoccupation de bien servir
les intérêts du pays, exigent des capacités, une application et
une expérience peu communes. Aussi, on voit se développer de
jour en jour une idée juste : celle de la spécialisation des
agents. Depuis longtemps déjà, les questions militaires et navales
sont étudiées par des envoyés professionnels; on devrait faire
de même pour ce (jui concerne les questions canoniques tout
aussi importantes et non moins compliquées, en multipliant les
attachés commerciaux et industriels, et en les choisissant bien.
Il est excessif, en effet, d'exiger de tous les membres d'une léga-
tion des connaissances à la fois encyclopédiques et techni([ues.
En fait, les agents font ce (fu'ils peuvent, mais toute compétence
individuelle a des limites.
Quant aux consuls, leur fonction a toujours eu de l'intérêt
et de l'importance. Il est certain ([ue l'augmentation des voyages
à l'étranger et l'extension des all'aires ont exercé aussi une
inilucnce sensible sur le rôle de ces agents. Mais il ne faut pas
NOTIONS F'RKLI.MINAIRES.
s'exagérer la portée de ce rôle. Les consuls sont des agents
administratifs, qui agissent dans l'intérêt de l'État au moins
autant que dans celui des particuliers. On a donc tort quand
on s'imagine qu'ils peuvent être des agents commerciaux
au service de tous et à toutes tins. S'il en était ainsi, d'a-
bord, ils ne suffiraient pas à la besogne; ensuite, leur compé-
tence même serait fréquemment mise en défaut. Toutefois, des
consuls bien préparés par un double stage, l'un administratif,
l'autre commercial, capables de se rendre compte des besoins
et des difficultés du négoce, désireux en outre de faciliter à
leurs concitoyens l'extension de leurs affaires, peuvent certaine-
ment rendre des services importants en faisant de leurs bureaux
un centre de renseignements bien choisis et tenus à jour. C'est
là déjà une tâche assez difficile pour que certains consuls ne
sachent pas la bien remplir ou ne veuillent pas s'en donner la
peine. Il ne faut donc pas songer à transformer ces agents en
commissionnaires en marchandises ou en distributeurs de prix-
courants. Cela ne s'est jamais fait et ne se fera jamais, pour la
raison décisive que la chose est impossible. Mais il serait ur-
gent tout au moins de recruter les agents d'une manière plus
homogène et mieux adaptée aux besoins, de supprimer les
postes inutiles et de renforcer les autres, enfin de les sou-
mettre à un contrôle effectif.
En résumé, l'évolution du droit international sest orientée
dans le sens d'un épanouissement rapide d'un vaste ensemble
de règles communes en matière de droit, de jurisprudence,
ou de pratique administrative et de contrats internationaux.
Nous montrerons tout à l'heure la mesure de cette extension,
mais nous devons faire, au préalable, une observation qui nous
révélera la cause intime de ce grand phénomène social. On
devine bien, en effet, qu'il est la résultante d'une série de
faits qui se sont succédé logiquement dans l'existence des
peuples au cours du dernier siècle.
II
CAUSES SOCIALES DU DÉVELOPPEMENT
DU DROIT INTERNATIONAL
Les transports. — Le travaiL — L'expansion extérieui-e.
I. — LES TRANSPORTS.
Le premier et le plus actif des agents sociaux qui ont rendu
nécessaire une large extension du droit international est repré-
senté par les transports de toute sorte. Il est à peine besoin
d'insister sur la grandeur des phénomènes que peuvent pro-
duire les transports. Leur influence sur l'évolution des sociétés
est toujours importante, et elle se manifeste avec une intensité
qui est en raison directe de la puissance des moyens em-
ployés. On a vu des sociétés antiques dont toute l'organisa-
tion reposait sur un certain régime de transports, et il est sorti
de ce régime des eflets inattendus et souvent grandioses. Cepen-
dant, ces sociétés ne disposaient que de moyens prindtifs et
lents, comme l'animal de bât ou le chariot, employés dans des
régions sans routes. Il suffit d'évoquer, pour illustrer cette in-
dication, lesouvenir des grands caravaniers de l'Asie antérieure,
ou celui des invasions barbares qui, grâce au chariot, ont tra-
versé l'Europe de part en part aux premiers siècles de notre
ère.
Avant 1830, les moyens de transports étaient encore lents et
coûteux. Aussi, les populations vivaient tassées dans leurs fron-
CAUSES SOCIALES DU DÉVELOPPEMENT DU DROIT INTERNATIONAL. Il
tières, n'ayant entre elles que des relations rares, peu suivies,
qui par conséquent déplaçaient peu de gens et relativement
peu de produits. Dans ces conditions, le droit international ne
pouvait avoir une grande importance en dehors des relations
politiques. Cependant, et la chose est bien caractéristique, ce
sont les transports qui ont suggéré les premières revendications
publiques des jurisconsultes en matière de droit des gens.
Au XVII* siècle, les transports maritimes jouaient le premier
rôle parce qu'ils étaient alors les plus commodes et les plus
efficaces. Aussi, c'est en faveur de la liberté des mers que
l'on entend s'élever la voix de Grotius et de ses émules. Et d'où
partent ces réclamations ? Des Pays-Bas, qui sont alors les grands
transporteurs de l'Occident. Les principes soutenus par les avo-
cats des marins hollandais, quoique présentés sous les dehors
scholastiques encore à la mode en ce temps-là, n'étaient en réa-
lité que la théorie juridique d'un besoin social vivement ressenti :
la liberté et la sécurité des transports. Cela est si vrai que la
Grande-Bretagne, encore peu maritime, se déclara au premier
abord contre les principes soutenus par les Hollandais, prin-
cipes auxquels elle ne s'intéressait que médiocrement, à défaut
de raisons pratiques. Les Anglais ont changé d'avis lorsque
leurs flottes ont remplacé sur les mers celles du Portugal, de
l'Espagne et de la Hollande ^
Jusqu'à l'époque où la vapeur fut appliquée aux transports
terrestres aussi bien que maritimes, la situation changea peu.
De là venait cette lenteur que nous avons constatée dans le dé-
veloppement du droit international pendant le cours des xvif et
xviii" siècles. Mais avec les transports accélérés et puissants, la
situation se modifie brusquement. Les relations entre les peuples,
leur pénétration réciproque, se développent sur une grande
échelle et avec rapidité. Aussitôt des besoins nouveaux se font
sentir, l'insuffisance des règles de droit apparaît; la législation,
la jurisprudence, le régime conventionnel s'élargissent à leur
tour avec une surprenante élasticité pour faire face aux nou-
1. Nous citons les faits princiiiau\, mais on pourrait en invoquer d'autres, anté-
rieurs au xvir siècle.
12 Li: DROIT liNTERXATIONAL AU XX'* SIÈCLE.
velles exigences de la vie pratique. Nous constaterons bientôt
la souplesse et la variété des règles et des accords que l'on a
dû formuler ou conclure pour faciliter ou pour régulariser les
relations toujours plus actives qui sont le résultat des moyens de
transport dont nous disposons actuellement. Rappelons encore,
pour compléter notre démonstration, que le principe de la
liberté du transit sur les tleuves internationaux fut un de ceux
qui préoccupèrent le plus les esprits au cours des négociations
de la Révolution et de l'Empire, si bien qu'il entra pour une
part très importante dans les traités de Vienne de 1815. Depuis
lors, le principe de la liberté des grandes artères fluviales
s'est imposé à toutes les nations.
11. — LE TRAVAIL.
Le régime du travail a exercé également une action considé-
rable sur la marche du droit international. Tant que prédo-
mina la fabrication à la main, aussi longtemps surtout que fut
appliqué le système de la corporation de métier, le monde du
travail se cantonna jalousement dans les alvéoles étroites qui
lui étaient assignées par les règlements et les coutumes'. De son
côté, le commerce ne franchissait qu'avec peine les multiples
barrières qu'on lui opposait de toutes parts. Dans ces conditions,
les intérêts privés ne traversaient que par exception les fron-
tières, et on se préoccupait d'autant moins de les protéger, que
l'expatriation des méthodes ou des capitaux, aussi bien que des
ouvriers était en général fort mal vue. Du reste, leur immi-
gration était souvent mal accueillie dans les pays où elle se pré-
sentait, par crainte de la concurrence. Ou le voit, l'organisation
du travail s'opposait d'une manière nette et ferme à la recon-
naissance et à la protection du droit des étrangers. Et ce-
1. La Granilp-IJretuj;ne n'a connu les corporations qu'à litre d'exception, aussi a-t-
elie dévelopi)é la itremière le grand atelier, ol spécialement le grand atelier à moteur
mécanique. Par une conséquence naturelle, elle fut. dés le début du mx" siècle, un
ageni très aclit d'extension du droit international, dans l'iniérét de ses entreprises
et de son commerce à l'étranger.
CAUSES SOCIALES Dl' DÉVEI.OI'I'EMENT DU DHOIT INTEHNATIONAL. 13
pendant, la seule influence d'un commerce presque infime au-
près de ce que nous voyons aujourd'hui, a influé de bonne
heure sur le droit des gens, en faisant adopter certaines mesures,
ou certaines doctrines juridiques, la théorie des statuts par
exemple, qui étaient favorables aux étrangers.
Vers la fin de l'ancien régime, le vieux cadre corporatif com-
mençait à se disloquer sous la poussée déjà sensible du grand
atelier. Vingt-cinq ans plus tard, lorsque la paix permit aux
peuples de se remettre au travail, la corporation avait disparu
de l'occident de l'Europe et ne se maintenait plus que par des
procédés artificiels dans le reste du continent. La fabrique, avec
son outillage mû par la vapeur, prenait rapidement la place du
petit atelier. Tout poussait au développement des relations in-
ternationales : la recherche des matières premières et celle
des débouchés. Afin de répondre aux besoins d'une produc-
tion rapidement progressive, l'émigration des individus et celle
des capitaux étaient appelées dans toutes les directions par de
nouvelles occasions de travail et de profit. Le commerce qui,
aiguillonné par la concurrence, sortait du moule étroit où il
était resté enfermé si longtemps, tendait à chercher ses voies
par le monde entier, en utihsant les moyens de transport si
efficaces que la mécanique venait de mettre à sa disposition.
Ce bouleversement des vieilles habitudes, ce mélange inouï
des hommes et des choses, firent naître une foule de difficultés
que l'on ne pouvait manquer de résoudre et que l'on a résolues
pour la plupart, soit par des dispositions de droit interne, soit
par des stipulations conventionnelles. Ainsi, le travail, galva-
nisé et internationalisé par les transports, a exigé impérieu-
sement la prompte amélioration du droit des gens.
m. L EXPANSION EXTERIEURE.
Nous arrivons à un troisième élément qui découle en grande
partie des deux autres. L'activité des transports et la transfor-
mation des méthodes de travail ont produit, avec la prospérité,
14 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX^ SIECLE.
un foisonnement extraordinaire des populations. Il en est résulté
des excédents humains qui se sont portés partout où se présen-
tait une occasion d'emploi ou une chance de profit. Le rare
voyageur d'autrefois est devenu légion ou plutôt armée. Cer-
tains pays ont reçu les étrangers par dizaines et par centaines
de mille, d'autres même par millions. En présence de cette
poussée, les grands États se sont empressés de s'approprier
les terres des races barbares. Pour tous ces motifs, les rela-
tions administratives et politiques des gouvernements ont pris
une suite, une activité, une variété dont on n'avait aucune idée
autrefois. On conçoit que, de ce mélange intime des races, des
intérêts privés et publics, des convoitises particulières et des
ambitions politiques, il ne pouvait manquer de sortir des be-
soins, des difficultés et des conflits dont la satisfaction, ou la
solution, ont incombé au droit international.
Telles sont les causes complexes et incoercibles qui ont né-
cessité la formation de cet ensemble aujourd'hui si étendu
quoique incomplet encore, de règles et de stipulations que l'on
appelle le droit international. Cet ensemble ne constitue pas un
code uniformément applicable à tous les pays. Cela s'explique
puisque les États sont souverains, c'est-à-dire indépendants les
uns des autres, si bien que nulle autorité suprême n'existe
pour leur imposer un code unique de dispositions uniformes.
Chaque nation a 'donc en principe son droit international
propre, sur lequel elle a mis, pour ainsi parler, l'estampille
de son type social. Cependant, comme les besoins qui ont
nécessité la réglementation internationale, sont sensiblement
les mêmes partout, les règles positives résultant de la législation
ou des traités, sont souvent semblables ou analogues. Toutefois
il subsiste d'assez nombreuses divergences, dont les effets sont
gênants ; on tente actuellement les plus grands efforts pour les
faire disparaître, ou tout au moins pour les atténuer. Mais on
doit se rendre compte que certaines d'entre elles proviennent
de l'existence d'antinomie sociale dont on ne se rend pas tou-
jours bien compte. Si on prenait la peine de les étudier mé-
CAUSES SOCIALES DU DÉVELOPI'EMENT DU DKOIT INTERNATIONAL. 15
thofliqiieiiient, elles expliqueraient des différences de vue et
d'application qui étonnent ou irritent parfois, bien qu'en réalité
elles soient parfaitement justifiées par les faits. En considérant
les choses à ce point de vue, on ne tarde pas à voir que les
différences d'organisation sociale sont aujourd'hui le seul
o])stacle sérieux que le droit international rencontre dans sa
marche progressive. On peut dire que la parfaite unification
de cette l)ranche du droit est étroitement liée à celle de la
formation sociale de l'humanité. A des types sociaux diffé-
rents répondent des conceptions juridiques diverses. C'est donc
l'unité sociale qui fera celle du droit, et le progrès de la
seconde est lié au succès de la première.
Nous essaierons maintenant de déterminer d'une façon som-
maire, mais précise, en nous plaçant plus spécialement au point
de vue français, comment le droit international a satisfait aux
nécessités sorties des causes que nous venons de caractériser.
III
ORGANISATION ET PROTECTION INTERNATIONALES DES
TRANSPORTS ET DU TRAVAIL
Transports maritimes. — Transports fluviaux. — Transports terrestres. — Com-
munications postales, tclégrapiiiques et téléphoniques. — Protection interna-
tionale du travail agricole, industriel et commercial. — Réglementation du
régime du travail.
1. TRANSPORTS MARITIMES.
Les transports maritimes ont été longtemps ceux qui présen-
taient la plus haute importance au point de vue international.
Aujourd'hui encore, bien que les transports terrestres aient
pris un développement colossal, la navigation n'en a pas moins
gardé le premier rang, d'abord parce que ses progrès ont été
immenses au cours du siècle passé , ensuite parce qu'elle est
seule capable de relier directement entre elles la plupart des
nations. C'est donc des transports maritimes qu'il convient de
parler en premier lieu^
Liberté des mers. — Les transports maritimes ne peuvent se
faire d'une fa(;on régulière et efficace que si la mer leur est
librement ouverte et si la sécurité des navires n'est menacée
par aucun risque d'arrêt ou de pillage. Le principe de la li-
berté des mers est cependant tout moderne : il n'a été vraiment
accepté et proclamé, d'une façon générale, qu'au xix'' siècle,
1. On trouvera un exposé Irè.s délaillc de cette inalière dans noire ouvrage :
Ètudvs de droit i nier national convenlionnet ; raris, Piclion, 18',)3, t vol.
ORGANISATION ET PROTECTION INTERNATIONALES DES TI!ANSr>OMTS. 17
En 1856 encore, ou croyait utile de la formuler dans un
traité, celui de Paris, qui s'appliquait, il est vrai, à un cas
particulier, puisqu'il s'agissait de la mer Noire. Pourtant, ce
n'est pas d'hier que la navigation joue un rôle capital dans
la vie des peuples ; dès une haute antiquité, elle a représenté
des intérêts nationaux de la plus vaste portée. Mais si Ton
observe de près les faits, on verra qu'une évolution décisive est
intervenue au cours des deux derniers siècles. Autrefois, les
transports par mer n'intéressaient directement que quelques
rares nations, laissant les autres indifférentes. Ce sont d'abord,
pour ne parler que des plus connues, les Phéniciens et les
Grecs, puis Carthage et Rome, puis les Italiens et les Portu-
gais, ensuite les Hanséates, les Hollandais avec lesquels les
Anglais ne tardent pas à rivaliser, ainsi que les Français. Ces
peuples rivaux étaient assez naturellement portés à se disputer
l'empire de la mer, dans le but d'étouffer la concurrence étran-
gère et d'assurer ainsi la suprématie de leur commerce. Cette
situation était é\'idemment incompatible avec la liberté de cir-
culation.
Mais depuis deux cents ans, la situation a bien changé. L'in-
dustrie des transports maritimes s'est généralisée. Presque
toutes les nations du globe ont maintenant dans cette industrie
un intérêt direct. Celles même qui n'ont pas de frontières
maritimes n'en expédient pas moins leurs produits au loin, et
auraient par conséquent à souffrir si les voies maritimes étaient
interceptées. Devant cet intérêt général, les convenances ou les
ambitions particulières ne pouvaient tenir, et c'est pourquoi
les idées de domination sur les mers sont tombées pour ainsi
dire d'elles-mêmes, après avoir joué pour la dernière fois leur
vilain rôle dans les luttes closes par les traités de 1815. La
Russie a essayé de les reprendre pour la mer Noire au milieu
du siècle dernier, mais elle a vu se dresser contre elle l'An-
gleterre et la France, c'est-à-dire les deux anciens champions
les plus importants de l'idée de restriction. Aujourd'hui donc
la mer est librement ouverte aux transports.
On peut dire môme que le principe de liberté a été poussé
18 LE DHOIT INTERNATIONAL AU .\\° SIÈCLE.
jusqu'aux dernières limites. En effet, les détroits qui font com-
muniquer les mers entre elles ont été parfois, jusqu'à une cer-
taine époque, soumis à Tautorité d'un Etat riverain qui se pré-
tendait en droit de les clore ou tout au moins d'imposer à la
navigation des taxes de passage. Ces restrictions ont disparu;
les détroits ottomans etles détroits Scandinaves sont placés main-
teuant sous la garantie collective des grandes puissances ma-
ritimes et ouverts au commerce sans restrictions ni obtacles^
Ajoutons enfin que le principe de liberté absolue a été étendu
aux canaux maritimes, véritables détroits artificiels-. A ce
propos, nous remarquons que deux des portes de la Méditer-
ranée ont été garanties autant que faire se peut contre les
risques de guerre. On arrivera sans daute un jour à neutra-
liser aussi la troisième, c'est-à-dire le détroit de Gibraltar.
Dérogations an principe de la liberté des ?ners. — Pourtant,
cette liberté ne va pas sans quelques restrictions dictées par
des intérêts précis. Ainsi, chaque nation maritime réserve le
long de ses côtes une bande dont elle s'attribue la surveillance,
tant contre des ennemis éventuels qu'à l'égard des contre-
bandiers. Souvent même, cette zone, appelée Mer territoriale,
est interdite aux pêcheurs étrangers, ce qui constitue un pri-
vilège en faveur des populations côtières. Comme sanction,
chaque État s'attribue un droit de juridiction dans les limites
de ses eaux territoriales, sans aller toutefois jusqu'à entraver
la circulation pacificfue des navires de transport.
Le principe de la liberté, ainsi atténué pour ce qui concerne
les eaux territoriales, souffre quelques exceptions, même en
haute mer. Il suffit presque de les énumérer pour en justifier
l'adoption.
C'est d'abord le droit de surveillance attribué à la marine de
guerre pour intercepter les bâtiments qui se livrent à l'odieux
trafic connu sous le nom de traite des esclaves. Nous n'avons
pas besoin de rappeler ici les causes sociales qui ont amené le
1. TraiU's de Londres des 13 juillet 18il cl 30 mars 185G.
2. Traités de Constanlinople, 29 octobre 1888 (Suez); de ■Washinglon, 18 novein-
hrc l'.)01 (Panama).
ORGANISATION ET l'HOTECTION INTERNATIONALES DES TRANSPORTS. 19
rétablissement de resclavage dans les colonies formées par les
peuples européens, ni celles qui l'ont fait abolir une seconde
fois. Nous dirons seulement que l'esclavage est alimenté par la
traite, c'est-à-dire parla chasse à l'homme. Autrefois, les Occi-
dentaux faisaient la traite des noirs pour peupler de travail-
leurs acclimatés leurs plantations des tropiques; les Orientaux
pratiquaient, de leur côté, la traite, mais en l'appliquant aux
blancs aussi bien qu'aux noirs. Celle-ci n'a pas disparu aussi
radicalement qu'on pourrait le croire ; elle subsiste parmi les
musulmans, surtout à l'égard des femmes destinées aux harems.
Et pourtant, des mesures multiples et importantes ont été
prises contre cet abominable trafic depuis 1815. L'abolition gra-
duelle de l'esclavage dans les colonies des pays civilisés a fermé
successivement les débouchés les plus considérables. Les grands
États maritimes bloquent pour ainsi dire, depuis 75 ans, les
côtes du grand réservoir de l'esclavage noir, l'Afrique, pour
arrêter la sortie des cargaisons de chair humaine. En 1814,
en 1833, l'Angleterre et la France s'unirent dans ce but. En
18il, elles formèrent avec d'autres États une union plus étendue.
On assimila la traite par mer à la piraterie. Tout cela fit ren-
chérir le prix des esclaves, en rendant plus difficile l'horrible
métier des traitants, mais la traite subsista, tant que sa cause,
l'esclavage, eut encore un domaine de quelque importance.
Or le domaine de l'esclavage noir, avoué ou non, comprenait
encore, il y a moins de vingt-cinq ans, Cuba, le Brésil, l'ile de
Zanzibar, l'Egypte, une partie de la Turquie, la Perse, les petits
États arabes d'Asie, Tunis, le Maroc et l'Afrique centrale elle-
même, où les noirs se razziaient assidûment les uns les autres.
Depuis lors, l'esclavage a disparu en Amérique; lÉgypte et
Zanzibar ont passé sous le contrôle de l'Angleterre, Tunis sous
celui de la France. L'intérieur de l'Afrique est gagné de jour
en jour par la pénétration européenne. Dans ces conditions, on
pouvait agir à la fois contre l'esclavage et contre la traite. C'est
ce qui a été fait de la manière que voici :
Dé|à, en 1885, le Congrès de Berlin, réuni pour le règlement
de diverses questions africaines, avaient posé en principe qu'il
20 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX* SIÈCLE.
était nécessaire cl organiser internationalement la répression
de la traite. Une conférence spéciale, réunie à Bruxelles en 1890,
élabora clans ce but un Acte général, qui porte la date du 2 juil-
let 1890. Une surveillance étroite est exercée par des croiseurs
dans les parages où s'opère l'embarcfuement des noirs à desti-
nation de l'Arabie, des côtes de la mer Rouge et du golfe ou
mer d'Oman. Un office créé à Zanzibar sous le nom de Bureau
international maritime de la traite, dans lequel quelques-uns
des États contractants sont représentés i, est cliargé de con-
trôler tous les cas qui se produisent. Dans l'intérieur, la traite
est interdite et doit être réprimée par les autorités coloniales.
Tel est du moins l'état légal, mais la pratique ne répond pas
toujours d'une manière exacte à ces prescriptions; d'abord, il
existe encore des territoires non contrôlés par les Européens,
où la plaie de l'esclavage reste ouverte; puis certains faits
prouvent que les agents européens employés en Africjue, ou du
moins certains d'entre eux, ne se gênent guère pour imposer aux
populations noires des corvées qui ressemblent fort à un escla-
vage plus ou moins prolongé. Toutefois, cette tache sociale se
rétrécit de plus en plus et tend certainement à disparaître tota-
lement dans un avenir prochain.
Un second Bureau international, établi à Bruxelles, est chargé
de réunir et de publier les documents et les statistiques concer-
nant la répression de la traite. Les Etats membres de l'union
contre la traite des esclaves sont les pays suivants :
Allemagne, Autriche-Hongrie, Belgique, Congo, Danemark,
États-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Libéria, Norvège,
Pays-Bas, Perse, Portugal, Russie, Suède, Turquie.
Du fait (juc la haute mer est entièrement libre et soustraite
à toute souveraineté exclusive, résulte donc l'impossibilité pra-
ticjue de réprimer d'une manière efficace les crimes ou les délits
commis sur l'immensité des eaux marines, à moins que les États
ne s'entendent pour assurer la répression. Nous venons de voir
1. Allemagne, France, Grande-Bretagne, Italie, PorUigal, États qui assumonl la sur-
veillance maritime.
ORGANISATION' ET l'HOTECTION INTERNATIONALES DES TRANSPORTS. 21
que tel est le cas pour ce qui concerne la traite. II n'en est pas
de même en ce qui touche la piraterie, c'est-à-dire le brigandage
maritime. Ici, lintérèt général est si évident, si pressant, que
l'établissement d'un accord écrit n'a pas été jugé utile. Par
l'effet d'une entente tacite, le pirate est considéré comme étant
hors les lois; tout navire de guerre qui rencontre un bateau
pirate peut l'arrêter et le traiter selon les prescriptions établies
par sa loi nationale. La loi française du 10 avril 1825 détermine
les difiérents cas de piraterie et les peines qui sont applicables
pour chacun de ces cas.
Mais il s'agit ici, nous le répétons, d'un intérêt primordial et
commun à tous les peuples. Aussitôt que l'intérêt en cause se
restreint à des faits limités ou à un petit nombre de pays, des
stipulations conventionnelles deviennent nécessaires pour qu'il
puisse être porté atteinte à la liberté des mers, et ces stipula-
tions ne sont obligatoires, bien entendu, que pour les États qui
les ont signées. Tel est le cas pour les difïerentes combinaisons
que nous allons maintenant énumérer.
Les câbles télégraphiques sous-marins ont aujourd'hui une im-
portance de premier ordre. Il en a été posé plus de 335.000 kilo-
mètres, valant environ un milliard, et reliant entre eux tous les
points principaux des divers continents. La rupture ou la dété-
rioration d'un de ces câbles devient une cause de grave gêne
pour les affaires et de grandes dépenses. Or, ces ruptures, et ces
détériorations sont fréquentes surtout aux approches de la terre
ferme, ainsi que sur les bancs et hauts-fonds, là où les quilles et
les ancres des navires, les chaluts elles filets des pêcheurs peuvent
atteindre facilement le cordage métallique posé sur le fond.
Avec quelques précautions, on évite le plus souvent de le tou-
cher. C'est pour obliger les navigateurs à prendre ces précau-
tions que plusieurs États ont conclu à Paris, le 14 mars 1884,
une convention pour la protection des câbles sous-marins.
Grâce à cet acte, on peut poursuivre même les faits qui se pro-
duisent en haute mer, lorsqu'ils sont commis par un bâtiment
portant le pavillon de l'un des États contractants.
Il a donc fallu, pour arriver à ce résultat, déroger dans une
22 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX* SIÈCLE.
certaine mesure au principe de la liberté des mers, en permet-
tant aux navires commissionnés de tous les gouvernements de
rUnion d'arrêter les bâtiments soupçonnés de contravention,
même s'ils portent le pavillon d'un État différent, pourvu que ce-
lui-ci ait ratifié la Convention. L'officier surveillant peut alors
exiger la présentation des papiers de bord, afin de vérifier l'i-
dentité du navire, et dresser un procès-verbal qui aura force lé-
gale devant les tribunaux nationaux du délinquant, chargés de
le juger. La loi du 20 décembre 1884 a introduit ces disposi-
tions dans notre droit interne.
Les États qui constituent cette Union sont :
Allemagne, Argentine, Autriche, Belgique, Brésil, Colombie,
Costa-Rica, Danemark, Dominicaine, Espagne, États-Unis, France,
Grande-Bretagne, Grèce, Guatemala, Italie, Norvège, Pays-Bas,
Pérou, Portugal, Roumanie, Russie, Salvador, Serbie, Suède,
Turquie, Uruguay.
Par une convention signée à La Haye le 6 mai 1882, les États
riverains de la mer du Nord ont formé une entente dans le but
d'assurer la police de la pêche dans certains parages de cette
mer, très poissonneux et fréquentés par une foule de bateaux de
nationalités difl'érentes, entre lesquels des conflits s'élèvent sou-
vent '. Les gouvernements envoient là des croiseurs, mais chacun
d'eux n'a d'action, en principe, que sur les pêcheurs de sa natio-
nalité, puisqu'on se trouve là en mer libre, où personne ne peut
revendiquer un droit de juridiction étendu. L'acte de 1882 per-
met aux croiseurs, sous certaines conditions, d'intervenir dans
tous les cas et d'arrêter, au besoin, n'importe quel bateau de
pêche, appartenant à l'un des États syndiqués, dont l'équipage a
commis certains délits déterminés, pour le livrer ensuite aux
autorités du pays du délinquant. Les États adhérents sont :
Allemagne, Angleterre, Belgique, Danemark, France, Pays-
Bas.
L'intérêt individuel est essentiellement égoïste ot passe trop
souvent par-dessus toutes les règles posées par la morale et par
1. Loi applicative du 25 janvier 188i. A rapprocher la (h'claratioii du \^ mai 188i
(France, Pays-Bas), pour assurer le sauvetage des (iicts de piH'lic.
ORGANISATIOM ICT PROTECTION TNTERNATIONALEî^ DES TRANSPORTS. 23
la loi pour exploiter les passions et les vices d'aiitrui. C'était le
cas notamment pour certains entrepreneurs qui avaient eu l'idée
d'armer de petits bâtiments pour aller croiser sur les lieux de
pêche de la mer du Nord, où se rassemblent des centaines de
bateaux de toutes les nationalités riveraines. Ces bâtiments
étaient de véritables cabarets flottants, où les pêcheurs étaient
attirés, et où ils trouvaient des liqueurs fortes et des jeux orga-
nisés. On leur soutirait là l'argent dont ils disposaient, et souvent
même, on acceptait, en gage des dettes contractées, des objets
appartenant A l'armateur du bateau monté par le matelot débi-
teur. Il résultait de ce trafic de graves dommages pour la santé
des matelots, pour leur pauvre bourse, et aussi pour leurs em-
ployeurs. Et comme ces faits se passaient en mer libre, là où
nulle juridiction n'existe, sauf celle du pavillon du délinquant,
il était fort difticile de les réprimer sans un accord préalable.
Cet accord a été signé à La Haye le 16 novembre 1887, sous la
forme d'une convention qui permet aux croiseurs de chacun des
États contractants de surveiller les cabarets flottants, de les
arrêter au besoin, pour les conduire dans un port de la nationa-
lité du saisi, où il est jugé par ses juges nationaux. Les pays
signataires sont :
Allemagne, Belgique, Danemark, Grande-Bretagne, Pays-
Bas.
La France n"a pas jugé à propos de ratifier cet acte, que ses
délégués avaient signé. On a fait valoir, pour expliquer son
refus, la crainte d'entamer par trop le principe de la liberté
des mers. La vérité est que la France n'avait qu'un faible in-
térêt dans cette affaire, ses pêcheurs étant peu nombreux dans
les parages infestés parles cabarets flottants. En conséquence,
rien ne la poussait à collaborer à une surveillance assez délicate
et sans grande utilité pour ses nationaux'.
Les mers sont immenses, et cependant, soit pour suivre la
ligne la plus courte, soit pour éviter certains obstacles : cou-
rants marins ou aériens, écueils, etc., les navires circulent gé-
1. On a fait valoir aussi que les baleaux-cabarets sortaient des ports allemands,
et qu'il était facile aux autorités de ces ports de les surveiller et de les arrêter.
24 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX° SIÈCLE.
néralement dans des zones très étroites, ce qui crée des risques
considérables de collision, aggravés encore par les vitesses réa-
lisées aujourd'hui et par les dimensions colossales des bâtiments
actuels. Afin de réduire ces risques au minimum, on s'est mis
d'accord pour prendre les mesures suivantes :
En 1879, après des négociations assez laborieuses, l'Angle-
terre et la France se sont entendues pour imposer à leurs ma-
rines respectives des Règlements de navigation uniformes,
appelés aussi Règles de route à la mer. Ces règlements ont pour
but de prévenir les abordages en prescrivant aux navires la pra-
tique de certaines précautions en cas de croisement de routes,
et de certains signaux de nuit ou de brouillard. Ces règlements
ont fait l'objet d'un premier remaniement en 188i, puis d'un
second en 1897, ensuite d'une conférence tenue à Washington
Le règlement de 1897 est exécutoire en France depuis le
1«' juillet 1897 ', Il est observé par un grand nombre d'États
maritimes, savoir :
Allemagne, Argentine, Autriche-Hongrie, Belgique, Brésil,
Bulgarie, Chili, Chine, Costa-Rica, Danemark, Egypte, Equateur,
Espagne, États-Unis, France, Grande-Bielagne, Grèce, Guate-
mala, Italie, Mexique, Norvège, Pays-Bas, Pérou, Portugal,
Roumanie, Russie, Suède, Turquie, Uruguay, Venezuela.
Le règlement de navigation n'est pas imposé à ces marines,
mais seulement recommandé. En fait, la grande majorité des
navires sont pourvus des signaux nécessaires. Seuls, les pê-
cheurs et petits caboteurs s'en dispensent en général. Certains
grands bâtiments négligent aussi parfois de les observer, parce
que leurs commandants préfèrent courir des risques graves
plutôt que de se plier aux lenteurs et aux refards résultant de
l'application des règles de routes, surtout en cas de brouillard.
Il en résulte parfois de graves accidents, mais il est permis de
croire que ces exceptions se feront de plus en plus rares, et les
abordages aussi.
1. 11 faut consulter en outre la loi spéciale du 10 mars 1891, sur les accidents et
collisions en mer, qui donne en France force légale au règlement dont il est ques-
tion ci-dessus.
ORGAMSATrON ET r>Rr)TECTION INTERNATIONALES DES TRANSPORTS. 25
On est depuis longtemps à la recherche d'une langue univer-
selle, susceptible d'apporter une grande simplification dans
les relations entre les différents peuples. La marine est déjà en
possession d'un langage de ce genre, adapté à ses besoins spé-
ciaux. Nous en parlons ici parce qu'il complète, en les rendant
plus efficaces, les règlements de navigation.
Ce langage est entré dans la pratique universelle en vertu
d'une entente organisée pour la création et Vemploi d'un code
uniforme de signaux maritimes . Cette entente a pris naissance
dans des négociations engagées entre l'Angleterre et la France ;
elles aboutirent à un résultat pratique en ISGV, et depuis lors,
beaucoup d'États maritimes ont adopté officiellement le code de
signaux. Ce code indique une série de pavillons différents par
la forme et la couleur, et établit une longue liste de combinai-
sons réalisables avec ces pavillons. Chaque combinaison ou
signe exprime un sens qui est le même dans toutes les langues.
Par conséquent, tout navire qui montre des signaux empruntés
au code sera compris par les autres navires, ou par les postes
du littoral, qui sont munis du même code. Celui-ci constitue
donc bien en pratique une langue universelle dont l'utilité est
immense pour la navigation.
En 1899, le code international des signaux a été l'objet d'un
important remaniement, lequel est exécutoire depuis le 1°' jan-
vier 1901. Les États qui le pratiquent sont :
Allemagne, Argentine, Autriche, Belgique, Brésil, Bulgarie,
Chili, Chine, Colombie, Costa-Rica, Danemark, Equateur, Egypte,
Espagne, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Grèce, Guate-
mala, Honduras, Italie, Japon, Maroc, Mexique, Nicaragua,
Norvège, Pays-Bas, Perse, Pérou, Portugal, Roumanie, Russie,
Salvador, Serbie, Siam, Suède, Turquie, Uruguay, Venezuela,
Zanzibar.
Nous rattacherons encore à cette question un fait qui sou-
ligne d'une manière curieuse l'intérêt qui s'attache universelle-
ment aujourd'hui à la liberté et à la facilité des transports mari-
times.
En général, chaque État prend soin de munir ses côtes de
26 LE DROIT INTEHNATIONAL Al XX*" SIECLE.
toutes les installations propres à guider les navigateurs :
bouées, balises, signaux, phares et sémaphores. Mais ce n'est pas
le cas pour certains États encore barbares. Ainsi, le 31 mai 1865,
quelques États maritimes, considérant que le Maroc ne faisait
rien pour faciliter la navigation dans le détroit de Gibraltar, se
sont entendus pour établir et entretenir à frais communs un
phare à la pointe du cap Spartel, qui commande l'entrée occi-
dentale du détroit'. Ce sont les pays suivants : Autriche, Bel-
gique, Espagne, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie,
Pays-Bas, Portugal, Suède et Norvège. Le Maroc figure comme
partie acceptante.
A tilre de renseignement intéressant, nous indiquerons encore
que des dispositions conventionnelles ont été prises pour assurer
la liberté et la sécurité de la navigation sur de simples lacs,
tel le Boden See ou lac de Constance, auquel s'applique un
traité du 22 septembre 1867, revisé le 8 avril 1899, conclu entre
les riverains : Bavière, Autriche et Suisse.
Condition internationale des navires et des gens de mer. —
Nous avons constaté plus haut que les nations maritimes se
disputaient àprement autrefois l'usage des routes de mer. Au-
jourd'hui il n'en est plus ainsi, et l'on s'etTorce au contraire de
protéger et de faciliter d'un commun accord la navigation imi-
verselle. Les mêmes tendances se sont fait jour dans le traitement
légal appliqué aux navires et k leurs équipages. On a vu des
gouvernements, désireux de faciliter la création d'une marine
nationale, promulguer des lois dites actes de navigation, qui
excluaient des ports les navires étrangers et des équipages les ma-
rins non nationaux. En France, l'Acte de navigation du 21 sep-
tembre 1793, encore en vigueur, fixe les conditions auxquelles
doit satisfaire un navire pour être considéré comme français^. Il
doit appartenir pour moitié au moins à des Français et l'équipage
doit être composé de Français pour les trois ([uarls au moins.
1. En 1892, on a dal)!! en outre un siMnaphore au cap SpaileL Ces deux établisse-
ments sont neutralisés.
■>. Ces conditions étaient très rigoureuses. Elles ont été adoucies par la loi du
9 juin I8'i5, art. 11. V. aussi les lois spéciales sur le régime de la marine marchande
et de l'inscription maritime.
ORGANISATION ET PROTECTION INTERNATIONALES DES TRANSPORTS. "Zl
En outre, les bâtiments étrangers sont exclus du cabotage,
c'est-à-dire du transport d'un port français à un autre port fran-
çais. EnGn, les navires français reçoivent des subventions sous
forme de primes à la consiruction ou à la navigation. A cer-
taines époques, on a imposé au contraire des surtaxes de pavillon
aux bâtiments étrangers qui venaient charger ou décharger dans
nos ports. Le but de ces dispositions est aisé à distinguer. On
veut par là soutenir l'industrie des transports maritimes, d'une
part, et, de l'autre, favoriser la population maritime en lui réser-
vant la meilleure part dans les armements nationaux, afin de
conserver une pépinière de matelots pour la marine de guerre.
L'emploi de ces moyens artificiels a des effets contradictoires
qui les font critiquer; ils indiquent en tout état de cause une
certaine faiblesse sociale, ou bien un retard considérable dans
l'organisation des transports maritimes chez les nations qui en
font usage.
Après cette question de nationalité, se pose celle de la juri-
diction à laquelle peuvent être soumis les navires et leurs équi-
pages. D'une façon générale, chaque État étend les effets de sa
souveraineté aux choses et aux gens qui se trouvent dans ses
eaux territoriales ou qui dépendent de sa nationalité. Ainsi, en
mer libre, il y a autant de juridictions que de pavillons, ce qui
ent raine un grand nombre de difficultés, autrement dit de con-
tlits de lois dans les cas relevant du droit privé maritime. On
s'efforce de résoudre ces conflits et de faciliter par conséquent
les transports au moyen de dispositions légales ou convention-
nelles relatives aux abordages, aux règlements d'avaries, aux
sauvetages, etc. Des associations spéciales se sont fondées dans
ce but et ont obtenu déjà des résultats appréciables. Mais il sub-
siste encore bien des difficultés qui tiennent à la différence des
conceptions juridiques, différence dont l'origine se trouve dans
la variété des organisations sociales, autant que dans la divergence
des intérêts économiques. C'est là que gît le principal obstacle.
On voit par ce qui précède que les transports maritimes ren-
contrent encore bien des entraves artificielles, en dépit des
grands progrès réalisés dans le courant du \ix* siècle. C'est
L
28 I.E DROIT INTERNATIONAL AU XX^ SIÈCLE.
pour atténuer ou écarter certaines de ces entraves que les
États signent entre eux des traités de na\igation. La France
en a conclu un grand nombre. Us ont spécialement pour but
d'assurer aux bâtiments français : 1" le libre accès dans les
ports du pays cocontractant ; 2" une situation égale à celle dont
jouit la nation la plus favorisée, ou même la nation co-contrac-
tante au point de vue du traitement des navires et des taxes qui
leur sont imposées (droit d'entrée, de sortie, de balisage, de
phare, de quai, etc.). On peut prendre comme type des actes
de ce genre le traité conclu entre la France et la Belgique le
31 octobre 1881. Il va sans dire que les avantages stipulés dans
ces traités sont réciproques.
Dans le même sens, les États contractent souvent afin de mé-
nager à leurs navires, en cas de naufrage, le secours des autori-
tés locales de façon à sauvegarder les intérêts des armateurs,
des chargeurs et des matelots. Telle est la déclaration conclue
entre la France et la Grande-Bretagne le 16 juin 1879. Une autre
déclaration, signée également par ces deux pays le 5 novembre
de la même année, a pour but de les obliger réciproquement à
porter secours aux marins de l'autre nationalité, délaissés sans
ressources dans un de leurs ports, dans une de leurs colonies ou
même dans un pays tiers. Dans ce dernier cas, ce sont naturelle-
ment les consuls qui interviennent.
Ce bref exposé montre suffisamment l'étendue du chemin par-
couru en moins d'un siècle. L'évolution du droit international
en cette matière n'est pas encore achevée, mais elle a été
poussée fort loin, parallèlement à l'évolution sociale et écono-
mique, la première n'étant qu'une conséquence naturelle et
obligée de la seconde.
U. — TRANSPORTS FLUVIAUX.
Régime des fleuves internationaux. — Ce régime ne présente
un sérieux intérêt que quand deux ou plusieurs pays sont rive-
rains de la parlie navigable d'un fleuve. Le cours d'eau est
ORGANISATION ET PROTECTION INTERNATIONALES DES TRANSPORTS. 29
alors pour chacun d'eux un chemin qui marche vers la mer,
c'est-à-dire une précieuse voie de transport vers l'eNtérieur. Il
semble aujourd'hui tout simple que chacun des riverains puisse
jouir librement du bienfait de cette création naturelle. Mais
c'est là une conception plus nouvelle encore ([ue celle de la
liberté des mers. Jusque vers le milieu du xix.' siècle, les rive-
rains inférieurs se prétendirent en droit de couper la route aux
riverains supérieurs, soit d'une manière absolue, soit en fai-
sant payer des taxes à leurs bateliers. On a vu les fleuves
d'Allemagne et l'Escaut barrés de cette façon K Ces procédés
sortaient de la conception ancienne, que nous avons déjà si-
gnalée, et en vertu de laquelle tout ce qu'on enlevait à
l'étranger pouvait être considéré comme pris sur l'ennemi.
Mais, dès le commencement du xix" siècle, le caractère abusif
de ce procédé éclate aux yeux; les besoins nouveaux l'empor-
tent sur les vieux préjugés et même sur l'âpre fiscalité des
gouvernements; l'idée de liberté, encore méconnue sous l'Em-
pire-, est proclamée de la manière la plus formelle dans
l'article 5 du premier traité de Paris du 30 mai 18li. Elle
fut reprise et développée dans l'Acte final du congrès de
Vienne du 9 juin 1815, art. 108 et suiv. Cependant ce fut le
23 juin 1821 seulement qu'un règlement intervint entre les
riverains de l'Elbe. L'acte de navigation du Weser est daté
du 10 septembre 1823. C'est le 31 mars 1831 que fut conclu
le premier traité qui organisa d'une manière complète et
régulière, sur le pied de la liberté et de l'égalité, la naviga-
tion du Rhin. En 1861, les péages de l'Elbe furent rachetés et
la même opération fut appliquée aux péages de l'Escaut en
1863. L'Amazone, le Parana et l'Uruguay ont été déclarés
libres en 18.51 et 1853. Le Pruth a aussi son régime inter-
1. En outre des taxes de transit, on imposait souvent autrefois à la batellerie des
obligations de relâche ou d'échelle, avec mise en vente des marchandises, sous le
prétexte de favoriser la consommation locale.
2. V. le traité du 15 août 1804, relatif au Rhin, lequel maintenait les stations de relâche
forcée. 11 faut pourtant citer IWrrêté de la Constituante du 20 novembre 1792. qui
proclamait la liberté de l'Escaut, le traité franco-balave du 16 mai 1795, relatif au Rhin,
et le traité de Campo-Formio du 17 octobre 1797, qui libérait les fleuves ilaliens.
30 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX'' SIÈCLE.
national. En 1885, un Congrès réuni à Berlin pour régler di-
verses questions africaines a établi une entente i:toiir assurer
la libre navigation du Niger et du Congo, et pour organiser
la liberté commerciale dans la région tropicale, d'un océan à
l'autre. Les États signataires sont : Allemagne, Belgique,
Congo, Espagne, France, Grande-Bretagne, Portugal.
Les traités dont il vient d'être question, constituaient autant
d'unions poursuivant en général un triple but, savoir : 1° la
liberté de la navigation; 'T l'organisation d'un régime de ju-
ridiction propre à sauvegarder tous les intérêts; 3° l'exécution
des travaux nécessaires pour faciliter la circulation de la ba-
tellerie. Ces trois résultats ont été atteints pour le Danube au
moyen d'une combinaison qui a fait époque dans le droit
international par son originalité, son ampleur et son succès.
Ici, aucun des États riverains n'était disposé à faire les efforts
et les dépenses nécessaires pour rendre praticable l'embou-
chure du grand fleuve. Les États maritimes résolurent alors
d'intervenir en créant une Union pour assurer et faciliter la
libre navigation du Danube. Cette union fut décidée par le
traité de Paris du 30 mars 1856, qui mit fin à la guerre
d'Orient ; elle a été organisée et confirmée par des conférences
tenues à Paris en août 1858 et en novembre 1865, à Londres
en mars 1871, à Berlin en 1878, à Londres en 1883. L'Union
du Danube comprend les États suivants : Allemagne, Autriche,
Bulgarie, France, Grande-Bretagne, Italie, Roumanie, Russie,
Serbie, Turquie.
Elle a pour organe une Cominission européenne, composée
de délégués diplomatiques, chargée d'exécuter les travaux de
navigabilité nécessaires et de les administrer. Cette commis-
sion siège à Galatz, où elle a ses bureaux. Les travaux qu'elle
a exécutés pour rendre accessible le bas Danube sont considé-
rables, et rendent de grands services à la navigation. Les na-
vires de mer peuvent en effet remonter jusqu'à Braïla. La
Commission constitue une sorte de petit État, ayant son per-
sonnel, son budget, son pavillon, et l'on pourrait presque
dire son territoire, constitué par ses travaux.
k
ORGANISATION ET PROTECTION INTERNATIONALKS KES TKANSI'ORTS. 31
Enfin, des dispositions qui rappellent les précédentes ont été
prises dans un protocole signé le 7 septembre 1901 par la France,
rAlIemagne, rAutriclio, la Belgique, l'Espagne, les États-Unis, la
Grande-Bretagne, l'Italie, le Japon, les Pays-Bas, la Russie, pour
ramélioration de deux fleuves chinois, le Peï-Ho et le Wang-
Pou. Ces fleuves sont nationaux en droit, mais l'intérêt des États
maritimes les a fait traiter en cours d'eau internationaux.
Les transports fluviaux ont donc reçu en un court espace de
temps une organisation juridique internationale très large et
très libérale. Elle s'est produite plus tardivement pour les
fleuves que pour la mer, parce que les intérêts engages étaient
moins étendus, moins universels pour ainsi dire, surtout en
apparence. Us semblaient à première vue presque limités aux
riverains. En réalité, ils étaient étroitement liés au régime
général des transports maritimes. Aussi, en dépit de certaines
résistances, la liberté fluviale s'est imposée à la suite de la
liberté des mers. Bien plus, certains États ont complété la
pénétration fluviale au moyen de canaux artificiels c[ui fran-
chissent les frontières et prennent par conséquent un caractère
international. A de fréquentes reprises, on sest mis d'accord
au sujet de la construction, de l'entretien et de l'exploitation
de ces canaux ^ (»n voit parla que le droit international a dû
pourvoir même à des questions de détail qui peuvent paraître
minimes, mais qui prennent de l'importance par la nature des
intérêts engagés.
m. — TRANSPORTS TERRESTRES.
Transports sur routes. — Les transports sur routes ne sont
pas sans présenter une importance internationale, qui est pro-
portionnée à leur activité. Ces transports ont de l'intérêt même
à côté du mouvement des voies ferrées dont ils sont les pour-
1. V. notamment les conventions suivantes : Belgique, 27 août 1839; 9 décembre
18il et 28 février 18G8, chômage des canaux; Allemagne, 23 avril 1873, alimentation
et entrelien du canal de la Marne au Rhin, etc., etc.
32 LE DROIT INTERNATIONAL AU \X° SIÈCLE.
voveurs. Toutefois, le grand trafic international est entière-
ment absorbé aujourd'hui soit par la navigation, soit par les
chemins de fer. Aussi, les dispositions internationales relatives
aux routes se réduisent à des questions de voisinage concernant
la jonction des voies à la frontière, la construction et l'entre-
tien des ponts sur les cours d'eau limitrophes '.
Chemins de fer. — Avec les chemins de fer la question devient
autrement importante et compliquée. L'énorme puissance de
ce moyen de transport, l'influence sociale et économique qu'il
exerce, soulèvent toute une série de problèmes qu'il a fallu
résoudre au moyen de conventions internationales. Résumons-les
aussi brièvement que possible.
On s'est entendu d'abord pour assurer le raccordement des
lignes à la frontière. Des conventions détaillées ont été conclues
dans ce but par tous les pays avec leurs différents voisins. Le
raccordement ne soulève pas seulement des questions techniques
de construction, d'entretien et d'exploitation. Il se présente
aussi des difficultés d'ordre administratif (douanes, impôts, po-
lice) ou juridique (juridiction, compétence). On a résolu ces
problèmes, qui s'enchaînent les uns aux autres au moyen de
combinaisons diverses, notamment par le système des gares
internationales. Des conventions très détaillées ont fixé des
règles nombreuses applicables aux diiférents cas-\
A côté de la question du raccordement se place celle du
régime légal des transports. La législation des différents pays
ne règle pas d'une manière identique les droits réciproques de
l'expéditeur et du transporteur. Il en résulte deux conséquences
fort gênantes pour les intéressés. En premier lieu, lorsqu'un
colis arrive à la frontière, il quitte le réseau national pour
entrer sur un réseau étranger. Là il trouve des règlements
différents qui prescrivent des formalités particulières ; souvent
1. V., à litre d'exeiitiile, les conventions suivantes : Suisse, :>9 mai 1883, roule de
Neuchàtel; Sardaigne, 30 août 1858, pont de Culoz; 2 août 1835, bacs et bateaux de
passage.
2. V. entre autres les conv(Mitions suivantes : Belgique, 26 août 18 42, 20 septembre
1860 et 29 sei)lembre 1880; Suisse. 30 janvier 1844 et 12 septembre 1881; Italie,
23 août 1858 et 20 janvier 1879, etc.. etc.
1
ORGANISATION ET PROTECTION INTERNATIONALES DES TRANSPORTS. 33
il faut payer les frais de transport pour le parcours étranger.
En second lieu la condition juridique de l'expéditeur, du des-
tinataire, du voiturier et de la marchandise n'est plus la même,
puisque la souveraineté et la législation sont différentes.
Pour aplanir la première de ces difficultés, on emploie des
intermédiaires qui, établis dans les gares de transit, se char-
gent d'opérer la réexpédition des colis sur le réseau étranger.
Ce procédé fut appliqué d'abord à l'intérieur même de chaque
pays, lorsque les chemins de fer étaient répartis entre plusieurs
compagnies. Mais il présente le grave inconvénient de diviser
l'opération du transport, de la retarder, de multiplier les for-
malités et, par conséquent, les chances d'erreur, d'éparpiller
les responsabilités, enfin de causer des frais inutiles. Aussi les
compagnies se sont mises d'accord de très bonne heure pour
unifier chaque opération de transport, en se transmettant di-
rectement les colis de réseau à réseau. Pour les transports
internes, la chose était facile ; pour les transports internationaux,
elle se compliquait par l'effet des divergences légales et ad-
ministratives dont nous parlions tout à l'heure. Aussi, bien que
les chemins de fer aient conclu depuis longtemps entre eux des
arrangements privés pour faciliter le trafic, les conflits de lois
qui subsistaient étaient pour le public et pour les compagnies
une source inépuisable de retards, de pertes, de frais et de
procès '.
C'est pour porter remède à une situation dont la gêne s'ac-
croissait avec l'ampleur du trafic, que les gouvernements de
presque tous les États européens continentaux ont conclu la
convention du iï octobre 1890, modifiée sur quelques points
en 1896 et en 1904-1905. Cet acte, qui renferme des dispositions
très nombreuses, complétées encore par un règlement détaillé,
atteint trois buts différents : l^elle établit la continuité du trans-
port international au moyen d'une lettre de voiture unique dont
le modèle a été fixé ; 2° elle édicté des règles uniformes en ce qui
1. V. aussi l'arrangement spécial conclu entre la France, la Belgique, le Luxem-
bourg et les Pays-Bas le 24 octobre 1898, pour étendre sur certains points les dis-
positions en vigueur dans l'Union.
3
■i^
34 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX^ SIÈCLE.
concerne les précautions à prendre pour l'emballage et le
transport des articles fragiles et dangereux, ce qui évite un
grand nombre de contestations et de refus ; 3° elle résout di-
vers conflits de lois au moyen de dispositions communes en
matière de responsabilité en cas de retards, d'avaries ou de
pertes. Les différentes compagnies intéressées dans une expédi-
tion internationale forment ainsi à son égard une association
de transport, régie par des dispositions communes. Une action
fondée sur le contrat peut être intentée contre le chemin de
fer auquel le colis a été remis par l'expéditeur, ce qui cons-
titue pour ce dernier un grand avantage.
Chaque État contractant désigne ceux de ses chemins de fer
qui participent au trafic international des marchandises. Ces
chemins de fer sont tous tenus d'accepter les colis à destination
d'une station quelconque de l'un des autres pays unionistes :
c'est l'obligation de transporter, généralement imposée par les
lois intérieures aux chemins de fer à titre de services publics,
qui est ainsi introduite dans le régime international.
Un office central établi à Berne sert d'intermédiaire entre
les États contractants. Il publie un recueil mensuel intitulé
Bulletin des transports internationaux par chemins de fer. Cet
office est institué en outre tribunal arbitral facultatif entre les
chemins de fer compris dans l'Union, et il a agi plusieurs
fois comme tel ; dans ce cas, le directeur fait appel à deux
arbitres désignés d'avance par le conseil fédéral suisse, et cons-
titue avec eux le tribunal.
Les États liés par le traité de 1890 sont : Allemagne, Au-
triche-Hongrie, Belgique, Danemark, France, Italie, Luxem-
bourg, Pays-Bas, Boumanie, Bussie, Suisse.
La convention de 1890 ne s'applique actuellement qu'au
transport des marchandises. Il est question d'en étendre les ef-
fets au transport des voyageurs et de leurs bagages. La confé-
rence de Berne de 190/1. a refusé cependant d'aller jusque-là. Il
peut paraître surprenant que le trafic des voyageurs n'ait pas
été réglementé en même temps que celui des marchandises.
C'est qu'en réalité le premier présente beaucoup moins de
ORGANISATION ET l'ROTECTION INTERNATIONALES DES TRANSPORTS. 35
difficultés que le second, tant an point de vue administratif
qu'au point de vue juridique.
Signalons encore quelques faits intéressants relatifs au
transport par chemins de fer.
Le 9 mai 1883, un accord a été conclu pour le raccordement
des lignes ferrées (T Orient, de façon à établir une communi-
cation ininterrompue entre Calais et Constantinople. États con-
tractants : Autriche-Hongrie, Bulgarie, Serbie, Turquie.
Des arrangements internationaux ont été signés encore à
propos de chemins de fer, mais sous une inspiration diffé-
rente. Tels sont les actes conclus parla Chine avec la France,
l'Allemagne, l'Angleterre, le Japon et la Russie en vue de l'éta-
blissement de lignes ferrées sur différents points du Céleste-
Empire. Ici, le chemin de fer est considéré à bon droit comme
un instrument de pénétration économique et politique; aussi
les arrangements auxquels nous faisons allusion n'ont pas le
caractère des précédents. Ce sont plutôt des contrats de con-
cession exclusive, destinés à réserver à tel ou tel pays, dans
une région déterminée, certains monopoles et une influence
prépondérante. C'est là une conception assez singulière du
droit international. Elle a donné lieu déjà à des rivalités et à
des conflits très graves; l'avenir en verra bien d'autres, lorsque
la Chine se sera mise en mouvement sous l'influence irrésis-
tible des transports accélérés. Ils ne manqueront pas, en effet,
d'ébranler sa constitution sociale, sans lui apporter les nou-
veaux cadres qui seraient nécessaires pour contenir un peuple
immense jeté hors de son organisation traditionnelle'.
On voit par cet aperçu rapide que le droit international a
évolué avec une singulière promptitude en ce qui concerne
les transports par chemins de fer. C'est qu'ici des intérêts im-
menses ont été mis en jeu tout à coup, au moment même où
les idées venaient de se tourner d'une façon décisive, sous la
pression des besoins nouveaux, dans le sens d'une liberté
1. V. sur ce point notre ouvrage : La ProdncHon. le Travail et le Problème
social flans tous les pays an débnl du XX" siècle, 2 vol. gr. in-8", Paris, Alcan,
1907.
36 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX'' SIÈCLE.
et d\me facilité des transports aussi larges que possible.
Comme toujours, les conceptions juridiques et les accords
conventionnels ont suivi pas à pas le progrès des transports
et se sont plies à leurs besoins.
IV. TRANSMISSIONS POSTALES ET TELEGRAPHIQUES.
Les transmissions de correspondances se rattachent étroitement
aux transports, à la fois par leur nature et par leur but. Elles pro-
fitent de tous les perfectionnements apportés aux moyens de
circulation et servent, de concert avec ceux-ci, à l'extension des
affaires. Il est donc naturel que la poste et le télégraphe, puis le
téléphone, aient suivi pas à pas le progrès des transports, et
fait naitre également une branche nouvelle du droit interna-
tional.
Les questions à résoudre étaient les suivantes : Injonction des
services postaux et des lignes télégraphiques ou téléphoniques
à la frontière; 2" établissement des tarifs internationaux;
3° extension internationale de certains services spéciaux : man-
dats, valeurs déclarées, etc., etc. On y est arrivé de la manière
la plus complète et la plus heureuse.
Conventions postales — Jusqu'au commencement du xix» siè-
cle, les postes sont restées dans certains pays un service privé
quoique privilégié. Dès lors, des accords furent conclus pour
assurer la transmission des correspondances entre les pays d'Eu-
rope. Mais ils avaient plutôt le caractère de contrats privés. Au
commencement du xix*" siècle la situation change rapidement ;
les relations internationales s'étendent et se multiplient; la poste
devient un élément essentiel de la prospérité publique. Aussitôt
les conventions postales deviennent fréquentes : de 1802 à 18 VQ
la France en signe environ 35. De ISiO à 1850 on en compte près
de 60; c'est que, à cette époque, les chemins de fer reliaient
déjà entre elles la plupart des grandes villes du continent.
Le mouvement continue de la sorte jusqu'en 187 V. 11 prit alors
1
ORGANISATION ET l'ROTECTtON INTERNATIONALES DES TRANSPORTS. 37
une forme nouvelle, plus favoraljle et plus efficace à la fois,
celle de l'union d'États.
\JUnion postale, fondée à Berne le 9 octobre 18Ti, sous le
titre d'Union générale des postes, comprenait au début une ving-
taine d'États. Elle a fait des progrès depuis lors, car elle porte
aujourd'hui avec une légitime fierté le titre à' universelle. Tous
les États possédant un certain degré de civilisation en font
partie; ils sont actuellement au nombre de 65, soit plus de
113 millions de kilomètres carrés, avec près de 1.135 millions
d'habitants. Cette Union a réalisé dans l'échange international
des correspondances d'immenses progrès. Le plus marquant
est l'unification du prix d'affranchissement pour les diverses
catégories d'objets transmis d'un pays ù un autre pays quel-
conque. On sait que ce prix est d'ailleurs modique '.
Autour de l'Union de 1874, dont l'acte constitutif a été révisé
à plusieurs reprises (en dernier lieu à Rome en mai 1906),
divers groupements secondaires se sont formés sous le titre géné-
ral d'Unions restreintes. Ils ont pour objet d'organiser entre les
États qui le désirent certains services spéciaux, comme l'échange
des valeurs déclarées, celui des mandats de poste, des colis pos-
taux, des recouvrements de valeurs, etc. Le nombre total des
correspondances échangées dépasse 30 milliards (lettres, cartes,
papiers, imprimés, etc.). Il est transmis en outre des valeurs
déclarées pour près de 70 milliards de francs, des colis pour
plus de 18 milliards; des mandats pour 30 milliards 1/2; des
recouvrements pour 3 milliards, et enfin 2.800 millions de
numéros de journaux.
Un bureau international, établi à Berne, prépare les confé-
rences périodiques, sert de lien entre les administrations,
liquide certains décomptes (44 millions de francs en 1900), et
publie un journal mensuel, l'Union postale, en trois langues,
ainsi qu'un Dictionnaire général des bureaux de poste, etc.. etc.
En dehors de l'Union postale il existe entre certains pays des
conventions particulières qui, sur divers points, vont plus loin
(. A partir du 1" octobre 1907, il sera encore sensiblement abaissé.
38 LE DROIT INTERNATIONAL Al XX'" SIÈCLE.
que la Convention d'Union, en ce qui touche les détails de ser-
vice, les frais de transit, les commodités accordées au public,
les taxes, etc. ^.
Plusieurs États, la France notamment, ont établi des services
postaux dans les pays d'Orient et d'Extrême-Orient : Turquie,
Maroc, Chine. C'est là un fait anormal qui provient de la condi-
tion iiarticulière de ces pays au point de vue social et interna-
tional. Nous aurons l'occasion d'y revenir.
Conventions télégraphiques et téléphoniques. — La télégTaphie
et la téléphonie exigent comme les chemins de fer des arrange-
ments à la fois techniques et administratifs. Comme la plupart
des États ont monopolisé dès le début les services télégraphi-
ques, les accords ont pris immédiatement laforme de conventions
internationales, établissant les conditions de jonction des fils, les
détails de l'exploitation commune et les taxes. Les premières de
ces conventions apparaissent vers 1850 ^. En quelques années, et
malgré l'élévation des tarifs, le service se développa avec une
ampleur telle, que les combinaisons particulières se montrè-
rent insuffisantes. On arriva donc en très peu de temps à la con-
ception féconde de l'Union, qui fut réalisée dès 1865.
Les questions à résoudre à ce moment étaient assez délicates.
Les princi[>ales peuvent être ainsi résumées : création de fils
directs entre les grands centres ; organisation commune du ser-
vice, tant au point de vue du transit qu'à ceux de l'expédition et
de la réception des télégrammes; admission des dépêches en
langage s<'cret : tarifs et répartition du produit des taxes. Toutes
ces difficultés et d'autres encore ont été résolues soit par la
Convention d'Union, soit par des conventions spéciales qui la
complètent pour certains États. Parlons d'abord de la première.
L'Union des Administrations télégraphiques a été créée à Pa-
ris le 17 mai 1865, puis confirmée et complétée par une série
1. V. les convenlions conclues par la Fiance avec : la Grèce, 30 aoill IS'.tO; Costa-
Rica, 9 novembre IS'J'.i; la Suisse, 6 janvier 1880 et la Belgique, 31 mai 1882.
2. V. notamment les accords [>rovisoires conclus entre la France, la Belgique,
Bade, la Suisse et la Sardaigne de 1851 à 1853. Les premières conventions conclues
par la France sont les suivantes : Belgique et Prusse, 4 octobre 1852; Sardaigne,
18 mars 1853, etc., etc.
ORGANISATION KT PROTECTION INTERNATIONALES DES TRANSPORTS. 39
cVactes successifs '. Dans le but d'unifier autant que possible les
conditions du trafic international, la Convention fixe les règles
générales qui dominent tout le service : refus de toute respon-
sabilité par les administrations publiques; obligation d'établir
des fils spéciaux; classement des télégrammes en: dépêches
d'État qui passent les premières; de service, qui viennent en-
suite; privées, qui sont transmises les dernières; admission
des télégrammes secrets au moins en transit; faculté pour les
Etats de suspendre le service international s'ils le jugent utile ;
fixation de bases uniformes pour l'établissement des tarifs. Le
règlement, qui est très détaillé, prévoit toutes les conditions
d'application de ces principes et contient des tarifs minutieuse-
ment calculés. L'échelle de ces tarifs est assez compliquée, car les
bases dépendent non seulement du nombre des mots et de la na-
ture spéciale de chaque dépêche, mais encore des voies suivies.
Enfin la convention assure à chacun des États contractants la
part qui lui revient dans le montant des laxes, peivues généra-
lement au départ. De plus, on a pris une série de mesures des-
tinées : à assurer des communications régulières directes, à aug-
menter le nombre des bureaux ouverts au service international,
à abaisser les tarifs (certaines taxes sont tombées de 15 francs à
3 francs par mot). Un Bureau international, établi à Berne, sert
de lien entre les administrations -. Il a publié, entre autres, un
vocabulaire officiel de mots pris dans les huit langues que le
règlement de service international a admis quelque temps, à
titre exclusif pour la correspondance en langage convenu •'. Ce
bureau est placé sous le contrôle des hautes autorités fédérales
suisses, qui en nomment les agents. Il en est de même pour tous
les bureaux internationaux établis à Berne.
1. Actuellement, l'acte fondamental, signé à Pélersbourg, porte la date du 10/22
juillet 1875. Un règlement d'application le complote et est revisé par les Conférences
télégraphique?, qui se réunissent ordinairement tous les cinq ans. La dernière a eu
lieu à Londres en 1903. Depuis quelques années, le règlement international s'appli-
que aussi aux communications téléphoniques.
2. Organe mensuel, le Journal télégraphique.
3. On a abandonné en 1903 l'idée d'imposer ce vocabulaire, qui est devenu pure-
ment facultatif.
40 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX" SIÈCLE.
L'Union télégraphique se compose actuellement d'une cin-
quantaine d'États ^ soit en tout plus de 65 millions de kilomè-
tres carrés et environ 920 millions d'habitants.
En outre, les compagnies propriétaires de câbles sous-marins
observent le règlement de l'Union et sont spécialement repré-
sentées aux conférences qui se réunissent périodiquement 2. Le
nombre des télégrammes échangés est d'environ 450 millions
par an.
L'Union n'exclut pas les conventions particulières, qui inter-
viennent soit pour régler des cas spéciaux, soit pour améliorer
sur certains points, au profit du public, les conditions établies
dans le régime de l'Union, surtout en réduisant encore les tarifs.
Voici quelques exemples typiques : Convention du 1" décembre
1888 entre la France et la Chine pour le raccordement et l'ex-
ploitation des lignes sur la frontière du Tonkin. Convention du
27 décembre 1890 entre la France, la Belgique et les Pays-Bas
pour la réduction des tarifs. Convention du 8 avril 1884 entre la
France et la Suisse pour la transmission télégraphique des man-
dats de poste. Arrangement du 2 mai 1884 entre la France et
l'Espagne, relatif aux câbles sous-marins entre les Canaries et le
Sénégal.
Nous devons mentionner encore une combinaison originale
qui tend à créer dans l'Union télégraphique des groupes où le
régime unioniste est amélioré. Des dispositions introduites dans
le règlement, mais qui ne sont pas admises par l'unanimité des
États, sont déclarées applicables à ceux d'entre eux qui, sur en-
quête du Bureau international, déclarent les accepter. C'est une
manière de constituer des unions restreintes très favorables au
progrès, sans recourir à l'appareil des actes séparés.
La découverte et la propagation rapide de la télégraphie sans
1. On compte comme États distincts des colonies ou {groupes de colonies qui sont
représentés aux conférences. Il en est de même dans 1 Union postale et dans plu-
sieurs autres Unions.
2. C'est en isrjl que le premier câble a été posé dans la Manche. Le itremier
câble transatlantique date de 18.58. En 1889, l'ensemble du réseau dé|)assait 200.000 ki-
lomètres et valait i)rès d'un milliard. Aujourd'hui il y a environ 250.000 kilomètres
de lignes sous-marines.
I
ORGANISATION ET PROTECTION INTERNATIONALES DES TRANSPORTS. U
fil ont apporté dans celte situation un important élément de
complication. Certains pays l'ont adjointe à leur monopole;
d'autres l'ont laissée, comme les cAbles sous-marins, à la libre
exploitation de compagnies privées concurrentes. Il en est ré-
sulté des difficultés et des conflits, aujourd'hui réglés par une
convention signée à Berlin le 3 novembre 1906. Cet acte pré-
voit la transmission obligatoire des radio-télégrammes par
toutes les stations côtières ou sur navires. Applicable à partir
du 1"' juillet 1900, il a été signé par : Allemagne, États-Unis,
Argentine, Autriche-Hongrie, Belgique, Brésil, Bulgarie, Chili,
Danemark, Espagne, France, Grande-Bretagne, Grèce, Italie,
Japon, Mexique, Monaco, Norvège, Pays-Bas, Perse, Portugal,
Boumanie, Russie, Suède, Turquie et Uruguay. On y a annexé :
V un engagement additionnel ve\dii\î aux communications entre
stations sur navires (stations de bord), et signé par les mêmes
Étais, sauf la Grande-Bretagne, l'Italie, le Japon, le Mexique,
la Perse et le Portugal; S** un protocole de clôture, contenant
quelques dispositions complémentaires; 3" un règlement d'exé-
cution. Le Bureau international télégraphique de Berne a reçu
mission de centraliser les correspondances et les renseigne-
ments relatifs à cette branche nouvelle de la télégraphie.
En matière de téléphonie, nous retrouvons le même système
conventionnel. Le règlement unioniste de 1903 contient toute
une série d'articles appliqués par un certain nombre d'États. En
outre, il existe des conventions particulières déjà nombreuses,
par exemple celle du 28 mars 1900 entre la France et l'Allema-
gne. Les questions que ces actes ont à résoudre sont très analo-
gues à celles que soulève le service télégraphique.
Les notions qui précèdent montrent avec quelle préci-
sion le droit international s'est plié aux circonstances spéciales
de notre époque en ce qui concerne les postes et les télégra-
phes. Elles montrent aussi que la rapide extension des transports
a exercé là son influence décisive, influence qui va se retrouver
dans toutes les matières que nous avons encore à analyser.
42 LE DROIT INTEKNAÏIOXAL AU XX'' SIÈCLE.
V. — ORGANISATION INTERNATIONALE 1)U TRAVAIL.
Nous avons fait allusion déjà aux préoccupations qui domi-
naient autrefois le monde du travail. Elles étaient inspirées avant
tout par des idées de restriction et d'hostilité à l'égard de tout ce
qui était étranger au pays ou même à la localité. On éprouvait
avant toutla crainte de la concurrence, au moins sur le continent
européen, où dominait le régime de la corporation. On irait trop
loin en prétendant que ces idées ont disparu. Elles ont gardé une
largo influence à certains points de vue, nous le constaterons
bientôt. Mais il est hors de doute que leur influence ne peut plus
être que partielle et temporaire. On a encore recours, il est vrai,
à des mesures légales ou administratives pour écarter ou dimi-
nuer la concurrence étrangère. Toutefois, la puissance de péné-
tration des produits, renforcée par Faction des transports rapi-
des, est telle que Ton ne saurait l'arrêter tout à fait, et que l'on
a souvent peioc même à la ralentir. La tendance essentielle, aussi
bien chez les gouvernants que chez les particuliers, ne doit donc
plus être d'empêcher la concurrence, mais bien de la soutenir et
d'en triompher par des moyens naturels. Comme nous n'avons
pas encore réalisé cet idéal, chaque État se préoccupe au plus
haut degré de procurer par la négociation à ses ressortissants
une situation aussi favorable que possible dans leurs relations
avec l'étranger, alin de leur éviter des inégalités de traitement
qui, au milieu des difficultés de la lutte universelle, pourraient
devenir des causes graves d'infériorité.
C'est encore une préoccupation du même genre qui conduit
les gouvernements à chercher les moyens d'unifier la condition
légale de la classe ouvrière, non pas seulement en vue de la
protéger contre l'exploitation parfois abusive des capitalistes,
mais encore pour empêcher qu'un État ne s'appuie sur la liberté
pour concurrencer avec succès des rivaux épris de réglementa-
tion protectrice. Nous allons montrer, par un court exposé, com-
bien de nouveautés ont été introduites dans le droit international
ORGAMSAllON ET PROTECTION I.NTERNA-TIONALKS DES TRANSI'GHTS. V.i
par l'évolution rapide du travail, sous l'intluence des transports
et des outils mécaniques, au cours du xix^ siècle.
Le travail agricole. — L'agriculture a. de tout temps, joué un
rôle social et économique de premier ordre. Il ne faut donc pas
s'étonner si elle a provoqué de bonne heure des mesures qui
avaient une portée internationale. La protection douanière qui
a pour effet de ralentir l'importation des produits étrangers est
une des plus importantes. Pratiquée dans un pays, elle amène
presque à coup sûr des représailles chez les autres. De cette lutte
sort naturellement le traité de commerce destiné à atténuer les ri-
gueurs de la protection. Nous n'insisterons pas sur ce point, car
il n'est pas spécial au travail agricole et nous le retrouverons en
parlant de l'industrie et du commerce. Voici donc les disposi-
tions qui concernent particulièrement le régime international de
la culture. Elles sont peu nombreuses, parce que la culture, étant
essentiellement territoriale, n'opère que rarement par elle-
même l'importation ou l'exportation des produits; elle les remet
en général et sur place, ou à peu près, soit à l'industrie, soit
plutôt au commerce. D'autre part, si son personnel ouvrier est
souvent étranger, il est aussi assez fréquemment temporaire,
ou bien très dispersé, ce qui lui crée une situation particulière,
différente de celle des populations industrielles; elle a donné
lieu à des arrangements internationaux spéciaux, notamment
pour faciliter ou entraver l'émigration des travailleurs.
En outre, le droit international est intervenu de différentes
façons dans l'intérêt de l'Agriculture. D'abord, on s'est attaché
à propager d'un commun accord certaines mesures propres à
combattre les insectes, les animaux ou les plantes nuisibles.
Ensuite on s'est entendu pour assurer au contraire la conserva-
tion des animaux utiles ou la diffusion des méthodes et des con-
naissances nouvelles.
Une convention signée à Berne le 17 septembre 1878 a établi
une Union pour prévenir V introduction et la propagation du
phylloxéra. On agit notamment par la prohibition des fruits,
tiges et feuilles de vigne à l'état frais, et par des mesures à
prendre dans les régions infestées. Une déclaration addition-
44 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX'' SIÈCLE.
nelle du 15 avril 1889 a accordé des facilités pour les envois de
plantes partant de lieux non suspects. Les États membres de
cette Union sont : Allemagne, Autriche, Belgique, Espagne,
France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, Portugal, Serbie, Suisse.
Le 19 mars 1902, a été signée entre la France, l'Allemagne,
l'Autriche-Hongrie, la Belgique, l'Espagne, la Grèce, le Luxem-
bourg, Monaco, le Portugal, la Suède et la Suisse une convention
pour la protection des oiseaux utiles, énumérés à la suite de
l'acte. Chaque pays s'engage à prendre chez lui les mesures
nécessaires pour interdire la destruction en tout temps des nids,
des œufs et des couvées, ainsi que de prendre ou de tuer les
mêmes oiseaux entre le 1*^' mars et le 15 septembre.
Dans le même sens, la France, l'Allemagne, le Congo, l'Espa-
gne, la Grande-Bretagne, l'Italie, le Portugal ont conclu à Lon-
dres, le 19 mai 1900, une convention qui a pour objet d'arrêter,
ou tout au moins d'entraver, la chasse impitoyable faite par
l'homme aux animaux qui composent la faune africaine. On a
jugé nécessaire d'empêcher l'anéantissement de certains ani-
maux utiles, par leurs produits, comme l'éléphant, l'autruche,
l'antilope, ou par leurs services, comme les vautours, les chacals,
les hyènes, qui dévorent les cadavres abandonnés; ou rares,
comme la girafe, le zèbre, le gorille, le rhinocéros, Ihippopo-
tame, la gazelle, etc.
On prescrit la fixation de saisons de chasse, la délivrance de
permis, la délimitation de réserves, la prohibition des moyens de
destruction trop efficaces. Le territoire auquel la convention est
applicable s'étend du 26" parallèle à la frontière nord de la
colonie allemande de l'ouest africain et au cours du Zambèze.
En ce qui concerne le régime des ouvriers agricoles, on doit
citer deux catégories de dispositions qui touchent à la condition
des travailleurs étrangers. Ce sont d'abord les lois qui leur impo-
sent des charges particulières, par exemple une taxe de séjour ^
Chaque pays s'efforce, dans ses traités de commerce ou d'établis-
1. Telles les taxes dont certains pays ou certaines colonies frappent les immigrants
chinois (V. arrêté du gouverneur de l'Océanic française, du 22 décembre 1898). Il
s'agissait d'ailleurs ici surtout de commerçants.
ORGAMSATION ET PROTECTION INTERNATIONALES DES TRANSPORTS. 4o
sèment, d'obtenir pour ses nationaux la suppression des charges
de ce genre, et cela surtout depuis que les transports ont si lar-
gement favorisé la pénétration réciproque des peuples. Aussi
sont-elles devenues rares. Au contraire, on s'attache souvent à
faciliter l'immigration des ouvriers agricoles étrangers. Ainsi,
la France et l'Angleterre ont signé successivement plusieurs con-
ventions relatives au recrutement des coolis indiens à destina-
tion des colonies françaises (25 juillet 1860 et 1'"'' juillet 1861;
décrets des 13 juin et 17 août 1887).
Au point de vue du perfectionnement des méthodes, il faut
citer une entente intervenue entre les administrations de la
Belgique, du Luxembourg- et des Pays-Bas pour l'adoption des
méthodes communes applicables à l'analyse des engrais et des
substances alimentaires.
Le cercle assez étroit des règles internationales, en ce qui
touche l'agriculture, paraît être à la veille de s'étendre dans une
direction nouvelle. Si, comme nous l'avons déjà remarqué, l'in-
dustrie agricole est, en principe, moins internationale que les
autres, en ce sens qu'elle agit au dehors plutôt par l'intermé-
diaire du commerce, elle n'en ressent pas moins, par contre-
coup, les eJDfets intenses de l'activité actuelle des relations de
toutes sortes. Ces effets forment deux catégories : la première
est normale et comprend l'ensemble des transactions usuelles
qui portent sur les produits du sol; elle présente, par le fait de
l'irrégularité des besoins et des récoltes, des aléas assez graves.
La seconde résulte du jeu de la spéculation qui a pris des pro-
portions immenses, au point de troubler par moments la situa-
tion de tous les principaux marchés du monde. C'est pour
essayer de réprimer les excès de la spéculation et pour favoriser,
au contraire, la marche des transactions régulières, que le
gouvernement italien a proposé la création d'une Union et d'un
Office central pour la défense des intérêts agricoles. Une con-
férence, réunie à Rome dans ce but au printemps de 1905, a
signé, le ^S mai, une convention créant un Institut international
permanent d'agriculture, établi en Italie et administré par les
délégués des États adhérents. Il semble que cette Union aura
46 LE DROIT INTERNATIONAL AU NX" SIÈCLE.
surtout pour but de préparer l'introduction dans les législations
intérieures de mesures dirigées contre les affaires fictives et les
coalitions des spéculateurs; de son côté, l'Office agricole interna-
tional, par ses études, ses statistiques, ses publications pourra
rendre des services en éclairant les producteurs et les commer-
çants sur la situation des récoltes, l'état des stocks et les besoins
de la consommation. Il est difficile de prévoir la portée et
l'efficacité futures d'une telle organisation. Ajoutons seulement
que des tendances analogues commencent à se faire jour en ce
qui concerne le commerce.
Il faut rattacher encore à cette idée de la protection du tra-
vail agricole, la situation si particulière des territoires français
qui bordent le canton de Genève : le Chablais, le Faucigny et le
pays de Gex. Cette petite région, bloquée par la montagne,
n'a pas de meilleur débouché que Genève, et celle-ci n'a pas
de zone d'approvisionnement plus commode. Pour ces motifs,
on se met d'accord, dès le xvi" siècle, pour laisser ces territoires
en dehors de l'action des tarifs douaniers, au moins pour ce
qui concerne les denrées agricoles. De là le nom de zones fran-
ches qu'on leur applique, expression qui dépasse d'ailleurs la
réalité. Les textes qui régissent aujourd'hui cette situation sont
les traités de 1815, ceux de 1860, le sénatus-consulte du 12 juin
1860 et le décret du 20 avril 1881 '.
Le travail industriel et le commerce. — La situation de l'in-
dustrie a été modifiée beaucoup plus encore que celle de l'agri-
culture par l'accélération des transports et de la production
sous l'influence du moteur mécanique. La question de la pro-
tection douanière pour gêner la concurrence étrangère, et celle
des traités de commerce pour ouvrir ou élargir les débouchés
extérieurs, se posaient donc ici avec une acuité particulière.
Elles ont été résolues d'une manière assez diverse et même
assez flottante. C'est que, par un illogisme frappant, on a sou-
vent cherché la solution de ces problèmes si nettement pratiques
dans des théories inspirées par des idées a priori ou par des
1. Le privilège des zones est vivement attaqué aujourd'liui par les régions voi-
sines qui se déclarent lésées par les fraudes commises à la faveur du régime zonier.
ORGANISATION ET PROTECTION INTERNATIONALES DES IRANSPORTS. il
cifconstances politiques, alors qu'une observation stricte des
faits précis et des intérêts réels aurait du arriver avant tout en
ligne de compte. Nous avons essayé ailleurs de dégager la loi
naturelle qui détermine la direction logique de la politique
économique de chaque peuple'. Nous n'y reviendrons pas ici,
nous bornant à signaler la part prise par le droit international
au règlement des relations en cette matière.
En fait, le régime douanier de la France a été constamment
protectionniste, mais avec des degrés différents. De 1860 à 1882,
la protection a été réduite au minimum; en 1892, elle est rede-
venue très intense. A cette même époque sa physionomie a
changé au point de vue international. Autrefois, la loi des
douanes ne contenait qu'un seul tarif, appelé tarif général. En
négociant avec les autres États, on leur concédait, moyennant
réciprocité, certaines réductions dont l'ensemble constituait de
nouveaux tarifs, plus ou moins étendus, appelés tarifs con-
ventionnels. Il y avait donc à peu près autant de tarifs conven-
tionnels que de traités de commerce,
La loi du 11 janvier 1892 a modifié cette situation en établis-
sant deux tarifs : le tarif général, très protectionniste, et le
tarif réduit, lequel présente dans une liste unique les réductions
accordées aux États qui consentent à traiter.
Ce dernier tarif a pourtant été entamé sur quelques points
par des réductions plus fortes concédées à certains pays, mais
étendues à presque tous les autres par le jeu de la clause de la
nation la plus favorisée 2. U en résulte que la plupart de nos
traités de commerce se réduisent aujourd'hui à des dispositions
fort brèves. Ils se bornent à établir réciproquement entre les
deux parties le droit au traitement de la nation la plus favorisée
en ce qui concerne la condition des nationaux et des marchan-
dises 3. Autrefois les traités de commerce étaient beaucoup plus
1. La Production, le Travail et le Problème social, etc., ouvrage déjà cité.
2. Sur les effets de cette clause voir nos Études de droit international conven-
tionnel, p. 373. On sait qu elle est devenue permanente entre la France et l'Alle-
magne en vertu du traité de Francfort de 1871.
3. V. par exemple le traité du 28 février 1893 avec la Roumanie.
48 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX^ SIECLE.
explicites et quelques-uns d'entre eux ont gardé cette forme K
On y trouve des dispositions détaillées relatives à l'état des per-
sonnes et des biens, aux impôts, au service militaire, à la na-
vigation, aux consuls, etc. Ce sont de véritables codes interna-
tionaux en résumé. Ce luxe de précautions est devenu inutile
par le fait même des progrès constants du droit international
dans les législations intérieures elles-mêmes, ce qui dispense de
stipuler en détail par traité sur des points qui ne sont plus
douteux.
Aux conventions de commerce il convient de rattacher une
combinaison qui, inspirée par des intérêts économiques, a exercé
une grande action politique. Il s'agit du Zollverein, ou Union
douanière allemande, fondée en 1828 pour abaisser les barrières
fiscales qui paralysaient le commerce dans l'ancien Empire ger-
manique. Aujourd'hui, l'Autriche n'est plus dans le Zollverein,
mais il comprend le nouvel Empire allemand et le Luxembourg.
Ici se place encore l'Acte général de Berlin du 26 février 1885,
qui a constitué une sorte d'union commerciale entre la France,
l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie, la Belgique, le Danemark,
l'Espagne, les États-Unis, la Grande-Bretagne, l'Italie, le Luxem-
bourg, les Pays-Bas, le Portugal, la Bussie, la Suède-Norvège et
l'Afrique équatoriale. La liberté du commerce et de la circula-
tion y est garantie, sauf pour les spiritueux, la poudre et les
armes 2.
Pour répondre plus complètement encore aux nécessités nou-
velles qui résultent de la condition actuelle de la circulation des
personnes et des choses, il a été conclu une série de conventions,
et formé des unions importantes dont le but se résume ainsi.
Trois jours après la signature de l'Acte général de Bruxelles,
relatif à la traite des noirs, une autre convention d'Union était
conclue dans la même ville. Elle porte la date du 2 juillet 1890,
et a pour but la réunion et la publication des tarifs doiianiers,
1. Mexique, 2 novembre 1886.
2. V. l'Acle de Bruxelles du 2 juillet 18'JO avec une déclaration annexe, cl la Con-
vention du 8 juin 18'j',), qui règlent le régime des spirilueux en Afriijue. La France
a aussi des accords relatifs à l'alcool, à l'opium et aux armes avec le Cambodge et la
Chine.
ORGANISATION ET rHOTECTIOX INTEHNATIONALES DES THANSIM unS. VJ
et des documents ({ui s y rapportent. L'n Bureau international
placé à Bruxelles est chargé de ce soin. 11 édite clans ce but un
Bulletin international des Douanes, en cinq langues.
Les États qui font partie de cette union sont : Allemagne, Ar-
gentine, Australie, Autriche-Hongrie, Belgique, Bolivie, Canada,
Cap de Bonne-Espérance, Chili, Chine, Congo, Costa-Rica, Dane-
mark, Espagne, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Grèce,
Guatemala, Haïti, Inde, Italie, Mexiqu(\ Natal, Nicaragua, Nou-
velle-Zélande, Panama, Paraguay, Pays-Bas, Pérou, Portugal,
Roumanie, Russie, Salvador, Siam, Suède, Suisse, Terre-Neuve,
Turquie, Uruguay, Venezuela.
De la différence des étalons de mesure résulte pour le Com-
merce international une gène et des dii'hcultés telles, que depuis
longtemps déjà l'idée de les unifier a donné Heu à des manifes-
tations significatives'. L'Académie des Sciences de Paris en prit
texte pour demander au gouvernement français de provoquer la
réunion d'une Conférence, en vue de parvenir à la conclusion
d'un accord international entre les principaux États. Cet accord
devait tendre d'ahord à la création d'un organe commun, chargé
de la fabrication des étalons ou prototypes destinés à servir de
modèle et de moyen de contrôle, dans chaque pays et ensuite à
l'extension du système métrique. Une convention fut en etfet lan-
cée en 1870, puis renouvelée en 1872.
La Conférence se réunit à Paris en septembre 187-2 et choisit
un comité permanent chargé d'élaborer un projet. Deux ans plus
tard, une seconde session adopta les propositions de la commission
et, le 20 mai 1875, fut fondée, par convention, ï Union internatio-
nale des poids et mesures, ou du mètre, qui a pour objet la vulga-
risation et l'extension du système métrique. Cette Union réunit
23 États : Allemagne, Argentine, Autriche, Belgique, Brésil,
Danemark, Espagne, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie,
Japon, Norvège, Pérou, Portugal, Roumanie, Russie, Serbie,
Suède, Suisse, Turquie, Venezuela.
1. Notamment à la suite des esposilions universelles.
l. Déclaré d'utilité publique par décret du 28 octobre 1876. L'iMablissement que
forme ce Bureau est considéré comme neutralisé.
4
50 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX'^ SIÈCLE.
Un Bureau international, établi à Sèvres près Paris, est chargé
de préparer et de fournir aux administrations qui lui en font la
demande des étalons de poids et de mesures conformes à un pro-
totype unique ^ Ce bureau procède en outre à des études scien-
tifiques en rapport avec son but spécial. Il est placé sous le
contrôle d'une commission internationale, le gouvernement fran-
çais n'ayant sur lui aucune action particulière. Remarquons en
passant que ce type d'organisation parait être le meilleur pour
les bureaux internationaux, puisqu'il les soustrait entièrement à
l'action exclusive d'un seul des États unionistes.
La différence des combinaisons monétaires n'est pas moins
gênante pour les transactions que celle des moyens de mesure.
Aussi est-on arrivé, en cette matière, au même but par des
moyens analogues.
La loi du 7 germinal an XI (18 mars 1803) a établi le système
monétaire français sur la base du double étalon or et argent, en
fixant le rapport de leur valeur relative à 15 1/2. Mais ce rapport
n'est fixe que dans la loi ; dans la pratique il varie souvent, et
peut même subir de larges oscillations sous le coup de certains
faits économiques. C'est ainsi qu'en 1839, l'or ayant presque
disparu de la circulation, bénéficiait d'une prime considérable.
En 1865, c'était le tour de l'argent, devenu si recherché que
non seulement les pièces de 5 francs, mais encore la monnaie
divisionnaire indispensable aux transactions de chaque jour
avaient disparu de la circulation.
La France, la Belgique, l'Italie, la Suisse qui souffraient à des
titres divers de cet état de choses, se réunirent en conférence
pour aviser au moyen de retenir la monnaie d'appoint. Elles le
trouvèrent dans une disposition déjà introduite en 1853 aux
États-Unis, et qui avait été adoptée par la Suisse en 1860. Elles
abaissèrent de 900 à 835 millièmes le titre des pièces de 2 fr.,
1 fr., 50 cent., 20 cent., en convenant que l'émission de cette
nouvelle monnaie divisionnaire serait limitée dans chacun des
quatre États à un chiffre correspondant à 0 fr. par tête d'habitant.
1. Le ini'lreen iilatinc. aJoiilè parla Convention nalionaleeu l7*,)i, et conservii aux
Archives, à Paris.
ORGANISATION ET PROTECTION INTERNATIONALES DES TRANSPORTS. 5i
On peut dire que, avec celte combinaison, l'étalon d'or est
devenu la base unique du régime établi entre les États syndiqués.
Toutes les transactions mutuelles se règlent en or. Les écus ne
sont que des jetons et changeables à volonté et au pair contre
de l'or. Quant à la monnaie divisionnaire, elle ne passe d'un
pays dans l'autre que par une sorte de tolérance, et en quantités
strictement limitées.
Telle fut l'origine de V Union inonétaire latine, établie à Paris
le 23 décembre 1865'. Elle a donc pour but de faciliter réci-
proquement la circulation des monnaies dans les pays contrac-
tants, sur la base du franc, pour la plus grande commodité
du commerce. On y arrive : 1" en frappant des monnaies de
poids, de module et de valeur identiques; 2" en .ouvrant à ces
monnaies les caisses publiques de tous les États unionistes. Les
monnaies divisionnaires d'argent ne sont pas toutes admises;
en tout cas, la frappe en est limitée, ainsi que celle des écus
de 5 francs. Ces restrictions ont été nécessitées soit par la basse
teneur en métal fin des pièces divisionnaires, soit par la baisse
énorme de la valeur du métal blanc, soit enfin par les difficultés
financières éprouvées par l'Italie et la Grèce. Les pays membres
de rUnion latine sont : Belgique, France, Italie, Grèce, Suisse.
Quelques pays, comme la Roumanie, la Russie, frappent des
monnaies analogues à celles de l'Union latine; leurs pièces
d'or sont acceptées dans cette Union, les autres non.
Les Etats Scandinaves, Danemark, Norvège et Suède, ont
fondé, de leur côté, le 27 mai 1873, une Union monétaire dont
les traits essentiels sont les mêmes que ceux de l'Union latine.
Malheureusement, l'unité n'est pas identique^, en sorte que les
valeurs ne correspondent pas, et que les monnaies respectives
ne peuvent circuler d'une Union dans l'autre.
Certains États ne se bornent pas à gêner l'introduction chez
eux de produits étrangers. Ils s'efforcent encore de soutenir
1. Le traité (le 1865 a été modifié plusieurs fois. Les actes actuellement en vigueur
sont les suivants : convention du 6 novembre 1885, avec un acte additionnel; arran-
gements des 15 novembre 1893 et 20 octobre 1897; protocoles additionnels des
15 mars 1898 et 15 novembre 1902.
2. Krone — 1 fr. 40.
5i LE DROIT INTERNATIONAL AU XX^ SIECLE.
l'action extérieure de leurs nationaux par l'octroi de certaines
faveurs ou de certaines subventions. Nous avons déjà rencontré
cette politique en matière de transports maritimes ou fluviaux
(primes à la construction ou à la navigation , réserve de la ba-
tellerie et du ca])otage aux nationaux, etc.). En ce qui concerne
l'industrie et le commerce, on trouve notamment : la subven-
tion pécuniaire, la dispense ou la réduction d'impôts, la prime
à l'exportation ou la restitution de taxes intérieures, qui équi-
vaut à une prime d'exportation. A ce dernier type appartient
une opération (£ui a pris des proportions colossales, parce qu'elle
s'appliquait à un produit de large consommation : le sucre,
(^omme cet article était en général imposé à l'état brut et
exporté à l'état raffiné, on rendait aux exportateurs de sucre
blanc une somme calculée d'après le rendement du brut en
raffiné. Mais en perfectionnant leurs procédés, les raffineurs
obtenaient des rendements effectifs supérieurs aux évaluations
officielles, réalisant ainsi sur les restitutions de la douane des
bonis qui leur permettaient de vendre à très bon compte le
sucre exporté, et d'exercer sur les marchés étrangers une con-
currence artificiellement poussée. Pour remédier aux dangers
de cette lutte dont les consommateurs des pays protégés faisaient
tous les frais, on a eu recours à des accords internationaux.
C'est en 18G1 que la France a, pour la première fois, dans
un traité de commerce conclu avec la Belgique, consenti à
prendre certains engagements relatifs à la fabrication et au
commerce des sucres. Peu de temps après, en 1864, la France,
TAngleterre, la Belgique et les Pays-Bas formaient une Union
dans le but d'étendre et de renforcer ces dispositions dan
l'intérêt commun. Divers actes subséquents sont intervenus
pour compléter cette convention (protocole du 4 juillet, et dé-
claration du -li) novembre IHCUi, déclaration du V novembre
t868). Puis une convention nouvelle la remplacée à la date du
11 août 1875, mais l'opposition des États Généraux de Hollande
il empêché la ratification de ce dernier acte. Depuis, de labo-
rieuses négociations ont été engagées à Paris et à Londres pour
renouveler l'accord; mais elles sont restées longtemps sans ré-
i
ORGANISATION' ET PROTECTION INTERNATIONALES DES TRANSPORTS. o3
sultat. Enfin, une conférence réunie d'abord au mois de juin
1898, puis de nouveau du IG décembre 1901 au 5 mars 190-2,
a réussi à établir un texte qui a été ratifié et mis à exécution.
La Convention de Bruxelles se résume ainsi : suppression des
primes directes et indirectes; soumission des sucreries et raffine-
ries au régime de la surveillance fiscale (entrepôt ou exercice);
limitation de l'écart entre limpùt intérieur et le droit de douane
sur les sucres; imposition dune surtaxe compensatrice aux
sucres provenant des pays où subsiste le régime des primes.
Les États qui font partie de cette T'nion sont : la France, l'Alle-
magne, l'Autriche-Hongrie, la Belgique. l'Espagne, la Grande-
Bretagne, l'Italie, les Pays-Bas, la Suède et la Norvège.
Réglementation internationale du travail. — L'influence
des transports se fait sentir, chacun le sait, aussi bien sur la
circulation des personnes que sur celle des produits. Ce fait
a amené deux conséquences qui se traduisent, dans le droit
international, par des dispositions antagonistes. D'une part,
ainsi que nous le verrons bientôt, les Etats ouvrent large-
gement leurs portes aux étrangers; de l'autre, il résulte de
l'afflux de ceux-ci une vive concurrence dans l'offre du travail.
Aussi, depuis quelque temps, on s'attache dans quelques pays à
prendre des mesures pour empêcher l'immigration Je certains
éléments par trop gênants. Les États-Unis, par exemple, refu-
sent aux Chinois l'entrée de leur territoire, parce que les gens
de cette race travaillent à très bas prix et se montrent à peu
près inassimilables. Presque partout, on refoule les immigrants
indigents qui offrent également leurs bras au rabais ou recou-
rent à la charité. Dans le même sens, on impose certaines for-
malités aux étrangers qui viennent s'établir sur le territoire,
ou bien on leur ferme l'accès de certaines professions, d'ail-
leurs très spéciales'.
1. V. la loi du 8 août 1893 relative au séjour des étrangers en France et à la
protection du travail national; la loi du 30 novembre 1892 sur l'exercice de la mé-
decine; les décrets du 25 juillet 1893 sur le même sujet. Les fonctions publiques et
celles qui s'en rapprochent (avocat, avoué, notaire, etc.) sont interdits aux étrangers.
Par contre, on leur applique les lois prolectrices du travail (lois du 1 novembre
1892. du 9 avril 1S98. etc.).
54 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX'' SIÈCLE.
Mais la première tendance est trop forte pour que la seconde
puisse l'enrayer. Aussi, comme nous l'avons déjà remarqué,
il est d'usage de stipuler dans certains traités (de commerce,
de navigation, consulaires, d'établissement, etc.) une assimila-
tion aussi complète que possible entre les nationaux des États
contractants, de façon à leur ouvrir réciproquement toutes les
branches du travail libre. Lorsque certains pays, peu aptes en-
core à comprendre le sens de la civilisation contemporaine,
ont cru pouvoir fermer leurs portes à l'immigration étrangère,
les États d'Occident, conduits par l'impérieuse nécessité sortie
du régime actuel des transports et de la fabrication, ont forcé
ces portes à coups de canon. Ainsi, nul n'a pu résister à l'in-
coercible poussée des circonstances économiques, dont la vio-
lence militaire n'était qu'une manifestation accidentelle.
Maintenant le problème de la concurrence présente une autre
difficullé. La lutte industrielle, dans son àprcté, a produit pen-
dant longtemps une exagération cruelle dans l'emploi de l'effort
humain. Depuis un certain nombre d'années, les progrès de l'or-
ganisation ouvrière, et aussi, chez les patrons, une compréhen-
sion plus claire, plus scientifique, de l'utilisation du personnel
ouvrier, ont amené une très sensible amélioration. Néanmoins,
on a cru devoir employer la loi pour accélérer et généraliser
ce mouvement. De là sont sortis les lois et les règlements re-
latifs à la salubrité des ateliers, à l'exclusion des enfants, à la
réduction des heures de travail , aux assurances et retraites.
Mais ces mesures ont alors menacé de rompre l'équilibre ins-
table établi à peu près entre les producteurs des différents
États. Les moins portés à la réglementation du travail pou-
vaient prendre sut' les autres une avance fructueuse en main-
tenant leur effort au même niveau que par le passé. Cette cir-
constance suggéra l'idée d'introduire de nouvelles règles dans
le droit international.
Il n'y a donc pas très longtemps qu'est née dans les esprits
ridée d'établir des ententes en vue d'une organisation inter-
nationale du travail. Chez certains hommes d'État, cette idée
se Inisait sur une arrière-pensée politique : ils y voyaient un
ORGANISATION ET l'KOTECTION INTERNATIONALES DES TRANSPORTS. OO
moyen de prévenir les progrès du socialisme. Telle était no-
tamment la préoccupation du prince de Bismarck, lorsqu'on
1872 il ouvrit des négociations avec rAutriche à ce sujet.
Ailleurs, on jugeait qu'une telle entente était devenue né-
cessaire pour permettre aux difïérentes législations de se dé-
velopper dans le sens que nous indiquions tout à l'heure, c'est-
à-dire pour la protection des travailleurs manuels, surtout au
point de vue de la réduction de la durée du travail quotidien
et de l'exclusion des enfants au-dessous de quinze ans. La Suisse
fit des efTorts répétés, à partir de 1880. pour entraîner les au-
tres États dans cette voie. Elle proposait la création d'une
Union avec un Bureau international. Mais ce projet touchait à
des questions si graves qu'il fut généralement accueilli avec
une grande réserve. En 1889, l'Allemagne convoqua, sur l'ini-
tiative personnelle de Guillaume H, une conférence ayant pour
but d'étudier l'organisation internationale du travail. Elle aboutit
à la signature d'un protocole, en date du 29 mars 1890. qui
n'était qu'une série de vœux, propres à servir de point de
départ pour des discussions futures. On espérait que cet effort
ofliciel serait une première étape vers la prompte conclusion
dun accord , mais il n'en fut rien ; quinze années se passèrent
avant que l'on consentit à réunir une nouvelle conférence
officielle. En revanche, on avait réussi, dans l'intervalle, à fonder
une association privée qui prit pour titre : « Association inter-
nationale pour la protection légale des travailleurs » . C'est en
1900, à la suite d'un congrès tenu à Paris, que ce groupe-
ment se constitua. Sa première préocupation fut d'instituer un
Office international du travail, ouvert à Baie le 1"' mai 1901.
Plusieurs États, qui avaient reculé devant la fondation d'un
Bureau officiel, consentirent à subventionner l'Office privé et
à correspondre directement avec lui. Le Bureau de Bàle réunit
des renseignements et des statistiques propres à éclairer les gou-
vernements sur les faits de toute nature qui surviennent dans
ce domaine. En 190.5, un nouveau pas a été fait dans la voie
ouverte en 1890. Une conférence réunie à Berne a adopté, le
17 mai, un acte final divisé en deux parties, savoir : V Bases dune
5G LE DHOIT I.NTERXAÏIONAL AU .XX" SIÈCLE.
convention internationale sur V interdiction de T emploi du phos-
phore blanc dans l'industrie des allumettes ; 2° Bases d'une con-
vention, internationale sur l'interdiction du travail de nuit aux
femmes employées dans l'industrie. On voulait arriver à obliger
les différents États à légiférer dans un sens identique, de manière
à proscrire partout le travail de nuit pour les femmes, hormis
des cas strictement déterminés. Mais comme cette interdiction
aurait un contre-coup sur le travail masculin dans certaines
industries, la proposition rencontra une vive opposition dans
quelques pays, surtout en Belgique. Toutefois, une conférence
diplomatique put être réunie l'année suivante pour transformer
en conventions les projets de 1905. Elle a réussi à signer deux
actes, qui portent la date du '26 septembre 190(3. Le premier
interdit aux femmes le travail de nuit, sauf des exceptions très
limitées ; il devra être mis en vigueur par des lois spéciales dans
un délai maximum de dix années. Treize États Font signé :
Allemagne, Autriche-Hongrie, Belgique, Danemark, Espagne,
France, Grande-Bretagne, Italie, Luxembourg-, Pays-Bas, Por-
tugal, Suède, Suisse. Le second acte, relatif à l'emploi du phos-
phore, n'a reçu que sept signatures, celles de : Allemagne,
Danemark, France, Italie, Luxembourg-, Pays-Bas, Suisse. Mais
la ratification de ces conventions reste douteuse, car certains
pays, qui emploient sur une grande échelle le travail féminin,
aussi bien que le phosphore blanc, le Japon notamment, sont
restés indifférents. Il est donc probable qu'il se passera encore
du temps avant qu'une entente définitive puisse s'établir sut* ce
point. Du reste, il faut dire qu'on se fait de grandes illusions sur
Icfticacité des lois et des traités en pareille matière. C'est du
progrès des idées et des mœurs, bien plus que de l'action législa-
tive, ou diplomatique, que résultera l'amélioration décisive du
sort des travailleurs.
Il convient de mentionner encore ici les conventions conclues
dans le but d'assurer à certains ouvriers étrangers le bénéfice de
la législation sur les accidents du travail (Italie, 15 avril 190'i-),
ou pour mettre en relation directe les institutions d'épargne
(Italie, 8 octobre 190'i, Belgique, V mars 1897).
IV
CONDITION INTERNATIONALE DES PERSONNES
ET DES BIENS
Nationalité, statut personnel. — Condition des étrangers en France et des
Français à l'étranj^er. — Condition des biens, statut réel.
Nous venons de voir comment l'expansion des transports et
celle de la fabrication ont agi pour développer le droit in-
ternational positif, tant dans le régime de la législation inté-
rieure des divers pays, que dans leurs rapports conventionnels.
Nous passons maintenant à un autre champ d'observations. Il
va de soi que la facilité et la rapidité des transports ne
pouvaient manquer d'exercer une forte action sur la con-
dition légale des personnes et des biens. Nous en avons
déjà constaté l'effet sur la réglementation du travail et des
transports eux-mêmes, réglementation qui a naturellement son
contre-coup sur la famille et la propriété. Mais il est une
série de dispositions plus directes et plus spéciales, que nous
devons examiner à part.
I. — NATIONALITÉ. STATUT PERSONNEL.
La première chose à considérer, en ce qui touche les per-
sonnes, c'est la nationalité, c'est-à-dire le lien qui )-attache
chaque individu à la souveraineté d'un pays déterminé. C'est
ce lien qui constitue la nation, au sens politique du mot. Or,
S8 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX*^ SIÈCLE.
dans l'état actuel des choses, les nations se pénètrent aisément,
même de loin, tandis qu'autrefois cette pénétration était lente
et peu profonde ^. Aussi les idées sur la nationalité ont -elles
changé. La conception de la nationalité peut être liée essen-
tiellement au fait de roccupation du sol; c'est encore là que
se trouve la base du droit commun chez les peuples particula-
ristes, surtout chez les Anglo-Saxons, qui ont gardé plus que
les autres la tradition du peuplement agricole. Au contraire,
chez les races qui ont conservé l'empreinte de la formation
communautaire, et qui, par conséquent, placent les liens de fa-
mille avant les liens de la propriété, c'est le fait de la descen-
dance c[ui a prévalu pour la détermination de la nationalité.
Il va sans dire que les circonstances ont souvent produit dans
les législations un mélange de ces deux principes appelés par
les juristes, le premier jus soit, le second jus sang uhiis. Mais
aujourd'hui les conditions des rapports internationaux donnent
diVi jus sanguinis une importance bien plus considérable qu'au-
trefois. En effet, le mélange des peuples atteint un tel degré et
embrouille si bien les nationalités, que l'application d'un prin-
cipe absolu donnerait naissance à des conflits incessants. Il s'en
produit d'ailleurs encore, nous le verrons bien fût.
Appliqué seul, chacun des deux principes énoncés plus haut
peut faire apparaître soit des individus sans patrie, soit des in-
dividus réclamés par deux patries différentes, choses également
illogiques et dangereuses pour l'ordre public. La loi française
du 26 juin 1889 ^ a cherché, par la combinaison des deux prin-
cipes, à éviter ces inconvénients en étendant son action le plus
possible. Mais elle a dû créer dans ce but un état de droit très
compliqué. En ell'et, sont Français : tous les individus nés de pa-
rents français; tout individu né en France de parents étrangers
dont un y est né lui-même, si, au moment de sa majorité, il est
domicilié en France; tout individu né en France d'un étran-
1. A cilcr un accord conclu le 10 juillet 1901 entre l'Aulricheol la Suède l'our se
communiquer réciproquement le résultat de leurs recenscinenls, afin tl être fixé sur
le nombre dés ressortissants établis dans l'autre pays.
2. Modifiée parla loi du 22 juillet 1893.
CONDITIONS INTERNATIONALES DES PERSONNES ET DES BIENS. 59
ger, et domicilié dans ce pays au moment de sa majorité. Par
cette combinaison, on a voulu d'abord conserver leur qualité
et leur patrie aux enfants de Français, c'est le jus sangidnis '.
En même temps on a essayé d'empêcher, par l'application du
jus soli la multiplication trop grande des étrangers sur le sol
français. Mais on risque d'imposer par là une double patrie à
certains individus et il a fallu admettre des moyens de solution
pour ce conflit. Ces moyens sont : 1° la reconnaissance de la
naturalisation des Français à l'étranger; 2° la faculté d'option
laissée aux enfants d'étrangers nés en France. Ajoutons que la
même loi permet aux étrangers de devenir Français par la na-
turalisation, sans s'inquiéter de savoir s'ils ont perdu ou non
leur nationalité primitive, ce qui peut les placer dans le ré-
gime de la double patrie. Ainsi, la loi de 1889, loin de préve-
nir les conflits de lois, peut en faire naitre et on a dû conclure
des conventions spéciales pour les éviter. Telle est la convention
du 23 juillet 1879, conclue avec la Suisse dans le but de préciser
la situation des individus qui, dans l'un des deux pays, se voient
imposer la nationalité locale, ou la recherchent. Citons encore
la convention franco-belge du 30 juillet 1891, qui a pour objet
de fixer les obligations militaires des jeunes gens auxquels est
réservée la faculté d'option. Enfin, nous ne parlerons que pour
mémoire des effets très complexes que produisent en matière de
nationalité les annexions de territoire-.
Statut personnel. — La condition légale de chaque famille
au point de vue de sa constitution par le mariage, ou de sa
rupture par le divorce, de la filiation, de la tutelle des mineurs,
du règlement des successions, forme un ensemble qui ne peut
se modifier ou s'altérer sans troubler profondément cette molé-
cule fondamentale de la société. On ne peut concevoir en effet
une famille soumise successivement, à cet égard, à des règles va-
1. De nombreuses conventions ont été conclues, notamment par la France, en vue
de la communication réciproque des actes de l'état civil, ce qui permet de constater
les naissances, survenues à l'étranger, de ressortissants en vertu du jiis scoujuinis.
2. V. sur ce point les traités de Paris, 30 avril 1814, art. 17; du 24 mars 18G0,
art. 6; du 1" février 1861, art. 7; du 8 décembre 1862, art. 3; du 10 mai 1871, art.
2; du 10 août 1877, et les décrets qui s'y rapportent.
GO LE DROIT INTERNATIONAL AU XX*" SIECLE.
riables, parce qu'elle traverse plusieurs pays de législations dif-
férentes. Cependant, avant le xix° siècle, on se préoccupait si
peu des étrangers assez rares qui passaient d'un pays dans
l'autre, que leur condition était en général mal définie par la
législation, et peu ou point fixée par les traités. Les légistes
s'étaient pourtant rendu compte depuis longtemps de Futilité
pratique de la règle du statut personnel, et l'avaient préconisé
dans leurs ouvrages, mais il fallut attendre le code civil pour
voir cette règle introduite d'une manière explicite et définitive
dans le droit écrit. Quant au droit conventionnel, il est éga-
lement demeuré fort restreint, jusqu'à une époque très ré-
cente. A partir du milieu du xviii'' siècle jusque vers le milieu
du xix% on voit apparaître çà et là, soit dans les traités de
commerce, soit dans certaines conventions spéciales (pour la
suppression du droit d'aubaine, par exemple), quelques rares
stipulations à ce sujet. Toutefois, pendant cette période, la
jurisprudence et les lois se précisaient de plus en plus en fa-
veur du statut personnel. Enfin, après de longues et délicates
négociations, on a constitué une véritable union pour la fixa-
tion de règles uniformes en matière de mariage, de divorce
et de séparation de corps, de tutelle. Chacune de ces matières
est régie par un acte séparé. On a donc conclu à La Haye trois
conventions qui portent la date du 12 juin 1902. Elles ont pour
effet d'assurer l'unité du droit pour chacun des actes consti-
tutifs de la famille. On peut rapprocher de ces actes ceux qui
ont pour but de faciliter le mariage des indigents, comme l'Ar-
rangement franco-belge du 12 décembre 1888.
La personnalité de la famille et de l'individu étant ainsi dé-
terminée et unifiée, il faut savoir quel accueil lui est réservé sur
le territoire étranger.
II. — coNurnoN «es ktraxsers.
Les ctrangera en France. — Nous avons déjà eu l'occasion
de constater combien cette condition était autrefois précaire
et défavorable. Les rares étrangers qui passaient la frontière
CONDITIONS INTERNATIONALES HES PERSONNES ET DES BIENS. 01
étaient en principe considérés comme suspects. On leur
imposait un passeport qui les plaçait virtuellement sous le
contrôle de la police. Leurs droits étaient fort restreints, mais
on ne leur ménageait pas les obligations. En cas de décès, leurs
biens étaient confisqués. Souvent on refusait de prendre en
considération leur statut personnel. S'il en était ainsi en occi-
dent, la situation était pire encore dans les Etats orientaux, où
l'étranger chrétien restait toujours non seulement un suspect,
mais un ennemi.
C'est le droit conventionnel qui a commencé l'amélioration
de cet état de choses sous la pression des nécessités pratiques.
Dès le xvii" siècle, les transports maritimes et le commerce
avaient repris dans la iMéditerranée, à travers mille difficultés,
une importance telle, que le gouvernement français négocia
avec la Porte ottomane des traités connus sous le nom de Capi-
tulations, lesquels créaient, au profit des Occidentaux établis
dans les ports ou échelles du Levant, une condition parit-
culière ; ils étaient exterritorialisés et vivaient dans des quar-
tiers séparés sous l'administration de leurs consuls. Ce régime
avait existé en occident même, dans une mesure plus ou moins
stricte, surtout à l'égard des juifs, mais, au xviii" siècle, non
seulement on ne songeait plus à parquer les étrangers, de-
venus plus nombreux, dans des quartiers spéciaux, mais encore
on commençait à améliorer leur condition. D'abord on conclut
des traités pour abolir la spoliation connue sous le nom de
droit d'aubaine ou de détraction. En même temps, on introdui-
sait dans les traités de commerce des stipulations de plus en
plus nombreuses alin de consolider les droits dont les étrangers
jouissaient souvent par simple tolérance. Enfin, à partir du
commencement du wx" siècle, les législations s'ouvrirent à
des mesures qui généralisaient les faveurs conventionnelles,
sans ralentir d'ailleurs le progrès des traités, qui devinrent
presque innombrables dans le cours du dernier siècle. On
voit qu'il y eut coïncidence exacte, toute naturelle d'ailleurs,
entre ce mouvement libéral et celui des transports, de la fa-
brication et du commerce. Chose curieuse, l'activité vertigi-
G2 LE DROIT INTERNATIONAL AL" XX" SIÈCLE.
neuse des relations actuelles a même produit une sorte de
réaction partielle dans le droit international. Nous l'avons déjà
constaté, l'afflux des étrangers est tel aujourd'hui, que l'on
a cru devoir restreindre, dans certains cas, la liberté de la cir-
culation, ou tout au moins établir un contrôle plus exact. En
France, l'étranger avait été dégagé, après 1860, de toute mesure
restrictive spéciale. La loi du 8 août 1893 a obligé ceux qui
veulent résider à faire une déclaration pour obtenir une sorte
de permis de séjour. Cela était d'ailleurs déjà prévu par cer-
tains traités (traité consulaire du 7 janvier 1862 avec l'Espagne,
traité d'établissement du 23 février 1882 avec la Suisse, traité
de commerce du 12 mai 1888 avec l'Equateur, etc.. V. aussi
art. 3 du Gode civil). Sauf cela, l'étranger peut aller et venir
et prendre domicile absolument comme un Français, à la con-
dition de se conformer aux lois du pays. Toutefois, l'étranger
qui, sans violer ouvertement la loi, se montre dangereux pour
la République, peut être expulsé du territoire par mesure ad-
ministrative (loi du 3 décembre 18'i'9. Voir aussi un accord
conclu avec l'Allemagne à ce sujet en 1892). Un Français ne
peut être, en principe, expulsé du territoire de son pays; ce-
pendant nous avons gardé la peine du bannissement, chose
illogique et absurde en droit, incorrecte au point de vue du
droit international, odieuse au point de vue social.
L'individu a, vis-à-vis de la société, des droits et des devoirs.
Ceux de l'étranger ne sont pas tout à fait les mêmes que ceux
du national. Ainsi, le premier ne jouit pas des droits politiques;
les fonctions publiques ou officielles lui sont fermées, on lui
refuse certains droits civils, d'ailleurs peu nombreux (tutelles,
cession de biens, qualité de témoin dans les actes) ^ Encore
ces restrictions peuvent-elles être réduites par la formalité de
l'admission à domicile (loi du 26 juin 1889 et sénatus-consulte
du 19 février 1808). D'autre part, l'étranger peut exercer libre-
ment presque tous les métiers et professions; il n'y a guère
d'exceptions ou de restrictions que pour la médecine et l'en-
!. V. Code civil, art. 7, 11 et '.)S0 ; Code de proc. civ., art. 005, loi de l'an XI sur
le notariat.
CONDITIONS INTERNATIONALES DES PERSONNES ET DES BIENS. 03
seignemeiit ^ ou la gérance des journaux. Rappelons que tous
ces droits sont généralement confirmés d'une manière récipro-
que par des traités de commerce, consulaires, d'établissement,
etc. Ajoutons, pour mémoire, certains actes conclus pour amé-
liorer la condition des étrangers dans des cas spéciaux, notam-
ment : pour assurer l'assistance aux indigents (France-Bavière,
20 octobre 1800) ; pour la scolarité obligatoire (France-Suisse,
14 décembre 1887); pour la protection des femmes ou filles
abusées ou contraintes '. Nous passons, sans nous y arrêter, sur
les questions : des décorations étrangères (décret du 13 juin 1853,
etc.); des monnaies (décret du 11 mai 1807 et loi du 22 juin
ISiG); de la négociation des valeurs étrangères (ordonnance du
12 novembre 1823, décret du 7 février 1880, etc.); des loteries
étrangères (loi du 21 mai 1836).
En échange des droits qui leur sont conférés, les étrangers
ont à remplir les mômes devoirs que les nationaux, sauf les
devoirs politiques et le service militaire dois du 21 mars 1905
et du 24. décembre 1896 3). En ce qui touche les impôts, il y
a lieu de signaler un fait intéressant. Ainsi que nous l'avons
déjà remarqué, les étrangers qui vont s'établir au dehors se
trouvent par là soumis, en principe, à deux souverainetés, et
chacune d'elles s'efforce bien souvent de leur imposer des
obligations cumulatives, ou même contradictoires. Il en est
ainsi notamment en matière fiscale; presque toujours les deux
Etats en cause frappent simultanément les individus placés sous
leur action de taxes qui atteignent les mêmes facultés et par
conséquent s'additionnent. Il y a là une iniquité fiagrante
1. L étranger peul éU'e médecin, i>harinacien ou professeur libre, s'il est muni
d'un diplôme français.
Le bénéfice des lois de protection et d'assistance en faveur des ouvriers est généra-
lement étendu aux étrangers (loi du 9 avril 1898, du 2 novembre 1892).
2. Celte convention, signée le 18 mai 1904. constitue une Union qui réunit les
pays suivants : France, Allemagne, Belgique, Brésil. Danemark, Espagne, Grande-
Bretagne, Italie, Pays-Bas, Portugal. Russie, Suède et Norvège, Suisse. Elle a pour
but de prévenir ou de réprimer l'odieux trafic connu sous le nom de traite des
blanches.
3. Les traités de commerce et d'établissement stipulent souvent Texemplion réci-
proque du service militaire.
04 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX*" SIECLE.
contre laquelle on commence à réagir. Nous citerons, à titre
d'exemple, une Convention signée le 21 juin 1899 entre la
Prusse et l'Autriche, dont les dispositions se résument ainsi :
Les ressortissants des deux pays ne seront soumis réciproque-
ment aux impôts directs d'État que dans le pays où ils ont leur
domicile. S'ils ont un domicile dans chacun des deux pays,
ou bien s'ils ne possèdent pas de domicile tixe, ils ne seront
imposés que dans leur pays d'origine. Toutefois, en ce qui con-
cerne les biens-fonds, les immeubles et les exploitations indus-
trielles permanentes ainsi que les revenus qu'on en tire, ils
seront imposés dans le lieu de leur situation. Si une exploitation
industrielle fonctionne à la fois dans les deux pays, elle ne sera
taxée dans chacun d'eux qu'en proportion de l'importance de
la fraction de l'exploitation qui s'y trouve. En ce qui touche
les contrats hypothécaires et leur revenu, on s'en tiendra aux
dispositions légales actuellement en vigueur dans chacun des
deux pays. La loi autrichienne de 1896 restera applicable en
ce qui touche les intérêts et rentes, sans préjudice des droits
fiscaux de l'administration prussienne des finances. Les traite-
ments et pensions payés par une caisse d'État ne seront soumis
à l'impôt direct que dans le pays qui a charge de les payer.
Le traité indique certains impôts qui devront être considérés
comme directs. Il réserve les lois sur les douanes et ne fait au-
cune allusion aux taxes locales. C'est, somme toute, un arran-
gement utile basé sur un principe très juste, et qui devrait se
généraliser.
Il a été pourvu également en ce qui concerne la condition des
personnes morales étrangères, c'est-à-dire des sociétés et asso-
ciations, dont le rôle est devenu si considérable de nos jours.
Cette condition est également très libérale. Elle est réglée par
la loi du 30 mai 1857, par les multiples décrets qui autorisent en
masse toutes les sociétés d'un même pays, et par des conventions
spéciales (déclarations du 27 février 1854 avec la Belgique, du
30 avril 18G2 avec la Crande-Bretagne. V. aussi la loi du 1" juillet
1901, art. 12, et un avis du Conseil d'État du 28 décembre 1899
relatif aux sociétés de secours mutuel).
CONDITIONS INTERNATIONALES DES l'EHSONNES ET DES HIENS. 65
Nous avons signalé plus haut, en parlant du statut personnel,
Tentente établie à La Haye en 1901, dans le but d'unifier certaines
règles du droit international privé. Il est remarquable que Tini-
tiative de cette combinaison a été prise par les Etats hispano-amé-
ricains. En effet, dès 1888, les États du Sud-Amérique ont envoyé
à Montevideo des délégués qui avaient pour mission d'unifier
autant que possible, entre ces Etats, les règles de procédure et
les principes du droit privé, afin de faciliter mutuellement la
circulation et l'établissement des nationaux do chacun d'eux sur
le territoire des autres. Cela s'explique naturellement par la si-
militude de race, de langue et d'institution. La conférence de
Montevideo a signé, en janvier-février 1889, une série de traités
établis dans ce but. Voici la liste de ces actes : Traités de droit
civil international, de droit commercial international, de droit
pénal international, de procédure, de propriété littéraire et artis-
tique, de propriété industrielle, pour l'exercice des professions
libérales.
Ces États ont ainsi formé une Union dont la portée pratique
peut être considérable. Certains pays européens, comme la
France et FEspagne, ont demandé à adhérer à quelques-uns de
ces traités, mais leur adhésion n'a j)as été acceptée par tous les
États signataires, qui sont : Argentine, Bolivie, Brésil, Chili,
Paraguay, Pérou, Uruguay.
Un peu plus tard, une conférence analogue a été réunie à
Mexico, sur l'initiative des États-Unis et sous leur influence,
dans le but d'élaborer une nouvelle série de conventions por-
tant sur les mêmes objets, mais englobant les deux Amériques.
Cette réunion, tenue en 1901, rencontra beaucoup de difficultés
et de vives oppositions. Elle dressa cependant divers actes,
datés de janvier 1902, mais ils n'ont reçu que de rares ratifica-
tions et sont demeurés sans effet. Toutefois, un résultat pratique
a été obtenu, et il n'est pas sans importance. Un Bureau inter-
national des Républiques américaines, fondé à Washington quel-
ques années auparavant à titre semi-officiel, a été consolidé et
subventionné. Il réunit et fournit des renseignements économi-
ques et juridiques, publie un bulletin périodique, et constitue
66 LE DROIT INTERNATIONAL AU X\^ SIÈCLE. .
le novaii d'une administration inter-américaine dont on peut
prévoir un grand avenir. Enfin, une nouvelle conférence amé-
ricaine, réunie à Kio, en mai 1900, a signé encore une fois toute
une série de conventions sur les mêmes objets. Il est certain que
les États-Unis feront les plus grands efforts pour amener tous
les États américains à mettre ces actes en application.
La condition des étrangers s'est aussi améliorée dans une large
mesure, au point de vue de la procédure et de la juridiction. Au-
trefois, les actes rédigés hors des frontières étaient généralement
considérés comme sans valeur et inexécutables, à moins qu'ils ne
fussent passés devant un agent diplomatique ou consulaire du
pays d'exécution, agissant comme notaire ou officier public. Le
Code Napoléon, quoique déjà plus libéral, porte encore la trace
profonde de cette méliance vis-à-vis de l'autorité étrangère.
Il admet bien les actes de l'état civil rédigés par un fonctionnaire
étranger (art. 47 et 170, C. civ.) *, mais il soumet à l'exequatur des
tribunaux français les actes civils et de procédure faits hors du
territoire (art. 5i6,C. proc. civ. ; 2123 et 2128, C. civ.). Toute-
fois, l'article 999, C. civ., admet comme valables les testaments
dressés dans les formes usitées dans le lieu où l'acte est passé.
Depuis lors, des facilités ont été accordées réciproquement,
dans l'intérêt supérieur de la justice, compromise par la facilité
des relations, pour la transmission internationale des actes extra-
judiciaires, des commissions rogatoires et autres documents
d'instruction et de recherche (cire, du 19 déc. 1891, loi du 8 déc.
1897). Cette pratique a été d'ailleurs confirmée par des conven-
tions spéciales (France-Belgique, 17 oct. 1902, etc.).
Toutefois, les dispositions que nous venons d'indiquer, résul-
tant le plus souvent d'une simple bonne volonté réciproque, on
a jugé utile d'en préciser le détail, la portée et fétendue d'ap-
plication. Après de long's efforts, les jurisconsultes, inspirés par
des besoins évidents, ont obtenu satisfaction.
Une conférence réunie à La Haye, après plusieurs sessions, a
signé une convention établissant des rhjlcs communos, de droit
1. A noter des déclarations conclues pour simplifier la légalisation des actes de l'état
civil le 24 décembre 1807 et le 18 octobre 187y avec le Luxembourg et la Belgique.
CONDITIONS INTERNATIONALES DES PERSONNES ET DES RIENS. 67
international privé, datée du li novembre 1890, ratifiée en 1899.
Les points traités par cette convention se résument ainsi :
1° Mesures propres à faciliter la communication réciproque
des actes judiciaires et extrajudiciaires; 2" exécution plus di-
recte et plus rapide des commissions rogatoires; 3" suppression
de la caution judicatinji solvi imposée aux étrangers qui ont à
soutenir un procès ^ ; h° extension aux étrangers unionistes de
l'assistance judiciaire gratuite-; 5" suppression totale de la con-
trainte par corps infligée par exception aux étrangers.
Cette union débute par un modeste minimum de réformes,
mais elle a des chances de progresser à la fois en étendue ter-
ritoriale et en force légale. Elle contribuera sérieusement à fa-
ciliter les relations internationales. Les États qui la composent
sont : Belgique, Espagne, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas,
Portugal, Suisse.
Des observations analogues s'appliquent à la question de la
juridiction compétente pour juger les litiges intéressant les
étrangers. L'ancien droit, dont nous avons constaté la rigueur à
l'égard des aubains, refusait en principe de régler les diffé-
rends qui s'élevaient entre eux, même en France, si des natio-
naux n'y étaient pas intéressés. Ce principe n'a pas entièrement
disparu, mais il a été considérablement atténué, soit par des lois
spéciales, soit par la jurisprudence, soit enfin par les traités, et
spécialement par les traités de commerce, qui presque tous sti-
pulent le libre accès auprès des tribunaux. Toutefois, ceux-ci
peuvent se récuser, quand le litige porte uniquement sur l'ap-
plication des lois étrangères, en matière de statut personnel par
exemple. Ce progrès important s'est produit d'une manière très
intéressante en ce qui touche la faillite (Conv. du 8 juillet 1899,
Belgique).
Lorsqu'un Français est partie dans l'action, ou lorsque celle-ci
a pour objet des biens situés en France, l'autorité locale a ten-
dance, au contraire, à étendre sa compétence d'une manière
1. V. art. 16, C. civ., et plusieurs conventions particulières, par exemple, 15 juillet
1896, Russie.
2. V. aussi diverses conventions particulières, par exemple, 14 mai 1S79, Autriche.
68 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX"= SIÈCLE.
démesurée. Tel est le cas des art. iï et 15 du Gode civil et des
art. 5 et 7 du Code d'instruction criminelle, qui atteignent l'é-
tranger et le Français, même pour des faits survenus hors du
territoire. C'est là une déclaration générale de méfiance à l'égard
de tous les triJ)unaux étrangers. Mais elle n'a pu tenir d'une ma-
nière absolue sous la formidable poussée du mélange actuel des
races et des intérêts. A Tépoque de la rédaction des Codes, on
déclarait encore que tout jugement étranger, pour être exécuté
en France, devait être soumis à l'examen préalable et recevoir
l'exequatur d'un tribunal français (art. 546, C. proc. civ.). Mais
depuis lors, cette règle a été fortement ébranlée, soit par la
jurisprudence, soit par des conventions spéciales (5 juin 1869,
Suisse; 8 juillet 1899, Belgique).
Extradition. Crimes internationaux. — Nous venons de voir
que la juridiction locale se préoccupe peu des faits survenus à
l'étranger, sauf quand des nationaux y sont intéressés. En ma-
tière civile, la chose n'est pas très grave; les étrangers vont, au
besoin, demander justice aux tribunaux de leur pays. En matière
pénale, il n'en va pas de même. L'individu coupable d'un crime
et réfugié au dehors, échapperait donc à la répression sans l'ex-
tradition, qui permet de le livrer à son juge naturel, c'est-
à-dire celui du lieu où le fait a été commis. Certains pays ont
promulgué des lois sur l'extradition, afin d'en établir nettement
le principe et la procédure. D'autres, comme la France i, la
pratiquent à titre coutumier et comme simple mesure adminis-
trative. Toutefois le système est consacré réciproquement par de
nombreuses conventions, qui établissent l'obligation d'extrader,
énumère les faits susceptibles de donner lieu à extradition et in-
diquent les principales règles d'application.
Avant le xix'' siècle, les traités d'extradition étaient extrê-
mement rares. La France n'en avait que deux avant l'année
1800; elle en a conclu 28 de 1800 à 1850 et 50 entre le mi-
lieu du siècle et l'année 1877. Quelques-uns ont été conclus ou
renouvelés depuis. On voit que cette branche du droit intcrna-
1. Plusieurs projets de loi ont été déposés sur le bureau des Chambres; aucun
n'a abouti.
CONDITIONS INTERNATIONALES DES PERSONNES ET DES BIENS, 69
iional, comme toutes les autres, a suivi pas à pas le progrès des
transports^. En outre, les conventions crextradition ont précisé
et étendu leurs listes de faits passibles d'extradition. Ces listes
ont d'ailleurs été complétées maintes fois par de simples décla-
rations de réciprocité. De plus, les rares pays qui n'ont pas signé
de conventions d'extradition, l'accordent cependant pour les
crimes graves, en employant des moyens plus ou moins indi-
rects, tels que l'expulsion. Rappelons que les actes politiques
et la désertion des militaires sont unanimement exceptés de l'ex-
tradition. Au xviii* siècle, au contraire, on se préoccupait assez
peu des malfaiteurs, et on recherchait avant tout les réfugiés
politiques et les déserteurs. Il est inutile d'insister sur les causes
de cette évolution radicale.
A cette matière on peut rattacher les dispositions prises pour
la répression des crimes internationaux. Nous avons mentionné
déjà ce qui a été fait pour réprimer la traite des nègres et le trafic
des femmes blanches. La piraterie est poursuivie et punie par
chacune des nations maritimes sans accord spécial, le pirate
étant considérécomme horsdii droitdesgens (loidulOavril 1825).
Les crimes commis dans ces dernières années, sous des prétextes
politiques, soit contre des souverains, soit contre des fonction-
naires ou des particuliers, soit contre des édifices, donnent gé-
néralement lieu à extradition, à titre de faits de droit commun.
Dans le même sens, une entente spéciale a été organisée à Rome
en novembre 1898, entre les autorités de police des Étals, afin
de faciliter la répression des attentats anarchistes.
Condiiion des Français à l'étranger. — Nous venons de voir
par quelle évolution, à la fois rapide et étendue, la condition des
étrangers voyageant ou séjournant; sur le territoire français, a
été mise en harmonie avec les circonstances et les besoins de
notre époque. Nous avons remarqué comment la force des choses
a rendu cette évolution inévitable, et renverse d'une manière
plus ou moins complète les préjugés ou les obstacles légaux
qu'on prétendait lui imposer. Il va de soi que la condition des
1. V. notamment la convention du 24 décembre 1895 avec les Pays-Bas, qui peut
servir de type.
70 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX^ SIÈCLE.
Français au dehors a suivi une marche généralement aussi ra-
pide et aussi extensive que celle des étrangers en France. Comme
chez nous, le fait s'est produit sous l'action d'un double mou-
vement : celui de la législation et celui des traités. Dans tous
les pays d'Occident, les lois ont réalisé des progrès considé-
rables analogues à ceux que nous avons constaté dans notre
pays. Quant aux traités, comme ils comportent en règle générale
une étroite réciprocité d'exécution, ils s'appliquent au dehors,
au profit de nos nationaux, comme chez nous au bénéfice des
étrangers. Aussi, pour ce qui concerne les États de civihsation
occidentale, nous n'ajouterons que quelques observations à ce
qui précède.
Le Français qui voyage ou séjourne à l'étranger, est soumis,
en principe, à la plupart des lois locales. Toutefois, il reste
couvert, au besoin, par la protection de son pays, représenté
par ses agents diplomatiques et consulaires. D'autre part, il
n'échappe pas complètement à l'action des lois françaises. Nous
avons vu, en effet, comment le statut personnel reste attaché à
l'individu. En outre, la loi du 27 juin 1866 soumet à la juridic-
tion française le Français qui se rend coupable à l'étranger d'un
crime ou d'un délit puni par la loi française ^ Il en est de même
pour l'étranger qui a commis au dehors un crime contre la sû-
reté de l'État français, ou falsifié ses monnaies. La première de
ces dispositions était nécessaire, puisque, sans elle, en refusant
l'extradition des nationaux, on leur assurerait l'impunité. Enfin,
tout Français encore soumis au service militaire est tenu de rem-
plir certaines obligations déterminées par les lois du 21 mars
1905, art. 40, 41, 45, 89, 90, 91 et par les art. 45 et 53 à 55 de
la loi du 24 décembre 1896 sur l'inscription maritime. A un
autre point de vue, la loi interdit aux Français de s'enrôler dans
les administrations ou les armées étrangères, sous peine de
perdre la nationalité française (art. 17 et 21 du Code civil). En
fait, cette sanction n'est guère appliquée que dans le cas de
perte de l'esprit de retour.
1. Pourvu qu'il n'ait pas été jugé délinitivoinent à l'étranger pour le môme fait.
CONDITIONS INTERNATIONALES DES PERSONNES ET DES BIENS. 71
Dans les pays d'Orient et d'Extrême-Orient, la situation n'est
pas la même, nous l'avons déjà constaté'. Ici, les étrangers vi-
vent à part, sous un régime spécial. Autri^fois, ils étaient étroi-
tement cantonnés dans les ports et exclus de la circulation inté-
rieure ainsi que de la propriété foncière. L'administration et la
juridiction dans leurs quartiers et leurs concessions apparte-
naient exclusivement aux consuls'-. Mais le progrès général des
transports a exercé son action même s;ir ces États dont la cons-
titution sociale est si peu accessible aux innovations. Les étran-
gers ont été admis à pénétrer et à voyager dans l'intérieur
moyennant certaines précautions. La Turquie les a même au-
torisés à acquérir des biens fonciers, pourvu que ceux-ci res-
tassent soumis à la loi locale. Toutefois, pour ce qui concerne
les contestations personnelles ou mobilières, la juridiction con-
sulaire subsiste entre étrangers, et quand il s'agit de poursuivre
un indigène devant un tribunal de son pays, le procès se juge
en présence d'un agent du consulat, comme en Turquie, ou avec
son concours, comme en Chine.
L'extrême complication de ce procédé, qui fait varier le tri-
bunal avec la nationalité du défendeur, a fait naître l'idée d'or-
ganiser une juridiction mixte et unique. La chose a été tentée
sans grand succès à Constantinople, mais elle a réussi en Egypte.
Dans ce dernier pays, les tribunaux mixtes ont déjà derrière eux
un honorable passé. Cette combinaison, proposée dès 1867, a
abouti à une entente entre l'Allemagne, l'Autriche, les Etats-
Unis, la France, la Grande-Bretagne, l'Italie, la Russie, en vue
1. Exception faite du Japon qui, de 18114 à 1807, a obtenu, par une série de traités,
l'assimilation avec les pays d'Occidenl.
2. V. capitulation du 28 mai 1740 avec la Porte ottomane; convention complémen-
taire du 25 novembre 1838; traité de Berlin du 13 juillet 1878; protocole du ',» juin
1868; règlement de Tanger du V.) août 1863 et convention de Madrid du 3 juillet 1880;
traités du 12 juillet 1855 avec la Perse et du 17 novembre 1844 avec Mascate; traités
des 15 mars 1874 et 6 juin 1884 avec l'Annam. des 11 août 1863 et 17 juin 1884 avec
le Cambodge, des 15 août 1856 et 3 octobre 1893 avec le Siam, des 24 janvier 1873
et 15 janvier 1885 avec la Birmanie, des 24 octobre 1844, 27 juin 1858, 11 mai 1884,
'.t juin 1885, 25 avril 1886 avec la Chine, du 4 juin 1886 avec la Corée. V. en outre
les lois du 8 juillet 1852 et 28 mai 1836, ainsi que les décrets relatifs à l'organisation
judiciaire française dans les pays de protectorat; en ce qui touche la Tunisie, V. l'ar-
rangement conclu avec l'Ilalie le 25 janvier 1884 et divers actes du même type.
72 LE DROIT I.XTERNATIONAL AU XX'= SIÈCLE.
d'organiser un tribunal inlernalioncd appelé à juger les litiges
entre étrangers et entre étrangers et indigènes lorsque ceux-ci
sont demandeurs. Cette entente, établie en 187i, renouvelée
plusieurs fois, a donné de bons résultats. Il a été créé plusieurs
tribunaux de première instance et une cour d'appel. Quel sera
le sort de ces institutions, maintenant que FAngleterre est vir-
tuellement reconnue comme puissance protectrice de l'Egypte?
Arrivera-t-elle à leur substituer des tribunaux anglais, imitant
ainsi ce que la France a fait en Tunisie et ailleurs? L'opposition
(|ue le gouvernement britannique a trouvée chez ces tribunaux, à
rencontre de certains de ses projets, pourrait bien leur être fa-
tale, quoique la situation soit très différente aujourd'hui.
Citons encore l'acte fameux signé par la Conférence d'Algé-
siras, le 7 avril 1906, pour compléter le traité de Madrid de 1880,
et assurer au Maroc la répression de la contrebande des armes;
l'organisation d'une police internationale dans les ports; la
création dune banque d'État et la réorganisation des impôts;
un régime efficace des travaux publics. Il existait déjà une orga-
nisation sanitaire spéciale gérée par le corps diplomatique.
Pour être complet, il faudrait ajouter à ce que nous avons dit
quelques indications relatives aux colonies. Nous nous bornerons
à citer les documents les plus importants, auxquels il convient
de se référer. Nation<'dité : sénatus-consulte, 14 juillet 1865, dé-
crets des 21 avril 1866 et du 2Y octobre 1870 (Algérie); décret
du 29 juillet 1887 (Tunisie); décret du 10 novembre 1882 (Nou-
velle-Calédonie); décrets des 25 mars 1881 et 29 juillet 1887
(Cochinchine) ; décret du 7 février 1897 (Antilles). Émigration
et immigration : décret du 25 octobre 1901 (Cote d'Ivoire); décret
du 22 décembre 1898 (Océanie); conventions avec l'Angleterre
des 25 juillet 1860 et 1"' juillet 1861 (coolis indiens). Exer-
cice des professions : décret du 25 février 1897 (mines en Indo-
Chine). Pour le surplus, les règles observées dans la métropole
sont généralement appliquées dans les colonies.
CONDITIONS INTERNATIONALES HES PERSONNES ET DES BIENS.
HT. — CONDITION DES BIENS.
Le régime des biens donne lieu, lui aussi, à des difficultés
internationales à trois points de vue : 1" il s'agit de biens si-
tués en France, mais possédés par des étrangers; 2" la ques-
tion se pose à propos de biens situés à l'étranger, mais pos-
sédés par des nationaux; 3° des nationaux établis à l'étranger y
possèdent des biens également étrangers. Avant le xiv^ siècle,
la tendance de la législation était tout aussi restrictive à l'é-
gard des biens qu'à l'égard des personnes. Ici encore, la pé-
nétration mutuelle des peuples a fait son œuvre, et le régime in-
ternational des biens s'est modifié du tout au tout. Dès la fin
du xviii" siècle, cette tendance favorable s'accusait nettement
dans les traités de commerce et dans quelques conventions re-
latives à la suppression du droit d'aubaine. Cette situation fut
consacrée définitivement par le Code civil art. 3) pour ce qui
concerne les immeubles, qui sont tous soumis au régime de la
loi française, mais peuvent être possédés par des étrangers.
Quant aux biens mobiliers, dont la libre possession n'a guère été
disputée aux étrangers, ils sont régis, selon la jurisprudence, par
le statut personnel, c'est-à-dire par la loi nationale du propriétaire.
Le droit des étrangers à posséder est si généralement reconnu
aujourd'hui que, souvent, on ne prend plus le soin de le consa-
crer dans les traités. Cependant, on trouve encore des stipula-
tions à ce sujet dans des conventions commerciales assez récentes
(iMexique, 27 novembre 188G; Equateur, 12 mai 1888).
Propriété intellectuelle. — D'autre part, il est un genre de
propriété dont le respect ne s'est pas encore imposé d'une ma-
nière générale, parce qu'elle n'est pas non plus générale et
tangible comme les biens matériels. Il s'agit de la propriété des
œuvres de littérature et d'art, des inventions, des marques de
fabrique, du nom commercial et des indications de provenance.
C'est à la fin du xviii" siècle que l'on commença à se préoc-
cuper de cet ordre de questions. Depuis lors, une législation
74 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX® SIÈCLE.
compliquée s'est formée dans presque tous les pays, et de nom-
breux traités sont intervenus pour en assurer le bénéfice aux
étrangers.
En ce qui touche la propriété littéraire, la législation fran-
çaise est fort incohérente; elle se divise en des textes multiples,
promulgués de 1791 à 1902. Nous ne citerons que le décret du
"28 mars 1852, qui interdit en principe toute contrefaçon sur le
territoire français. D'un autre côté, la France a conclu nombre
de conventions spéciales ^ pour obtenir la protection des droits
de ses nationaux au dehors et elle est entrée dans une union
dont nous dirons quelques mots.
Le 9 septembre 1886, a été sig"née, à Berne, une convention
constituant une union pou?' la protection des œuvres littéraires et
artistiques. Elle a été re visée à Paris en 1896.
Le but général de cette convention est d'assurer réciproque-
ment, dans chacun des pays unionistes, la protection légale à
toute œuvre publiée pour la première fois dans l'Union. Pour
cela, une seule condition est imposée : l'œuvre pour laquelle on
revendique la protection doit être déjà protégée dans son pays
d'origine. En conséquence, si ce pays prescrit des formalités
préalables, telles que le dépôt ou l'enregistrement, ces forma-
lités seront d'abord remplies, puis on pourra agir en justice à
l'égard des contrefacteurs, dans toute l'Union, sans avoir aucune
autre obligation à observer. Dans le cas où le pays d'origine ne
prescrit pas de formalités préalables, l'auteur en sera naturelle-
ment exempt partout. C'est là une simplification notable. D'au-
tre part, la convention réserve à l'auteur d'une œuvre littéraire
le droit de traduction pendant toute la durée du droit principal
de reproduction, pourvu qu'il fasse ou autorise une traduction
éditée dans le délai de dix ans à compter de l'année de la pu-
blication de l'original ; cette disposition est beaucoup plus fa-
vorable que celle des lois internes de plusieurs pays unionistes.
La convention assure également à l'écrivain le droit d'adapta-
tion. L'auteur dramatique jouit, on outre, du droit exclusif de
1. V. notainiii(3nl : rays-15as,9 mars 1805; Allemagne, 19 avril 1883; Equateur,
*» mai 1898, elc,., clc.
CONDITIONS INTERNATIONALES DES PERSONNES ET DES BIENS. /O
représentation. Le musicien peut poursuivre non seulement
l'usurpation de ses compositions, mais encore Farrangement et
l'exécution publique non autorisés. Le droit d'exécution doit ce-
pendant être réservé par une mention inscrite sur le titre; cette
mention n'est pas exigée dans tous les pays, mais il est prudent
de l'inscrire par mesure de précaution générale. L'œuvre d'art,
— peinture, sculpture, ou gravure, — est défendue contre
toute reproduction ou imitation non autorisée. L'architecte est
protégé partout contre la copie illicite de ses plans et dessins,
et aussi, dans ceux des États qui le prévoient, contre les imita-
tions de ses édifices. Enfin, le photographe reçoit protection
dans ceux des États unionistes dont la loi nationale reconnaît
un droit aux auteurs de cette catégorie.
En résumé, la convention a pour efTet d'assurer la protection
sur un vaste territoire, d'en unifier l'application dans une cer-
taine mesure, et de supprimer des formalités multiples, gênan-
tes et coûteuses. Son rôle est donc delà plus haute utilité.
L'Union a pour centre un Bureau international, qui a été
réuni à celui de la Propriété industrielle en 1888. Ce Bureau
publie un organe mensuel, le Droit cV Auteur, où sont insérés
les lois et traités concernant la propriété littéraire, ainsi que la
jurisprudence et les renseignements de toute origine relatifs au
même objet. Il fournit, en outre, aux administrations et au
public les renseignements spéciaux qui lui sont demandés.
L'Union comprend les pays suivants : Allemagne, Belgique,
Danemark, Espagne, France et colonies, Grande-Bretagne et
colonies, Haïti, Italie, Japon, Luxembourg, Monaco, Norvège,
Suède, Suisse, Tunisie.
Propriété industrielle . — La protection de la propriété indus-
trielle a été assurée dans certains pays bien avant celle de la
propriété littéraire. En Angleterre, on délivre des brevets de-
puis l'année 1617. En France, la première loi date de 1791,
mais le système ne fut bien organisé que par la loi de 1844,
qui protège toute invention nouvelle, déposée en France, quelle
que soit la nationalité de l'inventeur. Ce principe est admis par-
tout, mais il laisse subsister un grand obstacle : la nécessité de
76 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX" SIÈCLE.
déposer des demandes de brevet, en même temps, partout où
on veut être protégé. C'est pour obvier à cet inconvénient, no-
tamment, que Y i'nion pour la protection de la Propriété indus-
trielle a étéfoûdée à Paris par !a convention du 20 mars 1883,
modifiée et améliorée à Bruxelles le i\ décembre 1900. Les en-
gagements réciproques pris par les États membres de cette
Union se résument ainsi : Toute personne établie dans l'Union,
qui demande un brevet dans l'un des pays unionistes, jouit d'un
délai de priorité de douze mois, pour déposer des demandes
analogues dans les autres pays adhérents. A défaut de cette
stipulation, les dépôts successifs étaient autrefois refusés ou sans
effet, parce que l'invention était considérée comme ayant perdu
le caractère de la nouveauté par l'effet de la prise du premier
brevet.
Le breveté peut, sans déchéance, introduire des objets cou-
verts par son brevet dans les divers pays de l'Union, nonobstant
les dispositions contraires des lois internes. Cela lui permet de
chercher une clientèle avant de créer des fabriques à l'étranger.
Toute marque de fabrique protégée dans son pays d'origine
est admise au dépôt et protégée telle quelle dans les autres
pays. On jouit d'un délai de priorité de quatre mois pour le
dépôt des marques nouvelles dans les pays qui en attribuent la
propriété au premier déposant. Ce délai s'applique aussi au dé-
pôt des modèles et dessins industriels. La protection des mar-
ques est une chose capitale à notre épo([ue de concurrence
acharnée et trop souvent sans scrupules.
Le nom commercial est protégé dans toute l'Union sans enre-
gistrement préalable.
Tout produit revêtu d'une fausse marque de fabrique, ou d'une
fausse indication de provenance, peut être saisi à l'importation
sur la plainte de la partie lésée.
Les inventions, dessins ou marques hgurant dans les exposi-
tions, bénéficient d'une protection temporaire qui aboutit au
même résultat (|ue le délai de priorité.
Enfin', toute personne établie dans l'Union jouit d'une façon
générale, dans tous les États qui la composent, de la même
CONDITIONS INTEHNATIONALES DES PERSONNES ET DES BIENS. il
protection et des mêmes recours légaux que les nationaux '.
L'Acte de 1883 a amené la formation, entre certains États
membres de T Union générale, de deux autres groupements,
fondés à Madrid par des Arrangements en date du iï avril 1 891 .
Le premier a pour but la répression énergique de l'usurpation
des indications de provenance. Le second a organisé un service
pour l'enregistrement international des marques. Au moyen
d'un dépùt unique opéré dans son propre pays, le fabricant ou
commerçant peut faire protéger sa marque dans tous les États
syndiqués.
Un Bureau international, établi à Berne en 1885, sert de lien
entre les États unionistes; il fournit aux administrations et aux
particuliers les renseignements dont ils ont besoin et gère le
service de l'enregistrement international des marques. Ce
Bureau publie un organe mensuel intitulé : La P7'oprie'té in-
dustrielle, dont le supplément, Les Marques internationales, re-
produit toutes les marques de fabrique enregistrées interna-
tionalement.
L'Union comprend les États suivants : Allemagne, Belgique,
Brésil, Cuba, Danemark avec les Féroé, Dominicaine, Espagne,
États-Unis, France et ses colonies, Grande-Bretagne avec la Nou-
velle-Zélande et le Queensland, Italie, Japon, Mexique, Norvège,
Pays-Bas et colonies, Portugal, Serbie, Suède, Suisse, Tunisie-.
L'Union restreinte, formée contre l'emploi de fausses indica-
tions de provenance, se compose de : Brésil, Cuba, Espagne,
France, Grande-Bretagne, Portugal, Suisse, Tunisie.
Celle de l'Enregistrement international des marques a pour
membres : Belgique, Brésil, Cuba, Espagne, France, Italie,
Pays-Bas, Portugal, Suisse, Tunisie.
On trouve dans ce groupe d'Unions l'application d'une idée
originale et intéressante, celle de l'unité de la marque, qui a
pour conséquence pratique l'enregistrement international
1. L'Acte de Bruxelles de 1900 permet, ea outre, la répression de la concurrence
déloyale, et supprime en fait l'obligation d'exploiter les inventions brevetées dans
chacun des pays qui ont accordé un brevet, ainsi que la solidarité des divers brevets
prisiK)ur une même invention.
2. L'Autriche-Hongrie est sur le point d'entrer dans cette Union.
78 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX^ SIÈCLE.
unique. Il est surprenant que cette combinaison ingénieuse
n'ait pas encore été acceptée par de grands États industriels
comme l'Allemagne, l'Angleterre et les États-Unis qui ont ce-
pendant le plus grand intérêt à faciliter à leurs fabricants et
commerçants les moyens de se faire protéger contre la concur-
rence déloyale.
De 1897 à 1903, quelques États se sont entendus pour assu-
rer réciproquement à leurs nationaux la 'protection de leurs
marques de fabrique et de commerce au Maroc et en Chine.
Si, par exemple, un Belge a déposé sa marque en Allemagne,
et si un Allemand la contrefait en Chine ou au Maroc, le
Belge pourra poursuivre le contrefacteur devant un consul al-
lemand et obtenir satisfaction. C'est un moyen de remédier
à l'absence de toute législation sur la matière dans ces pays^
Les États ainsi engagés par simple échange de correspondan-
ces) sont : Allemagne, Autriche, Belgique, Espagne, États-Unis,
France, Grande-Bretagne, Italie, Pays-Bas, Portugal.
Successions. — C'est seulement par la loi du iï juillet 1819
que le droit de disposer par testament, de succéder et de
recevoir des biens en France a été reconnu aux étrangers. Le
code civil, par ses articles 726 et 912, abrogés parla loi pré-
citée, faisait encore obstacle à ce droit de libre disposition. Il
faut dire que le système barbare des droits d'aubaine et de
détraction avait été entamé dès le xviii* siècle par quelques
traités, notamment par celui qui fut signé avec la Sardaigne
le 2i mars 1760. Aujourd'hui, sauf une restriction établie par
l'article 2 de la loi de 1819 au profit des cohéritiers français,
les étrangers se trouvent en France dans une situation très ana-
logue à celle des nationaux. De leur côté, les Français jouissent
d'une situation égale dans un très grand nombre de pays, soit
par l'effet de la législation intérieure, soit par l'application des
traités. (V. Autriche, 11 décembre 1866; Suisse, 15 juin 1869,
art. 5 et 6, etc.)
1 . Un engagement du même genre a été souscrit pour la Corée entre la France et
la Grande-Bretagne. Certains des pays indiqués n'ont rien stipule pour la Chine.
RELATIONS POLITIQUES ET ADMINISTRATIVES
Fixation et délimitation du territoire; voisinage. — Représentation de l'État.
— Relations politiques générales. — Relations administratives.
Les règles de droit international que nous avons mentionnées
jusqu'ici, ont avant tout pour Init de déterminer ou de protéger
les droits et les intérêts des particuliers. Nous arrivons main-
tenant à des dispositions qui, tout en touchant le plus souvent
à des intérêts privés, ont cependant pour premier o])jectif le
règlement des relations des gouvernements entre eux.
Il est à peine besoin de rappeler que la vie publique a
subi, tout autant que la vie privée, la forte influence du pro-
grès des transports. Lorsque les États vivaient relativement
isolés, n'ayant entre eux que des rapports assez peu suivis, ces
rapports étaient dominés presque exclusivement par des préoc-
cupations politiques.
Le droit international ne connaissait guère alors que des traités
d'alliance, de subsides, de neutralité ou de paix. A partir du
xvii' siècle, l'extension des transports maritimes nécessite la
multiplication des traités de commerce. Au xviii" siècle, appa-
raissent quelques actes ayant pour but de régler des affaires
d'intérêt commun, mais ils sont extrêmement rares. Au
xix" siècle, au contraire, les lois, les règlements et les traités
80 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX'' SIÈCLE.
de cet ordre se multiplient avec une rapidité croissante et
deviennent légion. C'est que les intérêts nationaux se sont
développés et entre-croisés en tous sens, nécessitant des accords
innoml)rables pour les concilier ou les sauveg-arder. Ici encore le
parallélisme est parfait entre les progrès de la circulation des
gens et des produits et ceux du droit international.
I. LE TERRITOIRE.
Formation et délimitation. — L<^ territoire de chaque Etat a
été constitué par trois séries de faits : le groupement spontané
de fractions territoriales voisines; le jeu des successions dans
les familles souveraines; les cessions forcées, consacrées ou
non par des traités. Les actes qu'il importe de connaître en
ce qui touche la France sont : les traités de 181 i et de 1815,
qui ont fixé d'une manière générale notre frontière du nord ;
le traité de Francfort de 1871, qui a déterminé la frontière du
nord-est; les traités de 1860, par lesquels ont été réunis la
Savoie,- Nice, Menton, Roquebrune et la vallée des Dappes;
le traité des Pyrénées de 1()29 qui a constitué notre frontière
du sud ; le traité de 1768 relatif à la Corse.
Les contrats et les traités antérieurs n'ont plus qu'une valeur
historique.
Ceci s'applique au territoire métropolitain, mais il faut tenir
compte aussi du territoire colonial. A ce sujet il faut citer : les
traités de 1715 (Guyane), de 1727 (Fort d'Ârguin), de 1733
(Sainte-Croix); de 1763 (Indes); de 1783 (Côte d'Afrique); de
18i4 (Nouvelle-Calédonie); de 1862 et 1867 (Cochinchine); de
1877 (Saint-Barthélémy); de 1880 (Taïti); du 9 janvier 1907
(Nouvelles-Hébrides), et, en outre, une foule de traités conclus
avec des chefs africains pour la cession de tout ou partie de
leur territoire.
A ces traités, il faut joindre ceux qui ont été conclus avec
d'autres puissances coloniales pour déterminer ce qu'on appelle.
RELATIONS POLITIQUES ET ADMINISTRATIVES. 81
par un ingénieux euphémisme, des sphères d'ioflucnce. C'est un
moyen de se partager à l'avance ce que Ton ne possède ou ne
connaît pas encore, évitant ainsi des rivalités dangereuses. La
France a conclu des traités dans ce sens avec l'Allemagne, l'An-
gleterre, l'Italie, l'Etat du Congo et le Portugal. Tous ces actes
règlent le partage du continent africain'. Un spécimen bien
caractéristique de ce genre de conventions est celui qui résultait
d'un échange de notes datées du 16-28 avril 1899 par lesquelles
l'Angleterre et la Russie ont pris les engagements réciproques
suivants, en ce qui concerne la Chine :
I ° La Russie ne devait demander ni pour elle ni pour ses na-
tionaux aucune concession de chemins de fer dans le bassin des
Yang-tzé ;
2" L'Angleterre devait agir de même au nord de la Grande
Muraille, et ne rien faire pour contrecarrer la Russie dans
cette région.
II était entendu, en outre, que cet accord, destiné à prévenir
es conflits, serait notifié à la Chine.
Par un accord additionnel, on réglait exceptionnellement la
situation des lignes déjà commencées vers le nord, de façon à en
réserver le contrôle au gouvernement chinois. On sait ce qui est
advenu depuis. L'accord de 1899 n'a plus guère de portée au-
jourd'hui, mais il montre d'une façon frappante l'influence des
nouveaux moyens de transport sur la politique et, par contre-
coup, sur le droit international.
A ce groupe se rattachent encore les traités de protectorat,
dont les principaux sont ceux de 1863 (Cambodge), 1880
(Congo), 1881 (Tunisie), 188i (Annam). La France exerce en
outre un protectorat de très ancienne date, de compte à demi
avec l'évêque espagnol d'Urgel, sur la petite république pyré-
néenne d'Andorre. La principauté de Monaco figure aussi, en
fait, parmi les protégés de la France. Nous ne parlons que pour
i. V.. comme exemple, la Déclaration franco-anglaise du 21 mars 1899. Il faut
rapprocher des traités de ce type ceux par lesquels certaines grandes puissances
se sont fait donner à bail des portions de territoire, notamment en Chine. Par ce
détour ingénieux, elles ont pris pied d'avance sur des territoires convoités.
6
82 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX^ SIÈCLE.
mémoire des nombreux traités de protectorat conclus avec des
chefs barbares d'Afrique ou d'Océanie.
Chacun sait , en effet, que la colonisation a pris une extension
immense avec les transports rapides.
Les traités de cession fixent généralement la frontière d'une
manière sommaire, en indiquant les principaux points de repère.
La limite est ensuite tracée sur le terrain et abornée ou marquée
par des commissions techniques, qui consignent le résultat de
leurs travaux dans des conventions détaillées, où le tracé fron-
tière est décrit soigneuseument avec cartes à l'appui, et où les
droits réciproques des habitants frontaUers sur les pâtures, les
forêts et les eaux, sont reconnus et spécifiés. Comme exemple
très complet, on peut citer la série de conventions conclues entre
la France et l'Espagne de 1856 à 1900.
Relations de voisinage. — Si les transports ont fait naître
des relations très actives et très suivies entre des pays situés aux
antipodes les uns des autres, on peut penser à quel point la
pénétration réciproque atteindra presque nécessairement entre
États voisins. Du reste, le seul fait du voisinage donne naissance
à des intérêts communs, à des difficultés, à des différends qui
doivent être réglés par des actes internationaux. Nous allons
énumérer les cas qui se présentent ordinairement.
La surveillance des frontières a nécessité notamment des dis-
positions multiples, à cause de la facilité avec laquelle on peut
passer la ligne frontière pour aller commettre chez le voisin des
crimes, des délits ou des contraventions. On consultera sur ce
point : la loi du 27 juin 186G, les conventions conclues le 23 fé-
vrier 1882 et le 31 octobre 1884 avec la Suisse pour la surveillance
des forêts limitrophes et la répression des délits de chasse, etc.
Dans le même ordre d'idées, se placent les conventions relatives
à la surveillance et à la pêche dans les eaux frontières, rivières
et lacs, par exemple : Suisse, 9 mars 1904 (lac Léman); Es-
pagne, 18 février 1886 (Bidassoa), etc. Les traités de délimi-
tation contiennent aussi en général des stipulations relatives à
la police des frontières. On peut rapprocher de ces actes des en-
tentes établies par la France avec ses voisins pour la comnuini-
RELATIONS l'OUTIQUES ET ADMINISTRATIVES. 83
cation réciproque des casiers judiciaires, et certains traités con-
cernant la contrebande des armes sur nos frontières coloniales
(Chine, 9 juin 1885).
L'organisation du régime fiscal et douanier a donné lieu
également à une législation abondante et à de nombreux arran-
gements. Les lois et règlements sur les douanes prescrivent Tcn-
semble des mesures propres à assurer le contrôle des entrées et
des sorties ainsi que les mesures de surveillance et de répression
de la contrebande. Pour la France, ces dispositions constituent,
en outre de la loi douanière du il janvier 1892, tout un code
hérissé de prescriptions minutieuses. Nous n'en retiendrons
qu'une chose : la constitution de zones douanières qui forment,
le long des frontières de terre, des bandes d'une certaine lar-
geur où le régime fiscal est différent de celui du resic du pays,
et où certaines facilités sont accordées aux habitants frontaliers
pour l'exploitation de leurs propriétés rurales, spécialement de
celles qui sont à cheval sur la frontière. Dans le même sens, on
doit citer une Convention, signée le 26 juin 1816 entre la Prusse
et les Pays-Bas, et renouvelée le 7 avril 1900 entre l'Allemagne
et la Belgique. Elle a pour but de permettre à certains usiniers
établis sur la frontière de transporter en franchise, d'un côté à
l'autre de la limite, des produits en cours d'élaboration. Mais
comme les fraudes seraient ici très faciles, des restrictions mul-
tiples sont apportées à cette faculté. Le nombre des usines, celui
des industries, des produits et des opérations, sont réduits autant
que possible. Enfin la douane garde un droit strict de surveil-
lance et l'accord peut être dénoncé d'année en année. Tout cela
est fait, évidemment, pour décourager les fabricants qui se
trouvent dans cette position ambiguë^. D'autre part, la surveil-
lance douanière est plus stricte dans ces zones qu'ailleurs. De
nombreux traités contiennent des stipulations relatives au ser-
vice douanier. Dans les traités de limites et de chemins de fer
on trouve des mesures réciproques de surveillance. En outre,
des conventions spéciales ont été conclues, par exemple avec :
1. Voir le texte dans Marlens,l. XXIX, sér. 2, p. b()ii.
84 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX" SIÈCLE.
la Suisse (rapports de voisinage, 23 février 1882); l'Allemagne
(mouvement des spiritueux, 1^' octobre 1901); la Belgique (créa-
tion d'une zone franche, ITfévrier 1893) ; l'Espagne (contrebande,
10 mai 1890), etc. A cette question se rattache celle des zones
franches constituées d'ancienne date, en Savoie et en France,
autour du canton de Genève. Ces zones comprennent une partie
de la Haute-Savoie, et le pays de Gex. Leur situation, consacrée
par les conventions du 10 août 1877 et du 14 juin 1881, se
résument ainsi : Le commerce des matériaux et des produits
agricoles est libre de France en Suisse, en vue de lapprovision-
nement de Genève ; l'entrée des produits suisses est libre dans
la zone à raison de son isolement relatif sur le revers des
Alpes, Comme cette combinaison a donné lieu à des fraudes,
elle est aujourd'hui très discutée.
On trouve encore certains arrangements de nature purement
fiscale. Telles sont les conventions conclues avec la Belgique le
12 août 1843 au sujet de la perception des taxes d'enregistre-
ment; celles des 10 septembre et 9 novembre 1883 avec le Cam-
bodge, relatives aux taxes sur les spiritueux, etc.
Il arrive fréquemment que des travaux publics sont néces-
saires sur la ligne frontière et exigent l'accord des deux gou-
vernements voisins, soit pour les construire soit pour les entre-
tenir. Nous citerons en ce sens les arrangements suivants :
Belgique, 22 juin 1882 (cours d'eau non navigables); Allema-
gne, 23 avril 1873 (alimentation du canal du Rhône au Rhin);
Belgique, 26 juin 1890 (dessèchement des marais); Allemagne,
Belgique, Pays-Bas, 4 février 1898 (jaugeage des bateaux de
rivière); Italie, 7 mai 1862 (percement du Mont-Cenis), etc., etc.
Des dispositions analogues se rencontrent encore dans certains
traités de limites et dans les conventions relatives à la jonction
des voies de chemins de fer. Des arrangements concernant le
travail et l'assistance ont été également dictés par la circons-
tance du voisinage. Voici quelques exemples : Italie, 15 avril
1904 (garantie personnelle des ouvriers); Suisse, 27 septembre
1882 et 14 décembre 1887 (enfants délaissés et aliénés indi-
gents, scolarité obligatoire) ; Belgique, décembre 1888 (mariage
RELATIONS POLITIQLES ET ADMINISTRATIVES. 8o
des indigents , etc. On trouve encore dans ce sens des conven-
tions comme celles-ci : Belgique, 12 janvier 1881 (libre exercice
de la médecine dans les communes frontières); Suisse, 29 mai
1889 (même sujet) ; Allemagne, 2 juillet 1902 (circulation des
voyageurs de commerce).
Le voisinage a dicté enfin quelques conventions d'ordre pure-
ment administratif, comme les suivantes : Belgique, 18 octobre
1879 simplification des formalités de mariage) et 3 août 1891
(échange de documents); Espagne, 2 mai 1892 (dispositions
pour faciliter Taccomplissement du service militaire aux jeunes
gens domiciliés dans l'autre pays).
II. REPRESENTATION DE L ETAT.
L'État étant une association, doit être représenté vis-à-vis des
autres associations analogues par des personnalités désignées à
cet effet : ces personnalités sont, pour presque tous les pays :
iMe chef de l'État (loi du 16 juillet 187."j, art. 8 et 9)-, toutefois,
en France, le Président de la République doit, avant de ratifier
certains actes, obtenir l'approbation du pouvoir législatif; les
agents diplomatiques étrangers sont accrédités auprès de lui (loi
du 25 février 187.5, art. V)\ 2° le ministre des affaires étran-
gères comme chef responsable du service des relations exté-
rieures; 3° les agents diplomatiques, qui ont mission de repré-
senter auprès des gouvernements étrangers, soit la personne du
souverain, soit l'État selon le cas; ï° les agents consulaires char-
gés de représenter à l'étranger l'administration de leur pays et
de protéger leurs nationaux. Il existe encore certains agents
exceptionnels, des délégués financiers ou commerciaux, par
exemple, qui pourvoient à certains besoins spéciaux (emprunts,
émigration, études économiques, etc.) Enfin nous devons men-
tionner encore les agents placés dans les États protégés sous
le nom de résidents.
Les textes français à consulter au sujet de l'organisation du
service des affaires étrangères sont : la loi du 25 février 1875,
86 LE DROIT IXÏERNAÏIONAL AU XX'^ SIÈCLE.
art. 3, et celle du 6 juillet 1875, art. 6; le décret du 12 mai
1891 (administration centrale des affaires étrangères) ; celui du
22 octobre 1892 (org-anisation du corps diplomatique) ; celui
du 12 novembre 1891 (organisation particulière du corps con-
sulaire) ^
La situation des agents diplomatiques est à la fois très
exceptionnelle et très délicate. Ils représentent et servent, dans
un pays étrang-er, des intérêts qui peuvent être opposés à
ceux de ce même pays. Aussi, l'histoire fournit quelques exem-
ples d'ambassadeurs qui furent assez malmenés par les gou-
vernements auprès desquels ils étaient envoyés. Pour les
mettre à l'abri de semblables violences, on est convenu de les
déclarer inviolables (décret du 13 ventôse an II). Ils sont, pour
le même motif, entièrement soustraits à l'action de la juridiction
locale, eux, leur famille, leur personnel, leurs archives et leur
habitation. On les dispense généralement du paiement des impôts
personnels. Tel est l'ensemble des immunités connues sous le
nom juridique d'exterritorialité 2.
D'un auth:'e côté, les gouvernements se sont entendus pour
régler d'un commun accord le rang des agents diplomatiques,
selon leur grade et leur ancienneté, de manière à éviter les
froissements et difficultés (règlement de Vienne du 19 mars
1815 et protocole d'Aix-la-Chapelle du 21 novembre 1818). Les
anciens traités de commerce contenaient ordinairement des
stipulations précises concernant l'envoi et les immunités des
agents diplomatiques (Mexique, 27 novembre 1886, art. 11).
Aujourd'hui, ces textes se font rares, la pratique étant univer-
sellement reconnue et consacrée. Toutefois, en ce qui touche
les consuls, il existe de nombreuses conventions spéciales, soit
pour fixer les conditions de leur établissement (par exemple,
1. Nous ne citons ici que les textes essentiels. A côté de ceux-ci, il existe un nombre
considérable de lois, d ordonnances, de décrets, de règlements, de circulaires, qui
fixent le nombre, le rang, la situation, le traitement et les attributions des agcnis. Ces
textes se complètent, se modifient, se combinent — et parfois se contredisent.
2. A citer encore les textes suivants : loi sur la Presse du 29 juillet 1881, art. 37
et 60 (offenses); Code civil, art. 48, 170 et 171 (étal civil); arrêté du 20 vendémiaire
an vil, ord. du 18 août 1833; Code pénal, art. 80 (responsabilité .
I
RELATIONS l'iiLITiyUES ET ADMIMSTHATIVES. 87
Hussie, 20 mars ISTV), soit pour déterminer certaines de
leurs attributions (Russie, 20 mars 1874, successions; Belgique,
31 mai 1887, successions des marins absents ou décédés;
(irande-Bretagne, 16 juin 1879, naufrages). Les consuls ne
jouissent pas des immunités diplomatiques. Cependant, quand
ils sont fonctionnaires de carrière*, on les dispense parfois, par
pure courtoisie, de la juridiction locale et des impcMs personnels.
Les archives consulaires, propriété du gouvernement, sont en
général considérées comme inviolables, mais cette règle n'est
pas sans exception (V. Italie, arrangement du 8 décembre 1888).
En ce qui concerne les attributions des agents extérieurs, on
peut dire qu'elles sont presque innombrables. Pour bien les
remplir, surtout à notre époque de communications aisées et
multiples, les agents devraient être des hommes universels et
doués d'une activité inlassable. On enjugera par la rapide énu-
mération que voici. En dehors de leur rôle de représentation
honorifique, les chefs de missions diplomatiques ont à suivre les
questions politiques et économiques les plus variées, et souvent
les plus délicates. En outre, leurs chancelleries, dont ils ont, en
définitive, la responsabilité, remplissent le service consulaire pour
un territoire déterminé.. Or, voici le tableau sommaire des dé-
tails de ce service : renseignements et avis officiels à transmettre
d'office ou sur sa demande à leur gouvernement, sur toutes les
questions qui peuvent l'intéresser; immatriculation des natio-
naux résidant dansla circonscription consulaire ; protection de ces
mêmes nationaux en cas d'abus de pouvoir dirigés contre eux ;
rédaction des actes de l'état civil si les autorités locales l'ad-
mettent, et transmission de ces actes à Paris; rapatriement des
nationaux indigents; opérations du recrutement à l'égard des
jeunes gens domiciliés dans la circonscription; police et juge -
.ment des nationaux en pays d'Orient; légalisations de toutes sor-
tes ; rédaction des actes notariés et des testaments, conservation
de consignations et de dépôts légaux ; rapports et avis commer-
1. On sait que les consuls sont assez souvent des particuliers, notamment des com-
merçants, choisis sur place, souvent parmi les nationaux du pays où ils résident. Eu
France, on les dislingue sous le nom d'agents consulaires.
88 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX'' SIECLE.
ciaux; contrôle de l'exécution des traités de commerce; contrôle
de la navigation française ; concours et protection à la marine
de guerre et de commerce ainsi qu'aux marins nationaux i; ren-
seignements et appui aux nationaux de passage, qui doivent
être reçus dans un local ouvert à des heures déterminées (au
moins six heures par jour) ; tenue des archives et de la comp-
tabilité (décret du 20 décembre 1890). Toute personne un peu
au courant des questions administratives se rendra compte
du caractère encyclopédique des fonctions diplomatiques et con-
sulaires. Il faut, pour les bien remplir, indépendamment du talent
exigé pour les grandes affaires, du savoir, de l'expérience, de
l'application, de l'énergie avec de la souplesse, du bon vouloir
et de la bienveillance, enfin de l'autorité personnelle et une
grande dignité de vie. On ne rencontre pas souvent chez un
homme tant de qualités réunies, et c'est pourquoi, dans tous
les pays, on se plaint assez souvent des agents, à tort dans bien
des occasions, mais parfois à bon droit.
Les chefs de poste ont, pour les seconder, un personnel hiérar-
chique assez varié : conseillers, secrétaires et attachés pour les
postes diplomatiques; suppléants, vice-consuls, élèves et com-
mis pour les chancelleries consulaires. En outre, les agents en
pays d'Orient ont des interprètes et des gardes.
m. — RELATIONS POLITIQUES GENERALES.
Autrefois, les relations politiques des États entre eux se limi-
taient aux questions de succession, d'alliance, de guerre, de
médiation, de partages territoriaux et de paix. Au xix'= siècle,
les affaires de ce genre n'ont pas disparu; elles ont même pris
une ampleur en rapport avec les forces des États modernes.
Il est inutile de rappeler ici les combinaisons qui ont donné lieu
à des systèmes politiques destinés à reconstruire au goût du jour
1. Les prescriptions en cette matière sont si minutieuses qu'il serait fort difficile
de les appliquer à la lettre. V. l'ordonnance d'octobre 1833 en 79 articles et les traités
de navigation.
RELATIONS POLITIOUES ET ADMINISTRATIVES. 89
l'ancien équilibre européen, devenu, par la grâce desgrands trans-
ports et d'un néologisme disgracieux, l'équilibre « mondial ».
Mais, à côté des problèmes épineux de la politique d'ambition,
sont venues se placer les difficultés non moins délicates de la po-
litique économique, et aussi certaines questions qui participent à
la fois des deux ordres d'idées. 11 est sorti de ces diverses préoc-
cupations une série assez considérable d'actes diplomatiques dont
le droit international s'est enrichi et quelquefois encombré. Il
n'en est pas moins certain que la politique générale, comme tous
les autres faits sociaux, a évolué sous l'action du grand ressort
des temps contemporains : les transports.
Parmi les actes de politique générale, il faut citer en premier
lieu les alliances, dont on parle beaucoup sans les connaître, car
leur texte est resté un secret de chancellerie. Pourtant, il est
évident que leur caractère est purement défensif. C'est que la
guerre constitue, de nos jours, un fléau gigantesque, dont on se
résout difficilement à courir les risques. On s'épuise à la pré-
parer, mais on l'évite avec soin, au moins dans les États bien
administrés.
Nous avons fait allusion déjà aux traités relatifs aux sphères
d'influence, véritables actes de partage anticipé i. 11 est permis
de rapprocher de ces actes les arrangements conclus par la
France en 1904 avec l'Espagne, la Grande-Bretagne et l'Italie,
relativement à leurs prétentions dans la iMéditerranée, c'est-à-dire
pour la compensation réciproque de leurs intérêts ou de leurs
vues au Maroc, en Egypte et dans la Tripohtaine. On sait quelles
difficultés ces accords ont fait surgir au Maroc, difficultés dont
la cause générale nous apparaîtra bientôt.
Mentionnons encore les traités de garantie, par lesquels certains
États s'engagent à assurer soit l'intégrité d'un territoire (traités :
de Londres, 7 mai 1832, relatif à la Grèce; de Stockholm,
21 novembre 1855, concernant la Suède et la Norvège, aujour-
d'hui sans valeur; de Paris, 30 mars 1856, relatif à la Turquie;
de Berlin, 13 juillet 1878, relatif aux Balkans), soit la neu-
1. V. en particulier : Grande-Bretagne, 21 mars 1899; Italie, 24 janvier 1900.
90 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX" SIÈCLE.
tralité d'un État (traités : du 20 novembre 1815, relatif à la
Suisse; de Londres, 15 novembre 1831 et 19 avril 1839, rela-
tifs à la Belgique; du 11 mai 1867, relatif au Luxembourg;
du 5 février 1885, concernant le bassin du Congo) i, soit le
service d'un emprunt (traités du 30 avril 1868 et du 6 fé-
vrier 1869, pour les emprunts de la Commission du Danube;
du 31 mars 1880 et du 18 mars 1885, pour l'emprunt égyptien ;
du 29 mars 1898, pour l'emprunt grec ; du 27 juin 1855, pour
la dette ottomane ; du 8 juin 1883, pour l'emprunt tunisien, etc.
Enfin, la grande politique, qui méprisait autrefois les questions
mercantiles, a dû suivre le mouvement irrésistible des sociétés
actuelles et faire entrer dans son programme des négociations
singulièrement terre à terre. Indépendamment des traités de
commerce devenus, au cours du xix® siècle, des actes de plus
en plus compliqués, de plus en plus épineux, il a fallu discuter
et régler, comme de grandes affaires, des questions d'entreprises
de chemins de fer, de ports, de quais, de fournitures, d'em-
prunts, et d'autres encore. Nous avons eu l'occasion de citer des
exemples de traités relatifs à des objets de cette catégorie.
Souvent aussi la discussion de ces affaires n'aboutit pas à
la signature d'un instrument diplomatique, mais à une me-
sure d'ordre intérieur : une concession ou une commande
par exemple. Il n'en est pas moins vrai que l'on tend à éta-
blir une sorte de règle de droit international prescrivant aux
États faibles une répartition plus ou moins équitable de leurs
concessions et de leurs commandes entre les grands États pro-
ducteurs.
IV. RELATIONS ADMINISTRATIVES.
Il est à peine besoin de dire que, parmi les rapports si
nombreux établis entre les États depuis un siècle, il en est beau-
coup qui font naître entre les États, même les plus éloignés les
I . V. aussi les actes relatifs à la neutralité des détroits ottomans, du canal de Suez
et du Danube maritime.
RELATIONS POLITIQUES ET AKMI.MSTKATIVES. 91
uns des autres, des relations administratives auxquelles on ne
songeait guère autrefois. Il en est ainsi notamment pour ce
qui concerne les chemins de fer, la poste, le télégraphe, les
communications d'actes, l'extradition, les rapports de voisinage,
etc. On va quelquefois très loin dans cette voie. Ainsi, par une
convention du 12 mars 189V, la Russie et la Koumanie ont au-
torisé les tribunaux de leurs districts limitrophes à communi-
quer directement, sans employer l'intermédiaire de la diplo-
matie, autrefois strictement ol)ligatoire, et cela pour tout ce (jui
concerne Tinstruction des affaires de justice.
Aux matières que nous venons d'énumérer, et qui appar-
tiennent principalement aux rapports de voisinage, il faut
ajouter quelques dispositions dune application plus générale.
Nous trouvons, par exemple, les accords suivants :
Le lî octobre 1901 . l'Espagne et le iMexique se sont entendus
pour simplifier les formalités de légalisation des actes publics
et privés.
L'extension et l'activité grandissantes des transports ont rendu
le péril de certaines maladies de plus en plus grand, de plus
en plus redoutable. Ainsi, le choléra, la peste et la fièvre
jaune sont devenus des épouvantails contre lesquels on a formé
des unions'. La première a été conclue à Dresde le 10 avril
1893 ; elle a pour but à' empêcher la propagation du choléra,
en imposant aux navires, aux voyageurs et aux objets suspects
des visites, des quarantaines, des désinfections, une surveil-
lance, selon certaines règles uniformes. Font partie de cette
union tous les grands pays maritimes, sauf les États-Unis, et
quelques États secondaires.
Toutefois on doit remarquer l'absence des pays les plus dan-
gereux, comme la Turquie, la Perse. l'Inde.
1. Une longue gestation a précédé la naissance de ces Unions. Une série de confé-
rences ont eu Heu en effet en 1851, 1859, 1865, 1871, 1874, 1876, 1881, 1885, 1892,
1893, 1894, 1897, 1898 et 1903. Plusieurs conventions successives ont été sijinées
puis aliandonnées. On redoutait, pour les transports, la gêne qui résulte des mesures
administratives de précaution. Mais le péril est devenu tel qu'il a fallu accepter une
réglementation sanitaire internationale. Toutefois, les résistances ne sont pas entière-
ment tombées, tant il est dillîcile de faire obstacle au torrent des transports.
92 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX'= SIÈCLE.
De même, une union a été conclue contre la peste, à Venise,
le 19 mars 1897. Elle est organisée sur le même plan, et com-
prend un plus grand nombre d'États que la précédente'.
Une convention sanitaire internationale, signée à Paris le
3 avril 1898, complète en quelque sorte les deux précédentes,
en prescrivant des règles générales de précaution à prendre
dans la mer Rouge, le Golfe Persique, différents ports de l'Ara-
bie et de l'Extrême-Orient. Mais dans les années suivantes, des
recherches scientifiques attentives ont profondément modifié
les idées sur le mode de propagation des épidémies orientales.
Aussi, dans une conférence tenue à Paris en 1903, on a pu
dresser un nouvel acte, celui du 3 décembre 1903 qui forme en
180 articles le code international de la prophylaxie opposée
aux trois fléaux précités. De plus, cet acte prévoit la création
d'un bureau sanitaire international placé à Paris, et ayant pour
mission de centraliser rapidement tous les renseignements et
tous les avis utiles pour prévenir l'invasion des épidémies. Ce
bureau pourrait, en outre, fournir d'utiles données sur les au-
tres grandes maladies qui rongent l'humanité, comme la tu-
berculose, la variole, le typhus, la lèpre, etc. Ont signé vingt
États, les mêmes que ceux de 1897.
Il faut citer, en outre, la convention sanitaire du 20 janvier
1892, relative au transit dans le canal de Suez, et l'entente éta-
blie entre les agents diplomatiques et consulaires accrédités à
Tanger, pour y organiser un conseil sanitaire et une commission
d'hygiène. Un règlement avait été élaboré dès le 28 avril 1840,
dans le but de préserver la santé publique sur tout le littoral
du Maroc.
En 1846 et en 1857 à Francfort, en 18i7 à Bruxelles, trois
congrès se sont réunis pour étudier et comparer les législations
en matière pénale et pénitentiaire. En 1872, sur l'initiative des
États-Unis, un quatrième congrès se réunit à Londres sous les
auspices du gouvernement britannique. Ce congrès nomma une
1. Allemagne, Australie, Autriche-Hongrie, Belgique, Espagne, France, Grande-
Bretagne, Jlong-Kong, Italie, Luxembourg, Monténégro, Pays-Bas, Roumanie, Rus-
sie, Suède, Suisse.
RELATIONS POLITIQIES ET ADMINISTRATIVES. 93
commission chargée de préparer une nouvelle réunion. La com-
mission tint ses séances à Bruxelles, en 1873 et en 1874, sous
la présidence da délégué des États-Unis ; ses travaux fixèrent
assez l'attention pour que le gouvernement suédois s'offrit à
convoquera titre officiel un nouveau congrès, lequel s'ouvrit à
Stockholm en 1877. Vingt-trois États s'y firent représenter. Ce
congrès discuta un projet de règlement préparé par iMM. de
Holtzendorf et Guillaume, et le gouvernement suédois se chargea
de le communiquer aux États. En 1880, la commission se réunit
à Paris pour prendre acte des adhésions reçues, et dès lors une
sorte d'union fut créée, dans le but d'étudier en commun les
moyens de prévention et de répression des crimes et de relève-
ment moral des condamnés ou prévenus. Elle a pour organe
une Commission pénitentiaire internationale permanente, qui a
son siège à Berne ; cette commission réunit et publie des docu-
ments, des rapports, et prépare les congrès qui ont lieu tous les
cinq ans (Rome, 1885; Pétersbourg, 1890; Paris, 1895; Bruxel-
les 1900; Budapest, 1905). La commission publie un Bulletin qui
est distribué aux États, bibliothèques, sociétés, etc. Les frais sont
couverts par les contributions des États adhérents, qui payent à
raison de 25 francs au moins et de 50 francs au plus par niilHon
d'habitants. Les membres de cette Union sont actuellement au
nombre de quatorze, savoir : Bade, Bavière, Belgique, Danemark,
États-Unis, France, Grande-Bretagne, Grèce, Hongrie, Italie, Nor-
vège, Pays-Bas, Russie, Suisse. En 1895, la Grande-Bretagne a
fait une tentative pour provoquer une entente internationale sur
une question connexe, il s'agissait d'empêcher l'exportation des
articles fabriqués dans les prisons par la main-d'œuvre pénale.
Cette question, qui se pose aussi dans le régime intérieur, ne
manque pas de gravité à cause de la concurrence dangereuse
faite au travail libre par les ateliers des prisons. Cependant elle
est demeurée sans solution.
Nous avons maintenant à signaler quelques accords adminis-
tratifs qui ont principalement pour but de favoriser le dévelop-
pement des cultures intellectuelles. En voici le résumé :
Le 6 juillet 190i, l'Espagne et le Salvador ont conclu une
94 LE DROIT INTERNATIONAL AL' XX* SIÈCLE.
convention pour la reconnaissance mutuelle de la validité
des titres académiques et des inscriptions universitaires.
h' Association géodésique internationale, qui a reçu sa forme
définitive par la convention géodésique signée à Berlin en oc-
tobre 1895, a pour but la mensuration exacte de la surface du
globe. Les États membres de cette Union sont les suivants : Al-
lemagne, Autriche, Belgique, Danemark, Espagne, États-Unis,
France, Grande-Bretagne, Grèce, Italie, Japon, Mexique, Nor-
vège, Pays-Bas, Portugal, Roumanie, Russie, Serbie, Suède,
Suisse. Il existe à Potsdam, près Berlin, un bureau central de
l'Union, placé sous la direction de l'Institut géodésique de Prusse.
Nous citons seulement : le protocole du 5 septembre 1862,
relatif à la reconstruction en commun, par les puissances chré-
tienn(?s, de la coupole du Saint-Sépulcre à, Jérusalem; une con-
vention signée à Paris le 16 août 1867, par un groupe de per-
sonnages princiers, pour faciliter entre les musées de tous les
pays l'échange de reproductions d'œuvres d'art, ainsi que d'oeu-
vres scientifiques et littéraires. La même idée se retrouve dans
la convention franco-belge du 3 août 1891 et dans la convention
par laquelle un certain nombre de pays se sont mis d'accord, à
Bruxelles, le 15 mars 1886, pour assurer entre eux V échange des
docutnents officiels et des publications scientifiques que les gou-
vernements peuvent publier ou avoir à leur disposition. Ces
publications sont réparties d'office, par chacun des États signa-
taires, entre tous les autres, dans le but de faciliter les recher-
ches de législation comparée et la vulgarisation des faits et dé-
couvertes scientifiques. Cette convention est appliquée par :
Belgique, Brésil, Espagne, États-Unis, Italie, Portugal, Serbie,
Suisse.
Enfin la France a conclu avec la Grèce, le 23 février 1887, une
convention qui l'autorisait à faire à ses frais des fouilles archéo-
logiques sur l'emplacement de Delphes, et à prendre des mou-
lages des objets découverts.
Tel est, à peu de chose près, le détail si varié des dispositions
relatives aux relations internationales ayant un caractère sur-
tout administratif.
VI
LITIGES INTERNATIONAUX
Solutions pacifiques : négociation, médiation, arbitrage. — Solutions violen-
tes : représailles, embargo, blocus, saisie. — La guerre, sou caractère et ses
causes sociales, ses règles; conditions des personnes et des biens. — Trait('S
de pai.x.
Les conflits qui s'élèvent entre gouvernements différents sont
dus à des causes variables par leur nature comme parleur im-
portance. Ceux qui proviennent de faits accidentels peuvent être
réglés aisément, pourvu que des complications engendrées par
des causes plus générales ne viennent pas les aggraver. Cer-
taines difficultés, sans être sérieuses par elles-mêmes, sont
d'une solution longue et pénible, parce que l'une des parties se
trouve dans une situation ou dans un état d'esprit qui rendent la
discussion malaisée. Enfin, lorsque l'intérêt général ou l'orgueil
national d'un peuple sont en jeu, l'entente amiable devient à
peu près impossible, et comme il n'existe aucune autorité su-
prême munie des pouvoirs nécessaires pour trancher le diffé-
rend, c'est la force qui intervient avec toutes ses conséquences.
[. SOLUTIONS PACIFIQUES.
Négociation. Arbitrage. — Les menus litiges ne comptaient
guère avant le xix" siècle. Les frontières restent en général
assez mal précisées. Les relations n'étaient pas très actives. On
96 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX^ SIÈCLE.
se souciait médiocrement des intérêts particuliers isolés, et on
en faisait volontiers bon marché. Dans ces conditions, chacun se
tirait comme il pouvait des mauvais pas où il était engagé, su-
bissant des avanies et des injustices dont il était à peu près im-
possible d'obtenir le redressement.
A notre époque de relations incessantes et bien que le souci
de la justice et le respect de l'étrang-er aient réalisé de grands
progrès, les conflits d'intérêts, portant sur de petites questions,
sont forcément nombreux, La plupart sont résolus par la simple
négociation. Lorsque les intérêts, engagés prennent un caractère
général, ce qui permet de craindre une aggravation du débat,
l'intervention opportune d'une tierce puissance ou de plusieurs,
peut faciliter le débat, éviter les froissements, et procurer la
conclusion d'un accord qui se réalise avec la collaboration active
de l'État intervenant. Celui-ci est alors un médiateur i. Si la mé-
diation ne réussit pas toujours à prévenir la guerre, elle est
parvenue quelquefois à l'arrêter et en adoucir les etfets : telle
l'intervention amicale de la France entre les États-Unis et l'Es-
pagne en 1898. Parfois aussi la médiation prend la forme d'une
contrainte ; elle agit pour obliger l'un des belligérants à s'ar-
rêter dans sa marche victorieuse et à ménager le vaincu. L'un
des exemples les plus justifiés de ce type de médiation nous est
fourni par le traité de 1878, imposé par les grandes puissances
à la Russie dans sa lutte contre la Turquie -.
La médiation présente parfois l'inconvénient de constituer de
la part du médiateur un véritable acte d'ingérence politique qui,
au lieu de maintenir ou de ramener la paix, peut entraîner de
nouvelles complications et élargir le conflit. C'est pourquoi on a
cherché à lui donner une forme à la fois permanente et plus ju-
ridique en lui assignant certaines règles spéciales. Tel est le but
poursuivi par l'art. 2 de la Convention de La Haye, du 29 juillet
1899, qui oblige les États, membres de l'Union formée par cette
1. Une simple entremise officieuse prend le nom de « bons offices ». Parfois, l'en-
tremise des tiers s'élargit et revêt la forme d'une conférence, comme celle d'Algésiras
de 1906.
2. V. aussi le traité de Conslantinople du 6-18 septembre 1897, intervenu pour ré-
tablir la paix entre la Turquie et la Grèce.
LITIGES INTERNATIONAUX. 97
Convention, à recourir, avant d'entrer en lutte, aux bons offices,
ou à la médiation diine ou do plusieurs puissances amies.
Mais si cet appareil majestueux convient aux questions soule-
vées par des combinaisons politiques ou des intérêts nationaux,
il est beaucoup de cas qui roulent sur de simples circonstances de
fait, et qui peuvent être résolues d'une manière tout à fait tech-
nique. On a recours alors à l'arbitra g-e d'un chef d'État, d'une
commission internationale, d'une haute cour de justice, ou même
d'un jurisconsulte réputé.
L'arbitrage international est un moyen qui permet de résoudre,
d'une manière à la fois équitable et honorable pour les parties,
des conflits très variés, portant parfois sur des questions impor-
tantes. Il se distingue par trois caractères très nets : ril est vo-
lontairement appliqué par les parties ; 2" le litige est déterminé
et l'arbitre est désigné d'accord par les parties au moyen d'une
convention ; 3° l'arbitre doit limiter sa décision aux points qui lui
sont soumis. Il va sans dire que cette solution est, en principe,
obligatoire pour les États cpji l'ont sollicitée: toutefois, ici encore,
le défaut d'une autorité supérieure laisse aux parties la possibi-
lité de se refuser à l'exécution de leurs engagements. Mais il
faut se hâter de dire que les exemples d'une telle mauvaise foi
sont excessivement rares.
Avant le xix'' siècle, les cas d'arbitrage étaient très peu fré-
quents. On laissait dormir indéfiniment les affaires minimes,
on tranchait les autres par l'épée. Mais, depuis un siècle, les oc-
casions de froissement, de rivalité, de concurrence, sont deve-
nues si nombreuses, et touchent en outre à tant d'intérêts parti-
culiers, que si, d'une part, on ne pouvait continuer à les négli-
ger de parti pris; il devenait impossiljle aussi d'entrer en cam-
pagne à chaque instant. En d'autres termes, les litiges devenant
à la fois nombreux et urgents, le besoin d'un bon moyen paci-
fique de les régler se fit impérieusement sentir, et les arbitrages
internationaux se multiplièrent sur les sujets les plus divers.
Parmi les plus marquants, nous citerons : la sentence rendue par
une cour spéciale réunie à Genève pour juger un différend sus-
cité entre les États-Unis et la Grande-Bretagne, au sujet des
7
î)8 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX® SIÈCLE.
prises faites par le croiseur Alabama, pendant la guerre de Sé-
cession; la décision du Conseil fédéral suisse, rendue le V dé-
cembre 1900, et attribuant au Brésil de vastes territoires contes-
tés entre ce pays et la France par suite de l'obscurité du traité
franco-portugais de 1715 au sujet de la Guyane. Il en a été rendu
beaucoup d'autres, dont plusieurs ont amené le résultat infini-
ment heureux d'éviter des guerres imminentes entre de grands
peuples. Ce n'est pas là un mince avantage ^
L'évidente utilité de ce procédé a conduit les États à en faire
eu quelque sorte une règle fixe du droit international. On a
commencé par introduire dans des traités généraux, spéciale-
ment dans des traités de commerce, une disposition en vertu de
laquelle l'arbitrage devient une formalité convenue d'avance
entre les cocontractants, pour le cas oiî un différend viendrait à
surgir (Equateur, 12 mai 1888; Acte général de Berlin du 26 fé-
vrier 1885, art. 12, etc.). Partant de là, on est arrivé à la concep-
tion d'un accord spécial qui établit également l'obligation de
recourir à l'arbitrage pour trancher tout litige présentant le ca-
ractère d'une difficulté juridique, ou pour interpréter au besoin
les traités existants (Grande-Bretagne, 14 octobre 1903, etc.). En
même temps, l'idée prenait une forme plus concrète encore, par
la création d'une union comprenant tous les grands États et un
bon nombre de petits, ainsi que d'une cour permanente d'arbi-
trage dont le siège est à La Haye (Acte final du 29 juillet 1899 et
Convention du même jour).
On ne doit pas se faire illusion sur l'efficacité de l'arbitrage. Il
ne saurait constituer actuellement un moyen définitif et général
de prévenir les conflits armés ; nous verrons fout à l'heure pour-
^[uoi. Mais, dans l'état actuel des choses, et en présence des néces-
sités qui résultent de la pénétration mutuelle des peuples, l'arbi-
trage constitue un procédé très pratique pour arranger un grand
nombre de difficultés internationales, lorsqu'il ne s'y mêle pas
des desseins cachés ou des passions maladroites. Il en sera ainsi
surtout si l'on a soin de confier les arbitrages à des coinmis-
1. Est-il besoin de rappeler l'incident des pécheurs de HuU entre l'Angleterre et
la Russie, réglo par une commission d'arbitrage siégeant à Paris?
LITIGES INTERNATIONAUX. 99
sions techniques internationales, chez lesquelles hi compétence
et l'impartialité se rencontrent au degré le plus éminent.
Mesures de rigueur. — L'arbitrage, ainsi compris et pratiqué,
rendra de plus en plus rare l'application des mesures de rigueur
auxquelles on avait souvent recours autrefois, surtout dans les
relations entre les grandes puissances et les petits Ktats. Ces
mesures sont :
Les représailles, dispositions prises à l'encontre des nationaux
d'un autre État, pour répondre à des actes du même genre ;
L'embargo, ou saisie provisoire de marchandises, de navires
ou autres moyens de transport, appartenant aux ressortissants
d'un gouvernement étranger atin de peser sur les décisions de
celui-ci ' ; on a prévu ce cas dans plusieurs traités pour le préve-
nir ou en adoucir les effets i Equateur, 12 mai 1888, art. 8, 3") ;
Le blocus dit pacifique, par lequel on ferme au commerce un
ou plusieurs ports d'un autre État, toujours dans le but de l'ame-
ner à composition. On pourrait citer un grand nombre d'exem-
ples de cette manière de faire, employée par la France, notam-
ment contre FArgentine en 1832, contre le Mexique en 1863, etc, ;
à diverses reprises aussi, plusieurs États se sont entendus pour
pratiquer le blocus pacifique dans un intérêt commun, tels que
celui de la Grèce, en 1886 ; celui de la Crète, de mars 1897 à
décembre 1898: celui du Venezuela en 190^, lequel a d'ailleurs
abouti à un arbitrage .
Enfin, la saisie temporaire, soit d'nn territoire, soit d'un ou
plusieurs bureaux de douane, toujours dans les mêmes vues ;
les exemples de ce genre de saisie sont également assez nom-
breux.
De pareils procédés, à la fois violents et arbitraires, ne sont
possibles, sans entraîner la guerre, que lorsqu'un État faible
refuse à une grande puissance le redressement de torts sérieux,
prouvés, et que nul moyen régulier ne subsiste pour obtenir
1. L'embargo a été employé aussi comme moyen de se procurer, en cas d'urgence,
et sans motif d'iiostilité à l'égard des individus saisis, des denrées, des navires, etc.
Plusieurs traités stipulent qu'en pareil cas, les intéressés recevront une équitable
indemnité.
100 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX® SIÈCLE.
justice, par exemple quand les tribunaux du pays ne méritent
aucune confiance ou quand le gouvernement décline toute
proposition d'arbitrage. Encore une fois, il serait aisé aujour-
d'hui d'éviter ces procédés barbares, grâce aux progrès du
droit international, si toutes les nations se trouvaient dans un
état social qui leur permît d'appliquer, toujours dans un esprit
de loyauté et de saine modération, les principes et les règles
déjà établis et qui se développeront dans l'avenir. Malheureu-
sement il n'en est point ainsi. Mais ceci touche à un autre sujet
et demande quelques explications préalables.
II. LA GUERRE.
Caractère et causes sociales. — Il y a une cinquantaine
d'années, bien des gens s'imaginaient que le régime re-
présentatif, le libre échange et la liberté de la presse ne
manqueraient pas d'amener, à bref délai, le désarmement
général et la paix universelle. Leurs déceptions ont été répé-
tées et cruelles, car peu de siècles furent plus guerriers que
le xix*". Cependant, malgré les formidables armements que
tous les États entretenaient à l'envi, de généreux esprits ont
salué l'aurore du xx'' siècle avec les mêmes illusions. Les ter-
ribles batailles de la guerre d'Extrême-Orient les ont affligés
sans les décourager. Ils pensent que ce conflit lointain s'ex-
plique par des circonstances que l'Occident ne connaît plus.
Ils tiennent à croire que trente-cinq ans de paix, pendant
lesquels tant de liens se sont noués entre les peuples d'Europe,
rendent improbable la réapparition de la guerre sur no tre
continent. Cet espoir serait légitime si des causes sociales pro-
fondes et persistantes ne maintenaient parmi nous de graves
risques de guerre. Il est utile de préciser ici le fait en quelques
lignes.
La guerre extérieure peut résulter de deux causes essentielles,
qui d'ailleurs se cumulent souvent. En premier lieu, vient l'idée
d'une annexion territoriale; en second lieu, se placent les vues
LITIGES INTERNATIONAUX. 101
de suprématie politique, c'est-à-dire ranibition de conduire le
monde en lui imposant les directions et les combinaisons d'un
gouvernement capable de l'emporter sur tous les autres par
la force des armes. Or, d'où sortent les visées de conquête ou
d'hégémonie politique? De deux tendances bien distinctes. La pre-
mière peut être dictée à une race par un urgent besoin d'expan-
sion; c'est ce motif qui explique lacharnement mis par l'Angle-
terre à disputer à la France, au xviif siècle, les territoires
de colonisation de l'Amérique du Nord ou les débouchés com-
merciaux de l'Iode. La politique dictée par cette nécessité peut
se montrer, à un moment donné, brutale, violente, abusive ou
même déloyale, cela dépend du mérite des hommes qui la con-
duisent. Elle est inspirée du moins par un motif impérieux et, si
l'historien le déplore, il est en état de lui assigner une cause
précise et utile en soi. Les peuples, dont l'éducation est do-
minée par la tendance particulariste, c'est-à-dire par un sen-
timent précis de l'autonomie et de l'initiative individuelles,
pratiquent d'ordinaire cette politique utilitaire. Les erreurs et
les fautes que peuvent commettre leurs hommes d'Etat, n'en
changent pas le courant général. Qu'on étudie de près l'histoire
déjà longue de la politique anglaise, ou les premiers traits de
l'action extérieure des États-Unis, si fortement caractérisée dès
son début, et on reconnaîtra combien la tendance de ces peu-
ples est nettement orientée. Pour eux, la guerre et la conquête
ne sont que des moyens ultimes employés soit à titre de pro-
cédés de pénétration économique, soit pour consacrer une co-
lonisation déjà poussée très loin par l'action privée, soit enfîa
pour réserver l'avenir, comme cela s'est produit en Afrique
par exemple. Voilà pour le premier type. Il n'est dangereux
pour la paix que si on le menace directement dans ses intérêts
vitaux — tel un blocus économique — ou si on prétend l'arrêter
dans sa marche colonisatrice.
Le second type est bien différent. Pénétré et dominé par
l'esprit communautaire, il laisse tous les pouvoirs se centraliser
aux mains d'une bureaucratie compliquée et absorbante dont
la poUtique est la principale raison d'être et dont la tendance
102 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX^ SIECLE.
est d'agrandir sans cesse le domaine de son autorité, de ses
attributions, de ses avantages. Lorsqu'une telle bureaucratie
est dirigée soit par un souverain de génie, soit par des chefs
actifs et ambitieux, sa politique extérieure devient fatalement
aggressive et dominatrice. C'est alors que l'on voit s'élever,
aux dépens de la paix du monde, ces grandes nations mili-
taires qui, pendant un certain nombre d'années, imposent à
tout un continent le lourd fardeau de leur hégémonie. La
France, après l'Espagne, a eu le malheur de passer par cette
redoutable épreuve et de monter à ce pinacle vertigineux;
comme sa voisine, elle en est retombée après les plus dures
épreuves ^ Elle a pu cependant se ressaisir, éviter une ruine
complète, et conserver une place honorable au rang des grands
États. Mais elle se débat péniblement contre les effets débilitants
et anarchiques de l'esprit communautaire. Il fut restauré chez
elle par l'ancienne monarchie; actuellement il est prôné et cultivé
parle socialisme qui croit progresser en rétablissant les métho-
des gouvernementales de la décadence romaine etde Louis XIV.
Plusieurs peuples ont tenté de s'élever à ce rang de grande
nation mihtaire, laissé vacant parla France en 1815. La Russie
d'abord, qui semblait prédestinée par son étendue et le chiffre
de sa population. Mais ce colosse a des pieds d'argile; la classe
aristocratique et bureaucratique qui le conduit, manque de
capacité et d'union, la nation est pauvre. C'est pour([uoi la
Russie n'a pu monter au degré de puissance politique qu'elle
ambitionnait; mais les eflbrts qu'elle a faits pour y parvenir
n'en ont pas moins troublé la paix à bien des reprises depuis
cent ans. L'Autriche, ensuite, qui voulait reprendre la situation
prépondérante occupée par elle pendant une courte période.
Elle a dû s'incliner très bas devant un rival qui, la serrant
de près depuis le commencement du xviif siècle, a réussi
linalement à éclipser tous ses rivaux. Maîtresse de l'Allemagne,
pourvue d'une forte bureaucratie et d'une armée immense
qu'elle renforce sans cesse, munic^ d'un trésoi- de guerre, la
1. On trouvera un admirable tableau de celte évolution sociale dans le livre de
11. (le Tourville, llisloire /le la formniinn paiiicxlarislc, Firmin-Didot et C*.
LITIGES INTERNATIONAUX. 103
Prusse joue aujourd'hui, au premier plan de la scène du monde,
le rôle de la grande nation guerrière. Sa tendance est de faire
dominer partout non seulement ses intérêts légitimes, mais en-
core son influence politique, ce qui ne peut manquer de pro-
voquer des résistances et peut-être; des conflits.
On voit, parce bref exposé, que des causes sociales profondes
agiront longtemps encore pour maintenir dans le monde l'in-
sécurité, les risques de guerre. Il faut en prendre son parti,
éviter de se bercer d'illusions, faire de son mieux pour écarter
ou atténuer les causes de conflit, mais surtout conserver des
amis sûrs, retenus par de solides liens d'intérêts, et se tenir
prêt à tout événement. Espérons, sans trop y compter, que les
nations d'Europe seront assez sages pour brider les tendances
de cour et les ambitions de caserne, et pour obliger leurs gou-
vernements à alléger le poids formidable de leurs arme-
ments i.
III. REGLES DE GUERRE.
Notions générales. — La guerre est en soi un acte de vio-
lence et de barbarie. Il semble donc, au premier abord,
qu'elle doit échapper à, toute réglementation. Cependant, de
tout temps on a senti la nécessité d'accepter au moins quelques
principes susceptibles de tempérer la sauvagerie inhérente à
l'état de guerre. Au fur et à mesure que le droit des gens
s'est précisé sous l'influence des causes que nous avons dites,
ces principes se sont multipliés et consolidés. Il en est sorti
une série de dispositions coutumières, légales ou convention-
nelles, (|ue Ton décore du nom trop ambitieux de « Lois de la
1. Parmi les stipulations conventionnelles les plus récentes qui aient été conclues
dans ce sens, il faut citer l'intéressant traité, signé le 9 janvier 1903 entre l'Argen-
tine et le Chili, pour établir un état d'équilibre entre leurs forces navales. Cet ac-
cord prescrit réciproquement la suspension des constructions neuves, la vente de plu-
sieurs navires sur chantier et le désarmement de certains autres. C'est un exemple
qui sera suivi par d'autres Etats, le jour où l'on aura reconnu la vanité et le danger
des vues de suprématie politique.
104 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX^ SIÈCLE.
guerre. » Nous sommes bien loin encore d'un corpus jims tant
soit peu complet. Néanmoins, sans pouvoir affaiblir d'une ma-
nière très considérable les maux de la guerre, le droit interna-
tional n'en a pas moins une influence modératrice indiscutable.
Du reste, il faut bien dire que la condition sociale des belli-
gérants exerce une action capitale sur leur manière de voir et
d'appliquer des règles de guerre. C'est ainsi que les États-Unis,
dans leurs instructions pour les armées en campagne et pour
la marine, et dans leur pratique, se montrent généralement
partisans des doctrines les plus libérales. L'Allemagne, au con-
traire, témoigne d'un esprit restrictif très marqué: on peut s'en
assurer en parcourant une publication officielle récente du
grand État-major allemand sur les droits des belligérants dans
la guerre continentale. On y voit, en première ligne, cette
maxime monstrueuse que le but de la guerre est d'anéantir
toutes les ressources de l'adversaire, morales aussi bien que
matérielles. C'est dire que chaque belligérant doit se donner
pour tâche l'anéantissement, ou tout au moins la dégradation
aussi complète que possible de son adversaire. Cette doctrine
est la négation pure et simple de l'esprit de progrès et de fra-
ternité humaine. Et ce fait est bien d'accord avec ce que nous
avons dit plus haut.
Nous énumérerons brièvement ce qui touche à la réglementa-
tion proprement dite de la guerre.
Déclarations de guerre. — En France, la guerre ne peut être
déclarée sans l'assentiment préalable des deux Chambres (art. 9
de la loi du IG juillet 1875). Doit-on transmettre à l'adver-
saire une déclaration formelle de guerre, avant toute attaque?
Les théoriciens sont pour l'affirmative, mais la pratique est
plutôt contraire. Toutefois, il n'y a pas là de règle absolue.
Armes et ■projectiles. — On s'efforce depuis longtemps de pré-
venir l'emploi des armes et des projectiles par trop meurtriers
ou trop barbares. Voir dans ce sens la déclaration de Saint-Pé-
tersbourg du 11 décembre 18C8 et les déclarations de La Haye
du 29 juillet 1899.
Trahison. Espionnage, — Les faits de trahison, par exemple
LITIGES INTERNATIONAL. V. 105
remploi d'uniformes ennemis ou du drapeau blanc pour tromper
ou attirer l'adversaire, sont unanimement réprouvés. Toutefois,
il ne se passe point de guerre sans que les belligérants ne pré-
tendent avoir à se plaindre de faits de cette nature. Quant à
l'espionnage, tout État militaire fait de grands efTorts à la fois
pour l'utiliser et pour s'en défendre iCode pénal, art. 76 à
82; codes de justice militaire et maritime de 1857 et de 1858,
art. 205 à 207 et art. 203 et 26i; loi sur l'espionnage du
18 avril 1880; sur l'emploi de la trahison et de l'espionnage,
voir règlement de service de l'infanterie en campagne de
1885, art. 216 et 217 .
Sièges et bombardements. — On admet en théorie (|ue, dans
le cours de ces opérations, l'assaillant doit éviter, comme en
rase campagne, les violences inutiles. Ici encore la pratique ne
s'accorde guère avec la théorie, s'il faut en croire les récrimi-
nations réciproques des belligérants.
Guerre maritime. — Les conditions spéciales de la guerre
sur mer ont entraîné l'adoption de règles particulières, dont
quelques-unes sont d'une haute importance, car elles ont pour
but de sauvegarder la liberté des transports maritimes. Nous
nous bornons à les citer. Pour la défense des cotes, on a soin
déréglementer, en temps de guerre, la circulation des navires
dans les eaux territoriales (décrets du 12 juin 1896 et du
17 mars 1902). Pour assurer le recrutement de l'armée de mer,
la France a, depuis le xvii'' siècle, un régime spécial, ac-
tuellement basé sur la loi du 3 brumaire an IV, relative à l'in-
scription maritime. Cette même loi, dans son article 37, consacre
le droit de prise, c'est-à-dire la saisie définitive des navires en-
nemis, quels qu'ils soient '. Autrefois, les gouvernements auto-
risaient des entrepreneurs particuliers, appelés corsaires, à pour-
chasser les vaisseaux de l'adversaire. Presque tous les États
maritimes ~ ont renoncé à cette pratique, en signant la décla-
ration de Paris du 16 avril 1856. D'après cet acte, les navires
1. Certaines conventions ont excepté les paquebots- poste (Grande-Bretagne, 14 juin
1833, art. !3 .
2. A l'exception de l'Espagne, des États-Unis et du Mexique.
106 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX® SIÈCLE.
de l'État sont seuls autorisés à faire des prises; encore admet-on
les principes suivants : la marchandise neutre reste libre même
sous pavillon ennemi, la marchandise ennemie est insaisissable
sous pavillon neutre. Toutefois ces principes ne s'appliquent
pas à la contrebande de guerre? Mais que doit-on considérer
comme contrebande de guerre. La question reste ouverte,
malgré de longues controverses et de nombreux essais tentés
pour la solutionner. La pratique est flottante et se détermine
d'après les circonstances. Pour la France, on peut voir notam-
ment l'ordonnance d'août 1681, art. il, et une déclaration faite
en septembre 1884 par le Président du Conseil, ainsi qu'une
notification du 24 janvier 1885 relatives à la guerre de Chine.
La légitimité des prises est appréciée par des tribunaux spé-
ciaux (décret du 27 octobre 1870). On a essayé vainement de
réglementer la condition des câbles sous-marins en temps de
guerre (convention en 1864, mais non ratifiée). Le blocus des
ports et des côtes est un des principaux moyens d'action de la
guerre maritime. On admet aujourd'hui qu'il faut le notifier
(voir notification du 18 juin 1892, relative au Dahomey) et qu'il
doit être effectif.
Condition des pei\sonnes en temps de guerre. — Il va sans
dire que l'état de guerre influe sur la condition des personnes
et la modifie profondément. En ce qui concerne les nationaux,
ils ont des devoirs précis à remplir : d'abord, accomplir le ser-
vice militaire, ensuite ne rien faire qui puisse compromettre le
gouvernement ou l'État en lui attirant l'hostilité d'une puis-
sance étrangère, ou nuire à ses intérêts au profit d'un adver-
saire (Code pénal, art. 75, 84, 85 et 92; codes de justice mili-
taire, art. 226, et de justice maritime, art. 305 à 308). Quant
aux personnes ennemies, il faut distinguer trois catégories :
1° Les combattants qui doivent porter un uniforme et observer
les lois de la guerre ; certains pays refusent ce caractère aux
troupes franches, ou recrutées parmi les populations coloniales,
que l'on taxe de barbarie. A ce point de vue, il est permis de
dire qu'en temps de guerre, la barbarie se réveille dans tous
les camps, même dans ceux où l'on fait valoir les plus grandes
LITIGES INTERNATIONAUX. 107
prétentions à la culture intellectuelle; — 2° Les prisonniers, les
malades et les blessés. Tout combattant qui se soumet à l'au-
torité de son adversaire doit être respecté, entretenu et soigné
d'une manière convenable, pourvu qu'il se conforme aux lois
et règlements (code de justice militaire, art. 56; règlement du
21 mars 1893'). 11 en est de même pour les malades et bles-
sés : le code de justice militaire, art. 24.9, punit de réclusion
celui qui dépouille un blessé, et de mort celui qui le mal-
traite. D'autre part, la convention de Genève du 22 août ISGi
neutralise le matériel et le personnel des hôpitaux et ambu-
lances, lesquels doivent, en échange, leur abri et leurs soins à
tous les partis. Cela re\dent à dire que l'homme abattu par la
maladie ou par le combat cesse d'être un ennemi tant qu'il
se trouve hors d'état de porter les armes. L'acte de 1864- a été
étendu à la euerre maritime par les conventions de La Haye
des 29 juillet 1899 et 21 décembre 190i. Il a été revisé et com-
plété par une conférence réunie à Genève, où étaient représentés
36 États. Elle a adopté un nouvel acte en 33 articles qui porte
la date du 6 juillet 1906 ; — 3 " Les personnes privées. En prin-
cipe, le simple particulier qui ne prend aucune part à la lutte,
devrait être laissé absolument en dehors du conflit. Cette ma-
nière de faire est prévue dans certains traités (Equateur, 12 mai
1888, art. lOi. Mais bien souvent on expulse en masse du terri-
toire les ressortissants de l'État ennemi (arrêté du 28 août 1870).
En territoire occupé, on emploie encore la pratique atroce qui
consiste soit à forcer des habitants paisibles à guider les troupes
ennemies, soit à les saisir comme otages (règlement sur le ser-
vice en campagne, art. 217 et 189).
En somme, c'est surtout au point de vue des non combat-
tants que le droit international a fait le moins de progrès.
Nous le constaterons mieux encore en résumant ce qui con-
cerne la condition des biens.
CoJidition des biens en temps de guerre. — Les propriétés
publiques sont entièrement livrées à Tusage de l'ennemi, qui
1. V. aussi la loi du 3 mai 1902 sur l'entrée en franchise des dons et secours desti-
nés aux prisonniers.
108 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX'= SIÈCLE.
confisque ou utilise tout ce qu'il peut saisir, et cela souvent
avec une violence abusive. Il y a cependant une tendance à
éviter la destruction systématique et le pillage organisé, mais
on est encore bien loin de l'idéal à ce point de vue^
Quant aux propriétés privées, elles doivent être respectées
en principe (code de justice militaire, art. 250, qui punit de
mort le pillage). Mais, si le particulier est protégé contre le vol
proprement dit, il est atteint directement et durement par les
taxes établies sous le nom de contributions de guerre et de ré-
quisitions militaires (loi du 3 juillet 1877 et décret du 2 août
suivant) ainsi que par le logement des troupes. En outre, les
propriétés privées sont souvent détruites ou endommagées par
les faits de guerre. On a essayé parfois d'atténuer ces risques,
par des stipulations conventionnelles (Mexique, 27 novembre
1886). Mais il n'existe rien de pareil entre les principaux Etats
militaires, en sorte que, en cas de grands conflits européens,
on assistera vraisemblablement à une exploitation intense des
territoires occupés et à des dévastations impitoyables, lorsqu'on
les jugera utiles au succès des opérations militaires.
On voit que ces fameuses lois de la guerre, dont on parle avec
tant de complaisance comme d'une conquête éminente de la
civilisation, ne forment pas un ensemble bien considérable.
Encore reposent-elles souvent sur de simples usages qui n'ont
rien d'obligatoire, et pour le surplus sur des actes législatifs
qui nengagent qu'un seul État, ou sur des conventions qui
ne sont pas unanimement acceptées. Il ne faudrait donc pas
concevoir trop d'illusions sur la portée et les effets du droit in-
ternational en temps de guerre.
La neutralité. — La neutralité est la situation dans laquelle
se trouvent, en temps de guerre, les États qui no prennent pas
part au conflit. Ces États ont le droit d'exiger des belligérants
le respect absolu de leur territoire- et la sauvegarde aussi
1. Se souvient-on des scandales qui se sont produits lors de l'occupation du pa-
lais impérial à Pékin par les troupes internationales, il y a bien peu d'années?
2. Toute force belligérante qui pénètre sur un lerritoire ou dans un port neutres,
doit être désarmée et retenue pour la durée delà guerre. Toutefois, en ce qui touche
LIÏ(GES IiNÏERNATIONAUX. 109
complète que possible de leurs intérêts. Ils ont le devoir strict
de ne rien faire qui jHiisse favoriser l'un des belligérants au
détriment de l'autre.
Il y a dans cette situation délicate deux conditions difficiles
à bien remplir. D une part, les combattants ne peuvent guère
éviter d'imposer aux neutres certaines gènes ou certaines
charges, par exemple : la visite des navires afin de vérifier
leur nationalité ; la rupture des câbles télégraphiques commu-
niquant avec l'adversaire ; la fermeture des ports par le blo-
cus. D'autre part, certains neutres se résignent difficilement
à refuser toute faveur à celui des combattants pour lequel ils
ressentent la plus vive sympathie. Il y a là matière à bien
des difficultés qui greffent parfois de nouveaux conflits sur le
premier.
Certains États ont été déclarés perpétuellement neutres, en
vertu d'un accord signé par les grandes puissances, qui ont
vu là un moyen pratique de prévenir entre elles de dange-
reuses rivalités. C'est le cas pour : la Suisse déclaration du
20 novembre 1815;; la Belgique traités du 15 novembre 1831
et du 18 avril 1839); le Luxembourg (traité du 11 mai 1867);
le bassin du Congo (acte général du 26 février 1885); les tra-
vaux du Bas-Danube (traité du 13 juillet 1878, art. 52); le
phare du cap Spartel, au Maroc (convention du 27 janvier 1892).
En ce qui touche la neutralité temporaire, on consultera uti-
lement les documents suivants : déclaration de neutralité du
27 avril 1898 et circulaire du ministre de la marine du 26 du
même mois , relatives à la guerre entre l'Espagne et les États-
Unis; une circulaire analogue a été expédiée en 1904 à l'occasion
de la guerre russo-japonaise ; les articles 17 et 21 du Code civil
qui prévoient le fait de s'enrôler dans une armée étrangère ; les
articles 84 et 85 du code pénal, qui interdisent tout acte hostile
contre un État étranger ; la loi du 13 avril 1895 et le décret du
9 janvier 1896 relatifs à l'exportation des armes. Il va sans dire
que, dans tous les cas, les particuliers qui, en cas de guerre, agis-
les navires, leur situation spéciale fait qu'on leur permet un court séjour, soit pour
s'abriter de la tempête, soit pour un ravitaillement ou une réparation sommaires.
110 LE DROIT I.VTEKXATIONAL AU XX*^ SIÈCLE.
sent contre un des belligérants, le font à leurs risques et périls
et ne peuvent réclamer à bon droit la protection de leur gou-
vernement s'ils se trouvent exposés à la répression.
Traités d'alliance. — Les alliances politi(jues jouent un rôle
d'autant plus grand, lorsque, par l'effet des causes que nous
avons signalées tout à l'heure, un État occupe dans le monde
une situation menaçante pour la liberté elles intérêts des autres.
On voit alors surgir des combinaisons adverses, tantôt offensives,
tantôt défensives. Sans nous arrêter aux accords de ce genre
actuellement en vigueur en Europe, dont on p irle si souvent
sans en connaître les termes, nous citerons un traité qui a fait
également beaucoup de bruit et dont les signataires n'ont pas
craint de publier la teneur. Il s'agit du reste d'une alliance net-
tement et purement défensive. Par un traité du 30 janvier 1902,
la Grande-Bretagne et le Japon ont pris les engagements sui-
vants :
Les deux pays se prêteront un mutuel appui pour le main-
tien et la défense de leurs intérêts économiques dans l'Empire
chinois dont ils s'engagent à respecter l'indépendance.
Si l'un des deux États se trouve engagé dans une guerre,
l'autre observera une stricte neutralité, et agira pour empêcher
l'intervention de toute autre puissance ; si une telle intervention
se produit, l'État allié prendra aussi part à la guerre et ne
traitera que d'accord avec le premier.
Les deux États ne feront séparément aucun accord portant
préjudice à l'autre partie.
La durée de ce traité était fixée A cinq ans avec tacite recon-
duction d'année en année. Il a été renouvelé et renforcé en 1906
aussitôt après la signature du traité de paix de Portsmouth,
Traites de jKiix. — La fin de la guerre est ordinairement
constatée par un traité de paix, qui formule les conditions du
rétablissement des relations pacifiques entre les belligérants.
Ces actes ont souvent à résoudre des questions multiples et com-
pliquées : cessions de territoire ; délimitation ; nationalité ;
indemnités de guerre ; rétablissement ou suppression définitive
des anciens traités, suspendus par l'état de guerre; occupation
LITIGES INTERNATIONAUX. 111
temporaire de territoires ou de places fortes, etc. Les types les
plus complets de l'époque contemporaine sont les traités de Paris
de 1850, de Francfort de 1871, de Berlin de 1878. Tous les traités
de paix sont rédig-és avec la prétention d'en faire des actes défi-
nitifs; en réalité, l'histoire montre que, presque toujours, leur
durée a été fort limitée. Il ne saurait en être autrement dans un
inonde où le régime de la centralisation bureaucratique domine
encore les peuples qui comptent parmi les plus nombreux et les
plus puissants.
CONCLUSIONS
Par le bref résumé qui précède, nous avons montré com-
ment le droit international a prog-ressé avec une grande rapi-
dité au cours du dernier siècle. Ce mouvement s'est produit
sous la pression d'une nécessité urgente, bien plus que par l'i-
nitiative de la théorie pure. Ce grand fait social international
s'est traduit, en premier lieu, par un développement remar-
quable des législations dans un sens favorable à l'expansion des
individus et à la liberté du travail. Il reste encore des progrès à
faire dans cette direction, mais le chemin parcouru est déjà con-
sidérable, et le branle imprimé à l'humanité persistera. 3Iais
c'est surtout dans le domaine des stipulations conventionnelles,
que le caractère nouveau des relations internationales s'est
affirmé sous des formes infiniment souples et variées. Le trait
le plus saillant de cette période est la formation de ces grands
syndicats de peuples, connus sous le nom d'Unions ou d'Ententes,
et qui ont pour but de constituer, dans un intérêt déterminé, d'im-
menses territoires, peuplés de centaines de millions d'habitants,
où certains principes de droit, certaines mesures d'administra-
tion ou de protection, sont appliqués d'une manière uniforme
pour la plus grande facilité des relations publiques et privées.
Nous avons signalé, au cours de ce travail, plus de cinquante
Unions ou Ententes, dont beaucoup réunissent la plupart des
États civilisés, et leur imposent, dans l'intérêt général, des
112 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX-^ SIÈCLE.
devoirs précis envers les étrangers unionistes. Ces Unions ou
Ententes ont avant tout pour but, soit de faciliter les transports,
soit de favoriser le travail et les échangées. Or, les transports
constituent le moyen de transformation économique le plus
puissant qui soit. Le travail, appuyé sur les transports, peut mo-
difier profondément, en une période relativement courte, la
constitution sociale, les mœurs, les tendances d'un peuple. Enfin
l'extension des échanges est la conséquence nécessaire des pro-
grès du travail et des transports. On voit par là comment ces
combinaisons internationales peuvent servir puissamment la
cause du progrès social dans le monde entier. Il est donc per-
mis de prévoir qu'un avenir pour ainsi dire indéfini est ou-
vert aux Unions, et qu'elles contiennent encore en germe des
progrès très importants. Elles les réaliseront en faisant préva-
loir, de plus en plus, les idées libérales et les mesures pratiques
en faveur de tous ceux qui pensent et produisent. Elles sont
aussi, dans les grandes questions politiques, un élément de mo-
dération et de conciliation, car elles obligent les intérêts à se
compenser, à s'équilibrer, en neutralisant les ambitions exces-
sives et les prétentions égoïstes.
A un autre point de vue, il est hors de doute que l'extension
des transports, du travail et des échanges, produit simultané-
ment la pénétration réciproque des nationalités, et crée un en-
chevêtrement extraordinaire des intérêts, des relations, des
affections même. Dès lors, on pourrait croire que, plus nous
avançons dans cette voie, et plus les conflits armés deviennent
improbables. En effet, toute grande guerre a pour résultat im-
médiat la rupture ou la gêne de tous ces liens d'affaires, de fa-
mille, d'amitié; cette gêne existe non seulement entre les bel-
ligérants, mais encore, dans une large mesure, entre eux et
les nations demeurées neutres. Ainsi, ce ne sont pas seulement
deux peuples donnés qui sont intéressés au maintien des rela-
tions pacifiques entre eux, mais bien l'humanité entière, et cela
d'une manière de plus en plus pressante, au fur et à mesure
que la pénétration internationale se développe. Les hommes et
les intérêts tendent à se mélanger si intimement, qu'il devient
CONCLUSIONS. 113
déjà difficile de les démêler. Il est donc bien certain que la
multiplicité des Traités et surtout des Unions, qui favorisent ce
mélange, constituent d(? solides points d'appui pour la paix
universelle et pcrmanenle. Malheureusement, ces points d'appui
ne suffisent pas encore pour soutenir l'édifice international
dans un état d'équilibre stable, et pour amortir le choc des
forces sociales qui agissent pour pousser les nations les unes
contre les autres. Nous avons signalé tout à l'heure le tour-
nant dans lequel sont engagés actuellement les peuples d'Eu-
rope. Nous savons comment la centralisation bureaucratique
a constitué successivement en Occident plusieurs grands Etats
guerriers, auxquels il a fallu résister par des luttes diploma-
tiques et militaires impitoyables. Aujourd'hui, la situation se
complique encore par l'apparition, en Extrême-Orient, d'une race
dont l'organisation et les tendances sont également orientées
vers la centralisation excessive et la domination extérieure. On
comprend que le droit internati(mal ne saurait suffire pour en-
diguer de pareils courants, ils entraînent de très grands peuples
à la suite de leurs gouvernements, c'est-à-dire d'une bureau-
cratie toujours disposée à justifier ses empiétements, soit par
l'activité de sa gestion intérieure, soit par les manifestations d'une
politique extérieure dirigée de manière à flatter l'amour-propre
national, tout en servant principalement les intérêts propres du
fonctionnarisme. Les engagements les plus formels, les intérêts
les plus évidents, la prospérité et l'existence même des nations,
dépendent ainsi des vues et des and)itions d'un groupe d'hom-
mes, qui, en exploitant habilement la vanité et l'ignorance des
foules, en employant parfois même les subterfuges les plus mi-
sérables, édifient leur grandeur sur des ruines immenses. En
allant ainsi au fond des choses, on est amené à considérer sous
un jour nouveau les prétendues libertés publiques dont s'enor-
gueillissent ces mêmes nations. Elles sont en réalité, sous les
apparences trompeuses du gouvernement représentatif, tenues
de court et conduites en main par les bureaucrates. Il n'y a
de vraie liberté que celle qui repose sur l'autonomie indivi-
duelle, autonomie qui se retrouve, par voie de conséquence,
dl4 LE DROIT INTERNATIONAL AU XX'' SIÈCLE.
à tous les degrés de l'organisation de la vie publique, si bien
qu'en limitant l'action du pouvoir central, elle lui impose en
même temps le contrôle d'une opinion aussi agissante et aussi
éclairée que cela est possible humainement.
La France, qui a connu les éphémères triomphes de la supré-
matie politique et ses profondes déceptions, est encore trop do-
minée malheureusement par la centralisation bureaucratique.
Les événements l'ont conduite cependant vers les nations du
type particulariste, c'est-à-dire non centralisées. Nous croyons
fermement ([ue telle est bien sa véritable voie. Mais il faudrait
qu'elle s'y maintînt, non par l'elfet d'une combinaison politique
passagère, mais bien par un retour définitif au véritable esprit
de liberté. Elle jouerait vraiment alors en Occident un rôle pa-
cifique et modérateur dont l'effet bienfaisant et durable servi-
rait à la fois ses intérêts particuliers et ceux des autres peuples,
ce qui doit être l'idéal de toute politique vraiment logique,
pratique et clairvoyante. Il y a dans cette vue d'avenir tout un
programme d'action pour les hommes de progrès et de bonne
volonté. C'est en répandant autour d'eux les idées et surtout
les exemples d'initiative, d'énergie et d'indépendance person-
nelles, aussi bien dans la conduite de la vie privée que dans la
direction de la vie publique, qu'ils pousseront leurs pays res-
pectifs vers le perfectionnement des règles internationales et la
permanence des rapports pacifiques. Le moyen peut paraître
lent, mais il est le seul véritablement efficace K
Léon POINSARD.
1. En parlant du rlioil international et des relations ([u'il consacre, il est juste de
mentionner les Associalions inlcrnationnlcs privées, qui ont aussi leur ufiie acHon.
Elles constituent des Unions d'individus qui, par la réunion de leurs capacilcs, de
leur savoir, de leurs efforts, jieuvenl beaucoup pour ojierer graduellement la fusion
des intérêts, pour accroître le sentiment de la solidarilc des peuples, pour répandre
les idées et les connaissances utiles, pour protéger et aider les faibles, enlin pour con-
solider la paix universelle et développer en même temps le travail et le proj^rès dans
rhumanité entière. Nous citerons seulement, pour mémoire et au courant de la plume,
celle que nous connaissons personnellement :
Associntioninternalionnle de science s()vÀnU\AVfir\'i,i\\\\ a pourbul de vul<;ariser,
d'après la méthode de F. Le Play et de H. de Tourville. l'étude des lois (|ui régis-
sent l'organisation des sociétés humaines; la Société de léfjislalion comparée, à
CONCLUSIONS. 115
Paris; Vliislitut de droit internafional, dont le siège change de paNS chaque
année; il est composé de spécialistes et se reciule par élection; Vlntcrnaiional law
Associalion, dont le centre e»t à Londres; l'Instilut iniernalional de Statislique, à
Rome; Vlnstiiul international de Sociolo(jie,à Paris ; la Conférence interparlemen-
taire de la Paix, composée de membres des divers Parlements; la Ligue interna-
tionale de la Paix et de la Liberté, à Paris; le Bureau international permanent
de ta Paix, à Berne, organe central des sociétés d'amis de la paix; VAmie de la
jeune fille, œuvre excellente qui s'efforce de procurer partout asile et appui aux
jeunes filles obligées d'aller gagner au loin le pain quotidien; V Association littéraire
et artistique internationale, fondée pour la défense des droits des artistes et des écri-
vains, à Paris ; le Congrès des Éditeurs, qui se réunit périodiquement dans des |)ays
différents et i)Ossède à Berne un Bureau permanent fondé en 1901; VAssociation
internationale pour la protection de la propriété industrielle, d Berlin; le Co-
mité maritime international, qui se propose l'unification des règles du droit com-
mercial maritime; l'Association internationale de la marine, à Paris; la Fédération
internationale des ti/pographes, avec un secrétariat central à Berne ; l'Union in-
ternationale pour la protection légale des travailleurs, fondée à Paris en 1900,
avec un office international établi à Bàle en 1901.
Toutes ces sociétés sont fort actives, tiennent des réunions annuelles, publient des
comptes rendus, des revues. Leurs discussions sont parfois peut-être un peu confuses,
ou vaines, ou pédantes; leurs résolutions peuvent paraître de temps en temps exces-
sives, ou prématurées, ou puériles. Mais n'importe. Le temps submerge le fatras
inutile, et laisse surnager les idées justes. Et, à la faveur de ces groui)ements, les
hommes se mêlent, se connaissent, et apprennent à s'apprécier, à s'estimer. Cela est
bon pour l'avenir de l'humanité.
BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE
Louis Renault. —Introduction à l'étude du droit international. Paris, 1879,
avec une bibliographie raisonnée.
A. RiviER. — Principes du droit des gens. 2 vol., Paris, 1896. Excellent ou-
vrage, précis et complet.
Calvo. — Le droit international théorique et pratique. 0 vol.. Paris, 1887-
1896. Intéressant par les nombreux exemples cités.
Léon Poissard. — Études de droit international conventionnel. Paris, 1893.
A.Weiss. — Traité théorique et pratique de droit international privé . 5 vol.,
Paris, 1894-1905.
B(j.MBOV et GiLBRiN. — Traité pratique de l'extradition. Paris.
De Clercq. — Recueil des traités de la France depuis J8J5. 20 volumes,
Paris.
Martens. — Recueil de traités., continué par F. Stoerck. Leipzig.
L. Renault et Descamps. — Les traités du vingtième siècle. Paris. Publica-
tion annuelle.
Revue générale de droit international public, \)VLh\\ée à Paris depuis 1896, par
P. Fauchille et E. Pillet.
Journal du droit international privé, publié à Paris depuis 1874, par
A. Clunet.
Revue de droit international privé, publié à Paris depuis 1905, par A. Dar-
ras.
Le Directeur-Gérant : Edmond Demolixs.
Typograpliie Fiimin-Diilot et V}'. — Paris
ANNÉE 1907
33^ LIVRAISON
BULLETIN
DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
DE SCIENCE SOCIALE
^OiI.ll/4IRK : NoiivcaiiN' mombres. — Ut'union aniuiclle. — Questions du joui- : I,a lialsse
di' la rente et le projet d'impôt sur le revenu, par M. G. d'Azambima. — Répercussions sociales.
I. Le Travail, par M. Edmond Demolins. — Remarques sur la Classification sociale, par
M. A. WoEiKoi'. — L'évolution de la musique, d'après la Science sociale (suile), par M. Paul
1>ES(.AMPS. — Un(> reconstitution, par M. G. d'A. — Les récents échecs du socialisme, par
JL P. D. — Bulletin bibliographique.
L'État actuel de la Science sociale, i)ar M. Edmond Demolins. Brochure d'introduction
a la Science sociale, 0 fr. 20 cent.; dix ex., 1 fr. 25; vingt ex., 2 francs.
FASCICULES PARUS DANS LA NOUVELLE SERIE Pitix : 2 fr
N'^ 1. — La Méthode sociale, ses
procédés et ses applications, par Edmond
Demolins. Robert Pinot et Paul de Rdu-
SIERS.
N' 2. — Le Conflit des races en
Macédoine, d"aprùs une observation
monograpliique, par G. d"Azambuja.
N'^ 3. — Le Japon et son évolution
sociale, par A. de Pré ville.
N^ 4. — L'Organisation du travail.
Réglementation ou Liberté, d'après
l'enseignement des faits, par Edmond
Demolins.
N'J 5. — La Révolution agricole.
Nécessité de transformer les procédés de
culture, par Albert Dauprat.
N'^ 6. — Journal de l'École des Ro-
ches, par les Professeurs et les Élèves.
No 7. — La Russie; le peuple et
le gouvernement, par Léon Poinsard.
>i'' 8. — Pour développer notre
commerce ; Groupes d'expansion com-
merciale, par Edmond Demolins.
No 9. — L'ouverture du Thibet. Le
Bouddhisme et le Lamaïsme, par A.
DE Pré VILLE.
N"* 10 et 11. —La Science sociale
depuis F. Le Play. — Classification
sociale résultant des observations faites
franco]
d'après la méthode de la Science sociale,
par Edmond Demolins. (Fasc. double.)
N^ l'i. — La France au Maroc, par
Léon Poinsard.
N'J 13. — Le commerce franco-belge
et sa signification sociale, par Ph.
Robert.
N° 14. — Un type d'ouvrier anar-
chiste. Monographie d'une famille
d'ouvriers parisiens, parle D'' J. Bah.-
iiaciie.
N° 15. — Une expérience agricole
de propriétaire résidant, par Albert
Dauprat.
N" IG. — Journal de l'École des Ro-
ches, par les Professeurs et les Elèves.
No 17. — Un nouveau tvpe particula-
riste ébauché : Le Paysan basque du
Labourd à travers les âges, par M. G.
Olphe-Galliard.
N' 18. — La crise coloniale en
Nouvelle-Calédonie, par Marc Le Gou-
pils, ancien Président du Conseil général
de la Nouvelle-Calédonie.
Nt" 19, 20 et 91. — Le paysan des
Fjords de Norvège, par Paul Bureau.
(Trois Fasc.)
N° 22. — Les trois formes essen-
tielles de l'Éducation ; leur évolution
comparée, par Paul Descamps.
La suite au verso.
FASCICULES PARUS DANS LA NOUVELLE SERIE [suite).
Journal de l'École des
N'^ 23. — L'Evolution agricole en-
Allemagne. Le '• Bauer » de la lande
du Lunebourg. par Pail Roux.
N° 24. — Les problèmes sociaux
de l'industrie minière. Comment les
résoudre, par Edmond Demolins.
X' 25. — La civilisation de l'étain.
— Les industries de l'ètain en Fran-
conie, par Louis Arqué.
N" 26. — Les récents troubles
agraires et la crise agricole, par
Henri Brun.
N" 27.
Roches.
N" 28 et 29. — L"Hist(jire exf'liquée
l'AR LA Science sociale : La Grèce an-
cienne, par G. d'Azambuja.
N" 30. — L'humanité évolue-t-elle
vers le socialisme? par Paul Descamps.
N" 31. — L'École moderne, par G.
Clerc, M'"'- HuGii Bell et A. Pernotte.
X" 32. — Comment se prépare l'unité
sociale du monde. Le Droit interna
tional au XX'' siècle, par Léon Poinsard.
ORGANISATION DE LA SOCIETE
But de la Société. — La Société a pour
but de favoriser les travaux de Science
sociale, par des bourses de voyage ou
d"études, par des subventions à des pu-
blications ou à des cours, par des enquêtes
locales en vue d'établir la carte sociale
des divers pays. Elle crée des comités
locaux pour l'étude des questions sociales.
H entre dans son programme de tenir des
Congrès sur tous les points de la France,
ou de l'étranger, les plus favorables pour
faire des observations sociales, ou pour
propager la méthode et les conclusions de
la science. Elle s'intéresse au mouvement
de réforme scolaire qui est sorti de la
Science sociale et dont VEcole des Roches
a été l'application directe.
Appel au public. — Notre Société et
notre Revue s'adressent à tous les hommes
d'étude, particulièrement à ceux qui for-
ment le personnel des Sociétés historiques,
littéraires, archéologiques, géographiques,
économiques, scientifiques de province.
Ils s'intéressent à leur région ; ils dépen-
sent, pour l'étudier, beaucoup de temps,
sans que leurs travaux soient coordonnés
par une métliode commune et éprouvés
par un plan d'ensemble, sans qu'ils abou-
tissent à formuler des idées générales,
à rattacher les causes aux conséquences,
à dégager la loi des phénomènes. Leurs
travaux, trop souvent, ne dépassent pas
l'étroit horizon de leur localité; ils com-
pilent simj)lcmcnt des faits et travaillent,
pour ainsi dire, au fond d'un puits.
La Science sociale, au point oii elle est
maintenant arrivée, leur fournit le moyen
de sortir de ce puits et de s'associer à un
travail d'ensemble pour une œuvre nou-
velle, qui doit livrer la connaissance de plus
en plus claire et complète de l'homme et
de la Société. Ils ont intérêt à venir à elle.
Publications de la Société. — Tous les
membres reçoivent la Revue la Science
sociale et le Bulletin de la Société.
Enseignement. — L'enseignement de
la Science sociale comprend actuellement
trois cours : le cours de M. Paul Bureau,
au siège de la Société de géographie, à
Paris; le cours de M. Edmond Demolins,
à l'Ecole des Roches, et le cours de M. G.
Melin, à la Faculté de droit de Nancy. Le
cours d'histoire, fait par notre collabora-
teur le V*« Ch. de Calan, à la Faculté de
Rennes, s'inspire directement des méthodes
et des conclusions de la Science sociale.
Sections d'études. — La Société crée
des sections d'études composées des mem-
bres liabitant la même région. Ces sec-
tions entreprennent des études locales
suivant la méthode de la Science sociale,
indiquée plus haut. Lorsque les travaux
d'une section sont assez considérables
pour former un fascicule complet, ils
sont publiés dans la Revue et envoyés à
tous les membres.
Bibliothèque de la Science sociale.
— Elle comprend aujourd'hui une tren-
taine de volumes qui s'inspirent de la
même méthode. On on trouvera la liste
sur la couverture de la Revue.
Conditions d'admission. — La Société
comprend trois catégories de membres,
dont la cotisation annuelle est fixée ainsi :
1"^ Pour les membres titulaires ."20 francs
(25 francs pour l'étranger) ;
2° Pour les membres donateurs : 100
francs ;
.3" Pour les membres fondateurs : 300 à
500 francs.
I
ANNÉE 1907
33 LIVRAISON
BULLETIN
NOUVEAUX MEMBRES
MiM.
Paul Allaist, avocat à la Cour d'appel,
Douai, présenté par M. Henri Dumon.
D'' J.-M. Rodrigues Alves, ingénieur,
S.-Paulo. Brésil, présenté par le D"" Sil-
veira Cintra.
Raymond Ciiarnet, Paris, présenté par
M. E. Demolins.
Ernest Catois, ingénieur-industriel, Pa-
ris, présenté par M. G. Filleul-Brohy.
M. Causse, Paris, présenté par M. E.
Demolins.
Alfred Charron, ancien professeur,
Clîàlette (Loiret), présenté par M. Paul
r)escamps.
Yasile M. Cogalmiceani". économiste,
i'ucarest, Roumanie, présenté par le
D'' S. G. Manguirea.
Alexandre Curtaua. Paris, présenté par
M. E. Demolins.
Martin Deriiiûn, industriel, Loncin-les-
Liège, Belgique, présenté par le même.
Ph. Dijrociier, Montréal, Canada, pré-
senté par M. Léon Gérin.
Le capitaine Edrikiune. correspondant
du Novoie Vremia, Saint-Pétersbourg, pré-
senté par M. E. Demolins.
M. Fleury-Féquière, député , Pcrt-au-
Prince, Haïti, présenté par M. Eugène
Roy.
L. Carreau, directeur de bampie. Bel-
fort, présenté par M. E. Demolins.
M. G.\UTHiER-ViLLARS , éditeur, Paris,
présenté par M. E. Demolins.
Etienne Hibun, ingénieur, Paris, pré-
senté par M. E. de Loisy.
A. Japy-Boigeol, industriel, Audincourt
(Doubs), présenté par M. E.. Demolins.
D"" Jean Alex. Kovats, directeur de
l'Ecole supérieure de commerce , Nagy-
^'a^ad, Hongrie, présenté par M. E. De-
molins.
M. Lyox-Lévv, Paris, présenté par le
même.
Le Maire de Lyon, Lyon, présenté par le
même.
Abbé Mertz, curé de Marquefuve (Hte-
Garonne), présenté par M. l'abbé Laye.
Christu Negaésco, professeur, direc-
teur de la Caisse des Écoles, Bucarest,
Roumanie, présenté par M. Th. Spérantia.
D'' Gustave Paes de Barri )S, Palais du
gouverneur, S.-Paulo, Brésil, présenté par
le D'' Silveira Cintra.
H. Parsy, Maubeuge (Nord), présenté
par M. E. Demolins.
D'" Periss<in, Bordeaux, présenté par
M. A. Roujol.
S. PoLACHKOvsKV, Saint-Pétersbourg,
prése nté par M. E. Demolins.
D"" Francisco dos Reis Santos, Docteur en
médecine. Lisbonne, présenté par M. José
de Mattos Braamcamp.
M. Sabail, Séméacq-Blachon (Basses-Py-
rénées), présenté par M. E. Demolins.
Paul Salatiié, ingénieur civil des mines,
Paris, présenté par le même.
Louis Sauvant, directeur du Pension-
nat Sous-la-Tour, Bévilard, Jura Bernois,
Suisse, présenté par M. Léon Poinsard.
Eugène Thibault, Dourdan, présenté
par le D'" Bailhache.
Etienne de Trzecieski, Dynow, Galicie,
Autriche, présenté par M. E. Demolins.
D'' José Maria Whitakej!, Santos, Brésil,
présenté par le D'' Silveira Cintra.
RÉUNION ANNUELLE
La réunion annuelle des membres de
la Socièli^ internalionrile de Science sociale
aura lieu, du lundi 13 au jeudi 16 mai,
171
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
dans l'Hôtel de la Socit'tr de i/éogirajiliie,
boni. Saint-Germain, 184, à Paris.
Nous publierons le programme dans le
prochain Bulletin. Nous prions les mem-
bres de la Société de prendre, dès main-
tenant, leurs dispositions pour pouvoir y
assister.
Nous espérons que, comme les années
précédentes, les Compagnies de chemins
de fer voudront bien accorder des billets
à prix réduits aux sociétaires qui se ren-
dront à la réunion.
QUESTIONS DU JOUR
LA BAISSE DE LA RENTE ET LE
PROJET D'IMPOT SUR LE REVENU
La rente française, qui était, il y a
une dizaine d'années, aux environs de
105 francs, est descendue, au moment où
nous écrivons ces lignes, aux environs de
y4 francs. Cette baisse d'une dizaine de
francs sur une valeur» de premier ordre »
et « de tout repos » a excité de vifs com-
mentaires dans la presse. Des phéno-
mènes de ce genre ne se voient guère en
pleine paix. Cette baisse a été d'autant
plus remarquée, par contraste, que la cote
enregistre régulièrement, depuis plusieurs
années, la hausse de nombreux autres
fonds d'État, considérés jadis comme des
valeurs douteuses et aléatoires (notam-
ment les rentes de plusieurs républiques
sud-américaines). Au mouvement de des-
cente des fonds français pouvait être op-
posé, comme une antitlièse impression-
dante, le mouvement ascensionnel des
fonds espagnols qui, descendus de 70 à
32 pendant la guerre hispano-américaine,
sont remontés depuis lors, pour les « pe-
tites coupures », jusqu'à 99, c'est-à-dire
presque jusqu'au pair.
La baisse de la rente française a com-
mencé avec la chute du ministère Méline,
en 1898, et avec l'arrivée au pouvoir
d'hommes que l'on supposait plus favora-
bles, par goût ou par nécessité, aux ten-
dances socialistes. Précisément, vers cette
épo(jue, M. Millerand devint ministre, et
aujourd'hui le socialisme, au lieu d'être
représenté par un seul liomme dans le
cabinet, l'est par plusieurs. La crise reli-
gieuse, en faisant naitre des appréhen-
sions sur la tranquillité du pays, a encore
accusé le mouvement de descente ; mais
ce qui l'a précipité, dans ces derniers
temps, c'est l'annonce, plus sérieuse que
jamais, d'un impôt sur le revenu.
Nos lecteurs savent sans doute qu'avec
le système actuel, l'impôt frappe les re-
venus séparément, quand il les rencontre,
sans s'occuper des personnes qui les pos-
sèdent ni de la quantité de revenus que
peut réunir un seul possesseur. C'est
l'impôt réel, auquel on veut substituer
l'impôt personnel. Ou plutôt non, notre
expression est inexacte. On ne veut pas
suhstittier, mais superposer. Il s'agit d'un
impôt nouveau, visant les personnes. Cet
impôt, nous annonce-t-on, doit être à la
fois « cédulaire » et « global », c'est-à-dire
atteindre chaque revenu en particulier,
puis le résultat de l'addition de ces re-
venus. Mais cette addition suppose des
recherches, et une lutte entre l'État fure-
teur et le contribuable dissimulateur. Un
commerçant gagne de l'argent dans son
commerce ; il consacre ses loisirs à don-
ner des leçons d'un instrument de musi-
que: il possède une maison en ville et
une métairie à la campagne, il reçoit une
pension de ses parents, touche les cou-
pons d'un titre de rente qu'il garde cliez
lui et ceux de plusieurs obligations ou
actions déposées dans une banque, dans
plusieurs banques peut-être. Il est titu-
laire d'une hypothèque dont l'acte est dé-
posé chez son notaire. Tout cela doit être
rassemblé, inventorié, et, selon le chiffre
obtenu, l'État frappera la masse.
L'impôt sur le revenu a ses défenseurs
et ses adversaires. La baisse de la rente
témoigne de l'existence et de l'importance
de ces derniers. Mais la persistance avec
laquelle le projet a reparu dans les pro-
grammes des derniers ministères, et re-
])araît dans celui des ministres actuels,
prouve que ses partisans sont nombreux,
eux aussi, et exercent mie puissante pres-
sion sur les pouvoirs publics. Examinons
sommairement leur état d'àme.
DE SCIENCE SOCIALE.
175
Les partisans de l'impôt sur \c revenu
comprennent d'une façon générale tous
ceux qui n'ont rien, ainsi que ceux qui
ont peu. Sans doute ceux-là aussi ont des
revenus, car sans revenu nul ne peut j
vivre ; mais ces revenus sont des salaires,
et il est entendu d'avance que les salaires
sont sacrés. On n'y toucliera pas, et le
revenu global ne sera frappé qu'à partir
du moment où le « globe » atteint une
certaine corpulence. Un minimum sera
déduit. En d'autres termes, ce sont « les
ricbes », ou ceux qu'on qualifie de tels,
qui doivent payer pour tous, c'est-à-dire la
minorité pour l'ensemble de la nation.
Quelques dictons, à ce sujet, ont pris
naissance et obtiennent du succès. On dit,
par exemple, qu'il faut « prendre l'argent
où il y en a », et qu'il faut imposer les
« facultés contributives ». Mais, en défini-
tive, le pliénomène est un des plus simples
(|ui soient un monde. Il est presque du seul
ressort de la psychologie. Mais, ce qui
lui donne, dans l'espèce, une acuité spé-
ciale, c'est le progrès du mouvement so-
cialiste et la diffusion des théories ([ui
mettent la réalisation du bonheur à la
charge de l'État, représentant de la com-
munauté. En attendant la collectivisation
des moyens de production, on réclame de
toutes parts des « lois sociales ». Or, toutes
ces lois sociales représentent des dé-
l)enses. Ces dépenses, qui doit en profiter?
— Les petits. — Qui doit les supporter?
— Les capitalistes. L'État doit pomper
dans un petit bassin pour répandre l'eau
en rosée sur une large surface. C'est là
une desdeuxformes de la loi de solidarité,
celle qui consiste à faire tous ses efforts
pour vivre aux crochets d'autrui. Si au-
trui n'est pas persuadé, et s'il ne veut pas
pratiquer la loi de solidarité dans sa
seconde forme, c'est-à-dire s'il ne veut
pas laisser d'autres personnes vivre à ses
crochets, on use de la puissance du nom-
bre, agissant par l'intermédiaire des pou-
voirs publics, et l'on brandit contre les ré-
calcitrants le glaive redouté de la loi.
Le pliénomène était bien connu des dé-
mocraties antiques. A bout d'injures et de
menaces, un jjersonnagc d'Aristophane
dit à son ad\ersaire : « Je te ferai insci'ire
sur la liste des riches! » Et, tandis qu'un
soumettait les riches .Athéniens à des '■ li-
turgies » onéreuses, on distribiuiit de vé-
ritables rentes aux citoyens, sous forme de
triobole, sous prétexte de rémunérer les
fonctions judiciaires qu'une multitude
d'entre eux étaient appelés à remplir. Par-
tout où le nombre fait la loi, il y a en effet
une tendance toute naturelle, de la part
de la fouie, à taxer démesurément ceux
dont les ressources s'élèvent au-dessus du
niveau moyen, et qui sont, pour ce motif,
un objet d'.en vie. Toutefois, le triomphe du
nombre n'est pas toujours immédiat ni
complet, car les riches ont, malgré leur
infériorité numérique, divers moyens de
jse défendre : leur clientèle personnelle,
leur instruction supérieure, leur entente
meilleure des lois, l'habileté qu'ils ont
parfois d'aller au-devant des « revendi-
cations » en faisant la part du feu, et,
comme ressource suprême, la corruption
intelligente de certains politiciens bien
choisis. Les conducteurs de la démagogie
ont des grâces de conversion, qu'ils écou-
tent d'ailleurs sans modifier leur attitude
aux yeux du public. 11 y a peu de temps,
on voyait en France deux journaux socia-
listes (c'est-à-dire ennemis du capitalisme)
rompre fougueusement des lances, l'un en
faveur du privilège des agents de change,
l'autre en faveur des coulissiers. Ceux-là
seuls s'étonneront de voir de telles préoc-
cupations entrer dans l'àme des défen-
seurs de la « bonne cause », qui ne con-
naissent pas les dessous et les coulisses de
bien des « campagnes ». Dans bien des cas,
à mesure qu'un orateur ou qu'un journal
se rend redoutable, on l'amadoue silen-
cieusement. Aussi, le nombre ne produit-
il pas les effets mathématiques et fou-
droyants qu'on pourrait en attendre et le
progrès des « réformes », tantôt devant
un obstacle, tantôt devant un autre, se
trouve singulièrement ralenti.
L'espoir d'obtenir beaucoup sans n'en
payer, et de transformer l'État en une
Providence dont les ressources provien-
draient exclusivement d'une classe spé-
cialement taxée, tel est le secret de la po-
176
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
pularité qui s'attache datis les masses à,
l"idée de Timpôt sur le revenu.
Ceux qui le repoussent ont aussi leurs
motifs.
En premier lieu, cet impôt est une aug-
mentation de charges déjà très lourdes, si
lourdes qu'on se demandait comment elles
pourraient encore s'alourdir.
En second lieu, un impôt attaché à la
jjersonne ne peut être levé que par le
moyen d'une inquisition désagréable. Or,
cette inquisition est redoutée d'une foule
de gens qui n'ont pas intérêt à faire con-
naître le chiffre de leurs recettes. Les in-
dustriels et les commerçants sont dans ce
cas. Mais en dehors de cette catégorie,
bien des personnes sont vexées d'avoir à
livrer le détail de leurs ressources, soit
parce que des indiscrétions peuvent leur
nuire, soit parce que, prévoyant chez les
autres de nombreuses dissimulations, un
pressentiment les avertisse qu'elles joue-
ront, en avouant, un rôle de dupes. Si le
contrôle e.st faible, en effet, les sincères
paieront pour les menteurs. Si le contrôle
est dur, tout le monde en souffrira. Au
fond, bien des ressources pouvant être
dissimulées facilement, il est très naturel
qu'on songe à les dissimuler. On ne voit
pas trop, par exemple, comment des titres
déposés dans une banque étrangère pour-
raient être recensés par les investigations
du fisc.
D'ailleurs, il y a des ressources bien
variables. Il y a les bonnes et les mau-
vaises récoltes, les coups de feu et les mé-
ventes. Tel homme d'affaires a gagné cent
mille francs cette année, mais il en avait
perdu cinquante mille l'année dernière.
Sur quelle assiette établira-t-on sa taxe?
Une épidémie peut tripler les honoraires
d'un médecin. La mode, ou une mauvaise
chance, peuvent réduire les succès d'un
artiste. Si les taxateurs saisissent le con-
tribuable dans \m moment de prospérité,
comment fera-t-il pour se faire dégrever
quand l'adversité sera venue? Le fisc,
comme l'avare Acliéron, ne lâche point sa
l)roie, ou, pour la lui faire lâcher acciden-
tellement, il faut toute une procédure,
tout un luxe de formalités et de preuves
qui trouble sérieusement le repos de la
vie.
Mais l'étranger a des impôts de ce genre ?
Et l'on cite Yincome-tax des Anglais. Sans
doute, mais, sans étudier ici cette ques-
tion « à côté », rappelons que l'income-tax
n'a pas le caractère global et inquisitorial
de l'impôt dont il est question chez nous.
Ensuite les contribuables d'outre-Manche,
lorsqu'ils ont été soumis à cet impôt excep-
tionnel, n'étaient pas déjà surchargés,
comme ils le sont en France. Enfin, les
mœurs ne sont pas les mêmes, et il n'y a
pas en Angleterre , comme chez nous,
cette âpreté de passions politiques et sec-
taires qui transforment si facilement un
instrument de perception en un instru-
ment de persécution. Nos voisins ne le
souffriraient pas, et leur histoire montre
que les Saxons ont eu souvent becs et on-
gles pour repousser des tentatives fiscales
jugées désagréables par eux.
L'impôt sur le revenu a fleuri dans
l'histoire, mais c'était à l'époque oîi, pres-
que tous les revenus venant de la terre,
il n'y avait qu'à compter des gerbes ou
des moutons pour savoir à quoi s'en tenir.
Le type idéal de l'impôt sur le revenu,
c'est la dîme. Or, c'est contre la dîme
que s'est faite en partie la Révolution, et
le mot est resté odieux même aux yeux de
ceux qui ne savent plus ce qu'il veut
dire.
Chez nous, en vertu de l'orientation des
esprits vers les théories et les doctrines,
l'impôt apparaît, à bien des yeux, comme
une machine de combat social et comme
un moyen progressif de compenser l'iné-
galité des fortunes. Le fisc, chevalier mo-
derne, reçoit la mission de redresseur des
torts, et l'on peut aller loin dans ces dis-
positions belliqueuses. C'est pourquoi bien
des contribuables, en cherchant à défen-
dre le secret de leur caisse, sentent fort
bien qu'ils défendent en réalité leur pro-
priété elle-même, et qu'il est bon d'entre-
voir, derrière les indiscrétions d'aujour-
d'hui, les spoliations de demain.
riE SCIENCE SOCIALE.
177
Maintenant, quelles seraient les consé-
(jnences probables d'un tel impôt, ajouté
aux charges antérieures au moment où le
budget vient de dépasser le chiffre fan-
tastique de quatre milliards 1
L'observation des faits connus peut
nous éclairer sur ce cjui se passerait
alors.
C"est un fait que l'impôt se rrperrvle, et
qu'il n'est pas toujours payé . du moins en
totalité, par ceux que les taxateurs avaient
pris pour cibles.
Par exemple, un impôt sur les produits
pharmaceutiques peut bien faire du tort
aux pharmaciens, surtout au commence-
ment , dans ce moment de crise où les
habitudes nouvelles ne sont pas encore
formées. Mais, en définitive, qui pâtira,
sinon les malades? Or, beaucoup de ma-
lades sont pauvres, et il y a même beau-
coup de gens qui deviennent pauvres
précisément parce qu'ils sont malades.
De même, si les loyers sont si chers à
Paris, cela tient en partie à ce que les
propriétaires se rattrapent sur les loca-
taires des frais que représentent pour eux
les matériaux de construction, grevés de
droits d'octroi. Nous prenons cet exemple,
mais les cas de répercussion sont innom-
brables, et on ne les voit pas toujours.
Mais M. de la Palisse lui-même aurait
posé en principe que, plus un homme
riche est dépouillé, moins il est en état de
faire travailler en dépensant pour son
confortable, ou sa fantaisie. Un riche
appauvri , c'est im propriétaire qui re-
nonce à des réparations, à des embellisse-
ments, à l'idée qu'il avait eue de prendre
équipage. Et ce qui se passe avec le
riche appauvri se passe également avec
le riche qui a peur. Par cette cause invi-
sible et silencieuse, mais réelle, des ma-
çons, des peintres, des tapissiers, des
jardiniers, des cochers, qui auraient eu
du travail, se trouvent n'en pas avoir,
sans se douter de l'enchaînement des
faits par suite desquels ils n'en ont pas.
Et tous ces gens qui souffrent sont des
hommes du peuple. De même un indus-
triel appauvri ne diminuera peut-être pos
les salaires, à cause des véhémentes résis-
tances qu'il rencontrerait; mais il sera
impossible de les lui faire augmenter
alors que les circon.stances, sous un autre
régime fiscal, eussent rendu cette aug-
mentation possible. Où il n'y a rien, le
roi perd ses droits, et, où l'on a confisqué
les bénéfices, tous les grévistes du monde
perdent leurs réclamations. L'impôt sur
le revenu, tout en ne frappant directe-
ment qu'une minorité, agit donc comme
une cause future de malaises et de chô-
mages pour la classe ouvrière. Il tue dans
l'œuf des améliorations de bien-être qui se
seraient produites dans le peuple à l'abri
de la prospérité des patrons. D'où il suit
que les salaires ne sont pas sacrés, comme
on le dit à la foule, et ([ue le fisc, par un
détour qui rend sa marche invisible, le
frappe aussi cruellement que le ferait un
impôt direct.
Une seconde conséquence de l'impôt
sur le revenu, si le taux en devient me-
naçant et la perception tracassière, ce
sera sûrement l'émigration. Déjà, depuis
quelques années, les capitaux émigrent,
et, très certainement, une bonne partie
des vendeurs de rente, à l'heure actuelle,
prennent leurs mesures pour abriter à
l'étranger les valeurs achetées par eux
en remploi. Certaines banques étrangères
ont dû procéder à des agrandissements
pour loger tous les titres que des Fran-
çais leur confient. A l'émigration des
capitaux peut succéder l'émigration des
personnes. Elle se fera dans des condi-
tions incomparablement plus faciles que
lors de la Révolution française. Les
moyens de transport sont en effet rapides
et innombrables. Si Ton reste, c'est qu'on
sent que la fuite serait aisée. Mais, d'ores
et déjcà. nous avons entendu citer quel-
ques cas isolés de déplacements au delà
de la frontière. La question de l'enseigne-
ment religieux, qui préoccupe bien des
familles, vient se combiner ici avec la
question fiscale, et, par exemple, des
parents dont les enfants sont élevés à
Brighton, ou à San-Remo, hésiteront moins
que d'autres à .se transporter sur le
lieu d'éducation de ces enfants. Précisé-
ment, cette ville italienne de San-Remo,
178
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERXATIONAI^
depuis trois ou quatre ans, devient fran-
çaise de jour en jour. Ailleurs encore
existent d'autres amorces d'émigration
éventuelle. On entend des gens parler de
la cliose comme possible. Plusieurs pren-
nent des renseignements à tout hasard.
Évidemment, il ne faudrait pas un bien
gros « tour de vis » pour déterminer de
sérieux exodes. Ceux qui partiront, sans
doute, n'emporteront ni leurs maisons, ni
leurs terres, mais ils emporteront leurs
capitaux mobiliers, leur instruction, leur
expérience et leur aptitude à diriger le
travail ou à lui fournir les. fonds néces-
saires. Cela diminuera d'autant le volume
du jielil bassin où devra puiser la pompe
fiscale, et la quantité de rosée répandue
sur la surface environnante ne pourra
naturellement qu'en souffrir.
Reste le cas où le système serait appli-
qué en douceur, d'une manière à peu près
insensible. Mais alors, on peut se deman-
der si le produit de l'impôt ne sera pas
insensible, lui aussi, et si ses partisans
voudront s'en contenter.
En attendant, on ne rencontre plus,
dans le monde où l'on est à l'aise, que
des gens soucieux de dissimuler leur for-
tune et de paraître moins riches qu'ils ne
sont. On conçoit que cette préoccupation
n'est pas de nature à favoriser la prospé-
rité générale, car l'argent qui ne se mon -
tre pas est un argent qui ne travaille pas.
On se demande parfois pourquoi certains
pays fertiles, riches en produits minéraux
de haute valeur, ne sont pas exploités
comme ils devraient l'être, et, lorsqu'on
recherche la cause de cette stagnation,
on découvre (jue ces pays manquent de
sécurilé. C'est pourquoi, par exemple, le
Maroc, qui est le pays le plus rapproché de
l'Europe^ n'a pas encore été mis en va-
leur par les Européens, alors que ceux-ci
tirent des richesses de l'Amérique depuis
plus de quatre cents ans. Eh bien! il y a
plusieurs manières de supprimer la sécu-
rité, et des perspectives de spoliation,
même incertaines, même vagues, pro-
duisent une influence paralysante assez
comparable à celle que produit la crainte
de bandits montagnai'ds ou de pillards
nomades. Ces perspectives, il est vrai, ne
suffisent pas pour faire disparaître chez
nous les affaires existantes, et c'est pour-
quoi la France, en somme, demeure pour
le moment un pays riche, mais elles
suffisent pour arrêter dans leur premier
élan des initiatives fécondes. Ceux qui
créent les entreprises nouvelles ont assez
du risque qu'ils courent de ne pas réussir
et de « manger leur argent ». S'il s'y
joint l'idée que, même en cas de bénéfice,
ce bénéfice leur sera enlevé, en tout ou
en grande partie, par l'autorité normale-
ment chargée de leur protection, ils se
diront que leur travail est bien inutile,
que ce n'est pas la peine d'être fourmis
si la loi livre leurs provisions aux cigales,
et que la sagesse consiste, selon les prédi-
cateurs de Tataraxie antique, à se croiser
sto'iquement les bras.
Gabriel d'Azambuja.
REPERCUSSIONS SOCIALES
I. — Le Travail.
Je voudrais établir nettement et par de
nombreux exemples, que l'étude des phé-
nomènes sociaux repose sur une base
aussi scientifique que l'étude des autres
phénomènes naturels.
Pour qu'il y ail une science sociale, il
faut, de toute nécessité, que les phénomènes
sociaux réagissent, ou ss répercutent, les
uns sur les autres, indépendamment de ta
volonté humaine el /lur le fait de la nature
des choses.
En effet, si les phénomènes sociaux sont
« déterminés » seulement pai' le caprice, ou
par la volonté de Ihomme, il n'y a pas
matière à science, il n'y a pas de science
sociale. 11 n'y a que de la philosophie so-
ciale, de la littérature sociale.
On comprend cond)ien il est important
d'être nettement fixé sur ce point. puis(iue
toute la science en découle.
Cette démonstration, une fois iaite. on
constatera avec étonnement (jue la liberté
humaine, le libre arbitre de l'homme, loin
d'être supprimés, se trouvent au contraire
DE SCIENCE SOCIALE.
179
prodigieusement accrus. La liberté liu-
maine est moins limitée par le fait que les
phénomènes sociaux sont « déterminés »
les uns par les autres, que par le fait
qu'on ignore en quoi, comment et pour-
quoi ils le sont.
Lorsqu'on le saura de science certaine,
on connaîtra également comment on peut
manier ces phénomènes et les plier au
service de la volonté liumaine, comme
cela est déjà arrivé pour les phénomènes
naturels, par exemple pour la vapeur et
pour l'électricité.
Nous donnerons successivement des
exemples de répercussions se rapportant
aux diverses divisions de la Nomenclature
sociale. On constatera ainsi que tous les
phénomènes sociaux sans exception sont
soumis à des lois : le travail, la propriété,
la famille, aussi bien que l'art, la littéra-
ture, ou les formes politiques, etc.
Nous n'avons pas à relever de répercus-
sions sur le Lieu. En effet, les phénomènes
du Lieu ne sont pas déterminés par des
causes sociales, mais par des causes natu-
relles, qui relèvent de la géographie phy-
sique, de la géologie, de la météorologie,
de la botanique, ou de la zoologie. Ils sont
donc expliqués par ces diverses sciences
et la science sociale n'a qu"à les constater
et à les accepter comme point de départ
de ses observations.
Après le Lieu vient le Travail. Le Travail,
on va le voir, est influencé par une série
de causes multiples et variées, qui s'im-
posent à l'homme et dont il doit tenir
compte, qu'il le veuille ou non. Je dispose
ces répercussions, autant que possible, dans
Tordre des subdivisions de la Nomencla-
ture. Pour chacune d'elles, j'indique, en
note, les passages de la Bibliothèque de la
Science sociale, où. on trouvera la démons-
tration.
I. — RÉPERCUSSIOxNS SUR LE TRAVAIL DE
SIMPLE RÉCOLTE (art pastoral. pêche, chasse
et cueillette).
1° Une courte saixon d'humidité, succé-
dant à un hiver long et rigoureux, crée la
steppe et l'art pastoral '. Cette loi domine
1. Comment la Roule crée le lypesociul, l.I. liv. I.
toute l'Asie centrale et occidentale et une
partie de l'Europe orientale. Elle est la
cause première de leur état social.
Mais les résultats sont modifiés si la sé-
cheresse est un peu plus accentuée :
2° Une saison plus prolongée de séche-
resse fait prédominer le désert, avec le type
du pasteur caravanier-. Alors, au lieu du
Tartare-Mongol, pasteur pur, on a l'Arabe
et le Touareg, pasteiu^s caravaniers et com-
merçants, dont l'état social e.st si différent.
Pour opérer cette profonde transformation,
il a suffi d'une légère accentuation de la
siccité de l'air.
Autre modification sociale, si c'est le
froid qui s'accentue :
3*^ Le froid intense et prolongé fait pré-
dominer la toundra, avec le pasteur de ren-
nes"^. On a alors le Lapon et l'Esquimau
qui, au point de vue social, diffèrent com-
plètement des deux types précédents.
Remplaçons la sécheresse par l'humi-
dité, et nous obtenons un autre type so-
cial :
4'' Une longue saison d'humidité fait
prédominer la forêt'*, ce qui donne origi-
nairement le type du chasseur, ou sauvage,
de l'Amérique méridionale, de l'Afrique
équatoriale, etc.
Si nous introduisons maintenant un
autre élément, la chaleur, le type social
est encore une fois modifié :
5° Une longue saison chaude fait prédo-
miner la cueillette, par suite de l'abondance
des arbres fruitiers'^'. Cela nous donne les
populations du bassin de la Méditerranée
et celles des régions intertropicales, dont
l'organisation sociale diffère totalement
des précédentes, par le fait de cette simple
modification de climat.
6° L'étagement plus ou moins abrupt du
sol détermine des variétés différentes d'art
pastoral^. Parce que l'altitude fait varier
— Classification, les renvois, 22 et suiv. — Se.
soc. I, 26 à 28.
2. La Route, l. I, liv. II, ch. i. — Classi/ication,
les renvois, 26 et suiv. .Soc. afric, 27.44, 109. 12S.
3. La Route, 1. 1, liv. I.cli. iii. Classification, le»
renvois, 41.
4. La Route, t. I, 1. I, ch. iv. Classification, les
renvois, 46 et suiv. Soc. afric, 2iX>.
5. Se. soc, XVII, 3()o. 489, 494; XXII, 746.
0. Corse, Se. soc, XXII, 377. P\ rénées et .4Ipes,
XXII, 9.
180
Bl'LLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
les espèces animales et par conséquent les
formes de l'art pastoral.
7" La déclivité du sol développe Part
pastoral transhumant^. Par suite de l'im-
possibilité de laisser les animaux dans la
montagne pendant l'hiver.
8° Les landes pauvres font prédominer
V élevage du mouton sur celui du bœuf'^.
Parce que cet animal est moins exigeant-
9° Les sols forestiers obligent les pasteurs
de bêles à cornes à se transformer en pas-
teurs de porcs'^. C'est là une transformation
décisive qui s'est imposée aux émigrants
celtes pendant leur séjour dans les forêts
de la Bavière et qui leur a donné un des
traits caractéristiques de leur état social,
en les dispensant de se livrer à une culture
plus intense.
La science sociale a déterminé un grand
nombre de répercussions produites sur
le travail par l'art pastoral nomade. En
voici deux, à titre d'exemple :
• 10° L'art pastoral nomade impose le tra-
vail en communauté '*, par l'avantage et par
la nécessité du groupement, au milieu de
l'isolement de la steppe.
11° L'art pastoral comprime l'aptitude
au travail^ entrave l'initiative, s'opjwse
aux transformations et aux progrès ''. Parce
qu'il est facile, traditionnel et immuable.
C'est là la cause fondamentale de l'infério-
rité et de l'immobilité de l'Orient, où l'art
pastoral a été, pendant des siècles, et reste
encore aujourd'hui le travail dominant.
Chez les pêcheurs, le poisson exerce une
influence qui détermine parfois l'impor-
tance plus ou moins grande de l'atelier de
travail :
12° Chaque espèce de poisson exige un
nombre déterminé de ]técheurs^'. Le thon
exige des équipes de douze à dix-huit pé-
cheurs, montés sur de grandes barques;
pour les maquereaux et harengs, huit pê-
cheurs ; pour les raies, turbots, esturgeons.
I. .SV. soc, XXII, .«2.
•i. Le Bauer du l.utielxmrg, Se. .soc, fasc i'i.
;{. La Route, l. Il, liv. IV, cli. i ; Se. soc, XI,
:ts<) et siiiv.
'«. La Rouir, l. I, liv. I. t'Irissi/icalio», les renvois,
p. 21 et suiv.
.S. Se. soc, I, 2-2 et suiv.
fi. 0. E., IV, 2!»3; 111, 2l(i. 0. M. -i' scr., 1, XW ; II.
112, KiO.
cabillauds, rougets, plies, quatre pêcheurs ;
pour les anchois et carrelets, dans le Zuy-
derzée, deux pêcheurs, etc.
Certains ampliibies, ou poissons, obligent
les pêcheurs à constituer un groupement
spécial :
13. Le phoque contribue à maintenir le
travail en communauté chez les Esqui-
maux''. Parce qu'il exige un groupement
nombreux de pêcheurs ; parce qu'il fournit
des ressources importantes et variées et
quïl est possible de le conserver en grande
provision, grâce au froid intense.
14. Au contraire, en Norvège, le nauinon
détermine la ])éche individuelle cl dans de
petites barques ^. Parce qu'on le pèche le
long des fjords dont il remonte le courant
pour aller frayer (Tel était du moins l'état
traditionnel jusqu'à l'établissement do la
grande pêche).
15. La pèche rend difficile la transfor-
mation en agriculteur^. Quoique pénible,
le métier de pêcheur est attrayant, comme
tout ce qui touche à la simple récolte. De
plus, à cause de son caractère aléatoire,
il ne dresse pas à la prévoyance, qui est
nécessaire pour entreprendre avec succès
les travaux de culture.
Le travail de la chasse et celui de la
cueillette sont également soumis à des ré-
percussions bien caractérisées. En voici
trois exemples :
16. Les anim.aux vivant en troupe, comme
le bison, maintiennent le groupement des
chasseurs en communauté, chez les Peaux-
Rouges ^^. Parce qu'il est nécessaire d'être
nombreux pour attaquer ces animaux.
17. Les animaux vivant isolés, comme
ceux des forêts de l'Amazone, désorganisent
la communauté chez les chasseurs**. Parce
que ces animaux isolés et de petite taille
peuvent facilement être attaqués par un
seul homme et qu'il est plus avantageux
de se réserver le produit pour soi seul.
18. Comme la chasse, les productions
.'<ponlanécs dues à la cueillette parahjseni
-. Si-, snr., Yl. ;i2S à ;î.t'i.
«. 0. K., 11; Sr. S",:, 1, 110, Wlll; III, 'Ml. L'X
Roule, 11, liv. V. cil. I.
!». Voir les mouogr. de pcdieurs.
10. Se. soc., vil. Ki.-; ;'i \--î, :i'(S n M\.
11. Se. soc., I, 2,36.
DE SCIENCE SOCIALE.
181
Yaplitude (lu Iravail jicniOlrK En effet, ce
travail facile et attrayant rend incapable
de tout effort prolongé. C'est ce qui a em-
pêché les populations des iles de l'Océanie
de s'élever, même au contact des Blancs.
{A suivre.)
Edmond Demolin;
REMARQUES SUR
LA CLASSIFICATION SOCIALE
M. A. Woeikof, professeur <le géographie physi-
que à l'Université de Saint-I'élcrsijourg, nous a l'ait
part des appréciations suiv;mtes sur la Classi/i-
calion .sorialc, publiée dans les 10® et If fascicu-
les de la Science sociale.
« Ayant lu et apprécié, dit-il, quelques-
uns des ouvrages de Le Play, jesuivisavec
intérêt les travaux de ses dignes conti-
nuateurs, et devins membre de la SociH('
de Science sociale. J'admirai surtout les
efforts de M. E. Demolins pour réformer
les Français par l'exemple des Anglo-
Saxons et la fondation de l'Ecole des Ro-
ches. La méthode d'observation appliquée
par les savants de la Société à l'étude de
pays qu'ils étaient en position de bien
étudier et dont ils connaissaient la langue
me paraissait aussi digne des plus grands
éloges. Cependant la classification ne me
paraissait pas suffisamment claire. Les
tristes loisirs que me procura la cessation
des études dans nos Universités, ainsi
que l'apparition, dans un délai assez court,
de deux ouvrages qui traitent de la clas-
sification, ceux de M. Demolins sur les
routes des peuples et la classification elle-
même, m'ont permis d'approfondir la
question. Le second ouvrage m'a surtout
servi pour les observations qui suivent,
car non seulement il contient (p. 10, 11)
un tableau qui donne les bases de la clas-
sification, mais M. Demolins y donne, dans
les pages qui suivent, un résumé, admi-
rable de concision et de clarté, des tra-
vaux d'un grand nombre de savants pu-
bliés par la Société.
t L'observation la plus importante que
1. Classificalion, les renvois des Soc. à form.
comm. instables, groupes 3 et 4.
je puisse formuler a trait à l'idée de Le
Play, adoptée aussi par M. Demolins, que
l'humanité a dèbulé par r existence du
pasteur nomade, qui est le type stable de la
formation communautaire, et dont dérivent
le type instable (les sauvages) et le type
ébranlé (les agriculteurs que M. Demolins
considère comme communautaires).
« .4 ms/ le nomade aurait partout précédé
Vhomme vivant de cueillette, le pêcheur, le
chasseur, le sauvage en un mot.
« L'homme serait donc tombé du ciel
avec ses animaux domestifpies? Ou aurait-
il eu, à l'origine, des facultés qu'il a per-
dues depuis?
8 La domestication des animaux, surtout
celle du taureau si dangereux à l'état sau-
vage, leur adaptation au chariot et à la
cliarrue, celle des vaches, chèvres et bre-
bis qui devaient être traitées par l'homme,
ont exigé beaucoup de temps et d'efforts
intellectuels. Les hommes primitifs en
étaient-ils capables?... »
RÉPONSE. — M. Woeikof commet ici une
méprise sur laquelle il Importe d'attirer
l'attention. La Science sociale, ayant pour
point de départ l'observation directe des
phénomènes actuels, ne classe pas les so-
ciétés humaines dans un ordre historique,
et chronologique, mais dans l'ordre de la
complication sociale croissante. Les pas-
teurs nomades figurent en tête de la clas-
sification, non pas parce qu'ils seraient le
type social primitif, mais parce qu'ils cons-
tituent le type social le plus simple.
Cette simplicité vient de ce que, chez
ces populations, il ne se développe norma-
lement aucun organisme social au-dessus
de la famille patriarcale. C'est le seul
exemple connu de sociétés qui soient li-
mitées aux organismes de la vie privée.
Dans ces sociétés, le chef de famille, ou
patriarche, remplit les fonctions de pontife,
de magistrat, de souverain. Ces sociétés
pastorales sont donc analogues, au point
de vue social, à ces animaux inférieurs,
chez lesquels les diverses fonctions ne sont
pas encore séparées et qui figurent égale-
ment en tête de la classification zoologique,
parce qu'ils représentent les types les plus
simples.
182
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
Il résulte de cette explication (jue la
critique formulée par M. Woeikof ne s'ap-
plique pas à la classification sociale.
M. Woeikof entreprend ensuite de dé-
montrer que les premiers hommes ont dû
être des chasseurs, ou sauvages, et non
des pasteurs.
« Le passage du sauvage à l'agriculteur,
dit-il, est beaucoup plus facile. Chez une
quantité de peuples d'Afrique, d'Amérique,
d'Australie, l'homme chasse, ou pêche, la
femme rassemble des fruits, des racines,
des bulbes, des semences comestibles. Peu
à peu, elle en vient à cultiver des plantes ;
cette agriculture en petit, agriculture à la
houe, est capable d'un grand développe-
ment. Beaucoup de peuples océaniens
pratiquent l'irrigation artificielle pour la
culture du taro. L'agriculture japonaise,
si intensive, si soigneuse des déchets pou-
vant fertiliser la terre (excepté l'engrais
humain, les Japonais importent une grande
quantité de déchets de poisson), cette agri-
culture se passe presque entièrement de
l'aide du bétail et de la charrue. Au Pérou,
avant les Espagnols, il y avait aussi une
agriculture perfectionnée avec une irriga-
tion étendue et l'emploi du guano, et les
Péruviens n'employaient ni charrue, ni
animaux de trait. En Europe, on a trouvé
des preuves d'une agriculture préhistorique
à la houe, avec culture du millet, du chou,
du lin, etc., sans tracede charrue ni d'ani-
maux domestiques. C'est du moins l'opi-
nion du célèbre paléobotaniste Oswald Heer.
« Je conseillerais aux savants de la
Science sociale la lecture d'un livre très
intéressant, Ed. Hahn, Bas Aller der
unrtschaflliclicn Kullur, Heidelberg, 1905.
« L'auteur prouve que :
« 1" La culture matérielle de l'Asie an-
térieure, de l'Afrique du Nord, de l'Europe
et de SCS colonies est originaire de Méso-
potamie ; c'est là que furent domestiquée
res])èce bovine, inventés la charrue et le
chariot; là commença l'emploi du laitage.
Toutes ces inventions sont en rapport avec
le culte astral de ce pays. De là vient aussi
notre astronomie, les divisions du temps
en mois et en semaines, les noms des
constellations, etc.
« '2") Les peuples qui devinrent des no-
mades dans les steppes environnantes
empruntèrent les principaux animaux do-
mestiques aux Mésopotamiens. Dès le
commencement de leur vie nomade, ils
étaient en relations avec les agriculteurs
et les citadins, faisant leurs transports,
leur vendant du bétail et leur achetant des
produits manufacturés et des aliments
végétaux.
« 3° Le passage de l'ancienne agricul-
ture à la houe à l'agriculture nouvelle à
la charrue tirée par des bœufs, a été une
vraie révolution.
<r. 4° Les inventions mésopotamiennes se
répandirent au Sud et à l'Est de manières
différentes, a) L'Inde possède la charrue,
les bêtes à cornes et l'emploi de leur lait
par l'homme, b) L'Afrique au sud de l'E-
gypte a l'emploi du lait (celui de chèvre
là où la mouche tsé-tsé ne permet pas l'é-
lève des bêtes à cornes), mais ne connaît
pas la charrue et en général les animaux
de trait', c) La Chine, au contraire, a la
charrue et les bêtes de trait, mais non pas
l'emploi de laitage, et cela malgré ses re-
lations constantes avec les nomades grands
consommateurs de laitage. Si les Chinois
dédaignent l'emploi du laitage comme in-
digne des civilisés de l'Empire du Milieu,
les Japonais ne le connaissaient pas avant
leurs relations avec les Européens, au
XYi*^ siècle et peut-être même au xi\* siè-
cle ».
RÉPO.NSE. — Il est possible que les pre-
miers hommes aient été des chasseurs:
c'est là une démonstration qui relève de
la paléontologie et de la préhistoire plus
que de la science sociale. Nous n'affir-
mons rien à ce sujet. Tout ce que nous
pouvons dire, c'est que nous n'avons ja-
mais réussi à observer la transformation
du chasseur, ou sauvage, en pasteur. Non
s(>ulement nous ne l'avons jamais obser-
vée, mais tous les faits connus juscju'ici
révèlent les difficultés de cette transfor-
mation.
Plutôt que de se résoudre à la vie pasto-
rale, le chasseur Peau Rouge de l'Améri-
I. A lu seule t'\cepli<)ii de l'Abyssiiiie.
I
DE SCIENCE SOCIALE.
18:{
«lue du Nord, par exemple, aime mieux se
soumettre à toutes les privations, jusqu'au
jour où il disparaît enfin. Le gouverne-
ment des États-Unis a essayé, par tous les
moyens, d'aider à cette transformation. Il
a échoué, ("est au point que les Peaux-
Rouges, parqués dans les territoires in-
diens, préfèrent chasser les troupeaux
qu'on leur envoie chatjue année, plutôt
que de les élever.
La science sociale explique les causes
qui rendent cette évolution si difficile.
Si les premiers hommes ont été des
chasseurs, il faut donc supposer qu'au
moins certains d'entre eux se sont trouvés,
à un moment donné, dans des conditions
qui ont facilité leur évolution vers l'art
pastoral. Mais les conditions de cette évo-
lution sont inconnues.
Sur ce point, nous ne pouvons donc ni
affirmer, ni nier, dans Tétat actuel de la
science.
« Revenant à la classification, je trouve,
page 10, au sujet des nomades mais aussi
de l'Egypte, de l'As-syrie et de la Chaldée,
que, « tous les organismes sociaux .sont
réduits à la communauté de famille et de
tribu. Aussi, pas de pouvoirs publics régu-
liers », Et la mensuration des terres après
les crues du Nil, et les canaux d'irrigation,
les immenses réservoirs, les grandes bâ-
tisses, tout cela n'était pas de la compé-
tence des particuliers. Les pouvoirs pu-
blics y avaient beaucoup à faire, beaucoup
plus qu'en Grèce par exemple où les con-
ditions physiques du pays ne nécessitaient
pas l'intervention de l'État dans l'agricul-
ture comme aux bords du Nil et de l'Eu-
phrate.
« La classification considère l'Egypte et
la Chaldée comme de « simples oasis dans
le désert », et leurs habitants comme sou-
mis aux mêmes lois sociales que les no-
mades voisins. Ceci est une erreur. L'E-
gypte est bien, physiquement, une oasis
• tu milieu du désert, mais si grande,
qu'elle a pu suivre ses voies à elle, plus
souvent dominant lès nomades que con-
quise par eux, et, même conquise, elle
gardait ses mœurs et ses institutions.
■' Quant à la Chaldée et à l'Assyrie, ce
ne .sont pas même des oasis, car elles ont
des montagnes, ou des pays agricoles, à
l'est et au nord, dans la dernière direc-
tion jusqu'à la mer Noire et au Caucase;
elles ont le golfe Persiquo au sud et les
nomades à l'ouest. L'état social de pareils
pays n'avait aucune ressemblance avec
celui des nomades. Il était bien compli-
qué... »
RÉPONSE. — Je ne puis répondre que
brièvement :
1" La science sociale dislingue neltemenl
l'i'lal social des oasis de celui des deseris.
Le désert donne l'art pastoral associé aux
transports et au commerce par caravanes,
avec toutes les conséquences propres à ces
deux natures de travaux. L'oasis donne la
culture avec irrigation, et toutes les con-
séquences propres à ce genre de travail.
2" Néanmoins, l'état social des déserts
et celui des oasis ne peuvent être séparés,
parce qu'ils forment un ensemble étroite-
ment lié, qui est le résultat de répercus-
sions réciproques, révélées par une ana-
lyse méthodique.
3'^ La science sociale ne dit pas que les
grandes oasis, comme l'Egypte, l'Assyrie
et la Chaldée n'ont pas d'organismes de la
vie publique; elle ne les confond pas avec
les sociétés des déserts, dont tous les or-
ganismes .sont réduits à la famille patriar-
cale et à la tribu. C'est précisément pour
cela que ces grandes oasis figurent à part
dans la classification, à la page 10. indi-
quée par M. W'oeikof.
J'engage fort M. "SVoeikof à lire les tra-
vaux de M. de Préville sur l'Egypte. Il y
verra comment la science sociale explique,
d'après les conditions du travail, le déve-
loppement des pouvoirs publics du Pha-
raon et la nature si particulière de ces
pouvoirs publics. Ainsi, non seulement
nous connaissons l'existence de grands
pouvoirs publics dans les oasis, mais c'est
la science sociale qui en a donné la pre-
mière explication scientifique. Comment
M. Woeikof peut-il ignorer cela? 11 aurait
pu s'en rendre compte par la seule lecture
un peu plus attentive des sommaires de
la Classification.
Nous nous permettons de le renvoyer à
184
BL'LLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
un exposé méthodique de la science sociale,
qui est actuellement en préparation.
E. D.
L'EVOLUTION DE LA MUSIQUE
d'après la science sociale.
(suite).
Dans un article précédent, nous avons
étudié la musique mélodique cliez les
peuples communautaires, en nous atta-
cliant particulièrement à montrer comment
la gamme s'est adaptée à « l'état d'âme »
de chaque race. Nous avons distingué trois
espèces de gammes :
1° Celles à longs intervalles, qui ne peu-
vent rendre l'accent doux, ont été adoptées
par les populations chez lesquelles le com-
merce s'est peu développé (et par consé-
quent le luxe ) ;
2":' Celles à courts intervalles, qui peuvent
rendre l'accent doux, se sont développées
chez les populations commerçantes des
oasis du Désert, où le luxe et « le faste
oriental » existent de toute antiquité ;
3" En Grèce, il s'est produit une fusion
lente de ces deux espèces de gammes
aboutissant finalement à une gamme mixte.
Ceci vérifie une fois de plus l'hypothèse
que nous avons faite, à savoir que la race
grecque est une combinaison.
Si, maintenant, nous passons aux Bo-
mains, nous constaterons qu'ils furent plu-
tôt réfractaires à la musique : « Si nous
n'avions à parler que des Romains, quel-
ques lignes, ajoutées à l'histoire de la
musique des Grecs, suffiraient, et au delà.
Ce peuple de conquérants aima les arts,
mais en dilettante plutôt qu'en artiste, je
dirai presque en parvenu fier de tout ache-
ter. J> (Lavoix fils, loc. cil., p. 58.)
Le Romain était trop absorbé par la cul-
ture et la colonisation pour primer dans
les beaux- arts. Il traita la musique comme
la philosophie : « Les artistes les plus célè-
bres de l'empire romain furent en général
Grecs. » {Id., p. 07.)
Toutefois, l'incorporation des Grecs à
l'empire romain ne fut pas sans efl'et sur
la musique des premiers. C'e.st à partir de
cemomentqu'ils employèrent la diaphonie,
c'est-à-dire le chant simultané de la même
mélodie dans deux modes différents
(^'oir Fétis, Histoire aénérale de la musique,
t. IV, p. 506). Cette nouvelle méthode fut
réglée par Ptolémée et le nombre des modes
fut fixé à sept.
Il nous est impossible actuellement de
montrer clairement les causes de ce chan-
gement. Il est toutefois curieux de cons-
tater que ce premier effort vers la musique
harmonique est due à l'influence du milieu
romain, c'est-à-dire de celui qui, dans l'an-
tiipiité suivant l'expression de M. Demo-
lins, marque le plus grand effort des com-
munautaires pour sortir de la commu-
nauté.
C'est cette musique^ combinée avec la
musique religieuse des Hébreux, qui forma
la musique chrétienne. Elle fut appelée
chanl amhrosien , de saint Ambroise (340-
397), évoque de Milan. Dans le chant am-
hrosien, n'y eut plus que quatre modes.
Ce genre de musique fut conservé par l'É-
glise byzantine, qui, comme on sait, le pro-
pagea en Russie.
II. LA FORMATION DE LA MUSIQUE llAHMo-
NIQUE CHEZ LES PEUPLES PARTICULARISTES.
L'invasion des Barbares du Nord en Oc-
cident eut, sur l'art musical, toute une
série de répercussions, dont la plus impor-
tante fut la formation de la musique har-
monique.
« Ici se présente, dans l'ordre chronolo-
gique, une des plus importantes transfor-
mations que l'art ait éprouvées depuis les
temps anciens : on comprend qu'il s'agit
de l'introduction, dans la musique, de
l'harmonie simultanée des sons qui, en
l'état actuel des choses, en paraît insé-
l)arable, bien que toute l'antiquité en ait
ignoré le principe, et qu'aujourd'hui
môme encore, la plupart des nations qui
couvrent le globe terrestre s'y montrent
insensibles. » (Fétis, Traité complet de
la théorie et de la pratique de l'harmonie,
p. .wxi.)
Voici ce que dit un physicien sur le môme
sujet : « C'est au moyen âge, dans la mu-
DE SCIENCE SOCIALE.
185
sique sacrée, que l'association de parties
distinctes, d'abord très peu compliquées,
puis progressivement plus savantes, donna
naissance à la musique harmonique. La
mélodie, dans un morceau musical, est
seulement alors la partie principale, dont
les parties secondaires forment l'accom-
pagnement : souvent même l'idée mélodi-
que passe d'une voix ou d'un instrument
à l'autre, et se trouve tellement enche-
vêtrée au milieu de toutes les parties con-
certantes, qu'il est difficile de démêler le
chant de l'accompagnement, la mélodie
de l'harmonie ». (Amédée Guillemin. Le
Son. p. 19.3. 1
On ne peut mieux caractériser la dif-
férence entre les deux espèces fondamen-
tales de musique, et il est remarquable
((ue c'est au moyen âge que le changement
s'opère. C'est à ce moment précis où a
lieu le plus grand changement qu'il y ait
eu dans l'état social de l'humanité que
survient le plus grand changement qu'il
y ait en musiciue. L'un est il la conséquence
de l'autre? Si nous ne pouvons répondre
affirmativement avec certitude, il y a au
moins lieu de le prendre en considération.
Mais voyons les choses de plus près.
La musique du moyen âge dérive de
deux sources différentes, à savoir : la
musique chrétienne et la musique popu-
laire. Nous allons étudier successivement
ces deux formes de l'art.
1° Musique ehrétienne. — Elle dérive na-
turellement du chant ambrosien. qui se
voit déformé peu à peu par le « goût
barbare ».
Le premier changement apparut sous
Grégoire le Grand (.j42-604j qui fixa les
règles du chant dit grégorien, à peu près
à l'époque où les Lombards firent la con-
quête de l'Italie. Depuis plusieurs siècles,
du reste, cette contrée était la proie des
hordes barbares (Héru!es,Ostrogoths.etc.),
et la richesse y avait considérablement
diminué. De là, un besoin de simplicité
qui devait se manifester jusque dans la
musique. « Les chrétiens d'Occident vou-
laient un art moins luxueux, moins riche,
moins sensuel ; il leur fallait se séparer
absolument des traditions antiques » (La-
voix fils, lor. cit., p. 71). C'est pourquoi
l'Église romaine abandonna les ornements
de tous genres, les tremblements et les
mouvements rapides de la voix pour s'at-
tacher à rendre le sentiment religieux lui-
même. En Orient, la musique resta plus
superficielle ; en Occident, elle devint plus
profonde. En outre, l'Occident abandonna
l'orgue ' pour s'en tenir au chant pur.
C'est pour s'adapter à tous ces change-
ments que le système des modes musi-
caux fut modifié dans le rite grégorien.
11 va sans dire que l'on avait conservé
les rudiments d'harmonie des Romains.
C'est ce qui résulte d'un texte d'Isidore,
évèque de Séville (vu" siècle), qui, dans
ses Sentences, dit : « La musique harmo-
nique est une modulation de la voix. C'est
aussi une concordance de plusieurs sons
et leur union simultanée » . Toutefois cette
musique était encore homophone : chaque
partie chantait la même mélodie dans un
ton différent. De plus, on ne connaissait
que les accords de quinte (symphonie) ou
de quarte (diaphonie), auxquels on ajoutait
quelquefois l'octave (antiphonie). Cette
musique harmonique homophone s'appe-
lait organum.
La liturgie grégorienne, d'abord loca-
lisée en Italie, fut propagée en Gaule, par
les efforts des Carlovingiens qui la firent
prédominer dans tous leurs États sur la
liturgie gallicane dérivée de la liturgie
grecque (Voir Fétis, Histoire générale de
la musique, t. IV, p. 274 et 278).
Un second changement, qui commença
à se manifester au vu'" siècle, apparut
dans l'écriture musicale : « Lorsque les
invasions des barbares sont terminées,
lorsque chacun semble avoir pris sa place,
il apparaît une écriture, dite en neumes »
(Lavoix fils, p. 76 et 78). Elle est caracté-
risée par l'emploi du point, de la virgule
et des accents grave ou circonflexe au lieu
des lettres anciennement employées. En
réalité, les neumes étaient aussi issues
de lettres employées par l'écriture ordi-
naire, mais de l'écriture des peuples sep-
tentrionaux, les runes-. (Voir Fétis, Ibid.,
1. L'orgue, inventé par Chéribius (l'i.j), dérive
de riiydraule d'Arcliiiiiède qui est elle-même une
modilication de la llùte de l'an.
■2. Notons en passant que la noiation alphaljcti-
186
Bll.LETfN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
p. 211). Il y eut deux sortes de neumes.
L'une peut être appelée notation lombarde
parce qu'elle se développa en Italie; l'au-
tre, la notation aaxonne, qui se répandit
en Allemagne, en Gaule, en Angleterre et
en Espagne. La première emploie de gros
caractères carrés; la seconde de fins ca-
ractères ronds.
Un troisième changement fut Vappavi-
lion de l'accord de tierce, qui, d'après Fé-
tis, aurait été adopté par la musique sa-
crée en imitation de la musique profane
des populations barbares qui auraient em-
ployé cet accord. Mais on n'a aucun docu-
ment à ce sujet. Tout ce que l'on sait,
c'est que l'Église n'en lit d'abord qu'un
usage très restreint. L'apparition de la
tierce a une grande importance, car elle
devait permettre plus tard la formation
de l'accord parfait.
Un dernier changement, plus grave en-
core, devait survenir auix'= siècle : l'appa-
rition de la polyphonie, mais ceci fera
l'objet du chapitre suivant. Passons main-
tenant à la musique populaire.
"2° Musique populaire. — Nous venons
de voir la musique sacrée subir une évo-
lution assez rapide dans les premiers
siècles du moyen âge, évolution marquée
par quatre étapes :
a) Le chant grégorien au vi*' siècle ;
h) La notation par neumes au vu*^ siè-
cle;
(') L'apparition de l'accord de tierce;
(/) La première manifestation de po-
lyphonie au ix^ siècle.
Le chant grégorien, avons-nous dit, est
l'adaptation de la musique liyzantine au
goût barbare.
Les neumes dérivent de l'éci-iture ru-
nique des odiniques.
Mai-s d'où viennent la tierce et la po-
lyphonie ?
D'ai)rès Fétis, elles viendraient de la
musicjue populaire barbare, parce que ces
phénomènes ne sont apparus que dans
les pays touchés par les invasions des
Barbares; mais les documents i)récis font
défaut.
Lei)lus ancien date de l'an 1180, é])0(iue
que est toujours employée par les Hindous, cl que
les Arahes n'ont aucun svslèmc; de nolalion.
à laquelle il existait des chants harmo-
nisés à deux voix dans la partie de l'An-
gleterre située au nord de l'Humber (Voir
Fétis, Ibid., p. 419-420). II en résulte que
les Angles et les Danois avaient du goût
pour la musique, tandis que les Saxons
purs n'en n'avaient pas.
Comme conclusion, de tout ce qui pré-
cède, nous faisons les hypothèses suivan-
tes :
Les peuples particularistes purs sont
réfractaires à la musique ;
Les peuples communautaires sont por-
tés à la musique mélodique ;
Les peuples mixtes (Angles, Lombards.
etc.) sont portés à la musique harmoni-
que.
Voyons comment celle-ci, en évoluant,
devint la musique polyphonique.
(-■1 suivre.)
Paul Descamps.
UNE RECONSTITUTION
Nos lecteurs ont lu et goûté, dans cette
Revue, les articles si intéressants et si
neufs de notre ami M. Philippe Champault
sur les Phéniciens d'Homère à Ischia.
M. Champault ne s'est pas reposé sur
le succès de son étude. Il a continué à
creuser son sujet, s'est rendu sur les lieux,
a fait des enquêtes auprès de ceux qui
connaissent le mieux l'histoire des topo-
graphies et des habitudes locales, a minu-
tieusement contrôlé et discuté les docu-
ments versés au problème par l'ouvrage
de M. Bérard, les Phéniciens et lU}dyssée,
a passé toutes ses observations au crible „
si puis.sant de la science sociale, et il nous 1
apporta un volume de premier ordre, que
nous avons déjà signalé, mais sur lequel
nous désirons revenir '.
Nos lecteurs savent que ï Odyssée est un
poème incomparable, non seulement pour
la valeur littéraire dont nous n'avons i)as
1. P/irnicicns cl Grecs en Italie d'aprvs l'Odyssre.
LUide géosraphi<nie et sociale par une niélliodc
nouvelle. Krnest Leroux, (éditeur, 'iS, rue lîonaparlc.
Paris. Prix : (> francs.
DE SCIENCE SOCIALE.
187
à nous ofcuper ici, mais encore^ pour le
tableau qu'elle nous otîre des mœurs d'une
époque et de toute une civilisation.
Or, cette civilisation, à l'époque où la
Grèce classique a commencé à s'occuper
d" Homère, était déjà oubliée. Plusieurs
siècles de crises et de transplantations, con-
sécutives à rinvasiondorienne,avaientbou-
leversé le monde grec. Des traditions s'é-
taient perdues ; des routes avaient changé ;
les Phéniciens avaient évacué des mers,
des rivages, des îles et des isthmes qu'ils
avaient exploités précédemment. Aussi l'O-
(/(/*-S(''é', bien que merveilleusement comprise
comme poème par une race aussi affinée
que la race grecque, demeurait-elle obs-
cure en bien des points, et, depuis lors,
cette obscurité était à peu près demeurée
sans remède, malgré tous les travaux des
hellénistes, des archéologues et des éru-
dits.
L'ouvrage de M. Bérard, les Phéniciens
et l'Odyssée, constituait cependant, depuis
([uelques années, un effort appréciable
pour reconstituer le monde odysséen. Cet
ouvrage, en ce qu'il a de bon, s'inspire
partiellement et indirectement de la mé-
thode de la science sociale, que M. Bérard.
nous le savons pertinemment, a eu l'oc-
casion de connaître. Mais cet eiîort de-
meurait fort incomplet dans ses résultats.
iM. Champault a pu profiter de ces « éco-
les », et, servi par une méthode meilleure,
il a pu arriver — nous le proclamons hau-
tement — à des résultats qui s'imposent.
Le triomphe de notre savant collaborateur
a été de mettre le doigt, si l'on peut nous
passer cette expression, sur le cœur du
poème. Ce cœur, c'est l'hospilidité reçue
par Ulysse dans l'Ile des Phéaciens.
Ces Phéaciens, Homère les admire pro-
fondément. Ce sont des êtres supérieurs,
des navigateurs plus audacieux et plus
expérimentés que les Grecs, des civilisés
plus riches et plus avancés sous le rapport
du confortable. Ce sont en outre des com-
merçants jaloux et exclusifs, qui tiennent
à garder secrets leurs itinéraires et l'or-
ganisation de leurs « lignes » de com-
merce, parce que ce commerce a lieu en
pays neufs, c'est-à-dire dans cette Médi-
terranée occidentale qui joue alors, vis-
à-vis des i)euples d'Orient, le rôle joué
plus tard par l'Amérique et les Indes vis-
à-vis des peuples européens.
Dès lors, une foule de choses s'expli-
quent. Tout s'éclaire dans le poème et
tout rentre à sa place. Les Phéaciens sont
une colonie phénicienne , mais de Phéni-
ciens venus probablement par la route
isthmique de Thèbes, le pays de Cadmus,
et qui ont conservé des relations avec
les Thébains et les Eubéens graduelle-
ment hellénisés. Des Grecs de cette pro-
venance sont même venus, à titres d'auxi-
liaires, s'établir chez les Phéaciens, et il
en est résulté une sorte de fusion fort in-
téressante entre le type phénicien et le
type hellène. Or. M. Champault retrouve
dans le Nostos (la partie principale de
YOdyssée) le poème de l'alliance gréco-
phéacienne. Homère est un aède ionien
qui, reçu à Schérie, la capitale des Phéa-
ciens, et qui, reconnaissant envers les Mé-
cènes opulents qui l'y ont recueilli, a
chanté la Phéacie, sa capitale, ses arma-
teurs, ses marins, ses comptoirs, ses routes
en y faisant promener un héros grec il-
lustre, représenté par la tradition comme
un exceptionnel voyageur.
On reverra dans le livre de M. Cham-
pault, mises dans tout leur jour, les raisons
très solides qui ont porté l'auteur à re-
trouver dans Ischia l'île des Phéaciens.
C'est là, en dehors du monde grec, que ces
commerçants supérieurs ont leur centre,
et c'est de là qu'ils exploitent les côtes
occidentales de l'Italie, la Sardaigne, l'île
d'Elbe, et qu'ils correspondent avec d'au-
tres lignes phéniciennes desservant, par
la côte d'Afrique, le détroit de Gibraltar.
C'est à Gibraltar même que règne Calypso
« la dées.se qui cache » , c'est-à-dire qui
retient captifs les navigateurs concurrents
lorsqu'ils ont l'imprudence de venir ex-
plorer ces régions mystérieuses. Même
péril à redouter à Pianosa (l'île de Circé)
qui garde la route de Sardaigne.
Mais nos lecteurs verront tout cela, bien
mieux expliqué, et avec l'appui de toutes
les démonstrations désirables, dans le
livre de M. Champault. Et puisque la bien-
séance nous oblige à demeurer sobre d'é-
loges à l'égard d'un collaborateur, disons
188
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE DE SCIENCE SOCIALE.
seulement que son ouvrage, par la façon
dont il est conçu et par l'enchainement de
preuves qui a conduit notre ami à ses con-
clusions^ est un nouveau triomphe de la
science sociale.
G. d-A.
LES RÉCENTS ÉCHECS DU SOCIALISME
Nous avons posé, il y a peu de temps
dans cette Revue, cette question qui préoc-
cupe tant d'esprits à l'heure actuelle :
L'Humanité évolue-t-elle vers le Socia-
lisme? Nos lecteurs se souviennent des
conclusions de cette étude. Depuis son
origine et pendant une longue suite de
siècles, l'humanité tout entière a vécu
d'une façon inconsciente d'après les prin-
cipes du socialisme. Pendant cette époque,
la doctrine socialiste n'a pas été prèchée
comme un idéal à atteindre, puisqu'elle
était dans les coutumes journalières, dans
les lois et dans les institutions. Elle n'est
devenue un idéal qu'à partir du jour où
les pratiques en furent abandonnées par
la force des choses, c'est-à-dire par l'ac-
tion du progrès résultant de la concurrence
devenue de plus en plus âpre par suite
du développement des communications.
L'apparition des théories socialistes, et
le fait quelles ont été prises comme pro-
gramme politique par les mécontents, ont
fait illusion à beaucoup de personnes qui
en ont conclu que l'évolution de l'huma-
nité se faisait vers le socialisme. 11 ne
faut pas toujours confondre le parti so-
cialiste avec le socialisme.
L'Allemagne nous donne un exemple
typique à ce sujet. Pendant un certain
nombre d'années, le parti socialiste y a
bénéficié de l'appoint que lui ont apporté
les mécontents de toute espèce. Mais
ceux-ci lâchent le .socialisme quand ils
voient où il veut les conduire. De là la
débâcle que ce parti vient de subir aux
dernières élections allemandes. Voici ce
que dit le Temps ' à propos des dernières
élections allemandes :
« Sur la déroute des socialistes. ])as d'in-
I. Le Tcmjis du 7 lév. Vni.
certitude possible. Ils étaient entrés au
Reichstag de 1903 avec 81 mandats. Ils
entrent à celui de 1907 avec 43 sièges seu-
lement. La perte e.st d'environ 50 p. 100.
On aura beau épiloguer. Le fait est as.sez
brutal, pour qu'il soit inutile de répondre
aux mauvaises raisons des vaincus. N'ou-
blionspasd'ailleursque, depuis 1903, toutes
les élections partielles avaient été défa-
vorables aux socialistes. N'oublions pas
non plus c[ue leur succès de cette année-là
était entaché d'équivoque; qu'ils avaient
fait la campagne contre les tarifs doua-
niers et le protectionisme beaucoup plus
que contre la société bourgeoise. Les con-
férences de M. Bebel, à cette époque, sont
des plus significatives à cet égard. Et
nous pourrions en citer les dates. Rappe-
lons aussi quelles divisions les congrès
de Dresde et de Mannheim ont révélées
au sein de la Sozialdemokralie; dans quel
discrédit ils ont laissé les chefs parlemen-
taires du parti. 11 semble qu'en Allema-
gne le socialisme, en tant que doctrine de
lutte de classe, ait fait son temps. Au sur-
plus, dans un pays où l'ouvrier a le bien-
être qu'on voit à l'ouvrier de Westphalie,
la " loi d'airain » n'est pas loin d'appa-
raitre comme une plaisanterie. Le dé-
sastre socialiste n'est donc ni fortuit ni
superficiel. II était inévitable. Il est pro-
fond. Et c'est se moquer que de soutenir
le contraire, — alors surtout que ce phé-
nomène est général en Europe, en Angle-
terre et en Italie notamment. »
Nous pouvons ajouter que ce même ])hé-
nomène se produit en Belgique, (juoiipie
d'une façon plus lente, mais non moins
évidente.
En Angleterre, la faillite du socialisme
est bien plus marquée encore.
Non seulement le socialisme n'a jauuvis
pu y prendre de racine sérieuse, mais les
ouvriers anglais repoussent de plus en
])lus énergicpiement l'introduction dos
théories socialistes dans leur programuu'.
Cette année, au sein même du Labour
Party, le progrannne collectiviste marxiste
n'a obtenu (pie 98.000 voix et a été re-
l)0ussé par s;55. 00(1. Comme ledit \c Toiijis.
« c'est un véritable désastre ».
P. D.
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
Vers la concorde, par Henri Mazel.
A (.'iiUKsLANT, Caiior.s.
M. Henri Mazel qui, tout en demeurant
« extérieur » à la Science sociale, est un
(le nos amis et se plaît à cueillir parfois
(les id(^es chez nous, publie une plaquette
où il élabore, en vue d'aider au rétablis-
sement de la concorde en France, un
projet de constitution.
11 y a de tout dans ce projet : des idées
saines, d'autres qui sont simplement ori-
ginales, plusieurs qui sont ingénieuses,
et quelques-unes, hélas ! qui viennent tout
droit du beau royaume d'Utopie. Nos lec-
teurs savent d'ailleurs combien peu les
disciples de la Science sociale comptent
sur les constitutions, même excellentes,
pour restaurer le pays.
Ceci dit, mentionnons, dans le projet de
M. Henri Mazel, un t tribunal des prin-
cipes « ayant pour but, comme la Cour
suprême des Etats-Unis, d'enrayer l'appli-
cation des lois qui violent la constitution
fondamentable du pays, la substitution du
scrutin de liste -au scrutin d'arrondisse-
ment pour l'élection des députés, l'établis-
sement du référendum, une combinaison
ayant pour but de constituer un Sénat
composé presque entièrement d'anciens
législateurs, hommes d'expérience, l'iné-
ligibilité des députés sortants à la Cham-
l)re. M. Henri Mazel accorde aux législa-
teurs une indemnité de 6.000 francs, avec
.suppléments de 500 francs pour le pre-
mier enfant, de 600 pour le second, de 700
pour le troisième, et ainsi de suite. Citons
l'article suivant, qui est particulièrement
savoureux :
« L'indemnité ci-dessus pourra être aug-
mentée par la répartition entre tous les
membres du Parlement de la moitié des
économies réalisées pendant le premier
exercice budgétaire à la suite d'un vote
des deux Chambres . »
Hélas! comme disait Boileau après" r.4-
fjésUas de Corneille.
Quant au président de la République,
M. Henri Mazel veut le faire élire par un
luUège spécial composé de quinze mem-
bres de l'Institut, trois par .Académie.
Voilà où notre excellent ami s'égare un
peu, semble-t-il. dans le poétique domaine
des songes. L'Institut ne mérite ni cet
excès d'honneur ni cette indignité. Les
intellectuels ne sont pas faits pour choisir
le chef de l'État, et, si on leur octroyait
ce pouvoir, leur pacifique cénacle serait
vite envahi par les pires intrigues poli-
ti(|ues. Non ! décidément, nous croyons
que l'Académie fera mieux de se spéciali-
ser dans les prix de vertu.
Tout cela n'empéclie pas la plaquette de
M. Mazel d'être sympatliique et curieuse.
Ma pratique de la culture des plantes
agricoles, par P. G-\lerv, professeur à
l'école pratique d'agriculture de Coigny,
1 vol. in- 18, librairie agricole de la .Mai-
son rustique.
Le titre de cet ouvrage indique l'esprit
dans lequel il a été conçu et ce qui consti-
tuera, aux yeux des lecteurs, son grand
mérite : c'est un ouvrage essentiellement
pratique, dans lequel l'auteur, qui a exercé
pendant trente-deux ans la grande culture
avant de l'enseigner, expose le résumé de
son expérience pour guider les jeunes
praticiens.
Après avoir traité, dans la première par-
tie, de diverses considérations générajes
relatives au semis, aux systèmes de cul-
ture, aux assolements, au drainage, M. Ga-
lery étudie successivement la culture des
plantes alimentaires (blé, seigle, orge,
avoine, mais, etc.), et des plantes fourra-
gères, puis les prairies : prairies artificielles
et prairies naturelles; enfin, les plantes
industrielles, plantes oléagineuses et plan-
tes textiles. N'ient ensuite la culture du
pommier à cidre, qui constitue, pour les
régions de l'Ouest, une source importante
de richesse; enfin, un appendice est con-
sacré aux mauvaises herbes les plus C(un-
munes.
Cet ouvrage rendra d'excellents services
aux cultivateurs et aux élèves des écoles
pratiques d'agriculture à qui il s'adresse
tout particulièrement.
CHEMIN DE FER D'ORLEANS
BILLETS D'ALLER ET RETOUR INDIVIDUELS ET DE FAMILLE
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BIBLIOTHKQUE DE LA SCIENCE SOCIALE
PUni.lÉE sous LA DIRECTION DE
M EDMOND DEMOLINS
LA LUTTE COMMERCIALE ACTUELLE
/
LES
EXPORTATIONS ALLEMANDES
LEURS ORIGINES ET LEURS RÉPERCUSSIONS SOCIALES
PAR
Paul de ROUSIERS
PARIS
BUREAUX DE LA SCIENCE SOCIALE
56, RUE JACOB, 56
1907
SOMMAIRE
Avant-propos. — Lo phénomène ilc l'Exportation; son iniiJortance et ses
conditions. — Comment ('tudier les tliverses marchandises exportées. P. ?>.
I. — Les Exportations d'origines agricoles. P. 10.
1. Le sucre de betteraves.
2. L'alcool.
3. Le vin.
II. — Les Exportations minières et métallurgiques. P. iii.
1. Les sels encombrants.
2. L'Exportation houillère.
3. L'Exportation métallurgique.
III. — Les Exportations de marchandises diverses. P. Ifi.
1. Faible dépendance de la l'abrication vis-à-vis des conditions du lieu et ses
conséquences.
i. Exportations dues à la culture scientifique et artistique.
3. Exportations dues au bon marché des produits allemands.
I\ . — Les voies et moyens de l'Exportation allemande. P. »;3.
1. La clientèle allemande à r('tranper.
2. Les transports terrestres en Allemagne.
3. Les transports maritimes.
1. Les aptitudes commerciales.
, .'). La p()liti(juo économique de rEm])iiv.
LA LUTTE COMMERCIALE ACTUELLE
LES
EXPORTATIONS ALLEMANDES
LEURS ORIGINES ET LEURS RÉPERCUSSIONS SOCIALES
AVAiVT-PROPOS
LE PHÉNOMÈNE DE L'EXPORTATION, SON IMPORTANCE
ET SES CONDITIONS
Une des constataiions qui s'imposent avec le plus d'autorité à
tous ceux qui étudient la science sociale est linterdépendance
de tous les phénomènes sociaux.
Plus on pousse loin l'analyse des différents éléments consti-
tutifs d'une société, plus apparaît et plus s'affirme cette vérité
qu'une société forme un tout vivant et agissant : plus sa synthèse
est saisissante. Aucun des faits qu'on y observe ne saurait être
compris, encore moins classé, sans une étude du milieu auquel
il appartient, des circonstances de toutes sortes, tant directes
qu'indirectes, tant matérielles que morales, tant présentes que
passées, qui ont influé sur lui.
Par suite, la science sociale renouvelle et complète des ordres
de connaissances qu'une conception trop étroite de leur cadre
fait souvent considérer comme absolument séparés les uns des
autres et se suffisant chacun à lui-même.
LES EXrORTAïIOISS ALLEMANDE;
L'économie 'politique, en particulier, peut recevoir de la
science sociale un utile complément. La production, l'accumu-
lation et la distribution des richesses sont des phénomènes très
complexes, très abstraits, qui supposent l'existence d'une foule
d'autres phénomènes, simples et concrets. Les forces produc-
trices d'une nation, sa puissance financière, ses moyens d'é-
change, sont fonctions non seulement de sa constitution sociale,
mais aussi — tout au moins lorsqu'elle a un commerce extérieur
— de la constitution sociale de tous les pays avec lesquels elle
trafique. C'est assez dire que, pour se rendre compte des causes
profondes des faits économiques, il faut connaître les faits sociaux
auxquels ils se rattachent et qui les dominent.
M. Jean Périer, dont tous les lecteurs de la Science sociale
connaissent les belles études sur le commerce franco-anglais et
le commerce franco-belge, a publié naguère, ici même, un tra-
vail dans lequel ce lien étroit de l'économie politique et de la
science sociale est parfaitement mis en lumière. Je n'ai pas à
revenir sur sa démonstration. Je la rappelle simplement, parce
que c'est elle qui m'a guidé dans les recherches auxquelles je
me suis livré sur les exportations allemandes et dont je pré-
sente ici un résumé.
En 1905, l'École des sciences sociales et politiques de l'Uni-
versité catholique de Lille m'avait fait l'honneur de me deman-
der quelques leçons sur ce sujet. J'avais déféré d'autant plus
volontiers à son désir que l'activité commerciale intense de
l'Allemagne permet plus facilement de saisir les origines et les
répercussions du phénomène. Le contraste est grand, en ellet,
entre le « pays pauvre » dont on parlait en France avant 1870 et
l'Allemagne d'aujourd'hui, méthodiquement et laborieusement
appUquée à la mise en œuvre de toutes ses sources de richesse.
Une pareille transformation ne s'est pas accomplie dans le monde
matériel sans être accompagnée de beaucoup d'autres, qui
l'ont précédée ou suivie. Elle ne peut être comprise que par la
connaissance de celles-ci. Je résolus donc de les étudier.
Le phénomène de l'exportation était, d'ailleurs, bien choisi
comme base d'observation. En effet, dans l'universelle concur-
Ll'. PHENOMENE DE L E\P0){TATION. O
rence qui s'établit de plus en plus entre tous les États produc-
teurs industriellement développés, la puissance d'exportation
d'un pays donné est un des éléments les plus propres à déter-
miner son rang commercial. Ce n'en est pas la seule mesure;
mais c'en est la plus importante.
L'exportation est, en quelque sorte, le fait générateur du
commerce extérieur d'un pays. Lorsqu'un excédent de la pro-
duction nationale cherche un débouché en dehors des frontières
et parvient à le rencontrer, il se produit un appel de courant
commercial, une rupture d'équilibre économique que le com-
merce est invité à rétablir. Il n'y a pas, en effet, de commerce
extérieur dans les pays qui se suffisent, dont la production et la
consommation s'équilibrent. Ces pays peuvent être comparés
assez exactement aux familles de paysans propriétaires vivant
des produits de leur culture, mangeant le pain et la viande
dont elle leur fournit les éléments, les légumes et les fruits
qu'elle leur donne directement, buvant le vin de leurs vignes,
le cidre de leurs vergers, la bière de leur houblonnière; vêtus
delà laine, du cbanvre ou du lin qu'elles récoltent, bref, vivant
sur le type du domaine plein, sulfisant à tous les besoins et
réclamant toute l'activité de leurs membres. Et l'on sait que là
où règne ce type du domaine plein, le commerce, même natio-
nal, même intérieur, ne prend pas naissance. Le commerce
extérieur ne prend pas non plus naissance dans les pays qui se
suffisent à eux-mêmes.
Mais aussitôt qu'un surplus disponible de production peut être
transporté en dehors des frontières, la rupture d'équilibre déter-
mine un mouvement en sens inverse, le retour d'une valeur
équivalente sous une forme quelconque; le va-et-vient commer-
cial, tendant au rétablissement de f équilibre, entre en activité;
le pays surproducteur se trouve pourvu d'un pouvoir d'achat
qui appelle l'importation.
Au surplus, ce phénomène de l'exportation, pour être géné-
rateur du commerce extérieur, n'en est pas moins lui-même
le résultat de certaines conditions nécessaires. Il ne saurait
être considéré comme un point de départ, car il suppose
(» LES EXPORTATIONS ALLEMANDES.
déjà l'existence de trois faits économiques, importants et com-
plexes.
Il suppose, d'abord, un excédent, au moins local, de la pro-
duction de la marchandise exportée sur sa consommation dans
le pays exportateur.
Il suppose, en second lieu, dans le pays importateur, un
défaut de production de cette marchandise par rapport à sa
consommation.
11 suppose enfin des relations commerciales entre les deux
pays, c'est-à-dire des moyens de transport appropriés à la mar-
chandise dont il s'agit et la mise à profit de ces moyens par
l'initiative des négociants.
Chacun de ces trois ordres de conditions offre lui-même une
grande complexité et demande à être analysé. La nécessité de
cette analyse nous fournira le plan du travail que nous entre-
prenons.
COMMENT ETLDIER LES DIVERSES MARCHANDISES EXPORTEES
Pour chaque nature de marchandises exportées d'Allemagne,
nous aurons à examiner pourquoi et comment cette nature de
marcliandises y est produite et pourquoi elle y est produite en
excès ; pourquoi et comment elle fait défaut dans le pays de
destination et pourquoi elle y est demandée; pourquoi, en
d'autres termes, ce pays de destination est commercialement
complémentaire de l'Allemagne, suivant l'expression si juste de
M. Jean Périer. Cela fait, il nous restera à étudier les voies et
moyens de l'exportation, l'organisation des transports et les
procédés commerciaux qui les utilisent.
Mais ces deux parties distinctes ne sauraient être traitées de
la même manière. La première exige une observation spéciale
et séparée pour chaque genre de marchandises exportées. Les
raisons qui permettent à l'Allemagne d'exporter un excédent
de sucre brut, par exenq^le, aux États- Lnis, sont toutes diffé-
rentcs de celles qui lui permettent d'exporter des jouets en
LE PHENOMENE DE L EXPOUTATION. 7
France. Au contraire, l'esprit commercial allemand qui s'ap-
plique avec tant de méthode et de persévérance à trouver des
débouchés à l'étranger, se manifeste également dans les com-
binaisons variées qu'il imagine; dès lors, il convient de l'étu-
dier dans l'ensemble de ses manifestations. Il en est de même
des moyens de transport qu'il utilise pour le déplacement des
marchandises, ou des organisations financières auxquelles il
a recours pour faciliter la circulation des capitaux qu'elles re-
présentent. Ces différents éléments, bien qu'ils soient condi-
tionnés en partie par la nature des exportations auxquelles ils
se rapportent, ont cependant un caractère général : ils servent
à toutes les exportations. Un comptoir allemand, une banque
allemande, établis dans un pays pour l'exportation de telle
marchandise, ne manquent pas d'en attirer une foule d'autres,
de créer un mouvement commercial général. Ils produisent
dans l'ensemble une accélération et un développement d'in-
tensité du trafic. Nous essaierons de les préciser quand nous
connaîtrons la base de l'édifice dont ils forment le couronne-
ment.
La base, c'est l'excédent de production du pays exportateur
et la demande correspondante du pays importateur. Nous avons
déjà fait remarquer que, pour la déterminer, il fallait examiner
à part chaque nature de marchandises exportées; mais ici une
difficulté se présente.
Pour répondre à la première question, c'est-à-dire pour
connaître les causes de l'excédent de production dans le pays
exportateur, il faudrait classer les marchandises d'après le
moyen de production qui les fournit, en distinguant, par
exemple, les marchandises d'origine agricole, minière, indus-
trielle.
Pour répondre à la seconde question, c'est-à-dire pour con-
naître les causes de la demande du pays importateur, c'est le
mode d'utilisation des marchandises qu'il faut considérer. On
n'achète pas un wagon de charbon parce que c'est un produit
minier, mais parce qu'on en a besoin pour se chauffer, pour
faire sa cuisine ou pour produire de la force.
8 LES EXPORTATIONS ALLEMANDES.
Mais il s'en faut de beaucoup que taos les produits d'une ori-
gine semblable soient utilisés de la même manière. A eux seuls,
les produits agricoles offrent une variété d'utilisation infinie :
le blé, dans son ensemble, sert à la nourriture, mais certains
grains sont demandés comme matière première de distillerie
ou de malterie; les graines oléagineuses sont aussi une matière
première industrielle ; le fourrage est une sorte de matière pre-
mière agricole; l'industrie textile s'alimente des chanvres, lins,
jutes et cotons de l'agriculture, des laines et poils fournis par
l'élevage des troupeaux de moutons et de chèvres; les peaux,
les cornes et les os des animaux donnent lieu aux industries
de la peausserie, de la mégisserie, de la fabrication d'en-
grais, etc.
Il n'existe, par suite, aucune correspondance entre le moyen
de production et le mode d'utilisation des groupes de mar-
chandises que l'on voit figurer dans les statistiques officielles.
Il faudrait donc renoncer — alors même que la méthode mono-
graphique ne nous y inviterait pas — à observer un de ces
groupes dans son ensemble. Le maintien de ce cadre serait un
obstacle à l'analyse successive que nous avons reconnue né-
cessaire. S'il est fondé sur le moyen de production, il n'est
pas convenable à l'étude du mode d'utilisation, et inverse-
ment.
Le procédé le plus fécond consiste à choisir, parmi les mar-
chandises exportées d'Allemagne, celles qui se recommandent
par leur plus grande importance, le sucre, la houille, les pro-
duits métallurgiques, les produits textiles, etc., et à les suivre
pas à pas, individuellement, depuis leur origine jusqu'à leur
destination en se demandant quelle est la cause de leur pro-
duction, de leur excès, de leur déplacement, de leur utilisation.
De la sorte, l'étude du phénomène n'est ni brisée par l'analyse,
ni émiettée par des classifications faites en vue d'autres objets.
Si nous considérons successivement plusieurs de ses aspects,
c'est par incapacité de les saisir à la fois et de prime abord dans
leur ensemble et dans leurs détails. Mais nous poursuivrons
sans interruption l'analyse du même phénomène jusqu'à ce que
LE PHÉNOMÈNE DE l'eXPOKTATKiN. 9
la synthèse se dégage et nous éclaire sur ce phénomène spécial.
L'ordre dans lequel nous examinerons les exportations des
principaux produits allemands sera celui de la complicalion
croissante de leur moyen de production, c'est-à-dire celui même
du tableau du Travail clans la Classification des faits sociaux
qui guide nos études de science sociale. Nous passerons ainsi
successivement en revue l'exportation de divers produits d'ori-
gine agricole, minière, métallurgique, ou manufacturière. Il
nous restera ensuite, pour accomplir le programme tracé, à
étudier les moyens de transport et le commerce dans leurs rap-
ports avec le mouvement de l'exportation.
Avant d'entreprendre cette analyse, il est bon d'indiquer,
par la comparaison de deux chiffres globaux, l'intepsité du
développement de l'exportation allemande, au cours de ces der-
nières années. L'exportation se chifïrait en 1895 par une valeur
de 3 milliards 'i-OO millions de marcs '. Elle a atteint, en 1905 2,
celle de 5 milliards S'i-'i millions de marcs, soit une augmen-
tation absolue de 2 milliards 442 millions de marcs et une aug-
mentation proportionnelle de 58 p. 100.
Nous sommes donc en présence d'un phénomène en progres-
sion très marquée. Par suite, plusieurs des causes de ce phéno-
mène doivent être récentes, ou bien ont été récemment fortifiées.
L'observation méthodique de l'Allemagne contemporaine sera
en mesure de nous les révéler.
1. Ces chiilVes se rapportent au commerce spécial de l'Empire allemand, c'est-à-
dire à l'exportation des marchandises d'origine allemande. Sauf indication contraire,
c'est toujours le commerce spécial que nous considérerons; c'est lui, en effet, qui
mesure la puissance de production de l'Empire pour l'exportation, comme il mesure
son pouvoir d'achat pour l'importation. Le commerce général comprend, en plus, les
exportations d'origine étrangère transitante par territoire allemand et les importa-
tions à destination délinitive de l'étranger.
2. Slalislischcs Jahrbncli fiir das Dsiitschc Rcic/i, lOOG, p. 1)8.
LES EXPORTATIONS D'ORIGINE AGRICOLE
LE SUCRE, L'ALCOOL ET LE VIN
Depuis* qu'elle a comineneé à se développer industrielle-
ment, rAllemague n"a plus d'excédents de grains. Sa popula-
tion croissante absorbe, et au delà, la récolte de céréales
fournie par le sol allemand. Elle réclame même des impor-
tations considérables de froment'. Il lui faut également le
secours de l'étranger pour s'alimenter en viandes, particulière-
ment en viande de porc; l'agriculture allemande ne saurait
donc fournir à l'exportation qu'à titre exceptionnel et en
faible quantité les deux grands produits directs de l'exploi-
tation du sol, le blé et la viande. Mais elle lui livre des pro-
duits d'origine agricole qu'une préparation industrielle met à
même d'être transportés et consommés, en particulier le sucre
et l'alcool ; elle exporte aussi une certaine quantité de vins.
Malgré la transformation qu'elles subissent, ces diverses
marchandises conservent un caractère agricole bien déterminé.
Elles sont traitées, en effet, soit sur les fermes elles-mêmes,
comme cela a lieu toujours pour le vin et le plus souvent pour
l'alcool de pommes de terre, soit dans des usines agricoles
dépendant étroitement des fermes environnantes, comme c'est
le cas des sucreries. Il y a donc lieu de les examiner à par
des produits fabriqués ordinaires.
1. Plus (le deux millions de tonnes en moyenne annuelle. Le cliiflVe allèrent a
l'année l'.)05 est de 2.287.587. Cf. sldlistisclics .luln-buch far dus Deutsche Ik'icli.
l'JUG, j). 121.
Li:s EM'oiiïATroNS d'okigi.xe achicolk. h
Le plus important de tous est, sans contredit, le sucre de
Ijetteraves. Conformément au plan exposé plus haut, nous allons
rccherclier les causes de sa production en excès dans l'empire
allemand et de sa demande dans les pays importateurs.
r. — LK SrCRK DE BETTERAVES.
Avant la convention de Bruxelles, F Allemagne exportait an-
nuellement plus d'un m.illion de tonnes de sucre de 1.000 kilo-
grammes.
En 1901 1.088.44G tonnes.
— 1902 1.07.3.924 —
- 190:{ 1.020.194 —
En 190i, à la suite de la mise en vig-ueur de la convention
de Bruxelles, qui supprime les primes à l'exportation et qui
apporte, par suite, une perturbation dans le Cartell sucrier
allemand, ces chiffres baissent sensiblement.
En 1904, ils tombenl à "780.440 tonnes
En 190.T — 740.000 —
Le régime nouveau, créé par la convention de Bruxelles, n'est
peut-être pas seul responsable de ce résultat. De mauvaises
récoltes de betteraves sont venues aussi diminuer la produc-
tion sucrière allemande; il est donc très difficile de raisonner
sur les données des années IQOi et 1905, qui correspondent à
des circonstances exceptionnelles. Dans ces conditions, le mieux
est de s'en tenir à l'état des choses qui a précédé immédia-
tement la convention de Bruxelles. L'Allemagne avait alors,
en chiffres ronds, une exportation moyenne dépassant un mil-
lion de tonnes de sucre. Le prix moyen de la tonne ressor-
tait à environ 230 francs ; le prix le plus élevé ne dépassait
pas 280 francs. Il est à remarquer que ces prix ne s'écartent
pas très sensiblement de ceux de la tonne de farine de fro-
ment dans les pays libres-échangistes d'Europe. Les impôts
12 LES EXPORTATIONS ALLEMANDES.
de consommation qui grèvent aujourd'hui encore le sucre dans
notre pays, ceux beaucoup plus considérables qui le grevaient
autrefois nous habituent à considérer cette denrée comme une
marchandise relativement chère; au point de vue du produc-
teur, sa valeur est, à peu de chose près, celle de la farine de
froment, de telle sorte que l'exportation moyenne du sucre
allemand, dans la période considérée s'élevait à 230 millions
de francs en chiffres ronds ^
Comment l'empire allemand est-il en mesure de fournir
un pareil excédent de production sucrière? D'abord, parce qu'il
y a eu, en Allemagne, un essor considérable de la culture
betteravière, ensuite parce que l'Allemand est resté, jusqu'ici,
un faible consommateur de sucre. Ces deux ordres de causes
tiennent à des traits de l'organisation sociale tout à fait diffé-
rents et qui demandent une étude séparée.
La culture betteravière ne s'est pas seulement beaucoup
répandue en Allemagne, elle s'est encore et surtout perfec-
tionnée. Les statistiques des quinze dernières années accusent
une production moyenne de 30 tonnes environ de betteraves
à l'hectare, et ce résultat est d'autant plus beau que ce ne
sont plus les fertiles terrains de la vallée de la Saale qui
possèdent le monopole de cette culture industrielle; la Silésie,
le pays rhénan, etc. , ont aussi leurs champs de betteraves sur des
sols d'une fécondité naturelle assez médiocre. Il a fallu le
labeur persévérant des cultivateurs et le concours des hommes
de science pour les transformer ainsi.
Tout le monde a travaillé de concert à cette œuvre. Les
grands propriétaires, principalement ceux de la Saxe et de la
Silésie, ont donné le branle, faisant les premières expériences
coûteuses, installant eux-mêmes une sucrerie sur leurs terres,
et tel d'entre eux, qui recueille aujourd'hui le fruit de son
heureuse initiative, a été un agent actif de tous les progrès
accomplis depuis plus de trente ans autour de lui. Pour com-
1. El) 1905, le prix moyen du sucre allemand exporté s'est élevé à 307 IV. IJO la
tonne; aussi, bien que la (|uanlilé nail pas dépassé lYLi'i'î tonnes, la valeur a
atteint 228 millions de francs.
LES EXPOHTATIONS d'oriGINE AfiRICOLE. 13
prendre ce rôle du grand propriétaire allemand, il faut rap-
peler que, d'une manière générale, les terres seigneuriales
[RitlergUter] ne sont ni louées à des fermiers, ni confiées à
des métayers, mais cultivées en régie directe sous l'autorité
et la responsabilité entière de leurs possesseurs. Les excep-
tions que Ton rencontre sont presque toujours justifiées par
des circonstances particulières, disparition prématurée du chef
de famille, par exemple ; encore n'est-il pas rare de voir une
femme veuve conserver la direction dune terre importante.
Les biens ruraux ne sont pas considérés comme un simple
placement en terres, mais comme une sorte de placement in-
dustriel, comportant des risques, nécessitant la surveillance,
les soins constants et l'intelligence d'un chef éclairé à la tête
de l'entreprise.
La plupart du temps, pas toujours cependant, le grand pro-
priétaire est assisté d'un Hei'r Direktor ou d'un Herr înspeklor.
ancien élève d'une université agricole comme celle de Halle,
qui commande les nombreuses brigades d'ouvriers travaillant
sur le domaine, passe les marchés, est préposé au détail de
l'exploitation. Suivant les circonstances, il complète les con-
naissances scientifiques du propriétaire ou collabore simple-
ment avec lui à la direction agronomique; mais aucune de
ces exploitations n'est abandonnée à l'empirisme d'un simple
praticien.
Il en est de même — et cela est plus surprenant — sur les
domaines plus modestes possédés par des familles d'un rang-
moins élevé. Sans doute, ceux de ces domaines sur lesquels on
cultive la betterave à sucre sont parmi ceux qui réclament le
plus le concours de la science, et je ne suis pas en mesure
d'affirmer que les domaines similaires, se bornant aux cultures
traditionnelles, présentent le même spectacle; mais, en ce qui
les concerne spécialement, il y a une intelligente application
des données scientifiques recueillies par l'enseignement théo-
rique.
Je suis embarrassé pour indiquer la classe de la société à
laquelle appartiennent les propriétaires de ces biens d'étendue
14 LES EXPORTATIONS yVLLEMANDES.
plus restreinte. Dans le Catalogue ofiiciel de la section alle-
mande de l'Exposition de 1900, on indique que TEmpire pos-
sède 32 millions et demi d'hectares en culture , sur lesquels
19 millions et demi, soit 60 p. 100 sont occupés par des
paysans possédant de 5 à 100 hectares '. Des paysans possé-
dant 100 hectares de bonne terre appartiennent déjà à un
type supérieur; la science sociale ne peut pas les classer
parmi les petits propriétaires cultivant avec les bras de leur
famille; leur exploitation suppose, en effet, l'emploi d'un certain
nombre d'auxiliaires salariés. Pourtant, ce sont bien des
paysans, des Bauern, des gens vivant exclusivement du Hof,
des Hôfner. M. Paul Roux nous en a présenté dans la Science
sociale quelques types très caractérisés avec son étude du Bauer
de la Lande du Lunebourg-. Plusieurs de ces Hofner possèdent
même 200 à 300 hectares-^, mais la lande à peu près stérile en
couvre la plus grande partie, et le prix moyen de l'hectare, dans
un domaine ainsi composé, eSt assez peu élevé. M. Paul Roux
indique, en effet, le prix de 1.000 marcs l'hectare, pour un Hof
n'ayant que le quart de sa superficie en landes, et ce prix moyen
comprend la valeur des bâtiments et du cheptel d'exploitation '.
Dans les parties fertiles de la Saxe, aux environs de Halle, la
terre atteint, au contraire, assez couramment le prix de 'j-.OOO
marcs, soit 5.000 francs l'hectare. Le propriétaire d'un do-
maine de 100 hectares est donc à la tète d'un capital déjà
important, et on hésite à le qualifier de paysan.
Mais il ne faut pas se faire illusion sur les ressources dont il
dispose librement. En général, le Hofner appartient à une fa-
mille nombreuse ; il n'a pu conserver le Hof qu'en remettant
ou en promettant de remettre à chacun de ses frères et sœurs
une soulte en argent représentant leur part d'héritage. Il a dû
également servir une rente à ses vieux parents leur vie durant.
En somme, il dirige et exploite le Hof, mais il ne jouit pas
1. Catalogue officiel, p. 242.
2. La Science socùife, 2:5" fascicule.
3. Id., ibid., p. 51.
4. Id., ibid,
LES EXTORTATKiNS d'oHIGINE AGRICOLE. 15
entièrement du bénéfice qu'il en retire. Toute la vie il travail-
lera à libérer son domaine des charees qu'il a consenties ponr
le garder, appliquant les revenus des années favorables à Tex-
tinction de ses dettes, supportant avec peine les années défa-
vorables. N'ayant pas, d'ailleurs, d'autres sources de revenu ({ue
ce Hof avec lequel sa vie se confond, il est bien véritablement
un paysan.
Il l'est aussi par certaines de ses habitudes. Dans les grands
/fo//ier de paysans saxons quejai visités, la fosse à fumier forme
parterre devant la porte principale de la maison d'habitation.
Aucun fermier anglais n'accepterait pareille chose, et beaucoup
de fermiers français s'empresseraient d'y porter remède. Ce-
pendant la maison est bien construite, elle présente à l'intérieur
un certain confort; c'est surtout l'élégance des abords qui lui
fait défaut. Autre trait bien marqué d'éducation inférieure :
quand le Hôfner vous reçoit à sa table, ni sa femme ni ses filles
ne paraissent; elles font la cuisine, ce qui est tout naturel; mais
on n'estime pas que la maîtresse de maison ait à recevoir l'é-
tranger invité parle maître; elle est simplement chargée de le
soigner.
Par un côté cependant, le HOfner n"a pas l'esprit paysan. Il
est loin d'être routinier; il se tient au courant des progrès agri-
coles et il possède les capacités suffisantes pour juger en quoi
et comment ils sont applicables chez lui. La plupart du temps,
ceux qui gouvernent un Ho f important ont suivi pendant une
ou plusieurs années des cours d'Université. A Halle, en parti-
culier, un professeur m'assure qu'il a parmi ses élèves beau-
coup de jeunes gens destinés. à devenir héritiers du domaine
}»aternel et il est en mesure de m'introduire obligeamment
auprès d'un certain nombre de propriétaires, anciens étu-
diants en agronomie. Les fils de paysans ont confiance dans les
découvertes scientifiques; ils les étudient avec un labeur per-
sévérant, non pour s'enorgueillir d'un diplôme, mais pour
acquérir une connaissance utile au meilleur et plus grand dé-
veloppement du Hof.
Toutes ces causes diverses agissent puissamment dans le
16 LES EXPORTATIONS ALLEMANDES.
même sens et concourent au magnifique accroissement de cul-
ture industrielle dont l'exportation allemande du sucre est un
des signes. Pour qu'un million de tonnes de sucre sortent an-
nuellement de l'Empire, il a fallu l'exemple déterminant des
grands propriétaires à la fois résidents et novateurs, l'intelli-
gence pratique et éclairée de jjaysans-propriétaires, enfin la
science des universités allemandes et les longues recherches des
laboratoires allemands. Tout cela était nécessaire et tout cela
s'est rencontré pour développer la culture betteravière et la
porter au degré d'excellence que nous avons dit.
11 fallait plus encore. Une culture industrielle vise à la pro-
duction d'une matière première, et pour que cette matière pre-
mière réponde le mieux possible aux besoins de l'industrie qui
la transforme, il faut que les directeurs de cette industrie
soient en contact avec les cultivateurs et les guident en quelque
sorte. C'est ce qui s'est passé en Allemagne où les sucreries ont
exercé sur la culture une influence des plus heureuses.
Quelques-unes de ces sucreries ont été fondées, au début
surtout, par de grands propriétaires qui les annexaient à leur
exploitation rurale. Ce type devient de plus en plus rare à me-
sure que le perfectionnement de l'outillage employé et son im-
portance ne permettent plus aux petites sucreries de subsister.
Il faut une grosse production pour payer l'installation dune
sucrerie moderne, et on calcule que 2.000 hectares de bette-
raves sont nécessaires pour l'alimenter pendant les trois mois
environ que dure la campagne. Avec l'assolement généralement
suivi en Saxe, la betterave revient deux fois en sept ans sur
le même terrain. Il faudrait do^c une terre de 7.000 hectares
propres à la culture betteravière pour fournir une fabrique de
sucre. Une pareille terre vaudrait de 30 à 35 millions de francs.
Aussi les fabriques établies pour le service d'une seule terre
ont-elles été supprimées ou transformées depuis que les nou-
veaux procédés employés leur ont imposé un plus vaste cadre.
Quelques-unes restent entre les mains du grand propriétaire et
traitent, en plus de la récolte de son domaine, celles d'un certain
nombre de domaines voisins, mais leur nombre va en diminuant.
Lies j:\IM(llTATln\S |)'(ir!IGINE AGRICOLE. 17
['n deuxicnic type plus moderne de sucrerie est celui de
rcntreprise complètement indépendante des propriétaires du
voisinage, passant simplement avec eux des marchés pour l'a-
chat de leurs betteraves. Ce type, très fréquent en Autriche, ne
se rencontre guère qu'à l'état exceptionnel dans rAllcmagne
du Nord. Sans être à même de fournir la raison positive de
cette différence, je présume qu'elle tient à la moindre initia-
tive des propriétaires autrichiens. Ceux de la Saxe et de la Si-
lésie, ne pouvant plus diriger eux-mêmes la sucrerie devenue
trop grande, se sont arrangés du moins pour ne pas rester
étrangers à son exploitation, pour ne pas tondier, purement et
simplement, sous la coupe d'une société industrielle. Et ils
ont créé un type spécial de sucrerie répondant complètement
nus. exigences de la technique moderne, mais lié aux intérêts
agricoles, les desservant, sans pouvoir les exploiter abusi-
vement.
Le trait caractéristique de ce troisième type consiste en ceci :
La sucrerie est montée par actions, mais toutes les actions sont
possédées par des propriétaires voisins, et le nombre des ac-
tions que chacun d'eux détient est déterminé par le nombre
d'hectares qu'il s'engage à cultiver chaque année en betteraves
et dont il livre la récolte à l'usine '.
Cela est très simple à concevoir et à expliquer; mais cela ne
peut se réaliser d'une façon générale cjue dans un pays dont les
propriétaires ruraux ont l'habitude de l'action et de l'association,
possèdent quelques capitaux disponibles et sont d'humeur à les
placer dans une affaire industrielle dont ils s'occupent. Pour se
rendre compte de l'ensemble des qualités nécessaires à la réa-
lisation de ce plan, il suffît de songer aux difficultés qu'elle
rencontrerait dans un pays à propriétaires absenléistes ou indi-
gents, dans un pays de terres louées à des fermiers. Il faut que
l'exploitation du sol soit entre les mains de gens fermement
attachés à leur domaine et capables, en même temps, de par-
ticiper à une entreprise nouvelle et progressive. De fait, l'or-
1. \ . pour les détails, l'organisalion de la sucrerie de Glogaii dans lltun/joun/ el
l'AlIcmayne contemporaine, p. 38 à 49.
2
18 LES EXPORTATIONS ALLEMANDES.
ganisation des sucreries de l'Allemagne du Nord ne se ren-
contre, sauf exceptions rares, ni en Russie, ni en France, ni en
Autriche.
Et cette organisation produit deux avantages considérables :
en premier lieu, elle affranchit le cultivateur de la domination
du sucrier; en second lieu, elle est pour lui une excellente
occasion de s'instruire et d'améliorer sa culture. La transforma-
tion de la betterave en sucre permet de se rendre compte cha-
que année avec exactitude de la qualité d'une récolte; par suite,
il est facile de vérifier cjuels résultats bons ou mauvais donne
tel procédé de plantation, tel choix de semences, l'emploi de tel
engrais à telle ou telle dose. Les formules d'engagement qui
lient les propriétaires contiennent sur tous ces points et sur
plusieurs autres des prescriptions minutieuses, dont l'exécution
est étroitement surveillée ^. Tout ce que révèle la fabrication est
immédiatement tourné en leçon d'agronomie et passe dans la
pratique. Ainsi, chaque petit propriétaire participant (il y en a
qui cultivent seulement 3/'i- d'hectare en betteraves) recueille le
bénéfice de l'expérience générale et se trouve instruit de ce qu'ail
a à faire comme si un ingénieur agronome était attaché à son
service.
Ce sont là les raisons qui expliquent le très grand développe-
ment de la culture betteravière en Allemagne, cjui en ont con-
ditionné le succès. Il nous a paru nécessaire de les indiquer
dans une étude des exportations allemandes. Le million de tonnes
de sucre que l'Empire a expédié hors de ses frontières pendant
les premières années du présent siècle avait, en effet, sa cause
première dans l'énorme accroissement de la production alle-
mande.
Dans la période que nous considérons (1900 à 1903), il avait
été traité environ 13 millions de tonnes de betteraves en
moyenne annuelle. La campagne de 1903-1 90V avait fourni à
peu près le même chiffre (12.077.099 1 ; celle de 190V-1905
tombe à dix millions (10. 071.212). La production du sucre brut
1. V. Ilaiiihourij el lAUemcKjne cunlcmporninc, p. 39.
LES EXPORTATIONS It'nRIGINE AGRICOLE. 19
a passr ainsi d'une moyenne de 1.800.000 tonnes en chiffres
ronds à 1.500.000 tonnes seulement (1.503.030 1 '.
L'Allemagne exportait donc avant la convention de Bruxelles
environ les deux tiers de sa production sucrière.
Cette pro[)(n'tion considéraljle avait deux causes accessoires
«t artificielles sur lesquelles je n'insisterai pas : les primes d'ex-
portation données par l'Etat, les primes déguisées fournies par
les cartells sucriers. Les premières ont disparu depuis la con-
vention de Bruxelles, les secondes ont été tout au moins forte-
ment atténuées par un effet indirect de cette môme convention.
Mais il y avait une autre raison pour que l'AlIemag-ne, grande
productrice de sucre, en exportât une forte quantité, c'est qu'elle
en consommait peu, 15 kilogr. par tète d'habitant seulement,
alors qu'en Angleterre la consommation individuelle ressortait à
il kilogr., en Suisse à -27 kilogr., en Danemark à 2i kilog-r.. etc.
Avec un droit de consommation beaucoup plus élevé, la France
arrivait au chiffre de 12 kilogr., malgré l'usage relativement
restreint que le Français, habitué à boire du vin, fait des bois-
sons chaudes sucrées. En Allemagne, beaucoup de familles ou-
vrières buvaient à cette époque, sous le nom de café, j'ai eu
plusieurs fois l'occasion de le constater, une décoction de chicorée
sans sucre. Tradition d'économie dont on retrouve bien dautres
manifestations dans la population allemande malgré le progrès
très certain de la richesse et du bien-être matériel. Volontiers,
l'Allemand conserve, au milieu de l'aisance nouvelle que lui
procure son labeur, des habitudes de vie modeste, étroite même.
Heureusement, l'énorme écart entre la production et la con-
sommation sucrière de l'Allemagne trouvait une compensation
dans la très large consommation des deux grands pays anglo-
saxons, dont l'un ne produit pas de sucre et dont l'autre en
produit très insuffisamment. L'alimentation anglaise et améri-
caine comporte, en effet, une grande quantité de thé, café,
chocolat, grogs de toutes sortes, beaucoup de pâtisseries et le
sacro-saint pudding sous ses formes les plus variées. A elle
I. Staf.istischcs Jalirbiic/i, 190G, p. 59.
:>U LES EXPORTATIONS ALLEMANDES.
seule, lAngleterre a reçu, de 1000 à 190i, une moyenne annuelle
de 075.000 tonnes de sucre allemand, plus des deux tiers de
l'exportation de l'Empire '. Les États-Unis achetaient encore à
l'Allemagne, en 1901, plus de 100.000 tonnes de sucre 122.999);
mais l'accroissement de la culture betteravière, d'une part, sur-
tout l'essor des plantations de cannes dllawaï et de Cuba, ten-
dent à diminuer beaucoup ce chitïre.
En parcourant la liste complète des pays indiqués dans les
statistiques comme recevant du sucre allemand, on constate que
tous, à l'exception de la Suisse et des Pays-Bas, sont situés outre
mer; c'est donc par les ports allemands qu'ils doivent le recevoir
et, en fait, c'est presque exclusivement par le port de Hambourg.
C'est que Hambourg se trouve être le point d'aboutissement
naturel des sucres allemands à la mer. Les deux grands cen-
tres de culture betteravière sont en Saxe et en Silésie, le pre-
mier traversé par l'Elbe et par la Saale, le second relié à l'Elbe
parle canal Elbe-Oder. Magdebourg, principal marché du sucre,
est située sur l'Elbe. Les péniches qui descendent l'Elhe re-
çoivent donc les sucres d'exportation et les amènent au port de
Hambourg d'où ils sont chargés pour leur destination définitive.
L'Elbe conduit également vers Hambourg une quantité im-
portante de sucres autrichiens originaires de la Bohème. Et
c'est ainsi que s'explique une anomalie apparente des statisti-
ques allemandes. Il est arrivé que les sucres exportés de Ham-
bourg au commerce général figuraient pour un chifTre supé-
rieur à celui des exportations de sucres de l'Allemagne entière
au commerce spécial-. Les sucres de Bohême sont commercia-
1. Exiiorlaliou allemande du sucre sur lAniilclerrc :
l'.tOl - g;».). 75',) lonnes.
1902 — 7r>.74-->
1903 — 666.570 —
1904 — 620.450 —
1905 — 577.212 — [SI. Jalirhiic/i. \'.)0:> et I90«;.
2. Exiiortation il^' mutc Exportation de sucie
lie l'AUi-m.igne de Hambourg
Années. au conimciTc spécial. «u commerce général.
1902 1. 073. <)-2; tonnes. 1 .170. 01(> tonnes,
'ehiflres cnipruiUé.s, d'une pari, au SIfilisliclies .lalirbuch, de l'autre a llaïuburi/A
llaiidel unci Scliifffalirt, publié par le Burcnu of/icicl des slalisliqucs de l ï'.lal
lie Hambouffj).
LES EMMiliTATKiNS u'oliKilNE AGItlCnLE. 21
leiuent tributaires du port do Ihimbouri;, dont l'attirance s"é-
tend au delà des frontières politiques de l'Empire. Et ce n'est
pas, même au point de vue politique, un fait indilférenf que
cette influence du grand port allemand de la mer du Nord sur
la vie économique de certaines provinces autrichiennes. Les
aspirations vers l'unité g-ermanique y puisent une force nou-
velle; la partie la plus agissante, la plus progressive de la po-
pulation tourne tout naturellement les yeux vers le jeune em-
pire laborieusement attaché à sa besogne de développement
matériel; elle suppute les avantag-es que lui procurerait l'union
avec lui et se prépare à profiter de toutes les circonstances qui
pourraient la favoriser.
H. L ALCOOL.
L'industrie de la distillerie est, en Allemagne, une industrie
principalement ag-ricole. La production annuelle d'alcool oscille
entre 3 et V millions d'hectolitres dont les trois quarts, environ,
sont fournis par la distillation des pommes de terre sur l'ex-
ploitation qui les récolte.
Production des dislilleries
Canipagaes. Pro<luotion totale. agricoles de pommes de terre.
1895-1896 3. 33 3. 048 hect. 2.650.397 liect.
1900-1901 4. Oo 1.860 — 3.296.70.5 —
1904-1905 3.787.450 — 2.871.671 —
Beaucoup de ces dislilleries sont installées très petitement
et occupent un personnel très restreint. Je citerai, à titre
d'exemple, un domaine silésien sur lequel deux hommes et
une femme sont employés pendant les six mois de mauvaise
saison à extraire 380 litres d'alcool de 500 tonnes de pommes de
terre. Et c'est un type assez courant. Les distilleries agricoles
de pommes de terre sont au nombre de 6.0i8, d'après les chif-
fres de la campagne 190'i-190ô'. Leur production moyenne res-
I. S(at. Ja/nOucfi, 190G. p. .56.
22 l^ES EXPCtRTATIONS ALLEMANDES.
sort, par conséquent, à 474 hectolitres. Elles se rencontrent sur-
tout dans les régions les moins fertiles de l'Empire, en Brande-
bourg, eu Poméranie, dans les terres pauvres de la Silésie. Elles
constituent l'industrie agricole des pays peu favorisés au point
de vue de la richesse de leur sol. Elles témoignent du cons-
tant effort du peuple allemand pour tirer parti de ses ressources,
même les plus modestes, et pour en tirer parti industriellement.
Les distilleries ag"ricoles de grains sont moins importantes et
plus nombreuses encore. Il y en avait 7.620 en exploitation
dans la campagne 1904-1905 et leur production totale n'a pas
dépassé 326.143 hectolitres, soit une moyenne de 42 hectolitres
pour chacune d'elles.
Mais qu'elles distillent des pommes de terre ou des grains,
les unes et les autres fournissent un produit de qualité infé-
rieure. Les fabricants de liqueurs et jjoissons alcooliques d'Al-
lemagne l'utilisent comme base de l'eau-de-vie qu'ils livrent à
leur clientèle, du Deutsches cognac, dont létiquette trahit l'o-
rigine, ou des contrefaçons frelatées qu'ils composent. Le con-
sommateur allemand, lui-même, ne suffit pas à absorber ce
mauvais schnapps, et la préoccupation de trouver un emploi
industriel de l'alcool vient de là. On voudrait, et avec raison,
ne pas tarir une source de richesse pour le pays en diminuant
la production d'alcool; mais, d'autre part, il y a lieu de dimi-
nuer sa consommation alimentaire pour éviter de tarir les forces
vives du pays en favorisant l'alcoolisme. Souhaitons que l'ingé-
niosité patiente des Allemands vienne à bout de ce problème.
En attendant, l'Allemagne expédie vers les pays nouvelle-
ment ouverts au commerce <' l'eau de feu », qui a fait déjà
tant (le ravages parmi les populations subissant le premier
contact des Européens. Sur les 250.000 hectolitres d'alcool que
l'Allemagne exporte en moyenne annuelle au cours des quatre
dernières années, l'Afrique anglaise de l'Ouest en absorbe, à
elle seule, ])rès de 70.000'. Elle est la meilleure et la plus fidèle
cliente de cette eau-d(>-vi(' de nègres.
I. SUil. JuInOuc/i, 19ÛG, p. Iu7.
I.KS EXPORTATIONS d'oIUGINE AGRK.uLI:. 23
Quant aux Allemands, malgré leur patriotisme, ils importent,
pour leui' consommation personnelle, environ 60.000 hectolitres
d'eâu-de-vie qu'ils demandent à des provenances moins im-
pures. On peut croire cependant qu'ils ne s'adressent pas aux
producteurs de la Grande-Champagne, car l'hectolitre d'eau-de-
vie importée en AUemag-ne ressort à 09 marcs. Il est vrai que
l'hectolitre d"eau-de-vie exporté d'Allemagne n'atteint que
31 marcs de valeur moyenne. L'agriculture allemande tire an-
nuellement de l'étranger environ 8 milHons de francs par ses
exportations d'eau-de-vie. C'est ]à, assurément, un chitTre
très faible, surtout si on le rapproche des 220 miUions de francs
que représentent les exportations de sucre; mais la betterave
sucrière est la culture industrielle des contrées à sol fertile; la
pomme de terre de distillerie est, au contraire, celle des
terres pauvres. Elle ne saurait donner des résultats sembla-
bles.
ni. LE vix,
L'Empire allemand est beaucoup plus importateur qu'expor-
tateur de vins. Sur la plus grande partie de son territoire la
vigne n'est pas cultivable et. bien que l'on récolte exception-
nellement dans certains vignobles silésiens un vin dont l'acidité
donne lieu à de classiques plaisanteries', c'est surtout dans le
Sud-Ouest, en Bavière, Wurtemberg* et dans le grand-duché de
Bade que se concentre la production vinicole allemande. L'an-
nexion de l'Alsace-Lorraine a donné à l'Allemagne les vignes
de la Moselle, dont les produits sont particulièrement appréciés
aujourd'hui, alors qu'ils étaient peu connus en Prusse, en Po-
méranie ou en Silésie avant 1870. La production très déve-
loppée de ces vignes trouve ainsi sur le marché national un
débouché croissant.
1. Le vin de Giiinberg a la réputalion, évidemment exagérée, de raccommoder les
chausseUes. Quelques gouttes de ce liquide, versées sur une déchirure, contractent
tellement le tissu que les bords de la déchirure se rejoignent.
^4 l-ES EXPORTATIONS ALLliMANDES.
En cliiflVos ronds, l'Empire possède environ 120.000 hectares
de vienes donnant, en moyenne annuelle, plus de 3 millions
d'hectolitres de vin. La plus grosse partie de la récolte reste en
Allemagne; 7 p. 100 seulement va à l'étranger; la moyenne des
exportations des quatre dernières années s'élève, en effet, à
240.000 hectolitres, celle de la production à 3.500.0001.
Mais rAllemagne demande à l'importation trois fois plus de
vin qu'elle n'en exporte, environ 750.000 hectolitres annuelle-
ment. Nous ne sommes donc pas en présence d'un excédent de
production de vin, mais seulement d'un excédent de pro-
duction d'un certain genre particulier de vin que l'Allemagne est
seule à récolter. Le phénomène de l'exportation tient ici à une
circonstance naturelle, à un caractère spécial du sol et du climat
mis à profit par une population laborieuse. Le fait est à noter,
car, ainsi que nous le constaterons, l'Allemagne n'exporte presque
aucune marchandise qui ne puisse être obtenue dans un autre
pays; sa forlune est due à son seul effort, non à la faveur de
la nature et, d'autre part, rien ou presque rien de ce qu'elle
vend au dehors ne se recommande à sa clientèle par une qualité
exceptionnelle. C'est par le bon marché de l'article courant
qu'elle triomphe presque toujours. Cependant, ses vins du Rliin
et de la Moselle trouvent un débouché à l'extérieur parce qu'ils
constituent une spécialité non susceptible de remplacement; à
ce titre, ils méritaient d'être signalés, Jjien que la valeur totale
des exportations allemandes de vin ne dépasse pas une moyenne
annuelle de 25 millions de francs.
Ce sont les États-Unis qui fournissent à l'Allemagne sa meil-
leure clientèle pour les vins en cercles. Les nombreux Allemands
établis dans la grande République ont conservé traditionnelle-
ment, avec le goût de la bière, celui des vins de leur pays d'ori-
gine; mais ils ont conservé aussi quelque trace des habitudes
parcimonieuses qu'ils y avaient contractées, et les vins en bon-
teilles, représentant d'ordinaire une qualité supérieure, leur
paraissent un luxe peu abordable. Sur les 60.000 hectolitres qu'ils
1. si ad. Juinbucli, l'JOr,, p. 102 et .il.
LES i;.\POP.TATHi.NS d'oKIGI.NE AGRICOLE. 23
demandent annuellement à rAIlemagne, les deux tiers environ
viennent en cercles. La proportion est inverse en Angleterre
qui, après les Étals-Unis, constitue le meilleur débouché des vins
allemands. Là, en effet, la clientèle est plus aiistocratique et
sait payer la qualité. La Belgique, la Suisse, la Hollande et la
Russie consomment le surplus des exportations allemaudes de
vins. Les quantités qui viennent dans les grands pays vinicoles,
en France, en Espagne, en Italie, sont insignifiantes.
Les exportations agricoles de rAIlemagne, autres que le sucre.
Talcool et le vin, n'offrent pas d'intérêt vuleurpeu d'importance,
et c'est .rindustrie, sous ses différentes formes, (jui fournit leur
principal aliment aux exportations de l'Empire atteignant au-
jourd'hui une valeur de près de 0 milliards de marcs. Celle
constatation révèle la transformation capitale qui s'est opérée
en Allemagne depuis un demi-siècle. Alors que l'agriculture
restait la principale de ses branches de production, le pays
pauvre et beaucoup moins peuplé exportait une quantité notable
de sa récolte de froment : le jiain de seigle, le mauvais pumper-
nickel, étant seul consommé par les classes populaires. Aujour-
d'hui, bien que le seigle domine encore dans leur alimenlation,
l'Allemagne importe, bon an mal an, 300 millions de marcs de
froment. D'autres sources de richesses lui permettent ce luxe et,
malgré leur importance et le progrès de l'agriculture allemande,
elle n'occupe plus qu'un rang très secondaire dans le mouvement
des exportations. C'est surtout par ses industries que la puis-
sance économique de l'Empire allemand s'affirme à l'extérieur.
II
LES EXPORTATIONS MINIÈRES ET MÉTALLURGIQUES
Les exportations allemandes examinées dans le premier cha-
pitre correspondaient au développement des cultures indus-
trielles de l'Empire; celles que nous allons passer en revue dans
le présent chapitre sont un reflet du vig-oureux essor qu'y ont
pris, depuis un demi-siècle, les industries minières et métallur-
giques.
Parmi les industries minières, il en est une qui n'existait pas
avant 1860, qui a acquis aujourd'hui une importance considé-
ralde et qui donne lieu à une exportation toujours croissante
atteignant déjà une moyenne annuelle de 600.000 tonnes de
marchandises; c'est l'industrie des sels encombrants, générale-
ment connus sous le nom de sels de Stassfurt.
I. — LKS SELS EXIOMBHANTS.
Le sol de l'Allemagne centrale renferme d'immenses étendues
de gisements de sels potassiques connus depuis très longtemps,
mais que, jusqu'au milieu du siècle dernier, on exploitait uni-
quement en vue du sel de cuisine. Les progrès de la chimie
appliquée e\ de l'agronomie révélèrent à cette époque le parti
que l'on pouvait tirer des sels de déblai ou sels encombrants
rejetés jusque-là comme inutiles dans les gisements en exploita-
LES EXPOHTAïKiNS MINIEIŒS ET METALLl'RGIOUES. '2 1
tien. Les carrières de Stassfurt prirent de suite un dt'veloppeiuent
inattendu et Texeniple de leur fortune détermina l'ouverture
d'un grand nombre d'autres carrières. Aujourd'hui, au nord et
au nord-ouest du massif montagneu.v du llartz, en Thuringe,
dans le Hanovre, dans le Brunswick, les sels potassiques sont
l'objet d'une nouvelle industrie à laquelle les chimistes alle-
mands ouvrent tous les jours des débouchés. Rien à. craindre, au
surplus, pour l'épuisement de cette richesse minière, l'étendue
des gisements est énorme et leur épaisseur atteindrait, dit-on,
dans certaines parties, entre Magdebourg et Berlin, le chiii'rc
surprenant de 1.200 mètres.
Dans ces conditions, la production ne pouvait que s'accroître
rapidement. En 1885, elle s'approchait déjà d'un million de
tonnes (920.000); en 1897, elle atteignait presque deux millions
de tonnes 1.9'i.0.200 : en 1900, elle dépassait trois millions de
tonnes (3.050.600); en 1905. elle s'est élevée à plus de quatre
millions de tonnes ii.085.i00 , évaluées dans les statisti(|ues
officielles à près de 50 millions de marcs V8. 859. 000) •, envi-
ron 61 millions de francs. La progression est, on le voit, très
rapide.
Certaines variétés de ces sels sont employées directement par
l'agriculture. Les principales sont : la. si/ivine. chlorure double
de potassium et de sodium : la carnalUte, chlorure double hy-
draté de potassium et de magnésium; la shoenite, sulfate dou-
ble hydraté de potassium et de magnésium; la kiesérite, sul-
fate hydraté de magnésium ; la ka'inite, sel complexe hydraté,
particulièrement précieux en raison des éléments divers qu'il
contient, étant formé de sulfate double de potassium et de ma-
gnésium et de chlorure de sodium -.
1. Slalisf. Jahburch fiir clas Deutsche Jieic/t. 190G, p. 48.-
2. ExportatioQ des sels encombrants :
Année 1901 502.347 tonnes.
— 1902 499.220 —
— 1903 501.385 —
— 1904 631.762 —
— 1905 : 852.454 —
(Stalisl.JaJnbvcIi, 1906, p. 153.;
2H LES EXPORTATIOiNS ALLEMANDES.
En plus, les sels encombrants sont utilisés comme matière
première de diverses industries chimiques. On en retire, en eli'et,
les substances nécessaires pour la fabrication de tous les sels
de potasse, de magnésie et de soude; ils contiennent égale-
ment du brome. C'est, il faut le reconnaître, une richesse na-
turelle bien placée entre les mains des Allemands laborieux et
chercheurs dont l'effort s'est porté si vigoureusement et si effi-
cacement vers la chimie appliquée.
Cependant la consommation nationale ne suffirait pas à ab-
sorber les 4 millions de tonnes que l'on arrive à extraire en
une seule année du sol allemand. L'exportation en enlève
une portion notable, un sixième environ de 1900 à 1901-, plus
d'un cinquième en 1905 K C'est que l'esprit commercial des Al-
lemands n'est pas moindre qUe leur esprit scientifique et, ici
comme pour beaucoup d'autres de leurs produits, ils ont re-
marquablement organisé la vente à l'étranger.
Une circonstance exceptionnelle a, d'ailleurs, favorisé leur
succès. L'Allemagne est le seul pays actuellement connu, pro-
duisant en grande quantité des sels analogues; elle détient, sur
ce point, une sorte de monopole naturel, et les différentes en-
treprises intéressées ont constitué depuis longtemps un syndicat
pour l'exploiter. Le Vet'kaufsijndikat der Kaliivcrke est un des
plus anciens bureaux de vente s'élendant à toute une branche
d'industrie qui aient été fondés en Allemagne. Il réglemente
la production pour éviter l'engorgement du marché et prend les
dispositions nécessaires pour augmenter les débouchés àl'étran'
ger. Les résultats de l'année 1905 indiquent qu'il sait y réussir.
On est surpris, au premier abord, de constater par les statis-
tiques que les États-Unis sont le meilleur client de l'Allemagne
pour les sels de potasse. A eux seuls, ils reçoivent plus de la
moitié des exportations totales, et cela d'une manière régulière '.
1. Ex|)orlali()ii de sels eiicoiiibrants irAlleniagne aux Étals-Uiiis.
Année 1!)02 2.^0.8r.(i tonnes.
— iy<t3 275.302 —
— 1904 ;5i4.r.((3 —
— lt>0.5 4'iO.S92 —
[sialisl. Jahlnirch, l'JOO, ji. I5:5i.
LES EXI'OlîTATKiNS .MIMÎ.IiES ET MKTALU RGHJL'ES. Î9
Le fait cadre mal avec leur réputation justifiée de culture e\-
tensivo; maiscette réputation tient aux immenses étendues que le
colon de l'Ouest défriche et ensemence sans aucune préoccupation
d'assolement, sans fumure, d'après des procédés agronomi(jues
barbares contrastant étrangement avec la perfection des ma-
chines qu'il emploie : c'est qu'il a en face de lui un sol vierge
qui donne une récolte sans avoir besoin d'être amendé et ([ue,
d'autre part, la main-d'œuvre étant rare et chère, il ne peut
enlever cette récolte cfu'en employant un nombre très restreint
de bras. Dans les États peuplés de l'Est, principalement aux
environs des grandes villes, il en est tout autrement. La main-
d'œuvre reste chère et réclame, comme dans l'Ouest, un grand
développement du machinisme agricole ; mais le sol approprié
et cultivé depuis longtemps a perdu sa fécondité première et
n'arrive à rémunérer l'effort de l'agriculteur cjue si celui-ci lui
applique des méthodes scientifiques d'exploitation. A ce point
de vue, certaines fermes de l'Est, généralement dirigées en vue
de la laiterie, Dairi/ fann, ou de la culture maraîchère, oifrent
d'intéressants modèles. C'est à ce genre de fermes américaines
que sont destinés les sels allemands.
Pendant longtemps, Hambourg avait en fait le monopole des
exportations par mer des sels de potasse, la région de Stassfurt
était alors le grand et presque le seul centre d'exploitation des
gisements salins; elle était traversée par l'Elbe, et tout naturel-
lement, la navigation tluviale descendait sur Hambourg les cha-
lands chargés de sels. Aujourd'hui que le Hanovre, le Brunswick
et la région du Hartz fournissent des sels potassiques en abon-
dance, Brème bénéficie de leur voisinage et trouve dans l'ex-
purtation de ces sels un élément précieux de fret, constituant un
excellent fonds de chargement. L'avantage est d'autant plus
grand pour le port de Brème que ses principales relations extra -
européennes sont précisément, avec les Etats-Unis, importateurs
de ces sels.
Les deux grands ports allemands sont donc influencés d'une
manière sensible dans leur développement par l'exploitation des
gisement^ salins de l'Allemagne, et nous devons noter, dès à
30 LES EXPORTATIONS ALLEMANDES.
présent, rintéressante série de répercussions qui en résultcnl
au seul point de vue qui nous occupe : V Répercussion de
la découverte d'un fret de sortie lourd sur la prospérité de la
marine marchande nationale ; il faut, en elFet, du fret lourd pour
remplir les grosses unités navigantes que le commerce emploie
aujourd'hui et qui seules, sauf circonstances spéciales, peuvent
soutenir la concurrence.' 2" Répercussion de cette prospérité
sur l'essor du commerce extérieur par l'abaissement des prix
de fret qu'elle permet, par les possibilités d'exportation qui en
résultent. 3" Et, par réaction, répercussion de la prospérité in-
dustrielle sur la prospérité de l'armement. Il n'est pas possible
de mesurer avec exactitude le coefficient d'influence qu'il con-
viendrait d'assigner au phénomène originaire ; mais il est aisé de
constater qu'il se produit ici une sorte de progression géométri-
que, quelque chose comme le grossissement d'une boule de
neige, au grand profit mutuel des deux modes d'activité inté-
ressés.
II. L EXPORTATION HOUILLERE.
Malgré rimportance croissante des emplois industriels et agri-
coles des sels potassiques, on ne saurait comparer leur rôle dans
l'exportation avec celui du produit minier le plus répandu de
tous, le charbon. Aucune marchandise n'atteint de tonnages
aussi élevés dans les statistiques commerciales. Aucune n'assure
actuellement aux pays qui en sont abondamment pourvus des
exportations d'un volume aussi considérable. C'est aussi que le
charbon constitue à lui tout seul 87 p. 100 des exportations
anglaises en poids; un seul port, celui de Cardiff, arrive à
expédier en une année plus de 20 millions de tonnes, et le
Royaume-Uni peut inscrire à son actif une exportation houillère
de 06 millions de tonnes, y compris les charbons de soute
que les navires viennent prendre dans ses ports.
Par suite, le fait qu'un pays a ou n'a pas de la houille à
exporter est, pour son commerce extérieur comme pour sa ma-
LES l'XPORTATI'iNS MIMKIîES ET MKTALI.LHGIOIES. 31
riiie marchande, un fait capital. A ce point de vue, lAllemagne
se trouve dans une situation très particulière. Elle n'a pas,
comme l'Angleterre, un énorme excédent de production; ses
exportations de charbon dépassent ses importations de 6 millions
de tonnes environ seulement. Elle n'a pas. comme la France, un
déficit de production, puisqu'elle exporte plus qu'elle n'importe
et cependant, sur certains points de l'Empire, les charbons alle-
mands ne parviennent pas à chasser les charbons étrangers, de
sorte que l'Allemagne importe sensiblement le même tonnage
de houille que la France. Enfin, tandis (pi'en France la pro-
duction se trouve maintenue dans son insuffisance par la diffi-
culté de trouver la main-d'œuvre indispensable, en Allemagne,
il faut nue combinaison artificielle pour réduire une production
qui, laissée à elle-même, tendrait à encombrer le marché
national.
Il faut débrouiller tout d'abord la complexité que révèlent
ces constatations.
La distribution géographique des gisements de charbons sur
le territoire de l'Empire explique déjà certaines d'entre elles.
L'Allemagne possède trois bassins houillers principaux, celui de
la Ruhr à l'ouest, celui de la Silésie à l'est, enfin celui de la
Saxe Royale au sud.
Le bassin de la Ruhr, desservi naturellement par le Rhin,
artificiellement par le canal de Dortmund à lEms, envoie ses
produits sans grands frais au nord et au sud par les voies flu-
viales; il atteint aisément par voie ferrée les régions toutes
proches et très actives de la Westphalie et de la Lorraine, tant
française qu'allemande. Mais il est sans communications faciles
avec le centre de l'Empire. Le grand projet de canal central qui
devait primitivement rejoindre l'Elbe, que les nécessités poli-
tiques arrêtent aujourd'hui au Hanovre, avait précisément pour
but de remédier à cet inconvénient. En attendant sa réalisation
partielle, les chemins de fer de l'État, s'inspirant d'un intérêt
supérieur, ont consenti aux expéditeurs de charbon sur les
points éloignés de l'Empire des tarifs particulièrement avan-
taaeux.
32 LES EXPORTATIONS ALLEMANDES.
Le hassin silésien se prolonge au delà des frontières de l'Em-
pire dans le territoire russe. Il occupe l'extrémité orientale de
TAllemagne ; ses produits sont utilisés en grande partie sur place
ou à faible distance, par les diverses industries silésiennes; ils
peuvent être dirigés, grâce à l'Oder, dans des conditions avan-
tageuses sur les provinces du nord-est, mais ces provinces
offrent à la consommation de la houille de faibles débouchés.
Le bassin silésien se trouve ainsi isolé des parties les plus actives
de l'Allemagne industrielle.
Le bassin de la Saxe Royale serait beaucoup mieux situé si
ses produits avaient une valeur suffisante pour supporter des
frais de transport. Mais ce sont des ligoites pauvres qui ne
peuvent être utilisés que dans le voisinage très proche des
g-isements. Certains d'entre eux sont de qualité tellement infé-
rieure que, seules, les industries ayant leur siège à quelques
kilomètres des mines trouvent avantage à s'en servir.
Les effets de cette distribution géographique sont particuliè-
rement sensibles à Hambourg. Le grand port allemand, centre
du commerce maritime de l'Empire, est difficilement atteint par
les charbons allemands, malgré les tarifs de faveur consentis
pour leur transport par les chemins de fer. Au contraire, les
charbons anglais y arrivent dans des conditions économiques.
Par suite, plus des deux tiers de la houille consommée à Ham-
bourg viennent de l'étranger, spécialement de l'Angleterre. Le
tableau suivant, dressé d'après les statistiques spéciales de l'État
de Hambourg ', en fournit la preuve :
Charbons venus par l'Elbe Charbons venus par nie
.\nnées. ou les chemins de fer. de l'Étranger.
{En tonnes).
1897 2.218.998 978. Kio
1898 2.1o7.10o 1.119.77:î
1899 2.526.683 I.t27.840
1900 3.093.3n3 1.073.291
1901 2.763.473 1.131.060
1902. . 2.869.061 1.130.339
1903 3.139.732 1.092.722
1. Hambnrrj s llandvl inuJ Sritifffalul, r,i03. '/usamincn-Ucslell von dem
lianclelsslatislisc/ien Bureau.
LES EXPORTATIONS MIMEHES ET METALI.LHGIQUES. 33
Cet exemple montre bien comment certaines parties du terri-
toire allemand s'approvisionnent difficilement de charbon indi-
gène en dépit des efforts considérables faits parle gouvernement
pour contre-balancer par des artifices de tarifs réloignement
des lieux de production.
Ainsi s'explique cette, situation bizarre au premier abord,
d'un pays abondamment pourvu de gisements houillers, dispo-
sant d'une main-d'œuvre ouvrière nombreuse et compétente,
animé d'un esprit d'entreprise incontestable, et ne parvenant
pas cependant à satisfaire aux besoins de la consommation
nationale.
Ce n'est pas, en effet, la (juantité de charbon extraite en
Allemagne qui est insuffisante. C'est bien la situation des gise-
ments qui ne correspond pas à celle des lieux de consommation.
En effet, l'Allemagne exporte plus de charbons qu'elle n'en
importe. Voici les chiffres afférents aux quatre dernières années
relevées ^ :
Charhon Charbon Excédent
Annucs. imporlc. exporté. d'exportation.
(t'n (oinips}.
1902 (i.42b.0.j8 IG. 101. 141 0.67o.483
1903 6.766.313 17.380.934 10.623.421
1904 7.299.042 17.096.720 10.607.684
1905 0.300.693 lS.lo3.908 8.7.^7.305
soit une moyenne annuelle, en chiffres ronds, de 10 millions
de tonnes représentant l'excédent de l'exportation sur l'im-
portation, par suite l'excédent de la production nationale et
de l'exportation réunies sur la consommation. Cet excédent
moyen de 10 millions de tonnes étant supérieur à l'impor-
tation moyenne pendant la même période, il s'ensuit que l'Alle-
magne extrait plus de charbon qu'elle n'en emploie -.
1. Slatutisc/ies Jahrbucli fur das Deuische Reich. 1906. p. 158.
2. Les chiffres qui servent de base à ce raisonnement se rapiiortent à la houille
proprement dile {Sk-iithohlen). Même en tenant compte des lignites de Bohême uti-
lisés sur le territoire de la Saxe, la conclusion demeure vraie. (V. Circulaire n" a058
du Comité central des houillères de France, 3 février 190G.)
.3
34 LES EXPORTATIONS ALLEMANDES.
Elle en extrairait bien plus encore si les prodiieteiirs n'avaient
pas la crainte d'avilir les prix en encombrant le marché. Mais,
depuis de longues années, des ententes se sont établies entre les
différentes exploitations minières, principalement celles du pays
rhénan et de la Westphalie, pour modérer la production. Après
de nombreuses vicissitudes que nous n'avons pas à retracer ici,
elles en sont venues à constituer un bureau de vente ( Yerkauf
Bureau), devenu une sorte d'intermédiaire collectif mais unique
entre elles et leur clientèle. De cette manière, la surveillance est
rendue facile, la discipline s'observe exactement et le syndicat
rhénan-westphalien a la haute main sur la production houillère
du bassin allemand le plus riche et le plus important.
Avant la constitution du Verhauf Biireau, certaines fissures se
produisaient, grâce auxquelles des entreprises minières, plus ha-
biles que scrupuleuses, parvenaient à violer sinon la lettre, au
moins l'esprit de leurs engagements. Cependant l'action du syn-
dicat s'est toujours fait sentir depuis sa fondation, et elle s'est
fait sentir uniformément dans le sens de la restriction de la
production '.
Si nous remontons à une époque plus reculée, nous trouvons
une autre influence, d'origine toute différente, mais s'exerçant
aussi dans un sens restrictif de la production. De 171)'i. jusqu'à
la loi prussienne du 2V juin 1865, la législation minière qui ré-
gissait le bassin rhénan-westphalien était dominée par le Di-
rektions Princip, d'après lequel les ingénieurs du gouvernement
régentaient l'exploitation d'une manière absolue. Tout dépendait
de leur autorité ; ils fixaient le chilfrc des salaires, le nomljre
des chantiers, celui des ouvriers, etc. Et, dans un esprit de pa-
ternalisme conservateur, ils s'efforçaient d'éviter les secousses
brusques ([ue des créations nouvelles ou des développements
importants auraient pu produire. Nous avons sur ce point un
témoignage très curieux de F. Le Play, dans la monographie de
l'armurier de Solingen'-. u Les anciens règlements, écrivait-il,
qui conhaient aux ingénieurs de l'État la direction supérieure des
1. V. mon ouvrage sur los Syndicats iii'lustricls de /n'inliiclcurs.
2. Lex ouvriers evropccns, I. IIF, \). 201 et 20'î,
LES EXIMiIlTATIO.NS .MINIERES ET MÉTAI.LIRGIOIES. .'}:)
exploitations de houille et la tutelle des ouvriers employés dans
les mines, s'opposaient à l'accumulation trop rapide des popula-
tions. Les propriétaires de terrains carbonifères supportaient
avec patience ces entraves; et, malgré les découvertes journa-
lières de nouveaux champs houillers, ils ne cédaient guère aux
excitations qui, en pareilles circonstances, se produisaient dans
l'Occident. La production des charbons se développait donc len-
tement, sans troubler l'état social des populations. -) Et un peu
plus loin : « A cette époque, M. de Dechen, qui résidait à Bonn,
dans la plaine du Rhin, et avait la direction supérieure des mines
de la contrée, appréciait à une haute valeur l'influence modéra-
trice exercée par son administration. »
Bien entendu, cette influence modératrice devient de moins en
moins appréciée à. mesure que le développement des transports
par chemins do fer élargissait la zone des débouchés et boulever-
sait les combinaisons fondées sur l'équilibre de la production
avec la consommation d'une clientèle limitée. Il ne parait pas,
au surplus, que les populations westphaliennes aient eu lieu de
regretter, à aucun point de vue, la disparition du Direkiions
Princip. Ce qu'il importe de retenir pour le sujet qui nous occupe
en ce moment, c'est que, jusqu'en 1865, le développement de la
production houillère était entravé dans les exploitations alle-
mandes de l'ouest par des mesures administratives, et que, depuis
la fondation du syndicat, il est contenu par le régime des en-
lentes industrielles. La période de production libre a donc peu
duré.
Elle a peu duré précisément parce que la distribution géogra-
phique des gisements, d'une part, leur abondance, d'autre part,
tendaient à encombrer le marché, à déterminer des crises de
surproduction. Tant de charbon accumulé dans un coin du ter-
ritoire, loin des grands débouchés maritimes, ne pouvait pas
s'écouler facilement. Aujourd'hui encore, malgré les magnifi-
ques installations de Ruhrort, malgré les travaux considérables
exécutés pour améliorer la navig-ation du Rhin, malgré le canal
de Dortmund, l'enlèvement des charbons offre de grosses diffi-
cultés matérielles; le manque de wagons disponibles constitue
36 lES EXPORTATIONS ALLEMANDES.
une crise permanente dont les journaux régionaux ne cessent pas
de signaler l'intensité i.
En résumé, comme le mettait très bien en lumière un rapport
récent de la Chambre de commerce d'Essen, il y a une dispro-
portion flagrante entre la capacité de production des mines de
Westphalie et leurs débouchés possildes'^.
Dans ces conditions, l'exportation n'est pas seulement une oc-
casion de développement souhaitable, c'est une nécessité urgente.
Et le syndicat rhénan-westphalien s'efTorce de l'organiser et de
la favoriser pour tous les moyens. Modérer la production en vue
de la consommation possible du pays, c'est sans doute pour lui
une opération sage, mais en quelque sorte négative, cjui entrahie
des sacrifices pénibles, l'arrêt de certaines exploitations, l'orga-
nisation de contraintes très dures. Au contraire, trouver une
clientèle à l'étranger, c'est rentrer dans la voie normale et active
qui donne satisfaction à tous les intérêts enjeu.
Le syndicat ne s'est pas contenté des moyens naturels que les
Allemands emploient si merveilleusement pour aller à la re-
cherche d'une clientèle étrangère, il a eu recours aussi à des
moyens très artificiels qui marquent bien le besoin intense d'ex-
portation qu'il ressent. Une caisse a été créée par lui pour fournir
des primes à l'exportation des charbons. Ces primes varient sui-
vant la situation du marché. Elles s'élevaient dernièrement à
1 mark 50 pfennings par tonne de houille exportée, soit 1 fr. 87
environ.
Ses efforts ont contribué sans doute à la progression cons-
tante des exportations de charbons allemands depuis ces der-
nières années. En 1901, elles se chiftVaient par 16 millions de
tonnes en chifl'res ronds ; elles dépassent en 1905, nous l'avons
vu, 18 millions de tonnes. Mais ces chiffres sont faibles si on les
compare à ceux de la production totale des houillères allemandes
qui étaient de 108 millions de tonnes en 1901, de 121 millions
1. La Kulnischc Zc'ituncj publie chaque jour le nombre des wagons ayant fait dé-
faut pour le chargoincnt des cliarbons.
2. Cité par la Circulaire n" 2828 du Comité central des houillères de France, G fé-
vrier lyoô.
LES EXPORTATIONS MIMÈHES ET MÉTALLlKiilOLES. 37
en 190't'. Ils sont faibles, surtout si on fait entrer en ligne de
compte les possibilités de développement des exploitations ac-
tuelles et les possibilités de création d'exploitations nouvelles.
La conclusion, c'est que les richesses minières de rAllemagne
sont non seulement mal distribuées g'éographiquement pour la
consommation nationale, mais fâcheusement placées, en somme,
pour l'exportation. Elles souffrent dune situation trop continen-
tale, de Téloignement de la mer. Il suffit, pour s'en convaincre,
de rappeler ce que vaut aux mines galloises la proximité de
Cardiff, et de Swansea, aux mines de Durhani et du Xorthumber-
land la proximité de Ne\vcastle, aux mines des Lothians la proxi-
mité de Lcith et de Glasgow. Bientôt, peut-être, pourrons-nous
apprécier aussi ce que vaudra aux mines américaines de la Pen-
sylvanie leur proximité de l'Atlantique.
Ici^ au contraire, la zone d'exportation est forcément très li-
mitée. Tandis que le charbon anglais pénètre dans tous les pays
maritimes du monde, le charbon allemand atteint tout juste les
contrées limitrophes de l'Allemagne : à l'ouest, les territoires
proches de la Belgique, de la France et de la Hollande ; au sud,
l'Autriche-Hongrie et la Suisse ; à l'est, la Russie. La Hollande et
l'Autriche occupent les premiers rangs dans cette clientèle ;
elles reçoivent à elles deux plus de la moitié de l'exportation
totale. Le Rhin et ses transports fluviaux sont pour beaucoup
dans l'importance du débouché hollandais; les allèges qui des-
cendent de Ruhrort sur Rotterdam transportent à très bon
compte les charbons de la Ruhr et dégagent ainsi le bassin
Avestphalien dans une certaine mesure ; mais le Rhin, malgré
les laborieuses et intelligentes améliorations qu'il a reçues, ne
saurait lui donner les larges issues de la mer libre.
1. stal.JahrbucIi, 1906. p. 48. En plus, r.^Ueniagnc produisait 44 millions de lonnes
de lignite.» en 1901 et 48 millions en 190 i.
38 LES EXPORTATIONS ALLEMANDE!-
111. L EXPORTATION METALLIRGIOUE.
L'essor considérable de la métallurgie allemande, depuis les
événements de 1870-1871, a été souvent signalé. Il se lie, d'ail-
leurs, d'une façon très étroite, à l'essor général de l'industrie, à
l'aptitude particulière dont les Allemands ont fait preuve pour
les sciences appliquées, à leur instruction tcchnicjue très soi-
gnée, à leur âpre labeur, au rôle fécond des banques allemandes
toujours disposées aux emplois industriels de leurs capitaux.
Ces diverses causes sont trop connues pour qu'il y ait lieu d'y
insister ici. Quelques chiffres sont utiles seulement pour mesurer
la rapidité du développement de la métallurgie allemande. C'est,
en effet, cette rapidité qui détermine aujourd'hui, en grande
partie, les conditions très spéciales dans lesquelles s'est orga-
nisé le mouvement des exportations métallurgiques de l'Empire.
En 1872, les hauts fourneaux allemands produisaient moins
de 2 millions de tonnes de fonte. En 1900, ils en produisaient
plus de 8 millions et demi. Leur production en 1903 et en 1904
a dépassé 10 millions de tonnes; elle a presque atteint 11 mil-
lions de tonnes (10.987.623) en 1905. Elle a donc quintuplé et
au delà en trente-deux ans.
Au cours de la même période, la production française a
doublé, grâce à l'utilisation des minerais phosphoreux de
Meurthe-et-Moselle par le procédé Jjasique Thomas ; la production
anglaise, déjà considérable au début de la période, n'a augmenté
que de 30 p. 100; seuls, des pays nouvellement entrés dans la
voie du développement industriel, comme la Russie et les Etats-
Unis, ont dépassé le taux de progression de l'Allemagne; la pro-
duction russe de la fonte est six fois plus grande, celle des
États-Unis sept fois plus grande qu'en 1872.
Si on tient compte de l'état déjà avancé de la métallur-
gie allemande avant 1870, on peut donc dire que, dans aucun
pays de grande industrie, la métallurgie ne s'est accrue aussi
vite qu'en Allemagne depuis trente ans.
LES EM'ORTATUt.NS MINIÈRES ET MÉTALl.l Id.loi ES. ."iO
Cette marche en avant a été accélérée parle fait ({ue les be-
soins de la consommation allemande dépassaient prescpie cons-
tamment le pouvoir de production des hauts fourneaux alle-
mands. Ceux-ci se trouvaient toujours un peu en retard sur la
demande ; ils ne pouvaient pas suffire à l'activité métallurgique
du pays. De 1870 à 1900, les constructions de chemins de fer,
les créations d'usines, les usages multipliés du fer et de l'acier
ouvraient à la fonte des débouchés toujours croissants. Dès 1891,
la production allemande de fonte atteignait i. 000.000 tonnes,
mais i. 720. 000 tonnes étaient mises en œuvre dans les usines mé-
tallurgiques allemandes. En 1900, elle se haussait à 8. VOO. 000 ton-
nes ; la consommation la dépassait encore avec 8.800.000 tonnes.
Par suite, il semblait que jamais les hauts fourneaux n'arri-
veraient à égaler dans leur rapide essor les fonderies et les
aciéries, lorsque tout-à-conp, en 1900 et 1901, la situation s'est
retournée. Au lieu de manquer de fonte, l'Allemagne commen-
çait à en produire en excès. Depuis lors, les exportations alle-
mandes de fonte ont toujours dépassé les importations :
Importations Exportations Excellent
.\niiécs. (le lonte. de fonte. des exportations.
{I:a (on lies).
1902 I43.G40 347.256 204.216
1903 râ8.347 418.072 2.o9.72a
1904 178. 2oG 22:1.897 47.641
1905 1.58. 70U 380.284 221.584
C'était précisément le contraire (pii se produisait auparavant.
Ce n'est pas à dire qu'à tout moment et sur tous les points de
l'Empire il y eût toujours, avant 1900, demande active de fonte.
Dès 1873, on voit apparaître un premier syndicat constitué par
les propriétaires de hauts fourneaux dans un but apparent de
pure statistique; en 1879, 1882, 1886, d'autres syndicats se
créent et aboutissent à la fondation du syndicat des fontes du Rhin
et de Westphalie qui, après des vicissitudes variées, donne
naissance au syndicat actuel des fontes de Dusseldorf. Tous ces
efforts des producteurs de fontes pour se grouper indiquent
que. depuis longtemps, ils avaient à se garantir contre des
surproductions locales et momentanées. Mais la situation était
40 • LES EXPORTATIONS ALLEMANDES.
très favorable pour eux dans son ensemble, principalement depuis
1890. Aujourd'hui, elle ofTre plus de difficultés. L'enconiljremcnt
du marché devient une préoccupation constante, un danger de
tous les jours contre lequel il faut s'organiser et, en fait, c'est
surtout à partir de la crise de 1900 que le syndicat des fontes
a soulevé de vives réclamations de la part de la clientèle et
que l'opinion publique s'est émue de ses « agissements» K
Cette situation nouvelle des hauts fourneaux allemands a une
répercussion considérable sur le mouvement g-énéral des expor-
tations métallurgiques. Auparavant, chaque branche de l'indus-
trie faisait de l'exportation au mieux de ses intérêts propres ;
aujourd'hui, elles sont toutes sollicitées parles producteurs de
fonte allemands d'augmenter cette exportation autant que pos-
sible. Il est difficile, en efiét, de vendre à Tétranger toute la
fonte brute que le marché national est incapable d'absorber;
mais que cette fonte soit transformée en acier, en rails, en ma-
chines, elle atteindra plus facilement sous ces diverses formes la
clientèle étrangère. Et c'est l'avantage général delà métallurgie
allemande que ces transformations soient opérées par elle. Ainsi
raisonne le syndicat des fontes, et pour faire goûter son raisonne-
ment par les aciéries, les laminoirs, les forges et les ateliers de
construction, il l'appuie d'arguments de fait. Toute une série de
primes à l'exportation a été établie sur son initiative et à ses
frais. Chaque produit métallurgique allemand exporté a droit
ainsi à une sorte de ristourne calculée d'après la quantité de
fonte employée à sa fabrication. Ces primes, combinées avec celles
que le syndicat de la houille accorde en représentation de la
quantité de charbon employée à la fabrication du produit exporté,
atteignent des sommes souvent élevées. Pendant lé quatrième
trimestre de 1905, la prime totale accordée à l'exportation était
de 4 marks 80 pf. par tonne pour la fonte brute, de 15 marks
par tonne pour les demi-produits en acier doux, de 20 marks
par tonne pour les profilés -.
1. V. L'Enquôlc allemande sur les cartells dans l'induslrie sidérurgique (Union
des industries inélallurgiques et minières. Document n" ir.f). 31 octobre I90i).
2. Cité d'après la t'ranlifurter Zeitung, 1 octobre i;»(.>5.
LES EXPORTATIONS MINIÈRES ET MKTALLURCIQIES. 41
Des combinaisons aussi artificielles et aussi compliquées font
reloge de l'esprit d'application et de discipline avec lequel les
Allemands résolvent ce genre de problème. Mais elles montrent
aussi — et c'est là ce que nous avons à en retenir — quelle in-
fluence l'excès de production de la fonte exerce sur Tcxportation
métallurgique en général.
Au surplus, ces artilices ne suffiraient pas à expliquer les
progrès de cette exportation. Ils jouent le rôle d'accélérateurs
du mouvement dans toutes les branches de la métallurgie; mais
chacune de ces industries se trouve en face d'une clientèle
spéciale; elle doit d'abord la découvrir là où elle se trouve;
elle peut ensuite se l'attacher soit par la qualité du produit livré,
soit par son bon marché; nous allons examiner brièvement
comment les principales d'entre elles arrivent à leur but.
La question se présente d'unemanière toute différente, suivant
la nature du produit métallurgique qu'il s'agit d'exporter. Les
produits bruts ou demi-ouvrés ne se comportent pas comme les
produits finis. Les premiers se vendent en masse à une clientèle
industrielle relativement peu nombreuse, localisée dans cerlains
centres; les seconds se vendent en détail à une clientèle de con-
sommateurs, innombrable et dispersée. Il n'y a que quelques
entreprises susceptibles d'acheter 1.000 tonnes de fonte brute,
de billettes ou de lingots d'acier. Il existe à la surface du globe
une foule de personnes susceptibles d'acheter une machine à
coudre, une paire de rasoirs ou un couteau de poche. Sans
doute, les industriels importants qui fabriquent ces produits
finis ne sont pas en rapport direct avec leur clientèle ; mais
le marché reste encombré pour eux tant que leur marchandise
n'a pas atteint sa destination définitive, tant qu'elle pèse sur l'in-
termédiaire chargé de l'écouler. Le bazar qui vend de la camc-
lotte allemande sur une côte africaine ne renouvelle pas ses
approvisionnements si les nègres du voisinage les lui laissent
pour compte ; et le marchand en gros qui les lui fournit ne passe
pas d'ordres au fabricant. Par suite, l'exportation des produits
bruts et demi-ouvrés ne s'organise pas commercialement par
les mêmes procédés que l'exportation des produits finis.
/t2 LES EXPORTATIONS ALLEMANDES.
Elle est plus simple et plus brutale. L'art d'attirer la clien-
tèle, de la satisfaire par mille prévenances, de la flatter, ne
trouve pas son emploi quand il s'agit de traiter des marchan-
dises par grosses quantités et que la clientèle achète ces mar-
chandises, non pour son usage personnel, mais pour servir de
matière première à une industrie. Il faut, pour s'assurer le suc-
cès, vendre à meilleur compte que ses concurrents. Les Alle-
mands l'ont fait afin d'arriver à exporter leur excédent de
production métallurgique pour tous les produits bruts ou mi-
ouvrés. Non contents de s'accorder entre eux des primes à
l'exportation, les industriels ont largement employé soit direc-
tement, soit par l'intermédiaire de leurs syndicats, le procédé
du Dumping. Ils ont vendu sur les marchés étrangers moins cher
que sur le marché nationale Ce procédé est héroïque ou scan-
daleux, suivant le point de vue auquel on se place; il a cer
tainement cjuelque chose d'excessif et de choquant. Mais c'est le
seul possible pour ce genre de marchandises C'est grâce à lui
que les Allemands ont exporté, depuis 1900, les quantités de
fonte que nous indiquions plus haut. C'est grâce à lui aussi qu'ils
ont exporté une grande partie de leurs produits mi-ouvrés.
(»n peut s'en rendre compte en examinant les statistiques.
Elles révèlent d'abord que l'exportation est relativement
faible dans les années normales et qu'elle s'enfle dans les an-
nées de crise, suivant l'intensité de celte crise.
Années. l{\p(irtution de demi-prodiiils.
1900 3:5 027 tonnes.
1901 201. 71G —
1902 036.426 —
1903 (138.1X2 —
1904 3Uo.09() —
1905 472. 043 —
Nuus ne trouvons là i-ien de l'allure régulièrement progres-
1. Quelquefois la diirérence csl considérable. On a cilé dans l'onquèle sur les
carlells ce l'ail que le directeur des forges de Uifferdingen vendait la tonne de bil-
leltes?:? marks f. o. h. Rotlerdam, aloisquil exigeait '.lO marks j>our la tonne prise sur
place à son usine (Circulaire n" 7, série générale du Coniilé des Forges de France).
LES EXPOHTATIiiNS MINIKHES ET MKTAU.rHGlOl ES. 43
sive que nous présentent la plupart des tableaux statistiques
allemands. Ce n'est pas une exportation marquant la conquête
patiente d'un marché, c'est une exportation de circonstance,
correspondant aux nécessités momentanées d'une situation cri-
tique.
Aussi ne cherche-t-on pas à s'implanter sur ces marchés. On
va tout simplement offrir ses produits sur le marché le plus
actif qu'on ait à sa portée et, comme on les vend au-dessous
du cours, on parvient à s'en débarrasser. Voilà pourquoi, en
1902 et en 1903, l'Angleterre a absorbé à peu près les deux
tiers de l'exportation des produits métalkirûiques mi-ouvrés
allemands. La Belgique en a pris aussi une forte part, une cen-
taine de mille tonnes. Enfin la Hollande figure pour une quan-
tité relativement forte pendant ces deux années, probablement
en raison des expéditions sur Rotterdam'. Cela montre bien
qu'il ne s'agit pas ici de découvrir des débouchés nouveaux,
mais d'utiliser des débouchés connus, en vue d'un besoin ur-
gent, sans vue d'avenir au prix de n'importe quel sacrifice.
Le Dumping constitue donc le procédé brutal auquel on a re-
cours en cas d'extrême nécessité pour soulager le marché na-
tional des produits bruts ou mi-ouvrés qui l'encombrent.
On y a souvent recours aussi pour d'autres produits métal
lurgiques, mais en ce qui concerne les produits finis, le
Dumping n'est plus qu'un moyen occasionnel ajouté à d'autres.
Et ce sont ces autres moyens qui donnent à l'exportation
m étallurgique allemande ses éléments de succès habituels. On
s'en aperçoit de suite à l'allure des tableaux statistiques. De
1902 à 1905, en pleine crise, la quantité de fers et aciers cor-
nières exportés oscille entre les limites extrêmes de 373.238 à
^19.155 tonnes. Elle se distribue dans une proportion sensible-
ment constante entre l'Angleterre, la Belgique, la Hollande,
la Suisse, l'Italie et le Danemark, et déjà apparaît ici l'effort
de la métallurgie allemande pour atteindre des marchés nou-
veaux et éloignés : l'Inde britannique, la République Argen-
1. sua. Jahrbuclt, l'JOfi, p. iio.
44 LES EXPORTATIONS ALLEMANDES.
fine et le Canada recevaient en 1902, à eux trois, environ
20.000 tonnes de fers cornières allemands. Ils en ont reçu
près de 33.000 en 1905. Ce nest pas la seule préoccupation de
dégorger le marché national qui a dirigé les fers allemands
vers ces destinations éloignées. Il a fallu, en plus, le souci de
découvrir et le soin de s'assurer la clientèle.
Plus la transformation est poussée loin, plus le produit ac-
quiert le caractère de produit fmi, plus nous voyons les qualités
commerciales de l'Allemagne s'affirmer par cette course à la
clientèle. Elle vend, en 1905, environ 75.000 tonnes de fer à
forger aux Indes, au Japon et dans l'Argentine, 29.802 tonnes
de tôles aux Indes, 12.194 au Japon. Avec le fil de fer ses dé-
bouchés extra-européens s'étendent à la Chine, au Japon, à
l'Are-entine, au Chili, au Brésil et à l'Australie et absorbent
75.000 tonnes. A elle seule, l'Australie en a reçu plus de 28.000
tonnes en 1905 et la première exportation de fil de fer sur
l'Australie, relevée parles statistiques allemandes, est de 190i.
C'est un nouveau marché ouvert à la métallurgie allemande au
détriment de la métallurgie anglaise.
Quand on arrive aux objets fabriqués en fonte, fer, ou acier,
la liste des clients de l'Allemagne s'allonge bien plus encore.
Tous les pays d'Europe y figurent, puis la Turquie, l'Egypte,
l'Afrique anglaise du Sud, Malacca, Hong-Kong, la Chine, le
Japon, l'Inde anglaise, l'Argentine, le Mexique, le Chih, Cuba,
l'Uruguay, les États-Unis, l'Australie ^
Nous voyons reparaître la même diversité de clientèle
pour les machines de toutes sortes qu'exporte l'Allemagne,
locomotives et locomobiles, machines électriques, outillage
de meunerie, de brasserie, appareils de levage, etc. Certains
détails témoignent de l'aptitude des Allemands à triompher
dans la fabrication et le placement d'objets à bas prix. Ils
arrivent, par exemple, depuis quatre ou cinq ans, à vendre
pour près de i millions de marcs d'aiguilles à coudre aux
(Uiinois '-.
1. Slal. JahrbucJi, p, 11 2 et 113.
2. slal Jakrbucli.\i. 114.
LES EXPORTAïKiNS MIMÈI\E> ET MÉTALUlUiTOUES. 45
Au surplus, cette aptitude va se manifestei* d'une manière
bien plus marquée encore dans Tordre de marchandises
que nous allons passer en revue maintenant. Jusqu'ici nous
avons constaté les succès de rMlemagne, en les expliquant
surtout soit par des avantages naturels, comme dans le cas
assez exceptionnel des sels de potasse, soit par l'organisa-
tion savante de la production agricole comme dans le cas
du sucre, soit par l'artifice de ses tarifs de douane, de ses
primes à l'exportation, de ses cartells, de son Dumping, tous
moyens collectifs ayant, il est vrai, leur origine dans l'ini-
tiative personnelle des fabricants, mais exigeant le concours
d'un grand nombre d'entre eux pour être mis en œuvre.
Nous allons voir maintenant le négociant et le courtier alle-
mand aux prises avec les mille petits problèmes du com-
merce do détail et du commerce de détail en pays étranger.
III
LES EXPORTATIONS DE MARCHANDISES DIVERSES
I. — FAIBLE DÉPENDANCE DE LA FABRICATION VIS-A-VIS
DES CONDITIONS DU LIKU ET SFIS CONSÉQUFNCES.
L'ordre nouveau de marchandises que nous examinons ici
appelle une réflexion importante. 11 ne diffère pas seulement du
précédent par les procédés de vente qui lui conviennent et qui
ont été sommairement indiqués plus haut; il en diffère aussi
par les conditions de sa production et ces conditions de produc-
tion influent puissamment sur le phénomène de l'exportation.
Jusqu'ici, notre attention s'est portée soit sur des produits
d'origine agricole, tenant par conséquent très étroitement au
sol, soit sur des produits d'origine minière, tenant très étroite-
ment au sous-sol, soit sur des produits métallurgiques dont la
matière première se trouve en grande partie dans le sous-sol
allemand. En effet, l'Allemagne extrait actuellement plus de
22 millions de tonnes de minorais de fer et elle en met en œuvre
environ 2'i millions, l'excédent de ses importations sur ses
exportations de minerais de fer étant de 2 millions de tonnes
environ '.
Par suite, la fabrication de ces produits so trouve liée, dans
1. slal. Juhrbuch, 100(5, p. 48 et 115.
LES EM-iiliTATHiNS DE MARCHANDISES DIVF.HSES. 4/
une mesure décroissante, mais encore sensible pour le dernier
terme de la série, aux conditions du sol et du sous-sol. Et c'est
pour elle un frein.
Au contraire, les marchandises que nous allons voir peuvent
être produites par Findustrie allemande sans limitation imposée
par les conditions du lieu, parce que leur:^ matières premières
ne sont généralement pas empruntées au sol national; elles
viennent surtout du dehors.
D'où un premier point à noter : la production ne trouvant
aucnn frein dans les conditions du lieu, les crises de surproduc-
tion vont être plus à redouter. Il faudra les prévenir par un
usage plus intense des limitations artificielles. Et le besoin
général d'exportation va ètre^ lui aussi, plus intense, car si la
production nationale n'est pas limitée, la consommation natio-
nale l'est.
Le besoin d'exportation se fera d'autant plus sentir si les limi-
tations artificielles imposées à la produclion par les cartells sont
peu efficaces. Or, c'est précisément ce qui se rencontre. Les
syndicats de producteurs ne peuvent pas organiser un contrôle
et fixer des prix pour des marchandises variées et changeantes.
Et là où il n'y a ni contrôle sévère, ni fixation de prix très nette,
il n'y a pas d'action efficace sur la production. Déjà, dans la
métallurgie, le classement des produits par catégories présente
de sérieuses difficultés pour les fontes et les aciers ; il est plus
facile pour les poutrelles, les tôles ou les rails ; il devient très
difQcile pour les machines et parties de machines; il est à peu
près impossible pour certains produits finis de chaudronnerie et
quincaillerie offrant une grande variété. Mais l'obstacle auquel
on se heurte devient tout à fait insurmontable, lorsque à la
variété des produits se mêle une influence de mode ou de fan-
taisie, quand l'invention du fabricant s'acharne à satisfaire le
caprice de la clientèle en lui donnant toujours du nouveau.
Comment déterminer des classements et des prix pour les étofiés
de vêtements de femmes, pour les parfums ou les jouets, pour
les chapeaux ou les manteaux qui se transforment d'une saison
à l'autre?
iS LES EXPORTATIONS ALLEMANDES.
En fait, on ne parvient pas aisément à limiter la production
nationale clans ce genre de fabrications. Le seul moyen efficace
d'empêcher rencom])rement local est donc d'exporter. Plus
encore que dans les industries observées jusqu'ici^ l'exportation
est une nécessité.
L'indépendance c^e ces fabrications au regard des conditions
(lu lieu comporte une autre répercussion notable. C'est qu'elles
auraient pu être créées et exploitées ailleurs qu'en Allemagne.
Et elles l'ont été. On file et on tisse dans presque tous les pays
d'Europe avec des matières premières d'origine extra-euro-
péenne. Par suite, l'Allemagne n'a pas de supériorité naturelle
décidée sur ses concurrents pour filer ou tisser les cotons amé-
ricains ou les laines d'Australie. Il faut donc qu'elle s'ingénie à
s'en constituer une, soit en fabriquant mieux, soit en fabriquant
à meilleur compte, soit en organisant mieux sa vente. La concur-
rence va donc être particulièrement vive. On ne se bornera pas
à chercher des débouchés extérieurs, on aura aussi à défendie
son marché national contre l'envahissement des produits simi-
laires étrangers. Comment, en effet, les tissus n'entreraient-ils
pas de l'étranger proche, quand les cotons, les laines et les
soies viennent de l'étranger éloigné ?
En même temps que s'affirme davantage, pour les industries
que nous examinons, la nécessité d'exporter, l'avantage général
que procure cette exportation est plus grand. Elles livrent, en
effet, dos produits finis dont le prix représente une part de
main-d'œuvre plus importante que celui des produits demi-
ouvrés. Chaque tonne de ces produits exportée fournit au tra-
vail national la rémunération d'un emploi que la consomma-
tion du pays serait incapable de lui donner, non seulement dans
la branche d'industrie qui a opéré la dernière transformation,
mais dans toutes celles qui ont opéré les transformations précé-
dentes. Elle participe donc, dans une large mesure, à l'activité
industrielle du pays.
Elle a, d'ailleurs, beaucoup plus de valeur qu'une tonne
de produits bruts ou mi-ouvrés. L'ensemble des exportations de
l'Empire allemand en 1905 est de 5 milliards 84-1 millions
LES EXPORTATIONS DE MARCHANDISES DIVERSES. -49
de marcs. Là-dessus, les objets fabriqués représentent trois mil-
liards 828 millions, près des deux tiers '.
Ce n'est pas tout. L'exportation des produits fabriqués - est la
plus en progrès de toutes les branches de l'exportation alle-
mande. Cela n'est pas pour nous surprendre, puisque nous avons
déjà remarqué qu'elle ne se trouve ni limitée par les condi-
sions du lieu, ni facilement limitable par suite des conditions de
l'industrie. La statistique confirme cette remarque et montre
que l'accroissement global des exportations allemandes, dans le
cours de ces dernières années, est dû surtout aux exportations
de produits fabriqués. On peut s'en rendre compte par le tableau
suivant :
Exportations Exportations
Années. totales. de produits fabriques.
[En millions de marcs \.
1897 3.786 2.304
1900 4.732 2.982
1905 0.841 3.823
Ainsi, sur un accroissement total de 2 milliards environ, les
produits fabriqués ont fourni à eux seuls 1.500 millions, soit
les trois quarts.
Nous touchons donc ici au point sur lequel se manifeste, de
la façon la plus intense, la puissance d'exportation de l'Allema-
gne. C'est en déterminant les causes de son exportation de pro-
duits fabriqués que nous pourrons le mieux nous rendre compte
de la transformation qu'elle a subie et de sa richesse actuelle.
Dès à présent, il convient de rappeler que ce n'est pas dans les
avantages naturels de leur situation, ni dans des conditions
matérielles particulièrement favorables, que les Allemands ont
trouvé le secret de leur prospérité. Ils ont triomphé surtout là
où chaque concurrent entrait dans la lutte avec un minimum
1. Stat. Jahrbnch, 1906, p. 99.
2. Le classement de la statistique allemande officielle ne correspond pas d'une
manière exacte à celui que nous avons adopté et dont la justification a été donnée
plus haut, mais la classe des objets fabriqués (Fabrlkale) se confond sensiblement
avec celle des produits f:ibriqués divers que nous examinons ici.
oO » LES EXPORTATIONS ALLEMANDES.
d'inégalité, ne pouvant compter que sur son travail, sa persé-
vérance et son ingéniosité.
Voyons maintenant, par l'examen de quelques variétés impor-
tantes, comment ces qualités allemandes se sont manifestées
dans le détail.
Elles ne sont employées que très exceptionnellement à gagner
la clientèle par l'exellence du produit. En parcourant la liste
des exportations allemandes, on en rencontre peu qui s'expli-
quent par une qualité supérieure et impossible à trouver ail-
leurs. La bière allemande, dont la renommée est si universelle,
n'y figure que pour 23 millions de marcs en moyenne annuelle.
La France et la Belgique sont les meilleurs clients de la bras-
serie allemande, mais l'Autriche, qui lui fait aussi quelques
achats, fournit à la consommation allemande pour 8 millions
et demi de bière. Depuis les découvertes de Pasteur, la zone de
vente possible de la bière s'est considérablement élargie, ce-
pendant. Alors qu'autrefois les pays limitrophes pouvaient seuls
recevoir, dans un état relatif de fraîcheur, la bière fabriquée en
Allemagne, aujourd'hui les bières pasteurisées pénètrent dans
l'Afrique du Sud, aux Indes, à Malacca, en Chine, etc.
11. — EXPORTATIONS DUES A LA CULTURE
SCIENTIFIQUE ET ARTISTIQUE.
Dans un genre très spécial de marchandises, l'exportation
allemande est due à une supériorité de qualité; c'est le groupe
des produits se rattachant à la culture scientifique et artisti-
que, à Vintelligenz allemande.
Entête viennent les industries du livre. Leipzig est, on le sait,
le centre d'où se répandent tous les ouvrages écrits en langue
allemande et, d'une manière générale, c'est surtout au nord des
pays de langue allemande, sur le territoire de l'Empire, que
le mouvement intellectuel est le plus intense. C'est pourquoi l'Au-
triche importe, à elle seule, pour VO millions de marcs de livres,
cartes, musique et revues allemandes, tandis qu'elle n'en ex-
LES E.M'ORTATKiXS DE MAHCIl A.M»ISES DIVERSES. 51
porto en Allemagne que pour 10 à il millions de marcs. La
Suisse vient ensuite avec une douzaine de millions de marcs,
puis les États-Tnis avec T millions environ, g-rAce à la clientèle
des nombreux émigrants allemands. Dans son ensemble, cette
exportation atteint une valeur de 96 millions de marcs en 1905.
Il est à remarquer qu'elle déborde la zone des pays de langue
allemande ou d'émigration allemande; elle pénètre largement
en Grande-Bretagne G millions de marcs), en Hollande (5 mil-
lions de marcs , en France (3 millions et demi), en Russie (7 mil-
lions et demi en 1904). La science, la musique, la cartographie
allemandes sont la cause de ces succès économiques.
A ce g-roupe se rattache celui, très important, des impressions
en couleur, gravures sur cuivre, photographies, etc. C'est la
carte postale allemande, le livre d'images pour enfants, le
menu illustré, le Clu^islmas Gard cher aux Anglais, mais qu'ils ne
fabriquent plus. Le Made in Germcmy est ici à sa plus haute
expression. En 1902, sur 102 millions d'exportations totales,
sous cette rubrique, l'Angleterre en avait absorbé près de
36 millions, plus du tiers. Depuis lors, un fléchissement s'est
produit, le total est tombé à 60 millions en 1903 pour se re-
lever à 80 millions en 1905. Et l'Angieterre influe beaucoup sur
ces résultats. En 1903, elle ne demandait que pour 20 millions de
marcs de ces divers objets. En 1905, pour 25 millions de
marcs. Peut-être la campagne menée contre le Made in Germany
et les manifestations peu sympathiques dont la guerre du Trans-
vaal a été l'occasion en Allemagne sont-elles pour quelque
chose dans la dépression subite de 1903.
La fabrication du papier sous toutes ses formes donne lieu à
environ 110 millions de marcs d'exportation, en augmentation
sensible sur les années antérieures. La progression est surtout
marquée dans certaines spécialités, par exemple celle du papier
photographique, dont l'Allemagne exportait pour 5 millions et
demi de marcs en 1902 et qui figure dans les statistiques de 1906
pour 17 millions et demi de marcs. La France, seule des grands
pays d'Europe, ne reçoit pas de papiers photographiques al-
lemands. Elle arrive même à introduire en Allemagne pour
52 LES EXPORTATIONS ALLEMANDES.
1 million de marcs de papiers photo.çraphiques. Nous aussi,
nous savons rechercher la perfection dont les produits se ratta-
chent aux arts et à l'application des sciences.
On le voit bien, d'ailleurs, en parcourant les autres marchan-
dises du même groupe. Voici, par exemple, les instruments de
musique, pianos, harmoniums, oi^ues et autres. L'Allemagne
en fait une exportation considérable, qui sest élevée eii 1905 à
la valeur globale de 54 millions de marcs'. Cela n'a rien de
surprenant étant donnée la place énorme que la musique tient
en Allemagne, particulièrement la musique instrumentale et la
musique symphonique qui exige le concours dun nombreux or-
chestre. Mais nous ne voyons pas figurer la France dans la
clientèle étrangère qui se pourvoit chez les facteurs et les lu-
thiers allemands. En revanche, TAngleterre, à elle seule, achète
pour 13 millions et demi de mafcs de pianos et orgues, pour
2 millions de marcs d'autres instruments de musique. Les États-
Unis fabriquent eux-mêmes leurs pianos et leur orgues ; on dit
généralement que la rigueur du climat, son humidité chaude
dans certaines parties de l'Union, son extrême siccité dans
d'autres, désorganisent promptement les pianos et les orgues des
meilleurs facteurs européens. Cette raison est vraisemblable, car,
en fait, la fabrication des pianos a pris aux États-Unis une
grande importance, elle a donné naissance au Trust des Pianos,
et la concurrence étrangère se fait très peu sentir malgré le prix
élevé des pianos et orgues américains. Au contraire, les autres
instruments de musique en usage aux États-Unis sont souvent
d'origine européenne; l'Allemagne en fournit pour 5 millions
de marcs en cbiffres ronds. Elle exporte, d'ailleurs, beaucoup de
pianos et d'orgues dans les pays extra-européens, pour près de
6 millions de marcs en Australie et Nouvelle-Zélande, pour près
de 2 millions dans l'Argentine, puis dans l'Afrique du Sud, au
Mexique, etc. Il est assez curieux do remarquer que ces pays ne
figurent pas dans la clientèle des instruments d'orchestre alle-
mands, alors (|ue les États-Unis en font une demande de 5 mil-
1. Slul.Julirhitch, 1906, p. 133 et 137.
LES EXPOHTATIOXS DE M AliCIlANDISES DIVERSES. 53
lions de marcs. Cela tient sans doute à ce que le piano n'est
souvent qu'un instrument de pure vanité, obligatoire dans un
salon, imposé aux jeunes filles dites bien élevées, de sorte que
la progression de sa vente dans un pays correspond plutôt
au développement de la richesse qu'à celui de Tart. Sans vou-
loir tirer d'une statistique isolée des conclusions exagérées, on
ne peut pas s'empêcher de constater, à ce point de vue, l'ex-
traordinaire besoin de pianos allemands qu'a ressenti tout d'un
coup la République Argentine au cours de la période de grande
prospérité matérielle qu'elle traverse. En 1902, elle était satis-
faite avec une importation d'une valeur de 383.000 marcs; en
1903, elle a dépensé 639.000 marcs pour le même objet; en
190i et en 1905. il lui a fallu respectivement pour 1.28Ô.000 et
1.790.000 marcs de pianos et orgues allemands! Un pays qui
s'enrichit très vite est susceptible de pareils entraînements; au
contraire, celui qui achète beaucoup d'instruments d'orchestre
doit aimer la musique. Les émigrants allemands, si nombreux aux
Etats-Unis, forment sans doute la grosse clientèle américaine des
luthiers allemands.
La science allemande s'affirme dans les exportations d'instru-
ments de précision, astronomiques, optiques, mathématiques,
chirurgiques, etc. Ces exportations atteignent, en 1905. une
valeur globale de 15 millions 12 de marcs; mais, tandis que
l'Angleterre, l'Autriche, la Hollande, la Russie et les États-
Unis figurent sur la liste des clients de ce groupe, la France
trouve chez elle, comme nous l'avons fait déjà remarquer pour
d'autres produits se rattachant à la science et à l'art, toutes les
ressources de fabrications nécessaires.
Il n'en est malheureusement pas de même pour certains pro-
duits chimiques, en particulier pour les matières colorantes.
L'Allemagne possède dans cette spécialité une supériorité in-
déniable, due aux efforts patients de ses savants chimistes et à
la direction industrielle imprimée à ces efforts. Certaines grandes
entreprises, la Badische Ajiiliîi Fahrik^ de Ludwigshafen, par
exemple, entretiennent jusqu'à liO ingénieurs-chimistes dont
un grand nombre se consacrent à des recherches de laboratoire
54 LES EXPORTATIONS ALLEMANDES.
en vue de la découverte ou de la fabrication de nouveaux co-
lorants. C'est ainsi qu'après des travaux prolongés, la fabrication
industrielle de l'indigo artificiel a été récemment mise au
point. On connaissait depuis plusieurs années un procédé de la-
])oratoire pour obtenir cet indigo artificiel ; il s'agissait d'ar-
river au procédé pratique, au procédé payant; le but est atteint
aujourd'hui et, malgré la baisse de prix qui en est résultée,
l'Allemagne a exporté en 1905 pour plus de 25 millions de
marcs d'indigo.
L'ensemble des autres colorants d'aniline figure aux exporta-
tions de 1905 pour 100 millions 1/2 de marcs. Il convient de
remarquer que cette invasion des marchés étrangers par les
colorants chimiques allemands est due non seulement à leur su-
périorité intrinsèque, mais aussi à la manière intelligente dont
les industriels se préoccupent de servir leur clientèle. Il y a
quelques mois, visitant, dans un centre textile du nord de la
France, des ateliers de teinturerie, j'y recueillais le témoignage
suivant : (^ Nous n'employons que des matières colorantes d'o-
rigine allemande, me disait le propriétaire de ces ateliers, et
on peut dire que nos opérations de teinturerie sont dirigées en
fait par des chimistes allemands. Lorsque les représentants des
grandes fabriques d'outre-Rhin viennent nous visiter, ils nous
ofi'rent toutes leurs nouveautés et, si nous acceptons de les
mettre à l'épreuve, un Herr Doklor nous est envoyé pour en
enseigner l'emploi à notre personnel. Ce Herr Doktor parle fran-
çais; il chausse de gros sabuts, revêt un tablier, et passe dans
nos ateliers le temps nécessaire pour mettre nos contre-maîtres
au courant. Ceux-ci ne sont pas des savants ; ils se bornent à la
connaissance pratique des proportions nécessaires pour obtenir
telle ou telle nuance et des conditions dans lesquelles le mé-
lange doit avoir lieu; ils sont, en somme, sous la direction
scientifique de nos fournisseurs de matières colorantes. Une
difliculté vient-elle à se produire, un télégramme de notre part
sufiit pour qu'on nous envoie de suite un des chimistes attachés
à l'établissement et il résoud le problème qui se pose. »
Ces détails explic[uent le grand succès <les Allemands dans la
LES EXPORTATIONS DK MARCIIA.NDISKS DIVERSES. 55
vente des matières colorantes à l'étranger. Et ils caractérisent
à morveillo leur aptitude à unir la compétence technique à
l'esprit commercial, au souci éclairé de servir la clientèle.
ni. — EXPORTATIONS DUES AU BON MARCIIi: DES PRODUITS
ALLEMANDS.
Nous arrivons maintenant au groupe de produits fabriqués
qui tient la plus grande place dans l'exportation allemande,
celui qui triomphe dans la concurrence internationale par le
bon marché.
Ce groupe n'est pas seulement le plus important au point
de vue de la quantité et de la valeur des marchandises expor-
tées. C'est aussi le plus menaçant pour les grands pays indus-
triels ; c'est, en particulier, celui qui explique le mieux
l'irritation permanente de l'Angleterre contre rAllemagne
contemporaine et les accès de mauvaise humeur qui manifes-
tent de temps à autre cet état d'esprit endémique, au détriment
des relations des deux pays. L'Angleterre n'est pas jalouse des
chimistes allemands qui lui fournissent des couleurs nouvelles et
travaillent dans un ordre d'activité où elle n'excelle pas. Elle
s'inquiète de l'essor de la métallurgie allemande, mais elle pro-
fite dans une large mesure du Dumping qui lui procure des
produits demi-ouvrés à bon marché, qui lui permet, par exem-
ple, de baisser à certains moments le prix de ses constructions
navales et de donner ainsi une prospérité plus grande à ses
chantiers. Au contraire, elle souffre cruellement de se voir
évincée des marchés où elle régnait jadis sans partage, elle ne
peut pas prendre son parti du recul que lui inflige l'industrie
allemande. Elle était entrée avant l'Allemagne dans la voie de
la production en masse et à bon marché, elle s'y considérait
comme invincible, elle s'attachait ardemment à l'organisation
du libre-échange absolu et universel, se croyant pour toujours
la plus forte. Un jour, elle s'est aperçue avec efiroi qu'un con-
current terrible se dressait devant elle, qu'il marchait sur ses
50 LES EXPORTATIONS ALLEMANDES.
brisées, et elle a commencé à douter d'elle-même, elle a prêté
l'oreille aux conseils de Chamberlain. Cette sorte de panique
de l'opinion anglaise était due surtout à l'essor du genre d'ex-
portations allemandes qu'il nous reste à examiner, au Massen
artikel à bon marché.
Les exportations de l'industrie textile allemande rentrent
dune manière générale dans cette catégorie. Voici, par exem-
ple, les tissus de coton teints, imprimés, ombrés ou jaspés dont il
a été vendu pour 104 millions de marcs à l'étranger en 1905 ;
leur prix moyen ressort à 0 fr. 30 le kilogramme environ.
L'Angleterre elle-même en achète pour plus de 16 milhons de
marcs et l'Inde anglaise pour 0 millions 1/2 de marcs. Ce n'est
pas tout; les marchés étrangers qui servaient autrefois de dé-
bouchés aux cotonnades anglaises, ceux (]ui se sont ouverts
nouvellement aux produits d'Europe reçoivent aujourd'hui des
quantités importantes de cotonnades allemandes, la Turquie
pour plus de 9 millions de marcs, l'Argentine pour le même
chififre, 'le Chili pour 5 millions de marcs, le Brésil pour une
somme un peu moindre, les États-Unis pour 3 millions 1/2, la
Chine et le Japon ensemble pour 3 millions, et cette exporta-
tion se disperse sur une foule de pays où elle servira de point
de départ à des relations commerciales nouvelles, le Siam, la
Bolivie, le Pérou, l'Uruguay, le Venezuela, etc.
L'Angleterre est également le plus grand client de l'Allema-
gne pour la passementerie de coton, la dentelle de coton, la
broderie de coton, la bonneterie de coton. L'ensemble des ex-
portations de ces articles en 1905 atteint le chiffre énorme de
235 millions de marcs ; là-dessus, l'Angleterre figure pour
plus de 76 millions de marcs. Ici encore le bon marché du
produit allemand triomphe. Il s'ag-it de marchandises de peu de
valeur, s'adressant à une clientèle peu délicate, recherchant
seulement l'apparence, et si cette clientèle est nombreuse dans
la population ouvrière anglaise, elle est moins nombreuse mais
plus grossière encore dans les pays d'outrc-mer où la marchan-
<lise anglaise est supplantée par la marchandise allemande.
Môme phénomène dans l'industrie lainière dont les exporta-
LES EXPORTATIONS DE MARCHANDISES DIVERSES. 57
tions gloJ3ales ont en 1905 une valeur de 29-2 millions de marcs;
l'Angieterre en absorbe 78 millions et la liste des pays importa-
teurs s'allonge.
La comparaison des importations et des exportations alle-
mandes dans une même sorte de marchandises fait généralement
ressortir nettement le bon marché de celles <[uc l'Allemagne
vend à l'étranger. C'est ainsi que le linge de toile importé en Al-
lemagne ressort à 8 marcs le kilogramme, tandis que le même
article exporté ressort à k marcs le kilogramme, et pourtant la
clientèle de luxe est encore rare dans l'Empire.
L'Allemagne triomphe, encore par le bon marché dans l'in-
dustrie du vêtement, dont les exportations en 1905 atteignent le
chiffre de 13,3 millions de marcs. Elle ne conquiert pas la clien-
tèle de luxe comme nos grands couturiers parisiens, mais elle
inonde de vêtements confectionnés les pays d'où le costume
traditionnel a disparu. C'est pourquoi l'Angieterre s'inscrit en-
core en tête avec 45 raillions de marcs d'achats.
L'Allemagne trouve dans sa clientèle nationale une des
causes, et non des moindres, du succès et de ses exportations
de vêtements à bon marché. A mesure que le développement
général de l'industrie et du commerce s'affirme chez elle, la
population ouvrière augmente dans une large proportion.
L'émigration vers les seuls États-Unis qui lui enlevait, vers le
milieu du siècle dernier, de si énormes contingents, qui en
1891 encore se chiffrait par plus 93.000 départs, se réduit au-
jourd'hui à une vingtaine de mille. De 1870 à 1905, l'ensemble
des sujets de l'Empire a passé de iO à 60 millions. Ce gain de
•20 millions est constitué prescjue exclusivement par les ou-
vriers et employés de l'industrie et du commerce et par leurs
familles, c'est-à-dire par des individus qui abandonnent pour
la plupart les façons immuables et locales de se vêtir et adop-
tent les modes changeantes mais uniformes qui sévissent dans
tous les pays réputés civilisés. Avec des ressources très limitées
et le désir de suivre ces modes, ils deviennent la proie des
magasins de confection et comme, d'autre part, le goût est
peu répandu parmi eux, ils sont une proie facile. Ils sont sen-
58 . LES EXPORTATIONS ALLEMANDES.
siblement au même niveau que les acheteurs linlandais, turcs,
indiens, nègi'es ou chinois, qui se plient aux usages européens
sans posséder le discernement spécial d'un européen et qui
acceptent les yeux fermés, en confiance, l'article quelconque
qu'on leur présente comme étant à la mode du jour. Par suite,
les fabricants allemands nont pas à créer de produits spéciaux
pour l'exportation; les produits qu'ils livrent à leurs compa-
triotes se trouvent adpatés à la clientèle exotique.
La même réflexion s'applique à toute la camelote allemande,
à Torfèvrerie grossière, à la bimbeloterie, aux jouets, etc.,
mais dans ces différentes branches , .l'Allemagne se trouvait,
en outre, préparée à triompher de ses rivaux par une orga-
nisation industrielle spécialement appropriée. A côté de la
clientèle nationale capable d'acheter ce genre de marchandises,
elle possédait la main-d'œuvre nationale apte à les produire et
les commerçants habiles à les répandre.
Les lecteurs de la Science sociale connaissent les belles
études publiées par M. Louis Arqué sur la Civilisation de
Vétain en Franconie. Ils auront prochainement communi-
cation des résultats obtenus par lui à la suite d'observations
répétées sur les petites industries à domicile qui caractérisent
cette partie de l'Allemagne et la Thuringe. Les monographies
du batteur d'or de Schwabach, des fabricants de jouets de
Nuremberg et de la Thuringe, du vannier de Lichteiifels, etc.,
les éclaireront, avec une précision qu'une étude générale ne
saurait atteindre, sur les causes profondes du développement
des diverses industries auxquelles appartiennent les familles
observées. Il nous suffira de rappeler ici qu'une organisation
traditionnelle de l'industrie à domicile existe dans ces contrées
depuis de longs siècles; qu'elle a dû son origine ancienne à
l'existence d'un carrefour de routes commerciales rapproché
de gisements d'étain ; qu'elle a été maintenue à la suite du
changement des routes commerciales par une série de circons-
tances accessoires; qu'elle s'est enfin largement développée avec
la transformation moderne des transports, la découverte de
marchés nouveaux et la concuirencc universelle. Incapables
LES EXrORTATIONS ItE .\1 AliCUA.NDISES liIVEKSES. 59
de trouver eux-mêmes les débouchés éloignés qui étaient né-
cessaires à l'essor de leur fabrication; incapables même de se
procurer par eux-mêmes les avances de matières premières
indispensaldes, les petits fabricants ont -pu prospérer grâce au
patronage commercial des grands marchands israélites qui
complétaient leurs aptitudes purement industrielles. Mémo, là
où il y avait avantage à le faire, de grandes usines ont substitué
le machinisme au travail à la main et transformé l'opération
industrielle ainsi que la situation des ouvriers. Bref, les qua-
lités acquises par une éducation séculaire ont trouvé dans les
conditions économiques modernes des germes puissants de
développement. Telle est l'explication des chiffres d'exportations
que nous révèlent les statistiques : 117 millions de marcs d'or-
fèvrerie ont satisfait le goût du faux luxe; :37 milhons de
marcs ont été versés par une clientèle recherchant spéciale-
ment le bon marché et Tapparence; la rubrique officielle sous
laquelle les classe la statistique impériale mérite d'être men-
tionnée, car elle dénote, parla confusion étrange d'articles
qu'elle englobe, la médiocrité générale qui caractérise le
groupe : « marchandises dorées ou argentées; marchandises
Unes de galanterie et quincaillerie » (TÏV/re?! ans unedlen Me-
lallen, vergoldet oder vernlbert ; feine Galanterie und Quin-
cailleriewaren). On sait que sous ce nom de galanterieioaren,
dans lequel uen vieille expression française s'allie si curieuse-
ment à un mot allemand, nos voisins désignent les objets
pour cadeaux et étrennes. Les souvenirs un peu surannés
qu'évoque cette appellation sont repoussés bien loin par la con-
fusion très justifiée des objets de galanterie et de quincaillerie,
et ce simple classement de la douane allemande marque bien
l'effort de l'industrie visant à l'élégance et atteignant la quin-
caillerie. La recherche de l'élégance flatte la clientèle; la
quincaillerie la satisfait par le bon marché. Notons, en ter-
minant, que l'exportation allemande des jouets est en progres-
sion marquée. Elle se chiffrait en 1902 par 55 millions 1/2 de
marcs; elle a été, en 1905, de plus de 08 millions de marcs.
Cet essor remarquable de l'exportation de marchandises fabri-
60 LES EXPORTATIOXS ALLEMA-NDES.
quées a une rcpercusion considérable sur la prospérité de l'in-
dustrie allemande. Nous avons déjà fait remarquer qu'elle cons-
tituait le principal élément du commerce extérieur; mais elle a
un autre rôle ; elle soutient la branche d'industrie nationale
à laquelle elle se rapporte dans une mesure plus large et
plus efficace que l'exportation minière ou métallurgique, par
exemple, ne soutient les mines ou la métallurgie.
En effet, l'exportation minière et métallurgique de l'Alle-
magne revêt souvent le caractère d'une opération accessoire
ayant pour but de soulager le marché extérieur dans une crise
de surproduction. Elle est faite surtout, en vue de maintenir
les prix sur le marché national. Et cela est bien marqué par
la pratique du Dumping et par les primes syndicales à l'expor-
tation. Au contraire, l'exportation de marchandises diverses est
organisée principalement en vue de la conquête étrangère par
le bon marché réel du produit qu'on lui ofïre. Le Dumping
n'est plus là de pratique courante et les prix de vente à l'étran-
ger diffèrent peu des prix de vente à l'intérieur. Par suite, l'in-
dustrie allemande s'assure, en dehors des frontières de l'Empire,
des débouchés normaux; elle s'annexe économiquement des
zones de vente relativement permanentes; elle trouve là une
base justifiée et stable de développement.
En d'autres termes, l'exportation minière et métallurgique,
telle qu'elle est constituée en Allemagne, n'est souvent qu'un
sacrifice utile consenti pour le maintien du marché national ;
l'exportation de marchandises diverses est une opération fruc-
tueuse par elle-même et concourant d'une manière positive et
directe à l'essor de l'industrie nationale.
En dehors de l'importance quantitative de cette branche de
l'exportation, que nous avons déjà signalée, elle a donc une
importance qualitative considérable dans l'ensemble du com-
merce extérieur allemand. C'est à elle que remonte la cause de
son grand succès commercial; c'est elle qui utilise de la ma-
nière la plus complète et la plus large les qualités du négociant,
de l'intermédiaire, du courtier allemand, parce qu'elle a besoin
d'atteindre la clientèle de détail avec ses produits finis.
LES E.\POI!TAT[ONS DE MAHCIIANDISES DIVERSES. 61
Et précisément parce qu'elle recourt peu à l'artifice du dum-
ping et parce qu'elle livre des produits finis, elle n'occasionne
pas les répercussions dommageables à l'industrie nationale qui
surprennent parfois les métallurgistes allemands. Lorsque des
fers cornières ou de grosses tôles d'origine allemande sont ex-
pédiés à des prix très bas en Angleterre, par exemple, la cons-
truction navale anglaise en profite pour baisser ses prix et faire
par suite aux chantiers allemands une concurrence désastreuse.
Chaque fois qu'un produit demi-ouvré est ainsi livré à l'étranger,
le Dumping qui assure sa vente crée un danger pour l'industrie
nationale qui utilise les produits similaires; il donne naissance
à des sortes de revenants qui troublent et déconcertent les in-
dustriels qui les voient se dresser devant eux. Au contraire, le
produit fini livré à une clientèle de consommateurs est défini-
tivement sorti du cycle de la fabrication, on ne le voit plus repa-
raître sous une autre forme ; sa vente termine la série des opé-
rations qu'il a subies et clôt le compte dont il est l'objet. Si elle
comporte un profit quelconque, ce profit est donc assuré.
Beaucoup des produits finis dénotent même un succès éco-
nomique d'un caractère spécial sur lequel il convient d'atti-
rer l'attention. Ce sont ceux dont la matière première est
presque exclusivement empruntée à des pays étrangers. Pour-
quoi l'Allemagne réussit-elle mieux que d'autres pays à vendre
sur le marché mondial des étoffes fabriquées avec des cotons
américains, des laines australiennes, du chanvre russe, de la
soie de Chine? Pourquoi exporte-t-elle des livres, de la mu-
sique, des calendriers, des Christmas Cards, etc., dont le papier
a pour origine des pâtes de bois du Nord? Pourquoi ses grosses
exportations de chaussures et d'objets en cuir de toutes sortes
et ses importations de peaux et de cuirs bruts plus importantes
encore? parce qu'elle a su adapter, mieux que d'autres, ses
procédés de fabrication et de vente aux besoins de la clientèle,
et c'est là la véritable supériorité, celle qu'elle ne doit qu'à
elle-même, celle qui fait reculer devant elle l'Angleterre mieux
pourvue de houille, mieux pourvue aussi de moyens matériels
de transports, grâce à sa situation insulaire et à sa j)uissante
6:2 r.ES exportations allemandes.
marine. Longtemps l'Angleterre a dit et a cru que le bon marché
de la main-d'œuvre était la cause des succès allemands. Il y
a dans cette affirmation une certaine part de vérité en ce qui
concerne les industries traditionnelles de l'Allemagne demeu-
rées sous le régime du petit atelier; mais dans la partie la plus
industriellement développée sous le régime de la grande usine,
en Westphalie, par exemple, l'écart entre les salaires anglais et
les salaires allemands va toujours s'aflaiblissant et l'avantage
qu'un taux légèrement inférieur assure aux industries alle-
' mandes doit être contre-balancé par l'éloignement de la mer et
les frais supérieurs de transports qui en résultent. Il est remar-
quable, au surplus, que l'ouvrier silésien, par exemple, moins
payé que l'ouvrier westphalien, donne, au témoignage des in-
dustriels allemands, un rendement inférieur. Et il n'est pas
inutile de rappeler que le pays des hauts salaires par excellence,
les États-Unis, devient de plus en plus, en dépit d'un tarif pro-
tecteur agissant en sens contraire, le pays de la production
industrielle à bon marché. L'excuse invoquée par TAngleterre
n'est donc pas une excuse valable; elle n'explique pas les dé-
faites économiques que l'Allemagne lui inflige; elle ne donne
pas la raison du progrès des exportations allemandes.
Pour découvrir cette raison, il ne suffit pas, d'ailleurs, d'a-
nalyser, dans le détail de chaque industrie, les éléments favo-
rables à son essor, ni de noter la correspondance de ses excé-
dents de production avec les besoins de la consommation dans
les pays importateurs. Cette correspondance n'est pas exclusive
à l'Allemagne. Elle existe vis-à-vis de tous les pays industriels.
La clientèle argentine ou chilienne, indienne ou chinoise, afri-
caine ou levantine, qui réclame un produit de la fabrication
européenne ou qui est susceptible de l'acheter, reste en général
parfaitement indifférente à l'origine de ce produit. Il s'agit de
la gagner et d'abord de l'atteindre. Les Allemands ont merveil-
leusement rempli cette partie de leur tAche. Ils ont organisé
les voies et moyens de leur exportation mieux que leurs concur-
rents. C'est ce qu'il nous reste à voir.
IV
LES VOIES ET MOYENS DE L'EXPORTATION ALLEMANDE
Quelle que soit la très grande part due à l'elFort direct de
l'Allemagne dans Fessor de son commerce extérieur, il y a eu
une série de circonstances favorables pour le préparer, le
rendre possible et l'accélérer. Il est nécessaire de les préciser.
I. LA CLIENTÈLE ALLEMANDE A L'ÉTRAN(iEU.
Une des plus importantes parmi ces circonstances favorables
a été l'installation à l'étranger d'un très grand nombre d'Alle-
mands, soit pendant les années qui ont immédiateiilent précédé
la fondation de l'Empire, soit depuis cette fondation jusqu'au
commencement du xx' siècle. Si cette expression n'impliquait
pas l'existence d'un plan préconçu, on pourrait dire que
l'Allemagne avait envoyé d'avance une clientèle d'Allemands
dans les pays qu'elle devait atteindre plus tard par ses expor-
tations. En réalité il y a là une simple concomitance, mais
dont le résultat a été aussi avantageux que celui d'une savante
combinaison.
C'est surtout vers les Etats-rnis que s'est dirigé le courant de
l'émigration allemande. 11 a entraîné, depuis 1871, environ deux
millions et demi de sujets de l'Empire dans les différents États
de l'Union. En 1890, le Census américain relevait 2.784.894 in-
dividus nés en Allemagne; celui de 1900 accusait un chiffre
64 LES EXPORTATIONS ALLEMANDES.
moindre : 2.6G9.1Gi. En admettant ces indications comme
exactes, on serait amené à conclure que, pendant cette décade,
l'afflux des immigrants allemands n'a pas suffi à compenser les
décès et les départs d'Allemands fixés aux États-Unis. Mais, au
point de vue qui nous occupe, il faudrait tenir compte des
nombreux enfants issus de parents allemands, de la conserva-
tion des habitudes allemandes dans certaines villes de l'Union,
et de la disposition qui en résulte, pour un groupe important
de population américaine, à fournir une clientèle aux produits
allemands. Un Hanovrien ou un habitant des duchés de Slesvig
ou de Holstein qui vont faire de la colonisation dans le Far-
West se fondent assez vite avec les Scandinaves, les Américains,
les Canadiens qui les entourent, surtout s'ils n'épousent pas une
Allemande. Au contraire, un ouvrier de la Westphalie indus-
trielle , plus encore un Bavarois ou un Thuringien , qui sont
portés par leurs habitudes antérieures, leur éducation et leurs
connaissances professionnelles, à s'établir dans des villes, restent
assez étroitement groupés entre eux. A New-York, Philadelphie,
Pittsburgh, Cincinnati, Saint-Louis, Chicago, il y a des quar-
tiers allemands, des journaux allemands, des magasins annon-
çant leur Delicatessen, preuve matérielle c^u'il existe une clien-
tèle allemande susceptible d'être alléchée par ce souvenir du
vieux pays. Et cette clientèle est loin de se restreindre aux in-
dividus nés en terre allemande. Elle englobe aussi tout le groupe
familial qui se rattache à chacun d'eux.
En dehors des États-Unis, les Allemands ont contribué à
peupler aussi le Brésil où on compte, en 1905, plus de 03.000 in-
dividus nés en Allemagne; l'Australie, qui en relève près de
43.000. Viennent ensuite le Canada avec 27.000, l'Argentine
avec 17.000; le Chili avec 7.000, l'Algérie avec 3.319. Ce sont
là des pays où les Allemands sont venus, en grande partie, pour
chercher un établissement définitif. Ailleurs, en Chine, par
exemple, où, dès 1903, il y avait 1.658 Allemands, on ne peut
pas dire qu'il existe une clientèle allemande, mais des com-
merçants et banquiers allemands venus exploiter une clientèle
indigène. C'est un tout autre phénomène.
LES VOIES ET MOYKNS DE I."i;\ l'( tlMATKlN ALLEMANDE. 6o
Ce n'est pas seulement, au surplus, clans les pays extra-eu-
ropéens que s'est répandu Texcédent de la population allemande.
Les clct'hs d'origine allemande qui encombrent la cité de Lon-
dres, les chimistes, électro-techniciens, industriels, négociants,
comptables, employés allemands ([iie Ton rencontre en Russie,
en Suisse, en Bcli^iquc forment, eux aussi, une clientèle pour
les exportations allemandes. Leur nombre s'élève à environ
750.000.
Par contre, l'Allemagne n'a pas trouvé jusqu'ici de débouchés
commerciaux importants dans ses propres colonies. Celles-ci ne
figurent que pour une centaine de millions de marcs dans ses
statistiques d exportations. Et c'est là un fait très caractéris-
tique du commerce extérieur allemand. Il n'a pu s'appuyer
ni sur la base, artilicielle mais momentanément proiitable du
pacte colonial, comme l'ont fait autrefois celui de la France,
de l'Angleterre et de tous les pays ayant des possessions d'outre-
mer, ni sur le monopole de fait que l'Angleterre a exploité
jadis, alors qu'elle était seule à atteindre certaines destinations
éloignées. Il a dû enlever des marchés déjà ouverts ou, tout
au moins, s'y assurer une place, par l'efiFort combiné d'une
politique économique très attentive et d'une initiative privée
très tenace. Rien ne marque mieux l'état économique nouveau
du monde que le spectacle de l'essor commercial allemand dans
des contrées politiquement indépendantes de l'Empire, mais
liées en réalité à ses forces productrices par les puissantes
attaches d'un mutuel intérêt.
xVctuellement, la clientèle européenne de l'Allemagne dépasse
encore de beaucoup sa clientèle extra-européenne. Sur les 5 mil-
liards 8il millions de marcs que représente l'exportation al-
lemande totale, l'Europe absorbe une valeur de k milliards 633
millions de marcs. Mais si on considère l'accroissement des ex-
portations allemandes, on constate qu'il est plus rapide hors
d'Europe qu'en Europe. De 1898 à 1905, la clientèle européenne
de l'Allemagne a augmenté ses achats dans la proportion de
36 p. 100, tandis que sa clientèle extra-européenne a aug-
menté les siens dans la proportion de 81 p. 100. C'e^t donc
5
(U) T.ES EXPORTATIONS ALLEMAPs'DES.
surtout par la conquête de la clientèle éloignée que s'affirme
le progrès des exportations allemandes.
Voilà déjà une indication sur le rôle considérable que jouent
les transports à longue distance dans ce projLjrès. Pour atteindre
les pays hors d'Europe, il faut recourir aux transports mari-
times ; il le faut aussi pour iDeaucoup de pays européens, pour
lAneleterre, d'aborJ, le plus important de tous les clients de
l'Allemagne, pour presque toute l'Italie, pour une grande partie
de la Russie, souvent même pour la France. L'organisation des
services maritimes de rAUemagne mérite donc d'être étudiée.
Mais il faut savoir auparavant comment les marchandises alle-
mandes arrivent aux ports d'embarquement, comment le com-
merce maritime est étroitement lié au commerce de terre.
u. — LES TRANSPORTS TERRESTRES EN ALLEMAGNE.
Il l'est d'abord par des voies navigables intérieures admira-
blement utilisées. Malgré de grandes difficultés de tout ordre,
l'Allemagne est parvenue à améliorer et, comme elle le dit, à
« construire » les fleuves qui la traversent du sud au nord ;
nous n'avons pas à retracer ici l'historique de cet énorme tra-
vail, ni à décrire l'état actuel des transports par fleuves et par
canaux en Allemagne; nous ne pouvons que renvoyer nos lec-
teurs à la très belle étude de notre distingué compatriote,
M. Louis Laffitte, sur la navigation intérieure allemande. Bien
qu elle remonte aujourd'hui à près d'une dizaine d'années,
cette étude demeure, au témoignage même des Allemands, la
plus complète et la plus claire qui existe.
Mais il s'en faut que tous les travaux accomplis sur les fleuves
et les canaux allemands aient la même importance au point de
vue de l'exportation. Les fleuves qui se déversent dans la Bal-
tique aboutissent à une sorte d'impasse et ne peuvent servir
utilement que les relations commerciales limitées de l'Alle-
raapne avec la Russie et la Suède, il en est tout autrement de
LES VOILS 1:ï 310YENS DE L EM'OHTATION ALI.E.MAMtE. 07
ceux (]ui se déversent dans la mei' du Nord. Ceux-ci conduisent
à Ja mer liljre ; ils relient les terres de l'intérieur à la naviga-
tion de loni;- cours et deviennent ainsi de puissants agents
d'exportation. L'n seul, toutefois, joue ce rôle d'une façon com-
plète, c'est l'Elbe. Navigable sur tout son parcours dans le
tci'ritoire de l'Empire, qu'il traverse entièrement, l'Elbe aboutit
au port allemand de Hambourg-, tandis que le Weser ne peut
desservir qu'une zone limitée et que le Rhin, achevant son cours
en dehors de l'Allemagne aboutjt, à travers la Hollande, au
port de Rotterdam. L'Elbe est donc, par excellence, la grande
voie fleuviale allemande, de même que llamltourg- est le grand
port allemand moderne.
Il a fallu de gros efforts d'argent, la coopération de plusieurs
gouvernements et l'unification douanière de rAllemagne du
iXord pour mettre à profit les avantages naturels de cette situa-
tion géographique. L'Elbe présentait une foule d'obstacles à li
navigation des grands chalands qui y circulent aujourd'hui :
ses rives éboulées en maints endroits ont dû être relevées, les
seuils de fond qui hérissaient son lit ont dû être enlevés; il a
fallu régulariser son cours par un ingénieux système d'épis
pour assurer un chenal praticable: on a évité les sinuosités
dangereuses de son cours en creusant des percées. Tous ces tra-
vaux ont nécessité en trente ans une dépense de plus de 130 mil-
lions, supportée proportionnellement par les divers États dont
l'Elbe traverse le territoire, l'Autriche pourla Bohême) : la Saxe,
la Prusse, l'An hait, le Mecklembourg-. l'État de Hambourg-.
Aujourd'hui encore, l'entretien du fleuve est confié à une admi-
nistration spéciale, sorte de syndicat constitué par les gouver-
nements de ces États et soutenu par leurs finances. C'est une
manifestation intéressante de l'aptitude allemande à s'associer
en vue d'une œuvre compliquée, permanente, exigeant une
longue continuité de vues.
Mais il n'aurait pas suffi de rendre l'Elbe matériellement
navigable si le morcellement de son cours, au point de vue des
douanes et des péages, avait été maintenu. En 1850. il existait
quatorze bureaux de douanes sur l'Elbe entre la frontière autri-
08 T.ES EM'OnTATIONS ALLEMANDES.
chienne et la mer '. Ils disparurent en 1870 avec la constitution
du Xorddeulsclier Ihaid. La voie était libre désormais, il i)e
s'agissait plus que de l'améliorer pour mettre le centre du
territoire allemand en communicalion directe avec le grand
port hanséatique d'autrefois et en faire le port de l'Allemagne.
La navigation du Rhin a donné lieu plus récemment à de
grands travaux. Des ports fluviaux se sont créés le long de son
cours et ont pris ime importance énorme; Mannheim tient la
tête parmi eux. Ces ports fluviaux constituent des centres com-
merciaux merveilleusement outillés pour l'expédition des mar-
chandises lourdes et encombrantes. Les chalands qui remontent
le Rhin avec des grains, des minerais et des matières premières,
chargent à la descente les charbons de la Ruhr, les bois des
forêts voisines, les fers, les engrais chimiques, etc. Lorsque les
travaux projetés pour rendre le fleuve navigable jusqu'à Bàle
seront exécutés, la profonde pénétration de cette voie de trans-
port dans le continent européen augmentera encore son im-
portance économique au point de vue du commerce extérieur
de l'Allemagne. ])ès à présent, on peut le mesurer à l'afflux
des marchandises d'origine ou de destination allemandes dans
les ports de Rotterdam et d'Anvers. En lOOV, la navigation
rhénane a conduit ou pris au port de Rotterdam 10 millions
et demi de tonnes de marchandises, à Anvers plus de V mil-
lions de tonnes ! L'énormité de ces chifl'res se passe de tout
commentaire % En ce ([ui concerne spécialement les exporta-
tions, un tiers environ des marchandises expédiées par mer
d'Anvers viennent de l'Allemagne. Le rôle du Rhin est donc
très considérable dans le développement des exportations de
l'Empire et les grands ports allemands de Rréme et de Ham-
bourg ne sont pas seuls à le faciliter.
En dépit de leur bon marché et de leur puissance, les trans-
ports par fleuves et par canaux ne sauraient suffire aux besoins
du commerce extérieur. Us ne desservent utilement que le
voisinage immédiat des voies d'eau, laissant ainsi en dehors de
1. MaxPelers, Die Knlwichcluwj (1er dculxclwii ll/irdrrci, I. 11, p. 21 cl 22.
2. Uapports consulaires français 1905, n" 4«5.
LES V«Ht> ET MdVF.NS HE l'eXPOHTAÏH 'N ALLEMANDE. 69
leur atteinte des espaces considérables. Au contraire, le chemin
(le fei' prend la marchandise dans toutes les parties du terri-
toire; les usines, les mines, les exploitations importantes d'un
ordre quelconque peuvent se souder à lui par des raccords, de
telle sorte que, sans transbordement, leurs produits arrivent à
toute destination terrestre on à tout port d'embarquement.
De plus, les transports par tieuves et par canaux conviennent
aussi peu aux marchandises légères, aux marchandises de valeur
et aux marchandises de grande vitesse, qu'ils conviennent bien
aux gros chargements de produits lourds. Leurs délais sont
forcément très longs, leurs opérations s'accomplissent sans
hâte et sans régularité, ils sont souvent arrêtés en Allemagne
par les glaces; ils souffrent des crues trop fortes comme des
sécheresses prolongées. iMème sur la rive des tieuves et près de
la berge des canaux, le chemin de fer trouve une nombreuse
et importante clienlèle. Celle des exportateurs de produits
fabriqués divers lui est presque entièrement assurée et nous
avons vu quel rôle joue en Allemagne cet élément d'exporta-
tion.
D'une façon générale, on peut dire que, là où les circons-
tances permettent une concurrence ouverte entre la voie flu-
viale et la voie ferrée, la première transporte le plus gros poids
et la seconde la plus grande valeur de marchandises. A Ham-
bourg, par exemple, les deux tiers en poids des marchandises
d'origine ou de destination allemande sont confiées à la batel-
lerie de l'Elbe; au contraire, si on considère leur valeur, le
chemin de fer en transporte en\iron aussi les deux tiers; le
partage entre la voie ferrée et la voie fluviale s'opère donc en
raison de la convenance plus grande de chacune d'elles à un
genre déterminé de marchandises et cela indique bien, soit dit
en passant, l'erreur de ceux qui considèrent la navigation flu-
viale comme une simple concurrente des chemins de fer. Elle
peut être aussi, même sur une direction identique, leur colla-
boratrice. Les chalands qui remontent le Rhin chargés de
minerais permettent aux hauts fourneaux du pays rhénan-west-
phalien de recevoir leur matière première à bon compte; ils
70 LES EXrOHTATKiKS ALLEMANDES.
leur rendent un service que les chemins de fer sont incapa-
bles de leur rendre dans les mêmes conditions. Mais ce n'est
pas le fleuve, ce ne sont pas les canaux qui transporteront les
produits métallurgiques dont ce minerai est l'origine; c'est le
chemin de fer, et, toutes choses égales d'ailleurs, il en recevra
d'autant plus que le Rhin aura conduit plus de minerais aux
hauts fourneaux. En Allemagne, comme en France, cet aspect
de la question est souvent méconnu et, quoi qu'on en ait dit,
la collaboration de la voie d'eau et de la voie ferrée est loin
d'y être parfaite. Les chemins de fer l'acceptent loyalement
quand la voie d'eau leur conduit des marchandises; ils la re-
poussent dès que des directions parallèles permettent le par-
tage que nous avons signalé^.
Mais, en dépit de ces rivalités, l'Elbe et le Rhin, améliorés
comme ils le sont aujourd'hui, offrent de tels avraitages à l'ex-
portation des produits lourds qu'ils la monopolisent en fait dans
la direction des ports auxquels ils al)0utissent. Au contraire,
les chemins de fer desservant seuls une grande partie du terri-
toire, jouissent d'un véritable monopole partout où la voie flu-
viale fait défaut et, par suite, ce sont eux qui jouent le rôle le
plus important, môme au point de vue du tonnage, dans l'en-
semble de l'exportation allemande. En 190i, dernière année
pour laquelle nous aycms les statistiques de chemins de fer,
les exportations allemandes ont atteint un poids de 39 millions
de tonnes en chiffres ronds; là-dessns nous relevons environ
23 millions et demi de tonnes au compte des chemins de fer,
dont 10 millions dirigés sur les ports de mer'.
1. Voir l'ûiivra<;e de M. Paul Léon. Fleuves. Canaux, C/ioitins de fer.
2. Ce sont lu, bien entendu, de simples indications, non des conclusions rigou-
reuses sur le rôle respectif de la voie ferrée et de la voie d'eau dans l'exportation
allemande. Le jdiénomènc économique est loin, en effet, d'être mesuré complètement
par les chiffres des relevés slatisli(iues. Ces chiffres ne tiennent pas compte de la
distance parcourue qu'il faudrait faire figurer pour connaître les services rendus jiar
l'une et l'autre voies. Cela jiourrait s'obtenir en calculant les tonnes kilométriques
représentées i)ar chacune d'elles. Mais il reste une autre inconnue. Lorsque le che-
min de fer charge une marchandise à destination de rélrani;;er, il ne la prend pas
toujours à son lieu d'origine. Elle jK-ut lui être amenée p;\r eau. par fer. Ctre groupée
avec d'antres pour l'expédition dédnilive et relevée à ce moment seulement par la
LES VnlES ET MOYENS DE I. E.MN IRTATION ALLEMANDE. ;l
La participation des chemins de fer allemands à l'exportation
par mer a été certainement favorisée par le soin qu'ils ont
pris d'agir de concert avec les compagnies de navigation, de
tenir compte des besoins spéciaux du commerce maritime, de
le lier étroitement au commerce terrestre ou, plus exactement,
de servir le besoin d'union de ces deux commerces que les
conditions du monde moderne rendent de plus en plus soli-
daires. Ils l'ont fait, d'abord, en simplifiant leurs tarifs. Au dire
des exportateurs allemands de l'intérieur, ce n'est pas une tâche
compliquée de savoir ce que coûte l'envoi d'une marchandise
quelconque à un port d'embarquement, par suite, d'étalUir son
prix, frais d'envoi compris. Les exportateurs français sont géné-
ralement moins satisfaits des chemins de fer qui les desservent.
Ils se plaignent des obscurités, des complexités, des surprises
que leur réservent les tarifs de nos difïérents réseaux, du temps
qu'ils perdent à les consulter, des litiges qu'entraînent les diffi-
cultés de leur interprétation.
Les chemins de fer allemands usent aussi des « tarifs soudés »
dont l'usage s'est répandu en France depuis (quelques années.
On sait quel est l'avantage de ces tarifs : Un réseau ferré éta-
blit, d'accord avec une entreprise de navigation, le prix global
du transport de diverses catégories de marchandises d'un poids
quelconque de ce réseau à une ou plusieurs destinations d'ou-
tre-mer. Il en résulte que le négociant de l'intérieur sait de
suite, en consultant un seul tarif, ce que lui coûtera tel ou tel
statistique comme marchandise d'exporlalion. Quelle est la part de chaque mode de
transpoit dans ce mouvement préalahle? Quelle est même la part globale de ce mou-
vement préparatoire à l'exportation dans l'ensemble des transports intérieurs? Et
d'autre part, quelle est, dans l'ensemble des marchandises qui descendent l'Elbe, la
proportion de celles qui restent à Hambourg, de celles qui sont exportées telles
quelles, de celles qui sont manipulées, légèrement modifiées, réemballées dans le
port franc? Les statistiques particulières de l'Élat de Hambourg ne permettent pas
elles-mêmes de le préciser. Ces remarques justifient le plan que nous avons adopté
dans celle étude et montrent l'impérieuse nécessité de suivre une marchandise isolée
du lieu de sa production à sa destination étrangère, si on veut se rendre compte du
phénomène de l'exportation. Dès que Ton raisonne sur des chifl'res statistiques relevés
en vue de nécessites administratives ou fiscales et confondant ensemble des faits dont
la diversité importe peu à l'Administration ou au lise, on s'expose aux pires mé-
prises si on les considère comme l'expression exacte d'un phénomène d'ordre écono-
mique et la mesure précise de son intensité.
72 LES EXI'ÙRTATIO>S ALLEMANDES.
envoi; de plus, au lieu d'avoir affaire à doux transporteurs,
dont l'un est éloigné et ne peut souvent être atteint par lui que
grâce à l'intermédiaire d'un courtier quelconque, il n'a plus
afTaire qu'à un seul et au plus rapproché de lui. Ce sont là de
grands a van I âges.
Mais le fait que les chemins de fer allemands sont, au moins
en ce qui concerne les grands réseaux, des chemins de fer
d'État, donne à leurs tarifs soudés un caractèi'c particulier. Le
réseau prussien, par exemple, trouve là un moyen détourné de
subventionner certains services de navigation, en dehors de
toute convention postale. En effet, le partage du prix gdobal
de transport entre le chemin de fer et l'entreprise maritime est
tenu secret et comporte un sacrifice plus ou moins important
de la part du premier vis-à-vis de la seconde. L'État a ainsi
utilement favorisé la création de lignes nouvelles sur des points
qu'un intérêt général commandait d'atteindre, la Deutsche Le-
vante Linie, la Ost Afrika Linie. Les exportations allemandes
dans le Levant et dans l'Afrique orientale ont bénéficié de ces
créations.
Peut-être aussi l'exploitation des grandes lignes de chemins
de fer par des Etats ou des syndicats d'États allemands a-t-elle
permis, dans une plus large mesure, l'adoption des tarifs spé-
ciaux d'exportation. Leur rôle est, en tous cas, très important
en Allemagne et mérite d'être particulièrement signalé.
En résumé, les transports terrestres, tant par eau que par fer,
servent d'une façon satisfaisante les besoins de l'exportation ;
souvent même ils l'ont utilement provoquée. En ce qui concerne
spécialement les relations des ports allemands avec leur arrière-
pays, des efforts considérables ont été faits pour les rendre
aussi rapides, aussi faciles et aussi peu coûteuses que possible.
Voyons maintenant ([uels moyens de transports maritimes ces
ports mettent à la disposition de la grande exportation d'outre-
juer.
LES VOIES ET MOYENS DK I. EXPriRTATInN ALLEMANDE.
m. — LES TRANSPORTS MARITLMKS.
Ce nest pas ici le lieu dinsisîci' sur réiiormc accroissement
des ports de mer dont rexportalion allemande est tiibutaire.
Hambourii , Brème et, à un moindre degré. F^iotterdam et Anvers.
Nous nous bornons à le rappeler ici pour mémoire et à signaler
l'avantage considérable quen a tiré l'exportation allemande.
Elle a actuellement à son service les trois plus grands ports de
l'Europe continentale, et par conséquent, les meilleures, les
plus nombreuses et les moins coûteuses occasions d'expédier ses
marchandises où cjue ce soit par delà les mers.
Sans doute, elle a contribué à cet état de clioses. Elle est un
des gros éléments de prospérité de ces ports, non seulement
parla quantité, mais aussi par la nature du fret qu'elle leur pro-
cure. Elle n'est pas principalement composée, comme notre
exportation maritime française, de produits légers. Elle a ses
sucres, ses sels encombrants, son charbon, sa métallurgie, pour
constituer les fonds de chargement inchspensables à un navire.
Elle a aussi l'intînie variété de ses marchandises diverses pour
compléter les cargaisons. Elle répond, grâce à cette heurense
diversité, aux conditions que réclame impérieusement l'industrie
des transports par mer.
Mais elle profite aussi de laftlux de navires qu'amènent dans
ces ports l'énorme importation allemande par mer. Elle est, en
quelque sorte, sollicitée par la présence de ces navires. Et cepen-
dant, elle n'aurait certainement pas pris le développement que
nous avons vu si un secoui s particulièrement précieux ne lui
avait été fourni par la grande prospérité de l'armement natio-
nal.
Il y a, en effet, un certain genre d'exportation maritime qui est
intimement lié à la situation de la marine marchande du pays
exportateur, et c'est précisément celui qui a, en Allemagne, la
plus grande importance. Nous l'avons déjà indiqué, c'est l'expor-
tation de marchandises diverses de produits fabriqués de toutes
74 LES EXPORTATIONS ALLEMANDES.
sortes attei^inant directement le consommateur. La concurrence
internationale est plus vive pour les objets que tous les pays
industriels sont susceptiJdes de fabriquer que pour les produits
de la culture et des mines dépendant étroitement des conditions
du lieu. Aussi la clientèle ne se décide-t-elle pas toujours, en
présence du nombre très grand des producteurs, par une exacte
comparaison entre les difTérents avantages que chacun d'eux
peut réellement lui oifrir, mais par la connaissance de ceux de
ces avantages sur lesquels son attention est spécialement attirée.
Ce sont des marchandises qu'il y aurait danger à abandonner au
choix, supposé impartial et éclairé, des consommateurs dispersés
auxquels elles s'adressent. Ceux-ci ne sont généralement pas en
mesure d'opérer ce choix avec un parfait discernement; il faut
peser sur eux de tout le poids de la réclame sous ses formes mul-
tiples; il faut les influencer par une constante et indiscrète inter-
vention; en d'autres termes, il faut établir entre eux et le pro-
ducteur des relations commerciales. Lorsqu'il s'agit de pays
d'outre-mer, la création de services maritimes réguliers fournit
le meilleur moyen de les établir. L'agent d'une compagnie de
navigation est, d'ordinaire, le pionnier du commerce dans une
contrée qui sort de l'isolement économique ; c'est lui qui consti-
tue le premier lien constant et assuré avec l'extérieur; c'est avec
lui que doivent compter les négociants qui veulent profiter du
marché nouvellement ouvert. Tout naturellement, ceux de ces
négociants qui appartiennent à la même nationalité que lui
ont ses faveurs, il arrive même qu'il écarte les autres. Les Anglais
ont longtemps et largement profité de la situation privilégiée,
souvent de la situation non disputée, que leur assurait ainsi
l'esprit d'entreprise de leurs armateurs; ils out célébré de mille
manières le triomphe de leur pavillon, et ont affirmé ses avan-
tages commerciaux par la formule célèbre : Tradc foUoirs the
Flarj. Aujourd'hui la formule se vérifie à leur détriment, carie
commerce allemand suit aussi les progrès du i)avillon alle-
nuuid.
L'exemple de l'Angleterre est instructif en raison ])récisémcnt
de la leçon (jui lui a été donnée par l'Allemagne. Il ne suffit pas
LES VOIES ET .MOYENS DE L EXPORTATlnN ALLEMANDE. i O
pour s'assurer clos succès commerciau.x; diiral)lcs, d être arrivé
bon premier sur certains marchés, de les avoir longtemps des-
servis seul par sa flotte. Il faut être en mesure de les défendre
contre la concurrence d'autres flottes commerciales. .\près avoir
entraîné le commerce à sa suile, il faut encore que le pavillon le
maintienne. Une compagnie de navigation allemande qui vient
disputer un trafic maritime à des lignes étrangères déjà en ser-
vice pourra bien commencer par ti-ansporler les marchandises
étrangères auxquelles le destinataire est habitué, mais ses repré-
sentants ne manqueront pas de profiter de leurs relations avec
ce destinataire pour solliciter sa clientèle en faveur de l'indus-
trie allemande. « Nous aussi, lui diront-ils, nous faisons des
cotonnades, des chaussures, des vêtements; nous aussi, et mieux
({ue personne, nous fabriquons tout ce ({ue peut vendre un comp-
toir, toute la marchandise de bazar. » Et ils insisteront pour
obtenir un petit essai, un modeste essai, bientôt suivi de com-
mandes plus sérieuses, et, peu à peu, la clientèle se détournera
des maisons anciennement en rapports avec elle pour acheter de
la marchandise allemande.
Le détournement est plus facile encore lorsque le produit
d'exportation n'est pas conlié au pavillon de son pays d'origine.
Un fabricant de Roubaixme racontait qu'il avait reçu récemment,
par l'intermédiaire d'un courtier, un ordre d'expédition assez
important pour une destination éloignée. Étonné de voir que
cet ordre, exécuté avec tous ses soins, n'avait été suivi d'aucun
autre, il se livra à une enquête et apprit que son envoi dirigé
d'abord sur Anvers, chargé par un navire allemand, avait servi
d'amorce à un de ses concurrents d'outre-Rhin. A l'arrivée,
l'agent de la compagnie allemande s'était empressé de faire
savoir au destinataire que l'article de Roubaix se fabriquait aussi
en Allemagne et l'avait fcrcilement persuadé de s'adresser là
désormais.
En somme, il est extrêmement dangereux pour l'exportation de
faire faire ses transports sous pavillon étranger, comme il serait
dangereux, pour une entreprise de commerce local de faire faire
ses livraisons par une maison concurrente. Dans un seul cas, l'ex-
76 LES EXPORTATIONS ALLEMANDES.
portation n'est pas mise en danger par le transport sous pavil-
lon étranger, c'est lorsque la marchandise exportée ne peut pas
être fournie par le pays du pavillon transporteur, lorsque, en
d'autres termes, ce pays est incapable de faire concurrence, pour
la vente de celte marchandise, au pays exportateur. Les [armer s
des États-Unis ne s'etfrayent pas de voir les blés de la côle du
Pacifique enlevés par les voiliers anglais, français, allemands ou
norwégiens, parce que ni l'Angleterre, ni la France, ni l'Alle-
magne, ni la Norvvège, ne sont en mesure d'exporter du blé. Les
producteurs do pétrole américains ou russes ne s'effraient pas,
non plus, parce que des navires-citernes étrangers viennent
charger les pétroles de la Pennsylvanie ou du Caucase. Mais les
grands pays industriels de l'Europe qui filent et tissent des ma-
tières premières américaines, africaines et australiennes, qui
fondent des minerais empruntés à d'autres sols que le leur, qui,
d'une façon générale, fabriquent une foule d'objets en concur-
rence ouverte, ne peuvent pas se contenter d'offrir leurs produits
sur le marché. mondial. Il faut qu'ils les conduisent à destina-
tion, qu'ils les accompagnent, qu'ils les livrent à la clientèle,
sous peine de s'exposer aux manœuvres d'un transporteur qui
est, lui-même, un rival.
Voilà pourquoi la puissance actuelle de la marine marchande
allemande est un des éléments importants de la prospérité du
commerce extérieur de l'Empire, et quand on songe à tout
ce qu'il a fallu de rencontres favorables et d'eflbrts combinés
pour aboutir à cette puissance du pavillon allemand, on est
surpris de la multiplicité et de la variété des causes dont
l'essor d'un grand mouvement commercial est la résultante.
Happelons k grands traits la rapide transformation de la flotte
de commerce allemande depuis un demi-siècle. Avant 1850,
la navigation au long cours était peu pratiquée sous pavillon
allenumd. lirèmc s'y essayait en transportant aux États-Unis
des émigrants, et en ramenant du coton, du riz et du tabac;
Hambourg ne trouvait pas dans son arrière-pays les ressources
de fret nécessaires pour constituer des cliargements au long
cours, et les législations en vigueur dans les pays d'Europe à
LES VOIES ET MOYENS DE L'EXr'oRTATInN AI-I.EMA>T)E. 77
gTancl commerce mai'ilime ne lui pcrmetlaicnt pas d'opérci*
les transports d'outre-mor à destination de ces pays. L'An-
g-leleri'c, en particulier, était fermée d'une façon absolue, par
l'Acte de Navigation de Cromwell, à toute marchandise d'ori-
gine extra-européenne transportée sous pavillon étranger. L'a-
brogation de cet acte en 18V9 marcjua raffranchissement des
ports allemands de la mer du Nord. Désormais, Hambourg
pouvait envoyer des navires vers des ports éloignés. S'ils n'y
trouvaient pas de cargaisons suffisantes à destination de l'Al-
lemagne, rien ne leur interdisait plus, à partir de 1850, d'y
charger des marchandises pour l'Angleterre et, à partir de
l'année 1866, date de l'abolition de la surtaxe de pavillon,
ils pouvaient y prendre des chargements pour la France dans
les mêmes conditions qu'un navire battant pavillon français.
Les anciens ports hanséatiques situés en territoire allemand
se hâtèrent de profiter de ces circonstances nouvelles, et l'ar-
mement au long cours y prit immédiatement un essor que le
commerce maritime de l'Allemagne ne justifiait pas à cette
époque. L'ensemble de la flotte allemande doubla son tonnage
en vingt ans, de 1850 à 1870 ' ; la tlotte hambourgeoise doubla
le sien pendant les huit premières années du nouveau régime'.
A partir de 1860, et surtout de 1871, le développement du
commerce maritime allemand, aidé d'abord par la prospérité
du pavillon national, contribue puissamment à cette prospé-
rité. Le tonnage net de la flotte de commerce allemande, qui
n'atteignait pas un million de tonneaux avant la guerre de
1870, en compte aujourd'hui près de 2 millions et demi.
L'esprit d'entreprise des cités hanséatiques, la mise en œuvre
des forces productrices allemandes, l'unification douanière de
l'arrière-pays des ports par le Zoliverein, la construction des
chemins de fer et des canaux, l'amélioration des voies flu-
viales, la politicjue économique du gouvernement impérial, et
bien d'autres causes encore ont contribué à ce résultat. Ce
qu'il nous importe de retenir aujourd'hui, c'est que l'expor-
1. Max Peleis, op. cit.. p. 215.
2. Hamburg's Ilandel und Sc/nfffahrt.
78 LES ExroirrATioNs allemandes.
tation allemande d'outre-mer est admirablement servie par la
marine de commerce nationale; les marchandises qu'elle lui
confie peuvent atteindre les clientèles les plus excentriques
sous la constante protection du pavillon allemand, sans être
abandonnées aux mains de transporteurs rivaux, intéressés à
favoriser des marchandises d'autres provenances.
IV. — LKS APTITUDES COMMERCIALES.
Les voies et moyens que nous avons examinés jusqu'ici ne
sont, à vrai dire, que des circonstances favorables à l'expor-
tation, mais elles ne suffiraient pas à l'explicjuer. Une clien-
tèle allemande se trouvait transportée à l'étranger par le fait,
soit de l'émigration proprement dite, soit de rétablissement
de nombreux Allemands en dehors des frontières de l'Empire ;
cette clientèle pouvait être atteinte grâce à l'existence de trans-
ports terrestres et do transports maritimes bien organisés; en-
core fallait-il savoir se servir de ces avantages, en faire une
base d'opérations pour la lutte commerciale à entre prendre .
Par eux-mêmes, ils ne pouvaient pas assurer le succès.
Ils le pouvai<mt d'autant moins que le commerce allemand
se trouvait devancé sur les marchés étrangers par le commerce
anglais et le commerce français. Il lui fallait donc y conqué-
rir une place, s'y imposer, changer les habitudes prises, toutes
choses cjui ne se font pas sans une grande dépense d'énergie
et d'activité.
Enfin, nous l'avons vu, l'Allemagne n'exportait que très peu
de produits se recommandant par leur perfection ou par leur
rareté. Elle n'avait guère à sa disposition d'autre moyen de
réussir que d'attirer et de retenir la clientèle par le bon
marché, par la satisfaction de ses goûts particuliers et par les
mille prévenances que l'ingéniosité d'un commerçant habile
sait imaginer.
Avec méthode, persévérance et une intelligence remarquable
LES VOIES ET MOYENS DE L EXPORTATION ALLEMANDE. /1>
des ]jesoins spéciaux de chaque variété de consommateurs, les
Allemands ont entrepris cette tâche. A ceux que leur impré-
voyance portait à accepter volontiers des échéances éloignées,
ils ont consenti des crédits dépassant de beaucoup les délais
d'usage; aux bons payeurs, ils ont accordé des réductions de
prix; ils ont copié les modèles préférés de la clientèle pour
les faire fabri([uer en Allemagne : ils ont emballé, étiqueté,
présenté leurs marchandises en sinspirant de la forme, de la
couleur qui plaît davantage dans tel ou tel pays. Partout, ils
ont pris la peine d'otfrir leurs catalogues dans la langue des
acheteurs, de marquer leurs prix, leurs mesures et leurs poids
suivant l'usage adopté par eux. Partout, enlin, ils ont accom-
pagné leurs envois; ils en ont confié la distribution à des
agents sûrs et compétents.
i*our comprendre ces qualités du négociant allemand, du
commis allemand, il faut se rappeler quelle préparation éloi-
gnée, quel long- apprentissage a résulté pour lui de conditions
antérieures à la période actuelle. Lorsque r.4llemagne offrait
peu d'occasions nouvelles d'emploi à une population croissante,
une foule de jeunes Allemands s'expatriaient pour trouver des
moyens d'existence. Ce mouvement d'émigration très ancien a
pris des directions diverses suivant les époques et les débouchés
que lui offraient les conditions économiques et sociales. 11 a
fourni les troupes d'Europe de reitres, de lansquenets et autres
mercenaires avant l'établissement des armées nationales. Depuis
lors, il a été pour les pays de grand commerce une pépinière
inépuisable de commis, comptables, employés de toutes sortes.
C'est dans les bureaux, les comptoirs et les banques de leurs
concurrents actuels que les Allemands ont appris à les combattre.
Mais comment s'y assuraient-ils une place? Quelles qualités
particulières possédaient-ils pour y être admis de préférence
à d'autres? Il ne suffit pas de constater qu'ils étaient contraints
à l'émigration pour expliquer leur succès dans cette profession
spéciale. Il faut découvrir la raison de l'attrait qu'elle leur offrait
et des aptitudes qu'ils y apportaient.
La profession correspondait à leurs désirs par suite de leur
,S0 LES EXPdliTA'lKxtS ALLEMANDES.
origine et de leur éducation. Issus de familles d'artisans, de petits
commerçants, de fonctionnaires ou de professeurs modestes, la
situation de commis ou d'employé leur assurait une vie maté-
rielle en rapport avec leurs habitudes; elle leur procurait la
sécurité dans le présent et leur ouvrait des perspectives d'avenir.
Et ce n'était guère que dans cette catégorie de familles que lé-
migration allemande vers les pays d'Europe pouvait se recruter
d'une façon normale et régulière. Les paysans ne ti;'ouvaient
pas en Europe les terres qu'ils recherchaient; les pays neufs, au
contraire, les attiraient par les facilités d'établissement qu'ils
leur offraient. Quant aux rejetons de la classe riche, ils se diri-
geaient plus volontiers vers les fonctions publiques, entourées
en Allemagne d'un très grand prestige, que vers les situations
indépendantes. Ils quittaient peu le sol natal. De là vient sans
doute, au moins pour une part, ce fait souvent remarqué que,
malgré son émigration considérable, l'Allemagne n'a constitué
nulle part une nouvelle nation allemande. Par contre, l'Angle-
terre a créé en maints endroits des colonies de caractère nette-
ment anglo-saxon, conservant même ce caractère après la
rupture complète avec la métropole; c'est qu'elle envoyait dans
les pays neufs, non seulement des colons et des ouvriers, mais
des hommes habitués aux responsabilités du commandement,
des directeurs du travail. Elle fournissait ainsi, à elle seule, les
éléments d'une société complète, pouvant se suflire, et réussis-
sant à encadrer souvent et à assimiler les émigrants dépendants
(|ui lui venaient d'Allemagne. L'histoire des Etats-Unis est ins-
tructive à ce point de vue.
Attirés vers les emplois subordonnés du commerce européen,
les émigrants allemands étaient, en plus, très aptes à les
remplir, grâce à leur éducation préalable. Ils n'étaient pas, en
elfet, le produit d'une émigration miséreuse et incapable, subie
sans préparation; tout au contraire, ils étaient formés d'avance
en vue de la carrière à laquelle ils se destinaient. Les familles
dont ils sortaient leur donnaient en premier lieu une éducation
morale supérieure à leurs ressources matérielles. C'étaient,
comme aujourd'hui encore, des familles très nombreuses, dans
LES VOIES ET MOYENS DE L'EXPORTATION ALLEMANDE. 81
lesquelles le patrimoine modeste ne pouvait — quel que fût
d'ailleurs le mode d'héritage — encourager chez aucun enfant
le désir d'une vie oisive. En plus, dans une partie importante de
la plaine saxonne, l'usage de faire un héritier, de transmettre
l'établissement familial à un des enfants, était très répandu.
Nous n'avons pas besoin d'expliquer longuement aux lecteurs de
la Science sociale comment cet usage favorisait l'émigration et
contribuait à l'organiser efficacement. Il résultait de l'ensemble
de ces conditions que les jeunes Allemands se présentant en
France, en Angleterre, pour y occuper des emplois de commis,
offraient dans leur ensemble un niveau d'éducation morale
relativement élevé. Ils devaient aussi au milieu d'où ils étaient
issus des habitudes de régularité et de discipline qui con-
trastaient trop souvent avec celles des jeunes Français, des habi-
tudes de travail rares chez les jeunes Anglais. A ces qualités, ils
joignaient une instruction élémentaire mais solide. Le maître
d'école allemand, dont on a si souvent fait l'éloge, leur donnait
un bagage de connaissances suffisant pour leur permettre de
devenir des scribes très soigneux, des calculateurs rapides et
exacts. Et comme, d'autre part, ils savaient vivre de peu et
fournissaient beaucoup de besogne pour peu d'argent, ils se
plaçaient facilement à l'étranger, apprenaient la langue du
pays, et revenaient parfois en Allemagne avec une expérience
qui en faisait de très précieux auxiliaires pour les négociants
allemands.
Car il y avait aussi, il ne faut pas l'oublier, même avant le
développement économique que nous voyons -aujourd'hui, d'im-
portantes places de commerce en Allemagne, Francfort, Ham-
bourg, Leipzig, Nuremberg et d'autres, de telle sorte que,
lorsque le grand essor économique de l'Allemagne s'est produit,
elle a trouvé de suite, parmi ses nationaux, les éléments néces-
saires pour diriger dans leurs grandes combinaisons et pour
accomplir dans leurs mille détails les entreprises commerciales
auxquelles il donnait lieu. Du jour au lendemain, le pays qui
fournissait à l'Europe occidentale tant de comptables et d'em-
ployés de commerce a pu mettre sur pied une armée de voya-
82 LES EXPORTATIONS ALLEMANDES.
geurs connaissant la langue et les habitudes des contrées qu'ils
visitaient. En d'autres termes, l'Allemagne était prête à tirer
un profit commercial des circonstances qui faisaient d'elle une
grande nation industrielle. De même qu'elle se trouvait avoir
transporté d'avance à l'étranger une clientèle pour son expor-
tation, elle avait d'avance une marine marchande pour lui servir
de véhicule et un personnel apte à l'organiser commercialement.
De là vient la singulière aptitude qu'elle a montrée pour
adapter à une situation nouvelle les procédés anciens, pour en
découvrir de nouveaux; de là les surprises qu'elle a causées
aux commerçants expérimentés dts nations concurrentes. C'est
elle qui a imaginé les musées d'échantillons, les participations
collectives aux expositions internationales, les essais collectifs
d'exportation ; surtout, c'est chez elle que la banque soutient avec
le plus d'énergie et d'efficacité les entreprises du commerce et
de l'industrie et si, dans des moments de crise, cette intime
union du capital, de la production et de la distribution crée un
danger momentané, du moins est-elle remarquablement féconde
en temps normal. L'Allemagne est sans doute aujourd'hui le
pays d'Europe le mieux outillé industriellement, commercia-
lement et financièrement, en vue de sa prospérité économique.
V. — .LA POLITIQUE ECONOMIQUE DE L EMPIRE.
L'exportation allemande a pour cause première les conditions
économiques et sociales que nous avons indiquées pour les prin-
cipales branches de la production nationale; nous venons de
voir ses moyens d'action tirés de l'initiative privée ; il nous faut
maintenant signaler brièvement le concours puissant et efiectif
qu'elle a trouvé dans les pouvoirs publics.
La Monarchie prussienne était préparée de longue date à con-
duire la grande entreprise de mise en valeur que la création de
l'Empire a confiée à ses représentants. Sa politique de conquête
à main armée a toujours nécessité le maintien de troupes perma-
nentes nond3reuses et, par suite, un trésor suffisamment garni.
LES VOIES ET MOYENS DE l'EXPORTATIO.N ALLEMANDE. 83
tant pour assurer leur solde régulière que pour parer aux frais
d'une prompte entrée en campagne. Ce n'était pas une tâche
facile que de prélever les impôts nécessaires à cette double fin
sur un pays de culture pauvre et presque sans industrie. La
légendaire économie de la cour permettait d'appliquer aux
dépenses utiles la presque totalité des ressources publiques;
mais encore fallait-il parvenir îi grossir ces ressources pour faire
face aux exigences de la politique adoptée. Aussi les rois de
Prusse s'employêrent-ils à développer les forces productrices de
leur royaume, non pas tant pour augmenter directement sa
puissance par la prospérité économique — cette conception est
moderne et répond à des conditions nouvelles — que pour faire
servir indirectement cette prospérité économique à leurs visées
politiques. Ils avaient besoin que le pays s'enrichît pour pou-
voir payer plus d'impôts, entretenir plus de troupes, et être
mieux outillé pour la conquête. Lorsque Frédéric II, encore
prince héritier, souffrait de l'inaction dans sa solitude de New-
Rupin et demandait à son père de le mettre à même de voyager
pour se distraire, celui-ci le conviait à visiter les provinces les
plus pauvres du royaume pour étudier le moyen de leur faire
rendre plus d'impôts '. La leçon ne fut pas perdue, on le sait; elle
se transmit de génération en génération jusqu'au fondateur de
l'Empire actuel et les souverains de la Prusse eurent constam-
ment la préoccupation de « faire une bonne maison », d'adminis-
trer sagement le patrimoine national.
Cette tradition a heureusement influé sur le gouvernement
impérial lorsque les rois de Prusse se sont trouvés à la tête d'un
vaste pays unifié, renfermant de grandes ressources latentes ou
incomplètement exploitées. Les aspirations du peuple allemand
vers le développement des forces productrices répondaient
merveilleusement au désir du pouvoir central. Et celui-ci pou-
vait les soutenir efficacement grâce à l'expérience acquise par lui
dans des conditions plus étroites et sur un théâtre plus restreint.
Mais les difficultés de sa tâche augmentent à mesure que les
1. M. Ernest Lavisse, Frédéric II.
84 LES EXPORTATIONS ALLEMANDES.
intérêts dont il a la charge deviennent plus nombreux et plus
complexes. Il arrive môme que, parmi ces divers groupes d'in-
térêts, il y en ait de contradictoires. Un exemple célèbre est
celui du canal central qui devait primitivement rejoindre le
Rhin à l'Elbe. Les industriels et les commerçants souhaitaient,
d'une façon générale, la réalisation de ce projet; mais le parti
des « agrariens », représentant les intérêts agricoles, y a fait
une vive opposition et a eu gain de cause. Pour reprendre le
projet avec chance de succès, il a fallu le réduire, le tronquer,
se livrer à un de ces marchandages dont la politique intérieure
de l'Allemagne offre de si nombreux exemples. La même diver-
gence de vues s'est manifestée tout récemment à propos de la
question douanière, et cela nous ramène d'une façon plus pré-
cise au sujet qui nous occupe.
L'Allemagne industrielle ne peut pas vivre et se développer
sans exportation. L'exportation ne lui est pas seulement avan-
tageuse, comme à toutes les contrées industrielles, parce qu'elle
lui permet de répartir ses frais généraux sur une production
plus considérable ; elle lui est nécessaire, soit en raison de la
distribution géographique de ses bassins houillers qui influe sur
la distribution de ses centres industriels, soit en raison du
développement même de certaines fabrications dont le marché
national est incapable d'absorber les produits, soit en raison
des causes particulières que nous avons indiquées au cours de
cette étude pour chacun des groupes de produits considérés. Le
mouvement des cartells qui s'étend à un si grand nombre d'in-
dustries, est une marque certaine de l'excès général de la pro-
duction ; la permanence des ententes auxquelles il donne heu
prouve qu'il ne vise pas uniquement des crises passagères, mais
qu'il cherche à prévenir un danger constant; les primes d'ex-
portation instituées par les associations de producteurs ne lais-
sent aucun doute sur le besoin pressant que ceux-ci éprouvent
de trouver des débouchés à l'étranger.
Cette préoccupation dos industriels allemands les guide dans
la politique douanière qu'ils soutiennent. Ce serait l)eaucoup
trop de dire qu'ils sont libres- échangistes; ils demandent, au
LES VOIES ET MOYENS DE L'EXPORTATION ALLEMANDE. 8o
contraire, une protection positive dans bien des cas; mais ils
réclament, d'une part, que la frontière allemande s'ouvre li-
brement aux importations de matières premières, d'autre part,
que les frontières des pays qui leur fournissent une clientèle ne
se ferment pas à leurs produits fabriqués. Et cela les dispose
à des concessions correspondantes. Enfin, ils désirent que les
produits agricoles indispensables à ralimentation, le blé et les
viandes en particulier, ne soient pas grevés de droits de douane
en augmentant le prix, parce que le haut prix de ces produits,
consommés par la population ouvrière qu'ils emploient, a une
répercussion sur le taux des salaires.
Les agrariens raisonnent tout autrement. Le sol de l'Allema-
gne ne pouvant pas nourrir la population qui s'y agglomère de
plus en plus, ils n'ont à exporter que les produits de certaines
cultures industrielles ou spéciales. Leur rêve est celui d'une
Allemagne fermée par des barrières douanières élevées ; ils re-
doutent peu les mesures de rétorsion par lesquelles les autres
pays pourraient répondre à cette attitude, leur intérêt général
étant plutôt de vendre leurs grains et leur bétail cher que de
réserver des débouchés aux sucres de la Saxe, aux alcools du
Brandebourg ou aux vins de la Moselle,
Le gouvernement allemand est constamment aux prises avec
les difficultés que suscitent les intérêts divergents de ces deux
groupes de producteurs; il l'a été tout particulièrement à l'oc-
casion du renouvellement récent des traités de commerce. Sa
perplexité est d'autnnt plus grande que sa politique traditionnelle
et nécessaire s'appuie à la fois sur les industriels et sur les agra-
riens. Les premiers sont aujourd'hui ceux qui alimentent le
plus largement son trésor et qui donnent à son armée des
contingents de plus en plus nombreux. C'est, en effet, le dé-
veloppement de l'industrie et du commerce qui retient sur le
sol de l'Empire la plus grande part des 800.000 Allemands qui,
grâce à une admirable natalité, s'ajoutent chaque année à la
population. Les seconds donnent à l'armée ses troupes les plus
résistantes et ses chefs les plus dévoués; ils sont, en plus, les
soutiens les plus fermes et les plus enthousiastes du trône. L'em-
86 LES EXPORTATIONS ALLEMANDES.
barras de décider entre eux est donc grand pour un régime
ayant besoin de lourds impôts d'État et de gros bataillons pour
soutenir la puissance militaire dont il est issu, mais ne pou-
vant pas sacrifier, sans la compromettre, le solide noyau de ses
paysans et de sa noblesse.
(^e n'est là, au surplus, qu'un des aspects d'une division pro-
fonde. L'Empire d'Allemagne voit se dresser devant lui, comme
tous les grands pays producteurs, le problème des rapports entre
employeurs et employés, mais il l'aborde dans des conditions
particulièrement difficiles, parce que les employeurs se parta-
gent en deux catégories animées d'un esprit très différent. Les
grands patrons industriels acceptent sans restriction le principe
sur lequel reposent les sociétés modernes, c'est-à-dire l'absence
de privilèges héréditaires, le libre accès de toutes les situa-
tions à ceux qui sont capables de les remplir, le classement
des citoyens suivant le rôle personnel qu'ils jouent effective-
ment. Les grands patrons agricoles, au contraire, sont des sei-
gneurs, pourvus de certains avantages attachés à leur nais-
sance, élevés en vue des fonctions particulières qu'ils remphssent
traditionnellement dans l'armée, dans les administrations lo-
cales et dans les grands emplois civils de l'État. L'éloge très
mérité que l'on peut faire de leur zèle, de leur fidélité, de leur
exactitude, de leur intelligente application aux devoirs spéciaux
de leur charge rend plus difficile encore à franchir le fossé
qui les sépare des directeurs du travail industriel. Toutes ces qua-
lités contribuent, en effet, à maintenir le régime actuel. Des
privilèges sans aucune contre-partie effective disparaissent avec
plus ou moins de rapidité; des privilèges correspondant à des
services rendus n'offensent pas le sentiment d'équité et se jus-
tifient aux yeux de ceux qui, par leur éducation et leurs habi-
tudes, sont prédisposés à les accepter. Par suite, l'Allemagne
moderne, l'Allemagne scientilique et progressive a encore ses
patrons de « de droit divin » en quelque sorte, confondant le
respect indispensable des vérités éternelles et intangibles avec le
maintien du système contingent qu'ils représentent, mettant
leur confiance absolue et exclusive dans l'iniliativc d'un petit
LES VOIES ET MOYENS DE l'eXPORÏATION ALLEMANDE. 87
nombre d'hommes choisis d'avance et l'obéissance de tous les
autres.
Le grave danger de cette situation a été voilé jusqu'ici par
les succès militaires, politiques et économiques de l'iVllemague ;
il a été, pour ainsi dire, noyé dans le grand bienfait qu'une
unité longtemps désirée a produit en se réalisant. Tout a été per-
mis depuis trente-cinq ans à ceux qui personnilient cette unité
et qui ont efficacement travaillé à son achèvement; mais le
problème, pour être moins facilement aperçu, n'en est pas moins
réel. L'Allemagne est entrée dans une voie de progrès matériel
intense où ses triomphes militaires l'ont aidée à s'engager, mais
dans laquelle elle ne peut persévérer qu'en transformant d'une
manière profonde les organismes qui lui ont valu jadis ces triom-
phes. On peut affirmer qu'elle est décidée à poursuivre son essor
économique. Il faudra donc qu'elle avise aux réformes néces-
saires si elle veut éviter les révolutions violentes.
En résumé, le grand développement des forces productrices
allemandes, dont le mouvement des exportations n'est qu'un
des aspects principaux, a fait surgir deux questions, l'une de
politique intérieure, l'autre de politique extérieure, dont les
répercussions sociales sont considérables.
La question de politique intérieure, c'est la rivalité inévitable
entre les créateurs de la richesse nouvelle et les représentants
de l'ordre de choses ancien, entre ceux qui travaillent et ceux qui
commandent. Nous avons signalé les conflits qui ont déjà éclaté
entre eux ; il en éclatera d'autres et d'un ordre plus grave encore.
11 ne s'agira pas seulement de canaux à voter ou à refuser, de
tarifs de douanes à combiner; il s'agira de décider si l'Allema-
gne doit s'orienter vers une plus grande liberté de l'initiative
individuelle ou se confiner dans une discipline étroite. Et c'est
là proprement un problème social, que les représentants du
progrès auront besoin de résoudre affirmativement, sous peine
de recul, que les représentants de l'autoritarisme prussien cou-
rent grand risque de méconnaître.
La question de politique extérieure, c'est la rivalité avec l'An-
gleterre. On ne supplante pas une nation industrielle sur les
88 LES EXPORTATIONS ALLEMANDES.
marchés qu'elle détient sans s'attirer sa colère. Le « splendide
isolement » qui lui permettait de saluer sans effroi les conquêtes
continentales de la Prusse et la constitution de l'Empire est atteint
par les succès moins retentissants des fabricants et des commis
voyageurs allemands. Le duel, longtemps annoncé entre c( Félé-
phant » russe et la « baleine » anglaise, a été longtemps em-
pêché par la diversion imprévue du Japon et par les désordres
intérieurs dont la Russie est le théâtre. Un autre duel se prépare
aujourd'hui pour l'Angleterre; il ne serait pas contraire à ses
habitudes d'amener un des seconds quelle s'est assurés à se
battre pour elle; mais, directement ou indirectement, elle veut
porter un coup à la puissance économique nouvelle qui tra-
verse ses desseins.
Paul DE ROUSIERS,
Le Directeur-Gérant : Edmond Demolins.
Typographie Firmin-Didot et C'«. — Paris
ANNÉE 1907
34 LIVRAISON
BULLETIN
DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
DE SCIENCE SOCIALE
SOMMAIRE : Nouveaux membres. — Pu'union annuelle: pro.crammo des séances. — Ques-
tions du jour : L'agitation chez les instituteurs, par M. G. ii'Azamblj.^. — Correspondance :
Le besoin d'un manuel de science sociale, lettre de M. G. F. Réponse de M. Edmond De-
Moi.iNs. — Répercussions sociales : L Le Travail (suite), par >L Edmond Demouns. — L'évo-
lution de la musique, d'après la science sociale (suile), par M. Paul Descamps. — Le nouvel
ouvrage de M. Léon Poinsakd. — Le présent fascicule. — P»ulietin bibliographique.
L'État actuel de la Science sociale, par M. Edmond Demoli.ns. Brochure d'introduction
à la Science sociale, 0 iV. '..'O cent.; dix ex., 1 l'r. 25; vingt ex., 2 francs.
FASCICULES PARUS DANS LA NOUVELLE SERIE Prix
N° 1. — La Méthode sociale, ses
procédés et ses applications, par Eu.mond
Demollns, Robert Pinot et P.\ul de Rou-
SIERS.
>"J 2. — Le Conflit des races en
Macédoine, d'après une observation
monographique, par G. d'Azambuja.
N'^ 3. — Le Japon et son évolution
sociale, par A. de Préville.
N " 4. — L'Organisation du travail.
Réglementation ou Liberté, d'après
l'enseignement des faits, par Edmond
Demolins.
N'' 5. — La Révolution agricole.
Nécessité de transformer les procédés de
culture, par Albert Dauprat.
N'^ 6. — Journal de TÉcole des Ro-
ches (année 1903-1904).
N° 7. — La Russie; le peuple et
le gouvernement, par LÉuN PoiNS.vRD.
X"' 8. — Pour développer notre
commerce ; Groupes d'expansion com-
merciale, par Edmond Demollns.
N° 9. — L'ouverture du Thibet. Le
Bouddhisme et le Lamaïsme, par A.
DE Pré VILLE.
N'^^ 10 et 11. — La Science sociale
depuis F. Le Play. — Classification
sociale résultant des observations faites
'2 fr. franco)
d'après la méthode de la Science sociale,
par Edmond Demolins. (Fasc. double.)
N° 12. — La France au Maroc, par
LÉON Poinsard.
N'^ 13. — Le commerce franco-belge
et sa signification sociale, par Ph.
Robert.
N*^ 14. — Un type d'ouvrier anar-
chiste. Monographie d'une famille
d'ouvriers parisiens, parle D'' J. Bail-
hache.
X° 15. — Une expérience agricole
de propriétaire résidant, par Albert
Dauprat.
N'^ 16. — Journal de l'École des Ro-
ches Cannée 1904-1905).
N° 17. — Un nouveau type particula-
riste ébauché : Le Paysan basque du
Labourd à travers les âges, par M. G.
Olphe-G.alliard.
X'^ 18. — La crise coloniale en
Nouvelle-Calédonie, par Marc Le Gou-
pils, ancien Président du Conseil général
de la Xouvelle-Calédonie.
X'^' 10, 20 et 21. — Le paysan des
Fjords de Norvège, par Paul Bure.\u.
(Trois Fa.sc.)
X° 22. — Les trois formes essen-
tielles de l'Éducation; leur évolution
comparée, par Paul Descamps.
La suite au verso.
FASCICULES PARUS DANS LA NOUVELLE SÉRIE [suite].
N" 23. — L'Evolution agricole en
Allemagne. Le « Bauer » de la lande
du Lunebourg. par Paul Roux.
^0 24. — Les problèmes sociaux
de l'industrie minière. Comment les
résoudre, par Edmond Demolins.
IV " 25. — La civilisation de Tétain.
— Les industries de l'étain en Fran-
conie, par Louis Arqué.
N" 26. — Les récents troubles
agraires et la crise agricole, par
Henri Brun.
No 27. — Journal de l'École des
Roches (année 1905-190G).
N" 28 et 29. — L'Histoire expliquée
PAR LA Science sociale : La Grèce an-
cienne, par G. d"Azambuja.
N'-' 30. — L'humanité évolue-t-elle
vers le socialisme? par Paul Descamps.
N*^ 3L — L'École moderne, par G-
Clerc, M^^'' Hugh Bell et A. Pernotte.
N" 32. — Comment se prépare l'unité
sociale du monde. Le Droit interna-
tional au XXe siècle, par Léon Poinsard.
N» 33. — Les exportations alle-
mandes, par Paul de R(»usiers.
N° 34. — Le type savoyard, par C.
Borlet, J. Poncier et P. Descamps.
ORGANISATION DE LA SOCIETE
But de la Société. — La Société a pour
but de favoriser les travaux de Science
sociale, par des bourses de voyage ou
d'études, par des subventions à des pu-
blications ou à des cours, par des enquêtes
locales en vue d'établir la carte sociale
des divers pays. Elle crée des comités
locaux pour l'étude des questions sociales.
Il entre dans son programme de tenir des
Congrès sur tous les points de la France,
ou de l'étranger, les plus favorables pour
faire des observations sociales, ou pour
propager la méthode et les conclusions de
la science. Elle s'intéresse au mouvement
de réforme scolaire qui est sorti de la
Science sociale et dont VÉcole des Roches
a été Tapplication directe.
Appel au public. — Notre Société et
notre Revue s'adressent à tous les hommes
d'étude, particulièrement à ceux qui for-
ment le personnel des Sociétés historiques,
littéraires, archéologiques, géographiques,
économiques, scientitiques de province.
Ils s'intéressent à leur région; ils dépen-
sent, pour l'étudier, beaucoup de temps,
sans que leurs travaux soient coordonnés
par une méthode commune et éprouvés
par un plan d'ensemble, sans qu'ils abou-
tissent à formuler des idées générales,
à rattacher les causes aux conséquences.
à dégager la loi des phénomènes. Leurs
travaux, trop souvent, ne dépassent pas
l'étroit horizon de leur localité; ils com-
pilent simplement des faits et travaillent,
pour ainsi dire, au fond d'un puits.
La Science sociale, au point où elle est
maintenant arrivée, leur fournit le moyen
de sortir de ce puits et de s'associer à un
travail d'ensemble pour une œuvre nou-
velle, qui doit livrer la connaissance déplus
en plus claire et complète de l'homme et
de la Société. Ils ont intérêt à venir à elle.
Publications de la Société. — Tous les
membres reçoivent la Revue la Science
sociale et le Bulletin de la Société.
Enseignement. — L'enseignement de
la Science sociale comprend actuellement
trois cours : le cours de M. Paul Bureau,
au siège de la Société de géographie, à
Paris; le cours de M. Edmond Demolins,
à l'Ecole des Roches, et le cours de M. G.
Melin, à la Faculté de droit de Nancy. Le
cours d'histoire, fait par notre collabora-
teur le V**^ Ch. de Calan, à la Faculté de
Rennes, s'inspire directement des méthodes
et des conclusions de la Science sociale.
Sections d'études. — La Société crée
des sections d'études composées des mem-
bres habitant la même région. Ces sec-
tions entreprennent des études locales
suivant la méthode de la Science sociale,
indiquée plus haut. Lorsque les travaux
d'une section sont assez considérables
pour former un fascicule complet, ils
sont publiés dans la Revue et envoyés à
tous les membres.
Bibliothèque de la Science sociale.
— Elle comprend aujourd'iiui une tren-
taine de volumes qui s'inspirent de la
même méthode. On en trouvera la liste
sur la couverture de la Revue.
Conditions d'admission. — La Société
comprend trois catégories de membres,
dont la cotisation annuelle est fixée ainsi :
1" Pour les membres titulaires .-20 francs
(25 francs pour l'étranger) ;
2° Pour les membres donateurs : 100
francs ;
3" Pour les membres fondateurs : 300 à
500 francs.
ANNÉE 1907
34 LIVRAISON
BULLETIN
NOUVEAUX MEMBRES
MM.
H. Bitte, capitaine. Epernay (Marne),
présenté par M. Louis Ballu.
Raymond Ch.\rvet, industriel, Paris, pré-
senté par M. Frédéric Boudin.
L'abbé Clément, Lyon, présenté par
M. Edmond Demolins.
M"<^ Grapix, Paris, présenté par le même.
José de CuNHA e Costa, avocat et publi-
ciste, Lisbonne, présenté par M. Mattos
, Braamcamp.
La M^'^ de Lisle, Rome, présenté par M. Ed-
mond Demolins.
Le D"" Hugo Marki, Budapest, Hongrie, pré-
senté par le même.
REUNION ANNUELLE
La réunion annuelle des membres de
la Société internationale de Science sociale
aura lieu du lundi 13 au jeudi 16 mai,
dans l'Hôtel de la Société de géographie,
boul. Saint-Germain, 184.
En voici le programme :
I.
Le lundi 13 mai.
SÉ.VNCE d'ouverture, à S h. 3/4 du soir.
1° Le machinisme et la situation de l'ou-
vrier, dans la société moderne, par M. Paul
de Rousiers, Président de la Société ;
2'^ Le mysticisme russe expliqué par le
milieu social, par M. Joseph Wilbois, pro-
fesseur à V École des Roches.
II.
Le mardi 14 mai.
L RÉUNION DE tr.wail, à 9 heures du
matin.
M. Edmond Demolins : Son cours de
Vannée; examen et discussion des ques-
tions qu'il soulève.
II. SÉANCE DE l'aprés-mid[, à 3 heures.
1» La foire de Leipzig , ses causes et ses
répercussions sociales, par M. Louis Arqué ;
2" Le type saintongeais, dans le présent
cl dans le passé, par M. Maurice Bures.
III. Thé et réception, par la direction
de la Science sociale, le soir, à 9 heures,
au restaurant des Sociétés savantes, rue
Danton, 8.
III.
Le mercredi 15 mai.
I. RÉUNION DE TRAVAIL, à 9 lieures du
matin.
M. Paul Bureau : Son cours de l'année;
examen et discussion des questions quïl
soulève.
IL SÉANCE DE l'.après-midi, à 3 heures.
1° Compte rendu de sa mission en An-
gleterre, par M. André Koszul ;
2'^ Une région agricole sous l'influence
d'une grande ville, par M. M. Durieu.
lY.
Le jeudi 16 mai.
I, RÉUNION DE TRAVAIL, à 9 hourcs du
matin.
M. G. Melin : Son cours de l'année: exa-
men et discussion des questions qu'il sou-
lève.
IL SÉANCE DE l'après-midi, à 3 heures.
1" L'art égyptien expliqué par la science
sociale, par M. D. Alf. Agache;
2'J Compte rendu de sa mission en Lom-
bardie, par M. Ph. Champault;
3° L'éleveur de la Ll'ise allemande, par
M. Paul Roux.
111. DiNER de CLOTURE, à 7 heures, au
restaurant des Sociétés savantes, rue Dan-
ton, 8.
190
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
Déjeuners en commun. — Les mardi,
mercredi et jeudi, à midi, déjeuners au
BmiUlon Duval, boul. Saint-Germain, 170.
Des tables sont retenues et le déjeuner
sera servi à la carte. On est prié de se
faire inscrire d'avance aux bureaux de la
Science sociale.
Voyages à demi-tarif. — Une de-
mande a été adressée aux Compagnies de
chemins de fer pour obtenir des billets à
prix réduits, comme les années précéden-
tes. Les membres qui ont l'intention de
profiter de cet avantage sont priés de le
faire savoir au Secrétariat de la Société,
rue Jacob, 50, en indiquant le point de dé-
part. Cette demande n'engage à rien, car
le prix du billet ne sera perçu que si le
voyage est effectué.
QUESTIONS DU JOUR
L'AGITATION CHEZ LES INSTITUTEURS
Voilà plus d'un an qu'une vive fermen-
tation se révèle dans le monde des insti-
tuteurs. Toute la masse n'est pas atteinte,
car nous connaissons, dans cette partie du
corps enseignant, des individualités très
calmes et très pacifiques ^ : mais il est évi-
dent que les mécontents sont nombreux,
et qu'ils exhalent leur mécontentement
d'une façon de plus en plus retentissante.
Il y a eu d'abord, dans un certain groupe,
l'agitation antipatriotique, dirigée par
M. Gustave Hervé. Des écrits et des dis-
cours ont incité les jeunes citoyens à re-
fuser le service militaire, comme con-
traire à la grande fraternité du genre
humain. Le culte de la patrie qui, dans
les livres scolaires, avait été d'autant plus
exalté depuis un quart de siècle que toute
allusion à d'autres cultes avait dû rentrer
dans l'ombre, a subi, à son tour, le sort
de la religion. Un fort groupe d'institu-
1. La science sociale compte des amis parmi les
instiluteiiis publics. Inutile de dire que ces indi-
vidualités nicrilantes et exceptionnelles, malheu-
reusement trop rares, n'ont rien à prendre i)our
elles dans les observations que nous allons consi-
gner.
teurs demande pourquoi il est plus con-
forme à la neutralité de prêcher les de-
voirs envers la patrie que de prêcher les
devoirs envers Dieu. Si, en parlant de
Dieu, on offusque ceux qui ne croient
pas en Dieu, en parlant de la patrie, on
offusque ceux qui ne croient pas à la pa-
trie ; et au point de vue du raisonnement
déductif, tout celaestparfaitement logique.
Il y a ensuite, et il y a encore l'agitation
syndicale. Les instituteurs, qui sont déjà
groupés en associations, dites « amicales »,
et peuvent se réunir entre eux tant qu'ils
le veulent, estiment que cela n'est pas
assez, et qu'ils doivent participer au droit
commun de tous les travailleurs, qui est
de former des syndicats. Ce droit au syn-
dicat entraîne, comme corollaire immé-
diat, l'aggrégation aux Bourses du Tra-
vail, et, comme corollaire lointain, la
faculté d'organiser des grèves, si les cir-
constances représentent comme avanta-
geuse une cessation concertée de travail.
Partout, en effet, oîi lui syndicat est for-
tement constitué, la grève est chose, non
seulement possible, mais facile, grâce à
l'unité d'impulsion venant de l'organisme
professionnel collectif.
Voilà pourquoi les journaux sont pleins,
depuis plusieurs mois, de revendications
et d'ordres du jour belliqueux formulés
par les instituteurs. Un fait qui éclate aux
yeux, c'est que ces derniers n'ont pas peur
et sentent Icvrs forces. D'abord, ils ont car-
rément bravé la loi en prenant la liberté
qu'elle leur refusait, et ont formé des
syndicats. Ensuite, quoique fonctionnaires
et salariés du gouvernement, ils ne crai-
gnent pas de tenir ouvertement un lan-
gage agressif à l'adresse de ce même gou-
vernement et de blâmer dans leurs ordres
du jour « l'arbitraire » des gouvernants.
On dirait qu'ils savent très bien que l'im-
punité leur est assurée d'avance. Certains
instituteurs, dans l'ombre modeste où ils
se tenaient, ont pu être disgraciés ou ré-
voqués pour avoir imprudemment, non
point même transgressé des lois, mais usé
de libertés compromettantes que la légis-
lation ne leur refusait pas. Les syndiqués,
au contraire, se rendent très bien coaijjte
qu'ils peuvent agir illégalement sans avoir
I
DE SCIENCE SOCIALE.
191
de grands risques à courir. Plus on les
menace, plus ils se remuent, et l'annonce
d'une campagne de meetings à Paris en
faveur de leurs revendications coïncide
avec celle du projet de loi qui se prépare
à y mettre obstacle.
Cette agitation est le point d'aboutiss e-
ment et l'explosion d'un malaise cfui dure
depuis longtemps. Si l'on cherche, parmi
les tj'pes sociaux de la classe ouvrière, ce-
lui qui permet le mieux de se représenter
l'état d'àme de nos instituteurs, il faut en
revenir au type du petit vigneron, si bien
décrit par M. Demolins dans les Français
d'aujourd'hui. Comme le petit vigneron,
l'instituteur a de faibles moyens et des
ambitions vastes. Il a l'instruction qui lui
ouvre les idées et lui permet de raisonner
sur les désagréments de sa condition.
Comme il n'a pas la destinée brillante
qu'il croyait due à son mérite, il se croit
volontiers victime de la .société et pense
que tout irait mieux avec une réorganisa-
tion sociale qui lui permettrait de grimper
plus haut. L'instituteur est donc instinc-
tivement frondeur et révolutionnaire. Il
l'e-st d'autant plus que, par suite des mo-
tifs qui ont fait laïciser les écoles , on a
soin de le choisir en dehors des milieux
oii la religion exerce son influence. Il est
le produit d'une sélection qui est exacte-
ment le contraire de celle qui présidait
jadis au recrutement des congréganistes.
Or, si la religion est une source de rési-
gnation, la persuasion qu'il n'y a pas d'au-
tre vie est une source d'impatience, puis-
que les jouissances sont uniquement pour
ceux qui se hâtent de jouir. Et il est évi-
dent que la condition des instituteurs,
assez maigrement rétribués, n'est pas de
nature à leur permettre de savourer toutes
ces joies delà vie, joies qu'ils ne peuvent
oublier puisque, moins heureux en cela
que le commun des paysans, ils en retrou-
vent à chaque instant l'évocation par la
lecture, occupation ou consolation de leur
solitude, et par la faculté qu'ils ont, plus
que d'autres, de vivre en imagination dans
un monde idéal où tout le monde est riche
et heureux.
Cet état d'aigreur étant bien établi, on
conçoit que la diffusion des théories so-
cialiste&ne puisse avoir lieu sans entraî-
ner de nombreux instituteurs. Pauvres
pour la plupart, ils n'ont rien à perdre à
une révolution sociale. Instruits et nantis
d'un certain prestige local, ils ont au
contraire tout à y gagner, puisqu'ils sont
les chefs tout désignés d'un i)etit groupe
qui les écoute et les admire. Produits d'une
éducation spéciale, qui a projeté leur cer-
veau dans une direction purement intel-
lectuelle et théorique, ils sont aisément
séduits par les systèmes ingénieusement
ordonnés despublicistes socialistes, qu'ils
saluent, avec une ferveur de disciples,
comme de futurs vengeurs. Il est mani-
feste que beaucoup d'entre eux se passion-
nent pour ces systèmes, qui ont parfois
leur côté esthétique, comme on se pas-
sionnait en Grèce pour la doctrine de tel
ou tel philosophe. La formation cérébrale
de l'instituteur vient donc s'ajouter aux
prédispositions résultant pour lui du mi-
lieu où il est recruté et de la situation où
il se trouve. Son origine, l'étroitesse de sa
vie et la lecture sont des forces combinées
qui le poussent dans le même sens.
A cette agitation, comment répond le
gouvernement"?
Il ne peut y répondre favorablement,
de peur de se suicider lui-même, en
allant diamétralement à l'encontre des
nécessités sociales qui justifient l'exis-
tence de l'État.
Tout d'abord, en ce qui concerne la
campagne antimilitariste, l'impossibilité
pour les gouvernants de marcher d'ac-
cord avec M. Hervé éclate suffisamment
d'elle-même. [Les hommes au pouvoir,
tout en combattant ceux qu'on appelle
« nationalistes », ne peuvent pratiquer
le pur internationalisme, car alors l'État
français n'a plus de raison d'être, et
c'est une injure à l'humanité que de con-
server des frontières. Le rôle de gouver-
nant ne se soutiendrait pas une minute
si on ne prétendait pas, plus ou moins, tra-
vailler à la conservation et à la grandeur
192
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERXATIONALE
d'une certaine chose appelée « patrie ».
Quant à l'armée, ceux même dont lardeur
est la plus vive à combattre les dé^'auts ou
les abus qui peuvent s'y rencontrer, sen-
tent parfaitement que la force publique est
nécessaire à tout pouvoir, non seulement
pour sauvegarder éventuellement la sécu-
rité extérieure, mais encore pour se main-
tenir à l'intérieur contre les coups de
main, émeutes, manifestations, mouve-
ments populaires d'où une révolution peut
toujours sortir. Donc, bien qu'il y ait au
ministère des socialistes ayant jadis tenu
des discours contre l'armée, il ne peut
être question pour eux de supprimer celle-
ci, et tout se borne à des projets de ré-
forme, tels que la suppression de l'École
de Saint-Cyr ou celle des conseils de
guerre, projets qui, d'ailleurs, ne se hâtent
pas de venir en discussion.
Quant aux syndicats, les gouvernants ne
peuvent les accepter officiellement chez
les instituteurs, parce que ceux-ci sont
fonctionnaires. Or, il a été décidé que les
fonctionnaires, pour des raisons d'ordre
public et de force majeure, ne pourraient
se syndiquer, car le syndicat, nous l'a-
vons dit, conduit à la grève, ou tout au
moins arme pour la grève, et l'on conçoit
le désordre immense que jetterait dans la
société une grève d'agents de police, par
exemple, ou de magistrats, ou même d'a-
gents des postes, comme on en a vu na-
guère un échantillon. Mais, ce que l'État
défend à certains de ses fonctionnaires, il
ne peut le permettre à d'autres, sans en-
courager chez tous des réclamations ana-
logues, qui déjà se sont fait jour de divers
côtés. Sans doute la fermeture des écoles
pendant un certain laps de temps serait
moins dangereuse pour la société que ne
le serait l'inaction générale de la police,
mais on est fonctionnaire ou on ne l'est
pas. Le salarié de l'État est considéré par
celui-ci comme un privilégié, en tant qu'il
a pour patron ledit État, et qu'il doit par-
ticiper aux pensions de retraite servies
par celui-ci ; mais ce privilège a pour ran-
çon la privation d'une liberté dont jouis-
sent les salariés de l'industrie privée. Et,
pour ouvrir ici une parenthèse toute na-
turelle, observons que, ])lus on élargira le
domaine des « services publics » et des
monopoles, plus on diminuera, par suite,
le nombre des salariés pouvant bénéficier
du syndicat et du droit de grève. Toute
transformation d'entreprise privée en régie
d'État suppose la transformation d'un cer-
tain nombre de citoyens pouvant se syn-
diquer en fonctionnaires qui ne le peu-
vent pas. Si l'on arrivait au cas-limite,
c'est-à-dfre à la nationalisation de toutes
les branches de la production, le syndicat
serait illégal pour tout le monde et le droit
de grève aurait vécu.
Aussi le conseil des ministres a-t-il éla-
boré, tout récemment, un projet concer-
nante le statut des fonctionnaires », projet
qui refuse absolument de donner satis-
faction aux revendications de la Confédé-
ration générale du Travail. Les fonction-
naires peuvent se grouper, mais non en
syndicats. Ils doivent utiliser seulement
la loi de 1901 sur les associations, et ces
associations peuvent être dis.soutes par le
tribunal civil à la requête de tout intéressé
ou du ministère public. Le projet édicté
la radiation immédiate, sur les cadres ad-
ministratifs, de tout fonctionnaire se met-
tant en grève. Il punit de la prison tout
fonctionnaire excitant ses collègues à la
grève. Les fonctionnaires ne pourront, ni
fréquenter les Bourses du Travail, ni .se
solidariser avec des grévistes quelcon-
ques. On le voit, c'est une réponse néga-
tive aux revendications des instituteurs.
et, d'ores et déjà, beaucoup de ces der-
niers ont protesté publiquement contre
l'insuffisance du droit d'aseociation tel
qu'il leur est concédé.
L'intention de résister existe donc chez
les détenteurs du pouvoir, et nous avons
vu (jue ce sont les conditions sociales du
pouvoir lui-même qui les obligent à pren-
dre cette attitude. Mais cette résistance
est-elle facile, et les interdictions légales,"
confirmées par ces décisions récentes,
seront-elles respectées? C'est ce dont on
peut douter d'autant plus que nous som-
mes précisément à imo époque où l'habi-
tude de « laisser dormir » les lois, décrets
DE SCIENCE OCIALE.
193
OU circulaires paraît s'élever peu à peu
à la hauteur d'une institution. On vote,
on promulgue, on réglemente; mais,
quand la transgression se produit, on ne
réprime pas, ou l'on se borne à faire sem-
blant de réprimer. Qu'il s'agisse du repos
hebdomadaire, ou des « réunions publi-
que dans les églises », ou des illégalités
commises par les syndicats, ou des en-
traves à ia liberté du travail, c'est toujours
la même contradiction entre les menaces
platoniques des textes, et la timidité ou
l'inertie de ceux qui sont censés les appli-
quer. Quelques poursuites à titre d'é-
chantillons, quelques procès-verbaux dé-
coratifs, voilà tout ce que l'autorité trouve
à opposer à la désobéissance de plusieurs
centaines de milliers de citoyens. Tel le
trait lancé par le vieux Priam sur les
Grecs vainqueurs de Troie. A ce jeu, la loi
se donne Tair d'un Croquemitaine qui
gronde toujours, mais qui ne dévore ja-
mais. Et les instituteurs, comme tout le
monde, le savent très bien.
Mais les instituteurs sont encore plus
difficiles à frapper que les autres, et cela
pour trois raisons au moins.
En premier lieu, aucune espèce de pro-
fession, depuis un quart de siècle, n'a été
plus encensée et plus exaltée. On rempli-
rait, non des colonnes, mais des bibliothè-
ques, avec les articles et les discours di-
thyrambiques écrits ou prononcés en
rhonneur de l'école, et de Y école publique .
Les orateurs ont fait de l'instituteur une
sorte d'idole, parée de tous les mérites et
de toutes les vertus. On a dit et répété que
c'était le maître d'école allemand qui avait
vaincu la France en 1870, qu'ouvrir une
école, c'était fermer une prison, que les
maîtres la'iques étaient des distributeurs
de lumière opposés au clergé distributeur
de ténèbres, etc. Des dépenses énormes
ont été faites pour doter d'instituteurs leà
moindres communes, y compris celles où
ils ne devaient pas y avoir d'élèves, l'ensei-
gnement libre ayant la confiance de toutes
les familles .sans exception. Partout l'État
s'est posé comme le champion de l'insti-
tuteur, prêt à le soutenir envers et contre
tous. Pour mieux accentuer cette attitude,
on a mis les instituteurs, non dans la main
des autorités académiques, mais dans celle
des préfets, agents directs et actifs du
gouvernement central. Tout enfin a été
mis en œuvre pour entourer la figure de
l'instituteur d'une impressionnante au-
réole. Et maintenant que cette auréole
est conquise, les intéressés l'utilisent à
leur profit. Peut-on frapper des hommes
que l'on a tant de fois salués comme les
modernes anges de lumière et les artisans
nécessaires du progrès?
En second lieu, ce n'est un mystère
pour personne que les instituteurs jouent,
au moins dans beaucoup de régions ru
raies, un rôle électoral très marqué. On
ne veut pas que leur influence sur les po-
pulations demeure stérile pour les protec-
teurs de qui dépend leur avancement.
Leur place est donc marquée dans les ba-
tailles où triomphent l'esprit de clan et
la « politique alimentaire ». C'est d'ail-
leurs le local même de l'école, en beau-
coup d'endroits, qui sert de bureau de
vote. L'instituteur reçoit chez lui les élec-
teurs qui viennent remplir leur devoir de
citoyen. II les dévisage, il les surveille, il
les intimide à l'avance par la seule pers-
pective de cette présence et de ce regard.
Est-il prudent de mécontenter des auxi-
liaires si utiles? Sans doute, vers la fin de
chaque législature, au moment où les
élections approchent, il est d'usage, dans
le Parlement, de « faire quelque cliose »
pour les instituteurs, et de les amadouer
par quelques menues faveurs. Mais il ne
faudrait pas, tout de même, laisser sub-
sister de trop grosses causes d'irritation,
car le clan perdrait des agents précieux,
c'est-à-dire quelques voix dans chaque
commune, et certaines majorités pour-
raient se métamorphoser en minorités.
En troisième lieu.des événements récents
ont prouvé que l'instituteur est, en bien
des cas, pour le pouvoir, un agent pré-
cieux d'information, et ce rôle est parti-
culièrement apprécié dans les régions de
la France où la masse de la population est
liostile au parti dominant. Dans ces com-
munes, où maire, conseillers municipaux,
notabilités diverses, figurentdans les rangs
de l'opposition, il est utile aux autorités
d'avoir un correspondant officieux, ins-
194
BULLETIN' DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
trait et avisé, qui rende compte à qui de
droit de ce qui se passe. Dans ces cir-
constances spéciales, la valeur de cet
unique ami croît en raison directe de son
isolement et de l'hostilité qu'il rencontre
dans son milieu. Qu'on perde l'afifection
de cette sentinelle perdue, elle s'endor-
mira et ne donnera plus le signal d'a-
larme. Ceux qui appliquent la loi ne peu-
vent négliger ces considérations, et voilà
pourquoi Jupiter tournera plusieurs fois
sa foudre dans son nuage avant de s'en
servir, si même il s'en sert finalement.
Tout ce lu.Ke de discussions, de péti-
tions, de projets, de refus enveloppés dans
des concessions, masquent mal d'ailleurs
l'embarras réel où les représentants de
l'État se trouvent en face de l'agitation ci-
dessus décrite. En fait, point ne serait
besoin de tant de longueurs. Sans nou-
velles lois, sans décisions ni poursuites
judiciaires, le gouvernement a une arme
dans sa main : la révocation. Cette arme,
il sait fort bien l'employer, notamment
contre les maires qui lui déplaisent, car,
ces maires étant déjà des ennemis, peu
importe de les mécontenter. Mais, dans le
cas des instituteurs, il oublie que cette
arme existe. Et, en effet, il faudrait révo-
quer trop de monde, ce qui ferait d'abord
un tapage énorme, après quoi il faudrait
remplacer. Mais remplacer qui? — Ceux
dont on s'est servi pour remplacer les ins-
tituteurs congréganistes d'autrefois, en
proclamant que ces remplaçants étaient ce
qu'il y avait de meilleur au monde? Et les
remplacer par qui? — Par des hommes qui
appartiendraient forcément au même tj'pe,
qui se recruteraient dans les mêmes mi-
lieux, qui arriveraient avec la même for-
mation sociale, les mêmes opinions phi-
losophiques, les mêmes aspirations justes
ou injustes, le même désir de jouir beau-
coup, contrarié par la nécessité de se con-
tenter de peu, le même sentiment de l'im-
jjortance de leur rôle et du besoin qu'on a
d'eux. On le voit, la situation est sans
issue, ou du moins il n'y a d'autre issue
que la continuation du Diodua vivpudi ac-
tuel, fondé, d'un côté, sur la violation de
la loi, et, de l'autre, .sur l'oubli volontaire
de cette violation quand elle ne dépasse
pas certaines limites implicitement con-
venues. Comme conséquence, le malaise
continuera, et l'éducation ne s'en trouvera
pas mieux.
On ne peut oublier, en effet, que le
triomphe définitif de l'école officielle,
après vingt-cinq ans d'extension progres-
sive, co'incide avec l'augmentation inquié-
tante du nombre des jeunes criminels,
dont le Parlement et le ministère ont dû
se préoccuper depuis peu. Or, les indivi-
dualités criminelles ne sont pas des phé-
nomènes sociaux suspendus en l'air. Ce
sont les points émergeants de masses so-
ciales vicieuses, comme les îles et les
écueils sont les points émergeants de
hauts-fonds et de plateaux sous-marins.
L'école, depuis un quart de siècle, n'a
donc pas amélioré la morale, et, quelque
opinion que l'on professe sur les droits de
l'instituteur, il est assez difficile d'admettre
que le spectacle, soit de leurs défis lancés
à la loi, soit de leurs campagnes antipa-
triotiques, soit une bien édifiante « leçon
de choses •» pour les générations qui en-
treront demain dans la vie.
Gabriel d'AzAMBUJA.
CORRESPONDANCE
LE BESOIN
d'un
MANUEL DE SCIENCE SOCIALE
Un membre de notre Société, vicaire
d'une paroisse de Paris, adresse à M. Ed-
mond Demolins la lettre .suivante :
« Depuis des années, mes confrères,
curés et vicaires de Paris, préoccupés
d'exercer une mission éducatrice sociale
dans les milieux populaires, réclament une
sorte de catéchisme social populaire, de-
vant servir de programme et de base
aux cercles d'études fondés un peu partout
parmi les hommes et surtout les jeunes
iïcns.
DE SCIENCE SOCIALE.
195
« Pourriez-vous inindiquer quel serait,
à votre avis, le plan à suivre et, dans la
collection de la Science sociale, les sources
principales à utiliser pour entreprendre
ce travail que j'essayerais volontiers ?
« Voici plusieurs écueilsqueje voudrais
éviter à mes confrères :
" Bien intentionnés, ils veulent ([ue la
religion suffise à tout et voudraient faire
dériver leur catéchisme social exclusive-
ment de rÉvangile. Ce n'est pas là un pro-
cédé scientifique.
« L'Évangile est une source et une forme
de vie supérieure, qui ne crée rien des
forces et facultés naturelles mises à notre
disposition, mais qui nous en donne l'uti-
lisation plus parfaite.
« Quand on a tiré, par la méthode et
l'étude scientifique des faits, les lois du
progrès ou du malaise social, l'Évangile
vient ensuite, par sa rectitude morale, ses
moyens supérieurs de moralisation et son
autorité sur les consciences, donner à ces
lois, stabilité d'abord, perfectionnement
ensuite dans leurs résultats, en harmoni-
sant les rapports des hommes, soit entre
eux, soit avec Tautorité, et en faisant ac-
cepter facilement le sacrifice des intérêts
personnels immédiats aux intérêts géné-
raux de la société.
« Je sais bien que le préjugé que je
critique vient de ce que les catéchismes
socialistes et collectivistes sont dirigés
trop exclusivement contre la religion, mais
ce n'est pas une raison pour riposter par
une manière également inexacte d'exposer
et de solutionner le problème social.
« D"autre part, malgré les utopies dé-
sastreuses auxquelles ont infailliblement
abouti, jusqu'à ce jour, les théories toutes
faites ou a priori, par lesquelles, depuis
Tère des encyclopédistes, on a voulu réfor-
mer tous les vingt-cinq ans notre état so-
cial, la grande majorité de nos contempo-
rains, et non des moins intelligents, en sont
encore à construire dans l'abstrait Tétat
social idéal.
« D'autres, moins intellectuels, plus ab-
sorbés par l'action, inventent œuvres sur
œuvres, qu'ils appliquent comme autant
d'emplâtres sur les plaies sociales plus
immédiatement à leur portée, et se la-
mentent de l'inefficacité de leurs recettes
et de leurs remèdes locaux et particuliers,
sur l'ensemble du mal.
« Je vous soumets donc, à titre d'essai, ce
que je croirais opportun pour cette sorte
de manuel, que tout le monde réclame
afin que vous m'en disiez votre avis.
« Je débuterais par une étude des « Faux
remèdes au mal social, » ce qui m'amène-
rait à prouver la nécessité d'étudier scien-
tifiquement les phénomènes sociaux. J'a-
borderais ensuite un résumé élémentaire
de la méthode, de la classification et des
principales lois acquises à la scienc so-
ciale.
« Suivrait une étude du genre d'éduca-
tion civique que chacun doit se faire à soi-
même, préjugés dont il faut nous guérir,
habitude de passivité qu'il faut perdre, ha-
bitude de saine indépendance, de senti-
ment de sa dignité et de .sa force intellec-
tuelle et physique, et surtout habitude
d'initiative courageuse et per.sonnelle qu'il
faut acquérir, en même temps que l'esprit
d'association dans la mesure où, loin de
supprimer l'indépendance et l'initiative, il
les favorise et leur donne plus d'efficacité.
« Viendrait ensuite le côté religieux, qui
serait alors vraiment apologétique tout en
restant social.
« Voilà un aperçu liâtif et superficiel sur
lequel je serais fort aise d'avoir vos indica-
tions et vos critiques.
« J'ajoute que j'essayerais ce travail si
personne ne le faisait, et j'y mettrais peut-
être trop de temps. Mais si l'un de vos col-
laborateurs l'entreprenait, il rendrait un
réel service à la collectivité et empêcherait
bien des ecclésiastiques, bien des hommes
et des jeunes gens à l'àme ardente de se
perdre en vains et inutiles efforts.
« J'ajoute encore que, dans ce catéchisme,
il faudrait une réfutation, brève mais com-
plète, des diverses formes de socialisme et
peut-être une défense des classes moyennes
très menacées, en même temps qu'une
étude du travail et de la propriété appro-
priée aux conditions actuelles. Il suffirait
pour cela de résumer les résultats acquis
par la Science sociale sur ces points.
« Veuillez agréer...
« G. F. .
190
BU1>LETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
Cette lettre soulève une question que
beaucoup de nos amis se posent et nous
posent depuis longtemps.
Jusqu'ici nous avions dû leur demander
de prendre patience, parce qu'un ouvrage
de ce genre était encore prématuré.
Au moment de la mort de Le Play, la
Science sociale était seulement ébauchée ;
la méthode était incomplète et les conclu-
sions, par le fait même, étaient prématu-
rées.
Grâce à la Nomenclature d'Henri de
Tourville, la méthode a été perfectionnée
et nous possédons, depuis cette époque, un
instrument d'analyse incomparable, qui
nous permet de décomposer les groupe-
ments sociaux en tous leurs éléments, et
de ramener ces éléments à l'état le plus
simple.
La Nomenclature nous permet, en outre,
de saisir les rapports qui existent entre ces
éléments et de déterminer ainsi les réper-
cussions qui se produisent entre eux, ce
qui constitue le fondement même de toute
science.
Ces vingt dernières années ont été con-
sacrées à ce travail d'analyse poursuivi
sans interruption et consigné dans les vo-
lumes de la Science sociale (P" période).
Pour pouvoir présenter au public l'en-
semble de la science, tel qu'il résulte de
cette longue et méthodique enquête , il
restait à en coordonner les éléments.
Cette coordination est aujourd'hui ter-
minée.
Les deux fascicules consacrés à la Cl'is-
siflcation sociale * sont une première ma-
nifestation de ce travail. Il a été continué
l)ar l'établissement d'un Réperloire des
répercussions sociales, qui groupe métho-
diquement les répercussions éparses et
perdues dans les six volumes des Ouvriers
européens, dans les neuf volumes des Ou-
vriers des Deux- Mondes et dans les qua-
rante volumes de la Science sociale. ,
Ce travail de rassemblement et de coor-
dination, qui n'avait pas encore été fait,
était néccssair(! ])our pouvoir présenter au
pul)lic l'exposé complet de cette Science
i. Fascicules X et XI de la Science sociale.
(2" période).
sociale qui a déjà demandé soixante-quinze
années de travaux collectifs.
Cet exposé est actuellement rédigé en
partie et j'espère qu'il sera terminé avant
la fin de Tannée. J'y travaille depuis
trois ans, avec ime ardeur qui ne se ralen-
tit pas et j'ajoute avec un enthousiasme
qui grandit, à mesure que je vois se dé-
rouler plus cx)mplètement le magnifique
ensemble de la Science sociale. Jusqu'ici
nous n'avions pu apercevoir la science que
par fragments, dans des études dispersées
et dont le lien échappait souvent au regard
Mais, ainsi rassemblée et mise en ordre,
elle se révèle, elle s'impose, elle donne
l'impression de la certitude et de la ri-
gueur scientifiques. Il ne peut plus y avoir
de doute, la Science sociale est bien réel-
lement une science.
Je pense que ces explications répondent
au désir exprimé par notre honorable cor-
respondant et qu'il voudra bien prendre
patience encore un peu de temps.
Edmond Demolins.
REPERCUSSIONS SOCIALES
(Il n'y a une Science sociale que si les phéno-
mènes sociaux se répercutent les uns sur les
autres indépendamment de la volonté hu-
maine et par le fait de la nature des choses.)
I. — Le Travail (suite) -.
II. — RÉPEHCUSSIONS SUR LE TRAVAIL
1)"e\ti!A(Tiox (Culture, Art des forêts, Art
des 7nit)es).
Nous avons indiqué quelques répercus-
sions qui déterminent les diverses formes
du travail de simple récolte.
Avec la culture, nous entrons dans la
voie des complications sociales.
L'homme passe difficilement de la sim-
ple récolte, (jui est un travail facile, et
n'exigeant aucune prévoyance, à la cul-
ture, qui est un travail difficile exigeant
une longue prévoyance. Il n'effectue ce
passage que contraint et forcé. Voici un
de ces cas de contrainte :
2. Voir la livraison précédente.
DE SCIENCE SOCIALE,
197
19. Le ranlonnement sur un sol circous-
crit pousse- les ))o/)ulations à la culture^.
Par la nécessité d'augmenter la production.
Exemples de cantonnement : lesGoths en
Scandinavie, par la difficulté d'en sortir;
les Slaves, en Bulgarie, par les ressources
insuffisantes d'un sol pauvre et monta-
gneux; les Slaves, en Russie, par la con-
trainte exercée sur les Tsars.
Mais le cantonnement ne suffit pas
pour amener l'évolution de la simple ré-
colte à la culture ; il faut encore que
l'homme soit assuré d'avance de récolter
les produits de son travail. D'où la réper-
cussion suivante :
20. La propriété est la condition même
du travail^. Les faits qui justifient cette
répercussion établissent qu'au moment
du passage de la simple récolte à la cul-
ture, riiomme est plus poussé à la pro-
priété du sol par la nécessité que par
l'attrait. 11 ne se fixe pas au sol volontaire-
ment : il cède à la nécessité impérieuse.
Cette constatation devra modifier beau-
coup d'idées à priori sur les origines de
la propriété. L'homme qui passe du libre
parcours à la propriété individuelle se
considère bien plus comme volé que
comme voleur, parce que cette propriété
entraîne pour lui l'obligation d'un travail
plus intense ; aussi il essaie de se sous-
traire le plus longtemps possible à l'une
et à l'autre :
21. La culture oblige an travail régulier
et à la prévoyance^. Parce que les sols
cultivés ne donnent plus de produits spon-
tanés et exigent la régularité des travaux
imposés impérieusement par l'ordre des
.saisons.
Cependant, toutes les formes de la cul-
ture ne développent pas au même degré
l'aptitude au travail :
22. La culture en communauté patriar-
cale est celle qui développe le moins l'ap-
titude au travail et à l'effort'^. Cela tient
précisément à ce que le travail en com-
munauté de famille ne laisse pas aux in-
1. La Route, liv. Il, ch. m \Sc. soc, XXUI, 1-25;.
'2. Se. soc, XII, 40: xxxn, :,H.
3. Classification, les renvois du genre ébranlé,
«lans les sociétés à lorme communautaire.
'*. Mêmes références, la Honte, II, liv. I, ch- i.
dividus la propriété pleine et personnelle
des produits de leur travail. Ces produits
sont consommés en commun, c'est ce qui
explique la nonclialance qui règne dans
l'Orient communautaire. Cette répercus-
sion prouve que l'application des théories
communistes diminuerait beaucoup la
puissance de travail.
Voici trois répercussions qui montrent
comment les conditions du lieu peuvent
influencer la nature et la forme de la cul-
ture :
23. Les coteaux abrités et bien exposés
favorisent la culture des arbres fruitiers''.
Parce que les fruits exigent une exposition
favorable pour arriver à maturité dans les
meilleures conditions.
24. Les vallées développent surtout la
petite culture^. Parce que la vallée est émi-
nemment fovorable à l'installation de pe-
tites gens : ils y trouvent une grande va-
riété de ressources en partie spontanées
Dans le fond, des prairies irriguées ;
sur les pentes basses, un sol d'alluvion,
qui donne une culture facile et produc-
tive; sur les coteaux, les arbres fruitiers;
au-dessus, à la lisière des plateaux, sou-
vent des bois, ou même des forêts. De
plus, ce sol trop étroit, et trop accidenté,
éloigne la grande culture, qui recherche
les vastes espaces.
25. Les plaines développent surtout la
grande culture'' . Parce que cette forme de
culture a besoin de surfaces vastes et
planes, favorables aux grands labours.
Elle échappe d'ailleurs ainsi à la concur-
rence de la petite culture, qui recherche
moins cette nature de terrain.
La petite culture, c'est-à-dire celle qui
est faite par les membres de la famille
sans l'intervention d'un patron, donne
naissance à diverses répercussions sur le
travail. Voici deux exemples :
26. La petite culture fait prédominer le
travail à la. main. A cause de la faible
étendue du domaine et des res.sources
restreintes de la famille.
o. Se soc, III. 525 et s.; XXII, 144, 2C4; fasc.
XXYIII, 125. Franc, d'auj., liv. II, ch. ii et m.
6. Se soc, II, io7; XXII, 457; XXVI, 50. Franc,
d'auj., liv. m, ch. u, m, it.
7. .Se. soc, 11,157: XXUI. iOO. Franc d'auj.,
liv. IV.
198
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
27. La culture des arbres fruitiers éloi-
;/ne des travaux pénibles exigeant l'effort
lies brasK Parce qu'elle ne demande pas
des labours répétés et que cette culture se
fait ordinairement sur des espaces res-
treints.
Certaines plantes, ou certaines cul-
tures, déterminent sur le travail des ré-
percussions particulières. A titre d'exem-
ple :
28. La culture du riz rend les popula-
tions laborieuses^. A cause des nombreu-
ses façons et des irrigations qu elle exige.
La Chine fournit un exemple caractéris-
tique de cette répercussion.
29. La culture de la canne à sucre dé-
veloppe la grande culture et les transports'^.
Parce que l'exploitation doit se faire en
grand, avec une main-d'œuvre importante,
que le produit doit être traité sur place
et ensuite exporté au loin. Il en est à peu
près de même, et pour les mêmes causes,
de la culture du café et du coton.
30. La culture du manioc favorise la
transformation du chasseur en cultiva-
teur^. Parce que cette plante exige très
peu de travail. Elle fait l'office d'éduca-
teur agricole pour les nègres et les In-
diens.
Elle fait plus encore :
31. Le manioc fait disparaître le canni-
balisme dans certaines parties de l'Afri-
que'". A cause de son rendement abondant,
qui assure aux nègres une nourriture suf-
fisante.
32. La culture du mais tend à dévelop-
per la petite culture (au moins dans cer-
taines régions) ^ Parce qu'elle exige des
façons nombreuses et minutieuses et
qu'elle donne des ressources abondantes
et variées sur un petit espace.
33. La culture maraîchère engendre la
petite culture et la petite propriété'. Pour
les mêmes raisons.
i. Se. soc, XI, 44 ;i 54: XXIl, liit, -270. Franc,
d'auj,, liv. II.
:2. Classification, Voir Chine, Ualie sepleiitrio-
iiale. 0. M., !■« scr., IV, l'<!».
3. .Se. soc, II, 3-2,3 à33J; 111, !l-2, l'iO, lii.i.
/*. Se soc. Vil, 178.
5. Se. soc, Vil, 187.
6. Se. soc, XXIll, 210.
7. 0. E., V, 403, 407.
Voici quelques répercussions relatives à
la grande culture :
34. Le fermage favorise l'élévation du
tenancier. Parce que. le fermier, retirant
le produit entier de son travail et n'ayant
à compter que sur lui-même, est porté à
donner le maximum d'efforts dont il est
capable.
35. Le métayage ne favorise pas l'élé-
vation du te7iancier^. Parce que le métayer
n'a pas le produit entier de son travail, et
qu'il est plus porté à s'appuyer sur le
propriétaire que sur lui-même.
3G. Le travail se7'vile ne dresse pas
l'homme au travail ^. Parce qu'il étouffe-
le mobile de l'intérêt personnel et qu'il
fait considérer le travail lui-même comme
le signe de l'esclavage. L'esclave rendu
à la liberté ne parvient pas à triompher
de cette habitude et de cette mentalité.
C'est ce qui explique pourquoi l'abolition
de l'esclavage n'a pas relevé les anciens
esclaves. L'impuissance des nègres d'Haïti
à s'élever par la liberté est un exemple
fameux de ce cas.
Quelques répercussions relatives à l'ex-
ploitation forestière :
37. Les sols montagneux, ou pauvres,
sont favorables à la conservation des fo-
rêts^^. Parce qu'il est peu avantageux de
les utiliser pour la culture.
38. Les forêts aménagées développent la
fabrication et, par voie de conséquence,
le commerce *K Parce qu'elles fournissent
une matière première qui, pour être uti-
lisée, doit être soumise à une transforma-
tion industrielle : scieurs de long, sabo-
tiers, menuisiers, charpentiers, ébénistes,
constructeurs de tous genres, etc. Cette
matière, étant lourde, encombrante et
devant être transportée au loin, fournit
un élément important au commerce.
11 faut cependant faire une exception
8. Se. soc, xxiii, a-ii.
!». Se SQC, Haïti, III; -20!» à -ZUi: XVlll, .SiXi; XX,
-H):i. La Uêunioii, 0. M.; i" ser., IV, Uio, IW», 18<i.
10. Oural, 0. E., M, >M, l.>2. Balkans, G. E., 11, 23-2.
llarlz, (). E., 111, tu». Scliemnllz.O. E. IV, I. Suède, o.
E., 111, 5:;. Mor\an, Se soc, xxiv, i'io.
11. Orciiboiirg, 0. E., 11, :>», 7-2. Oka, 0. E. il, I8!>.
Norvège, 0. E., 111,55. AUeniasne. 0. E.. IV, 118. Pays
basque, .SV. soc, fasc. XVII, 18. Lorraine, Se sor.,
XXIV, li'i, lS-2, 188; XXI, 17-2, 518. Morvan. XXI\,
-250, -250.
DE SCIENCE SOCIALE.
199
pour les forêts exploitées en taillis : elles
développent le commerce et non la fa-
brication'. Parce qu'elles fournissent du
bois de chauffage et non du bois d'œuvre.
39. Les forêts aménagées exigent le grand
(itelier et le grand patron'-. Cela tient à ce
que la forêt, ne donnant des produits qu'à
longue échéance, exige, de la part du
propriétaire, des ressources accumulées
etune longue prévoyance. Aussi partoutles
forêts appartiennent à de grands proprié-
taires, aux communes, aux provinces, ou
à l'État.
40. L'art des forets maintient la slaôi-
litè du travail^. Parce que la production
est régulière, étant réglée invariablement
par la nature. Cette régularité maintient
la stabilité du personnel et empêche les
chômages imprévus.
41. L'alliance de l'art des forets et des
fonderies maintient la stabilité de ces der-
nières ''. Pour les mêmes raisons.
Voici quelques répercussions tirées de
l'exploitation des mines.
Lorsque l'exploitation minière est asso-
ciée à une exploitation forestière, comme
cela était général autrefois pour les mines
de fer par exemple, il en résulte la réper-
cussion suivante :
42. Le traitement du minerai par le
bois limite et régularise l'exploitation mi-
nière''. Parce que la production du bois
estlimitée par l'étendue même de la forêt.
La forêt agit ici comme une sorte de ré-
gulateur économique et social, qui em-
pêche à la fois la surproduction et les chô-
mages.
43. Dans les mines d'or affleurantes, le
travail ne peut être constitué d'une façon
stable*". Parce que la valeur du produit et
la facilité du travail, qui est presque une
simple récolte, attirent un grand nombre
de chercheurs. Ceux-ci travaillent indivi-
duellement, se déplacent fréquemment et
ne créent aucun établissement fixe et du-
rable sur le sol.
l. Se. soc, XXIV, :2:i'(.
-2. Mêmes références.
:{. Se. soc, XXXIV, l->.-i.
4. 0. E.. Y, 3l(i. Se. soe., XXIV, 1-23.
•>. 0. E., III, il, 101, 1-27, l.-Ji; IV, a. 03 ; V. 31i
\ I, :j.
<>. Se. soc, VI, -208 à '2-28.
44. Les mines profondes développent
l'agglomération du personnel, dans le grand
atelier'^. Il est nécessaire d'exploiter ces
mines en grand, pour couvrir les frais
généraux considérables, qui résultent des
recherches, de l'établissement des gale-
ries et d'une exploitation très coûteuse.
Cette répercussion est particulièrement
accentuée dans les mines de houille.
45. Les mines de houille développent, au
plus haut degré, ta fabrication en grand
atelier^. Parce que la houille, se présen-
tant en couche et non en filon, peut être
extraite par très grandes quantités ; parce
qu'elle est nécessaire pour alimenter tou-
tes les machines et qu'elle se consomme
rapidement par le simple usage, ce qui
oblige à s'approvisionner d'une façon
constante.
III. — RÉPERCUSSIONS SUR LE TRAVAIL DE
F.\BRICATIO.N.
46. L'art pastoral nomade des steppes
maintient la fabrication dans les formes
les plus simples '■> . Cette fabrication est
exclusivement faite à la main, parce que la
vie nomade ne permet pas l'emploi de ma-
chines. Elle est purement ménagère, par-
ce que l'isolement de la vie nomade em-
pêche la fabrication en vue de la vente.
Cela supprime toutes les complications
que soulève la fabrication en vue de la
vente : questions du salaire, de la clien-
tèle, du chômage, du progrès des mé-
thodes, des engagements des salariés, de
la concurrence, etc. C'est pour cela que la
question ouvrière ne se pose pas chez les
populations de ce type.
47. Les objets fabriqués par les pasteurs
nomades doivent être nécessairement por-
tatifs, peu luxueux et fabriqués par des
procédés simples "\ A cause des néces-
sités de la vie nomade et des moyens très
simples dont dispose la fabrication ména-
gère à la main.
4S. L'art pastoral, dans les déserts, étant
insuffisant, on voit se développer la fabri-
T. Se soc, lasc. XXIV, i;{.
8. 0. E., III, 318. Se. soc, lasc. XXIV.
9. La route, I, 2-2 et suiv.
10. Ibid.
200
BULLETIN DE LA SOCIETE LNTERNATIONALE
cation en vue de la vente et les transports
en vue du commerce^. Parce qu'il est
nécessaire d'ajouter à cet art pastoral
pauvre, un travail accessoire, celui des
transports. Cela est facile grâce aux nom-
breux animaux dont on dispose. C'est ce
qui explique le développement du com-
merce par caravane dans les déserts de
l'Arabie et du Sahara.
49. La pauvreté du sol développe les pe-
tites fabrications, souvent associées au col-
portage 2. Par suite de la nécessité de sup-
pléera l'insuffisance des produits agricoles.
Ce type est très fréquent à la surface du
globe.
Une série d'autres causes développent la
fabrication, par exemple ; les chutes
d'eau ^, les matériaux fournis par le sous-
sol ■'', les forêts •■^, etc.
Au sujet de l'influence du salaire sur la
fabrication :
50. Le salaii'e à la journée excite moins
au travail que le salaire à la tâche, celui-ci
moins que le salaire avec prime ^>. Parce que
l'excitation au travail est en raison directe
de l'intérêt personnel qu'on y a. Cette ré-
percussion explique pourquoi le commu-
nisme, en remplaçant l'intérêt personnel
par l'intérêt collectif, supprime du même
coup l'excitation au travail.
51. La cherté de la main-d'œuvre pousse
aux inventions mécaniques '. Par suite de
la nécessité de réduire les frais de cette
main-d'œuvre. C'est ainsi qu'aux États-
Unis, on est arrivé à inventer la machine à
coudre, la machine à écrire et à vulgariser
à un degré extraordinaire l'emploi du télé-
phone et de toutes sortes de machines
pratiques et ingénieuses.
52. Les industries de luxe subissent, plus
que les autres, la répercussion des crises so-
ciales 8. Parce qu'on est porté à supprimer
d'abord les dépenses de luxe. L'industrie
do la soie est un bon exemple en ce genre.
1. La RoKte, I, '201. 6'/rt.çs(/(tv(7(OH, les renvois,
26 et suiv., fasc. XXH.
2. 0. M., 2« scr.. Il, oti. O. E.. Il, 181. Se. soc, XXII,
l.'i; XXVIl, W. La Roule, I, liv. Il,cli. i.
3. O. E., III, .{7: VI, (i-2. .SV. soc, XXX, 3:>-î.
'i. Se soc, VI. IKi, 123 à 128; XXII,Ji«!t: XXVI. "iS,
0. E., III. .•;:;, 208, 318.
r;. 0. E.,II,.H8, .yj, -2, 180;IV, us. .S\;..>îoc.,XXI,.;i8.
(î. Se soc, lasc. XXX.
7. Se. soc, XV, 301.
8. Se. soc, XXXIII, H.
53. L'instabilité de la production amène
l'instabilité des engagements '^. Par la dif-
ficulté de conserver son personnel ouvrier
pendant les mortes saisons. C'est là une
des causes les plus graves des souffrances
des ouvriers et celle à laquelle il importe
le plus de parer, en se plaçant dans les
conditions qui peuvent assurer la perma-
nence des engagements, grâce à la stabi-
lité de la production.
Certains travaux exigent une forme dé-
terminée d'atelier :
54. La boucherie et la boulangerie exigent
généralement le petit atelier '".Parce qu'il
faut être à proximité de la clientèle, qui
doit être servie tous les jours et, parfois,
plusieurs fois par jour.
Quelques causes du développement de
la fabrication :
55. La multiplication des moyens de
transports provoque le développement de
Vindustrie ". Par suite de la facilité
plus grande d'importer la matière première
et surtout d'exporter les produits.
56. La libre concurrence j>rovoque le pro-
grès des méthodes industrielles '-. Par la
nécessité de lutter contre cette concur-
rence.
57. La fabrication développe, plus que
la culture, l'instabilité et la complication^-^.
Parce que la production n'est plus réglée,
comme dans la culture, par les lois fixes
de la nature ; elle est susceptible des va-
riations les plus grandes, ce qui entraîne
l'instabilité plus grande du personnel et
une série de problèmes plus difliciles à
résoudre : par exemple, les questions de la
clientèle, du salaire, du progrès des mé-
thodes, des engagements, etc.
58. L'alliance de la fabrication et de la
culture favorise la stabilité et la perma-
nence (/^s engagements ''. Grâce à la stabi-
lité que donne la culture et parce que l'ou-
vrier peut trouver l'emploi de ses bras à
la campagne pendant les périodes de chô-
mage de Tindustrie.
!». 0. 1:., VI, 3";.
10. Se. soe., Vlll, 118.
11. 0. E., IV, 108.
12.0. E., IV, 40.
13. La Roule, I, livre 1, cii. i. 0. K., V, lit. 139 ; VI,
231. 0. M., 2- Sér., 1, 41.
11. Se. 4W., VII, 311 ;i3'..%: VIII,8S à ii!>. 0. E., V, 8(i.
DE SCIENCE SOCIALE.
201
59. L'atelier mécanique tend à ar/glo-
mérer la population K Parce que l'emploi
des machines, augmentant la production,
on a intérêt à utiliser un personnel nom-
breux, pour diminuer les frais généraux.
60. Le fjrand atelier tend à supprimer
les fabrications ménagères et en petit ate-
lier'^. Parce qu'il fabrique plus économi-
quement.
IV. — RÉPERCUSSIONS SUR LE TR.UAIL DES
TRANSPORTS.
61. Le développement des transports
amène encore plus de complications so-
ciales que la fabrication 3. Parce que les
transports étendent encore plus loin le
champ de la concurrence.
62. Dans les sociétés qui sont à l'abri des
transports et de la concurrence, le travail
n'est pas spécialisé '•. On pratique le cumul
des travaux. Par exemple, on produit dans
la famille, ou sur le domaine rural, tout ce
dont on a besoin. Les artisans eux-mêmes
ne sont pas .spécialisés : le même ouvrier
sera à la fois menuisier, ébéniste, charpen-
tier, etc. Parce que, la concurrence étant
peu développée, on est peu exigeant pour
soi-même et que la clientèle est peu exi-
geante pour Touvrier.
63. Le déoeloppement des transports et
de la concurrence pousse le travail dans la
voie de la spécialisation de plus en plus
grande ■'. La spécialisation seule permet
de lutter contre la concurrence, parce
qu'elle donne le moyen de produire plus,
mieux et à meilleur marché.
V. — Conclusions.
Nous pouvons tirer de ces répercussions
quelques conclusions générales sur les
conditions du travail et. en particulier, sur
la question ouvrière, qui en est un des
éléments.
1. 0. E., III, 3J8.
'2. Se. soc, XI, l(i8: XVI, 140. 0. E., II, .3-2(i; III, .-.-i.
;'Mi; VI, 6-2, -214, '»3(i. 0. M., 2- sér. I, !».".. !>!».
■i. .Se. soc, II, !); XVI, 188: XIX. 4U ; XXIV, -251;
XXV; XXVI. -21-2: XXXV. 418; XXXVI, o.'m. Fasc. XXII,
71 : XXIII. pas-^im. 0. E., II, -273, -l'Xi, 3)1 ; III, 31i».
0. M., 1" sér. IV, 107.
4. La Route, I, liv. I. ch. i.
'i. Se. soc., fasc. V. et XV en enti'er, par M. A.
Dauprat.
1. Le travail est soumis à des condi-
tions naturelles, dont Thomme est obligé
de tenir compte (Toutes les répercussions
précédentes).
2. Chaque nature de travail a ses con-
ditions qui lui sont propres ild.\.
3. Les conditions du travail et la ques-
tion ouvrière se compliquent progressive-
ment à mesure que l'on passe de la simple
Récolte, à l'Extraction, à la Fabrication et
aux Transports i Repère. 11, 13, 15. 18, 21,
22, 38, .39, 44,45.56.57.61).
4. Les travaux de simple récolte com-
priment l'aptitude au travail et à l'initia-
tive (Repère. 11, 18, 46,47).
5. Dès lors, on n'élève pas l'homme, en
lui facilitant les conditions de vie, mais
en le dressant à en surmonter les diffi-
cultés.
6. Il importe donc plus d'élever l'ouvrier
que de le patronner.
7. La concurrence amène le progrès
des méthodes de travail i Repère. 55, 56.
61, 63).
8. La supériorité économique appartient
donc aux peuples qui sont le plus capables
de triompher par eux-mêmes de la con-
currence. (Même repère.)
9. Cette loi est confirmée par ce fait que
les sociétés communistes (qui ne suppor-
tent pas la concurrence) n'ont pu s'éle-
ver au-dessus des travaux de simple ré-
colte, et, dans les cas les plus favora-
bles, au-dessus de la culture extensive.
ou de la petite fabrication à la main
simple et routinière (Repère. II, 13, 16,
18, 22). En somme, elles succombent devant
le travail intense et progressif et devant la
concurrence commerciale <*.
(A suivre.) Edmond Demolins.
L'ÉVOLUTION DE LA MUSIQUE
d'après la Science sociale
[suite) '.
Dans un premier article, nous avons
étudié la musique mélodique ou homopho-
nie.
6. Voir la démonstration métlioditiue dans la Se.
soc. fasc. XXX : L'humanité évolue-t-elle vers le
sociatisine? par Paul Descamps.
7. Voir livraisons 31 et 33.
202
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
Dans un second article, nous avons
parlé de l'ébauche de la musique harmo-
nique, ou diapho7iie.
Il nous reste à parler de Tépanouisse-
ment de la musique harmonique, avec
la polyphonie.
Rappelons que l'homophonie a régné
exclusivement dans toute l'antiquité et est
actuellement encore la seule musique de
la plupart des peuples communautaires.
Dans ce genre de musique, la composition
de la gamme joue un rôle prépondérant.
A chaque « état d'âme » correspond une
gamme différente ; de là la grande diver-
sité de gammes que l'on rencontre.
La diaphonie apparaît au moment où
les Grecs sont influencés par le milieu
romain, et, dès lors, la gamme de Pytha-
gore est définitivement adoptée à l'exclu-
sion de tout autre. Ce n'est plus par la di-
versité des gammes que l'on exprimera
la diversité des sentiments, mais par la
diversité des accords.
La diaphonie fut conservée par la mu-
sique chrétienne sous le nom û.'orgamim.
En Occident, sous l'influence des Barba-
res, l'art devient plus simple : c'est le
chant grégorien; en même temps l'on em-
ploie la notation musicale par neumes.
Enfin la polyphonie apparaît.
Dans l'évolution de lamusique polypho-
nique, on peut distinguer trois stades :
1" L'ordre unitonique. dans lequel on
reste toujours dans le même tons ;
2'* L'ordre Iransitonique, où l'on peut
passer d'un ton dans un autre à l'aide
d'une transition ;
3" L'ordre plurilonique où l'on peut em-
ployer toutes les combinaisons de ton.
En d'autres termes, une fois la musique
polyphonique trouvée, elle était, contrai-
rement à la musique mélodique, suscep-
tible d'un perfectionnement continu.
ni. — LA NAISSANCE DE LA MUSIQUE l'OLV-
PIIONIQtTE. L'ORDItE UNITONIQUE.
Ilucbald, moine bénédictin de Saint-A-
mand (Hainaut), mort en 930, est l'auteur
d'un traité sur l'organum, dans lequel
on trouve les premiers emplois de la tierce
(Fétis, Histoire générale de la musique,
t. IV, p. 513 ot 510).
L'apparition de l'accord de tierce est un
phénomène important, parce qu'il devait
permettre la formation de l'accord parfait,
base de la véritable harmonie. Vers la
même époque (x^ siècle), la notation mu-
sicale par neumes subit une modification
fondamentale : au lieu d'écrire les notes sur
une ligne horizontale, on fait varier la
hauteur des signes d'après la hauteur du
son (V^oir Lavignac, La musique et les mu-
siciens, p. 453) : c'est l'origine de notre
système actuel de notation, qui paraît
plus commode pour la lecture de plusieurs
parties simultanées ; en d'autres termes,
il est mieux adapté à la polyphonie. De là,
aussi, la division en mesures (Fetis, t. 1,
p. 169 et t. V, p. 226).
L'orgue peu à peu faisait sa réappari-
tion dans les églises par suite de la reprise
des relations commerciales avec l'Orient.
Il est curieux de noter qu'au x^ siècle,
le premier grand orgue connu en Occi-
dent fut celui de Winchester (Fétis, M.,
t. IV, p. 426). Ainsi, à cette époque^ on
voit déjà se dessiner le goût des Anglo-
Saxons pour la musique puissante, qu'ils
ont gardé jusqu'à nos jours.
Au xi*" siècle, Guy, moine bénédictin
d'Arezzo, donna des noms aux notes de la
gamme.
Enfin, au siècle suivant, la notation mu-
sicale fait un nouveau progrès : on précise
la hauteur des notes à l'aide de la portée
(Lavoix fils, Loc. cit., p. 79).
Le terrain est maintenant préparé pour
l'apparition de la musique savante. Tel
est, en effet, le véritable caractère de la
musique polyphonique, qui, par son évo-
lution, devient de plus en plus savante.
La première étape de cette évolution a
été api)elée l'ordre unitonique et dure jus-
qu'à la fin du moyen âge. On peut la sub-
diviser en deux phases : le déchant et le
contre-point.
Le déchant. — Le déchant est la défor-
mation de la diaphonie par la musique
profane. Cette dernière, jusqu'alors, a été
purement mélodique. Il en était ainsi des
chansons des troubadours du midi de la
France des xii^ et xiii" siècles (Fétis, Id.,
t. V, p. 11), de la plupart des trouvères du
Mord et des minnesangers allemands du
DE SCIENCE SOCIALE.
203
* xiii*^ siècle (Fétis, /</., t. V, p. 74). Tous
ces chanteurs s'accompagnaient d'un ins-
trument à cordes comme le luth, ou le
rebec, qui leur venaient des Arabes, mais
surtout de la harpe'.
Le déchant est un contrepoint figuré, à
plusieurs notes contre une. et à rythme
déterminé. Souvent, il résulte de l'amal-
i game de plusieurs mélodies, qui nont
aucune analogie entre elles, ce qui produit
une véritable cacophonie.
Le déchant apparaît d'abord dans le nord
de la France et en Belgique, chez certains
trouvères, dont le plus connu est Adan de
la Haie d'Arras (mort en 1286) qui, le
premier, fit usage de l'accord parfait...
On voit le déchant dans les rondeaux et
les motets à plusieurs voix. 11 se forma
même une corporation spéciale, celle des
harmoniseurs, dont le travail consistait à
mettre des accords sur les mélodies impro-
visées par les trouvères. Les harmoni-
seurs saccageaient absolument le rythme
et la mélodie pour les besoins de leurs
combinaisons savantes, ce qui donnait au
déchant l'aspect d'une musique fausse et
conventionnelle.
Il faut noter qu'il y eut en Italie, au
- xiv^" siècle, une réaction contre le déchant,
afin de donner plus d'importance au
rythme et à la mélodie'^ : c'est l'élément
communautaire qui fait sa réapparition.
Le contrepoint. — D'un manuscrit an-
glais qui remonte à 1275, Fétis en déduit
que c'est en Angleterre que le déchant a
commencé à se transformer en harmonie
véritable (Fétis, t. V, p. 320) ; l'on sait que
Ion a souvent attribué l'invention du con-
trepoint à un Ecossais, John Dunstaple
(né en 1400) ; au W^ siècle, l'Angleterre
compte un certain nombre de contrepoin-
tistes •* d'une certaine valeur. A cette
époque, la virginale -* est d'un usage com
mun en Angleterre. Il est indéniable que
1. D'après Fétis {loc. cit., t. IV, p. 387 et 4o9j. la
liarpe était inconnue des Grecs et des Uomains;
elle aurait passé de l'Egypte et de l'Asie occiden-
tale en Scandinavie par l'intermédiaire des Scy-
thes; elle aurait été importée en Occident par lès
Barbares.
2. Voir Lavoix lils (loc. cil., p. \ij).
3. M., p. l,v>.
't. I.a virginale, ancêtre du piano, est un clavier
à 3 octaves.
l'Angleterre a joué un certain rôle au
point de vue musical au moyen âge, et il
est probable qu'il faut l'attribuer à l'in-
fluence des Angles, car l'on voit ce rôle
diminuer au fur et à mesure que l'élément
saxon prend la prépondérance.
Toutefois, au moyen âge, le rôle prédo-
minant a été joué par la Belgique et le
nord de la France. L'Allemagne en est
encore aux mélodies lourdes des meis-
tcrsàngevs, corporations pédantes et dé-
votes des artisans urbains du xiv^ siècle-'.
Ce n'est que peu à peu que le choral se
forme, probablement parmi les populations
de la Thuringe et de la Saxe. C'est là, eu
tous cas, qu'il prendra toute son ampleur
au XVI'' siècle pour devenir le choral ])o-
lyphonique de Luther.
Au contraire, la Belgique possède alors
les musiciens les plus remarquables. C'est
d'abord Diifuy, de Chimay (né en 1290 ,
l'inventeur du contrepoint; c'est ensuite
Okeghem (1430-1513), qui fut maitre de
chapelle à la cour des rois de France,
Charles VII, Louis XI et Charles VIII;
Tinctoris, qui fonda à Naples, en 1484, la
première école de musique en Italie ; enfin
le grand musicien montois, Roland de Lat-
tro (1520-1594). A cette époque, ce sont
encore des Belges qui sont maîtres de
chapelle à Ferrare, à Saint-Marc de Venise,
à la chapelle de Jean Galeazzo Sforza, à
celle de Charles XII, duc de Bavière, tan-
dis que Laurent le Magnifique rassemble
des maîtres hollandais à Florence.
Ce sont donc les Belges qui ont répandu
dans tout l'Occident les nouvelles formes
de la musique, et particulièrement en
Italie'"', qui avec sa richesse acquise dans
le commerce, et la multiplicité de ses
petites cours princières, fournit un milieu
particulièrement apte à les recevoir. En
retour, le séjour en Italie a donné aux
musiciens belges la clarté, le goût, la sy-
métrie et la chaleur d'expression qui leur
manquaient.
De leur côté, les Italiens s'emparèrent
de la technique nouvelle créée par les
o. La première corporation des maîtres chanteurs
fut établie à Nuremberg sous Charles IV. Francfort
et Mayence imitèrent très vite cet exemple.
6. Voir Lavoix ûls, loc. cit., p. 149, ISl, itii.
204
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE DE SCIENCE SOCIALE.
musiciens du Nord, mais de même que
nous les avons vu réagir contre le dé-
chant, on les voit réagir contre les com-
binaisons savantes. PalestHna (1529-94)
est l'exemple le plus parfait de la fusion
de ces éléments divers. Ce qui domine
chez lui, c'est la beauté de la forme < :
c'est une musique architecturale.
En 158i, Galilée invente le genre mono-
dique par l'imitation des anciens Grecs;
c'est l'apparition du chant individuel au
théâtre; ce n'est plus l'entrelacement de
dessins d'égale importance ; ce n'est plus
la polyphonie véritable : une mélodie do-
mine tout et les autres parties n'en sont
quQ l'accompagnement.
(.4 suivre.
P. Descamps.
LE NOUVEL OUVRAGE DE
M. LÉON POINSARD
Le premier volume du nouvel ouvrage
de notre collaborateur, M. Léon Poinsard,
vient de paraître. Il est intitulé : laPi-odnc-
tion, le Travail et le Problème social dans
lotis les pays au début du xx" siècle ^.
Cet ouvrage est le résultat d'une longue
et minutieuse enquête, sociale et écono-
mique à la fois, conduite pendant de lon-
gues années, et portant sur toutes les
populations du globe. L'auteur a utilisé
pour se renseigner les sources les plus
variées, en les contrôlant les unes par les
autres. Mais c'est surtout aux témoins
oculaires qu'il a demandé ses informa-
tions. Les descriptions des voyageurs et
des explorateurs, les rapports des agents
diplomatiques et consulaires, ceux des
chambres de commerce, les travaux pa-
rus dans des publications spéciales en
diverses langues, ont fourni la masse prin-
cipale des matériaux employés ; l'auteur y
a ajouté des renseignements personnels
1. Lavoix, lils, loc. cil., p. l.'jj.
2. Cel ouvrage formera deux forts volumes grand
in-S" de 600 i>ages chacun au prix de i('< francs-
l'rix de souscription : 1-2 francs. Le tome I sera
envoyé immédiatement contre un mandat postal
(le i'î francs adressé à l'auteur, rue Beaulieu, 7:2, à
liernc. Le tome II est sous presse et sera expédié
franco procliainemenl.
recueillis sur place ou demandés à des
correspondants très sîirs.
L'ouvrage a été composé d'après un plan
méthodique, inspiré par une science ri-
goureuse et précise. Cette science repose
sur l'observation ordonnée des faits so-
ciaux; elle procède selon la méthode la
plus logique, c'est-à-dire qu'elle conduit
ses études en allant du simple au composé.
Aussi, les premiers chapitres de l'ouvrage
sont consacrés aux sociétés humaines les
plus élémentaires; puis on étudie succes-
sivement les sociétés compliquées, en
suivant l'ordre de leur complexité crois-
sante. Cela permet au lecteur de saisir et
de comprendre l'enchaînement des causes
et des conséquences à travers le temps et
l'espace.
Tous les lecteurs de la Science sociale
ont intérêt à posséder dans leur Biblio-
thèque cet ouvrage de fond, qui groupe
d'une façon méthodique une masse con-
sidérable de faits.
LE PRESENT FASCICULE
Le présent fascicule est consacré à VEn-
quète sociale sur les Pays. Nous avons
groupé toutes les réponses relatives à une
même province, la Savoie, et nous comp-
tons continuer, sur ce plan, cet intéressant
voyage.
Nous prions les collaborateurs à l'En-
quête de bien vouloir hâter leur travail.
Les études que nous publions aujourd'hui
forment un bon modèle qu'ils peuvent
prendre comme exemple. Les auteurs y
ont mis tout ce qu'il y a d'essentiel et de
caractéristique dans leur Pays, et ont su
éviter les longues et vaines phraséologies.
Les répercussions sociales abondent, et
nous attirons l'attention de nos lecteurs
sur ce point : voici des gens qui ne suivent
pas habituellement nos travaux, qui con-
naissent à peine la Scictice sociale, et ce-
pendant ils nous envoient toute une liste
de répercussions, parce qu'on a attiré
leur attention sur ce point. N'est-ce pas là
un nouveau progrès dans la marche de
notre science"? — P. D.
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
Le dilemme de Marc Sangnier. Essai
sur la démocratie religieuse, par Charles
Maurras. — Nouvelle Librairie nationale,
85, rue de Rennes, Paris.
Le duel de M. Maurras et de M. San-
gnier, c'est le duel de la philosophie et de
l'éloquence. M. Maurras, qui défend la
cause royaliste et s'efforce de la moder-
niser en l'appuyant d'arguments scientifi-
ques, est avant tout un dialecticien serré
et pressant. M Sangnier, qui veut réaliser
une démocratie chrétienne et idéale, est
un orateur entraînant et sympathique .
L'un et l'autre, malheureusement, sont
en dehors de la science sociale, et ce qu'il
y a de bon chez les deux champions en
lice est souvent compromis par un fâ-
cheux mélange. Il y a de l'utopie chez
M. Sangnier, et M. Maurras prouve trop,
écueil signalé pourtant par lui vieux pro-
verbe. Le fondateur du >'/7/o« croit à l'avè-
nement de la vertu, qui rendra sa démo-
cratie possible (car il avoue (qu'elle n'existe
pas encore}. Le leader de ï Action française,
à cheval sur des principes de politique
transcendante, soutient que la démocra-
tie est mauvaise en elle-même, et ne peut
produire que des fruits de mort. On con -
çoit que la bataille n'est pas finie, et qu'elle
puisse durer longtemps encore. Du reste,
le livre de M. Maurras est intéressant à
lire et renferme des vérités de détail qu'on
peut utilement méditer. C'est l'œuvre d'un
penseur, d'un raisonneur, parfois même
d'un chicaneur. A noter spécialement le
chapitre intitulé : « Qu'est-ce que l'intérêt
général"? » où l'auteur démontre, avec un
talent incontestable, que l'intérêt général
est autre chose que la somme des intérêts
particuliers.
Londres et la vie à Londres. Un
beau volume in-4'' écu, orné de 109 pho-
togravures et d'un plan, par F. de Bern-
hardt. — J. Dumoulin et C'"-\ Paris.
Voilà un livre bien fait pour nos lecteurs ,
qu'intéressent si vivement toutes les par-
ticularités de la vie anglo-saxonne. L'au-
teur, qui vit depuis longtemps à Londres,
connaît admirablement son sujet, et, non
content d'instruire son lecteur, il le di-
vertit aimablement, tantôt par des descrip-
tions pittoresques, tantôt par quelques -unes
de ces épigrammes permises qui .sont le
sel de r « entente cordiale ». L'ouvrage
n'a, du reste, aucune prétention scientifi-
que, et l'ordre des chapitres relève de la
fantaisie plus que d'une méthode quelcon-
que ; mais le tableau de la vie londounienne
n'en demeure pas moins attachant.
M. de Bernhardt nous mène dans tous
les mondes, depuis la cour jusqu'au icork-
house, en passant par le Parlement, la
Bourse, les grands clubs, les théâtres, etc.
Il nous entretient des sports, des institu-
tions si curieuses de la Cité, de la question
du « dimanche à Londres », des pickpoc-
kets, de Jack l'éventreur, et d'une foule
de choses sur lesquelles il n'est pas inu-
tile de contrôler les ouï-dire de la conver-
sation courante par le témoignage autorisé
d'un observateur.
Londres et la vie à Londres est, en outre,
un volume de luxe ou de demi-luxe pou-
vant servir de cadeau sérieux. C'est aussi
une sorte de « guide » préparatoire dont
peuvent se servir les voyageurs avant de
se rendre dans la capitale anglaise, et qui
la leur fera connaître utilement dans ses
grandes lignes avant qu'ils n'y soient
arrivés.
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BIBLIOTHÈQUE DE LA SCIENCE SOCIALE
PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE
M. EDMOND DEMOLINS
ENQUÊTE SOCIALE
LE TYPE SAVOYARD
PAR
C. BORLET et J. FONCIER
AVEC UNE INTRODUCTION ET DES NOTES
PAR
Paul DESCAMPS
PARIS
BUREAUX DE LA SCIENCE SOCIALE
[)6, RUE JACOB, 56
1907
SOMMAIRE
Introduction. — Les caractères généraux du tjpe savoyard, par Paul Des-
camps. P. 3.
I. — Le Pays de Tarentaise, par C. Borlet. P. 8.
1. Conditions du lieu. — Hautes altitudes et vallées profondes. — Zones de
végétation : neiges éternelles. ])àturages alpestres, loi-éts d(''friclu'es. vallées.
2. Principaux travaux développés par les conditions du lieu. — Art pas-
toral transhumant avec stabulation d'hiver. — Élevage et culture intégrale. —
Les trois étapes de la fabrication du fromage. — Industries ménagères. — Com-
merce.
3. Influence du lieu et du travail sur l'état social. — Évolution de la pro-
priété communale vers la propriété individuelle. — Indépendance de la femme.
— Le crétinisme. — L'autonomie conununale. — Iniluence de l'étranger; le
tourisme. — L'émigration.
II. — Le Pays des Bauges, par 1. Poncier. P. 3L
1. Conditions du lieu. — Plateau calcaire et humide.
2. Travaux déterminés par les conditions du lieu. — La fabrication du
fromage et .son évolution. — Culture accessoire. — L'industrie du fer et la
clouterie. — L'exploitation des bois.
3. Influence du lieu et du travail sur l'état social. — Lvolution de la pro-
priété communale vers la propriété individuelle. — Désorganisation de la
famille patriarcale par l'émigration. — Caractères intellectuels et moraux. —
L'étranger et lo tourisme.
III. — La Combe de Savoie : Vallée de Chambéry, par P. Arminjon. P. 6r>.
Pn'dominance de la culture. — La crise agricole développe les fromageries
coopératives et l'émigration.
IV. — L'ouvrier savoyard urbain, d'après une ancienne monographie
(Ferblantier-couvreur d'Aix-les-Bainsi, par P. Di.scami'S. P. 73.
La famille instable. — Prospérité apparente et chute du niveau social: ses
causes.
V. — Le Grésivaudan, d'après une ancienne monographie i(iautu>r de
Grenoble), par P. Descamps. P. 77.
Crise agricole dans une vallée fertile par suite de l'insuflisance du bétail. —
Développement de l'industrie et son évolution de la fabrique collective vers le
grand atelier. — hnmigration de patrons et (■migration d'ouvriers. — Ti-an-
sition vers le type du méridional.
VI. — Tableaux du type savoyard, in(li<|uant les i-épercussious qui déter-
minent ce type. P. ^ii!.
liSTRODUCTION
Quoique, politiqueuient, la Savoie n'ait été réunie à la France
que depuis 1860. ce nen est pas moins une région essen-
tiellement française. La chaîne des Alpes a toujours mis un
obstacle aux relations faciles avec l'Italie, obstacle renforcé
encore par la différence de langue.
La Savoie est située sur deux versants fluviaux : au sud-est,
celui de l'Isère; au nord-ouest, celui du Rhône proprement dit.
Au point de vue du relief du sol, on peut la diviser en trois
régions :
1" La région des hautes montagnes et des vallées profondes,
comprenant les pays de xMaurienne (vallée de l'Arc), de Taren-
taise (vallée supérieure de l'Isère), de Faucigny (vallée de
l'Arve). Cette région se continue dans le Valais suisse (Rhône
supérieur). Le travail qui domine est l'élevage des animaux
domestiques, et accessoirement un peu de culture;
2' La région des plateaux, comme les Ranges par exemple.
L'art pastoral domine toujours, mais principalement en vue de
1 industrie laitière ;
3' La région des plaines, comme le Grésivaudan, les Combes,
la Chautagne, etc. Ce sont de petites plaines, ou plutôt des val-
lées, où existaient d'anciens lacs, qui peu à peu se sont transfor-
més en marais, puis en plaines fertiles.
Les lacs du Rourget et d'Annecy sont les restes d'anciens lacs
plus importants. Cette région est celle de la culture intensive.
, INTRODUCTION.
C'est là que s'élèvent les villes de Chambéry, Annecy, Aix-les-
Bains, etc.
Nous avons la bonne fortune de présenter à nos lecteurs une
monographie de chacune de ces régions.
M. C. Borlet nous décrit un pays de la première région : la
Tarentaise ;
M. J. Poncier nous donne Tétude des Bauges ;
Enfin, M. Arniinjon a pris pour type de la troisième la vallée
de Chambéry.
Nous avons profité de cette occasion qui nous est offerte, pour
passer au crible de notre méthode l'ancienne monographie de
Le Play sur une famille ouvrière d'Aix-les-Bains, et celle de
M de Toytot sur le gantier de Grenoble. Ce dernier type, sans
appartenir proprement à la Savoie, couronne admirablement
cette étude, en ce qu'il montre l'évolution de la race, évolution
qui n'est encore qu'ébauchée dans les parties les plus fertiles de
la Savoie.
Considéré dans ses caractères généraux, le Savoyard se rat-
tache au type du Pasteur montagnard. Celui-ci diffère du Pasteur
nomade de la steppe, en ce qu'il est sédentaire, par suite des né-
cessités de la stabulation d'hiver, imposées par la rigueur de la
mauvaise saison.
La sédentarité du foyer dans un milieu intransformable obhgc
à la transmission intégrale de la propriété, à l'émigration -
au moins temporaire - d'une partie des membres de la famille
et au célibat d'un certain nombre : c'est la /«mzV/e quasi pair lar-
'""nous avons démontré^ que la famille quasi patriarcale, aussi
bien ciue la famille patriarcale pure, ne se maintient que si
cette famille vit à peu près de ses propres produits et n'entre
pas en concurrence avec l'extérieur. Or si, dans la steppe, on
peut vivre uni(iucment des ressources de l'art pastoral, il n en
, OUe ia.nillc diffère .le la famille rarliculariste des fjords de la Norvège et de
la Plaine saxonne, en ce que le chef de famille conserve toujours, de son v.vanl, lau-
torilé sur lllérilier-associé.
2. LlIinHavilc vvohir-l-rllc vers Ir Socialisme? \^. 'n.
INTliODUCTKlN. O
est plus (le môme dans la montagrie. Do là, la nécessité d'une
culture radinientaire et de quelques travaux accessoires. I^a
eulture demande le détriclienient des forêts, et, par suite, l'ag-
glomération des familles en villages : l'autorité communale in-
tervient pour réglementer lusage des bois, des pâturages, etc.,
et c'est j)ourquoi ces populations se distinguent par la forle
organisation cunimunali'.
Il faut noter aussi une certfùne indépendance de la femme,
provenant, soit de la multiplicité des habitations, soit de l'im-
portance du travail féminin comme source de revenu.
Voilà le type du Pasteur montagnard dans ses grandes lignes,
le type tel qu'il était avant le développement des transports.
Dans ce type, il y a plusieurs variétés. Nous pouvons en dis-
tinguer actuellement trois en France :
1° La variété des Pyrénées^ . Nous la plaçons en premier lieu,
parce que c'est là que l'art pastoral est le jjIus important; la cul-
ture y est presque nulle, ainsi (|ue les travaux accessoires;
l'orientation des vallées du nord au sud et leur situation au
nord des Pyrénées n'y a pas développé la culture de la vigne.
Les ])àturages y sont tellement vastes que beaucoup appartien-
nent à des unions de communes.
2'' La variété des Alpes, dont font partie la Savoie, le Valais,
etc. Ce type se classe en second lieu, parce que la culture y est
plus développée et, par conséquent, la propriété individuelle ;
l'orientation des vallées de l'est à l'ouest, permet la culture de la
vigne, sur l'un des versants; les pâturages ne sont plus assez
étendus pour dépasser la propriété communale : il n'y a plus
d'unions communales; enfin les travaux accessoires sont plus
développés : travail du fer dans les Bauges, tissage, etc.
3" La variété du Jura -xicnt en dernier lieu, parce que les
travaux de fabrication (horlogerie, etc.) y ont pris une impbr-
tance capitale •''.
1. Le Play, L'Organisalion ilc la Famille, liv. II, et F. Butel, Une vallée, py-
rénéenne : La vallée d'Ossau.
2. Voir Monographie du .htra Bernois, par R. Pinot (.se. soc, t. III et IV).
o. II faut tenir coinple aussi des difl'érenccs d'origine. Les populalioiis des P} ré-
6 INTRODUCTION.
Revenons à la variété des Alpes.
Dans les études qui suivent, on verra comment le type origi-
naire a évolué sous Vaction croissante du développement des
transports. Le travail se spécialise ; la culture devient plus in-
tensive; l'industrie laitière s'outille pour l'exportation, d'abord
en fabrique collective, puis en atelier patronal; le tissage subit
une évolution analogue, on voit l'industrie gantière, par exem-
ple, passer de la fabrique collective rurale à la fabrique col-
lective urbaine, pour devenir entîn le grand atelier sous Taction
du machinisme. Ces changements amènent des transformations
dans la propriété : la propriété communale disparait pour faire
place à la propriété individuelle.
En même temps, la famille patriarcale se dissout et tend de
plus en plus vers la famille instable. Dans les Pyrénées, cette
évolution est récente. Au temps de Le Play (1856), la famille
quasi patriarcale parait encore solide ; mais il n'en n'est plus
ainsi quelques années plus tard. Dans les Alpes, la dissolution
remonte à une époque plus ancienne.
De même, la commune s'afiaibHt avec la disparition des biens
collectifs.
Voilà les individus lancés dans la lutte pour la vie, sans
l'appui de la famille et de la commune, et surtout des sub-
ventions naturelles spontanées.
Comment vont-ils se comporter?
C'est ce que nous montrent les études sur les vallées adja-
centes (Combe de Savoie, Grésivaudan), où l'évolution est plus
avancée.
Il faut bien avouer que les individus ne s'adaptent qu'im-
parfaitement à la transformation du milieu : un certain nombre
née> descendent des Ibères, qui sont issus des Caravaniers du Désert. Dans Ifcs
Alpes, on est en présence de deux populations dillérenles : dans le bassin de l'Isère
(Tarentaisc, Maurienne), on trouve les Centrones qui occupent les délilés mettant
en communication le bassin du Pô et celui du Uhône; ils sont riches, parce qu'ils
exploitent les caravanes, et descendent des Ligures, dont l'origine est analogue à
celle des Ibères. Leur caractère plus vif contraste avec celui des .(//o/^/or/cs-, peuple
ceUi(iue qui occupait le versant du RliAne (Hauges. Combe, Genevois, etc.). Quant
aux .Jurassiens, ce sont des Celtes plus ou moins mélangés de Germains.
INTRODUCTION.
tombent dans la misère, ce qui nécessite un développement
extraordinaire des œuvres de bienfaisance ; l'antagonisme des
classes s'accentue; la direction du travail passe entre les mains
de gens étrangers au pays et quelquefois même étrangers à la
France; la population diminue; enfin l'émigration ne donne
que des résultats inférieurs. Ainsi, le Savoyard est placé entre
ce dilemme : s'il reste dans son pays, il tombe dans la dépen-
dance de patrons immigrés; s'il émigré, c'est pour s'embau-
cher dans la dépendance de patrons du pays où il s'établit.
Alors apparaît la loi suivante :
Le développement des transports, en amenant la concurrence
des races, fait tomber les populations communautaires dans la
dépendance de celles qui le sont moins.
Toutefois, nous devons ajouter qu'il y a un moyen pour les
communautaires de tourner la loi : c'est de se faire particula-
ristcs, et on le peut par une transformation de l'éducation.
Il est mieux d'armer l'individu que de vouloir le protéger à
l'aide d'institutions extérieures qui ne peuvent avoir d'autres
résultats que de l'étouffer.
Paul Descamps.
LE PAYS DE TARENTAISE
1. — CONDITIONS DU LIEU.
L'expression géographique qui sert à dénommer le « pays »
dont il va être question dans les pages qui suivent, est une
expression de pure origine latine, et l'une de celles que les
siècles ont le plus respectée.
Tarentaise est, en eflet, le nom à peine francisé d'une civitas
gallo-romaine; ou, plutôt, c'est le nom du centre géographique
et administratif de cette civitas : un nom de lieu, par conséquent,
servant à désigner tous les lieux environnants ; un nom de
chef-lien au sens antique du mot.
Ce centre géographique et administratif, ce lieu et chef-lieu
s'appelait Darantasia ou Tarantasia, il était situé en ce carrefour
de vallées où est aujourd'hui Moûtiers, petite sous-préfecture du
département de la Savoie, un peu au-dessus de l'endroit où cet
énorme torrent qu'on appelle du nom générique de Doron, ou
Thoron, se jette dans l'Isère.
Au u\ siècle de notre ère, c'est-à-dire à l'époque où le ter-
ritoire, ^qui est devenu, depuis, le pays de Tarentaise, fut
délinitivement incorporé à l'Empire romain, et commença de
constituer, avec le Valais suisse, la [)rovince des Alpes Craies et
Pennines, Darantasia était l'un des cinq ou six chef-lieux de
cette province.
Le pays de Tarentaise commence à Albertville même, sur la
rive gauche de l Arly, au vieux bourg de Coiillans <{ui fut, pen-
dant des siècles, la principale localité de cette région, et finit
aux sources de l'Isère.
Lo bourg de Conflans était appelé « porte tarino », c'est-à-dire
I. — CONDITIONS DU LIEU. l)
porte de Tarentaise; et cest sous ses murs, à l'endroit où 1 Arly
se jette dans l'Isère, qu'est l'entrée du défilé dont nous parlions
plus haut.
De là aux sources de l'Isère il y a près de 100 kilomètres; et
de ce même point au pied du Pelit-Saint-Bernard, où se trouve
le passage le plus rapproché (jui mène en Italie, il y a un peu
plus de 60 kilomètres.
Le pays de Tarentaise comprend donc, tout d'ahord, cette
longue vallée qui commence sous Contlans, faubourg d'Albert-
ville, et se termine 100 kilomètres plus haut, aux glaciers de
Galise : c'est la ua/Ar de l'Isère proprement dite. Il comprend,
en outre, deux autres vallées, — je ne parle que des plus iui-
portantes, — qui sont arrosées par des torrents de même nom :
le Doron de Salins et le Doron de Beaufort.
Le premier de ces torrents s'alimente aux grands glaciers du
massif de la Vanoise, roule une masse d'eau considérable et
double presque l'Isère. Son cours, de sa source à Moùtiers, où
il se jette dans l'Isère, est de V5 kilomètres, environ. Quant
au Doron de Beaufort, il se jette dans l'Arly, au-dessus d'Albert-
ville, après un cours de 35 kilomètres. 11 roule une masse d'eau
bien moins considérable que le Doron de Salins, parce qu'il n'y
a pas de glaciers dans son bassin.
Administrativement, le pays de Tarentaise comprend tout
l'arrondissement de Moùtiers avec ses quatre cantons; dans
l'arrondissement voisin d'Albertville, il comprend environ la
moitié du canton de ce nom et tout le canton de Beaufort.
Il peut être intéressant de constater qu'en 1792, après la
première annexion du duché de Savoie à la France, fut établie
une division administrative qui correspondait en tous points au
pays de Tarentaise, tel que nous le décrivons ici. Le district de
Tarentaise comprenait six cantons, dont Contlans et Beaufort ;
L'Hôpital (aujourd'hui Albertville) était rattaché à Cham-
béry.
Les limites naturelles de la Tarentaise sont les lignes de
partage des eaux du bassin de l'Isère de ceux de la Doire
Baltée, de l'Arve et de l'Arc.
10 LE PAYS DE TARENTAISE.
Sa superficie est d'environ 200.000 hectares, ce qui repré-
sente un peu plus des deux tiers de celle du département du
Rhône.
La Tarentaise est un pays de très hautes altitudes. Là est
cette chaîne de Savoie dont parle Elisée Reclus, « l'une des
plus importantes de tout le système des Alpes, à cause de ses
diverses ramifications et de l'énorme quantité de glace qui s'est
accumulée dans les cirques de ses montagnes ». Cette chaîne
se prolonge en Italie où est son point culminant, le Grand-Pa-
radis, qui dépasse 4.000 mètres.
Au point de vue de la science sociale, et même simplement de
la géographie, la Haute-Savoie n'est pas où l'administration
française l'a mise; elle n'est pas dans le bassin de i'Arve, mais
bien dans le bassin de l'Isère. Elle commence à l'endroit où
cette rivière reçoit l'Arc et finit aux Alpes Graies et Cottiennes.
A part le mont Blanc (lequel, d'ailleurs, s'étend aussi en
Italie) et le Buet dont l'altitude est assez modeste, on ne trouve
dans la Haute-Savoie, à quelques exceptions près, que des mon-
tagnes relativement peu élevées.
En Tarentaise, en allant droit devant soi, de l'est à l'ouest,
ou inversement, on peut faire, en marchant toujours sur de
l'herbe, des centaines de kilomètres sans jamais descendre au-
dessous de 1.900 mètres, et en se tenant presque toujours entre
2.000 et 2.500 mètres. Les montagnes de laMaurienne ne sont pas
d'un accès aussi facile, mais elles n'en présentent pas moins
des hauteurs continues bien supérieures à celles du départe-
ment de la Haute-Savoie. Quant aux sommets qui dépassent les
3.109 mètres du Buet, on ne les compte pas dans le bassin de
l'Isère.
La Tarentaise possède tous les massifs géants suivants : celui
de la Vanoise avec ses 8 à 10 sommets qui dépassent 3.500 mètres
etdontle plus élevé atteint 3.861 mètres; celui de Thuria dont le
point culminant (mont Pourri) s'élève à 3.788 mètres ; la Grande,
Sassière (3.759 mètres); le massif de Belle-Côte qui passe pres-
que inaperçu parmi tant d'autres sommets, et dont le point
I. — CONDITIONS ni" LIEL". i 1
culminant est cependant encore plus élevé que les plus hauts
pics des Pyrénées; enfin, il faut ajouter une partie de la chaîne
du mont Blanc, dont un des glaciers alimente le premier ,i:ros
torrent que reçoit Flsère (l'aiguille qui domine ce glacier a
3.83i mètres).
Les hautes altitudes du pays de Tarentaise commencent dès
l'entrée du défilé de ce nom. Au-dessus do Contlans, on a déjà
des altitudes de 2.i00 mètres, puis de 2.700, quelques kilomètres
plus loin, au Grand-Mont.
Mais si la Tarentaise est le pays des hautes altitudes, c'est aussi
celui des vallces profondes.
A l'entrée du défilé de Tarentaise, l'Isère n'est pas à 350 mètres
d'altitude; et de là aux gorges de Briançon, 17 à 18 kilomètres
plus haut, elle reste à une altitude moyenne de 380 mètres. Or,
les deux chaînes parallèles très rapprochées qui se dressent à
droite et à gauche ont, d'un côté, de l'extrémité des montagnes
de la Bàthieau Grand-Mont, de 2.i00 à 2.700 mètres; de l'autre,
du Grand-Arc aux Rochers de Celliers, 2.i80 à 2.800, à 2 ou
3 mètres près.
Il en est ainsi jusqu'au delà de Bourg-Saint-Maurice, à 60 ou
70 kilomètres du défilé de Tarentaise,
A Bourg-Saint-Maurice, l'Isère est bien déjà à 810 mètres;
mais la vallée n'en demeure pas moins aussi profonde, quoique
plus ouverte, car alors c'est le Thuria qui la domine sur la rive
gauche avec ses 3.788 mètres; pendant que sur la rive droite se
dressent des sommets qui ont encore plus de 3.000 mètres.
Le Doron de Salins, du Villard de Bozel à Moùtiers. sur un
parcours de 15 kilomètres, coule à une altitude moyenne de
000 mètres, entre des sommets plus rapprochés encore. Le
moins élevé de ces sommets a 2.563mètres; plusieurs dépassent
3.500 mètres.
Quant à la vallée du Doron de Beaufort, bien que ses mon-
tagnes ne soient nulle part couvertes de glace, elle n'en est pas
moins très encaissée aussi. Le torrent de Beaufort, au point où
il se jette dans lArly, est à une altitude moyenne de 550 mètres.
Les monta.enes de la Bàthie et le Grand-Mont le dominent d'un
12 LE r.VVS DE TARENTAISE.
côté, et il est dominé de l'autre par des sommets qui ont encore
de 1.900 à 2.400 mètres
Cette sorte d'opposition permanente entre les basses et les
liantes altitudes^ ne se rencontre nulle part comme en Tarentaise.
Si, par exemple, l'on compare le Briançonnais à la Tarentaise,
on trouve bien, de part et d'autre, de très hautes montagnes,
mais quant aux basses altitudes, on ne les trouve que d'un côté :
Briançon est à 1.321 mètres, Moùtiers n'est qu'à 480 mètres.
Deux chefs-lieux de canton du Briançonnais sont à plus de
1.500 mètres et un troisième est à 1.450 mètres, tandis qu'aucun
chef-lieu de canton du pays de Tarentaise n'est à plus de
810 mètres d'altitude.
De là résulte une succession de zones de végétations diverses,
depuis la vallée où pousse la vigne jusqu'aux cimes recouvertes
par les glaciers et les neiges éternelles. Ces zones sont, en allant
du sommet vers la base :
1° Les neiges éternelles ;
2'' Les pâturages alpestres;
3° Les forêts (aujourd hui en partie défrichées pour la culture
et les pâturages);
4° La vallée.
Laissant de côté la première zone improductive, nous parle-
rons d'abord des pâturages alpestres, qui commencent là où
cesse la végétation arborescente par suite du froid.
« Les schistes lustrés du trias, qui composent cette succes-
sion de dômes, résistent peu aux intempéries, et se prêtent
d'une manière merveilleuse au développement des pâturages.
Nulle part on ne voit la roche mie; sur toutes les pentes, des
prairies sans fin s'étendent jusqu'au sotmnet. Je crois l'ester
bien au-dessous de la vérité en estimant à 40 kilomètres de
superlicie la succession ininterrompue de ces vastes pâtu-
rages ^ »
Nous ne retiendrons de cette citation que la partie que nous
1. Annuaire du Cluh Alpin français, annt-e 1875. par Ferdinand Roymond.
I. — CONniTIONS DU LIEl . l.'i
avons soulignée. Les vastes pâturages que l'on voit du Jovet et
qui se présentent en une succession ininterrompue de iO kilo-
mètres de superficie sont surtout ceux auxquels nous faisions
allusion plus haut. Ils se trouvent sur la rive droite de l'Isère et
commencent dans le canton d'Albertville, aux montagnes de la
Bâthie, et se continuent à travers tout l'arrondissement de
Moùtiers et tout le canton de Beaufort jusqu'aux cols du Joli et
du Bonhomme, d'une part, et jusqu'aux cols de laSeigne et du
Petit-Saint-Bernard, d'autre part, c'est-à-dire jusqu'aux fron-
tières de la Haute-Savoie et de l'Italie.
Les gazons continus peuvent subsister jusqu'à 2.G00 mètres.
Plus haut, jusqu'à 3.000 mètres, il y a encore souvent de
l'herbe, mais plus en gazons continus : c'est vme herbe qui a
besoin pour vivre de se cacher dans les interstices des rochers,
de s'abriter entre des pierres; ce n'est plus qu'une herbe pour
des chèvres ou des moutons, pour des moutons surtout.
Au-dessous des pâturages alpestres, les forêts.
Elles peuvent s'élever à près de 2.000 mètres aux meilleures
expositions, mais elles s'arrêtent le plus souvent entre 1.800 et
1.900 mètres. L'essence la plus répandue est le sapin, puis
viennent l'épicéa, le mélèze, et enfin le pin.
On sait le rôle des forêts dans les pays de montagnes. Elles
opposent une digue aux avalanches et aux débâcles et empêchent
ainsi les pâturages de « descendre » dans la vallée.
En Tarentaise, le défrichement a laissé subsister assez de
forêts pour remplir ce rôle bienfaisant ; il n'en n'a pas été par-
tout ainsi, notamment dans le Dauphiné.
Au pays de Tarentaise, le paysan, s'il n'a pas également aimé
toutes ses forêts, en a du moins aimé bon nombre, dont il a fait
des privilégiées. En ce pays, il y avait des bois bannis, comme
on disait autrefois, et comme on dit encore aujourd'hui, sans
trop savoir pourquoi : « bois bannis >% parce qu'en étaient
bannis la hache, la contrebande, les animaux et tout ce qui
aurait pu menacer l'existence de ces arbres sauveurs, petits
ou grands, jeunes ou vieux.
14 LE PAYS DE TARENTAISE.
Les lois et les règlements auraient été absolument impuissants
à protéger certaines forêts, si la prévoyance des populations
n'avait pas été elle-même une loi et un règlement. En un pays
où chacun se jugeait co-propriétaire des bois communaux, où les
villages, par Torgane de leurs conseils, refusaient à l'État toute
taxe, si minime qu'elle fût, qu'il voulait leur imposer, la police
des forêts aurait été impossible.
Mais ces mêmes populations qui voulaient être laissées libres
de couper tout le bois dont elles avaient besoin, et chaque fois
qu'elles en avaient besoin, étaient les premières à solliciter l'in-
tervention du pouvoir central, quand il s'agissait de mettre en
réserve certaines forêts, jugées nécessaires à la protection des
pâturages ou des cultures. La police de ces forêts était donc
faite, en réalité, par les intéressés, par les communiers; on de-
mandait seulement à l'État des sanctions contre les délinquants,
qui auraient été tentés de ne pas respecter les « bois bannis » .
Une cérémonie religieuse consacrait, cVailleurs, cette mise en
réserve, cette défense d'y toucher.
Le « bois banni » devenait ainsi comme un bois sacré.
Les grandes vallées du pays de Tarentaise sont toutes orien-
tées de l'est à l'ouest. Il y a donc un versant exposé au soleil
tandis que l'autre reste à l'ombre. Ce dernier s'appelle lerevers,
et la température y est toujours beaucoup moins élevée que de
l'autre côté.
Au revers, les forêts descendent souvent jusqu'au fond des
gorges. En face, les sapins et les mélèzes sont remplacées dans
les basses altitudes par les chênes et les hêtres, mais ceux-ci ont
reculé devant la vigne, les champs et les prairies. De ce côté
{toujours aux basses altitudes), le défrichement se continue sous
nos yeux, aux dépens de quelques forets de chênes et de hêtres
qui subsistent encore, et généralement au protit de la vigne,
car les champs et les prairies ont à peu près pris tout ce qu'il y
avait à prendre.
La vigne s' accommodant davantage des pentes raides, on
comprend que ce soit pour elle qu'on défriche surtout quand il y
a possibilité de défricher. La vigne peut être cultivée jusqu'ù
n. — PRINCIPAIX TRAVAUX DÉVELOPr'ÉS PAR LES CONDITIOXS hV LIEU. 15
plus de 1.000 mèti'cs, et même, il n'est pas rare de voir, dans
des jardins situés à 1.200 mètres, quelques ceps porter des
grappes en pleine maturité. Des champs d'orge et de seigle s'é-
tagent entre la vigne ou les forêts de chênes et de hêtres, d'une
part, et les forêts de sapins ou les pâturages, d'autre part.
II. PRIXCIPAUX TRAVAUX DEVELOPPES PAR LES CONDITIONS
DU LIEU.
La nature montagneuse du sol a développé Va?'t pastoral
transhumant. Le hétail monte ou descend, suivant les saisons.
En hiver, par suite du froid, les animaux sont nourris à
l'étable, depuis le mois de novembre jusqu'au mois de mai.
Cette nécessité entraîne la fixité du foyer. Ce ne sont plus des
Pasteurs nomades comme dans les steppes, mais des Pasteurs
sédentaires . L'habitation d'hiver, avec fé table ^ forme la résidence
principale de la famille. Les habitations d'hiver sont groupées
en hameaux, à une altitude moyenne de 1.200 à 1.300 mètres',
à la partie inférieure des pâturages.
Aux premiers jours du printemps, dès qu'il y a un peu
d'herbe, le bétail sort ; on le mène d'abord un peu au-dessus
du village; puis un peu plus haut, puis plus haut encore; mais,
cette fois, on ne le ramène plus, le village est trop loin, trop
bas quoique à 1.200 mètres, et le bétail reste au chalet de prin-
temjis, situé entre l.iOO et 1.600 mètres. Qui va habiter ces cha-
lets? Les enfants et les vieilles filles, et parfois des jeunes filles
de dix-huit à vingt ans, surtout quand les chalets sont groupés;
les femmes mariées n'y vont qu'à défaut d'autre membre féminin,
car, autant que possible, elles ne quittent pas la résidence prin-
cipale. Le chalet de printemps est habité pendant le mois de
mai et une partie de juin.
De mi-juin à la mi-septembre, le bétail va à la « montagne »,
c'est-à-dire au-dessus de la limite des forêts, entre 1,700 et
1. Le village le plus élevé est situé à 1.850 mètres.
16 LE TAYS DE TAUENTATSE.
2.000 mètres d'altitude et quelquefois plus haut, mais rare-
ment plus bas. C'est là que l'on fabrique le fromage, soit dans
les « fruitières », s'il s'agit du fromage de gruyère, soit dans
des chalets, s'il s'agit des fromages destinés à la consommation
de la famille.
Pendant que les vaches laitières sont à la montagne, les
bœufs, les génisses et les bêtes à cornes, cjui ne donnent pas de
lait, vont plus haut, sur les « montagnes à génisses », dans
la zone de l élevage qui s'étend jusqu'à 2.600 mètres d'altitude.
Ici, plus de fruitières, plus de chalets; seulement des cabanes de
bergers, généralement en planches et transportables.
Dans la Tarentaise, tout le monde fait de rélevage. On élève
des jeunes génisses pour se préparer des vaches laitières; on
élève des jeunes bœufs pour la vente directe aux étrangers qui
viennent s'approvisionner d'animaux de travail, ou de boucherie,
aux foires de la Tarentaise. Or, du mois de juin au mois de sep-
tembre, il ne faut pas compter sur les pâturages d'altitude
moyenne, tout y est sec; encore moins faut-il compter sur le
foin des prairies, il est beaucoup trop rare et trop cher. Heureu •
sèment, la nourriture est abondante près des neiges éternelles,
précisément au moment où il y a disette partout ailleurs.
Les gens du village ne feront qu'un troupeau de tout ce bétail;
ils le confieront à un seul berger, et ne s'en inquiéteront plus.
C'est à peine si, deux ou trois fois en toute la saison, un enfant
de douze à treize ans ou une vieille fille, moitié par intérêt,
moitié par passe-temps, iront constater de visu ce qui se passe et
prendre des nouvelles.
Vers la mi-septembre, le bétail abandonne la montagne pour
les pâturages inférieurs, et les femmes et les enfants reviennent
habiter le chalet de printemps qui est aussi celui d'automne.
Enfin, en novembre, on rentre tout le bétail à l'établp, et la fa-
mille se trouve réunie à l'habitation principale pour l'hivernage.
Comment nourrit-on le bétail pendant l'hiver? A l'aide dos
produits de la culture fourragère. Le foin récolté pendant la
Ijonno saison est emmagasiné pour l'hiviM". Ainsi, le froid, en
ir. — l'HINCIl'AUX TUWAl \ DÉVELOPI'KS l'AH LKS CONDITIONS HT LIEl. 17
obligeant à la stabulalion d'hiver développe une culture i^udi-
mentaii'c. Mais il y a plus, ou ne vit pas que de froma.iie et
de lait; il faut du pain, du vin, etc. En outre, il faut des vête-
ments. Or, les montagnes, en rendant les co7nmunications diffi-
ciles, obligent les habitants à se suffire, et ainsi à développer
encore plus la culture.
C'est pourquoi nous avons constaté l'existence de champs
d'orge et de seigle ainsi (jue des vignobles sur les flancs des
montagnes. C'est pour la même raison que l'on cultivait un peu
de chanvre pour avoir de la toile, et que l'on entretenait quel-
ques moutons pour les hal>illements et les couvertures de laine.
Pour les chaussures, on avait le cuir.
Nous verrons que cet état de choses, surtout vrai avant l'an-
nexion à la France, a été modifié p.ir le développement des
moyens de transport. Mais, auparavant, nous devons parler d'un
autre phénomène dû aux progrès du défrichement.
Ce défrichement s'est opéré en descendant :
Les premiers habitants se sont établis près des pâturages
« sur les cimes des monts », où ils étaient encore du temps
de Strabon. Ils ont commencé à défricher le sol qui était im-
médiatement au-dessous de ces pâturages. Des altitudes de
1.200 à 1.600 mètres, le défrichement a gagné peu à peu les al-
titudes inférieures. Ainsi, les cultures des altitudes supérieures
vont toujours reculant. Telles communes, dont les champs de
seigle et d'orge s'étendaient encore, il y a cinquante ou soixante
ans, jusqu'à L.jOO mètres d'altitude n'en n'ont plus qu'à 1.300
mètres et au-dessous. « Les céréales descendent », suivant
l'expression consacrée, et elles « descendent » même très vite
depuis quelque temps, refoulées qu'elles sont par les prairies.
Les coteaux d'étage inférieur gagnent ainsi tout le terrain que
perdent les céréales qui continent aux pâturages. Bientôt on
y établira les villages du domicile principal, tandis (jue ceux
des étages supérieurs se transformeront en chalets.
Cette évolution est un fait accompli pour quelques communes
de la Basse-Tarentaise.
Au xiv' siècle, dans ce que l'on appelle la plaine de Cevins à
18 LE PAYS DE TARENTAISE.
égale distance d'Albertville et deMoùtiers, et à 390 mètres d'al-
titude, il n'y avait encore qu'un petit hameau et quelques fer-
mes. Les autres hameaux étaient sur les flancs de la montagne,
au-dessus de 1.000 mètres, et l'on habitait toute l'année en ces
hameaux de l'étage supérieur. Peu à peu, les maisons se sont
multipliées au fond de la vallée; elles se sont groupées, for-
mant d'abord des villages annexes à une altitude de moins de
400 mètres. Ne croyez pas que l'on ait, pour cela, abandonné
le sommet de la montagne ; non, on a toujours des chalets aux
étages supérieurs, et même de véritables maisons; maison vit
plus qu'autrefois au fond de la vallée, parce qu'on y trouve
plus qu'autrefois à s'y occuper.
Remarquons, d'ailleurs, que cette évolution qui tend à faire
« descendre » les céréales, et, avec les céréales, les habitations
d'hiver, ne dépassera jamais une certaine limite, dans la plus
grande partie du pays de Tarentaise. En beaucoup d'endroits,
les habitations d'hiver pourront descendre encore, mais elles
ne descendront jamais jusqu'au fond de la vallée : il y a trop
de gorges inhabitables. Quant aux chalets des hautes altitudes,
ils ne feront que se multiplier à mesure que les villages des
étages supérieurs se dépeupleront davantage.
En résumé, ces villages annexes de l'étage inférieur sont de
date relativement récente. J'en connais plusieurs qui ne se sont
formées que vers le milieu du xviu' siècle. D'autres sont plus
anciens, et alors ils peuvent posséder une église et une mairie.
Tels villages des environs de Brides-les-Bains, qui sont à une
altitude de 750 mètres environ, et qui possèdent une église et
une mairie, ne sont en réalité que des villages annexes ; le do-
micile principal des propriétaires de ces groupes de maisons
est beaucoup plus haut : il est aux villages qui sont au-dessus
de la forêt, à 1.100 ou 1.200 mètres.
Là famille se fixe dans les villages-annexes au commence-
ment du printemps pour les besoins de la culture; elle y revient
à la fin de l'automne pour les mêmes raisons. Mais elle n'y
passe pas l'hiver, comme nous l'avons vu plus haut.
La nécessité où les hommes se trouvent de se déplace)' cons-
II. — PRINCIPAUX TKAVAl.V DÉVELOPPÉS PAR LES CONDITIONS DU LIEU. Il)
tamment a amené l'élevage du mulet comme moyen de trans-
port. Les mulets de la Tarentaise sont très forts et portent d'im-
menses ])<\ts. En toute saison, ils sont l'instrument de l'homme
comme la quenouille, en hiver, est celui de la femme. Quand
celle-ci se sert du mulet, c'est qu'elle est veuve, ou que son mari
est bien malade.
Passons maintenant aux travaux de Fabrication.
L'industrie laitière, aussi vieille que le monde, à laquelle
les Centrones s'adonnaient, du temps de Pline, est toujours la
'principale industrie de leurs descendants avec l'élevage. Le fro-
mage a seulement changé de nom : ou bien il s'appelle gruyère,
comme dans le Jura et en Suisse ; ou bien il prend toutes
sortes denoms et s'appelle : tomme, tignard, brezecou,boudanes,
vacherin; parfois, il n'a pas de nom.
Le gruyère est le seul fromage qui se fabrique pour Vexpor-
tation et il ne se fabrique que pour l'exportation . On ne
garde au pays que les rebuts, quand il s'agit du gruyère ;
tandis qu'on garde souvent pour soi ou pour les marchés lo-
caux ce qu'il y a de meilleur, quand il s'agit de la tomme ou de
tel autre fromage. A vrai dire, on peut négliger ces fromages de
tous noms, de fabrication familiale; ils ne sont destinés qu'à la
consommation locale, et la vente ne se fait qu'au détail.
En consultant les livres ou les articles spéciaux consacrés au
gruyère, j'ai été très étonné de ne pas trouver la Tarentaise
parmi les pays français producteurs de ce fromage. Ne serait-ce
pas que ces livres spéciaux ont été écrits il y a plus de cin-
quante ans, avant l'annexion , par conséquent; et que ceux qui
ont écrit après n'ont fait que répéter ce que leurs devanciers
avaient dit?
Il y a trois étapes dans l'évolution de l'industrie fromagère.
1° Tout se passe en famille : on ne traite que le lait des quel-
ques vaches ou de l'unique vache que l'on possède ; on fabrique
1 ou 2 kilos de fromage tous les jours, ou tous les deux ou trois
jours.
C'est le système le plus primitif; il est vieux comme le monde.
20 LE PAYS DE TARENTAISE.
2" La seconde étape, malgré les apparences, ressemble beau-
coup à la première.
La famille accumule le lait dont elle peut ou veut disposer, et
pour cela le porte, deux; fois par jour, en un local délerminé
■d^^cXè fromagerie. Là, quand la quantité de lait est suffisante,
elle fabrique, ou fait fabriquer sous ses yeux son fromage ou
son beurre. Ce lait n'a jamais été vendu. La combinaison a seu-
lement consisté à s'arranger avec les voisins pour ne pas le
laisser vieillir, tout en l'accumulant.
Dans ce système, si tout ne se passe pas dans la famille, tout
se fait encore par la famille et avec une matière première
n'ayant jamais cessé d'appartenir à la famille.
3" Voici la troisième étape qui est, par rapport aux deux pre-
mières, ce qu'est la grande indiis trie i^ar rapport au petit atelier
de la famille.
Ici, c'est un véritable industriel qui achète le lait en quantité,
aux' producteurs, et qui le traite dans un local à lui, avec des
ouvriers à lui. La famille, qui a vendu la matière première,
habite peut-être à 50 ou 100 kilomètres du local où l'on façonne
cette matière première. Elle ne s'inquiète de rien. Elle n'a pas à
se préoccuper si la fabrique fonctionne ou ne fonctionne pas, si
les objets fabriqués se vendent ou ne se vendent pas.
Si cette famille, au lieu de vendre son lait à un industriel, le
vend à une société dont elle fait partie, le résultat est le même ;
ce sont les administrateurs de la société qui s'occupent de la
fabrication et de la vente. La seule ditférence est qu'elle parti-
cipe aux risques de l'entreprise et touche des dividendes plus
ou moins élevés.
La fabrication du fromage de gruyère en vue de l'exportation
se fait donc en grand atelier sous deux formes que nous allons
passer successivement en revue.
i" Le sgstème de C association, généralement employé dans le
.lura, s'est beaucoup moins répandu en Tarentaise. On ne le
trouve guère <[ue dans les cantons d'Aimé, de Moùtiers et de
liozel.
Comme dans le .lura, le lieu où se fabrique le fromage de
II. — l'RINCIPALX TRAVAIX DliVELdl'fKS l'Ali LES COMUTUt.NS HU LIEU. Il
gruyère se nomme fruitière. Dans Fuii et l'autre pays, cette
fabrication existait déjà an xviii" siècle.
La difTérence entre les deux est que les fruitières du Jura sont
établies dans les villages mêmes et fonctionnent l'hiver, tandis
que celles de la Tarentaise sont reléguées dans la « montagne »
et ne fonctionnent que l'été.
On appelle « montagne », une étendue de pâturages alpestres
d'au moins \0 hectares et délimitée par la nature. Quarante
hectares suffisent pour nourrir, pendant 3 mois, 50 vaches
pouvant donner lîOO à VOO litres de lait par jour, soit la quan-
tité nécessaire pour fabriquer journellement un fromage de
25 à 30 kilos. Mais ne fabriquer qu'un seul gruyère, c'est se
mettre dans l'obligation de laisser vieillir le lait, c'est, ymv con-
séquent, s'exposer à ne livrer que des produits inférieurs. Aussi
ce type de c montagne » de iO hectares seulement est-il le
type de beaucoup le moins répandu. On est à peu près partout
arrivé à faire deux fromages par jour, un pour chaque traite;
c'est-à-dire que. presque partout, avec patience et longueur de
temps, — remarquons que cette tendance ne date pas d'hier, —
on est parvenu, là où les accidents de terrain ne s'y opposaient
pas, à constituer des propriétés de 80 à 100 hectares. Il y en a de
150, et même de 200 hectares; mais alors c'est trop grand. Il
n'y a qu'à diviser, me direz- vous. Oui, seulement si l'on ne
divise pas, c'est que c'est impossible; et c'est impossible parce
qu'il n'y a qu'une source sur cette étendue de 200 hectares.
Une fois constituée, une « montagne » ne se divise plus. Est-
on plusieurs héritiers, on vend, ou l'on exploite en commun : on
ne inorcelle pas, on ?ie partage pas.
La plupart de ces propriétés existaient déjà au wiii*^ siè-
€le, avec leur destination actuelle. Elles ont connu toutes les
législations, tous les régimes, toutes les lois successorales; et
elles sont ce qu'elles étaient : elles finissent à la même arête, sont
limitées par les mêmes rochers, possèdent les mêmes sources. Il
n'y a que les noms des propriétaires qui ont changé quelque-
fois, comme nous le verrons.
Sous le régime de l'exploitation par association, tous le«
22 LE PAYS DE TAREiNTAISE.
associés sont du même village, ou de la même commune (suivant
que la montagne est la propriété du village ou de la commune).
Chaque associé a un droit de participation proportionnel aux
impôts fonciers qu'il paie. Les propriétaires non-résidants et les
non-propriétaires sont donc exclus.
Cette exploitation par association, qui est très avangeuse pour
l'habitant, l'est beaucoup moins pour la commune, bien que
celle-ci perçoive un droit sur chaque tête. Ce droit ne fait que
couvrir les frais, l'habitant, qui est en même temps l'électeur, se
souciant peu d'enrichir la commune à ses dépens.
Avec ce système, une bonne vache, qui reste trois mois à la
« montagne », rapporte facilement 60 francs, toutes taxes et tous
frais payés. Cet été, 1906, un membre d'une de ces associations,
propriétaire d'une seule vache, me parlait de sa bête avec une
complaisance marquée, presque avec des larmes aux yeux. En
1904, cette vache avait été la première de la « montagne » pour
le nombre de kilos de lait, et avait rapporté 102 francs; en 1905,
elle était encore la première et avait rapporté 97 francs, tous
frais payés.
Une vache ordinaire rapporte encore de 35 à iS francs, sans
compter quelques sous-produits, toujours très appréciés, et la
quote-part des rebuts.
2° L'exploitation par un particulier (propriétaire ou fermier)
domine dans le canton de Bourg et surtout dans celui de Beau-
fort. Quand l'exploitation se fait par le propriétaire même de la
montagne, il est rare qu'il possède le nombre de vaches néces-
saires. Il loue le surplus à raison de 25 francs en moyenne
par tête. Comme chaque bête rapporte de 40 à 50 francs tous
frais payés, le locataire fait donc 15 à 25 francs de bénéfice
net. Pour les vaches qu'il possède, il fait un bénéfice d'au moins
60 à 70 francs, car, outre que tout le profit lui revient, elles ont
été sélectionnées et sont les meilleures laitières du troupeau.
Où vont ces dernières pendant l'hiver? Le propriétaire ne
j)eut pas les nourrir lui-même, car la Tarentaise qui est
très riche en pâturages, ne Vest pas du tout en prairies artifi-
cielles; elle pourrait le devenir, mais l'usage de la vaine pâture
]I. — PIU.NCIPAUX ÏRAVAl \ DÉVELOri'ÉS PAR LES CtiNOITIuNS m UEL'. 2.'5
oi (lu libre parcours s'y oppose. Aussi le foin est rare et cher.
Voici comment notre grand fabricant s'y prend. Il y a de pauvres
familles qui ont un peu de foin, un peu d'orge, et qui n'ont pas
de vaches laitières, ou qui nen n'ont qu'une ou deux et peuvent
l'u nouriir deux ou trois.
Acheter, c'est vite dit; mais n'achète pas qui veut. Deux à
trois cents francs ne se trouvent pas ainsi à point nonnné, sur-
tout à l'entrée de l'hiver; et qu'a-t-on pour cette somme?
Il vaut mieux s'adresser au riche k montagnard «. Ses bètes
sont de bonne race et d'excellentes laitières. Avec lui on n'aura
rien à débourser, car il prête ses vaches moyennant la pension
seulement; il les met à « l'hiverné ». On lui demandera donc
une de ses bêtes à " l'hiverné >>. On aura ainsi du lait tout l'hi-
ver: ou, si l'on n'en a qu'une parlie de l'hiver, c'.est mieux
encore, car l'on pourra faire de l'élevage avec le veau qui
s'annonce.
Le pauvre garde neuf mois la vache du riche. Celui-ci ne la
reprend que pour la remettre à sa « montagne ", ordinairement
vers le 10 juin. En automne, le pauvre ira la lui redemander;
celle-là, le plus souvent, car elle n'est pas trop vieille encore
et on a bien vu que c'était une « riche » bête.
On comprend que le fermier d'une « montagne » fasse tout
ce que fait un propriétaire. Lui aussi a besoin d'un troupeau de
150 à 160 tètes pour se livrer à la fabrication du gruyère; lui
aussi loue ce qu'il n'a pas, achète le lait qui lui manque en
payant autant de fois 25 francs qu'il a de tètes louées; lui aussi
tient à avoir dans son troupeau un certain nombre de bêtes
lui appartenant; lui aussi est embarrassé à l'entrée de l'hiver
et est tout heureux qu'on vienne lui demander ce qu'il a en trop.
Cet échange a encore, mais a eu surtout, à certaines épo-
ques, une très grande importance. Beaucoup de familles lui
doivent d'avoir échappé à la misère; beaucoup d'autres ont
évité les emprunts ruineux et ont pu réparer, sans prescj[ue s'en
apercevoir, de lourdes pertes. Si le paupérisme n'a jamais existé
en ïarentaise, on le doit, en grande partie, à ces prêts dissimu-
lés du fabricant de fromaere.
24 LE PAYS DE TARENT AISE.
La vente du gruyère, à raison de 130 à 150 francs les 100
kilos, se fait directement par les fabricants eux-mêmes. Turin
était autrefois le centre principal où l'on dirigeait une bonne
partie de ces produits. Il y a encore dans cette ville de grandes
maisons, dont quelques-unes sont dirigées par des originaires
du pays de Tarentaise, cpd en absorbent une certaine quantité;
mais, depuis un certain nombre d années déjà, il s'en vend
beaucoup en France.
Moùtiers ne joue aucun rôle dans cette exportation. C'est
tout au plus s'il y a quelques caves à gruyère en cette petite
ville, comme il y en a à Bourg-Saint-Maurice, à Aime, etc.
Les exportateurs, je l'ai dit. sont les fabricants eux-mêmes,
ou quelques-uns d'entre eux, et ils peuvent être bien plus nom-
breux dans un simple village qui est h 1.200 ou 1.300 mètres
d'altitude qu'à Moùtiers même. En réalité, on trouve de ces fa-
bricants-négociants dans bon nombre de communes et dans
tous les cantons. Ils ont toujours formé une classe supérieure,
comme une sorte de bourgeoisie dans les villages : une bour-
geoisie dispersée en de très petits centres, résidant un peu par-
tout, et remplaçant celle du centre urbain qui n'existait pas.
La uécessilé de se suffire avait anciennement développé la
petite industrie. Les femmes filaient le chanvre l'hiver pendant
les veillées. Chaque village avait son tisserand, son cordonnier,
son four et son moulin; des tanneries, dispersées dans le pays,
préparaient le cuir. En 1810, une fabrique de drap fut établie
à Séez et chacun put y échanger sa laine contre du drap, moyen-
nant un certain prélèvement convenu.
Quant au commerce, nous avons vu que l'exportation du fro-
mage de gruyère se fait directement par les fabricants. Il n'en
n'est pas de même du commerce des bestiaux, la vraie richesse
de la Tarentaise, le seul produit qui ait toujours été assez abon-
dant pour donner lieu à une exportation régulière. La valeur
marchande de cette exportation a considérablement augmente
depuis l'annexion de la Savoie, par suite de la suppression des
douanes entre cette province et le reste de la France qui forme
S3n débouché naturel, car les Alpes rendent le tralic peu aisé
m. — infllencl: du lieu et du travail suh l'état social. 25
avec l'Italie. Le commerce des bestiaux s'opère dans les foires :
on y vient de plusieurs départements à la ronde et même d'Al-
g-érie. Les principales foires sont celles de Bourg-Saint-Maurice
(9 et 10 septembre) et Moùtiers (Il et 12 septembres f[ui font
chacune environ 2 millions d'affaires. Il y a d'autres foires
moins importantes dans les principales localités du pays.
III. — INKLLEXCE DU LIEU ET DU TRAVAIL SUR L ÉTAT SOCIAL.
Examinons d'abord comment la propriété est constituée dans
la Tarentaise.
Les pâturages alpestres étaient autrefois possédés par les
communes, et ils le sont encore en partie. Nous avons vu
que la fabrication du fromage de gruyère en vue de l'exporta-
tion se fit d'abord par des associations de propriétaires du
même village, ce qui n'amena aucun changement. Mais peu à
peu, les communes trouvèrent plus avantageux d'affermer les
montagnes. Le fermage se payait en nature, ou en argent.
L'administration des gabelles du xviii*" siècle nous apprend
(ju'il y a déjà alors comme une sorte de classe industrielle dont
la spécialité est d'exploiter les pâturages et que cette classe se
recrute dans tout le pays.
Ce sont ces fermiers qui devinrent plus tard propriétaires de
bon nombre de pâturages communaux destinés à l'industrie
fromagère. Aujourd'hui, le plus grand nombre de ces montagnes
sont des propriétés privées. De ce fait, en beaucoup d'endroits.
la propriété communale a été considérablement restreinte, mais
il faut remarquer que ce sont surtout les communes dont les
pâturages étaient le plus étendus qui ont procédé à des ventes.
Sous ce nouveau régime, il se développe une bourgeoisie dis-
séminée un peu partout. Un fabricant de fromage ne s'en tient
plus à l'exploitation des montagnes de son propre village, mais
on verra un habitant du canton d'Âime, par exemple, avoir
son troupeau sur les pâturages du canton de Beaufort, et quel-
26 I>E TAYS DE TARENTAISE.
quefois hors de la Tarentaise. Il est au contraire très rare qu'un
étranger vienne exploiter un pâturage de ce pays.
Les communes ont vendu, depuis le xvm' siècle, bon nombre
de leurs pâturages destinés à la fabrication du fromage, mais
elles ont à peu près partout gardé ceux des pâturages qui étaient
destinés au jeune bétail. Ces pâturages sont très recherchés de-
puis quelques années. Aussi les communes qui en ont trop pour
leurs besoins immédiats, on ont-elles vendu une partie qui est
alors exploitée par l'acquéreur ou par uu fermier.
Ce propriétaire, ou ce fermier, appartient à la classe la plus
aisée du pays. Au printemps, il achète pour 10 à 15.000 francs
de bêtes à corne de un à deux ans et demi et les met sur les
pâturages pour les revendre en automne. Les frais sont insigni-
fiants; il suffit de payer un berger.
Les animaux passent la nuit dehors, et, par conséquent, il n'y
a même pas à faire les frais d'un abri en planches. Comme,
d'ailleurs, le croit est relativement considérable, les bénéfices
sont importants, ils se chiffrent, le plus souvent, par 00 à
80 francs par tète.
Ces négociants, qui spéculent ainsi sur les jeunes animaux, ont
beaucoup stimulé l'élevage. Leur nombre augmente; ils utili-
sent de plus en plus tous les pâturages disponibles et arrivent
même, profitant de certaines situations obérées, à provoquer
des ventes de biens communaux. C'est ce qu'ont fait les fabri-
cants de fromages, lesquels, d'abord, n'étaient que des fer-
miers. Ces derniers auront eux-mêmes, d'ailleurs, à compter
avec leurs nouveaux concurrents.
Les moulins communaux à grains ou à huile avaient été gé-
néralement aliénés avant qu'on ne commençât à vendre les pâ-
turages. Presque tous aujourd'hui appartiennent à des parlicu-
liers.
A partir de 1738, époque où fut achevé le cadastre, il y eut,
en vertu d'une série d'édits, de véritables partages de biens
communaux. On se partagea même des forêts, sinon à titre
tout à fait gratuit, du moins moyennant une indemnité très
faible. C'est ainsi, par exemple, qu'à Ilautecour et à Saint-Marcel,
m. — INFIAENCE ru Lier ET DU TRAVAIL SVH l'kTAT SOCIAL. '21
toutes les forêts jusqu'à 11 ou 1.'200 mètres craltitiide sont de-
venues propriétés privées.
Quant aux parles défrichées et nuises en culture, elles sont
appropriées de temps immémorial et, là, c'est la petite propriété
qui domine. Ainsi, en 1738, la commune d'Aimé et Tessens, qui
comptait 292 familles, « faisant feu », avait une superficie de
2.769 hectares, divisés en 17.378 parcelles : les 1.200 habitants
d'Allues possédaient 9.061 hectares divisés en V^.Wi parcelles;
et les 105 communiers d'Hautecour se partageaient 13.95i par-
celles ayant moins de 100 mètres carrés en moyenne.
Au contraire, les pâturages destinés à V industrie fromacjèrc
évoluent de plus en plus dans le sens de la grande propriété.
Ainsi, par exemple, à Nàves. il y avait, en 1768, 23 montagnes
avec 3i.2 vaches : ce qui ne fait pas 15 tètes par montagne,
(tétait donc ce qu'on appelle, aujourd'hui, des « luoiitagnettes ».
En 1906, sur le territoire et dans les pâturages de cette même
commune, il y avait encore 3^0 vaches laitières, et davantage,
mais le nombre des montagnes était réduit à 5 ou 6 et même à
\ ou 5 : on était en train, à cette date, d'unir deux propriétés
dont chacune était déjà très étendue, et il n'en restait plus que
deux qui ne méritassent encore que le nom de montagnettes.
Cette tendance à diminuer le morcellement s'est partout affir-
mée, quand il s'agissait de pâturages destinés à la grande in-
dustrie fromagère.
Nous avons vu que l'organisation de travail dans la Tarentaise
exige l'établissement de plusieurs domiciles. A telle époque de
Tannée, une même famille peut se trouver dispersée en trois
endroits différents. Dans celte superposition de domiciles, cha-
que membre de la famille a d'avance sa place marquée : la
vieille fille occupe l'étage supérieur, — le chalet — en com-
pagnie d'un ou deux enfants; la femme mariée est à l'étage in-
termédiaire, l'habitation principale; enfin le mari est à l'étage
inférieur dans le village-annexe.
Grâce à cette multiplicité de domiciles, les femmes ont toujours
la direction d'un foyer, et elles commandent partout où elles
sont. Quand les hommes sont à leurs champs, à leurs vignes, à
28 LE PAYS DE TARENTALSE.
leurs prairies, elles sont ou à leurs pàturaiies, ou à leurs chalets
du printemps, ou dans leurs habitations d'hiver. Ce partage
d'attributions qui se fait entre l'homme qui fait la culture, et la
femme qui dirige l'élevage, donne à celle-ci une grande indé-
pendance, et cela de 1res bonne heure. Il n'est pas rare devoir
des jeunes tilles de seize à dix-huit ans imposer leurs volontés à
leurs pères et frères aînés, surtout en ce qui touche à l'élevage,
à la vente du bétail, et à l'organisation intérieure de la maison.
Les femmes se constituentpresque toujours, par la vente de cer-
tains produits de la ferme, un petit pécule personnel. Il faut
ajouter, d'ailleurs, que c'est presque toujours dans l'intérêt de
tous qu'elles amassent ce pécule ; c'est en vue de certains petits
achats et pour ne pas trop entamer la bourse commune; le
défaut de la femme serait plutôt de pousser trop loin l'esprit
d'économie.
Parmi les calamités qui sévissent en Tarentaise, il faut signa-
ler le ou'tinisme ;\\ y a toujours été beaucoup plus localisé que
dans le Valais, ou la Maurienne, mais il n'en a pas moins été
un véritable fléau pour certaines communes en particulier, et
pour le pays en général, (^e fléau sévissait à deux endroits
surtout : à Aime et à Bozel. Près de ce dernier chef-lieu de can-
ton, est un village qu'on a toujours appelé le Villard-Goilreux.
Tous les goitreux ne sont pas crétins, loin de là; mais on peut
être sûr que, là où il y a beaucoup de goitreux, il y a également
beaucoup de crétins. Le Villard-Goitreux est situé au fond
d'une gorge, entre deux torrents.
En 1818, un lac qui s'était formé au sonmiet de la vallée de
Champagny, où sont de grands glaciers, rompait sa digue, et
se précipitant dans cette gorge, emportait la moitié du village.
On le reconstruisit un peu plus loin, on espaça un peu plus les
maisons; et ce fut assez pour amener une décroissance considé-
rable du terrible fléau. Depuis quelques années surtout, dans les
deux ou trois localités où il existe encore^ le crétinisme va di-
minuant très rapideincnt; le jour n'est pas loin où il aura
entièrement dispara.
ni. — iM-LLENcr: m lieu et i>i' thavah. si iî i.'ktat sociai.. î9
Est-il vrai que les i:ens tle la Tai'cntaise soient distincts des
autres habitants de la Savoie parleur origine? Elisée Reclus le
croit : « Ils ont les cheveux plus noirs, l'esprit plus vif et res-
semblent à des Méridionauv... Ils sont beaucoup plus petits
que les gens des vallées voisines. On est allé chercher des res-
semblances jusque dans les iles Majorque et Minorque, et Ton
en a trouvé de très frappantes, parait-il. »
Cet esprit plus vif, dont parle Elisée Reclus, n'est pas géné-
ral. Dans les villages situés sur le « revers », les gens ont l'esprit
lent, et plus que lent parfois. Malgré tout, et malgré l'isolement
du pays, la Tarenlaisc a toujours tenu une place honorable au point
de vue de rinstruction. D'après la statistique de l'instruction
primaire en France, publiée en 18CG, par .1. Monier, pour la
période allant de 1857 à 1861. la Savoie occupe, à cette
époque, le 32' rang sur 89 départements, et la Haute-Savoie le
23 rang.
Mais, à propos de cette statistique, Jules-Phihppe, d'Annecy,
fait justement observer que la Tarentaise, qui forme un des
arrondissements de la Savoie, devrait être considérée isolément,
à cause de la place à j^art qu'elle s'est faite, au point de vue de
l'instruction. Ce n'est plus au 3*2' rang qu'il faudrait mettre cette
province, dit-il, si on la considérait isolément, mais au premier,
ou à l'un des premiers.
« La Tarentaise, ajoute cet auteur, est très avancée sous le
rapport de l'instruction primaire et du nombre des écoles com-
munales. On pourrait en dire autant d'une portion de l'arrondis-
sement d'Albertville ^. » Cette portion de l'arrondissement
d'Albertville, dont il est question ici, c'est surtout le canton de
Reaufort que nous avons rattaché au pays de Tarentaise; l'ar-
rondissement de Moùtiers constituait, depuis l'annexion, la
Tarentaise proprement dite.
Elisée Reclus dit de son côté : « La moyenne des connais-
sances est plus grande dans ces montagnes que dans les régions
basses de la plaine, et, naguère, la Savoie, comme les Hautes-
i. Revue savoisienne, iévriev iS&6.
;J0 LE PAYS DE TARENTAISE.
Alpes, avait le privilège de fournir d'instituteurs les départe-
ments riverains du Rhône ^ ».
Au paysdeTarentaise, on n'a jamais séparé l'instruction de la
reliffion, et réciproquement. Fonder une école, c'était faire une
œuvre pie. On donnait, pour ces fondations, des prés, des champs,
des vignes, des moulins, etc., autant que de l'argent.
On peut dire que chaque agglomération de 20 à 25 familles
avait fini par avoir son école d'hiver : je dis école d'hiver,
parce que, en été, beaucoup de ces écoles de quartiers se fer-
maient; il ne restait d'ouvertes que celles d'un ou deux centres
plus importants de la commune.
On ne rougissait pas d'aller à l'école, à l'école d'hiver, môme
après vingt ans, et plus d'un instituteur qui groupait autour de
lui des élèves de tout âge, ne visait à d'autre récompense qu'à
celle du service rendu à son village.
Ce qui caractérisait cet enseignement, très simple évidemment,
c'était son côté pratique. On attachait une grande importance,
entre autres à la lecture des manuscrits. Les élèves devaient
porter à l'école certains papiers de famille qu'on leur apprenait à
déchiffrer. En un pays où il s'est toujours fait beaucoup de con-
trats, beaucoup d'échanges, beaucoup de ventes et où chacun
pouvait être appelé, un jour ou l'autre, à apposer sa signature
au bas d'un acte notarié ou non, cette préoccupation se com-
prend. Plus tard, vers 1850, les livres-manuscrits remplacèrent
les papiers de famille, à l'école.
Nous avons déjà constaté la grande importance de l'orga-
nisme communal, surtout à l'origine; nous avons vu aussi que
cette importance va en diminuant au fur et à mesure de la trans-
formation de la propriété collective en propriété privée.
Par suite de l'organisation du travail que nous avons décrite,
la nécessité où se trouvait chaque communauté d'avoir des
terres dans les différentes zones agricoles, avait amené une
délimitation particulière des territoires.
Ainsi l'on voit le territoire de telle commune commencer au
I. E. Reclus, la France, p. 203.
III. — INFLUENCE DF LIEl F,T HU TliAVAIL SFR l'ÉTAT SOCIAF.. .'U
fond de la valire à 5 ou 000 mètres d'altitude ot finir à 2.500 mè-
tres d'altitude, à la plus haute arôte voisine. La première préoc-
cupation de chaque village a toujours été d'empêcher qu'un
autre village ne s'interposât entre lui et le sommet de la mon-
tagne.
On comprend que do telles communes jouissent — et surtout
jouissaient autrefois — d'une large autonomie, qui se complétait
par celle des villages. Chacun de ceux-ci nommait un procureur
pt)ur administrer les biens de quartier, tandis que la commune
nommait un syndic pour l'administration des biens commu-
naux.
Ces communes, habituées à gérer leurs affaires, n'admettaient
pas facilement l'intervention de l'autorité supérieure dans les
questions d'intérêt local. Ainsi, en 1773, on voit la commune de
Bellentrc refuser d'une façon énergique une taxe que l'État
voulait imposer à quiconque allait s'approvisionner de bois
de construction dans les forêts communales.
Nous avons vu que c'est grâce à la forte organisation des
pouvoirs publics que les forêts ont pu être conservées dans la
Tarentaise.
Comment la race se comporte-t-elle vis-à-vis de l'étranger?
Vii?îmigration, -pveiiC[ue nulle jusque dans ces derniers temps,
tend à augmenter par suite de V utilisation des chutes cVeau. Il
se constitue ainsi, au fond des vallées, une classe ouvrière, qui
se recrute au dehors, car le paysan tarin préfère émigrer plutôt
que de devenir ouvrier d'usine. Les étrangers viennent surtout
de l'Italie, particulièrement de la vallée d'Aoste.
L'étranger pénètre aussi par le tourisme, qui s'est développé
depuis une vingtaine d'années. C'est là une nouvelle source de
revenus pour les populations de la Tarentaise.
Le soi intransformable de la Tarentaise oblige une partie de
la population à émigrer.
Remarquons d'abord que, depuis une quarantaine d'années,
la population a diminué dans les régions supérieures à 1.000
mètres et a augmenté au fond des vallées. Mais il n'y a pas eu
32 LE PAYS DE TARENTAISE,
compensation entre ces deux phénomènes. Ainsi le pays de Ta-
rentaise, qui comptait 60.000 habitants, en 1800, n'en compte
plus aujourd'hui que 45.000. En réalité, on émigré autant des
vallées que des montagnes, seulement les étrangers qui viennent
se fixer dans le pays restent dans les vallées.
Dans les montagnes, les femmes émigrent peu, car nous avons
vu que l'on trouvait à employer les vieilles filles. Les neveux et
les nièces, quand ils sont jeunes, sont plus souvent au chalet avec
leur tante qu'avec leur mère. Aussi sont-ils pleins de déférence
et de respect pour celle qui, sans être leur vraie mère, la rem-
place le plus souvent. Ces tantes ont souvent plus d'autorité
dans la famille que le père lui-même.
Les femmes n'émigrent guère que des localités situées au fond
de la vallée. Là, les jeunes lilles trouvent peu d'occupation. Les
unes s'en vont à l'étranger, en Russie surtout, où elles sont insti-
tutrices; d'autres deviennent employées des postes; bon nombre
sont dans le commerce, un peu partout mais surtout à Paris et à
Lyon; d'autres deviennent femmes de chambres, cuisinières, etc.
J'ajouterai que le nombre déjeunes filles qui émigrent en épou-
sant des fonctionnaires, ou d'autres étrangers au pays, est rela-
tivement considérable.
Dans la montagne, on ne trouve guère que deux ou trois
communes d'où les femmes émigrent. Encore faut-il remarquer
que c'est presque toujours avec des parents, ou pour rejoindre
des parents qu'elles quittent le pays. Saint-Martin de Belleville
est peut-être, de toutes les localités de la montagne, celle où les
femmes émigrent le plus, parce que bon nombre de familles ont
fait souche, soit à Paris, soit dans le nord de la France. A Paris,
il y a vingt-cinq à trente ans, les femmes de Saint-iMartin étaient
surtout porteuses de pain.
Ce sont principalement les jeunes gens qui émigrent à Paris,,
certains réussirent comme ouvriers dans l'industrie des ou-
vrages d'art imitant les bronzes. Los plus habiles se transfor-
mèrent en petits patrons, et finirent par être à la fête de mai-
sons importantes. Au fur et à mesure que l'industrie se
développait et exigeait une main-d'œuvre plus nombreuse, on
III. — INFLUENCE DU LIEU ET HU mAVAIL SUIl l'ÉTAT SOCIAL. 3.'{
écrivait au village pour demander de nouveaux ouvriers. La
commune de Peisey, qui avait plus de 1.500 hahitants en 18V8,
s'est ainsi dépeuplée très rapidement, et, aujourd'hui, el!e a à
peine 700 habitants.
A l'Exposition universelle de 1900, on pouvait remarquer que
])on nombre d'exposants de cette industrie des bronzes imités
portaient les mêmes noms. C'étaient des gens sortis des mêmes
villages. Ces villages possèdent maintenant des villas, toujours
plus nombreuses, construites par les enfants ou petits-enfants
des émigrants.
Une autre colonie, ([ui a ég-alement beaucoup prospéré, c'est
celle de Saint-Bon, au canton de Bozel. Elle se rattache d'ail-
leurs à ces émigrés colporteurs, très nombreux dans la vallée du
Doron de Salins. Ici, le théâtre du succès a été la région lyonnaise,
où beaucoup se sont enrichis dans la fabrication ou le commerce
des tissus.
Narbonne, Montpellier, Turin comptent aussi de notables
commerçants originaires de la Tarentaise. A Paris, on trouve des
fabricants de fleurs, d'articles de Paris, de cadres, de couronnes
mortuaires, des bijoutiers, etc. Un enfant, parti de son village à
l'âge de treize ans, a fondé, avec un de ses compatriotes d'un
pays voisin, une usine et une maison de vente pour les objets
et instruments en caoutchouc.
En g-énéral, le tarin émigré sans connaître aucun métier,
mais il a une grande facilité d'adaptation. Quand il arrive assez
jeune à Paris, il devient assez souvent employé de commerce;
mais il lui arrive plus souvent encore de rester garçon de ma-
gasin, cocher, déménageur, frotteur, valet de chambre, cuisi-
nier, marchand de tonneaux.
C. BORLET.
LE PAYS DES BAUGES
I. CONDITIONS DU LIEU.
Le pays des Bauges, d'après l'abbé Morand, tire son nom du
saxon « bog", » signifiant tanière de sangliers, et, par extension,
de bêtes fauves. Cette explication est très plausible, puisque,
sangliers, ours, loups, abondaient autrefois dans le pays.
Ce pays comprend le plateau supérieur du massif des Baug-es,
et ses limites sont les mômes que celles du canton du Chàtelard.
Sa superficie est, en chiffre rond, de 2i.000 hectares.
Il est adossé à l'arête faitière qui sépare le bassin de l'Isère
de celui du Rhône proprement dit, et englobe toute la vallée
supérieure du Chéran, qui va se jeter dans le Fier, affluent du
Rhône.
Le plateau des Bauges est à une altitude moyenne de 900 mè-
tres. Le point le plus bas, le pont de Bauges, est à 573 mètres.
Il est, en outre, très accidenté.
Pour ces deux causes, il est peu propre à la culture ; aussi est-
il surtout occupé par les pâturages et les forêts, et cela d'autant
plus que le massif des Bauges émergea vers la fin de l'âge ter-
tiaire. Les terrains sédimentaires apparents sur le plateau sont
surtout à base calcaire ; dans quelques-uns, l'argile domine. La
mollasse occupe la partie basse de la vallée, qui s'étend de
Bellecombe à Lescheraines, et, de là, se continue en une bande
étroite sur la rive droite du nant d'Arith jusqu'aux déserts.
Vers le commencement de l'âge quaternaire, les Bauges fu-
rent recouverts de neiges permanentes et de glaciers (période
glaciaire). Quand cet amas de glaces fondit, les bas-fonds furent
I. — CONDITIONS Dr LIEl. 35
remplis d'eaux houenses et de cailloux roulés : c'est ce qu'on
appelle l'alluvion ancienne, abondante surtout dans la partie
occidentale, où elle fut retenue par les rebords rocheux de la
Charette et de la Charnia.
Les roches élanl principalement des calcaires, et rjuelfjues-
iines seulement des argiles, le sol arable qui en dérive est à base
calcaire.
Cette remarque, jointe à l'altitude, nous explique que le
cultivateur soit plus porté à la culture du seigle et de l'avoine,
qui aiment les terres légères, qu'à celle du blé qui préfère les
terres fortes. Elle nous explique que les pommes de terre don-
nent des produits si abondants et si savoureux.
Cette abondance de terrains calcaires présente également un
avantage au point de vue des prairies. Vu Thuniidité du
climat, les prairies produiraient de la blache, si les terrains
étaient trop argileux. Ainsi, nous avons remarqué, près du
Villard d'École, un terrain très en pente, qui fournit de la
i)lache et même des ajoncs, tandis qu'à 50 mètres plus bas,
dans la plane vallée, les terrains étant calcaires, les prairies
produisent un fourrage très savoureux, bien que le « nant »
([ui les traverse les inonde parfois.
Ainsi, la nature du sol se joint heureusement au relief pour
favoriser l'art pastoral, d'autant plus que la couche de terre
arable, étant généralement peu profonde, ne favorise pas la
culture.
Les sources sont nombreuses en Bauges pour plusieurs rai-
sons : l" le climat est pluvieux ;^° l'ensemble des terrains est cal-
caire, c'est-à-dire /^ermeaô/e, mais, à des profondeurs diverses,
se rencontrent souvent des couches d'argile, qui arrêtent l'eau ;
3° le pays étant montagneux, un grand nombre de ces cou-
ches d'argile viennent affleurer à la surface, et l'eau surgit,
au point le plus bas.
Un certain nombre de ces sources sont intermittentes,
c'est-à-dire ne se révèlent que dans les grandes pluies (exemples :
l'Eau-Morte et la source de Pré-Rouge , dans la cluse de
Bange, la source du Pissieux Villaret). On explique ainsi ces
3fi LE l'AYS DES BAUGES.
sources intermittentes : une couche imperméable ayant la forme
d'une cuvette,, arrête Teau et forme réservoir. Une énorme
quantité de pluie survient : l'eau atteint les bords de la cu-
vette, s'échappe, et par des canaux souterrains jaillit à la sur-
face. Le cours d'eau qui draine toutes les eaux du plateau,
est le Chéran, qui se dirige de l'est à l'ouest.
Les affluents du Chéran s'appellent «^ nants ». Encore une
dénomination spéciale au pays, analogue à celle des « dorons »
en Tarentaise, et à celle de « gaves » en Navarre. Ces nants
coulent souvent dans des gorges profondes, où ils forment des
cascades. Leur pente, rapide dans le haut, moindre dans le bas,
permet de les utiliser comme force motrice : inoulins^ scieries,
forges; autrefois, clouteries. Cette force motrice est peut-être
appelée à révolutionner les Bauges, maintenant que l'Électricité
devient la fée de l'Industrie : nous en verrons plus loin les con-
séquences probables.
Ces nants ont naturellement, comme les vallées, deux grands
■points de convergence : la plaine d'Ecole, et la plaine de la
Madeleine à Lescheraines.
École et le « Pont de Lescheraines » sont d'ailleurs les seuls
villages construits sur le bord du Chéran. Les villages situés
sur le bord des nauis sont très rares aussi. Cela tient à ce que
tous ces cours d'eau, surtout dans leur cours inférieur, sillonnent
l'alluvion ancienne peu résistante, la creusent, l'érodent, et
finalement coulent au fond de profonds ravins. On a un frap-
pant exemple de cette érosion rapide de l'alluvion ancienne,
à Ecole, où le Chéran risque de couper la route un de ces pro-
chains hivers. C'est aussi la présence de cette mobile alluvion
ancienne qui explique la largeur démesurée du Chéran, d'Éco!e
au pont d'Escorchevel : son lit y varie assez souvent. Cela enlève
à la cultut'e des terrains qui seraient faciles à travailler ou
fourniraient d'excellentes prairies : il n'y pousse actuellement
que des buissons de saules.
Le climat est pluvieux; cela tient A ce que les montagnes
arrêtent et condensent les nuages. Les vents pluvieux viennent
du col de Bange, c'est-à-dire du nord-ouest, pour les Basses-
I. — CONDITIONS UL' LIEl . O i
Bauges. Ils viennent assez souvent da col du Fiène, c'cst-à-dirc
du sud, pour les llautes-Baugcs.
L'hiver, qui commencq à la Toussaint et linit à Pâques, y est
ordinairement froid; cependant, depuis une quinzaine d'années,
il ne tombe guère des quantités bien considérables de neige.
H arrive même parfois ([ue les Bauges jouissent dun ciel lim-
pide, tandis que les vallées environnantes sont recouvertes de
brouillards, de givre. Cette anomalie a pour cause Texistence
dans les parties supérieures de l'atmosphère dun courant d'air
chaud venant du Midi, et. dans les parties inférieures, d'un
vent froid soufflant du nord.
Les averses sont surtout fréquentes à la fin et an début de la
saison chaude, qui va de mai à octobre.
A signaler un phénomène météorologique rare dans la plupart
des pays : celui des sacs d'eau. Un sac d'eau est une sorte de
cascade aérienne, de courte durée. Il est produit par la ren-
contre d'un nuage chargé de pluie venant du sud, avec un
tourbillon dair froid venant du Nord. Les sacs d'eau se pro-
duisent surtout au-dessus do la Lavanche, sur le flanc nord-
ouest de Bossane.
Les pentes des montagnes étant le plus souvent boisées, les
avalanches de neige ne se produisent que dans quelques-unes.
Les éboulements causés par la pluie sont, pour la même raison,
assez rares.
Le climat pluvieux des Bauges est favorable à lart pastoral;
la fonte des neiges et les averses de mars et avril imprègnent la
terre, activent la végétation herbacée et ligneuse. Eu été, les
périodes de beau temps et de pluie, se contre-balançant d'or-
dinaire harmonieusement, sont favorables aux bestiaux des
chalets, qui ainsi n'ont pas à subir des pluies trop prolongées,
ni à souffrir de la soif.
En résumé, le relief montagneux^ le climat pluvieux et le sol
calcaire concourent à faire des Bauges un pays pastoral.
38 LE PAYS DES BAUGES.
H. TRAVAUX DETERMINES PAR LES CONDITIONS DU LIEU.
•
La prédominance des terrains calcaires rend l'iierbe très sa-
voureuse. Il est vrai que ces terrains calcaires se dessèchent
assez vite, et présenteraient parla des inconvénients pour l'art
pastoral, si le climat pluvieux ne venait, juste à point, corriger
ce défaut. Les averses, nous l'avons vu, sont abondantes en
mars et avril, et, le pins souvent, régulières, dans le courant
de la belle saison. Les sécheresses sont assez rares. N'est-ce pas
là une réunion heureuse de toutes les conditions les plus favora-
bles à l'art pastoral?
Dans les Bauges, l'art pastoral, soit en vallée, soit en mon-
tagne^ vise toujours la production du lait. Et ceci le différencie
de l'art pastoral de la Tarentaisc et de la Maurienne, où le pas-
teur vise surtout \ élevage.
Pourquoi cette divergence de buts?
En Tarentaise et en Maurienne , F altitude moyenne est encore
plus élevée que dans les Bauges. La neige y tombe abondamment ;
il serait donc difficile de sortir de chez soi pour aller à la fruitière,
et l'on préfère élever les veaux. De plus, si ces deux régions
sont traversées par une ligne de chemins de fer, elles n'en
présentent pas moins des vallées communiquant très difficile-
ment avec ces lignes, et les moyens de communication sont,
par suite, plus défectueux qu'en Bauges, où les moindres
villages sont à proximité de belles routes départementales. Le
beurre et le fromage s'écoulent ainsi plus difficilement, et le
montagnard se sent poussé vers l'élevage. En outre, dans ces
hautes montagnes, le foin est très savoureux et très riche, favo-
rable par conséquent aux jeunes animaux.
L'élevage, pour les Tarins et les Mauriennais, est donc plus
productif que l'industrie laitière.
En Bauges, les habitants peuvent aller facilement à la frui-
tière, même en hiver. Les transports sont plus faciles. Des villes
sont à proximité, dans un rayon moyen de 2.') kilomètres : Cham-
II. — TRAVAUX DÉTERMINÉS PAR LES CONDITIONS Dl I.IEl". .'J9
béry, Aix-les-Bains, Annecy sont un débouché, surtout pour
le beurre. Vendre le lait 0 fr. 12, 0 fr. 13, et même 0 fr. 135,
dans certaines fruitières, est plus rémunérateur que l'élevag-e,
et nécessite moins de soucis. Aussi vend-on les veaux à l'âge de
trois semaines à un mois, afin de pouvoir porter tout le lait de
la vache à la fruitière. Le but poursuivi, la production du lait,
était déjà prépondérant au xvni siècle, puisque, dans leurs rap-
ports de 1773 à Tintendant général de la Savoie, les secrétaires
des communes des Bauges relatent presque tous que les veaux
sont vendus au bout d'un mois.
Ce qui montre encore que les Bauges ne sont point un pays
d'élevage, c'est qu'il n'y a pas, dans cet important massif, une
race bovine spéciale, tandis que la Tarentaise possède la race
tarine qui, peu à peu, envahit plusieurs départements du sud-
est.
Visant spécialement le lait, le pasteur bauju aura surtout des
vaches, et le nombre de celles-ci va réellement en augmentant,
tandis que celui des chèvres et des moutons diminue. Le lait
des chèvres n'est pas accepté dans les fruitières, car il nuit à la
fabrication du beurre. Si elles se maintiennent dans les Bauges,
c'est qu'elles peuvent paitre certains coins de la montagne, et
parfois même de la vallée où l'herbe est insuffisante pour les
vaches. Leur lait, dans les chalets, sert à fabriquer ùes fromages
spéciaux.
La diminution du nombre des moutons est due à d'autres
causes, car jamais le lait des brebis n'a été utilisé en Bauges.
Si les moutons diminuent, c'est que : 1*" les « tépes, c'est-à-dire
les pâturages maigres delà vallée^ où lesjnoutons allaient gla-
ner, ont été défrichés, fumés et cultivés; 2° c'est surtout parce
que Von ne fabrique plus guère de bas en Bauges, depuis l'in-
vasion des bas tout faits vendus à bon marché.
Les Baujus ont donc surtout des vaches, et c'est sur le nombr»'
de vaches que l'on se base pour évaluer approximativement la
fortune d'un ménage. Dans les Basses-Bauges, les « fortes mai-
sons » ont, en plus, une paire de bœufs pour les gros travaux.
Dans les Hautes-Bauges, les « fortes maisons » ont un mulet,
40 . LE l'ÂYS DES BAIGES.
parfois même deux. Ici, la montagne est plus proche, les pentes
plus escarpées, et l'exploitation active des bois est plus facile
avec un mulet qu'avec des bœufs. Le mulet a, en outre, cet avan-
tage de passer là où deux bœufs ne pourraient marcher de
front. Seuls, les « coquetiers », ou négociants, ont des chevaux.
Passons maintenant à l'art pastoral en montagne.
En montagne, dans les parties boisées, l'art pastoral est le
seul possible. La neige y séjournant huit mois par année, les
journées chaudes y étant rares, les pentes parfois excessives, il
ne faut pas songer à la culture.
De tout temps, cette exploitation de l'art pastoral s'est exercée
au moyen des chalets^ par de gros propriétaires, et jamais par
une communauté quelconque.
« Un chalet » n'est pas une maison, c'est une étable, où s'en-
tassent sur des « plots « sans litière, 30, 40 ou 50 vaches de
toute grosseur, de tout âge. Les chalézans dorment sur le fenil,
au-dessus des vaches. La toiture est faite de petites planches se
recouvrant les unes les autres à la façon d'ardoises. A côté de
l'étable, séparée par une cloison, ou formant un local distinct,
se trouve la laiterie, avec son chaudron, ses « seilles » de bois
ou de fer, sa baratte, et un réduit où s'amoncellent les tom-
mes. On n'accède au chalet qu'en traversant un terrain boueux,
défoncé par les vaches; au moment des fortes pluies, cela de-
vient presque une fondrière.
I^es clialézans sont ordinairement au nombre de 5 ou 6. De
grand matin, il faut <( ramer », c'est-à-dire chercher les vaches
dans tous les coins du pâturage, car elles passent la nuit dehors,
le plus souvent. Cette façon de procéder a l'avantage d'éparpil-
ler un peu de fumier jusque dans les parties les plus élevées,
où les rigoles ne. pourraient le conduire, car ce sont ces en-
droits secs que les vaches préfèrent pour se reposer. Une fois
la « traite » finie, les vaches sont de nouveau mises en liberté,
l>uis on « travaille » le lait. A midi, on déjeune de lait, de
c< matena », j)arf()is d'un plat de ])àtcs : c'est une cuisine som-
maire, naturellement. Le soir, au soleil couchant, on rentre de
II. — TKAVAl \ DÉTI:I!M1.m';S I'AR les (.iiNDITIO.NS 1)1 I.IEl". VI
nouveau les vaches; on les trait et ou les remet eu liberté.
Il y a ainsi, clans les diverses montagnes des Bauges, une cen-
taine de chalets.
Un certain nombre do vaches appartiennent au propriétaire,
Irs autres sont loïK^es aur cuUbateurs de la vallée, moyennant une
rétribution de 30 à VO francs pour la saison, (pii dure ordinaire-
ment trois mois. On monte dons les premiers jours de juin et on
descend vers la mi-septembre, pour les foires de la Compote et
surtout de Lescheraines. Le plus souvent, chaque cultivateur vient
chercher ses vaches ; le propriétaire descend ensuite les sien-
nes. Ce retour dans la vallée est des plus pittoresques; les « cam-
pannes » retentissent de tous côtés, dans les chemins escarpés
de la montagne, puis sur les grandes routes poudreuses, et c'est
un bruit qui s'évoque de lui-même au souvenir du Bauju qui
a émigré au loin.
Le beurre est ordinairement descendu toutes les semaines,
sur un traîneau tiré par un mulet. De là, il est emmené sur les
marchés des villes voisines.
On évaUie à 20.000 kilos la quantité quotidienne de lait four-
nie par les vaches des Bauges, qu'elles soient en vallée ou en
montagne. Ces 20.000 kilos peuvent fournir, défalcation faite
du lait jju, iOO kilos de beurre valant 1.000 francs.
Cela fait 3GO.0O0 francs de beurre par an. Les fromages,
gruyères, vacherin, gratéron, chevrotin, sont estimés à 500.000
francs, au minimum. Nous avons déjà le joli total de 860.000
francs, pour l'industrie laitière. Mais, à ceci, il faut ajouter la
vente des jeunes veaux, des vaches élevées dans le pays, car
bien que ce ne soit pas un pays d'élevage, on en élève pourtant
un certain nondjre. Il faut ajouter aussi la vente des porcs nour-
ris avec le « petit-lait » et le maïs : 100 porcs, en moyenne, sont
engraissés annuellement dans chaque fruitière ; total 4.500 porcs.
Ajoutons 10 porcs par chalet, soit 1.000 pour les chalets réunis,
cela fait 5.500 porcs, vivant surtout de l'art pastoral. Mettons
50 francs de bénéfices par porc, vu qu'ils sont achetés hors du
pays, cela nous donne un total de 275.000 francs. Et aucun de
ces chiffres n'est majoré. Ajoutons encore le foin vendu par les
-42 LE PAYS DES BAUGES.
Raujus en plaine. Nous dépassons sûrement le joli chiffre de
1.500.000 francs. La population des Bauges étant, d'après le
dernier recensement, évaluée à 8.750 habitants, on voit que
chaque habitant, en moyenne, retire annuellement de l'art pas-
toral, sans main-d'œuvre bien pénible, une petite rente de
200 francs.
L'organisation de ïindustrie laitière a passé par trois pé-
riodes :
1° Jusqu'en 1870, elle fut purement familiale. Cette exploi-
tation était loin de fournir, comme résultats, ce que produisent
les fruitières. Elle n'en produisait peut-être pas 1/5. On laissait
le lait pendant une huitaine de jours dans des terrines, dans
des « groles », comme on dit en Bauges. Puis on le battait
dans une baratte ordinaire : il fallait soulever et abaisser le
bâton pour que le beurre se formât. Le produit ne pouvait être
comparable au beurre d'aujourd'hui, et ne servait guère qu'à
la consommation de la famille elle-même. Mne très petite quan-
tité seulement figurait sur les marchés d'Annecy, de Chambéry,
de Saint-Pierre-d'Albigny. J'ai connu une vieille femme, qui,
dans sa jeunesse, faisait le trajet Lescheraine- Annecy, soit 45 ki-
lomètres aller et retour, pour vendre ainsi une quinzaine de
kilos de beurre!
2" Vers 1870 commence la seconde période, celle de \^ fabri-
cation par associations. Elle se fait alors dans un local spécial
appelé fruitière. C'est une maison couverte en ardoise ou en
tuile, qui s'élève au milieu de chaque village, et qui appartient
à l'association fruitière, composée de tous les chefs de famille
du village.
Le fruitier était un domestique de l'association. Il recevait
1 franc ou 1 fr. 25 par jour, et mangeait à lourde rôle chez les
sociétaires. Le fromage et le beurre n'étaient pas vendus eu
commun par l'association, et l'argent partagé ensuite au pro-
rata des quantités de lait fournies, comme cela s'est fait, je
crois, longtemps dans des fruitières du Jura; ici, cliaque socié-
taire devait se « débrouiller » ])our vendre son beurre et son
ir. — TKAVALX DÉTERMINKS PAR I.F.S CONDITIONS DL' LIEU. 1.5
fromage. Et voici comment od procédait pour qu'il y ait un
certain rapport entre les quantités de lait fournies et les gains.
L'association comprenait, par exemple, 35 sociétaires. Sup-
posons-la en pleine activité, c'est-à-dire fonctionnant depuis
quelques mois. Je suis le sociétaire n' 17; cela veut dire que
sur le registre où, matin et soir, le fruitier inscrit les quantités
de lait apportées, mon nom ne figure pas, mais mon numéro,
en caractères d'imprimerie. Je suis curieux de savoir quand
viendra mon jour de « coulage ». J'interroge le fruitier. Il me
répond ceci : « C'est le n' 28 qui coule aujourd'hui : depuis sa
dernière « tournée », il a déjà apporté ilO kilos de lait; vous,
vous n'avez encore apporté que 305 kilos. Vous ne coulerez donc
que dans quelques jours. Le n" 31, qui a actuellement i06 ki-
los, coulera demain. Le n" 5, qui a actuellement 395 kilos,
coulera après demain. J'en vois trois autres qui ont 382, 371 et
3i0 kilos de lait. Ils couleront avant vous, à moins que vous
n'arriviez, en apportant beaucoup de lait, à les dépasser en
ce court laps de temps. Tenez, voici précisément le n' 8 qui a
apporté, depuis sa dernière tournée. 318 kilos de lait, mais qui
n'apporte que 5 kilos de lait par jour, tandis que vous, vous en
apportez H. Vous allez le dépasser au bout de trois jours; vous
coulerez donc avant lui. » Je pense que le lecteur a compris
celte façon originale d'égaliser approximativement les quantités
de lait et les gains. En résumé, c'est celui qui a le plus de lait
« en fonds » qui « coule ». Ce système était assez juste. Mais en
voici les inconvénients qui ont disparu avec le nouveau mode
d'exploitation des fruitières :
Je faisais 9 kilos de beurre et un fromage de 30 à 35 kilos.
Je gardais 3 kilos de beurre pour mon usage personnel. Il me
restait une motte de 6 kilos disponible pour le commerce. Si le
beurre se vendait bien à Chambéry, ou à Annecy, les «. beurre-
tiers-coquetiers » se présentaient et me le payaient i2, parfois
ii sous le kilo. S'il ne se vendait pas, que faire de ma moite?
J'étais obligé de donner mon jjeurre pour 38 ou VO sous le
kilo.
La vente de mon fromage me causait encore plus d'embarras.
44 LE PAYS DES BAUGES.
J'étais obligé d'attendre parfois 6, 8, ou même 10 mois, avant
de le vendre et de toucher l'argent.
3" Aujourd'hui, nous sommes dans la période de la fabrica-
tion par des particuliers. La fruitière appartient touj'ours à l'as-
sociation, mais chaque année le lait est mis aux enchères., et
c'est celui qui paie le plus le tribu de lait qui détiendra la frui-
tière pendant toute l'année. Il versera, en plus, soit au milieu,
soit à la fin de l'année, une somme de 300 francs, 400 francs,
500 francs, parfois même 600 francs, somme fixée au moment
des enchères, entre les mains du président de l'association. Cet
argent servira à payer les intérêts des capitaux empruntés
]>our la construction de la fruitière et de la porcherie, et à
amortir en partie ces capitaux. Le commissionnaire a pris, en
outre, connaissance du cahier des charges : il devra livrer le
beurre et les tommes à tel prix aux sociétaires, ce qui diminue
parfois ses bénéfices.
Ainsi le fruitier de Saint-Martin (Lescheraines), pour l'exercice
1905-1900, ne paye le kilo de lait que 0 fr. 115, mais il donne
GOO francs pour l'amortissement. Il livre aux sociétaires les
tommes pour 0 fr. 80 le kilo, au lieu de 1 fr. 10, prix courant
du commerce; le fromage leur est vendu 1 fr. -20 le kilo, au
lieu de 1 fr. 40, 1 fr. 50, prix courant; le beurre leur est livré
à 2 fr. 20 au lieu de 2 fr. 40, 2 fr. 50, ou parfois même 2 fr. 60.
Le beurre, non consommé par les sociétaires, est expédié à Aix-
les-Bains, ou à Lyon. Le fromage, les tommes sont emportés
par un gros commerçant de fromage d'Alby-sur-Chéran. Les
sociétaires, eux, sont tenus d'apporter tout leur lait, de ne pas
en vendre à un particulier. Le lait d'une vache qui vient de
« vêler » n'est accepté qu'au bout de huit jours.
Dans certaines fruitières, comme celle du Villard (École), le
lait est vendu 0 fr. 135, mais l'amortissement n'est que de
200 francs et le beurre et le fromage sont livrés aux sociétaires
au prix courant du commerce. Le beurre de Villard est vendu
à Chambéry.
Si l'art pastoral et l'industrie laitière forment le travail prin-
II. — THAVArX DETERMINES PAR LES CONDITIONS Dl Lllil'. io
cipal dans les Bauges, on trouve de plus quelques autres travaux
accessoires.
D'abord , l'isolement du pays avait obligé les Baujiis à tout
produire, car il fallait que le pays se suffise à peu près. ChacuQ
devait produire son blé, ou son seigle, son chanvre, etc. On cul-
tivait le pommier pour le cidre, ou biscantin, et le miel rempla-
çait le sucre. Mais depuis la création des fruitières, la culture
est de plus en plus délaissée et ne subsiste que parce qu'elle est
indispensable à l'art pastoral.
En effet, la plupart des terrains ne produisent spontanément
qu'une herbe maigre : c'étaient les « tèpes », où glanaient les
moutons. Dès lors, il y eut avantage à faire des prairies artificielles
de sainfoin et de trèfle. Mais alors il fallait au préable fertiliser
la terre et cultiver pendant 6, 8 ou 10 ans avant d'obtenir de
belles récoltes de sainfoin et de trèfle.
Mais le sainfoin ne donne de beaux produits que pendant
cinq, six, huit ans au plus; au bout de ce laps de temps, il ne
donne le plus souvent qu'un fourrage peu nutritif; le trèfle, lui,
doit être renouvelé toutes les années. Voilà donc notre Bauju
obligé de labourer sa prairie et d'y semer du blé. C'est pour
notre pasteur une nécessité de se livrer à la culture. Si le sain-
foin et le trèfle duraient vingt ans, il labourerait bien moins.
Les principales cultures sont celles du blé, du seigle, de
l'avoine, de l'orge, des pommes de terre. Comme cultures se-
condaires, méritant pour certaines raisons d'être signalées,
notons : le chanvre, le maïs vert, la betterave fourragère, la
rave.
Le blé est surtout cultivé dans les Basses-Bauges. Comme
étendue, on en cultive moins qu'autrefois, mais les champs étant
fumés davantage, la terre mieux travaillée, la récolte est plus
abondante. La plupart des familles en sont néanmoins réduites
à acheter le blé la moitié de l'année.
Le seigle, cet ami des terres légères et calcaires, donne d'as-
sez belles récoltes en Bauges.
Dans certaines communes des Hautes-Bauges, surtout A
Sainte-Reine, on cultive le méteil : « Si le blé manque, disent
46 I^E PAYS DES BAUGES.
les habitants, le seigle viendra ]>ien. » Au fond, je crois cette
coutume aussi mauvaise là qu'ailleurs. Du moment que les
arrivages de blé sont si faciles maintenant, mieux vaudrait ne
cultiver que du seigle, qui donne dans ces régions de meilleurs
produits que le blé.
Une des raisons qui, avec l'art pastoral, poussent les habi-
tants à la culture du blé et du seigle, c'est la nécessité de cou-
vrir les maisons en chaume. On peut dire que, dans certains
villages des Bauges, on ne cultive ni blé, ni seigle, mais du
chaume, car souvent les tiges sont belles, et les épis bien
légers.
Vavoine fournit d'abondantes récoltes,
Vorge sert à faire des « gruaux » pour la soupe.
Les pommes de terre occupent des étendues considérables,
surtout dans les Ilautes-Bauges. A Sainte-Reine , à École ,
chaque ménage engraisse au moins deux porcs par an. La
pomme de terre, comme dans la plupart des campagnes, forme
d'ailleurs la base de l'alimentation des habitants.
Le chanvre est de moins en moins cultivé. Et si sa culture se
maintient dans les Hautes-Bauges, c'est encore grâce à l'influence
de l'art pastoral. On s'en sert en effet pour confectionner les
cordes servant à « fenater », c'est-à-dire à descendre le foin de
la montagne. Ces cordes s'usant assez vite, on les remplace
souvent, et s'il fallait toujours en acheter, cela ferait, au bout
de quelques années, une petite somme assez rondelette. Aussi
les habitants préfèrent cultiver le chanvre, les ménagères le
filent pendant les longs loisirs de l'hiver. On donne la filasse au
cordier d'École qui vous fabrique des cordes solides et à bon
marché .
Le chanvre n'est plus cultivé pour confectionner la toile.
Vers 1850, on commença à ouvrir des routes dans les Bauges,
et la concurrence extérieure a fait disparaître la fabrication
locale.
Quant à Vapicidture, il n'est pas surprenant de là rencontrer
dans un pays de prairies et de montagnes offrant aux abeilles
la facilité, une fois les Heurs de la vallée butinées, do complé-
II. — TRAVAIX DKTERMIXÉS T'AR LES CONDITIONS DU LIEl . 47
tor leurs provisions dans les bois et les prairies tardives situées
à mi -côte. De tout temps, des ruchers de quinze, viniit ruches
en paille ont existe dans les Bauges, fournissant un miel par-
fumé. Mais la récolte était très routinièie autrefois, et la pro-
duction n'était point en rapport avec les ressources du pays.
Cet état de choses s'est modifié depuis, par l'introduction des
niches à cadres, et par la création d'une société ciapicullure
H TAbeille Alpine », dont le siège est à École. Fondée en 1900
j)ar un instituteur, M. Georges, cette société publie un bulletin
paraissant tous les deux mois et envoyé à 28G membres. Elle a
poussé à la substitution progressive des ruches à cadres aux
ruches en paille, a vulgarisé les méthodes les plus récentes, a
permis, en un mot, avec les mêmes ressources mellifères, d'ob-
tenir des résultats bien plus avantageux qu'autrefois. Le miel
des Bauges trouve un écoulement facile à Aix-les-Bains et dans
le pays même, à l'époque où il est envahi par les touristes.
11 y a, en outre, toute une série de métiers secondaires dérivant
de l'abondance des forêts dans les Bauges. Anciennement, l'on
fabriquait une foule d'ustensiles en bois (cuveaux, assiettes,
seaux, cuillers, fourchettes, poches), mais ils ont disparu de-
vant la concurrence des objets en faïence ou en métal. Au con-
traire, les articles qui ne se font qu'en liois, ont continué à être
faliriqués. Ainsi, en hiver, les habitants de Glapigny (Belle-
combe) font des râteaux qui sont surtout employés dans les en-
virons pour les travaux de fenaison. La production annuelle
est de 10.000 râteaux environ.
Mais la forêt et les chutes d'eau avaient donné naissance à
l'industrie du fer en grand atelier, grâce à la proximité de
mines de fer. A proprement parler, le pays des Baug-es ne con-
tient que quelques maigres gisements de fer dans la montagne
d'Arith. Exploités du temps des Romains, comme en témoignent
les ruines de constructions de la Portaz, ces gisements ont été
délaissés jusqu'en 1836. Et cependant une fonderie fut créée à
Bellevaux en 1654; une autre à Aillons, en 1658; enfin des
forges à Yillaret-Rouge, en 1658.
48 LE r'AYS DES BAUGES.
On faisait venii* le minerai de St-Georges-des-Hurtières (Mau-
rienne). C'est là que cette industrie avait commencé, mais en
se développant, elle entraîna une pénurie de bois. On fut alors
amené à créer des forges en Bauges, car il était plus facile de
transporter le minerai que le combustible, qui est beaucoup
plus encombrant.
L'usine de Bellevaux fut fondée par un Piémontais nommé
Turinaz; sa prospérité a amené les indigènes à suivre son exem-
ple, et c'est ainsi que s'élevèrent les usines d'Aillons et de Vil-
laret-Rouge dont nous avons parlé.
Le bois était loué aux moines de Bellevaux ou aux Chartreux
d'Aillons, qui détenaient le plus grandes forêts, et le fer était
vendu aux cloutiers et aux petits forgerons du pays.
L'existence de ces forges était précaire, puisqu'elles dépen-
daient entièrement des moines pour le combustible. Aussi
voyons-nous les moines racheter l'usine de Bellevaux en 1728
et les Chartreux celle d'Aillons en 1730. Les forges de Villaret-
Rouge leur échappèrent, car n'ayant pas de fonderie, elles
pouvaient subsister avec les petits bois particuliers; cette usine
s'était spécialisée dans la taillanderie.
Ces fonderies produisaient un fer très pur. Verneilh, ancien
préfet du Mont-Blanc, certifie qu'il n'y en avait pas de meilleur
dans toute la France. Les clouteries prirent alors un essor con-
sidérable, et occupèrent, à de certaines époques, pendant l'hiver,
près de GOO paysans cloutiers. Le fer, par cette transformation,
atteignait une valeur décuple. C'était à la fois une source de
prospérité matérielle, et une amélioration sociale du type, qui
prenait ainsi l'habitude d'un travail plus soutenu.
Vers 18W les hauts fourneaux s'éteignent K C'est qu'à cette
époque, on construit le premier réseau de voies ferrées ; les hauls
fourneaux à la houille font baisser les prix.
Comment nos fonderies, qui avaient à supporter des frais de
charrois considérables, auraient-elles pu lutter?
Ainsi naquit, prospéra et périt cette industrie dérivée du bois,
1. Celui de Bellevaux ferme en 18:îC et celui d'Aillons en KSfiO. Les forges de Bel-
levaux oui subsisté jusqu'en 1800 et celles de Mllarel jusqu'en ISiO.
II. — TRAVAUX DÉTERMINÉS PAR LES CONDITIONS Dl" LIEU. 49
qui suscita en Bauges un bel essor industriel et commercial :
les clous se vendaient jusque sur la foire de Beaucaire. Il ne
subsiste plus aujourd'hui que trois de ces clouteries. C'étaient
des cabanes étroites et basses, s'élevant au bord d'un ruisseau.
A l'intérieur, un foyer surélevé et un vaste soufflet. A l'exté-
rieur, elles se distinguaient par une grande roue qui, sous l'ac-
tion de l'eau, met en mouvement le soufflet. Elles aussi uti-
lisaient le charbon de bois, ce qui explique la valeur des
produits.
Comment les forêts sont-elles exploitées aujourd'/iui?
Les sapins sont exportés vers Albertville, Modane, pour les
papeteries. Tout au plus trouve-t-on quelques scieries, grâce
aux chutes d'eau, mais une seule travaille pour l'exportation.
Le mode d'exploitation se fait toujours par glissage, et ne pour-
rait s'effectuer autrement. Seulement, le glissa ge varie, selon les
montagnes.
Tantôt, les pièces sont glissées dans les couloirs naturels, lors-
que ce couloir aboutit à une issue, où l'on peut charger les
sapins sur des chariots, ou les traîner facilement avec un mulet.
Tantôt, il n'existe pas de couloirs naturels. Alors, on rem-
place ces couloirs naturels par des couloirs artificiels. Je citerai
le couloir construit par M. Monet, fournisseur de la papeterie
d'Albertville, pour descendre les pièces de sapins de la monta-
gne de la Chèvrerie, appartenant à l'évéché de Moùtiers. Ce cou-
loir concave, édifié par quatre bûcherons venus de Doussard
(Haute-Savoie), est formé de pièces de sapins solidement assu-
jetties. Sa construction a duré un mois et demi ; il a coûté
800 francs et une '< balle » de maïs. Là-dessus ont glissé, non
seulement les sapins abattus par les douze bûcherons de
M. Monet, mais encore les sapins de la montagne de Coutarz.
Les pièces ainsi lancées arrivaient dans la vallée de Bellevaux,
où les chariots pouvaient librement évoluer. Quand l'exploita-
tion des deux forêts fut terminée, on démolit le couloir, en
commençant par le haut, et on descendit les pièces.
Dans les forêts communales, les sapins sont mis aux enchères,
quand ils ont atteint une grosseur convenable, tandis que les
50 LE PAYS DES BAUGES.
hêtres, les chênes et lesauhies, sont exploités pour le chauffage.
Dans ce but, la forêt communale est divisée en lots, ou « can-
tons ». S'il y a vingt cantons, la coupe sur un même point ne
revient cpie tous les vingt ans.
La coupe a lieu ordinairement en automne, vers la Toussaint.
Peuvent y prendre part, moyenyiant une redevance légère de
i franc ou ^ francs, tous les propriétaires de la commime. Ils
coupent le bois sous la direction de l'un d'eux. On fait un cer-
tain nombre de tas, de « légnis », comme on dit; on les numé-
rote et on tire au sort. On les descend ensuite librement, a l'é-
poque que l'on préfère, sur des traîneaux spéciaux appelés
« ba yards ». Dans d'autres endroits, à École, par exemple, on
fait des « traînes », c'est-à-dire qu'on perce avec une vrille et vers
le gros bout, les petits troncs abattus; on fait passer une corde
dans ces trous, on lie solidement ensemble une vingtaine de
ces petits troncs, et la « traine » est lancée dans le couloir.
Ces façons originales de procéder sont imposées par les condi-
tions de Lieu : elles sont les seules possibles.
J'ajouterai aussi que, si ce n'étaient ces coupes communales
annuelles, beaucoup de Baujus seraient obligés d'acheter leur
bois de chauffage.
Autrefois, tous les transports se faisaient à dos de mulet, même
celui du minerai de fer, du vin, etc. Aujourd'hui, ils se font
par chariots, car il n'y a pas encore de chemins de fer dans les
Bauges. Cette difficulté des transports grève lourdement le prix de
revient des marchandises, ce qui entrave le développement du
commerce.
Néanmoins celui-ci va croissant de jour en jour et son in-
fluence vient changer les conditions du travail. Elle se fait sen-
tir principalement sur les bestiaux (bœufs, vaches, porcs), sur le
beurre et le fromage, le bois, en ce qui concerne l'exportation;
sur les bestiaux, les vins, les engrais chimiques, en ce qui con-
cerne l'importation.
Le commerce des bestiaux est une nécessité du pays. Le Bauju,
nous l'avons vu, élève peu de bétail; il vend les veaux à l'âge
II. — TRAVALX DÉTERMINES PAR LES CONDITIONS hV UEV. ol
de trois semaines, ou un mois. Il préfère porter le lait à la frui-
tière. Quand son bétail a vieilli, il est donc obligé de le vendre,
et d'acheter de jeunes vaches, de petits veaux, ou « melons ». Ce
commerce se fait dans les foires du pays, au nombre de 14 ac-
tuellement, sans compter les « retours de foire ». Du moins, la
plupart des paysans s'approvisionnent dans ces foires.
Mais il est des Baujus qui se livrent à des spéculations plus
étendues : ce sont les marchands de bestiaux. Du moment que le
pays élève peu de bétail, il faut nécessairement que ce bétail
soit fourni par d'autres régions, et nos marchands vont l'ache-
ter dans ces pays producteurs : la Tarentaise et la Maurienne.
Les conditions de Lieu et de Travail expliquent donc leur exis-
tence. Ces marchands sont particulièrement nombreux à Lesche-
raines et à Saint-François.
Une vache, une paire de bœufs, ne se vendent pas au poids;
l'âge, la qualité, c'est-à-dire la beauté des formes, influent con-
sidérablement sur la valeur de l'animal. Cet âge, les connais-
seurs le devinent aussitôt soit aux dents, soit aux cornes, soit à
mille détails. Mais tout le monde n'est pas connaisseur; quel-
ques-ims de ces détails seuls sont connus du petit acheteur pay-
san; alors, on les falsifie, et les marchands de bestiaux s'y en-
tendent à merveille. C'est peut-être le genre de commerce qui
développe le plus l'esprit de rouerie, de finasserie; il consiste
en petits procédés, en trucs : c'est le « maquignonnage ». Les
mensonges y sont si courants, qu'on ne s'en fait guère scrupule,
et que, le plus souvent, la victime ne les reproche même pas :
tant pis pour celui qui se laisse rouler! Il dévient finaud et mé-
fiant, malgré lui.
Nous voilà donc bien en présence d'un type nouveau, aux ap-
titudes particulières, s'adonnant à un commerce tout spécial.
Il semble que cela eût dû créer chez les Baujus une aptitude
pour le petit commerce à petits procédés, à « marchandages ».
Je constate que non. Aucun n'est colporteur, et le nombre de
ceux qui sont épiciers à Paris n'est pas très élevé. J'attribue cela
à ce que la plupart des Baujus ne se livrent au commerce des
bestiaux que par nécessité. Quant aux descendants des mar-
52 LE PAYS DES BAUGES.
chands de bestiaux, ils trouvent sans doute plus lucratif de con-
tinuer le même commerce que leur père. Au fond, ils s'enri-
chissent rarement, mais la plupart sont dans l'aisance, grâce à
ce seul commerce. Une fois les « roueries » du métier connues,
ils s'y livrent d'autant plus volontiers qu'il ne nécessite pas d'ef-
forts soutenus, pas de hautes combinaisons.
Le com)nerce des poi'cs consiste principalement en l'achat, par
les fruitiers, de petits cochons à un gros marchand de porcs, et
en leur vente en bloc, soit à ce marchand, soit à un gros bou-
cher. Dans les Basses-Bauges, presque tout ce commerce se fait
par l'intermédiaire d'un boucher de Lescheraines. Donc, aucune
aptitude spéciale.
La vente du beurre et du fromage ne nécessite guère non
plus d'aptitudes particulières, et, par suite, ne pousse pas dans
la voie du commerce moderne. Le fruitier, en ce qui concerne
les marchandises livrées aux syndicalistes de la fruitière, est lié
rigoureusement par les clauses du contrat. En ce qui concerne la
vente en gros, à l'extérieur, il est ordinairement lié par contrat
à un gros marchand de beurres et fromages. Il n'a besoin ni
de commis voyageur, ni de réclames diverses : il est donc loin
du véritable commerce.
Pour le commerce du bois, pas besoin non plus d'être initié
aux procédés du commerce moderne. Ce commerce donne lieu
à deux groupes d'affaires diff'érents.
Dans les Hautes-Bauges, les pièces de sapins sont destinées
aux papeteries ; le fournisseur doit en livrer tant de mètres
cubes, à tel prix débattu une fois pour toutes. C'est le com-
merce réduit à sa plus simple expression.
Dans les Basses-Bauges, les pièces de sapins sont destinées à
des constructions : ce commerce se fait souvent par l'intermé-
diaire des scieurs de long. Ils en fournissent tant de mètres
cubes, à tel prix. Il est vrai que, dans ce dernier cas, on a affaire
à un plus grand nombre d'acheteurs, les transactions sont moins
importantes, plus fréquentes, mais c'est toujours un commerce
très simple.
Le commerce des vins est fait par cin(| ou six marchands en
III. — INFLUENCE DU LIEU ET DU TRAVAIL SUR l'ÉTAT SOCLAL. 53
gros : il ne crée par suite aucune aptitude particulière dans la
masse du peuple. Il en est de même pour les engrais chimiques.
Les conditions de Lieu spéciales aux Bauges ont créé le type
du coquetier commissionnaire, qui se rencontre surtout au vil-
lage du Rocher (la Motte), au Noyer, à Aillons-le-Jeune. Les co-
quetiers se rendent aux marches d'Annecy, le mardi ; de Saint-
Pierre-d'Albigny, le mercredi, et de Chambéry, le samedi.
L'existence de ces commissiormaires provient de iéloigne-
ment de ces marchés : les ménagères ne peuvent elles-mêmes y
apporter leurs œufs. Voilà notre coquetier chargé pour l'aller.
Mais reviendra-t-il la charrette vide? Xon. Quelle magnifique oc-
casion de vendre à un fermier de l'huile, du pétrole, des
pâtes, de faire ses commissions à la ville I La ménagère n'aura
pas besoin de se déranger; et le coquetier se double d'un com-
missionnaire, d'un petit marchand épicier. On le voit passer
lentement, la charrette traînée par un cheval. Il y a cinquante
ans, avant la création des grandes routes, ce commerce s'effec-
tuait dans des conditions encore plus restreintes. Des hommes et
même des femmes, un panier sur la tète, ou une espèce de
hotte sur le dos, portaient à Annecy, à Saint-Pierre-d'Albiguy,
à Chambéry, les œufs, le beurre, et en rapportaient l'huile ou,
en été, les cerises, les poires, les pèches.
ill. — INFLUENCE DU LIEU ET DU TRAVAIL SUR L ÉTAT SOCIAL.
Le Lieu que nous venons de décrire détermine deux formes
différentes de propriété :
La petite propriété dans la vallée accidentée, coupée de ra-
vins profonds;
La grande propriété dans la haute montagne, qui est d'un
accès difficile, dont les produits herbagers doivent être forcé-
ment consommés sur place, et dont les produits forestiers ne
peuvent être descendus que par des couloirs naturels très rares,
ou des couloirs artificiels très coûteux. Dans les Bauges ces
immenses pâturages sont appropriés.
34 T^E PAYS DES BAUGES.
Remarquons d'abord que les vallées, par elles-7nêmes, peuvent
produire beaucoup de fourrages. Elles en produisent sûrement
bien plus que les montag'nes, puisqu'elles nourrissent, pendant
neuf mois, tout le bétail du pays des Bauges, et que, pendant
les trois mois de la belle saison, un quart à peine des bestiaux
monte à la montagne ; car il est des communes où on les nourrit
toute l'année dans la vallée. Les pâturages des montagnes ne
sont donc pas indispensables ; leur suppression n'ôte point aux
Baujus leur gagne-pain.
Il^est à peu près certain qu'«w début, toutes les montagnes ^
soit forêts, soit pâturages, étaient biens communs, comme i^ar-
tout ailleurs. Et si les forêts seules sont restées des communaux,
cela tient à ce qu'elles sont plus indispensables à nos cultiva-
teurs-pasteurs que les pâturages des sommets. Il n'y a, en effet,
dans la vallée cultivée, que des bois sans grande importance, où
ne poussent que des espèces très inférieures utilisées pour le
chauffage : aulnes, coudriers, peupliers, osiers, saules. La vraie
richesse forestière du pays est concentrée sur les pentes des
montagnes.
Quand les communes ont dû faire des dépenses importantes,
par suite du développement des travaux publics, on a vendu
les pâturages de la montagne plutôt que les forêts. Ces pâtu-
rages étaient en effet un sujet perpétuel de discorde, car ils
n'étaient pas assez étendus pour qu'on pût y envoyer tout le
bétail. De plus, le paysan, cultivant souvent avec ses vaches, ne
pouvait jouir des pâturages communs pendant le temps des
labours.
Quand ces biens comynunaux sont cultivables, ils passent sous
un régime indirect d'appropriation individuelle. Ainsi la com-
mune d'Ecole, outre des forêts étendues, possède, comme biens
communaux, sur les pentes de la Fulie et d'Arclusaz, deux
grandes bandes de prés et de terrains cultivables.
Ces bandes sont divisées en parcelles et louées à tous les
propriétaires de la commune pour une durée de vingt-neuf ans,
c'est-à-dire pour la durée maximum au delà de laquelle chacun
pourrait prétendre à la propriété.
m. — INFLUENCE DU LIEU ET DU TRAVAIL SUR l'ÉTAT SOCIAL. 55
Les forêts communales cUos-mêmes sont parfois divisées ;
chaque village a la sienne. Ainsi, dans la commune de Les-
cheraines, les iiabitants du village de Saint-Martin ont leurs
communaux à eux, tout près du village. Ceux du chef-lieu
ont leurs communaux sur dautres points de la commune. Il
en est de même pour plusieurs autres communes : Bellecombe,
le Ghâtelard, la Motte, etc.
Je dois ajouter que les pàturag'es appropriés ne sont jamais
livrés à la vaine pâture. Je ne connais aucun exemple de pro-
priétaire qui laisse pâturer par les bestiaux du voisin sa par-
celle fauchée, mêjne lorsqu'il ne la fait pas pâturer par les siens.
La notion de propriété strictement familiale est donc très
ancrée en Bauges.
Enfin, chacun cultivant sa propriété, le fermage est in-
connu.
Les ouvriers agricoles, c'est-à-dire ceux qui n'ont pas de pro-
priété à eux. et qui vont travailler, tantôt chez l'un, tantôt
chez l'autre, sont très rares. Le seul travail important du paysan
bauju étant la fenaison qui dure un mois au plus, on n'avait
pas l'emploi de cet ouvrier le reste de l'année. Il préfère aller
à Paris. Aussi les quek|ues ouvriers agricoles que l'on pourrait
citer sont déjà d'un âge avancé.
Mais, s'il n'existe pas d'ouvriers agricoles, au sens strict du
mot, il existe un certain nombre déjeunes cultivateurs , qui, une
fois leurs travaux mis à jour, sont employés par des voisins
manquant de bras : cela se voit surtout pour la fenaison. Le prix
de la journée est alors de 2 francs avec la nourriture et la l)ois-
son. Il existe, à Lescheraines, quelques jeunes gens qui vont
faner trois semaines aux environs de Genève où ils touchent
k francs avec la nourriture.
Au temps de la fenaison, une famille entreprend parfois un
« prix-fait )>, c'est-à-dire que, moyennant iO, 50 ou 60 francs et
un baril de vin, elle se charge de rentrer tout le fourrage d'une
propriété où les bras font défaut.
Une journée de bœufs pour labour se paye 6 francs, plus la
nourriture du bouvier et des bœufs.
ob LE PAYS DES BAUGES.
Le paysan bauju, qui élève, en moyenne, cinq enfants, ne
peut guère épargner, bien que l'art pastoral soit assez rémuné-
rateur et oiTre peu de risques. Les émigrants, seuls, épargnent,
principalement en vue (tacheter des terres.
Anciennement, les Baujus vivaient en familles patriarcales. Le
recensement de 1561 nous fournit des cas typiques de commu-
nautés familiales 1.
A Sainte-Reine, par exemple, il existait un ménage Gaudin
qui se composait de 24 personnes. Il comprenait le chef Claude,
sa femme et leurs 7 enfants; Vincent, le frère de Claude, sa
femme et leurs 5 enfants; Amédée et Claude, cousins des deux
chefs de famille précédents; Amé, neveu d'Amédée etde Claude,
sa femme et leur fdle; enfin deux veuves de parenté inconnue, et
dont l'une avait un fds.
Il semble qu'il faut chercher la cause de la dissolution de la
famille patriarcale dans le développement de l'émigration, qui
met une partie des membres de la famille en contact avec les
villes. Il faut y ajouter l'influence du Code civil qui impose le
partage des biens. Sous les princes de Savoie, les conseillers com-
munaux étaient élus par les chefs de famille, ce qui maintenait
le pouvoir des patriarches.
Mais comme tout ce qui se sent menacé, la communauté fami-
liale essaie de résister énerg-iquemeut. C'est ainsi que, dans un
certain nombre de familles, subsiste encore l'oncle, le '< quinque »
comme on dit, qui est resté volontairement célibataire pour ne
point morceler le domaine paternel. Mais beaucoup d'oncles
célibataires ont actuellement leur foyer à eux.
L'autorité du père est respectée ; les mœurs sont bonnes et les
ménages irréguliers inconnus. Les parents continuent à se sou-
tenir les uns les autres, l'esprit de famille est toujours très
vivace.
Les fiançailles précèdent de très peu le mariage. Autrefois, à
cette occasion, le fiancé achetait des bijoux d'une valeur assez
1. Histoire des Bauges, i)ar l'abbé Morand.
lir. — INFH E.NCE Dl" LIEU ET DU TRAVAIL SUU l'kTAT SOCIAL. 57
considérable. Cette coutume ruineuse et étrange, vu le train
habituel du ménage, disparait peu à peu ; en tous cas, les bijoux
sont actuellement de valeur moindre.
Comme coutume locale, notons également celle qui consiste à
embrasser la nouvelle mariée et à lui donner une pièce de
monnaie.
L'intérêt joue le plus souvent dans ces alliances autant de
rôle que l'amour. Le jeune homme veut fonder une maison
neuve, arrondir son domaine, devenir possesseur d'une étable
bien garnie, avec deux gros bœufs et un mulet.
La mère, le plus souvent, vit au foyer; si elle va dans les
champs, elle ne se livre qu'à des travaux peu pénibles.
Les hommes se marient vers vingt-cinq ou trente ans, et les
filles de vingt à vingt-cinq ans. La plupart sont obligés d'aller en
ville, afin de se constituer des ressources pour établir un foyer.
Les familles sont assez nombreuses; on compte en moyenne
quatre à sept enfants.
Il est excessivement rare que les vieux parents soient laissés
dans la détresse. Ils reçoivent généralement une petite pension
de chacun de leurs enfants.
Les habitations sont spacieuses; elles comprennent une grande
cuisine et plusieurs chambres à coucher. Non seulement, bêtes
et gens ne forment pas un seul ménage, comme dans certains
coins des montagnes de Savoie, mais l' étable est presque toujours
séparée du logis proprement dit^ par une vaste grange. Assez sou-
vent même, grange et étable forment un local distinct.
La plupart de ces habitations sont propres. Les assiettes, les
plats, sont rangés sur l'étagère. Le grand fourneau reluit. Sur la
cheminée, lampes diverses, cafetière, fers à repasser s'alignent.
Aux fenêtres, des pots de géranium, de marguerites, de pensées
caressent le regard. Assez souvent, des gravures aux sujets
religieux, ou champêtres, ornent les chambres.
Les maisons sont ordinairement couvertes en chaume, parfois
en ardoises; la tuile est rare.
Il n'y a rien de particulier à signaler au sujet du vêtement,
surtout depuis 1850, c'est-à-dire depuis la construction des
58 LE PAYS DES BAUGES.
grandes routes. La béguine, coiffe des Bauges, disparaît, ainsi
que le traditionnel châle, aux tons vifs, jeté sur les épaules.
Avantla Révolution, jusqu'à l'âge de quinze ans, les garçons por-
taient ordinairement un bonnet. De nos jours, le béret triomphe.
Autrefois, les hommes portaient un habit de tiretaine à basques
longues, un gilet de couleur, des braies de même étoffe que
riiabit, des guêtres ou des chausses. Les souliers étaient forte-
ment ferrés (montagne) ; les cheveux longs et réunis sur la nuque ;
le chapeau bicorne était assez semblable à celui de nos gen-
darmes. Les mouchoirs étaient inconnus. En été, beaucoup
allaient pieds nus.
Les femmes portaient une jupe de serge, un corset de drap
rouge, un tablier de couleur, la « béguine », le châle vivement
nuancé, avec, autour du cou, la chaîne d'or des fiançailles.
Les paysannes aisées, surtout quand elles partaient en voyage, se
coiffaient assez souvent d'un chapeau de feutre noir, à la coque
ronde et aux larges bords.
J'ai dit que les maisons sont spacieuses, mais les fenêtres ne
sont pas toujours suffisamment grandes. La plupart des méjia-
g ères 71 aèrent j)(ts assez. C'est surtout en hiver que l'hygiène
devient mauvaise, dans beaucoup de maisons. On « bourre » le
fourneau de bois, on a soin de ne pas ouvrir la fenêtre, afin que
la chambre ne se refroidisse pas. L atmosphère devient lourde et.
jointe à r oisiveté, prédispose au sommeil, éi la nonchalance. Si
le paysan, par une petite industrie quelconque, était occupé
en hiver dans une chambre non surchauffée, la race serait
encore plus robuste; l'hiver l'amollit. Ces paysans qui, même à
l'époque des plus durs travaux, ne sont jamais indisposés, sont
souvent enrhumés en hiver, se plaignent de maux de tète, de
maux de ventre.
Les bains sont et peu près complètement ignorés : c'est bien
là aussi une lacune fâcheuse. Cependant, la plupart des foyers
sont propres, tenus avec assez de goût.
On peut dire que le tiers des jeunes gens et jeunes filles vit
à Paris, ou à Lyon. Aussi, on remarque peu d'entrain dans les
amusements : la jeunesse fait défaut. D'ailleurs, la race baujue,
III. — INFLIENCE DU I.IEF ET hl TRAVAIL SUR l/ÉTAT SOCIAL. 59
sans être triste, 7i est pomt avide déplaisirs bruyants. On n'a pas
ici la gaieté du Méridional. La montagne, le climat, l'art pas-
toral, y sont pour beaucoup. En été, on est occupé; en hiver, la
neige tombe : on ne peut guère sortir, on reste au foyer. Aussi
les caractères y sont jy lu s sérieux, plus concentrés, moins folâtres
que dans le Midi. A vrai dire, en dehors des jeux de boules, du
jeu de cartes, surtout, pendant les longs loisirs de l'hiver, les
divertissements sont à peu près inconnus. Les danses sont plutôt
rares. Ce n'est pas là un peuple bruyant, aimant les réunions
publiques : il vit d'art pastoral, d'agriculture et non de cueil-
lette. C'est pourquoi la vie publique est peu animée.
Dans certains villages des Bauges, au Villard d'École, par
exemple, le nombre des veuves est considérable. J'en ai compté
neuf sur une vingtaine de ménages. C'est le « Frêne » qui tue les
hommes. Le Frêne, c'est le col par lequel passe la route des
Bauges à Saiut-Pierre-d'Albigny. LesBaujus le franchissent sou-
vent pour aller cultiver leurs vignes. Mais quand ils revien-
nent, parfois un peu grisés par la dive bouteille, le corps tout
en sueur par suite de la montée pénible, un vent glacial les tran-
sit au col, s'ils n'ont la précaution de boutonner leur veste et
d'accélérer la marche.
Les sinistres sont relativement rares en Bauges. Les inonda-
tions n'y sont point à craindre ; la grêle n'y peut causer des dégâts
trop considérables, puisque les prairies dominent. Les incendies
seuls y ont causé parfois des calamités, et ont détruit des villages
entiers.
Les Baujus sont en grande partie patronnés par les subventions
spontanées du sol : herbe et bois. Mais ce patronage est insuffi-
sant, et on doit y suppléer par les ressources de l'émigration
temporaire, car il lï existe pas de classe patronale supérieure .
Le récent développement du commerce ne la crée pas, car nous
avons vu qu'il ne nécessite pas l'initiation aux procédés modernes ;
ce n'est qu'un commerce de finasseries et de petits procédés.
Par comparaison avec les races voisines, on peut dire que la
race est forte : race celtique qui, par suite des difficultés des
communications, a été très peu altérée par les dominations suc-
GO LE PAYS DES BAUGES.
cessives de peuples divers. Les yeux bleus des Celtes sont en
grande majorité. La vie de montagne lui conserve sa rusticité
antique.
Au moral, race tenace, concentrée, peu mobile. Le Bauju
est méditatif, réfléchi :\\ cause peu, mais pense beaucoup. Il est
l'inverse du Méridional. Pour qui ne le connaît point, il paraît
au premier abord lourd d'esprit : ses conceptions sont lentes,
mais empreintes de bon sens, comme colles des gens peu lo-
quaces. Cet air naïf, lourdaud, joint à cette sagacité prudente,
cachée, trompe les gens qui entrent en relations avec lui. D'où
ces dictons des régions environnantes : " le Bauju est traître. —
Pour connaître un Bauju! » Au fond, ces jugements sont erro-
nés : ils proviennent de ce que les étrangers au pays ne saisissent
que difficilement ces quelques traits, de nature contraire, mais
qui s'unissent solidement chez le Bauju : naïveté apparente et
11071 feinte, air lourdaud, résultat des longues méditations sans
causeries, conceptions lentes mais justes, plus profondes que
son air placide ne le laisserait croire. En d'autres termes, le
Bauju ne trompe nullement les étrangers : ce sont les étrangers
qui ne savent pas le comprendre, et qui, apercevant un type
somnolent d'appjarence et croyant le rouler facilement, sont vexés
de se voir rouler par lui : il les roule parce que, pensant davan-
tage, il voit plus juste. On a donc tort de l'accuser d'être faux.
Le caractère, depuis la. co/istruction de grandes routes, l'émi-
gration vers Paris, devient pilus ouvert, plus affable.
Les Baujus sont catholiques. Le culte privé (prières, médita-
lion, pénitences, jeûnes, observation de la Loi de Dieu), diminue
peu à peu, par suite d'influences extérieures diverses. Comme
coutume imposée par la religion et observée assez scrupuleuse-
ment par la plupart des familles baujues, je citerai l'abstention
de viande le vendredi.
Le culte public consiste dans la fréquentation de la messe les
dimanches et fêtes. On ne travaille ordinairement pas le di-
manche, sauf pendant la fenaison. Autrefois, outre les dimanches,
il y avait en Bauges 28 fêtes obligatoires où tout travail était
interdit.
III. — INFLUENCE DU LIEU ET DU TRAVAIL SUR l'ÉTAT SOCIAL. 01
Les communications étaient, à cette époque, difficiles, les
moyens de publicité rares: aussi le curé était chargé d'informer
ses paroissiens des actes du pouvoir civil qui les concernaient.
L'influence du clergé était alors plus profonde qu'aujourd'hui.
Il y eut jusqu'à la Révolution deux monastères en Bauges :^
celui des Bénédictins de Bellevaux et celui des Chartreux d'Ail-
lons. Ils ont favorisé l'industrie du fer et contribué au défriche-
ment des vallées où ils furent édifiés.
Le pays des Bauges comprend 14 communes d'une population
de 500 à 900 habitants.
Sauf la commune de la Compote, où la population est agglo-
mérée, toutes les autres communes comprennent, outre le chef-
lieu, des hameaux parfois très importants.
Lorsque ces hamaux sont éloignés, ils sont pourvus d'une
maison d'école. Tels sont : Glapigny (Belleconibe), la Magne
(Saint- François), la Combe (Aillons-le-Jeune), Attily (le Châte-
lard), le Villard (École), Bellevaux (Jarsy), etc.
Chaque commune possède des biens communaux, principale-
ment des forêts. Nous avons vu que ces biens communaux étaient
plus considérables autrefois qu'aujourd'hui. La commune
qui retire le plus de revenus de ses biens communaux est celle
d'École. Ses seuls prés lui rapportent annuellement 3.0i0 francs.
Certaines communes, entre autres Saint-François et Aillons-le-
Jeune, retirent de leurs communaux un millier de francs.
Il n'y a pas en Bauges d'unions communales : car il n'y a pas
de prairies indivises entre plusieurs communes.
Autrefois, les Bauges étaient un pays fermé. La seule route
existant était celle d'Annecy-Châtelard-Miolans, et c'était plutôt
un chemin qu'une route. Le Pont du Diable, sur lequel elle fran-
chissait le torrent de Belleconibe, n'a pas 2 mètres de largeur; il
n'avait même pas de parapet. Les communications avec l'exté-
rieur étaient donc très difficiles : la plupart des Baujus vivaient
et mouraient chez eux.
La main-d'œuvre nécessitait d'ailleurs plus de bras que main-
tenant. Les soirs d'octobre, de novembre, jeunes gens, jeunes
62
LE PAYS DES BAIGES.
filles, femmes, se réunissaient pour « bloyer » le chanvre. Et
tandis que les mains agiles séparaient la filasse des chénevottes,
les rh'es, les gaies causeries, les badinages allaient leur train.
Avec le chanvre qui diminue et même, dans quelques communes,
qui disparaît, voilà un travail familial de moins.
Puis, ce chanvre, il fallait ensuite le filer. C'était le hon temps
des rouets; les jeunes filles étaient occupées tout l'hiver à filer
le chanvre, la laine, à tricoter les bas. Aujourd'hui, on achète
et la toile et les bas; les bras sont inoccupés. La ville séductrice
est là : on va à elle.
Du temps des fléaux, on battait le blé jusqu'à Pâques, et les
jeunes gens étaient ainsi contraints de rester. Aujourd'hui, en un
jour tout est battu, vanné, et les jeunes gens partent.
11 n'y avait pas de fruitières. Chaque ménage battait son
beurre dans une petite baratte ordinaire, et faisait la « tomme «
dans une petite « forme » en tôle, percée de trous. Encore un
travail familial de moins.
Et ces 600 cloutiers d'autrefois, du temps de la Révolution et
de l'Empire? Disparus avec les usines deBellevaux, d'Aillons, du
Villaret-Rouge. Et cette centaine de tisserands qui vous conver-
tissaient en toile solide le fil de chanvre des ménagères? Et
ces tourneurs sur bois, fabricants de seaux, de cuveaux, de
plats, d'écuelles, de « poches »? Disparus aussi. Que de bras
inoccupés! Voilà la source de l'émigration moderne des Baujus.
A la disparition de ces occupations familiales qui attachaient
le Bauju à son sol, joignez la création, vers 1850, des grandes
routes d'Annecy-Lescheraines-Chambéry ; d'Aix-les-Bains-Chà-
telard-Saint-Pierre-d'Albigny.
Joignez la création de courriers réguliers du Chàtelard à Aix-
les-Bains, mettant, avec les chemins de fer, le Chàtelard à
trente heures seulement de Paris. Et vous connaîtrez à peu près
les principales causes de l'émigration baujue, qui semble aller
toujours en s'accen tuant. En 1845, les Bauges comptaient
13.000 habitants; en 1906, 8.750 habilants. Fnc seule commune
augmente, la Compote : ses habilants se livrent avec ardeur à
l'exploitation forestière, et trouvent ainsi des ressources. Cette
IH. — INFLUENCE Dl' LIEl ET DU TRAVAIL SUR l'ÉTAT SOCIAL. G3
diminution de la population ne peut être attribuée à la diminu-
tion de la natalité; puisque les familles sont presque aussi nom-
breuses aujourd'hui qu'autrefois? Dans certaines familles, sur
cinq enfants, il y en a quatre à Paris. Je crois être bien au-dessous
de la vérité en évaluant à 2.000 le nombre des Raujus de Paris,
et à 300 ceux de Lyon.
Rares sont les Baujus au-dessous de cinquante ans, qui ne
connaissent pas Paris. Ils y vont, isolés, sans regret, contents
même, le cœur rempli d'illusions, mais espérant, pour la plupart,
revenir passer au pays la dernière partie de leur existence. Leur
rêve, c'est une modeste fortune, 10.000 francs, qui leur per-
mettra de construire une maison^ (V arrondir le domaine, de tenir
deux bœufs à rétable.
Les jeunes filles y vont pour se constituer une petite dot, et
pour n'avoir point l'air trop paysannes. Naturellement, les dé-
ceptions surviennent, et c'est à Paris, bien souvent, qu'elles
apprennent à aimer la terre, où elles vivent tranquilles, libres.
Un certain nombre de jeunes filles vont travailler à la fabrique
de soieries de Saint-Pierre-d'Albig'ny (Grésivaudan supérieur)
pour gagner i3 à 50 francs par mois.
D'après ce que nous connaissons déjà des aptitudes du Bauju,
nous pouvons affirmer qu'il ne deviendra point ouvrier d'indus-
trie. L'absence totale de la grande industrie dans les Bauges,
l'âge un peu tardif auquel ils partent (dix-huit ans au moins),
ne leur font même pas soupçonner ce débouché offert aux jeunes
activités.
Quelques-uns utilisent des aptitudes développées en eux par
les conditions de Lieu et de Travail : ainsi ceux d'École, de Jarsy,
sont plutôt garçons laitiers ; ceux du Chàtelard sont cochers ou
marchands de vins (le nombre des « courses » est assez considé-
rable au Chàtelard : touristes , commis voyageurs, etc.).
La plupart exercent des professions ne nécessitant guère d'ini-
tiative. Ainsi, ceux de Lescheraiiies, de la Motte, sont garçons de
café; ceux, du Noyer deviennent emplo/yés d'hôtel. Les jeunes
filles sont domestiques, cuisinières, lingères, femmes de chambre.
Chacun part, isolé ; il sait bien qu'il trouvera des compatriotes
64 LE PAYS DES BAUGES.
à Paris, mais, pour se « placer », il compte tout autant sur les
bureaux de placement et, une fois au courant de la capitale,
sur son initiative personnelle que sur ses compatriotes.
C.ette émigration est inférieure par ses résultats. Quelques-uns
parviennent cependant, par leur seul travail, à amasser un assez
fort pécule. Je pourrais citer quelques exemples de personnes
ayant gagné, en une vingtaine d'années, 50.000 francs, et même
plus; mais c'est là l'exception. La plupart économisent, dans le
même laps de temps, 5.000, 10.000 ou 15.000 francs. Vu leur
esprit d'économie et leur amour pour le travail, il est rare, à
moins d'accidents, de maladies, qu'ils reviennent sans un petit
pécule.
Et ce petit pécule modifie les Bauges. C'est là que se font
principalement ressentir les résultats de l'émigration. N'est-ce
pas là une répercussion intéressante à signaler? Ces jolies mai-
sons blanches qui rient dans la verte prairie, dont les toits
d'ardoises étincellent au soleil et se détachent des toits plus
ternes des chaumières environnantes, ce sont des maisons de
« Parisiens ». Ils ont acquis à Paris un certain besoin de confor-
table, et ce besoin n'est pas un mal, car, vu leur esprit d'écono-
mie, leur sens pratique, il est assez rare qu'il dégénère en luxe
au-dessus de leur situation.
Cette émigration avec retour est d'ailleurs imposée par les
conditions mêmes du travail auxquels ils se livrent dans la ca-
pitale. Au-dessus de quarante ans, vous ne pouvez guère être
garçon de café; vous n'êtes plus un employé d'hôtel bien agile;
vous ne pouvez plus être un cocher absolument sûr de vous. Vous
n'avez qu'à choisir entre deux alternatives : vous établir à votre
compte, vous mettre à la tête d'un petit commerce, ou revenir
au pays natal. Et, naturellement, c'est vers la seconde alterna-
tive qu'on incline.
Cette émigration est heureuse pour le pays, mais n'exerce
guère d'influence sur les populations au milieu desquelles elle
évolue : telle est la formule qui la résume et la caractérise.
Il y a quelques Italiens établis en Bauges; en général, ils y
III. — ini"Lli:m:e m liei et dl" TiiAv.ui. sik l'état social. O.j
sont moins nombreux que dans les autres parties de la Savoie.
Un certain nombre de colporteurs italiens parcourent les Bauges
en hiver. Mais leur intluence est minime.
Il y a une autre catégorie d'immigrants, des Français pour la
plupart, qui viennent y faire des séjours pendant la belle saison :
ce sont les touristes. Ils exercent, à cause de l'argent qu'ils lais-
sent dans le pays, une certaine intluence.
Ces touristes exercent une influence sur l' imagination du jeune
paysan. Il se sent encore poussé davantage vers la ville, d'où
sortent ces heureux promeneurs. En lui naît, sourdement, pres-
que à son insu, le désir de gagner de l'argent, de s'élever, de
quitter cette terre qui lui procure une certaine aisance, mais ne
l'enricbit point, pour la ville pleine de promesses.
A toutes ces transformations dues aux développements des
moyens de communications, il faudra bientôt en ajouter d'autres
plus grandes encore, dues aux progrès de la science. Nous
voulons parler du développement probable de la grande indus-
trie par l'utilisation des chutes d'eau au moyen de l'électricité.
M. Perrin, le grand industriel de Saint-Michel-de-.Maurienne,
a déjà lancé son projet d'éditier un vaste réservoir en amont
du Pont de Lescheraines.
Mais cela, la race baujue est incapable dp le réaliser par elle-
même ; il lui manque les capitaux nécessaires. Ce qu'elle four-
nira, c'est la main-d'œuvre ; ce qu'elle récoltera, c'est l'en-
trée définitive dans le monde du machinisme et de l'évolution
rapide.
Elle ne pourra s'y adapter avec fruit qu'en abandonnant ce
qui lui reste d'idées communautaires, et qu'en acquérant la
capacité à l'effort personnel intense.
J. POXCIER.
LA COMBE DE SAVOIE
VALLÉE DE CHAMBERY
La vallée de Chambéry est bornée , au nord , par le lac du Bourget
et la Dent-du-Chat, au levant par le Plateau des Bauges, au cou-
chant par une chaîne de montagnes connue sous des noms variés ;
au Midi, elle se termine à la petite ville de Montmélian. Son sol
accidenté, d'où surgissent quantité d'ondulations et de petits ma-
melons séparés par de riants vallons, les bois de pins, de mé-
lèzes, de chênes, de châtaigniers qui s'étagent sur les flancs des
montagnes et auxquels succèdent des vignes aujourd'hui dévas-
tées par le phylloxéra, des champs coupés de treilles, et des
prairies parsemées de noyers, tout contribue à lui donner cet
aspect gracieux et pittoresque auquel songeait Chateaubriand
en contemplant la vallée du Taygète.
Chambéry, qui forme le centre du pays, est une ville d'en-
viron 20.000 habitants, sans industrie et pourvue d'un com-
merce purement local. Elle compte un grand nombre de fa-
milles aisées appartenant àla noblesse ou à la vieille bourgeoisie,
qui forment une véritable aristocratie aux libéralités de laquelle
sont dues exclusivement les multiples fondations charitables
dont on trouverait difficilement l'équivalent dans une autre
municipalité française.
A 5 kilomètres au sud-est de Chambéry, sur le versant d'une
montagne de médiocre élévation, où les vignes se succèdent
jusqu'au fond de prairies marécageuses qui leur fournit l'engrais
nécessaire, le village de Saint-Baldolph étage ses maisons en
partie groupées par hameaux de dix à vingt feux. L'ensemble
de sa population atteint le chiffre de 750 âmes qui tend à dimi-
VALLÉE DE (^lIAMHKin . 07
nuer plutôt qu'à augmenter. C'est lui que j'aurai principale-
ment en vue.
La population de cette commune est en grande majorité hon-
nête et laborieuse. L'instruction y est depuis longtemps assez
répandue. A peu d'exceptions près, tous les hommes de moins
de cinquante ans savent lire et un peu écrire.
Les habitations, pour la plupart réparties en hameaux, sont
presque toutes construites sur le même modèle. Les carrières
de la montagne, d'un accès et d'une exploitation faciles, en
fournissent les matériaux à peu de frais. [}\\ escalier, qui aboutit
à une galerie en bois ou en maçonnerie, mène au premier étage.
On entre d'ordinaire directement dans la cuisine, sommaire-
ment meublée de quelques chaises et d'une table massive dont
les flancs recèlent le pétrin où l'on serre le pain et la farine, en
attendant d'y manipuler la pâte de froment qu'on porte tous les
quinze jours, ou même seulement tous les mois, au four banal
du hameau : au fond, une grande cheminée à manteau à côté
de lac{uelle s'agite le balancier d'un coucou en sapin verni.
Autour de cette pièce centrale sont groupées trois ou quatre
chambres. Au rez-de-chaussée, se trouvent la remise, l'étable
et « l'antre » des cochons. Les plus pauvres ménages possèdent
au moins une vache, qu'on attelle à la charrue au moment
des labours avec celle d'un voisin, à charge de revanche. La
moyenne des villageois disposent de deux bœufs, d'une ou deux
vaches, le tout sans compter les poules qui cherchent leur vie
un peu partout.
Rien à dire de bien particulier sur le chapitre de la nourri-
ture. Les pommes de terre, les légumes (principalement le chou,
la carotte et la rave), le lait, le fromage, les châtaignes pendant
l'hiver, en toute saison une sorte de crêpe très épaisse, qui
porte le nom caractéristique de matefaim, tels sont les éléments
principaux de l'alimentation. Il faut y joindre, à titre d'appoints
plus ou moins réguliers suivant l'abondance de l'année, suivant
les travaux à exécuter, etc., la bouillie de maïs désignée en
Savoie sous le nom italien de polenta, le lard, des sortes de
gâteaux roulés, les biignes, le vin, qu'on ne ménage pas au
6S LA COMBE DE SAA'OIE.
moment du coup de collier des moissons et des binages d'été,
et l'excellente eau-de-vie, produit de la distillation du marc de
vendange. La viande, sauf chez les riches paysans, ne figure
sur la table qu'aux jours de grandes fêtes. On s'éclaire avec
l'huile des noix ou des grains cueillis dans le domaine. Les
bois et taillis communaux, qui couvrent la plus grande partie
de lamontagne au-dessus du village, fournissent le combustible
nécessaire. Un existe pas de pâturage communal. A deux heures
de marche environ de Saint-Baldolph, dans les parties du dé-
partement de l'Isère limitrophes à li Savoie, les paysans dis-
posent d'un métier accessoire ([ui est, pour eux, un élément
très important de bien-être : les femmes cousent des gants qui
leur sont envoyés de Grenoble et gagnent parfois, en se sur-
menant un peu, des journées de 5 à C francs. Rien de pareil ici,
où la culture est le seul moyen d' existence . Il est vrai que le
sol est très fertile et l'agriculture fort avancée, ce qui, joint aux
qualités d'économie des paysans, explique leur bien-être relatif
et le jirix élevé des terres. Un champ à blé se vend de 3 à 6.000
francs l'hectare en considération de sa qualité et selon qu'il
est ou non garni de treilles; une prairie, de 5 à 10.000 francs;
un vignoble, de 8 à 12.000 francs. Les prix sont à peu près
les mêmes dans toute la vallée de Chambéry; aussi y compte-
t-on peu de propriétés de plus de 50 hectares. Les familles
dont le domaine est insuffisant louent des terres à raison
de 70 à 200 francs l'hectare, suivant leur nature ou leur qua-
lité. La petite propriété domine, les fermes sont peu nombreuses
et de médiocre importance. Les familles bourgeoises habitent
Chambéry l'hiver et passent généralement la majeure partie
de Tété et de l'automne dans leurs propriétés rurales.
La situation matérielle des cultivateurs, généralement pros-
père jusqu'à ces dernières années, a été compromise sous l'in-
fluence de deux faits principaux qu'il n'est pas inutile de rap-
peler.
Le premier est la concurrence du blé, du vin, du bétail étrangers
apportés en quantité sur nos marchés et offerts à des taux qui
forceraient nos cultivateurs, écrasés qu'ils sont d'impôts et can-
VALLÉE Di: (:iL\MBl':nY. 6t>
tonnés par éducation sur un sol étroit et appauvri, à abaisser
bien au-dessous de leurs prix de revient leurs prix de vente, si
le législateur ne s'efibrçait de relever ceux-ci artificielle-
ment.
La seconde est la ruine de nos vignobles, ruine due an phyl-
loxéra, aidé de divers agents, tels que le mildew, le black-
rot, etc..
En Savoie, cette seconde cause a agi beaucoup plus puissam-
ment que la première. La vigne y occupait une grande partie
du sol, car sa culture était extrêmement rémunératrice. Le vin
du cru, très apprécié dans le pays, où il s'en fait une énorme
consommation, se vendait couramment de 35 à 60 et môme
75 centimes. Le « i'aisant-valoir », ou le fermier, vivait sur le
reste de son domaine et vendait son vin^ avec le prix duquel il
achetait les objets manufacturés nécessaires à sa consommation
et payait au besoin la rente due à son propriétaire. Cette cul-
ture permettait en outre de tirer parti des prairies maréca-
geuses qui forment l'extrême fond de la vallée et donnent la
lèche, ou blache, dont on faisait de la litière puis du fumier.
Chaque vignoble était ainsi accompagné d'une blachère d'é-
tendue proportionnelle, qui le suivait à chaque mutation de
propriété.
Le phylloxéra changea tout cela. Ce fut presque subitement
pour tout le monde la gêne, pour beaucoup la misère. Heureu-
sement, nos vignerons ont eu, pour les aider, l'expérience et
les exemples venus du Midi, où l'épidémie a exercé tout d'a-
bord ses ravages. On sait que la racine des cépages américains
est devenue réfractaire aux piqûres du phylloxéra par l'adap-
tation au milieu, conséquence d'une longue période d'évolu-
tion. Il fallait donc substituer à nos vieux plants nationaux des
plants venus d'au delà de l'Atlantique. C'est ce qu'on décida
tout d'abord. Les résultats furent, en général, peu satisfaisants.
C'est alors qu'on imagina de greffer, sur une souche améri-
caine, une iige autochtone. Les résultats obtenus jusqu'à ce
jour sont extrêmement encourageants. Dans les terrains profon-
dément défoncés et abondamment fumés, ces greffes vigoureu-
70 LA COMBE DE SAVOIE.
ses portent des fruits avec une fécondité inouïe. On a vu, cette
année, des hectares de vigne, dont la reconstitution avait
coûté en moyenne 6.000 francs, donner jusqu'à 85 hectolitres
par hectare d'un vin qui se vend encore iO centimes dans le
pays. Ce spectacle est bien fait pour exciter le zèle des petits
cultivateurs ; aussi occupent-ils les loisirs que leur laisse la
morte saison de l'hiver et du printemps à miner, grefler et com-
planter. Le salaire de la journée d'un terrassier employé à ce
travail est de 2 fr. 75; celle d'un grefïeur se paye 6 francs.
Cette transformation de nos vignobles aura surtout d'heu-
reux effets dans l'avenir en perfectionnant la viticulture, jus-
qu'ici assez rudimentaire dans le pays, par la substitution de
la culture iîitensive à la culture extensive. Cette transformation
est la conséquence naturelle du prix élevé des rcplantations et
de la suppression du provig-nage généralement usité jusqu'ici,
suppression qui s'impose sous peine de voir la bouture greffée
s'affranchir et les plants directs remplacer les plants greffés.
Par les dépenses qu'il impose sous forme de charrois ou d'a-
chat d'engrais, d'échalas, de terreau, même aux petits proprié-
taires qui fournissent en personne la main-d'œuvre, cette re-
constitution d'une partie considérable de notre capital foncier
exige d'importantes avances; or, le vin, en disparaissant, avait
privé les paysans du seul moyen sérieux qu ils eussent à leur
disposition pour faire un peu d'argent. Comment résoudre ce
problème? A Saint-Baldoph on y est en partie parvenu. Les
paysans, naturellement sobres et économes, n'ont pas seulement,
comme ailleurs, redoublé de travail et de privations, ils ont
demandé à cette forme d'association Aers laquelle bien des re-
gards se tournent aujourd'hui devant la menace du socialisme,
la coopération, de leur venir en aide. Us ont fondé une froma-
gerie, ou fruit irre coopérative.
Des sociétés fonctionnent sous cette forme depuis un temps
immémorial avec un très grand succès dans la plupart des lo-
calités du plateau des Bauges, que domine, à l'est, la vallée de
Chambéry. En Haute-Savoie surtout, elles sont nombreuses et
llorissantes, Saint-Baldoph n'a eu qu'à copier ces modèles. Sa
VALI.KE ME ClIAMBÉRY. 71
fruitière a été installée, il y a quelques années. Après les tâtonne-
mentset les déceptions inévitablesau clél>ut de toutes entreprises,
elle donne maintenant de très beaux résultats. L'organisation est
des plus simples. Une commission de dix membres, composée
de fermiers et de faisant-valoir élus par les associés, joue le rôle
de conseil d'administration et de surveillance. Elle choisit et
dirige le fruitier, c'est-à-dire un agent chargé des manipula-
tions peu compliquées d'où sort le beurre ou le fromage et au-
quel est attribué pour cola un salaire annuel de 1.200 francs.
Le fruitier reçoit chaque jour la plus grande partie du lait de
la commune, l'analyse au besoin s'il est suspect et le transforme
soit en malottes de beurre, soit en ces grandes meules de gruyère,
larges comme des roues de voiture, qu'on peut admirer chez
tous les épiciers.
Il a le droit de faire des perquisitions chez les associés, aux-
quels il est interdit, sous la sanction d'une forte amende, de
fabriquer eux-mêmes du fromage ou du beurre : sage régle-
mentation sans laquelle le lait risquerait d'arriver fortement
écrémé à la fruitière. La répartition s'opère d'après un procédé
qui la rend intelligible à tous. Au début, le premier associé
dont l'apport en laitage égala la quantité exigée pour fabriquer
un fromage et les malottes de beurre qui l'accompagnent cha-
que fois, vit porter à son nom ces produits, ou plutôt leur valeur.
La prochaine fois, ce fut le tour de celui qui figurait sur les
livres immédiatement après le précédent pour avoir fourni en
second lieu le nombre de litres voulus, et ainsi de suite. C'est à
qui, parmi les paysans, arrivera à « faire le fromage », pers-
pective bien plus propre à stimuler leur ambition que celle d'un
dividende qui frapperait moins fortement leur imagination et
dont ils ne sauraient, pour la plupart, évaluer exactement le
quantième. A la fin de chaque année, on distribue les bénéfi-
ces, en prélevant un tant pour cent qui sert à payer les intérêts
et l'amortissement de la somme empruntée au début pour ache-
ter l'outillage et fournir le fonds de roulement. Chacun touche
ainsi une somme ronde toute prête à être économisée. Cette an-
née, au mois de septembre, un de mes fermiers qui possède
72 LA COMBE DE SAVOIE.
quatre belles vaches bien soignées, avait déjà dix fois «■ fait le
fromage et le beurre », ce qui représente un très beau bénéfice,
le poids d'une meule de gruyère égalant une cinquantaine de
kilos, et la livre de beurre frais se vendant 1 fr. 50,
Un des résultats de la crise agricole a été d'accéléré)^ le mou-
vement (Vémigralion qui porte les campagnards vers les villes...
En imposant le partage égal et obligatoire des successions, le
Code civil encourage le calcul que font plus ou moins consciem-
ment beaucoup de jeunes gens. Filles et garçons partent pour
Chambéry, Lyon, Paris, se placent comme domestiques, ouvriers,
employés, avec l'intention d'amasser des économies et de reve-
nir au pays une fois fortune faite. Beaucoup réussissent par la
sobriété et \({. probité f[u'ils tiennent do leur éducation. Si, pen-
dant ce temps, un des parents meurt, ces émigrants reviennent
au pays et réclament, souvent sans vergogne, leur part inté-
grale d'un patrimoine que le travail de leurs frères a augmenté
pendant qu'ils thésaurisaient au loin pour leur propre compte.
La famille du fermier dont je parlais tout à l'heure, et qui,
entre parenthèse, paye une rente de I.IOO francs, se compose
de sept enfants. La fille aînée est mariée dans le pays; sa sœur
cadette va bientôt en faire autant; celle qui vient entre elles
deux est maintenant concierge à Paris, où elle a travaillé quel-
ques années en qualité de cuisinière. Son mari, homme de son
village, est vendeur au Bazar de rtlôtel de Ville. Des quatre
garçons, deux vivent à Paris, le plus âgé en qualité d'ouvrier
boulanger, le plus jeune en qualité de ganon de café ; les deux
autres travaillent à la ferme; le plus jeune de toute la famille.
(|ui prendra la suite du bail à la mort de son père, est un jeune
homme de dix-huit ans, qui se placera probablement hors de
la maison après son service militaire. Cet exemple est typique,
on peut le généraliser sans témérité et l'étendre ;\ la plujîcwi
des familles des fermiers, qui sont, il est vrai, en minorité dans
le pays.
Pierre Arminjox.
OUSEHVATKI-NS SI H CETTE ENOl ETE.
OBSERVATIONS SUR CETTE ENQUETE
Voici, bien observée dans un coin de la Savoie, une organisa-
tion sociale qui pont avoir beaucoup d'analouues ailleurs, jus-
qu'en dehors de France, jusquen dehors de l'Europe, jusqu'en
dehors de nos climats, jusqu'en dehors des temps actuels. Sans
en avoir lair, elle ouvre le champ à plus d'une réflexion nou-
velle et à de très grosses conclusions.
Il est clair que la vigne est ici la solution du problème vital.
L'exploitant tire bien son alimentation des produits de son do-
maine, mais c'est grâce à la vigne qu'il fait l'argent nécessaire
pour le reste de ses besoins, pour acquitter le prix de la terre.
C'est la vigne qui le patronne. Tout s'organise autour de ce
produit central. Si, au-dessus de soi, on prend exemple de la
montagne pour faire du fromage en sociétés coopératives, c'est
atin d'avoir les fonds nécessaires à la reconstitution de la vigne.
Si, au-dessous de soi, on se partage et on exploite le marais,
c'est pour en tirer l'amendement et la fumure des terres à vigne.
Si on introduit chez soi des méthodes de culture nouvelles, si
on passe de la culture extensive à l'intensive, si on emprunte
l'expérience de ses voisins du Midi, si on se fournit de plant en
Amérique, c'est pour la vigne.
Tout cela réussit bien et mérite de réussir.
Mais, phénomène singulier, le pays ne grandit pas. Les paysans
sont aisés; les bourgeois, qui partagent l'année entre la grande
ville locale et la campagne, tout comme des Parisiens, sont très
généreux; les émigrants font leur petite pelote, ù de petits
métiers sans apprentissage, dans les grands centres, et ils vien-
nent réclamer leur part au pays. Tout ce monde est honnête
en général, économe, laborieux, voire même intelligent. Et
cela fait une petite race. Son influence n'est pas au niveau de
ses qualités fondamentales.
La vigne a-t-elle jamais engendré de grandes races d'hom-
mes'? C'est ce dont il est permis de douter, .l'entends par là
74 LA COMBE DE SAVOIE.
des races d'où sortent communément des hommes capables de
prendre l'initiative des grands mouvements de l'humanité, de
se mettre à la tête des évolutions économiques, politiques, in-
tellectuelles?
La vigne n'a-t-elle pas l'inconvénient, au point de vue so-
cial, d'être comme ces plantes riches de l'Orient, auxquelles on
ne peut appliquer jusqu'ici que le travail à la main ? 8a culture
n'a-t-elle pas des analogies avec la culture maraîchère, en ce
sens qu'avec un petit coin de terre et des soins de détail, elle
suffît à donner une sorte d'aisance villageoise? Ne porte-t-elle
pas la population à se diviser le sol en tous petits carrés, à s'ac-
cumuler sur place, à ignorer les grands groupements de person-
nel dans le travail, les méthodes puissantes par l'emploi des
grands engins, les entreprises compliquées par la multiplicité
des éléments qui y entrent, par la multiplicité des transforma-
tions du produit? Comment alors naîtraient là les hautes apti-
tudes qui permettent de gouverner les choses et les hommes
Je ne veux pas insister davantage sur ce point ; je me con-
tente de le livrer à la réflexion des observateurs.
H. T.
L'OUVRIER SAVOYARD URRAIN
D'APRÈS UNE ANCIENNE MONOGRAPHIE
Nous avons vu le développement du tourisme jouer un certain
rôle en Tarentaise et dans les Bauges. Il existe, en Savoie, une
ville où cette influence est portée à son maximum et devient
presque exclusive. Nous voulons parler de la petite ville d'Aix-
les-Bains, située dans la vallée de Chambéry, près du lac du
Bourget.
Elle doit sa céléi^rité aux sources thermales qui attirent cha-
que année un certain nombre de baigneurs ^ qui va toujours
croissant. De là, une grande activité donnée aux industries du
bâtiment : « Le personnel qui y est employé en permanence
est presque toujours insuffisant, et c'est ainsi qu'il faut deman-
der auFaucigny des maçons émigrants; au Piémont, des maeons-
briquetiers, des plâtriers et des peintres; à Paris et à Lyon, des
objets d'ameublement de toute sorte ~. »
Le ferblantier-couvreur étudié par Le Play, en 1857, est donc
un type caractéristique de la classe ouvrière d'Aix-les-Bains.
La monographie montre une ville où le travail abonde et où
cependant le paupérisme apparaît par suite de l'imprévoyance
d'un certain nombre de familles; une ^^lle où la classe ouvrière
vit largement du luxe des classes riches, et où règne cependant
l'antagonisme des classes, fruit de l'envie que répand autour
de lui le faste uni à l'oisiveté et souvent au vice.
1. Vers 1857, on comptail aanuelleinent environ l.OOO baigneurs séjournant vingt-
cinq jours en moyenne ; la population de la ville s'élevait alors à 4.000 habitants.
2. Ouvriers européens, t. IV, p. 187.
70 l'oLVRIEH savoyard urbain n'APRÈS UNE ANCIENNE MONOGRAPHIE.
L'ouvrier ferblantier étudié par Le Play, quoique dans une
situation prospère, n'arrive pas à s'élever en proportion des faci-
lités offertes par le milieu, par suite de son manque d'initiative.
Cela résulte des faits suivants : 1" au lieu de se spécialiser, il
dissémine ses forces dans trois métiers différents sans compter
les travaux secondaires ' : les gens qui manquent d'audace cher-
chent à s'appuyer sur le plus de soutiens possible ; il n'arrive à
briller en rien; 2° il s'appuie en outre sur le travail de sa
femme : c'est elle qui dirige le magasin, la vente au détail-:
3° au lieu de consacrer ses épargnes à augmenter son commerce,
il les place en hypothèques jusqu'à ce qu'il puisse acquérir une
maison-^. Voilà qui est grave. En effet. Le Play nous dit que, par
suite de l'augmentation progressive des loyers, notre ferblantier
a déménagé trois fois, s'éloignant du centre des affaires % par
conséquent se plaçant de lui-même dans des conditions de plus
en plus mauvaises pour sa prospérité! Or, il est évident qu'il
aurait pu consacrer une partie de ses bénéfices pour parer à cette
augmentation d'affaires. Non, il préfère les convertir en capital-
mort pour devenir plus tard propriétaire d'une maison. Il aurait
pu être un locataire prospère ; il préfère être un locataire plus
médiocre dans l'espoir d'être plus tard un propriétaire non moins
médiocre. On prend là sur le vif l'un des défauts de la race fran-
çaise (pii confond trop souvent la prospérité avec la propriété.
Voilà ce qui se trouve dans la monographie de Le Play, et voilà
ce qui a échappé à ce savant consciencieux', parce que, seule, la
Nomenclature d'Henri de Tourville permettait de l'en extraire.
P. D.
1. Ouvriers européens, p. l'.i!).
2. Ibid., [). 198 el 1'.)',».
;{. IbifL, p. 1%.
4. Ibid., p. 202.
LE GRÉSIVAUDAN
D'APRÈS UNE ANCIENNE MONOGRAPHIE
Descendons la vallée de l'Isère. Après sa sortie des massifs
montagneux de la Tarentaise, elle s'élargit un peu : c'est le Gré-
sivmidan suj)érieui\ resserré entre le massif des Rauges et celui
delà Maurienne. Plus bas, nous entrons dans le département de
risère : c'est le Grésivaudan proprement dit, qui s'étend jusque
vers Grenoble.
Nous ne sommes plus dans la Savoie, mais nous sommes tou-
jours dans une région plus ou moins influencée par le type alpin
dont le Savoyard fait partie. C'est, en quelque sorte, le prolonge-
ment du type.
Des renseignements précieux ont été recueillis sur cette vallée
par M. Ernest de Toytot et publiés dans les Ouvriers des Deiix-
MondesK Ce qu'il y a d'intéressant, c'est que l'auteur a observé
la région à deux reprises différentes, en 18G5 et en 188G, ce qui
permet de dégager le sens de l'évolution qui agit là, comme
partout, sous l'influence du développement des transports, et
par suite de la concurrence.
Mais, avant même cette évolution récente, le type était déjà
bien différent de celui du montagnard. Ici, ce n'est plus un sol
intransformable, ce sont de riches alhivions, c'est une plaine —
petite sans doute — mais extrêmement fertile.
« Comme en Lombardie, la même terre nourrit à la fois des
céréales ou des fourrages, des mûriers pour l'élevage des vers à
soie , une des branches importantes de l'agriculture locale, et
1. Le fjantier de Grenoble [Ouvriers des Deux-Mondes, 2*= sér., t. I, n" 55).
78 LE GRÉSIVAUDAN d'aPRÈS UNE ANCIENNE MONOGUAI'IIIE.
enfin de la vigne disposée en treillage le long des mûriers. La
vallée produit en outre des chanvres qui atteignent une prodi-
gieuse hauteur 1. »
Et pourtant, l'on constate un malaise inconnu aux popula-
tions vivant sur le sol pauvre de la montagne. Ceci semble pro-
venir de l'organisation de la propriété et du manque de capi-
taux, s
On peut rattacher l'organisation de la propriété, dans le
Grésivaudan, au type du village à banlieue morcelée : <.< Les hé-
ritages, loin d'être agglomérés, se composent en certaines par-
ties de bandes dans lesquelles les voisins limitrophes s'enten-
dent pour produire les mêmes cultures-. » La conséquence
qui en découle est la prédominance de V esprit de routine, c;u'
les plus capables doivent se conformer aux méthodes de culture
employées par la généralité.
De plus, les partages constants lors des héritages amènent à
la fois la petite propriété et Vénriettement du capital cultural.
Ce sont là de bien mauvaises conditions pour progresser. On
remarque surtout la pénurie de bétail et conséquemment de
fumier. Aussi l'on fait venir à tout prix de Grenoble la pou-
drette ou d'autres engrais animaux, et ceci est coûteux et in-
suffisant parce que l'on retire une récolte triple de la terre. Or,
il faut compter avec la concurrence des blés étrangers, avec la
maladie des vers à soie, avec le phylloxéra, etc. Or l'on ne peut
développer indéfiniment la culture du chanvre, car le nombre
des terrains pourvus des eaux nécessaires pour le rouissage est
très limité.
Il ne faut pas négliger non plus la hausse des salaires due
au développement de l'industrie, et le haut prix des terres dû
au tassement de la population. C'est la ruine des fermiers, sur-
tout de ceux obligés d'employer des ouvriers salariés. Seuls
continuent à se maintenir les petits propriétaires cultivant eux-
mêmes avec l'aide de leurs nombreux enfants, mais on com-
prend qu'ils vivent mesquinement.
1. Ouvriers des Deux-Mondes, 2" sér., t. I, n" -'16.") et 466.
2. Ibid., p. 498.
LE GRESIVAUDAN 1» APRES UNE ANCIENNE MONOGRAI'IIIE. rj
Au fond, le malaise provient de la disparition des productions
spontanées dans un pays communautaire.
Aussi ron quitte la cultiire poiii^ s'adonner aux travaux de
fabrication, soieries, ganterie', etc. Voyons si l'industrie se
comporte mieux que l'agriculture dans la lutte économique.
Prenons, par exemple, Tindustrie de la ganterie, qui est Tune
des plus importantes de l'Isère. En 1865, il y avait dans ce
département 27.4-90 ouvriers gantiers, hommes ou femmes, et
il faudrait y ajouter ceux qui vivent de la tannerie, peausserie,
mégisserie, teinture de peaux, etc.
Cette industrie était d'ahord organisée sous le régime de la
fabrique collective. C'est sous cette forme que M. de Toytot la
trouve lors de sa première observation monographique en 1860.
Quoiqu'un certain nombre d'ouvriers soient dispersés dans les
campagnes, cette fabrique collective était plus urbaine que
rurale. En effet, on ne voit pas d'ouvriers mi-cultivateurs, mi-
fabricants. Tout au plus voit-on le gantier cultiver un petit jar-
din. C'est que sa pro Cession exige une telle délicatesse et une
telle propreté que l'on ne peut pas mener de front ces deux
genres de travaux' : « La moindre rugosité aux mains, le
moindre contact de ses mains avec un outil ou un objet de tra-
vail rendrait l'ouvrier gantier impropre à son métier, ou tout
au moins lui ferait courir le risque de gâter son ouvrage •'^. » Il
en est de même de la femme : « Par le seul fait qu'elle touche
des gants, elle est affranchie de tout autre travail, ou de tout
soin dans le ménage. Car, dans le cas où les gants sont gâtés
ou salis, le patron les lui laisse pour compte ''. » Ce sont donc
des spécialistes. Dans la monographie qui sert de base à cette
étude. G*** a dû faire un apprentissage de quinze mois qui lui
a coûté 170 francs, plus 1.200 francs de frais de nourriture, de
logement, etc. •'.
1. L'élevage des chevreaux et des agneaux a donn<' naissance à l'indastiie gan-
tière; la culture du mûrier à celle de la soierie.
2. Ouvriers des Deux-Mondes, p. 475.
3. Und., p. 502.
4. Ibid., p. 503.
5. Ibid.. p. 482.
ÎSO LE GHÈSIVAIDAM D'ArRÈS UNE ANCIENNE MONOGRAPniE.
Heureusement les chcimages sont rares, et le salaire moyen est
de 4 francs par jour pour les hommes et de 1 franc pour les
femmes.
Du reste, la rémunération à la tâche permet à l'élite de s'éle-
ver. L'outillage est peu important (108 francs pour G*** et sa
femme).
La population est en général imprévoyante et apathique, et,
à Grenoble, elle est, en plus, dissipatrice ; beaucoup dépensent en
une journée le gain de la semaine, et l'ouvrière endimanchée
qui gagne à peine de quoi vivre ne se distingue nullement de
la femme riche occupant une haute position.
Toute cette population dépend de la capacité des commer-
çants de Grenoble qui centralisent les produits et les écoulent
en France et à l'étranger. Or, le patron d'une fabrique collec-
tive, quoicjue patron, nest qu'un petit capitaliste aux moyens
limités, peu apte par conséquent à s'adapter à une évolution
rapide des moyens de production.
Aussi l'auteur de la monographie constate qu'en 1886 l'in-
dustrie gantière est dans une toute autre situation'. La ma-
chine à coudre a remplacé le travail à la main ; elle fait six
fois plus de travail que l'aiguille tenue par une ouvrière ha-
bile ;elle donne à la couture et à la piqûre une régularité par-
faite contre laquelle ne peut pas lutter le travail à la main;
comme elle coûte 180 francs, tout le monde ne peut s'en pro-
curer, et les femmes qui ne se livrent qu'accidentellement, ou
à temps perdu, à cette industrie ont dû y renoncer.
11 ne faut plus surtout que les marchandises s'accumulent
chez les couseuses à domicile pour n'être livrées qu'à de longs
intervalles. L'industriel a besoin de pouvoir compter sur sa
commande de gants du jour au lendemain, afin qu'il lui soit
loisible de modifier ses formes suivant le goût du jour.
De jour en jour, le travail en fabrique se substitue au travail
à domicile. Ce dernier prête trop aux fraudes de la part des
ouvriers pour que, dans ces temps d'Apre concurrence, le pa-
1. Ouvriers (les Deux-Mondes, p. 50'».
LE GRÉSlVAinAN d'aPRÈS INE ANCIENNE MONOGRAI'llIE. 81
Iron puisse les supporter. Il faut une surveillance incessante
qui ne peut être réalisée que par raggiomération du personnel.
Aussi les petits fabricants ont presque entièrement disparu ,
et la plupart des grands patrons sont des Anglais ou des Améri-
cains'. Ils sont les mieux outillés et emploient 300 coupeurs et
150 ouvrières à la journée, alors que les maisons françaises
n'ont que 15 coupeurs et 10 ouvrières-.
Sans cette invasion anglo-saxonne bienfaisante, la décadence
de la ganterie serait encore bien plus grande à Grenoble, Déjà
le marché anglais lui avait échappé pour passer aux* Belges, et
la plupart des pays étrangers commençaient à fabriquer le
gant.
Quoi qu'il en soit, Grenoble qui, en 1865, produisait 1.000.000
de douzaines de gants, n'en produisait plus que 550.000 en
1886 -^ Le nombre des femmes occupées à la ganterie a di-
minué des quatre cinquièmes '.
Si nous ajoutons que des transformations analogues se sont
produites dans l'industrie des soieries, nous ne serons pas surpris
de noter la diminution de la population dans les campagnes,
tant par suite de l'émigration que par la diminution de la nata-
lité. La commune de Béviers, par exemple, qui possédait 800 ha-
bitants en 1865, n'en compte plus que 587 en 1886 et le nombre
des enfants n'atteint pas deux par famille en moyenne"'.
Quant à la population de Grenoble même, elle a augmenté et
a passé de 35.000 en 1865, à 58.000 en 1886, mais elle est deve-
nue une ville agitée, turbulente, troublée par les passions
politiques, les grèves et les luttes avec les patrons. La popula-
tion ouvrière est irréligieuse, peu morale, adonnée àl'ivrogerie,
aux violences de toute nature; en revanche, l'esprit est ouvert
à toutes les choses intellectuelles et tous les enfants fréquentent
les écoles '\
1. Ouvriers des Deujc-Mondes, p. 513.
2. Ibid., p. 514.
o'. Ibid., p. 5i:{.
4. Ibid., p. 505.
5. Ibid., p. 501.
6. lOid., p. 510.
82 LE GRÉSIVAUDAN D'aPRÈS UNE ANCIENNE MONOGRAPHIE.
Cette souffrance de la classe ouvrière est due au manque d'a-
daptation des individus aux changements survenus. .4?/ temps
des fabriques collectives, le régime corporatif plus ou ??ioins
déguisé subsistait toujours ; il y avait un accord tacite entre les
ouvriers pour ne pas former d'apprentis autres que leurs fils ou
les orphelins d'un gantier décédé K Les ouvriers comptaient plus
sur cette monopolisation du travail qu& sur leur initiative per-
sonnelle et les progrès du machinisme, en réduisant subitement
leurs prétentions, les prit au dépourvu.
•
Par l'exposé qui précède, on voit combien le caractère moral
et intellectuel diffère de celui du montagnard. La sociabilité est
beaucoup plus grande; on est plus causeur dans le Dauphiné
qu'en Savoie, et cela provient sans doute de l'agglomération des
villages.
Les couturières en gants avaient l'habitude de travailler
devant leurs portes en compagnie des voisines et des amies
exerçant le même métier '^. C'est la vie au dehors qui commence
à l'emporter sur la vie d'intérieur. C'est la transition vers le
type du Méridional.
Mais il est juste de dire que la vie d'intérieur du monta-
gnard alpin, avec ses longues veillées d'hiver où se rassemblent
les voisins difïere fondamentalement de la vie d'intérieur du
particulariste, de la vie du home. Dans les montagnes, c'est
l'isolement en petits groupes; chez les Anglo-Saxons, c'est l'iso-
lement individuel, ou, en tout cas, la prédominance de l'idée
individuelle sur celle de la collectivité. Là est la grande diffé-
rence entre les deux formations.
P. D.
1. Ouvriers des Deux-Mondes, p. 517 et 518.
2. Ibid., p. 503.
Le Directeur-Gérant : Edmond Demolins.
Typojmpliie Firmin-Didot ot C". — Paris.
TABLEAUX DU TYPE SAVOYARD
I N n I (jr A N T LES F{ É P E R C U s s 1 0 X s QUI D K T E It M I N E N T CE TYPE
VARIÉTÉ DE LA TARENTAISE.
A. — Type ancien.
Montagnes très liautes
vallées profondes.
Zones étagées de pâtu-
rages et de forêts.
Élevage des jeunes ani-
maux dans les pâturages
peu accessibles (race ta-
rine).
Art pastoral trans- )
humant. )
Industries laitières
dans les pâturages acces-
sibles.
Prédominance des biens )
communaux (pâturages
et forêts).
Ebauche d'une classe
patronale d'éleveurs.
Habitations multiples. \ femmc.^'"*'""" ^"^ ""
Forte autonomie com-
munale.
Vallées orientées de { P?°"« exposition au
Est à l'Ouest. ) ^°'"1 'ie 1 "1 <ï«s '■-^^-
( sauts.
Oonmiuuications dif-
ficiles.
Climat froid.
Nécessité de tout pro-
duire.
Culture de la vigne
et des arbres fruitiers sur
ce versant.
Moutons, pour laine;
chanvre pour toile.
Abeilles, pour miel ;
culture des céréales.
I Stabulation d'hiver. | Culture fourragère.
ISol peu transformable l „ . .. . .,., ^
et limité. ( Emigration et célibat.
Origine patriarcale.
Famille devient quasi
patriarcale.
Tetite propriété.
( Tissage pendant les
( veillées d'hiver.
Appropriation des par-
ties défrichées.
L'émigration est tem-
poraire, ou avec esprit
de retour et dans 'des
métiers subordonnés.
B. — Type récent.
Depuis le développement des / de l'exportation,
ausports.
Tourisme.
/ Défrichement.
Dissolution des communau-
Culture intensive. { tés quasi patriarcales.
Appropriation des biens com-
munaux.
Formation d'une classe rela-
Industries laitières en ' vue > «vement supérieure.
! Élevage du porc pour utiliser
^ le petit lait.
I Développement du luxe.
Grande propriété sur la mon-
tagne.
Utilisation des chutes d'eau ( Les résultats ne se sont pas
par des capitalistes étrangers ( encore manifestés,
au pays.
Concurrence extérieure.
Disparition du mouton, du
chanvre et des industries do-
mestiques.
II. — VARIÉTÉ DES BAUGES.
A. — Type ancien.
Comme dans la Tarentaise :
Communications difficiles, cli- f ,,. , j 7 t. , .
mat froid, sol peu transforma- ( ^^""'^*' conséquences que dans la Tarentaise.
ble, origine patriarcale. )
/ Prairies artificielles.
Spécialisation plus grande ; 1-, i r> \ >. m
vers les industries laitières. S , ^™P^^f '^<! «'"y^f?, *«*
/ long de lannee (fruitières
\ ver).
Montagnes moins hantes que
dans la Tarentaise.
Pâturages plus accessibles.
C Scieries , boissel-
Porêts. < lerie, etc.
( Combustible.
Voisinage des mines de fer
de la Maurienne.
Chutes d'eau accessibles.
Art pastoral non traushu-) tt ■■<. i-
' mant ! Habitation unique.
Industrie du fer.
i Plateau incliné vers le Nord. | Pas de vigne. | Culture du pommier à cidre.
B. — Type récent.
i
Le Développement des Transports a les mêmes effets que dans la Tarentaise. Il faut noter, en plus, la dispariti
de l'industrie du fer, par suite de la concurrence de la fabrication à la houille.
III. — VARIÉTÉ DE LA COMBE DE SAVOIE.
Vallée élargie (anciens lacs desséchés).
Travaux hydrauliqnes (dessèchements, ) t i 4- i • > ,
digues contre l'inondation). \ lutorvention des pouvoirs pui^',
Prédominance do la culture sur l'art ^ Famille instal)lc atténuée,
pastoral.
Clhnat ehau
l
( „. ... ... < Petite
,1_ J \ igiie et arbres fruitiers. | p,.„,,riét
ANNÉE 1907
35 LIVRAISON
BULLETIN
DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
DE SCIENCE SOCIALE
iSOilAI/^lRE : Nouveaux iiKMiibres. — R('union annuollo; pi'o.iii'ammo des séances. — Ques-
tions (lu jour : Le conHit entre l'Éf^lise et l'État, par M. Edmond Df.molins. — Correspondance :
Lettre de M. A. Woeikof. — La vogue des •. Salons >■ et le goût des arts, ])ar M. d'Azamuuja.
— Répercussions sociales : IL Les diverses formes de la propriété, par M. Ldmond Demoi.ins.
— Les zones sociales du Brésil, par 3L Sylvio Romero. — L'évolution de la musiciue, d'après
Ja science sociale (suilc), par M. Paul r)EscAMi>s. — A propos de la grève des électriciens. —
La participation au capital. — Rulletin bibliographique.
L'État actuel de la Science sociale, par M. Edmond Demoi.ins. Brochure d'introduction
à la Science sociale, 0 fr. 20 cent.; dix ex., 1 Ir. 25; vingt ex., 2 francs.
FASCICULES PARUS DANS LA NOUVELLE SERIE îPrix : ^2 fr
X" 1. — La Méthode sociale, ses
procédés et ses applications, par Edmond
Demolixs, Robert Pinot et Paul de Rou-
SIERS.
N'^ 2. — Le Conflit des races en
Macédoine, d'après une observation
monographique, par G. dWzambuja.
N"^ 3. — Le Japon et son évolution
sociale, par A. de Préville.
N" 4. — L'Organisation du travail.
Réglementation ou Liberté, d'après
l'enseignement des faits, par Edmond
Demolins.
N" 5. — La Révolution agricole.
Nécessité de transformer les procédés de
culture, par Albert Dauprat.
N'^ 6. — Journal de l'École des Ro-
ches (année 1903-1904).
N° 7. — La Russie; le peuple et
le gouvernement, par Léon Poinsard.
N"^' 8. — Pour développer notre
commerce ; Groupes d'expansion com-
merciale, par Edmond Demolins.
No 9. — L'ouverture du Thibet. Le
Bouddhisme et le Lamaïsme, par A.
de Pré ville.
^"^ 10 et 11. — La Science sociale
depuis F. Le Play. — Classification
sociale résultant des observations faites
franco)
d'après la méthode de la Science sociale,
par Edmond Demolins. (Fasc. double.)
N° 12. — La France au Maroc, par
Léon Poinsard.
N'J 13. — Le commerce franco-belge
et sa signification sociale, par Ph.
Robert.
No 14. — Un type d'ouvrier anar-
chiste. Monographie d'une famille
d'ouvriers parisiens, parle D"" J. B\iL-
HACHE.
No 15. — Une expérience agricole
de propriétaire résidant, par Albert
Dauprat.
N'^ 16. — Journal de l'École des Ro-
ches (année 1904-1905).
No 17. — Un nouveau type particula-
riste ébauché : Le Paysan basque du
Labourd à travers les âges, par M. G.
Olphe-Galliard.
N'o 18. — La crise coloniale en
Nouvelle-Calédonie, par Marc Le Gou-
pils, ancien Président du Conseil général
de la Nouvelle-Calédonie.
No^ 19, 20 et 21. — Le paysan des
Fjords de Norvège, par Paul Bureau.
(Trois Fasc.)
No 22. — Les trois formes essen-
tielles de l'Éducation; leur évolution
comparée, par Paul Descamps.
La suite au verso.
FASCICULES PARUS DANS LA NOUVELLE SERIE [suite).
^0 23. — L'Evolution agricole en-
Allemagne. Le « Bauer » de la lande
du Lunebourg. par Pacl Roux.
I\'o 24. — Les problèmes sociaux
de l'industrie minière. Comment les
résoudre, par Edmond DemoliN'^.
N" 25. — La civilisation de l'étain.
— Les industries de l'étain en Fran-
conie, par Loms Arqué.
Is" 26. — Les récents troubles
agraires et la crise agricole, par
Henri Brun.
N° 27. — Journal de l'École des
Roches (année 1905-11100).
N" 28 et 29. — L'Histoire expliquée
PAR LA Science socl\le : La Grèce an-
cienne, par G. d'Azambuja.
N*^ 30. — L^humanité évolue-t-elle
vers le socialisme? par Paul Descamps.
N<^' 31. — L'École moderne, par G.
Clerc, M"^'= Hugh Bell et A. Pernotte.
N" 32. — Comment se prépare l'unité
sociale du monde. Le Droit interna-
tional auXXe siècle, ])ar Léon Poinsard.
N" 33. — Les exportations alle-
mandes, par Paul de Rousiers.
N° 34. — Le type savoyard, par C.
BoRLET, J. Poncier et p. Descamps.
ORGANISATION DE LA SOCIETE
But de la Société. — La Société a pour
but de favoriser les travaux de Science
sociale, par des bourses de voyage ou
d'études, par des subventions à des pu-
blications ou à des cours, par des enquêtes
locales en vue d'établir la carte sociale
des divers pays. Elle crée des comités
locaux pour 1 "étude des questions sociales.
Il entre dans son programme de tenir des
Congrès sur tous les points de la France,
ou de l'étranger, les plus favorables pour
faire des observations sociales, ou pour
propager la méthode et les conclusions de
la science. Elle s'intéresse au mouvement
de réforme scolaire qui est sorti de la
Science sociale et dont V Ecole des Roches
a été l'application directe.
Appel au public. — Notre Société et
notre Revue s'adressent à tous les hommes
d'étude, particulièrement à ceux qui for-
ment le personnel des Sociétés historiques,
littéraires, archéologiques, géographiques,
économiques, scientifiques de province.
Ils s'intéressent à leur région; ils dépen-
sent, pouf l'étudier, beaucoup de temps,
sans que leurs travaux soient coordonnés
par une méthode commune et éprouvés
par un plan d'ensemble, sans qu'ils abou-
tissent à formuler des idées générales,
à rattacher les causes aux conséquences.
à dégager la loi des phénomènes. Leurs
travaux, trop souvent, ne dépassent pas
l'étroit horizon de leur localité; ils com-
pilent simplement des faits et travaillent,
pour ainsi dire, au fond (Fun puits.
La Science sociale, au point où elle est
maintenant arrivée, leur fournit le moyen
de sortir de ce puits et de s'associer à un
travail d'ensemble pour une œuvre nou-
velle, qui doit livrer la connaissance déplus
en plus claire et complète de l'homme et
de la Société. Ils ont intérêt à venir à elle.
Publications de la Société.— Tous les
membres reçoivent la Revue la Science
sociale et le Bulletin de la Société.
Enseignement. — L'enseignement de
la Science sociale comprend actuellement
trois cours : le cours de M. Paul Bureau,
au siège de la Société de géographie, à
Paris; le cours de M. Edmond Demolins,
à l'Ecole des Roches, et le cours de M. G.
Melin, à la Faculté de droit de Nancy. Le
cours d'histoire, fait par notre collabora-
teur le V*« Ch. de Calan, à la Faculté de
Rennes, s'inspire directement des méthodes
et des conclusions de la Science sociale.
Sections d'études. — La Société crée
des sections d'études composées des mem-
bres habitant la même région. Ces sec-
tions ejitreprennent des études locales
suivant la méthode de la Science sociale,
indiquée plus liaut. Lorsque les travaux
d'une section sont assez considérables
pour former un fascicule complet, ils
sont publiés dans la Revue et envoyés à
tous les membres.
Bibliothèque de la Science sociale.
— Elle comprend aujourd'hui une tren-
taine de volumes qui s'inspirent de la^
même méthode. On. en trouvera la liste j
sur la couverture de la Revue.
Conditions d'admission. — La Société!
comprend trois catégories de membres, |
dont la cotisation annuelle est fixée ainsi :j
L' Pour les membres titulaires .-20 francs
(25 francs pour l'étranger) ;
2° Pour les membres donateurs : 100
francs ;
3° Pour les membres fondateurs : 300 à
500 francs.
ANNÉE 1907
35' LIVRAISON
BULLETIN
NOUVEAUX MEMBRES
k MM.
A. D. Atanasiu. professeur au Lycée na-
tional, Jassy, Roumanie, présenté par M. ^^
Hulu6ei.
L.-J. Beuret. Saignelégier, Suisse, pré-
senté par M. P. Descamps.
G. ("LEnc. capitaine d'artillerie breveté,
à i'État-Major du premier corps d'armée,
Lille, présenté par IM. E. Demolins.
A. C. CuzA, professeur d'Économie poli-
ticjue à l'Université, Jassy, Roumanie, pré-
senté par M. V. Hulubei.
Frédéric Fellner, secrétaire général de
la Banque agraire, Budapest, Hongrie,
présenté par M"^'^' E. Koôs.
.loan V. Hulubei, magistrat, Firgul-Fru-
niûs, Roumanie, présenté par M. V. Hulu-
bei.
Fernand Lepelletier, professeur à l'U-
niversité libre de droit, Paris, présenté par
M. Paul Bureau.
LaVicomtess€DELAPA.\ûUSE, Paris, pré-
senté par M. E. Demolins.
Jean Pavuet, St-Joseph en Beaujolais,
Rbône, présenté par M. l'abbé Ph. Col-
longe.
Le D"" Joseph Ruland, Charleville, Ar-
dennes, présenté par M. Henri Martinet.
REUNION ANNUELLE
La réunion annuelle des membres de
la Société internationale de Science sociale
aura lieu du lundi 13 au jeudi 16 mai.
tlans l'Hôtel de la Société de géograp/n'c,
boul. Saint-Germain, 184.
En voici le programme :
1.
Le lundi 13 mai.
SÉANCE d'ouverture, à S h. 3/4 du soir.
1° Le machinisme et la situation de l'ou-
vrier, dans la société moderne, par M. Paul
de Rousiers, Président de la Société ;
2" Le mysticisme russe expliqué par le
milieu social, par M. Joseph Wilbois, pro-
fesseur à l'École dfs Roches.
II.
Le mardi 14 mai.
I. RÉUNION UE TRAVAIL, à 9 heures du
matin.
M. Edmond Demolins : Son cours de
l'année; examen et discussion des ques
tiens qu'il soulève.
H. SÉANCE DE l'après-midi, à 3 heures.
1 " La foire de Leipziy , ses causes et ses
répercussions sociales, par M. Louis Arqué ;
2" Le type saintongeais, dans le présent
et dans le passé, par M. Maurice Bures.
111. Tué et réception, par la direction
de la Science sociale, le soir, à 9 heures,
au restaurant des Sociétés savantes, rue
Danton, 8.
m. — Le mercredi 15 mai.
I. RÉUNION DE TRAVAIL, à 9 hcures du
matin.
M. Paul Bureau : Son cours de l'année:
examen et discussion des questions qu'il
soulève.
II. SÉANCE DE l'après-midi, à 3 heures.
1'^ Compte rendu de sa mission en An-
gleterre, par M. André Koszul ;
2° Une région agricole sous l'influence
d'une grande ville, par M, M. Durieu.
IV
Le jeudi 16 mai.
I. RÉUNION DE TRAVAIL, à 9 hcures du
matin.
200
BULLETIN DE LA SOCIETE INTLRXATIO.NALE
M. G. Melin : Son cours de Vannée: exa-
men et discussion des questions qu'il sou-
lève.
II. SÉANCE DE l'après-midi, à 3 heures.
1° L'art égyptien expliqué par la science
sociale, par M. D. Alf. Agache;
2" Compte rendu de sa mission en Lom-
bardie, par M. Ph. Champault;
3° L'éleveur de la Frise allemande, par
M. Paul Roux.
III. DiXER DE CLOTURE, à 7 heures, au
restaurant des Sociétés savantes, rue Dan-
ton, 8.
Déjeuners en commun. — Les mardi,
mercredi et jeudi, à midi, déjeuners au
Bouillon Durai, boul. Saint-Germain, 170.
Des tables sont retenues et le déjeuner
sera servi à la carte. On est prié de se
faire inscrire d'avance aux bureaux de la
Science sociale.
Voyages à demi-tarif. — Une de-
mande a été adressée aux Compagnies de
chemins de fer pour obtenir des billets à
prix réduits, comme les années précéden-
tes. Les membres qui ont l'intention de
profiter de cet avantage sont priés de le
faire savoir, avant le 28 avril, au Secré-
tariat de la Société, rue Jacob, 56, en indi-
quant le point de départ. Cette demande
n'engage à rien, car le prix du billet ne
sera perçu que si le voyage est effectué.
Réunions de travail.
Ainsi que l'indique le programme ci-
dessus, les trois matinées de la réunion
annuelle doivent être consacrées à des
séances de travail portant sur les matières
des cours de MM. Demolins, Bureau et
Melin.
Pour permettre à nos collègues de pré-
voir les sujets qui seront examinés, nous
croyons utile de reproduire les indications
suivantes :
Le (OURS DE M. Edmond Demolins. — Ce
cours est consacré, depuis trois années, à
im exposé complet de la science sociale.
Cet exposé a pour but de coordonner
d'une façon jilus méthodique les travaux
piibliés dans la Science sociale, depuis
une vingtaine d'années.
11 comprend cinq parties :
1° Les origines de la science sociale. —
2° La méthode ; — 3" Les éléments sociaux :
classement des répercussions sociales et
des lois par catégories de phénomènes ; —
4° les Sociétés humaines: classement des
répercussions sociales et des lois par pays;
— 5" La solution des problèmes sociaux,
d'après les répercussions constatées.
M. Demolins propose de faire porter la
discussion principalement sur les points
suivants :
1" Les définitions des formes de la Fa-
mille et du Clan, insérées dans les livrai-
sons 23, 24, 26 et 30 du Bulletin.
2" Les répercussions sociales relatives
au Travail et à la Propriété (Bulletin, n"
33, 34 et 35).
3" Le système des tableaux synoptiques
des répercussions sociales, dont on trou-
vera des exemples dans les fascicules 27,
pages 263 à 265; 28 et 29, pages 337 à 342 :
34, pages 83 et 84 ; 35, page 76.
Les personnes qui désirent prendre
part à la discussion peuvent se faire ins-
crire d'avance, en indiquant les points sur
lesquels doivent porter leurs observations.
Cela faciliterait l'établissement de l'ordre
du jour et la mise en ordre des questions
à examiner.
Le cours de m. P. Bureau. — M. Paul .
Bureau a étudié cette année le travail de ;
fabrication, dont il a suivi le développe-
ment depuis la fabrication ménagère et
accessoire des pasteurs de la steppe, jus-
qu'aux établissements industriels si puis- ,
sants des nations progressives contempo- ; '
raines.
Les diverses questions du capital d'éta-
blissement, du progrès des méthodes, t\v
la clientèle, des engagements dans le tra-
vail ont été, en chaque milieu, soigneuse-
ment analysés. Notamment, lorsqu'on a
comparé le régime des corporations et du
petit atelier, au régime de la grande usine
et de la concurrence, on a cherché à bien
mettre en lumière les différences réelles
qui séparent les deux méthodes, et en quoi,
sous la seconde comme sous la première,
Ï)E SCIENCE SOCIALE.
2J7
des problèmes sociaux inhévents au
travail de fabrication se posent, qui doi-
vent recevoir une solution adéquate au
milieu social.
Le cours de m. G. Melin. — Dans son
cours de cette année, M. Melin a traité de
la méthode. Il a défini la science sociale, a
montré comment elle est arrivée peu à
peu à se constituer comme science, et a
cherclié à donner un aperçu des résul-
tats scientifi(iues et pratiques auxquels
elle a permis d'aboutir.
Dans cet exposé, M. Meiin a attiré spé-
cialement l'attention de ses auditeurs sur
deux points qui intéressent sans doute les
membres du Congrès :
I. L'excellence de la nomenclature de
M. (Je Tourville pour l'étude non seule-
ment des sociétés humaines (en vue des-
(pielles elle a été spécialement dressée),
mais encore : a) des institutions sociales
considérées m abstracto (le travail, la pro-
priété, la famille etc.), et b) des problèmes
infiniment nombreux (jui naissent chaque
jour des complications de la vie sociale (al-
coolisme, féminisme, socialisme, etc.).
II. Le double but poursuivi par la science
sociale :
1'^ Étude des groupements humains et
de leur fonctionnement (phénomènes so-
ciaux, leur enchaînement, relations de
cause à effet, répercussions, lois .
2° Etude du bon fonctionnement, c'es!-
à-dire du fonctionnement sain, normal,
jjrospère de ces groupements. C'est là ce
(jui donne à la science sociale son carac-
vère éminemment pratique, car si nous
connaissons la loi de la prospérité, nous
serons naturellement portés à l'utiliser
en vue de réaliser la prospérité dans nos
groupements, comme nous cherchons à
instaurer la santé dans nos personnes. —
Doù la nécessité de rechercher avec exac-
titude ce qu'est la prospérité sociale.
M. Melin a essayé de le faire en s'aidant
des travaux de Le Piay et d'Henri de Tour-
ville, en se plaçant le plus possible sur le
terrain de l'observation et en s'interdisant
toute incursion trop indiscrète sur le do-
maine de la philosophie.
Il serait reconnaissant aux membres du
Congrès de vouloir bien réfléchir longue-
ment et à loisir tout particulièrement sur
cette seconde question dont la haute por-
tée scientifique et pratique ne leur échap-
pera pas. et qui préoccupe à juste titre un
très grand nombre d'esprits soucieux de
précision et de clarté.
QUESTIONS DU JOUR
LE CONFLIT ACTUEL
ENTRE L'ÉGLISE ET L'ÉTAT
Il n'est pas d'ordre religieux
mais d'ordre social.
Le dossier Montagnini, dont on jette les
feuilles au vent, n'est qu'un épisode du
conflit qui divise depuis longtemps l'Église
et l'État. Je voudrais indi<[uer brièvement,
d'après la Science sociale, la nature et les
causes de ce conflit et la solution (pie l'a-
venir semble lui réserver.
Afin de simplifier l'exposé, je me borne-
rai à indiquer les points principaux de la
démonstration, en les faisant suivre de
([uekpies commentaires très brefs.
1. L'Eglise n'enseigne rien au svjel de
l'organisation sociale.
En science sociale, ce point est acquis
(Voir Science stoctale, t. IV, U3 à 108, 1G7
à 179 : V, 108 à 1 17 ; XI. 107 à 200 ; XVII, 05
à 110; XIX, 73, 75, 70.) Il repo.se sur les
constatations suivantes :
Les doctrines religieuses sont absolues
et peu variables, tandis que les organisa-
tions sociales sont contingentes et varia-
bles. Une religion, qui prétend s'étendre à
tous les pays et à tous les temps, doit s'a-
dapter aux organisations sociales de tous
les pays et de tous les temps. En fait, l'É-
glise ne fait pas autre chose : elle accepte
toutes les organisations et toutes les formes
du travail, de la propriété, de la famille,
des pouvoirs publics, etc. Elle demande
seulement que l'on respecte la justice, la
charité, la morale, la vertu. Elle n'a pas
d'autre doctrine sociale que celle-là. Suivant
les conditions de l'évolution sociale, les
208
BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
monastères ont eu des esclaves, ou des
serfs, ou des ouvriers libres. L'Église s'ac-
commode de la monarchie ou de la répu-
blique, de l'aristocratie ou de la démo-
cratie, du pouvoir absolu ou du régime
parlementaire; elle n'a pas non plus de
doctrine sur cette grave question. Les
membres du clergé sont d'ailleurs parfai-
tement divisés au point de vue des condi-
tions de Vorfjanisation sociale, et ils ont
parfaitement le droit de l'être, car l'Église
n'enseigne rien à ce sujet.
Toute religion, qui prétend résoudre,
dans l'ordre social, les questions d'orga-
nisation, qui varient nécessairement sui-
vant le temps et les lieux, est essentielle-
ment une religion locale.
Au contraire, une religion qui prétend
être universelle, ne peut se prononcer, dog-
matiquement, que sur les principes géné-
l'aux de l'ordre social, non sur les questions
d'organisation . C'est parce qu'elle n'impose
aucune forme sociale particulière que la
religion chrétienne peut s'adapter aux so-
ciétés les plus différentes.
2. Il résulte de cette première constata-
tionque, lors que les membres du cleiv/ê inter-
viennent dans les questions d'organisation
sociale, ils ne parlent pas au nom de l'K-
glise, mais en leur nom, personnel.
Leur opinion, leur attitude, leur action
politique et sociale n'ont donc d'autre va-
leur et d'autre importance que celle qui
peut résulter de la force de leurs argu-
ments ou de leur juste appréciation des
choses.
'.]. Celte opinion, celte action politique et
sociale du clergé sont influencées, dans une
large mesure, par le milieu social auquel les
membres du clergé appartiennent.
C'est-à-dire que, sur ces questions d'or-
ganisation sociale, le clergé italien est in-
fluencé par le milieu italien; le clergé
espagnol, par le milieu espagnol ; le clergé
français, par le milieu français ; le clergé
américain par le milieu américain, etc.
Dès lors, s'il se produit un conflit, ce con-
flit est beaucoup plus d'ordre social que
d'ordre religieux.
Voici quelques exemples de l'influence
du milieu social sur la religion. On en
trouvera la démonstration dans la Science
sociale :
La formation sociale di/J'érencie nette-
ment le clergé celle du clergé anglo->jaxon
(Se. soc, IV, 93 etsuiv., IX, 40, 351 à 382;
XI, 418 à 424; XII, 265 et suiv.) La diffé-
rence est très marquée, par exemple,
chez l'Irlandais, saint Colomban, et chez le
Saxon, saint Boniface. En général, les
missionnaires irlandais opéraient sur les
masses et mettaient au service de leur
apostolat leur caractère et leurs procédés
d'hommes de clan. Au contraire, les mis-
sionnaires anglo-saxons procédaient par
l'action individuelle et en se fixant soli-
dement au sol à la façon du colon issu de
leur race.
La différence s'accuse même entre moi-
nes appartenant au même ordre religieux,
si bien qu'il était parfois impossible de
les faire vivre dans le même monastère.
La formation sociale avait donc plus d'em-
pire sur les esprits que la formation reli-
gieuse.
Autre exemple :
Les Latins et les Anglo-Saxons ne com-
prennent pas de la même manière la situa-
tion respective du clergé et des fldèles {Se.
soc, XIX, 88; XXI, 274). Les premiers,
par suite de leur formation communau-
taire, considèrent surtout les fidèles comme
les auxiliaires du clergé; les secpnds,
par suite de leur formation particulariste,
considèrent plutôt le clergé comme l'auxi-
liaire des fidèles. Dans le premier cas, le
clergé est plus actif et les fidèles plus pas-
sifs; dans le second cas, c'est l'inverse.
Cette divergence est grave, car elle mo-
difie profondément l'orientation de la vie
religieuse et le point de vue même de
l'organisation religieuse.
Mais la divergence produite par le mi-
lieu social va encore plus loin :
Les Latins et les Anglo-Saxons ne com-
prennenl jias de la même manière les rap-
ports entre le pouvoir religieux et le pou-
voir civil [Se. soc, X\, 117).
Les Latins, influencés par les traditions
de rEm})ire romain et de la formation
communautaire, ont conservé le culte du
grand pouvoir public et de la centralisa-
DE SCIENCE SOCIALE.
20»
tion administrative. De là, découle la ten-
dance à associer étroitement l'Kgli.se à l'E-
tat pour les fortifier l'un par l'autre.
Les Anglo-Saxons, influencés par la for-
mation particulariste, inclinent, au con-
traire, vers la décentralisation et la limi-
tation des pouvoirs publics. Ils sont donc
portés à établir une distinction très nette
entre le domaine de la conscience reli-
gieuse et celui de l'État. Cette divergence
sociale n'a pas été sans influence sur la
séparation religieuse d'où est sorti le Pro-
testantisme. L'histoire du Protestantisme
est à écrire à ce point de vue.
Autres exemples de divergences déter-
minées par la formation sociale.
Les commiDiaiitnires considèrent la reli-
gion comme une n/J'aire plutôt colleclive:
les parlicuUirisles, comme une affaire plu-
tôt individuelle. De là, la difficulté des
conversions dans tout l'Orient et même
souvent dans le Midi, parce qu'on ne peut
convertir un individu indépendamment
de sa famille et de son groupe : c'est un
bloc dont il est difficile de détacher une
pierre. Au contraire, la formation parti-
culariste, en développant l'initiative indi-
viduelle, fait, de la religion, une affaire
essentiellement personnelle. Tellement
personnelle que, souvent, en Angleterre
et aux États-Unis, les divers membres
d'une même famille appartiennent à des
sectes religieuses différentes.
Les communautaires attachent plus d'im-
portance à la pompe extérieure du culte;
les particularisles, à la piété intérieure.
Parce que la formation communautaire
prédispose plus aux manifestations collec-
tives qu'aux manifestations individuelles
et qu'on en est plus impressionné. La for-
mation particulariste développe la ten-
dance inverse. De là, chez les Scandina-
ves, chez certains Allemands du Nord,
surtout chez les Anglo-Saxons, l'excrois-
.sance extraordinaire des sectes, les prédi-
cations spontanées dans les rues et la
pompe plus réduite du culte public. Ce
phénomène s'observe même chez les ca-
tholiques, ce qui prouve bien que nous
.sommes en présence d'un phénomène
plus social que religieux.
4. La papauté étant établie en Italie, le
milieu social italien exerce une infuence
prépondérante, au point de vue de l'organi-
sation et de l'administration de V Eglise.
Le milieu social italien a d'abord im-
primé au clergé italien la formation com-
munautaire et les conséquences qui en
dérivent. .Mais son influence s'est fait
sentir, en outre, par deux traits caracté-
ristiques :
D'abord l'Italien a hérité, plus complè-
tement que les autres peuples latins, des
traditions de l'Empire romain. Il en a re-
tenu la vieille idée de l'unité impériale,
de la centralisation impériale, de l'action
par les pouvoirs publics, de l'association
étroite de la religion et de l'Etat.
Il a ensuite subi profondément l'in-
fluence du régime politique des cités ita-
liennes du moyen âge. Ces cités commer-
çantes, sans cesse en lutte les unes contre
les autres et trop faibles pour se défendre
par les armes, ne pouvaient se maintenir
que par des prodiges d'habileté diploma-
tique. La diplomatie de Venise peutdonner
le type du genre'.
Le clergé italien a conservé ces deux
traditions : la politique et la diplomatique.
Il les a conservées d'autant mieux que le
clergé est essentiellement conservateur.
Mais la tendance politique de l'action
par les pouvoirs publics a été fortifiée,
dans le clergé italien, par une autre cir-
constance, qui est également d'ordre so-
cial :
5. Les tendances sociales naturelles d\k
clergé italien ont été fortifiées par l'in-
fluence du clergé espagnol.
L'Espagne est le pays de l'Occident où
le caractère autoritaire des pouvoirs pu-
blics a atteint le plus haut degré d'inten-
sité, et où la religion et l'État ont été le
plus étroitement associés.
Cet état de choses provient de la lutte
séculaire des Espagnols contre les Maures.
Les Maures, étant à la fois les enne-
mis de la patrie et de la religion, la pa-
trie et la religion se sont étroitement
coalisées pour la défense commune et
1. Voir Comment la roule crée le type social, t. J,
liv. IH, cil. !ii.
210
BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
cette association a survécu. Elle explique
à la fois le caractère religieux de l'État
et le caractère belliqueux du clergé. L'État
défendait la religion nationale, comme
le clergé défendait le pouvoir national.
Cette commune tendance à associer
étroitement la religion et l'État établissait
naturellement une communauté de vues
entre le clergé e.spagnol et le clergé ita-
lien.
Mais le caractère militaire et belliqueux
du clergé espagnol lui donna une influence
particulière et parfois prépondérante.
Par ce caractère militaire, ou militarisé,
ou tout au moins belliqueux, ou autori-
taire, le clergé espagnol avait précisément
les qualités d'énergie qui manquaient au
clergé italien, plus porté, par sa forma-
tion sociale à la diplomatie habile qu'à la
lutte ouverte. Il y avait donc là tous les
éléments d'un bon ménage, entre, si je
puis m'exprimer ainsi, l'espagnol plus
entier et plus viril, au sens que je viens
de dire, et l'italien plus souple et en quel-
que sorte plus féminin.
Ce rapprochement s'opéra par l'inter-
vention d'un ordre religieux créé par un
officier espagnol et qui résume, au plus
haut degré, les caractères sociaux impri-
més au type espagnol par la lutte contre
les Maures : l'ordre des Jésuites, ou plus
exactement la « Compagnie de Jésus. » Ce
terme de <( Compagnie » indique bien le
caractère régimentaire de cet Ordre cé-
lèbre.
Je n'ai pas à raconterTliistoire religieuse
et politique des Jésuites. Elle est d'ail-
leurs assez connue et a soulevé et soulève
encore assez de controverses et d'opposi-
tions. Ces controverses et ces oppositions
viennent précisément de ce que cet Ordre,
qui est le produit d'un milieu social très
particulier, se trouve, parle faitmême, mal
adapté à des pays qui n'ont pas suivi la
même évolution sociale, et qui, dès lors,
ne sont pas préparés à accepter, au même
degré, l'intervention et l'autorité du clergé
dans la vie civile et politique.
C'est ainsi que la manière espagnole, se
manifestant plus particulièrenient par
l'action dos Jésuites, a orienté l'Église ca-
tholique dans des voies nouvelles. Mais
je répète que cela est d'ordre social et non
religieux. Cela résulte simplement de cir-
constances sociales et historiques, qui re-
lèvent de l'observation scientifique. En
effet, supprimez l'invasion des Maures,
en Espagne et l'histoire politique de l'É-
glise est profondément modifiée.
Cette orientation a amené des consé-
quences qu'il importe d'indiquer :
6. Le clergé compromet les intérêts reli-
Oieux par l'exercice du pouvoir politique^
En assumant un rôle qui incombe aux
pères de famille, le clergé entre néces-
sairement en conflit avec eux. En outre,
il oblige l'opposition politique à se trans-
former en opposition religieuse. Enfin, il
se met dans une position fausse, puis-
qu'une religion catholique, c'est-à-dire
universelle, n'a pas et ne peut pas avoir
de doctrine au sujet de l'organisation poli-
tique et sociale, qui est essentiellement
variable et contingente.
L'Islamisme, le Boudhisme, le Brahma-
mismeont une doctrine sociale, parce que
ce sont des religions locales, issues d'un
état social déterminé. Mais, par le fait
même, elles ne peuvent se répandre en
dehors de ce milieu social '.
Les théologiens devraient bien compren-
dre cela, y réfléchir sérieusement et l'en-
seigner énergiquement.
Mais, de plus, la politique aggrave les
luttes religieuses. Parce que l'homme est
surtout préoccupé de mettre au service de
ses ambitions terrestres la force qu'il peut
tirer des sentiments religieux. 11 est porté
à dissimuler sous des mobiles élevés ses
convoitises politiques -'.
Je ne crois pas que la publication du
dossier Montagnini puisse modifier cette
opinion sur les inconvénients de l'inter-
vention du clergé dans la politique.
En tous cas, ces inconvénients sont bien
manifestes, en Espagne, où les luttes po-
litico-religieuses ont pris une acuité extra-
ordinaire qui n'a pas été profitable à la
1. Le nrahniamisiiie, par exemple, est produit
parle sysicnic social de la caste et ne peut se ré-
pandre en dehors de ce type de populations.
2. Voir les développements dans mon volume r
A-l-on inicrél à s'ciiijxira- du pouvoir:'
DR SCIKNCE SOCIALE.
211
religion. Mais les conséquences sont encore
plus sensibles dans l'Amérique espagnole
et portuiiaise. Ce pays est devenu le pays
le moins religieux du nioude et le plus hos-
tile à la religion, par une réaction natu-
relle contre un régime exagéré de con-
trainte politique et religieuse.
La démonstration devient tout à fait évi-
dente, si l'on compare l'état religieux des
catholiques dans l'Amérique du Sud avec
celui des catholiques dans l'Amérique du
Nord. Cette comparaison montre claire-
ment l'action religieuse différente de ces
deux milieux sociaux et les conséquences
différentes qui en résultent. Elle montre,
en même temps, ce que deviendra le ca-
tliolicisme dans les pays latins à forma-
tion communautaire d'État, si les influen-
ces ad;uelles continuent à prédominer.
7. Le développement du cclhalicisme, en
Angleterre et aux Etats- Cnis, est eii voie de
modifier les conditions de ror;/fniisf'tion
relif/ieuse.
Dans tout ceci, il ne s'agit pas du dogme,
qui ne tombe pas sous l'observation sociale,
il s'agit uniquement de l'organisation ecclé-
siastique et des rapports de l'Eglise et de
l'Etat. Sur ce point, l'Eglise ne peut pas
plus se soustraire dans l'avenir qu'elle n'a
pu se soustraire dans le passé à l'influence
sociale des pays où elle s'établit.
Ur, jusqu'ici, elle a surtout subi Tin-
fluence des peuples latins, orientés vers
le ty^^e du grand pouvoir public, qui tend
à intervenir dans la vie privée et dans la
vie religieuse des populations.
Aujourd'hui, l'évolution sociale se fait
dans le sens des peuples que la science
sociale désigne sous le nom de particula-
ri.stes. Ces peuples se différencient des
peuples à formation communautaire d'É-
tat, en ce qu'ils développent au plus haut
degré l'initiative du particulier et repous-
sent nettement toute intervention abusive
de l'État. C'est la substitution du self go-
vernment au régime de l'autorité absolue.
.\u point de vue religieux, c'est la substi-
tution de la liberté de conscience au régime
de la contrainte religieuse et la modifica-
tion des rapports de TÉglise et de l'État.
Or le nombre des catholiques augmente
chaque année en Angleterre et aux États-
Unis, et l'Eglise catholique compte main-
tenant un grand nombre d'évéques et un
certain nombre de cardinaux dans ces deux
pays. Par ce seul fait, l'équilibre des in-
fluences sociales va se trouver de plus en
plus modifié dans l'Église. L'influence
sociale de l'Espagne, de l'Italie et des autres
pays latins à formation communautaire
d'État ne sera plus exclusivement domi-
nante, et il faudra compter, il faut déjà
compter, avec cette situation nouvelle. Jus-
qu'à présent, on s'est contenté de la dénon-
cer et d'essayer parfois de la ridiculiser
sous le nom d' « américanisme ». C'est là
une vue très suptTficielle des choses.
11 faut voir plus haut et plus loin.
Il faut voir (jue l'on e.st en présence
d'une évolution qui e.st fatale. Elle est
fatale, parce que. lorsque deux formations
.sociales sont en présence, celle qui déve-
loppe davantage l'énergie, l'initiative, la
puissance de travail de l'individu l'em-
porte toujours sur l'autre. C'est ce qui a
fait, dans l'antiquité, la supériorité des
vieux Romains', c'est ce qui fait, de nos
jours, la .supériorité des peuples à forma-
tion particulariste -.
Le clergé a intérêt à se rendre compte
de cette évolution et à s'y adapter de bon
gré, pour n'être pas obligé, plus tard, de
s'y adapter de force. 11 doit se détacher
d'un passé qui s'écroule pour regarder
l'avenir qui grandit.
Et il doit considérer cet avenir avec joie,
car il s'accomplit pour le plus grand bien
de l'humanité. Cet enfantement d'une
humanité nouvelle et supérieure ne se fait
pas sans douleur ; mais l'enfant qui naitra
sera supérieur à son aîné, qui porte déjà
tous les signes de la vieillesse et même
de la décrépitude.
Edmond Demulins.
I. Les vieux llomains ont été, dans l'antiquité,
les plus particularistes des communautaires. Ils
représentent le plus grand elTort des communau-
taires pour sortir de la communauté. Voir Co/îime««
la roule crée le type social, t. I, liv. 111, cli. xi.
Firmin-Didot.
-2. Voir Hist. de la formation particularisle, par
H. deTourville. I-irmin-Didot.
212
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
CORRESPONDANCE
Sl-Pétersbourg le G avril l!i07.
^4 .]/. Edmond Demolins.
« Cher Monsieur.
« Suivant votre désir, je vais tâcher de
trouver un voyageur russe, connaissant
hien le pays et Li langue, pour faire une
étude sur la Mongolie.
« J'ai, en outre, en vue quelqu'un qui
pourrait vous faire une étude très docu-
mentée sur le district de Syzran. L'intérêt
de ce pays, c'est que la colonisation russe
y date seulement de 200 ans, il y a quelques
villages et la ville qui datent de la seconde
moitié du xvii" siècle, et il est possible de
savoir d'où sont venus les colons. Une
étude pareille serait de la plus grande
importance pour rectifier certains points
de vue de la Science sociale.
« Chez les Petits-Russiens, par exemple,
il n'y a que les pâturages qui soient en
communauté, comme dans bien des villa-
ges de France et d'Allemagne et comme
c'était généralement le cas avant la Ré-
volution. Quant aux terres nobles, elles
sont la propriété des particuliers, et il en
a été ainsi depuis que les Petits-Russiens
se sont beaucoup différenciés des Grands-
Russiens, c'est-à-dire depuis le xv<' siècle.
Les premiers sont plus particularistes que
les Français (cette démonstration ne man-
quera pas d'intérêt) ; les jeunes ménages ne
demeurent jamais avec les grands-
parents. Dans le 34° fascicule, p. 107 du
Bulletin, vous semblez croire que .les
Russes ont passé de la simple récolte à la
culture par la contrainte exercée par les
Tsars c'est-à-dire depuis le xvF siècle. Or
les Novgorodiens étaient certainement
agriculteurs au ix^ siècle...
u Veuillez agréer
\. \\'oi:iKOF,
prol'esscur à runivcrsilé
de St-Pétersbouis.
Nous remercions M. Woeikof du con-
cours qu'il veut bien nous promettre, et
nous espérons que les deux études qu'il
nous annonce fourniront la matière d'un
intéressant fascicule pour la Revue. — E» D.
Lk VOGUE DES « SALONS » ET LE
GOUT DES ARTS
Lorsqu'un profane, un provincial, pé-
nètre pour la première fois au « Salon » .
son impression dominante est une impres-
sion d'immensité, ou mieux encore de
multitude. Ce qui le frappe, c'est qu'il y a
énormément de tableaux. On se fatigue
à parcourir seulement les salles qui les
contiennent, et l'on se demande comment
le mot « salon », qui signifie proprement
une pièce unique, a pu élargir son accep-
tion primitive de façon à désigner tout un
vaste ensemble de galeries.
L'impression de multitude et d'immen-
sité devient plus forte lorsqu'on songe que
le « Salon », il y a quelque quinze ans,
s'est scindé en deux expositions, dont cha-
cune est assez vaste pour défrayer plu-
sieurs visites. Elle se renforce encore
lorsqu'on se rappelle qu'une foule d'ar-
tistes se plaignent de ne pouvoir faire en-
trer leurs œuvres au Salon, et organisent
de tous les côtés des expositions moins cé-
lèbres, mais qui font sonner très haut
leur « indépendance ».
Y a-t-il un public pour tout ce qu'on ex-
pose? — Oui. Et quiconque a passé un
après-midi au Salon en rapporte une autre
impression caractéristique, à savoir que
s'il s'y trouve énormément de tableaux, il y
vient énormément de monde. A certains
jours, ce n'est même plus l'affluence, c'est
la cohue. Du reste, le Salon est un événe-
ment de première classe dans le monde
parisien. Toute la haute vie s'en occupe, et
tous les journaux consacrent de longues
études aux œuvres exposées. Il y a là un
succès incontestable, (pii prouve <iue la
production intense des d'uvres d'art et leur
solennel étalage répondent vraiment à un
b(>soin.
Pour bien comprendre ce succès des
expositions artistiques, il n'est pas inutile
DE SCIENCE SOCIALE.
^13
(le le rapprocher de plusieurs autres phé-
nomènes, avec lesquels il offre une cer-
taine parenté. La multiplication inouïe des
statuettes destinées à décorer les apparte-
ments, et dont tous les bazars importants
possèdent désormais un assortiment no-
table, atteste la diffusion d'un goût que fa-
vorisent, d'autre part, les progrès indus-
triels en ce (jui concerne l'imitation du
bronze par le zinc et Taluminium. Notons
encore la vente de plus en plus copieuse,
même par des maisons (jui déclarent s'a-
dresser aux « classes laborieuses », de mo-
biliers fabriqués à la machine, par cen-
taines, mais présentant des moulures, et
des motifs de décoration dont les familles
ouvrières ne se souciaient point autrefois.
Parallèlement à ces faits, on peut mettre en
ligne la démocratisation de la soie, l'usage
rapidement croissant de chapeaux ornés
chez les femmes du peuple, la construc-
tion de maisons à façades architecturales,
dont l'intérieur se divise ensuite en petits
appartements étriqués : la place impor-
tante que, dans ces appartements, tend à
occuper le c salon », plus grand, mieux si-
tué, plus orné que les chambres. Tous ces
faits se ramènent à une généralisation du
h/xe orienté plus ou moins Iieureusemenl
vers le beau, et prouvent, à rencontre des
thèses socialistes, une sensible augmenta-
lion du bien-être, non point dans les classes
<lites dirigeantes, mais dans la vaste frac-
tion du peuple qui vient immédiatement
après.
Ce développement du bien-être, confirmé
d'un autre coté par la consommation tou-
jours plus abondante de denrées classées
jadis comme denrées de luxe, par la mul-
tiplication des voyages d'agrément et des
villégiatures, etc., constitue un terrain des
plus favorables pour la production, nous
ne dirons pas géniale, mais abondante, des
œuvres d'art. Car l'œuvre d'art, presque
toujours, e.st précisément, un article de
mobilier de luxe; et, dans une société où
les objets de ce genre intéressent des mil-
lions d'individus, il surgit toujours de la
masse peu aisée assez de clients enrichis
pour inciter les artistes à un travail qu'on
espère rémunérateur.
Mais, si le goût du luxe a pu s'orienter —
plus ou moins heureusement, avons-nous
dit — dans le sens du beau, cette orienta-
tion elle-même doit avoir .ses causes, dont
la première est évidemment le désir d'i-
miter les hautes classes où par des tradi-
tions remontant jusqu'à la Renaissance, le
goût des beaux-arts est très vif depuis
longtemps. On sait que la Révolution est
survenue au moment où l'art du mobilier,
harmonisé avec l'art pictural et sculptu-
ral, produisait les plus exquises des mer-
veilles ; mais ces merveilles étaient alors
le privilège d'une minorité, sur laquelle
devaient fondre bientôt la misère, la pros-
cription ou la mort. Aujourd'hui, le petit
bourgeois et même l'ouvrier aisé s'éver-
tuent, consciemment ou non, à reproduire
quelque chose du mode d'existence de cette
aristocratie du dix-huitième siècle, comme
notre gouvernement parlementaire, avec
sa centralisation et son omnipotence admi-
nistrative, continue, en les perfectionnant,
les procédés de la monarchie absolue. Il ya,
dans l'histoire, plus de continuations que
de ruptures. Seulement, les exemples des-
cendent, et les modes, les engouements,
les opinions, les croyances mêmes et les
incrédulités, se retrouvent, au bout d'un
certain temps, à un échelon inférieur de
l'échelle sociale, après avoir occupé exclu-
sivement un échelon supérieur.
Il semble que nous nous éloignons de
notre sujet. Nous y restons au contraire,
car il en est de l'art, et de l'amour de l'art,
comme du reste. Les familles modestes
qui se trouvent en possession d'un superflu
emploient volontiers ce superflu à embellir
leur demeure, quand les gens riches et en
vue ont déjà commencé à le faire, et, si
l'art est traditionnellement vénéré dans les
hautes classes, cette vénération devient
contagieuse aussitôt que la diffusion des
ressources matérielles en multiplie les
moyens. Toutefois, il est une circonstance
qui, de nos jours, favorise singulièrement
cette orientation esthétique des besoins.
Cette circonstance, c'est le développement
universel' d'une instruction sommaire, ef-
fleurant tous les sujets, et rendue plus ac-
tive par la concurrence des systèmes
d'éducation. Plus de gens, grâce aux
écoles et aux diplômes de toute espèce,
214
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
ont une teinture d'histoire de l"art et con-
naissent des noms propres évoquant à leur
esprit des peintres, des sculpteurs, des
tableaux, des statues. C"est un abc dont
ils sont fiers et qui alimente leur conver-
sation. Ceux même qui demeurent au-des-
sous de ce niveau rudimentaire sentent
vaguement, par ce qu'ils entendent dire
autour d'eux, que Fart est quelque chose
de beau, une sorte de religion qui a ses
pontifes comme la science a les siens, et,
encore une fois, ces dispositions générales
de la masse facilitent dans une large me-
sure les manifestations qui se produisent
dans la partie supérieure de la société.
Ces traditions de goût, léguées par l'aris-
tocratie, d'autrefois, combinées avec le
développement de l'instruction, ont pour
effet de maintenir la France, jusqu'à pré-
sent, au premier rang des nations en ce
qui concerne les arts - les arts plastiques
tout au moins —, et il en résulte cet autre
phénomène que la France joue un rôle
unique au monde pour Y exportation des
œuvres d'art. Beaucoup des tableaux qui
figurent à nos expositions sont achetés par
des étrangers, notamment par des Améri-
cains, et nos compatriotes se trouvent
ainsi bénéficier sans effort de l'enrichisse-
ment de la race anglo-saxonne, plus apte
jusqu'à ce jour aux affaires qu'à la créa-
tion artistique. Mais des symptômes sé-
rieux, depuis quelque temps, tendent à
montrer qu'il ne faudrait pas compter
éternellement sur cette clientèle ; car l'An-
glais et l'Américain qui veulent devenir ar-
tistes finissent par le devenir. Ils viennent
étudier chez nous et rapportent nos secrets
chez eux, et l'on peut voir grandir, par
delà la Manche ou l'Océan, le rôle des
€ Écoles » nationales, c'est-à-dire, par voie
de conséquence, celui des « marchés artis-
tiques » nationaux.
Telle qu'elle est, cette prospérité si bril-
lante de l'art finançais n'est pas sans com-
porter — la métapliore est ici à sa place
— (juelques ombres au tableau. Nous en
énumérerons (iu(!l(iues-uncs.
La première, c'est Vindnslrialismc. Et
l'on dira peut-être que l'art, en ressem-
blant à l'industrie, ne fait que demeurer
fidèle à ses origines, l'artiste de la Renais-
sance n'étant en somme qu'un artisan,.
astreint au « chef-d'œuvre » pour devenir
•- maître ». Mais non : ce n'est plus la
même chose. L'industrialisme d'aujour-
d'hui est l'industrialisme des affaires. Il
consiste tantôt dans l'exploitation des
peintres par les marchands de tableaux
(dont beaucoup, on le sait, sont Israélites),
tantôt dans l'adaptation que certains artis
tes font de leur talent à la médiocrité du
public, en vue de s'assurer des « débou-
chés » aussi larges que possible. On cite
des « entrepreneurs » qui, moyennant cer-
tains contrats léonins, assument la tâche
de « lancer > un artiste à grand renfort
de publicité, et l'on cite des artistes qui
« fabriquent » réellement des tableaux,
d'une façon quasi automatique et mécani-
que, se répétant et se copiant sans ver-
gogne, parce que leurs clients se disputent
le même « article ». Nous avons parlé de
ce qu'il y a de « sommaire » dans l'ins-
truction esthétique du public. Il en ré-
sulte qu'il ne faut pas déranger, dans le
cerveau du client, l'idée que celui-ci se
fait d'un artiste, lorsque cette idée s'y est
incrustée une fois. Le paysagiste qui aura
conquis la notoriété par un rideau de peu-
pliers au bord d'une rivière, cherchera
quelquefois en vain à exercer sa fantaisie
sur un autre sujet. Le marchand de ta-
bleaux, homme sage et pratique, refusera
ces tentatives hasardeuses et dira à son
homme : « Apportez-moi des rivières avec
des peupliers. » Il n'est pas de sanctuaire,
connue on le voit, où ne pénètre, en con-
([uérante, la division du travail.
La réaction naturelle contre ces exi-
gences (le la médiocrité conduit à un au-
tre écueil : YinteUectnalisme, et nous
entendons par ce nom l'ensemble de
tentatives bizarres, in(iuiétantes, maladi-
ves, exaspérées, oii se jettent, par hor-
reur pour la routine, les amoureux systé-
mati(|ues de l'originalité. Être original est
bon, à condition (|ue cette originalité soit
naturelle. Sinon, si elle est le résultat d'un
système poursuivi coûte (\\xe coûte, par
haine de ce ([ue les romantiques appe-
DE SCIENCE SOCIALE.
■1[:>
laieut les « pliilistins ». et de ce que l'ar-
got moderne appelle le genre < pompier »,
on risque de tomber dans le grotesque et
dans l'exécrable. Un homme peut s'im-
poser à l'attention, dans un salon où l'on
cause, par le piquant de sa causerie ; mais
il peut s'imposer aussi en criant plus fort
que les autres, et cette manière est moins
estimable. Il peut s'imposer plus sûre-
ment encore en faisant une cabriole sur le
tapis. Seulement, la notoriété conquise à
ce prix n'est pas du même métal que la
gloire. Or il y a, dans le monde artistique,
des artistes qui « crient plus fort (jue les
autres », et l'on en trouverait même qui
« font des cabrioles sur le tapis. » Et.
comme le besoin de sortir du banal ne
tourmente pas moins les critiques que les
artistes, il arrive que l'homme à forte voix
ou le faiseur de cabrioles réussit effective-
ment à faire parler de lui.
Il a d'ailleurs pour lui, dans le public,
cet élément influent dont l'état d'àme est
connu sous le nom de snobisme. Parmi les
traits qui caractérisent le snob , on peut
noter la médiocrité d'instruction et d'in-
telligence combinée avec le désir de ne
L pas faire comme tout le monde et de se
poser en type supérieur. C'est grâce au
•snobisme que se forment les engouements
passagers pour des œuvres médiocres ,
mais bizarres, qui affichent bruyamment
l'intention de tout révolutionner, bien
qu'en définitive — comme une expérience
de quelques années permet toujours de
.s'en rendre compte — elles ne révolu-
' tiennent rien du tout. Et le snobisme lui-
même, si l'on recherche ses origines,
n'est pas sans relations avec le boulever-
.sement moderne des fortunes, la prompte
élévation des parvenus, la diminution de
l'influence éducatrice des anciennes clas-
ses dirigeantes, plus imitées qu'écoutées.
Le goût ne s'acquiert pas en un jour, ni
même souvent en une vie d'homme. Plante
fine et délicate, à la croissance lente et
difficile, il ne s'épanouit d'ordinaire que
grâce au travail persévérant et accumulé
de plusieurs générations d'amateurs. C'est
dans ce domaine, bien plus que dans le
domaine moral, que s'impose la nécessité
des « étapes ».
X'y a-t-il pas cependant des boussoles
pour guider l'admiration publique et nous
aider à faire, dans cette avalanche étour-
dissante de productions artistiques, un
triage nécessaire entre ce qui est vraiment
beau et ce (jui usurpe seulement les appa-
rences de la beauté?
11 y a des boussoles, ou tout au moins
des institutions qui sont censées en tenir
lieu. Nous vivons à une époque d'exa-
mens, de diplômes, de médailles et de
concours. Précisément, le Salon est un
concours. Les tableaux sont acceptés par
un jury, ce qui constitue un premier
choix. Ils demeurent exposés deux mois
Ou davantage. Tout le monde peut les voir.
Pendant ce temps le jury continue son
examen et désigne les toiles ou autres
œuvres les plus méritantes. Une ample
distribution de médailles est faite, et le
Salon demeure encore ouvert quelque
temps après cette di.stribution. de sorte
que l'opinion publique peut contrôler tout
à son aise le choix des juges. En appa-
rence, tout cela est irréprochable et fort
bien conçu. Les honnêtes spectateurs qui
n'osent juger par eux-mêmes n'ont qu'à
attendre le verdict qui doit éclairer leur
entendement.
Eh bien ! leur entendement, malgré tout,
est mal éclairé.
Nous ne parlerons pas de la manière
dont s'opèrent les adinissions, ni des accu-
.sations souvent portées contre les mem-
bres du jury, soupçonnés parfois de fa-
voritisme et de politesses réciproques.
Prenons le Saion constitué, et supposons
admises toutes les œuvres dignes de l'être.
Un obstacle sérieux surgit aussitôt devant
l'observateur. Il suffit, en effet, de se pro-
mener dans les galeries pendant quelques
minutes pour apercevoir de nombreux
tableaux marqués des initiales H.C. Cela
veut dire « hors concours ». Les auteurs
de ces œuvres sont membres du jury, ou
ont été médaillés antérieurement. Cela
leur crée une situation privilégiée, qu'ils
méritent peut-être, mais que peut-être
aussi ils ne méritent pas. Or. ces œuvres
privilégiées sont croyons-nous, au nombre
210
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
de plusieurs centaines. De sorte que le
public peut se dire, lorsqu'il voit ensuite
tell>? ou telle œuvre remporter un- prix :
« Soit ! ce tableau est officiellement le
plus beau après quelques centaines
d'autres ». Et sa perplexité n'en est pas
guérie.
Ces récompenses elles-mêmes sont peut-
être trop nombreuses et trop variées.
L'adjectif « premier », appliqué au subs-
tantif « prix 3 ou au substantif «médaille »,
s'étonne de revenir plusieurs fois, ce qui
transforme en pluriel un mot qui sem-
blerait devoir essentiellement rester au
singulier. Quoi qu'il en soit, les récom-
penses remplissent une longue liste. Or.
on ne retient pas une liste, et la gloire ne
s'accommode pas de ce que la mémoire
rejette. 11 faut, pour voir les noms des
heureux élus, être au nombre des inté-
ressés, ou des curieux systématiques. Cela
prend un peu le caractère collectif et
voilé des promotions militaires, des mou-
vements administratifs ou des nomina-
tions dans la Légion d'honneur. En fait,
des artistes récompensés demeurent dans
l'obscurité et la gêne. Leur récompense
ne les a pas fait « percer ».
Mais le jury n'est pas le seul à distri-
buer la gloire. Il y a la presse, représentée
par la nombreuse tribu des critiques
d'art.
Parmi ces critiques, plusieurs sont énii-
nents et justement écoutés. Mais d'abord
leur tâche est écrasante, et la nécessité
d'examiner toutes les œuvres dont les au-
teurs ont quelque renom — ^«nw qu'il fani
en parler — ne leur laisse pas toujours
beaucoup de loisir pour « découvrir » les
talents nouveaux qui peuvent s'annoncer
çà et là. Ensuite, ces critiques honorables
et consciencieux ne sont malheureusement
pas les seuls. Nous n'entamoi'ons ici au-
cune digression sur les mœurs de la
presse contemporaine, mais nos lecteurs,
suffisamment avertis, nous comprendront
à demi-mot. Là, encore, l'industrialisme,
sous une certaine forme, sévit. Nous cau-
sions un jour avec un peintre des ])lus ho-
norablos, de caractère calme et pondéré,
e.Ncmpt dépassions envieuses puisqu'il est
« ai'i'iv('- » et a obtenu de très hautes ré-
compenses, et ce peintre nous parlait de
certains critiques d'art. « Ce sont, nous
disait-il en substance, des spéculateurs
avisés. Pas de cadeaux, pas de comptes
rendus. Il est vrai que ce sont des cadeaux
en nature , des tableaux ; mais , sur le
nombre^ quelques-uns finissent par avoir
de la valeur, grâce au succès postérieur
de l'artiste. Alors, au bout de quelques
années, le critique fait une vente, et il se
trouve qu'il a acheté gratis des valeurs
qui ont merveilleusement monté. « On
conçoit que, dans le concert cacophonique
des opinions, la note émise par ces juges
intéressés soit de nature à désorienter
les profanes studieux qui cherchent loya-
lement à s'instruire. Ces apothéoses fac-
tices encombrent la mémoire de noms
qu'elle n'aurait pas besoin de retenir
et l'empêchent, par contre-coup, d'enre-
gistrer d'autres noms qui n'ont pas eu à
leur service ces puissants instruments
de publicité.
Quant aux amateurs très forts, capa-
bles de bien juger par eux-mêmes, ils exis-
tent sans doute, mais en petit nombre, et
leur influence est mince, car ils ne pos-
sèdent aucune situation officielle et ne
disposent pas de tribunes d'où ils puissent
répandre au loin leur opinion. Ils s'en sou-
cient d'ailleurs médiocrement, et se con-
tentent d'être sages pour eux-mêmes sans
entreprendre d'être des mentors pour les
autres. Pourtant le jugement des particu-
liers doués de goût, quoique non profes-
sionnels, est celui qui a le moins de chance
de se tromper dans ces matières, les grands
artistes membres du jury ayant naturel-
lement quelque tendance à préférer, entre
toutes les œuvres soumises à leur appré-
ciation, celles où ils reconnaissent le mieux
leur propre « genre » ou leurs procédés de
composition. C'est pouniuoi l'on peut se
demandei' si, une fois admis le système
moderne des concours, le meilleur jury,
au point de vue de l'éducation populaire, ne
serait pas un jury de r/enllemcn non artistes,
mais connus comme des amateurs éclai-
rés. De toutes façons, il faudrait qu'au-
cune œuvre, quelle qu'elle fût, ne fût
exemptée du concours, dussent les maî-
tres en vogue subir, de temps à autre.
I
DE SCIENCE SOCIALE.
217
rhumiliation, d'ailleurs salutaire, de se
voir préférer des hommes nouveaux. Une
autre expérience qui serait curieuse, à
notre avis, et mériterait d'être tentée, à
titre d'enquête facile sur les aspirations
esthétiques du public, consisterait à faire
juger les œuvres du Salon, en dissimulant
leurs signatures, par un jury quelconque,
tiré au sort et n'ayant pas eu le temps
d'être préparé ou influencé avant son exa-
men. Le verdict ne serait certes pas in-
faillible, mais il en résulterait certaines
clartés, qui ne seraient pas perdues pour
l'art. On sait l'anecdote classique d'Apelles
se cachant derrière son tableau pour écou-
ter les réflexions des passants.
Pour conclure, nous constaterons que
l'état social actuel en France est éminem-
ment favorable à Téclosion abondante des
œuvres d'art, parmi lesquelles beaucoup
témoi.snent d'un vrai talent, d'une science
technique des plus remarquables et par-
fois d'une laborieuse originalité. Mais, plus
propices en définitive à la quantité qu'à
la qualité, les circonstances sont moins fa-
vorables que jadis à l'apparition d'œuvres
de tout premier ordre, où se reconnaît
l'empreinte victorieuse du génie.
Gabriel d'Azambuja.
II.
REPERCUSSIONS SOCIALES '
— Les diverses formes de la
propriété.
(Il n'y a une science sociale que si les phéno-
mènes sociaux se répercutent les uns sur les
autres indépendamment de la volonté hu-
maine et par le fait de la nature des choses.)
On distingue, en science sociale, quatre
formes de propriétés, qui sont dans l'ordre
de l'importance décroissante : la Projjrie'lc
immobilière, les Biens mobiliers, \e Salaire
et VEparfjne. Chacune de ces formes est
déterminée par des répercussions dont
nous allons donner des exemples.
I. — La Propriété immobilière.
RÉPERCUSSIONS SIR I.A PROPRIÉTÉ IM.MO-
HILIÈRE.
1. Voir les deux livraisons précéderrtes.
Il y a un régime plus simple que la
propriété proprement dite, c'est l'occupa-
tion du sol laissé à la libre disposition,
au libi'e parcours de chacun, en dehors
de toute forme positive d'appropriation ;
c'est ce que la Nomenclature désigne sous
le nom de sol disponible.
Cette disponibilité du sol ne résulte pas
du hasard ou du caprice de l'homme;
elle se manifeste dans certaines condi-
tions. La répercussion suivante indique le
cas le plus général :
1 . Les populations qui se livrent aux divers
travaux de Simple Récolte (art pastoral
nomade, chasse, cueillette) laissent le sol
à l'état disj)onibleK Le pasteur nomade,
par exemple, n'a pas intérêt à s'approprier
une partie déterminée du sol : il lui est
plus avantageux d'avoir le libre parcours
de la steppe que la propriété exclusive
d'un territoire limité. D'autre part, l'iicrbe
se renouvelant d'elle-même chaque année,
sans exifjer un travail préalable, comme
la culture, le pasteur n'a pas le même
motif que l'agriculteur pour revendiquer
la propriété d'une partie du sol. C'est ce
qui expli(iue pourquoi les immenses
steppes de l'Asie centrale, de l'Arabie, du
Sahara, etc. ne sont pas appropriées et
restent à l'état de sol disponible.
11 en est de même pour les chasseurs
de l'Afrique, ou de l'ancienne Amérique et
pour les cueilleurs de l'Océanie.
Cette répercussion capitale éclaire la
grave question des origines et des condi-
tions de la propriété. Elle montre que le
sentiment de la propriété du sol n'est pas
inné dans l'homme. Tant que l'homme vit
exclusivement des productions spontanées
et sans travail préalable, le sol n'est pas
approprié; chacun ,1e parcourt libre-
ment.
L'appropriation du sol se fait sous
diverses formes, dont la plus simple est
celle de la communauté. La simplicité de
ce type de propriété résulte de ce qu'elle
est la moins exclusive, par conséquent la
plus rapprochée du régime du sol dispo-
nil)le.
Le passage du sol disponible à la com-
1. Se. soc, 1, 30. La Route, I, 9.
'218
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
^niuiauté est indiqué par les deux réper-
cussions suivantes :
2. Les popidalions vivant de la simple
récolte tendent à constituer la propriété en
communauté, à mesure que l'étendue du sol
disponible diminue^. Cette communauté
peut être la collectivité d'une tribu ou dline
famille patriarcale comme dans la steppe
et le désert, ou du mir comme en Russie,
ou de la commune comme dans la plupart
les pays, où les herbages constituent par
excellence les « biens communaux ».
3. En passant à la culture, les popula-
tions issues de la simple récolte s'efforcent
de conserver le plus possible la pratique
de la communauté '-. Parce qu'elles sont ha-
bituées à s'appuyer sur la communauté, et
elles s'attachent d'autant plus à cet appui
que le travail de la culture entraine pour
elles plus de difficultés. Mais, avec la cul-
ture, la communauté devient de plus en
plus difficile. Aussi elle ne se maintient
que dans la mesure indiquée par la réper-
cussion suivante :
4. Labondance du sol disponible facilite
le maintien de la communauté ^. Parce
qu'on peut agrandir le domaine à mesure
qu'augmente le nombre des membres de
la communauté. Lorsque le sol disponible
vient à manquer, on est obligé de frac-
tionner la communauté et souvent de la
dissoudre.
Quelques effets de la communauté :
5. La propriété en communauté ne déve-
loppe qu'un travail peu intense et peu
productif''. Parce que, la propriété étant
commune, l'individu ne bénéficie pas com-
plètement des produits de son travail. 11
n'a donc pas intérêt à donner une somme
de travail, qui profiterait à ses associés
^. La Route, l, liv. I, cli. i. i'c. soc, V. 359. Classi-
fication, les renvois relatifs aux Soc. à l'oriu. conim.
Uackkirs, 0. E., Il, 10. Arahes, 0. M., 2« sér. 1,410.
Ilussif. 0. E., II,.-;7,8(;, 105, 1H8. 0. M., -2" sér. I.,69.7I,
llulgiirie, 0. E., II, 24-2, 244; V. 320. Honsrie, 0. E..
11,278. Espasiic, CE., IV, 2-i3. Suisse, G.' E., VI. 58.
Se. .soc, 111, 48fi à .•;().'«. Corse, .Se. soc. 111, .'^32, V, 35i»,
XXII, :}8(i, XXVI. GO; XXX. 473; XXXII, 310. Fratic.
d'auj. liv. Il, (II. IV: France, Franc, dauj., liv. I,
.Sr. .soc, XXIV, 217, XXIX. .'ioO.
2. Id. Iljifl.,el, en plus, Classification, \cs renvois
«les Soc. à l'orm. comm. ébranlées. La Roule, 11,
voir un grand uonihre d'exemples.
3. Id. Iljifi.,el X, ,SV. .loc. XVI, 2CI.
4. Se. soc, I, .32 et sulv. La Rnulr, I, liv. 1, cli. i.
plus qu'à lui-même. C"est ce qui explique
la faible ardeur au travail des populations
communautaires de l'Orient. Cela expli-
que aussi les échecs si nombreux des so-
ciétés coopératives de production. Cela
explique enfin la faible somme de travail
que donnent, dans tous les pays, les fonc-
tionnaires, membres de la grande com-
munauté d'État.
6. La communauté est plus capable de
conserver ce quelle a acquis que de Vaug-
menter '■'. Parce qu'elle développe plus la
restriction des besoins que la puissance
de travail.
7. La communauté s'accommode du mé-
taijarje et repousse le fermage ^. Parce que le
métayage est une sorte de communauté
entre le propriétaire et le tenancier.
La propriété en simple ménage, ou pro-
priété familiale, marque une appropria-
tion plus nette et plus exclusive. C'est ce
que l'on appelle ordinairement la petite
propriété.
Influence du Lieu sur la petite pro-
priété :
8. Les l'allées sont plus jiarticuliércment
favorables au développement de la petite
propriété '. (Pour les raisons précédem-
ment indiquées au sujet de la petite cul-
ture. Voir au Travail, Repère. 24).
Cette forme plus exclusive de propriété
s'accentue avec le développement de la
culture, parce que chacun désire avoir plus
complètement le produit de son travail.
La culture a un autre effet :
9. La culture rend la propriété du sol
de plus en plus permanente ^. Parce que le
})roduit de la culture est à long terme et
([u'il exige un travail préalable intense.
Autres effets provenant de l'objet de la
culture :
10. Iji culture des arbres fruitiers'^ et la
culture marairhèrc^^' dét^eloppent surtout la
petite propriété. Cela tient aux mômes rai-
sons (|ue nous avons données pour la pe-
tite culture.
,•;. 0. E., Il, i!i, (i.i.
(i. .Se. .soc, XXII I, 145.
7. Français d'auj., liv. III.
s. Se soc, II, 421 ; IV, 2!»:); XXII. I...
•1. .Se. .soc, XXll, 151, 271, 45!t; XXVIII, i'J8. O. E.
VI. 170.
II). (». E., \. in.t. •107.
DE SCIENCE SOCIALE.
219
11. La culture arhorescenlr \rueillette) ne
délermùie qu'une ojiproprialion imjxirfaite
du sol*. Parce que, si elle exige plus de
travail que l'art pastoral, elle en exige
moins que la culture.
La pt'oprù'lr jjcitronrile, ou grande pro-
jiriété, est celle qui exige la disposition la
plus exclusive du Lieu, puisqu'elle limite
encore plus le nombre des propriétaires.
Elle est également influencée par le
Lieu :
12. Les plateaux, ou les plaines, sont plus
particulièrement favorables à la grande
propriété ^. (Pour les raisons indiquées au
sujet de la grande culture. Voir, au Tra-
vail, repère. 25).
Elle est, en outre, influencée par cer-
taines natures de travaux :
13. Les forêts aménagées développent la
grande propriété'^. Parce qu'elles exigent
des ressources accumulées et une longue
prévoyance. C'est pour cela que les forêts
appartiennent toujours à de grands pro-
priétaires, aux communes, aux provinces,
ou à l'Etat.
La grande propriété, lorsqu'elle n'est pas
exploitée en régie, a recours soit au fer-
mage, soit au métayage. Ces deux formes
d'exploitation se manifestent suivant cer-
taines lois :
14. La grande propriété en culture sj)é-
cialisée développe le fermage *. Parce qu'elle
exige des chefs de culture capables, qui
xe sentant aptes à diriger, veulent rester
maîtres de leur exploitation et n'acceptent
pas le métayage.
15. La prospérité agricole fait reculer
le métayage ^. Parce qu'elle excite le désir
d'avoir complètement le bénéfice que l'on
prévoit.
16. La crise agricole fait reculer le fer-
mage^. Parce qu'elle excite le désir défaire
partager par le propriétaire les pertes que
l'on redoute.
1. Se. soc, III, oS-i; IV, 301; XXII, 38(;. Russie,
0. E., II, 57, 103, 188. Bulgarie, 0. E., II, -24-2, 244.
Espagne, o. E., iv, -2.j.{. o. M., i" sér. 1, 171.
-2. Se. soc.. Il, 157 : XXIII, -209. Franc. d'auj.,U\.\\.
•'{. Voir les monoyrapliies de types forestiers.
4. o. E., VI, 107.
5. Se. soc., XXIII, 149. Franc, d'auj., liv. IV, ch. ii.
<'. .Mêmes n'fcrences.
Quelle (jue soit la forme de la propriété,
le mode d'installation sur le sol varie sui-
vant l'origine des populations :
17. Les pojtulations d'origine pastorale
ou i>alriarcale, sont portées A se fixer au sol
par villages à banlieue morcelée '. Le grou-
pement en village provient des habitudes
antérieures de communauté, et la banlieue
morcelée du partage égal des biens qui
dérive du sentiment de l'égalité développé
par la communauté pastorale ou patriar-
cale.
18. Les pojmlations d'origine particula-
riste sont portées à se fixer au sol par ha-
bitations isolées 8. Parce que cette formation
sociale développe surtout l'habitude et le
besoin de l'indépendance du foyer. Le
cottage anglais est le type du genre.
Le foyer et Le domaine présentent une
différence au point de vue de la facilité
d'appropriation :
19. La propriété du foger exige des ap-
titudes plus communes que la propriété du
domaine'-'. Parce que le foyer n'exige pas,
comme le domaine, la continuité du tra-
vail; on en jouit simplement par l'usage,
ce qui est à la portée du plus grand nom-
bre.
Quelques exemples de répercussion re-
latives au mode de transmission de la pro-
priété :
20. Les communautés familiales qui se
dissolvent partagent les biens entre tous
les membres par parties égales '".Parce que
le propre de la communauté est de con-
sidérer que tous les membres sont co-
propriétaires au même titre du bien com
mun.
21. Les populations issues originaire
ment de la communauté patriarcale ont
une tendance à conserver le partage égal ^ '.
Parce qu'elles continuent à considérer la
propriété comme un bien de famille et
non comme un bien personnel.
22. Le régime du pjartage égal ruine la
petite propriété '2. Il la transforme en pro-
7. Se. soe., V, 23 à -26. O. E., IV, -207 et 0. E., II.
m. V. VI.
s. Aaglo-Sa.rons, 191 et suiv.
!». Sr. soc., XII, 120. Anylo-Saxon, liv. II, cli. iv.
10. Classification, renvois des Soc. àlorm. connu.
Voir ])aruculicrenient Bulgarie.
11. Se. soe., V, -28, 31. I(i2, 199. 312.
12. .Se. soc., I, ItKi; II, 314,393. 0. E., IV, 105, 248,
-2-20
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
priété parcellaire et crée le type du pro-
priétaire indigent.
23. Les populations à formation particu-
larisiez inclinent vers la liberté de tester'^.
Parce que la propriété n'étant plus consi-
dérée comme un bien de famille, mais
comme une création individuelle, chacun
considère qull doit en disposer librement.
On appelle ■■ domaine plein », celui qui
est constitué pour donner pleinement les
divers produits nécessaires à une famille,
de manière à ce qu'elle ait à acheter le
moins possible au dehors.
24. Le domaine plein s'oppose au mor-
cellement et fait prédominer la transmis-
sion intégrale^. Parce qu'il forme un tout
indivisible, et qu'il est constitué pour
fournir directement à la famille les divers
produits dont elle a besoin.
Deux eiîets du développement des trans-
ports sur la propriété:
25. Le développement des transports fait
substituer déplus en plus la dot en argent
à la dot en naturel Parce que le paysan
trouve alors plus d'avantage à vendre et
à aclieter qu'à produire lui-même tout ce
dont il a besoin. 11 dispose par consé-
quent d'une moins grande variété de pro-
duits et de plus d'argent.
26. Le développement des transports
amène «ne diffusion plus grande de la
propriété-'. Par suite de la hausse des sa-
laires qui rend plus facile l'achat de la
terre, ou des valeurs de bourse, lesquelles
se multiplient pour la même raison.
Conclusions. — 1. L'homme n'arrive
pas volontairement à l'appropriation du
sol. Il s'y est soustrait et s'y soustrait en-
core le plus possible, en s'efforçant de se
maintenir dans le régime du sol dispo-
nible. (Répercussions, 1).
2. Lorsque l'homme arrive à l'appro-
priation du sol, il se maintient le plus
longtemps possible dans le régime d'ap-
v; 1!)!i; VI, a, 178. Voir les monograpliirs relatives
à la France.
1. Voir plus loin, à la Famille, la définition de la
roniiatiou parliculariste.
2. Classi/icalion, renvois des Sociétés à l'orm.
pari., passim. 0. K., Ill, V, ,'*";>, 'iOit, -iiS, 4-2!>.
a. .SV. sor., III, 558 cl siiiv.; (asc. XXIII. La Roule,
1I.4«!I cl siiiv.
'(. Se. .sor. lasc. xxin.
fi. Idem, et fasc. XX\, tO(i, 107.
propriation le plus faible, qui est la com-
munauté, parce que c'est celui qui exige
le moins de travail individuel et qui pré-
sente le moins d'aléa. (Repère. 2, 3, 4, 5, 6, 7).
3. C'est la nécessité impérieuse d'un
travail plus intense et plus progressif qui
détermine la dislocation de la commu-
nauté et l'appropriation de plus en plus
personnelle du sol, sous le régime de la
propriété familiale ou patronale. (Repère,
8 à 16).
4. A mesure que la propriété devient
plus personnelle, le problème social se
complique, parce qu'il devient plus dif-
ficile à résoudre pour les moins capables,
qui perdent l'appui de la communauté.
(Repère, 1 à 16).
5. Mais on ne peut résoudre ce pro-
blème par le retour à la propriété collec-
tive, puisque ce mode de propriété ne
s'accommode que d'un travail peu intense
et peu progressif (Voir au Travail, les
Repère, il. 18, 46, 47).
6. 11 n'y a donc pas d'autre solution que
d'augmenter, chez l'individu, l'aptitude
à la propriété personnelle, par l'aptitude
plus grande au travail.
7. En fait, l'accès à la propriété est de
plus en plus accru par le fait du dévelop-
pement des transports (Repère. 26).
8. On verra à la Famille, dans quelle
condition l'accès et l'aptitude à la pro-
priété peuvent être encore augmentés.
II.
Les Biens mobiliers.
Les biens mobiliers comprennent les
animaux domestiques, les instruments de
travail, le mobilier meublant et le mobilier
personnel.
1. Le travail en communauté patriarcale
empêche l'appropriation générale des biens
mobiliers^'. Parce que ceux-ci appartien-
nent à la communauté. L'a})propriation
commence par le mobilier personnel et le
mobilier meublant parce qu'ils sont d'un
usage plus personnel.
2. Vapjirojirialion des biens mobiliers
(i. 0. i:., IV, 2(13, 0. M. -2" sér. Il, 111, ma. voir ce
(|ui concerne les propriétés, le niobiller et les
iiislriinienls de travail, dans les monographies de
ramilles patriarcales pures, o. E. et 0. M.
DE SCIF.NCE SOCIALE.
221
'■st la première étajte vers la jiropriété fon-
i'ière et y prépare les individi's '. Parce
(jne ce genre de propriété, exigeant moins
'le travail, est plus facile à acquérir et à
i-onserver.
3. L'appropriation des biens mobiliers
rtablit la première séparation entre les
ri/jtables et les incapables, les prévoyants i
i-t les imprévoyants'-. Pour les mêmes rai-
sons.
III. — Le Salaire.
Les formes, la nature et l'importance du
salaire varient suivant un grand nombre
de causes dont nous allons donner quel-
ques exemples :
1. Les subventions naturelles {/lerbayes.
bois, fruits, etc.) mis à la disjjosition de
l'ouvrier le rendent moins exigeant sur le
faux du salaire ^. C'est ce qui explique en
partie le bas prix des salaires dans tout
l'Orient, où les populations jouissent de
nombreuses subventions naturelles.
La nature dii travail exerce souvent une
influence sur le salaire :
2. Le travail de la pèche dévelopjie
l'usaye du partage égal du prodtiit '*. Parce
que chacun y prend une part égale et que
le caractère aléatoire de ce travail égalise
l3s chances de tous.
3. Dans le régime du domaine plein
I c'est-à-dire produisant autant que possible
tout ce qui est nécessaire à la famille), la
tendance est de payer une partie du salaire
en nature ■'. Parce que, d'une part, on dis-
pose de peu d'argent puisqu'on vend peu
de produits: et que, d'autre part, on dis-
pose de produits très divers, puisque le
domaine est organisé pour cela.
4. Le développement de l'industrie on
des transjiorts, fait hausser les salaires'^.
Parce qu'il augmente à la fois la richesse
et la demande de salariés.
5. Avec r industrie, la question du salaire
rend la situation de l'artisan plus compli-
1. Ibid., dans les monographies qui marquent
l'évolution vers la propriété personnelle.
2. Ibid. et Soc. a fric. 265.
3. 0. E.. V, 85.
i. 0. E., IV, 2!»3. G. M., 2"= sér. I. 287; II, 14i. 160-
S'", soc, fasc. XXVIII, 68.
■>. Se. soc, lasc. XXI. 220.
6. Se. soc, XXXV, 281 ; lasc. X. 10, 21, 201. G. M.. I.
quée'. Travaillant uniquement en vue d«»
la vente, l'artisan dépend complètement
du salaire que lui fournit sa clientèle. Or
celle-ci est aléatoire. Dès lors, l'artisan,
aussi bien que l'ouvrier, se trouvent dans
une situation plus précaire que sous le
régime de la culture.
G. L.e développement des transports et du
commerce fait prédominer le salaire en
argent sur le salaire en nature ^. Parce
qu'on vend plus facilement ses produits
et que, dès lors, on dispose de plus de
ressources en argent.
7. L'aptitude à s'élever fait substitue}- le
salaire à la tâche au salaire à la Journée^.
Parce qu'on est plus capable de faire plus
de travail en moins de temps.
8. L'émigration fait hausser les .solaires:
r immigration les réduit '". Cela s'explique
facilement.
9. La régularité de la jiroduclion assure
la stabilité des' salaires **. Parce ([u'on a
intérêt à s'attacher ses ouvriers d'une façon
permanente et que cela est rendu plus
facile.
10. La question du salaire soulève plus
de difficultés dans les entreprises apparte-
nant à des sociétés d'actionnaires que dans
celles qui appartiennent à un seul patron '-.
D'abord à cause de l'agglomération plus
grande du personnel: ensuite à cause de
l'impersonnalité du patron; enfin, à cause
de la nécessité d'établir un tarif général
qui, dès lors, tend à régler les salaires au
taux le plus bas.
11. Dans les entreprises à personnel nom-
breux, les ouvriers sont portés à provoque)'
la hausse des salaires par la coalition et
la grève <3. Parce qu'ils se sentent assez
forts pour en imposer par leur nombre et
par l'impossibilité de remplacer d'un seul
coup un personnel aussi nombreux.
12. Lm hausse du salaire est propor-
tionnée à la valeur de l'ouvrier et à sa
puissance de travail '*. Sous peine d'être
7. La Roule, I, liv. I, cli. i; II, liv. î, cii nr.
8. G. E. et 0. M., lire les monographies en allant
d'Orient en Occident; et Se soc, fa.sc. XXIII.
i». 0. E.. II, 23-4.
10. Se. .soc. XXII, (io. 0. E., VI, 313.
11. 0. E., m, 126: IV, 30.
12. Se. soc, fasc. XXIV, î>3.j à Soj.
13. Ibid., 5oj à 563.
li. Ibid., et P. de Kousiers, Qt'est. ouv. en AnQl.
222
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
éliminé par la loi de la concurrence, le
patron ne peut supporter une hausse des
salaires que s'il obtient une somme cor-
respondante de travail, qui rétablisse
l'équilibre. La preuve, c'est que les salaires
sont plus élevés à mesure que l'on avance
d'Orient en Occident, c'est-à-dire vers des
populations donnant un travail de plus en
plus productif. Et, c'est en Angleterre et
aux États-Unis que la puissance de travail
et par conséquent les salaires de l'ouvrier
sont à leur maximum. D'après M. Schulze-
Gananitz, pour diriger 1.000 broches, il
faut 25 ouvriers hindous, ou 13 italiens, ou
7 allemands et seulement 3 ou 4 anglais.
Ces chiffres donnent également la propor-
tion des salaires.
Conclusions. — 1. La question du sa-
laire va en se compliquant à mesure que
l'on passe des travaux de simple récolte
à ceux de la culture et de ceux-ci aux tra-
vaux de fabrication. (Répercussions 1, 2,
3, 4,5, 6, 10).
2. La stabilité de la production est le
moyen d'assurer la stabilité des salaires.
(Rép. 9).
3. L'élévation de la capacité de l'ouvrier
est le moyen d'élever le taux des salaires.
(Rép. 11, 12).
l'y. — L'Épargne.
1. Le sol disponible el les biens commu-
naux ne poussent pas à l'épargne person-
nelle K Parce qu'ils constituent une épar-
gne naturelle et spontanée qui dispense
de la nécessité d'épargner.
2. La communauté ne développe pai,
Vaptitude à l'épargne 2. Parce qu'on compte
sur l'appui de la communauté et que
l'épargne personnelle venant se fondre
dans la communauté, on n'en bénéficie
pas soi-même.
3. Les montagnards sont naturellement
portés à l'épargne 3. Parce qu'ils doivent
compenser les faibles profits d'un sol
pauvre par la puissance d'économie et la
î'estriction des besoins.
1. Se. soc, m, 51."$, et dans toutes les monos- au
«11. des Subventions naturelles.
2. 0. i:., Il, •;, 0. M., oo SOI-., I, 'i-w.
.■{. .S>. soc. \\\, l!>«, un. Sor. nfrif., 70.
4. Les productions spontanées (comme
l'art pastoral nomade, la chasse et la
cueillette) ne développent pas l'habitude de
l'épargne '*. Parce que ces productions,
fournies par la nature, n'exigeant pas de
prévoyance, ne la développent pas.
5. La nécessité de posséder ses instru-
ments de travail provoque généralement la
première manifestation de l'épargne'''.
Parce qu'il n'est pas possible de se sous-
traire à la nécessité d'acheter ses in.stru-
ments, qui sont le seul moyen de se
procurer du travail.
6. La nécessité d'acheter les femmes
oblige les familles patriarcales à réaliser
une épargne ". Cette nécessité est d'autant
plus impérieuse qu'elle est inéluctable.
7. La nécessité de constituer des dots
aux enfants joue un rôle analogue, dans
les pays où cet usage existe.
8. Le désir de se marier est une gravide
incitation à l'épargne"'. Mais il agit sur-
tout sur les jeunes gens qui n'ont pas à
attendre de dots de leurs parents.
9. Le patronage excessif, qui pourvoit à
tous les besoins, empêche le développement
de Vépargne ^. En ce qu'il deshabitue l'ou-
vrier de compter sur lui-même.
10. Les caisses d'épargne et les institu-
tions similaires facilitent et développent
l'éjtargne ".
11. Le goût du luxe, particuliéremeni
dévelop])é dans les villes, détourne de l'é-
pargne '".
Quelques répercussions relatives à l'em-
ploi de l'épargne :
12. Les émigrants de familles patriar-
cales, ou quasi-patriarcales, envoient géné-
ralement leurs épargnes à leur famille ".
Parce qu'ils sont habitués à compter en
tout sur le groupe familial qui doit, soit
les étahlir, soit les recevoir au foyer s'ils
'/. .SV. .so.-., \\U,-2": XXIII, ;W4, Soc. afn'c. I.W.
177. Franc, d'auj., liv. v. G. V.., III, n;.. o. M..
•>'• sér., 11, l."i7.
5. .SV. .soc, XXll, ;«;. S,,c. ufric, 'i.C'l. 0. K. 111, 'l\î.
0. M., Il.iVi; 111, .W.
6. 0. i:. 11, i-2. 0. M. -2" S(T. ll,(i.{.
7. 0. K., IV, 81, -208, 2,-i9, ;««i; V, I(>. 10-2 ; VI, V'i.
S. 0. E., 111, 1-2, Xi; IV, 1-2, 13. 0. M., -r st;r. H,
.'(38.
)i. Se. soc, XXIII.
10. 0. E., VI, M8, -290.
11. O. M., 1"^ sér. IV, 9i i -2" sor. I. <iO.
DE SCIENCE SOCIALE.
22.'{
restent célibataires. Ils se considi-rent
d'ailleurs comme co-propriétaire du bien
de famille.
13. Dans la famille quasi-palriarcale,
toute r épargne de la famille est employée
à l'établissement d<'s frères et sœurs de
rhériiier-associé^. Dans ce type, l'héritier
est considéré comme un simple usufrui-
tier chargé de tirer du bien de famille les
ressources nécessaires pour établir ses
frères et sœurs, ou pour les garder au foyer.
14. L'éloifjnemenl pour les travaux
usuels [agriculture, industrie, commerce)
porte à em,ployer l'épargne en valeurs de
bourse^. Parce que cette épargne reste sans
autre emploi. Cette pratique est particu-
lièrement courante en France, où elle est
le signe d'une richesse plus apparente que
l'éelle, parce qu'elle n'est pas régulière-
ment renouvelée par les trois sources
fondamentales du travail.
15. L'aptitude aux travaux usuels porte
à utiliser l'épargne jxiur développer ces
industries^. C'est ce qui explique le déve-
loppement agricole, industriel et commer-
cial de l'Allemagne, de l'Angleterre et des
Ktats-Unis.
IG. L'absence de dot. combinée avec
l'aptilude à gagner de l'argent, porte à
constituer l'épargne au moyen de l'assu-
rance sur la vie. C'est le cas des popula-
tions anglo-saxonnes chez lesquelles l'assu-
rance sur la vie est d"une pratique géné-
rale. En effet, l'homme capable de gagner
de l'argent est en état de prélever régu-
lièrement la somme nécessaire pour l'as-
surance ; de plus, il n'a pas d'autre moyen
d'assurer éventuellement la situation de
sa veuve, puisqu'au moment de son ma-
riage, il ne possède aucune fortune per-
sonnelle, par suite de l'absence de dot.
CuNCi.LsioNS. — 1. Tout ce qui dispense
du travail et de l'effort entrave l'aptitude
à l'épargne (Répercussions, 1, 2, 3, 4, 9.
H).
2. Tout ce qui oblige au travail et à
l'effort développe l'aptitude à l'épargne
(Rép. 5, 6, 7, S).
I. Sr.soc. fasc. wiii-xxiu. 0. E., IV, ."iOO.
•2. Aiirihi-Saxons. liv. H. cli. II.
:î. Ibid.
3. Les populations à formation comuni-
nautaire emploient l'épargne par l'inter-
médiaire du groupe familial et pour établir
les enfants (Rép. 12, 13).
4. Les populations à formation particula-
ristes emploient l'épargne individuelle-
ment, et pour assister non leurs enfants,
mais leur veuve (Rép. 15, 16).
."). L'emploi de l'épargne en valeurs de
bourse n'est pas une manifestation de la
puissance agricole, industrielle et com-
merciale (Rép. 14).
Edmond Demcilins.
[A suivre.)
LES ZONES SOCIALES DU BRÉSIL
Conclusions sur le caractère social
de la population.
De Rio de .Janeiro.
A M. Edmond Démoli ns.
Cher Monsieur.
C'est déjà au seuil de la vieillesse et lors-
que mon nom était assez répandu dans
mon pays, comme professeur et comme
auteur de plus de 20 livres de critique, de
philosophie et de politique, que je suis
venu à connaître les doctrines de la Science
sociale. En 1894. j'écrivais V Histoire de
l'ancien droit en Espagne et en Portugal^
lorsque, en traitant de l'influence des Phé-
niciens dans la Péninsule Ibérique, je tom-
bai, par hasard, sur un passage de votre
Cours d'exposition de la science sociale,
publié dans la Il« livraison, tome XVIll de
la Science sociale. Je lus avec le plus vif
intérêt ce passage qui avait trait aux Phé-
niciens, et j'avoue que mon esprit s'ouvrit
à des perspectives nouvelles. Je tâchai de
me tenir au courant des travaux de l'école
où vous occupez une place si importante.
Je me procurai les livres des principaux
adeptes de votre école, je les étudiai, et
ils me convainquirent complètement. J'en
fais maintenant la propagande dans mes
cours et dans mes nouveaux écrits. J'ai
déjà eu l'occasion de vous envoyer le vo-
-22'«
BULLETIN DE LA. SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
lume qui a pour titre Autres Éludes de
littèralw-e contemporaine, et qui renferme
plusieurs articles inspirés par le nouveau
système. Je vous ai également envoyé l'o-
puscule La Germanisation du Sud du Bré-
sil, inspiré tout entier par votre doctrine.
Vous recevrez bientôt la Pairie Portu-
(/aise (analyse d'un livre du D'-Th. Braga),
et L'Amérique Latine (analyse d'un livre
du D-" Bonefin), deux ouvrages dont l'ar-
gumentation est entièrement puisée dans
les idées en question. Je vous envoie main-
tenant un numéro de VEpoque, revue
des élèves de la Faculté Libre des Sciences
Juridiques et Sociales, — qui renferme un
petit article que j'ai écrit sur V Ecole de Le
Play au Brésil — et quelques numéros de
la Benaissance où je commence la pu-
blication de l'étude sur le Brésil Social.
C'est de ce travail que je m'occupe en
ce moment. 11 est fait tout entier dans les
idées de votre École.
Je commence par donner, dans un pre-
mier chapitre, un aperçu de la doctrine:
je m'occupe au chapitre suivant du cas bré-
silien. Dans le chapitre m, je fixe les traits
caractéristiques des anciens sauvages, ha-
bitants du Brésil, en m'appuyant surtout
sur les données que vous avez exposées
dans le l*^"" volume des Grandes Boutes
des Peuples. Au chapitre iv, c'est le tour
des noirs, importés d'Afrique que j'étudie
on suivant surtout A. de Préville, « Les
sociétés Africaines. » Le chapitre v déter-
mine les traits caractéristiques des Portu-
gais, les principaux facteurs de la civilisa-
tion actuelle du Brésil ; c'est une étude
que j'ai faite moi-même, avec de grandes
difficultés. Au chapitre vi, je m'occupe de
la fusion de ces éléments et de la descrip-
tion du caractère de la population natio-
nale contemporaine. Le chapitre vn ren-
ferme Vétndedn milieu Brésilien, considéré
dans son ensemble; et les trois ou quatre
derniers chapitres, la détermination des
principales zones sociales du Brésil. Cette
partie, à partir du chapitre v, a été la plus
difficile, car j'ai voulu faire un travail sé-
rieux, en étudiant minutieusement toutes
les faces de la question.
On i)eut dire que le Brésil renferme les
zones géographi»jues suivantes parfaite-
ment caractérisées, qui sont les centres
d'autant d'autres zones sociales, en tenant
compte du genre de travail qu'exige cha-
cune d'elles.
1. Le Plateau de la Guyane, à Textrême
Nord des Etats de l'Amazone et du Para,
surtout dans la partie baignée par le Rio
Branco. C'est une zone d'élevage des bes-
tiaux. Mais cette industrie, qui n'en est
qu'à son commencement, est presque tout
en tière dans les mains du gouvernement
fédéral, désorganisée et mal dirigée.
2. Les terres basses que l'on trouve aus-
sitôt ensuite, et qui vont confiner à la rive
Nord du fleuve des Amazones. C'est une
région de forêts où l'on fait l;i cueillette
(les produits spontanés de la nature : caout-
chouc, châtaigne, salsepareille, copahu,
clou de girofle, piassava (espèce de jonc),
roucou, etc. En ces lieux, la famille, dans
les classes populaires, est assez désorga-
nisée et la promiscuité y règne presque
complètement. Il existe, en de certains
endroits, une petite culture rudimentaire
de cacao, de manioc, de canne à sucre et
de tabac. Les deux premiers de ces pro-
duits n'exigent presque que la cueillette
pure et simple.
3. La Vallée de l'Amazone, comprenant
aussi la partie inférieure du cours de ses
affluents. C'est la région de la pêche flu-
viale. Ceux qui s'y adonnent occupent le
dernier rang parmi les liommes que fait
vivre cette indu.strie.
4. La Zone des forêts de la région occi-
dentale que traversent les fleuves Madeira,
Purus, Acre. Jurua. Elle forme la partie
la plus importante du territoire de l'.Xcre,
(jui aspire avec raison à s'organiser en
Etat, ("est aussi la région du caoutchouc
et des industries extractives du même
genre.
5. Le jdatcdu (lentral \ord, compi'is
entre le Madeira, le Focantius et la ligne
de division des eaux du système fluvial
sud-américain, C'est une zone dont on n'a
pas encore su tirer parti; elle renferme
des pâturages qui servent à l'élevage des
bestiaux.
G. Le plateau de l'intérieur, depuis l;i
ligne (le division des eaux jusqu';"i la
DE SCIENCE SOCIALE.
l'ib
légion montagneuse du Rio Grande do
Sul. On y trouve les terres et les cultures
les plus diverses, comme, par exemple,
des pâturages pour l'élevage, des terres
pour Texploitation des mines, des terres
])0iu' les plantations de café, de tabac, etc.
Cette immense région doit être divisée au
inoins en quatre zones différentes : Celle
<les champs pour V élevage, au nord de
Minas, de Goyaz, et terres hautes de Matto
Grosso; celle de l'exploitai ion dea mineSj
que l'on trouve un peu disséminée dans
ces trois Etats; celle du café, surtout au
sud de Minas, à S. Paulo et dans les terres
hautes de Rio de Janeiro; celle de V élevage
(le bestiaux, àParana et Santa Catharina.
Dans toute cette immense l'égion, le type
<le la famille est instable, à cause de la
transmission morcelée des héritages; ce
(\\x\ revient à dire, à cause des impositions
rétrogrades de la législation.
7. La région des vallées des fleuves Para-
f/iiag et Guaporé ; elle comprend les terres
i tasses et moyennes de Matto Grosso. Cette
région, dans sa partie moyenne, est surtout
celle de la cueillette du maté; on y trouve
également quelques minerais et l'on s'y
occupe de l'élevage des bestiaux dans des
plaines que renferment les terres moyen-
nes.
8. La région comprise entre les fleuves
Gurupy et Paranahyba, comprennent l'Etat
de Maranhao et les terres voisines. Riz
dans les terres les plus basses, canne à
sucre dans la région des forêts, et élevage
des bestiaux dans les terres hautes de
rOuest.
9. Les sertoes de VEst dénommés les
Cariris, dans leur partie centrale, limités
par ledit Paranahyba au nord, et l'Itapi-
curie, ou mieux le Paraguassie dans l'Etat
de Bahia au Sud. C'est une bande de ter-
rain située à l'Est du Brésil, entre les deux
fleuves cités plus haut, qui la délimitent
au Nord et au Sud, la région des forêts
qui s'étendent le long de la côte mari-
time, à droite, et le haut plateau de l'in-
térieur, à gauche; c'est la région classique
des sécheresses qui la dévastent périodi-
quement. Elevage des bestiaux, qui se
ressent pourtant des époques de séche-
resse ; céi'éales, dans les régions les plus
fraîches sur le bord des montagnes.
10. La région de la côte maritime, com-
prenant les forêts déjà citées, depuis le
Maranhao jusqu'à Espirito Santo. C'est la
région bien connue des sucreries. Les
familles les plus importantes sont deve-
nues les protectrices de l;i population :
mais leurs richesses, qui reposaient sur-
tout sur les esclaves, sont presque toutes
perdues par l'abolition de l'esclavage et
la concurrence de la betterave, sur kîs
marchés du monde. En de certaines par-
ties de cette zone, on cultive aussi le
manioc, le tabac, les noix de cacao et les
céréales.
\\. La région de la côte de Espirito
Santo à Rio Grande do Sul. C'est une
bande étroite, à cause du voisinage de la
Serra do Mar. Riz, manioc, céréales,
sont les cultures principales.
P2. Les terres qui forment l'abaisse-
ment du plateau, au côté du fleuve Pa-
rana où se trouve le célèbre territoire des
Misosoes. C'est une zone forestière, mais
dont on ne tire presque aucun parti.
Extraction de maté dans certaines parties.
13. Les champs, len pampas el les petites
collines du Rio Grande do Sul. (''est la
zone extrême du Brésil. L'élevage des
bestiaux, par un procédé qui rappelle
quelque peu celui des steppes pauvres de
l'Asie et de l'Afrique, y produit un type
social qui a de certaines affinités avec
ceux de ces zones.
Récapitulons :
Je dis donc qu'il existe, au Brésil, plu-
sieurs zones sociales dont les principales
sont les suivantes : Région de l'élevage des
bestiaux à l'extrême nord; région du
caoutchouc dans la vallée de l'Amazone;
région de la pêche fluviale dans ce fleuve
et ses affluents ; région de l'élevage des
bestiaux dans les sertoes de l'Est ; région
du bétail sur les champs et plateaux de
Minas, Goyaz et Matto Grosso; région de
la canne à sucre dans la zone des forêts,
depuis le Maranhao jusqu'au Nord de
l'Etat de Rio de Janeiro ; cette région ren-
ferme des terrains propres à la culture
du coton, du tabac et de la badiane ; ré-
gion des mines à Minas, Goyaz et Matto
226
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
(Irosso; région du mate dans les forêts du
Parana et de Santa Catharina; région de
rélevage sur le plateau de ces deux der-
niers États; région des céréales dans la
zone montagneuse de Santa Catharina et
de Rio Grande do Sul ; région de l'élevage
dans les pâturages de cet État.
Par un simple coup d'œil jeté sur ce
tableau, vous devez bien voir, cher Maître,
(pi'au Brésil le travail de la cueillette occupe
la première place '. La culture même
du café et du cacao a quelques points de
rapport avec celle de la châtaigne et des
noix en Europe, puisqu'une fois planté,
l'arbre vit de vingt-cinq à trente ans en
donnant de bons résultats, sans exiger
presque aucun effort de la part de
l'homme.
La culture, plus difficile, de la canne à
sucre fut, pendant près de quatre siècles,
confiée aux esclaves. Les fermes n'étaient
(jue de grossières exploitations commer-
ciales dans le genre de celles que les Por-
tugais conservent encore en Afrique. Dès
que les esclaves vinrent à manquer, la
■production du sucre se modifia considéra-
blement, par suite de l'augmentation des
dépenses, etc. Lorsque le sucre de bette-
rave commença à inonder les marcliés, la
culture de la canne à sucre souffrit, au
Brésil, une forte crise. L'exploitation des
mines était assez prospère sous le régime
colonial, grâce au travail des esclaves et
quand les minerais se trouvaient presque
à la surface du sol. Mais dès qu'il fallut
exécuter des travaux difficiles et coûteux,
cette exploitation disparut presque en en-
tier. On ne trouve aujourd'hui que (piel-
ques compagnies anglaises qui s'en occu-
pent et y emploient leurs capitaux.
Telle est la base économique justifiant
les conclusions auxquelles je suis arrivé,
touchant le peuple brésilien et que je vais
indiquer.
I. M laul ajouter que, dans toutes los zones du
pays, il existe un nombre extraordinaire de fruits
de toute espèce : Jabotieahas. cajées, i)inlias, sa-
potis, i>i(|uis, bacorys, maugal)as, niaupas, cocos,
bananas, soial)as, inamOes, genipapos, peeegos
niarnielliis, aracas, jacas, abaeaxis, laïaujas, uvas,
les uns indigènes, les autres importés, dont les Bré-
siliens se servent pour leur aliiiieiitalion ou leur
commerce, yuelques-uiis de ces Iruiis donnent lieu
a des conliturcs; d'autres à dos \ ins et des litineurs-
Le peuple brésilien, observé dans son
ensemble, est bien une société à formation
communautaire ébranlée, ainsi que l'in-
dique la classification sociale. La vieille
famille portugaise qui, de patriarcale ab-
solutiste était devenue une famille patriar-
cale désorganisée, par suite du morcelle-
ment exagéré des domaines, s'est encore
plus désorganisée au Brésil, au point de
devenir une vraie famille instable, sous
l'influence chaque fois plus forte du dit
système de transmission héréditaire et de
la désorganisation croissante du travail.
Dès les premiers temps de la colonisa-
tion, au xvF siècle, le travail a eu pour base
— base fausse — l'esclavage. Les Portu-
gais prétendaient transformer en agricul-
teurs deux races (Indiens et Nègres) qui
n'avaient pas la moindre notion de culture
agricole, alors qu'eux-mêmes. Portugais,
n'y étaient pas non plus très préparés,
puisqu'ils en étaient restés à la cueillette
des fruits et à la culture rudimentaire de
la vigne, etc. Ce qui est vrai, c'est que ni
les colons portugais ni leurs esclaves in-
diens et nègres n'étaient armés pour les
durs travaux de la culture américaine.
L'émancipation des esclaves vint encore
compli{[uer tout cela. Avec une telle base
de la famille et du travail, le régime com-
munautaire ébranlé prédomine dans le
pays entier, du haut en bas, du Nord au
Sud, de l'Est à l'Ouest.
On pourrait donner à cette famille la
dénomination de patriarcale désorganisée
aux temps coloniaux.
Aujourd'hui, les signes caractéristiques
que nous possédons de la famille sont tout
à fait instables.
Elle a perdu tous les avantages de la
famille patriarcale, par le contact du Nègre
et de l'Indien (pii n'avaient pas de famille,
par le régime de l'esclavage comme base
du travail, par le morcellement des do-
maines, enfin par la bruscjuc suppression
de la base artificielle du travail des escla-
ves.
Et elle n'a pas obtenu en échange les
avantages de la formation particulariste.
Elle ne pourra y arriver que par une ha-
bile assimilation d'éléments provenant des
races pai'ticularistes, ou par un système
DE SCIENCE SOCIALE.
227
d'éducation générale très sévère, dans le
genre de celui que vous préconisez dans
l'Éducation nouvelle.
Nous, Brésiliens, nous avons conservé
une bonne part des défauts des peuples
communautaires d'État que vous avez si
minutieusement décrits dans vos ouvrages.
Nous. Brésiliens, de l'extrême Nord àl'ex-
trème Sud. des frontières des Guyanes, du
Venezuela et de la Colombie, aux frontières
de l'État Oriental de l'Uruguay, nous for-
mons, à la rigueur, une collection de véri-
tables clans commnnauta ires de àiïïérentcs
espèces, où l'individu ne possède ni initia-
tive, ni esprit particulariste.
Les tendances communautaires des peu-
ples qui nous ont formés se sont considé-
rablement aggravées dans la structure de
la nouvelle société. On peut même dire
que certaines bonnes qualités que possé-
daient les colons Européens se sont per-
dues au contact des Indiens et des Nègres
et du nouveau milieu tropical qui agirent
comme une sorte de réactif chimique d"un
caractère nuisible.
Les Brésiliens, dans l'immense far-ivesl
du Brésil et même dans les villes, dans
les classes les plus basses, vivent tous au-
tour d'un chef, d'un patron, d'un protec-
teur, d'un guide. Tous ont leur home.
Les fazendeiros. soit dans les fermes de
café et du sucre, soit dans celles où l'on
s'occupe de l'élevage des bestiaux, les
chefs de parti, les influences locales, les
riches négociants des villes et des villages,
et, en plusieurs endroits, les vifjarioa des
paroisses, les juges de paix, les avocats en
renom, les médecins habiles, tous ces
hommes — et bien d'autres encore —
sont comme des chefs de groupes, de
clans, autour desquels vit la population
du Brésil.
Les travaux de la culture agricole, de
l'élevage, de l'exploitation des mines, de
l'industrie et de la navigation sont très
peu développés.
La plus grande partie de la population
l>résilienne végète sans point d'appui, et
dans un dénuement complet. Un cin-
quième, au moins peut-être, travaille mal
pour nourrir les quatre autres cinquièmes.
On a généralement recours à la politique
sous tous les aspects grossiers qu'elle
présente habituellement, la waie politique
alimentaire, <[ue vous avez décrite dans
les Français d'aujourd'hui. Les partis,
les associations ou groupements, que l'on
observe dans les paroisses, dans les muni-
cipes, dans les chefs-lieux, dans les pro-
vinces (aujourd'hui États), dans l'Union,
toutes les institutions, toutes les places du
gouvernement qui existeni en nombre in-
calculable n'ont pour but, que de fournir
à une clientèle immense le moyen de ga-
gner sa vie. Le but de l'Etat n'est pas de
maintenir l'ordre, de garantir la justice,
ou, si l'on veut, d'être l'auxiliaire, le point
d'appui de certaines entreprises impor-
tantes : son rôle prépondérant et presque
exclusif est de nourrir la plus grande par-
tie de la population, aux dépens du petit
nombre qui travaille, et cela par tous les
moyens imaginables, comme par exemple
le réseau formé par un nombre énorme de
fonctionnaires.
Quand ce ne sont pas les emplois directs
dans les bureaux du gouvernement, inu-
tiles, la plupart du temps, ce sont les com-
missions pour les hommes importants, les
pensions, les gratifications sous des noms
divers, les travaux publics de toute espèce,
et des milliers d'autres combinaisons.
Dans ces conditions, nous ne devons
pas nous étonner si les Brésiliens s'occu-
pent beaucoup de politique, mais de la po-
litique qui consiste à faire des élections,
pour savoir qui occupera la première place
afin de distribuer des faveurs.
Nous ne pouvons décrire ici à quel degré
de corruption et d'avilissement sont arri-
vées les mœurs électorales.
En général, le peuple déteste la vie
champêtre, et, même à l'intérieur du pays,
il se tasse dans les villes, les bourgs, les
villages, etc. ; il est à la recherche d'un
chef qui serve de soutien, d'un emploi du
gouvernement, d'une combinaison politi-
que, quelle qu'en soit la forme. Elle est
bien connue, la propension qu'ont les jeu-
nes gens à obtenir des diplômes et à rece-
voir des grades universitaires. Ceux-là se
dirigent vers les villes et se tournent vers
les professions libérales, le journalisme,
la littérature, les emplois du gouverne-
2-28
BULLETIN DE LA SOCŒTE INTERNATIONALE
ment. Dans les classes inférieures, ceux
<]ui n'arrivent pas à obtenir des places en
rapport avec leur manque de culture in-
tellectuelle, trouvent un débouché dans
l'armée où les engagements sont volon-
taires, dans les corps de police et les mi-
lices urbaines qui sont innombrables à
Rio-de-Janeiro et dans les Etats.
Les preuves de tout ce que j'avance se
trouveront dans l'étude que j'ai faite de
toutes les régions du pays et qui constitue
le sujet principal de mon livre.
Agréez, cher Monsieur, l'assurance de
mes sentiments les plus distingués.
Sylvio RoMÉRO.
L'ÉVOLUTION DE LA MUSIQUE
d'après la Science sociale
(suite}^
Grâce à l'obligeance de M. Raugel, pro-
fesseur à VEcole des Hoches, nous pouvons
mettre sous les yeux de nos lecteurs un
tableau synoptique, dressé par M. Vincent
d'Indy, montrant les différentes formes de
la musique moderne, dans l'ordre oîi elles
sont sorties les unes des autres. C'est, en
im mot, le résumé de l'iiistoire de la mu-
sique harmonique.
bleau se subdivise en deux grandes par-
ties : à gauche, la musique profane ([ui
dérive de la chanson populaire ; à droite,
la musique sacrée qui provient du motet.
Disons maintenant quelques mots de
chacune des divisions de ce tableau, en
tenant compte des étapes que nous avons
déterminées précédemment : diaphonie et
polyphonie, cette dernière se subdivisant
en ordres unitonique, transitonique et plu-
ritonique.
Nous avons déjà parlé du plain-chant e\
nous avons montré comment il se rattache
à la diaphonie inventée par les Grecs au
moment de la conquête romaine. C'est un
chant religieux à plusieurs parties chan-
tant la même mélodie à des hauteurs dif-
férentes (octave ou quinte).
La chanson, c'est le plain-chant profane.
Elle s'accompagnait de danses et de gestes
pour accentuer le rythme, qui dans le
plain-chant n'était donné que par l'accent
tonique du texte.
Nous avons également montré le passage
de la diaphonie à la polyphonie par l'in-
termédiaire du déchant, et nous avons dit
que l'ordre unitonique forme la première
étape delà musique polyphonique. L'ordre
unitonique prend tout son développement
avec le contrepoint et donne naissance au
motet et au madrigal dramatique.
Le motet est un chant religieux à plu-
e
1
Plain-cliant
Ihinsos ot cliaiison.-
Mdtot
Madrigal
th'amatique
Opéra
Suite
Soiiato
3Iadi'igal
accoiiipa.eiK'
Trio
(le
chaïubrc
Concert
|)01U'
iiistriimonls
Concort
(ri'.uliso
Fii°:iic
Oratorio
iMiisiqiio (v)iialiior
(le cliainbre à
a\"ec i)iano cordes
Syiaphonie CoiiC(>rlo
Quelques remarques sur ce tableau.
On voit d'abord que toute la musique
moderne sort du plain-chant, seul lien la
rattachant à la musique antique. Ce ta-
1. Voir les livraisons 31, 3.{ et .Ji.
sieurs voix dont chacune a une impor-
tance égale devant la mélodie. A chaque
phrase littéraire correspond toujours une
])hrase musicale.
Le madrigal est un motet profane. Le
premier recueil de madrigaux remonte à
DE SCIENCE SOCIALE.
±19
I
Arcadelt, musicien hollandais ne en 15.'?9:
mais c"est avec Roland de Lattre que le
madrigal dramatique prend toute son am-
pleur.
Les chorals de Lutlier se rattachent à
ce stade de l'évolution.
Voici comment ils furent composés. Les
mélodies furent empruntées soit à Téglise
latine, soit à la chanson populaire alle-
mande (lied), soit même à la chanson
française, et ces mélodies furent harmo-
nisées comme des motets (Voir Albert
Schweitzer, J.-S. Bach, 1" partie, ch. ni
et vn. La partie musicale fut surtout
l'œuvre d'un musicien thuringien , î. W'al-
ther (149G-1570).
Passons maintenant au second stade de
la musique polyphonique, l'ordre transi-
tonique.
■^ IV. — LE DÉVELOPPEME.NT DE LA MUSIQUE
POLYPHONIQUE. L'OP.DP.E TRANSITO.NIQUE.
C'est un compositeur de Crémone. Mon-
teverde (1568-1643) qui, le premier, eut la
hardiesse d'employer sans préparation un
accord dissonant, celui de septième de
dominante. Dès lors, on peut passer d'un
ton dans un autre à l'aide d'une transi-
tion formée par cet accord : c'est le début
de Tordre transi tonique. L'ordre unitoni-
que ne pouvait rendre que les affections
douces et calmes, la solennité, la piété:
l'ordre transitonique, en créant l'accent
expressif, passionné, permit l'apparition
de la musique dramatique. Aussi, jus-
qu'alors, le drame musical était resté re-
ligieux : ce sont les mystères (.\" au xiii*^ siè-
cles) et les miracles (xiv* et xv" siècles) ;
le drame profane était parlé : tout au plus
y avait-il des chœurs intercalés au moment
des ballets, comme dans les madrigaux
italiens.
C'est en Italie, au moment de la Renais-
sance, que l'ordre transitonique prend
naissance pour les besoins du drame mu-
sical profane. Cette invention, qui devait
permettre les progrès de la musique po-
lyphonique, fut, en Italie, surtout exploi-
tée pour le point de vue mélodi(iue, par
suite de la prédominance, dans ce pays, de
la formation communautaire. C'est pour-
quoi l'on voit une voix dominer les autr':s
qui ne deviennent plus <iu'un simple ac-
compagnement, et sont enfin remplacées
par des instruments. Dès lors, le madri-
gal devient le madrigal accornpagné, le
motet devient concert d'église, et le choral
devient cantate. Ce genre atteint toute son
apogée avec Carissimi (16(J4-74j.
L'emploi des instruments amène les
progrès de la lutherie. De là, l'invention
du violon en 15'20, du basson, du trombone,
du clavecin, de l'épinette. etc.
Bientôt l'on emploie exclusivement les
instruments, et le motet devient fwjue
avec l'Anglais Bird (1546-1623) et les Ita-
liens Gabrielli (1510-86) et Frescobaldi
(1583 1644). Saint-.Marc de Venise devint
alors le centre de la musique religieuse
dramatique.
L'ordre transitonique fut importé en
.\llemagne par Schiitz' (né à Reuss en
1585) qui, ayant étudié à Venise, rap-
porta le genre concertant. La musique
protestante dramatique fut la cantate qui
prit tout son développement avec le célè-
bre musicien thuringien J.-S. Bach il685-
1750,\ et l'oratorio avec Haendel (1685-
1750). L'Allemagne était alors partagée en
deux écoles : l'école coloriste qui avait son
centre dans les villes hanséatiques, para-
phrasait, en l'agrémentant, la mélodie du
choral; l'école motiviste. en Thuringe,
préférait le choral fugué où l'on bâtissait
un morceau sur les différentes phrases
d'une mélodie (Voir Schweitzer, lac. cit.,
p. 57).
Pendant ce temps, la musique profane
développait la linite. forme musicale dans
laquelle des instruments jouent une suite
de danses suivant un ordre déterminé et
rattachées ensemble par un lien tonal. La
suite a été surtout développée par les mu-
siciens suivants : En Italie, Corelli (1653-
1713) et Scarlatti (1683-1764); en France
par Rameau (1683-1764) et en Allemagne
par Haendel et J.-S. Bach.
L'ordre transitonique est surtout carac-
térisé par l'emploi de l'orgue comme ins-
trument dominant, et par l'harmonisation
à l'aide de la basse continue. Il a aussi
permis l'apparition de l'opéra par la trans-
formation du drame lyrique. Citons Lulli
-230
BL'LLETIN DE LA SOCIETE INTER.\AT10NALE
(1633-87) de Florence qui l'importa en
France, tandis qu'en Italie, il dégénérait en
opéra-bouffe; Rameau, puis Grétry (1741-
1813) de Liège, créateur de l'opéra-comi-
que; enfin Gliick (1714-Ô7) du Haut Pala-
tinat, qui mit l'Iiarmonie de l'oratorio
dans le théâtre. Nous arrivons enfin à la
dernière étape de la musique polyphoni-
que, l'ordre pluritonique.
\', V. — l'épanouissement de la musique
POLYPHONIQUE. L'ORDRE PLURITONIQUE.
L'ordre transitonique a vu naitre l'opéra
et la forme sonate ^, y compris la sym-
phonie que Haydn (1732-1809) a déjà porté
à un grand degré de perfection. Le qua-
tuor à cordes prend de plus en plus le pas
sur l'orgue et fait son apparition dans les
orchestres en 1700, et ceux-ci se complètent
par l'invention de nouveaux instruments.
Citons la clarinette, inventée en IGOO par
Denner de Nuremberg. Ajoutons qu'à
partir du xviii<^ siècle, l'usage du piano se
répand rapidement en Allemagne et en
Angleterre.
C'est en Allemagne que la musique ins-
trumentale prend toute son importance;
c'est pourquoi elle a tant cultivé la forme
sonate et inventé l'ordre pluritonique dont
les premières manifestations remontent à
Mozart (1756-91). C'est alors que l'un des
plus grand génies musicaux a pu apparaî-
tre, Beethoven- (1770-1827), pendant que
Weber (1786-1826) du llolstein, élevait le
lied populaire à la hauteur de l'opéra et
fondait l'école romantique. Parmi une foule
de compositeurs célèbres, notons enfin
Wagner qui réalise la fusion de la sym-
plionio et du théâtre.
Pendant que l'Allemagne continuait
1 évolution de la musique polyphonique
savante, l'Italie restait dans les mélodies
faciles, réléguant les combinaisons har-
moniques au rôle secondaire d'accompa-
gnement. Aussi trop souvent on n'y prise
que la virtuosité des exécutants, et pendant
longtemps, on voit les chanteurs broder
■1. La sonate apparaît avec Ph. K. Racli, et est un
perfectionnement de lu suite. La symphonie et le
concerto se rattachent au i;enrc sonate.
± Né à Bonn, mais (l'ori.nine Ihimaude.
sur la composition de l'auteur (Voir Lavi-
gnac. La musique et les musiciens, p. 510).
Quanta la France, elle a surtout, comme
en littérature, développé la pureté du style
et la clarté; sa musique est surtout éclec-
tique, par suite du rôle joué par Paris
comme centre artistique ; beaucoup de
compositeurs étrangers tiennent à venir
s'y produire, tels que Rossini, Meyerbeer,
Offenbach, Franck, etc.
D'un autre côté, les procédés de la mu-
sique harmonique gagnent de plus en plus
les pays étrangers, la Russie, par exemple,
où l'on trouve de nombreux musiciens
amateurs dans la classe riche et intellec-
tuelle. Sans doute, l'on pourrait, dans cette
musique d'importation récente, trouver
certains caractères particuliers au pays,
mais qui, jamais, ne seront aussi pronon-
cés que dans la musique populaire spon-
tanée.
Les Anglo-Saxons sont, jusqu'à ce jour,
restés réfractaires à la musique drama-
tique. Leur idéal est resté celui des grandes
masses chorales soutenues par des orgues
puissantes, comme au temps de Haendel.
Au fond, ils n'ont pu se dégager de la mu-
sique religieuse, et la difficulté qu'ils
éprouvent à l'extériorisation chaleureuse
de leurs sentiments a entraîné, chez eux,
au moins jusqu'à ce jour, la non-compré-
hension de la musique expressive.
Dans cette étude, nous n'avons qu'ef-
fleuré le sujet : nous nous sommes con-
tentés de poser quelques jalons pour une
étude sociale de l'art musical. Toutefois,
les points suivants semblent acquis :
La vie rurale est peu favorable à l'art
musical (Romains, Saxons), tandis que la
vie urbaine tend à le développer (Belgi-
que, Italie, Allemagne).
Les peuples communautaires n'ont pas
dépassé, par eux-mêmes, le stade de la
musicpie purement mélodique; les peuples
particularistes ont peu développé l'art mu-
sical; les jjeuples mixtes (Belges, Alle-
mands) se sont élevés à la musique har-
monique ou polyphonique et l'ont fait
constamment progresser ;
Cette musique polyjjhonique s'est pro-
pagée en Italie (milieu urbain), mais s'y
est modifiée dans le sens de la prédomi-
DE SCIENCE SOCIALE.
-231
nance de l'idée mélodique, parce que ce
pays a été peu touché par la formation
particulariste ;
La musique mélodique est peu suscep-
tible de progresser: elle est d'une com-
préhension aisée, et ne perd pas le contact
avec le peuple ;
La musique harmonique est susceptible
d'un progrés constant; elle devient de
plus en plus savante, et ne peut plus être
comprise que d'un auditoire initié.
Il resterait maintenant à entrer plus
profondément dans les détails. Pour cela,
il faudrait entreprendre la monographie
des principaux musiciens, montrer pour-
quoi un organiste comme Bach, qui com-
posait pour le culte lutliérien n'a pas écrit
comme Haendel qui vivait à la cour d'An-
gleterre, ou comme Wagner qui avait en
vue le théâtre; pourquoi ce dernier n'a
pas écrit comme Berlioz par suite de la
différence d'origine, etc. 11 faudrait tenir
compte aussi des moyens mis à la dispo-
sition de chaque compositeur, par suite
des progrès de la fabrication des instru-
ments et de la technique musicale.
Notre but sera atteint si ces lignes sug-
gèrent quelques études de ce genre. Nous
serions également heureux de recevoir,
soit des renseignements complémentaires,
soit des rectifications sur les erreurs que
nous aurions pu commettre.
P. Descamps.
A PROPOS DE LA GREVE
DES ÉLECTRICIENS
Parmi les commentaires suscités par
la récente grève des électriciens, qui,
tout un soir, a plongé Paris dans l'obscu-
rité, nous citerons volontiers, comme assez
.suggestives dans le fond en même temps
que pittoresques dans la forme, les lignes
suivantes de M. Claude Berton, dans l'In-
transigeant :
« Les civilisés et le progrès ont tout de
même, ce soir-là, reçu une vilaine tape
•sur la tête. Si peu de chose, il a suffi de si
peu de chose pour nous priver du plus in-
dispensable des éléments de notre vie ur-
baine, et la détraquer déplorablement. Une
mauvaise plaisanterie analogue peut nous
arriver avec l'eau, avec l'enlèvement quo-
tidien des ordures et des boues; en Italie,
on a vu avec les chemins de fer ce que
cela peut donner. Si l'individu parisien
était capable de réfléchir, il réfléchirait.
« En dehors de toute question politique,
il y a une nécessité vitale à ce que l'indi-
vidu ne compte pas uniquement et abso-
lument sur la société pour lui fournir
toutes choses nécessaires à son existence.
La centralisation scientifique et indispen-
sable des grands services publics a son
inconvénient. On centralise les forces, on
centralise aussi les opportunités d'une ca-
tastrophe ou d'un arrêt total. Le jour où
l'individu oublie qu'il peut et qu'il doit être
dans des circonstances données son propre
pourvoyeur et son propre défenseur, et
que le ciel lui a donné des bras, des mains,
des jambes pour qu'il s'en serve, ce jour-
là l'individu ressemble singulièrement à
une bête de troupeau faisant de la laine et
de la viande pour qui le tondra et pour
qui le mangera.
« Voici la bonne petite leçon individua-
liste, dans le meilleur sens du mot, qu'au-
rait pu suggérer l'obscurité aux Parisiens
quand ils s'y sont vus plongés. Mais, que
faisaient nos Parisiens ce soir-là? Incorri-
gibles badauds et blagueurs, agacés de
cette nuit subite, ils se regardaient entre
eux, la lumière éteinte chez l'un consolait
l'autre de n'y pas voir clair. On s'amusait
de la tête du voisin et on oubliait la sienne.
Evidemment, c'est une heureuse philoso-
phie. Elle est assez courte. »
En effet.
LA PARTICIPATION AU CAPITAL
M. Alfred Poizat, à propos de quelques
inexactitudes commises au sujet de la
doctrine des syndicats d'ouvriers indépen-
dants, a précisé dernièrement cette doc-
trine dans le Jaune.
Voici un extrait de ces intéressantes dé-
clarations :
i>32
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE DE SCIENCE SOCIALE.
« Et, d'abord, nous ne sommes pas pour
la participation aux bénéfices, mais pour la
participation au capital. Nous souhaitons
que l'ouvrier soit actionnaire de son usine,
co-propriétaire, associé. Bien loin de nous
opposer à la formation de coopératives de
production, nous avons chez nous les plus
florissantes de ces coopératives. La plus
grande Boulangerie de France est la coo-
pérative que dirige notre ami Jooris. Nous
appelons de nos vœux la transformation
des usines en coopératives de production,
et c'est pour cela que nous demandons que
l'ouvrier en devienne actionnaire, et si nous
préférons cette dernière formule à la pre-
mière, c'est que nous estimons que l'ouvrier
a besoin d'achever son éducation indus-
trielle et commerciale, qu'il a besoin pour
longtemps encore du concours financier et
intellectuel du patron.
« Nous sommes surtout — pour nous ser-
vir du néologisme de M. Faguet — des j^ro-
priétistes. Nous voulons la diffusion et la
multiplication de la petite propriété.
« Nous ne sommes nullement des senti-
mentaux, mais des réalistes. Nous désirons,
de toute l'ardeur dont nous sommes capa-
bles, sauver la civilisation, et en particu-
lier la civilisation française, et nous som-
mes épouvantés du danger (jue lui fait
courir l'existence de millions d'hommes
qui ne possèdent rien, qui non seulement
peuvent se figurer n'avoir rien à perdre à
une révolution, mais encore avoir tout à y
gagner. Il n'est que temps de faire des con-
servateurs et d'élever xxne digue contre le
flot montant de cette nouvelle Barbarie.
Nous faisons ce que firent les Romains
quand ils donnèrent des terres aux Francs
pour qu'ils gardassent la barrière du Rhin.
Aveugle qui ne comprendrait pas cette
nécessité!
« 11 faut absolument créer des issues
aux légitimes ambitions du prolétariat, il
faut que tout ouvrier puisse avoir l'espé-
rance de s'élever d'un degré dans l'échelle
sociale. Le jour où il s'apercevrait que le
passage a été bouché, il ferait sauter la
machine.
« On répond à cela qu'il faudrait être
assuré que les usines donnassent des bé-
néfices. Nous sommes persuadés qu'elles
en donneraient sous le nouveau régime,
beaucoup plus que sous l'ancien, rien que
par le fait que le coulage disparaitraR. Et
puis la question sociale n'est pas qu'une
question d'argent, elle est surtout une ques-
tion morale : l'ouvrier salarié n'est guère
qu'un esclave, l'ouvrier associé deviendrait
un homme libre, qui aurait le sentiment
de sa dignité et d'une égalité relative avec
le patron. »
\
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
Patrons et ouvriers, par A. Ragiienant,
ouvrage couronné par 1" Académie des
Sciences morales et politi(iues. ^'ictor
Lecoffre. Paris.
M. Raguenant a un mérite tout spécial
à avoir écrit son volume. C'est un ancien
ouvrier mouleur en fonte, qui s'est instruit
lui-même à force de courage et de volonté,
en travaillant intellectuellement le soir
après son travail matériel. L'auteur est
un esprit éminemment pondéré, vamoureux
de la justice, et pénétré en même temps
des difficultés et des malentendus qui
occasionnent tant de conflits entre le pa-
tron et l'ouvrier. Il trace de l'un et de
l'autre une psychologie qui témoigne de
son expérience, et esquisse un petit code
des devoirs à l'usage des employeurs et
des employés.
Du reste, très impartial, il dit à chacun
ses vérités et ne penche ni d"un coté ni
de l'autre. Il constate toutefois que la situa-
tion de patron est devenue particulière-
ment ingrate depuis quelque temps.
Voici quelques lignes qui aideront à
comprendre le but poursuivi par M. Ra-
iiuenant :
« L'ouvrier naît à la puissance et n'a
pas encore acquis les qualités qm distin-
mient le bon maître du tyranneau.
« 11 lui faut s'éduquer, apprendre à ma-
nier Tautorité, non comme une massue,
mais bien comme lui instrument délicat.
« Camarades, agissez comme si voks étiez
l'ous-mémes de bons patrons.
« Cette attitude ne diminuera en rien
la valeur de vos revendications. Bien au
contraire, vous donnerez plus de poids à
vos arguments en les présentant avec di-
gnité à des hommes que vous traiterez en
hommes... en égaux.
« Les questions qui vous divisent vous
apparaîtront alors dépouillées des acces-
soires dont les chargent trop souvent les
pêcheurs en eau ti^ouble de la politique.
« Mes camarades, soyez vous-mêmes,
tout simplement. »
Ces quelques lignes suffisent à refléter
les rares qualités de Fauteur et à faire ad-
mirer, non seulement sa bonne foi scru-
puleuse, mais encore son aimable talent
d'écrivain qu'il a su acquérir par un la-
beur acharné.
Une société qui produirait beaucoup
d'ouvriers comme M. Raguenant nofl'ri-
rait pas beaucoup de problèmes à résoudre
dans le domaine du travail, ou tout au
moins ces problèmes se résoudraient tout
seuls.
Patrons et ouvriers a obtenu le prix
Bordin. Un extrait du rapport de M. Geb-
hart, justifiant le choix de TAcadémie, sert
de préface au volume.
A travers l'Amérique du Sud, par
J. Delebecque, avec trois cartes et dix-
sept gravures hors textes. —Pion, Paris.
Voici un intéressant récit de voyage,
émanant d'un esprit pondéré, impartial et
soucieux de ne pas juger sans avoir vu.
M. Delebecque a traversé rAméricj[ue du
Sud de l'Ouest à l'Est, en visitant l'Equa-
teur, le Pérou et la région de l'Amazone.
Son oeuvre sera particulièrement utile à
ceux qui désirent former leur opinion sur
la valeur des sociétés sud-américaines.
Avant de partir pour son voyage, M. De-
lebecque avait consulté un autre voyageur,
dont il rappelait le propos suivant :
« Moucher, nous autres, Européens, avons
sur ce sujet une foule de préventions qu'ont
fait naître les vaudevilles et les opérettes.
a En France, on exe'cute tout un peuple
étranger avec une plaisante7'ie, ou l'on
s'engoue d'un autre sans raisonner da-
vantage. Mais juger les gens de sang-froid
essayer de s'expliquer leurs coutumes au
lieu d'en rire, c'est une tâche dont nous
nous ne sommes pas capables... »
M. Delebecque a du moins essayé, avec
courage et bonne foi, de s'adonner à cette
étude fragmentaire, et ses observations,
n'étant pas déformées par l'esprit de sys-
tème, constituent un document des plus
estimables, en même temps qu'un récit
attrayant.
CHEMINS DE FER DE PARIS-LYON-MÉDITERRAN ÉE
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Les principales gares du réseau P.-L.-M. (Paris, Dijon, Lyon, Marseille, etc.), délivrent toute Tannée
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Dans le but de faciliter les relations entre Le Havre, la Basse-Normandie et la Bretagne, il sera
délivré jusqu'au 2 Octobre 1907, par toutes les gares du réseau de l'Ouest et aux guichets de la Com-
pagnie Normande de navigation à vapeur, des billets directs comportant le parcours, par mer, du Havre
à Trouville, et par voie ferrée, de la gare de Trouville auPoint de destination et inversement.
Le prix de ces billets est ainsi calculé : — Trajet en chemin de fer. — Prix du tarif ordinaire.
Trajet en bateau. — 1 fr. 70 pour les billets de 1'° et 2'- classe (chemin de fer) et 1'- classe (bateau)
et 0 fr. 90 pour les billets de 3'^ classe (chemin de fer) et 3" classe (bateau).
CKEBIIN DE FER DT7 NORD
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URES
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G 05
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7 40
Conchil-Ie-Temple (Fort-Malion) . . .
153 40
120 90
141 30
204 90
Eu Cle Bourg-d'Ault et Onival). . . .
131 25
123 »
126 90
1.56 »
Le Tréport-Mers
137 70
140 70
207 60
159 90
163 20
131 10
98 70
174 60
Qucnd-Plan'e
Koseudael (riage de Malo-les-Baius). .
Saint-Amand-Thermal
Saiut-Valery-sur-Somme
Serqueux (Forges-les-Eau.v)
(1; Los biUeta de saison de famillu sont noininaiits et coUi.-ctifs, Us nt- peuvent servir qu':iux pcrsonnfs d'une même famille ainsi qu'aux
personncs (précepteurs, serviteurs, etc.) attachées à la famille. — La v.ilidité peut être prolongue une ou plusieurs fois d'une période de
15 jours moyennant un supplément de 10 0/0 du prix total du billet. — Les titnlairi's d'un billet collectif sont tenus de voyager ensemble.
(2) Valables du vendredi au mardi ou de l'avant- veille au surlendemain dos fêtes légales.— Des carnets comportant cinq billetsd'aller et
retour sont délivrés dans toutes les gares et stations du réseau à destination des stations balnéaires et thermales ci-dessus, -- le voyagenr qui
prendra un carnet pourra utiliser les coupons dont il se compose à une date quelconque dans le délai de 33 jours, non compris le jour de
distribution,
(3) Valables pendant une journée les dimanches et jours do fêtes légales dans les trains spécialement désignés. TJne réduction de
'. a 'J5 0/0 est faite selon le nombre des membres de la famille,
Note Importante.— l'our les lituresdedi'iiarl et d'arrivée, ainsi que pour les autres billcls spéciaux dr hains de mer. cont}dter les aXiîclies
cxisiivEiiM' i>e: fer. iD'Oiïii.:ÉA.T«>rs
Facultés (loiiiK'Cs aux voyageiir.s poiii' se rendre sur l'une des plages de Brelagiie desserties par le réseau d'Orléans
1" Billets d'Aller et Retour individuels. — Ces billets de toutes clas.?es, valables 33 jours, avec
facultés lie prolongation moyenuaiit suiiplémeiit, sont délivrés jusqu'au 31 Octobre à toutes les stations
du réseau d'Orléans pour les stations suivantes : Saint-Nazaire, Pornicbet, Escoublac-la-Baule, Le Pou-
liguen, Batz, Le Croislc, Guérande, Quiberon, Saint-Pierre-Qniberon, Ploubarnel-Carnac, Vannes, Lo-
rient, Quimpcrlé, Concarncau, Quimper, Pont-l'Abbé, Doiiarnenez et Chàteaulin.
Réduction de '10 à 40 "/„ suivant la classe et le ]i:irc()urs.
2" Billets d'Aller et Retour collectifs de famille pour les stations balnéaires délivrés jusqu'au
i'" Octobre inclus, à toutes les stations du réseau pour les stations ci-dessus, distantes d'au moins 60
kilomètres de la gare de départ et aux familles d'au moins trois personnes payant place entière et
voyageant ensemble. Validité deu.x mois avec faculté de iirolongation. Réduction 20 ;'i 50 "/o suivant le
nombre de personnes. Faculté pour le chef de famille de revenir seul à sou ptiint de déi'art et de
voyager isolément à moitié prix du Tarif général pendant la durée de la villégiature de la famille
entre le point de départ et le lieu de destination mentionnés sur le billet.
BIBLIOTHEQUE DE LA SCIENCE SOCIALE
PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DF.
M. EDMOND DEMOLINS
LE LITTORAL
/
1)E LA
PLAINE SAXONNE
LE TYPE DES MARSCHEN
PAR
Paul ROUX
PARIS
BUREAUX DE LA SCIENCE SOCIALE
56, RUE JACOB, 5G
1907
SOMMAIRE
Avant-Propos. P. :î.
I. — Les Marschen de la Weser. L'art pastoral exclusif. P. ••!.
Le Stadlarul.
1° L'art pastoral intensif et ses conséquences. — Spécialisation intense
de l'élevage. — Le progrès des méthodes. — Les laiteries coo])ératives. — Le
fermage parcellaire et les petits propriétaires.
2° Le commerce et le déracinement du Bauer. — Nécessité de débouchés
commerciaux. — L'esprit commercial. — L'enricliissement et l'absentéisme.
IL — Les Marschen de l'Elbe. La culture et l'art pastoral intensifs.
P. ti.
1" Les effets de la culture commerciale. — La culture commerciale et spé-
cialisée. — L'enrichissement et ses consi'quences. — Nécessité de la transmis-
,sion intégrale. — Nécessité des aptitudes comnierciales.
2° L'élevage et les transactions commerciales. — Caractère de l'élevage.
— L'élevage, forme de la culture intensive. — L'élevage développe les aptitudes
commerciales. — L'élevage du cheval. — Influence de l'élevage sur l'éducation.
3° Le personnel ouvrier et l'émigration. — L'organisation du travail. —
L'insuffisance de la main-d'œuvre locale; les nomades. — L'émigration: ses
causes; ses caractères.
4" Les digues et l'autonomie locale.
III. — Les Marschen de l'Ems. La culture et Tart pastoral intensifs.
P. .".I.
1° Les Marschen. — L'élevage associé à la culture. — Le rôle des associa-
tions dans le dt'veloppenient de l'filevage.
2° La Geest et l'émigration. — L'essor agricole. — L'chnigration.
IV. — Les Polders de l'Ems. La culture intensive en sol vierge. P. 01.
1° La mer et la propriété capitaliste. — La lutte contre la mer développe
l'esprit d'association. — Formation di' la ju-opriété capitaliste. — La forma-
tion des ])olders.
2" La culture intensive. — La rulture commerciale. — La main-d'œuvre
et l'émigration. — La transmission de la ijrojn-iéti'.
Caractères généraux des types étudiés.
Tableaux du type des Marschen. P. 7ii.
LE LITTORAL
DE LA
PLAINE SAXONNE
LE TYPE DES MARSGHEN
La Plaine saxonne, qui s'étend des rives de l'Elbe aux confins
de la Hollande, est loin de présenter une homogénéité parfaite
sous l'apparente uniformité de son horizon monotone. On y
peut distinguer trois lieux physiques nettement ditféreneiés : la
Geest (landes sablonneuses), les Marschen (ailuvions fertiles)
et les Tourbières.
La Geest occupe l'intérieur des terres ; son nom signifie infer-
tile. C'est, en effet, une région de sables et de landes, souffrant
beaucoup de la sécheresse, et de faible productivité.
Les Marschen s'étendent le long des estuaires des fleuves et
du littoral de la mer. Constituées par des terres d'alluvions
fertiles et compactes, elles sont difficiles à cultiver, mais émi-
nemment propres aux prairies et à l'élevage. Sélevant très peu
au-dessus du niveau de la mer et des fleuves, elles sont très
exposées aux inondations, et ont à souflrir parfois d'une humidi-
té excessive.
Les Tourbières ne sont pas localisées ; elles se rencontrent un
peu partout, au milieu de la Geest, plus étendues peut-être aux
environs de Brème et entre Oldenbourg et l'Ems. La présence de
l'eau en excès dans ces marécages, ainsi que la nature du sol,
s'opposent à toute végétation autre que la bruyère et les joncs.
4 LE LITTORAF. DE LA PLAINE SAXONNE.
Ces trois régions offrent des conditions très inégalement favo-
rables à un établissement agricole. La nature du lieu exercera
donc une influence prépondérante sur l'expansion de la popu-
lation et sur la marche de la colonisation dans la Plaine sa-
xonne.
Les premiers occupants agriculteurs ont dû forcément s'ins-
taller sur la Geest ; ils trouvaient là un sol ferme pour y établir
leurs habitations, une terre, peu fertile en vérité, mais légère
et par conséquent facile à travailler ; le pâturage sur la lande
leur donnait le supplément de ressources que ne leur fournissait
pas la culture.
Plus tard, leurs descendants durent se porter vers les Mars-
chen, car la terre y est fertile et tente naturellement le cultiva-
teur. Mais là, ils se trouvèrent en présence d'une double diffi-
culté, d'une part, assainir le sol trop humide, d'autre part, se
protéger contre les inondations; la mise en valeur des Marschen
exige donc des travaux assez difficiles, considérables et qui dé-
passent les capacités d'un particulier. C'est pourquoi les pre-
miers venus ont dû laisser cette contrée inoccupée.
Quant aux Tourbières, leur mise en culture est bien plus dif-
ficile, tant à cause de leur étendue, que de leur sol infertile na-
turellement et de la quantité d'eau énorme à évacuer à travers
une plaine horizontale, si bien que de nos jours, après des siè-
cles de civilisation, ces marécages sont encore en grande partie
improductifs.
Le peuplement de la Plaine saxonne a donc dû commencer par
la Geest, se poursuivre ensuite dans les Marschen, et finalement
il s'achève à notre époque au milieu des Tourbières.
Dans une précédente étude, nous avons décrit le type saxon
de la Geest ^; nous voudrions aujourd'hui analyser le type des
Marschen, réservant pour un j^rochain travail celui des Tour-
bières. Si nous comparons le type des Marschen à celui de la
Geest, nous constatons l'instabilité qu'apporte dans une popula-
tion rurale le développement du commerce, conséquence de la
I. V. Le Bauer de la Lande du Luncbourg, Se. soc, 23" fasc.
LE TYPE DES MARSCHEN. O
culture intensive, de l'élevage exclusif, ou des relations mari-
times.
Les Marschen, constituées, avons-nous dit, par des dépôts li-
moneux des ileuves et de la mer, forment une zone littorale
d'une extrême fertilité, dont la largeur varie de cinq à vingt
kilomètres, et qui s'étend, sur les côtés de la mer du Nord, de-
puis la Flandre jusf[u'au Jutland, en s'enfonçant parfois profon-
dément à l'intérieur des terres, le long des rives des fleuves. Ce
rivage est le théâtre d'une lutte incessante et terrible entre la
terre et la mer; celle-ci, depuis les temps historiques, a consi-
dérablement étendu son domaine, dont les îles frisonnes, qui
forment un cordon presque ininterrompu depuis la Hollande
jusqu'au Danemark, indiquent les anciennes limites.
« Danois au nord. Frisons, Saxons, Hollandais immigrés dans
les Marschen, Saxons sur la Geest, telles sont les races qui habi-
tent les côtes allemandes de la mer du Nord. Les habitants pri-
mitifs appartenaient à la tril)U germanique des Chauques, à qui
Tacite adresse cet éloge d'être la plus noble des nations germai-
nes, d'aimer la justice, de ne pas convoiter le bien d'autrui,
d'être virils et courageux.
« Les grandes migrations saxonnes vers l'Angleterre, au
v^ siècle, dépeuplèrent le pays, et les Frisons venant de V ouest
occupèrent la place laissée vide par les Chauques. A l'époque ro-
maine, les Frisons ne s'étendaient à l'est que jusqu'à l'Ems; ils
arrivèrent ainsi jusque dans la presqu'île cimbrique où la Trene
et la Wiedau marquèrent leurs frontières.
u De Hattstedt près de Husum jusqu'à Hoyer et dans les lies
appelées nord- frisonnes d'après leur population, cet élément
ethnique domine encore parmi les habitants du pays. De l'autre
côté de l'Elbe (rive gauche), le pays de Kehdingen a une popu-
lation mélangée de Saxons et de Frisons; ^Vursten, le Vieland,
Wuhrden et Osterstade sont complètement frisons. Sur la rive
droite de la Weser, jusqu'en amont de Brème, le caractère frison
se montre, sinon partout, du moins çà et là; sur la rive gauche
au milieu du pays saxon se trouvent des enclaves frisonnes. Les
pays de Stedingen, de Stadland^ Butjadingen et toute la pro-
(i LE LITTORAL DE LA PLAINE SAXONNE.
vince de Frise orientale à l'exception du pays de Lengen sont
frisoDS. Le pays des Dithmarschen et la Geest de la presqu'île
cimbrique sont saxons; de même, à gauche de l'Elbe, le pays de
Hadeln est peuplé de Saxons, tandis que dans l'Alten Land et en
partie dans les Marschen de l'Elbe se sont établis des Hollandais
émigrés'. »
On voit par cette citation l'extrême complexité des éléments
ethniques qui peuplent ce lieu très homogène : les Marschen.
Nous ne sommes en présence ni du type frison pur, ni d'une sim-
ple expansion du type saxon ; nos observations successives ont
porté sur le pays de Hadeln, celui de Stadland et sur la Frise
orientale. Le lieu a mis partout son empreinte très forte et assez
uniforme : en outre, la petitesse de ces groupes de populations
d'origines différentes, juxtaposés côte à côte dans un pays sans
obstacle géographique, a facilité leurs relations, leurs réactions
réciproques et leur fusion. Aussi nous semblerait-il téméraire
de vouloir dresser le type saxon du pays de Hadeln en face du
type frison du Stadland, ou de la Frise. Nous noierons cepen-
dant des différences qui paraissent devoir être attribuées à la
formation sociale antérieure : nous savons que le Saxon est sur-
tout agriculteur, le Frison surtout éleveur, marin et commer-
çant.
Nous verrons c£ue l'instabilité due à l'influence du commerce
augmente des Marschen de l'Elbe à celles de la Frise; que dans
le pays de Hadeln elle est combattue en partie par les pratiques
successorales qui avantagent l'héritier, tandis que dans le
Stadland et dans la Frise orientale, elle reçoit son plein dévelop-
pement, car l'héritier n'étant plus avantagé, maintient plus
difficilement sa position.
Ainsi dans un même milieu, le Saxon sera plus stable que le
Frison, grâce à ses coutumes successorales.
Mais les différentes variétés sociales do la zone des Marschen
ne proviennent pas seulement de la différence d'origine des po-
pulations, elles dérivent également de la nature du sol. Quel-
1. D'- Haas, Deutsche. NordsechUslc, niclefold, IWOO, p. 5o.
LE TYPE DES 5IAKSCHEX. i
quefois lo sol très compact et humide est éminemment propre
au pâturage; on a alors un pays spécialisé clans l'élevage ex-
clusif, comme le Stadland; le plus souvent, le sol, quoique
compact et humide, ne convient pas partout aux prairies na-
turelles, l'élevage est alors associé à la culture, et les conditions
dans lesquelles doivent s'exécuter les travaux agricoles poussent
à l'élevage du cheval. Enfin, sur les sols vierges des polders ré-
cemment conquis sur la mer, domine exclusivement la culture
qui dresse au travail agricole intense, mais la région des polders
est trop peu étendue pour contrebalancer, dans la formation du
type, les eflets de l'élevage.
Un point commun à tout ce littoral est le développement des
associations forcées, par suite de la nécessité d'entretenir des di-
gues pour empêcher les inondations de la mer. Dans les polders,
ces associations atteignent leur maximum de force et de puis-
sance, car il s'agit de créer la terre même au dépens de la
mer.
Partout la grande propriété tend à prédominer sur la petite,
mais à des degrés divers.
Il nous a été donné d'étudier quatre variétés que nous clas-
sons dans l'ordre suivant :
1° Les Marschen de la Weser. — Pays d'art pastoral exclusif
et intensif qui, d'une part, favorise le déracinement des fa-
milles enrichies par l'élevage commercial, et, d'autre part,
favorise le maintien d'un assez grand nombre de petits proprié-
taires et de petits fermiers.
2" Les Marschen de l'Elbe. — Pays d'art pastoral associé à la
culture intensive, où le commerce amène un certain ébranle-
ment de la famille et où les petits propriétaires ne peuvent se
maintenir que par la pratique saxonne de l'héritier avantagé et
par l'émigration des cadets.
3° Les Marschen de l'Enis. — Même type que le précédent,
mais où l'instabilité est accentuée par l'absence d'avantage à
l'héritier et l'influence plus grande du commerce maritime. Il
s'ensuit parfois une expropriation du cultivateur. Émigration
de cultivateurs riches.
8 LE LITTORAL DE LA PLAINE SAXONNE.
k" Les Polders de l'Ems. — Pays de culture exclusive, par
suite stabilité plus grande. Emigration d'ouvriers dressés à la
culture et désireux de devenir propriétaires.
Les deux derniers types sont plus influencés que les précé-
dents par l'esprit communautaire, à cause du développement
plus grand des associations forcées dû à la situation géographi-
que de la Frise.
Nous verrons plus tard, dans une autre étude, que le rôle de
ces dernières a été encore plus grand dans la région des Tour-
bières.
LES MARSCHEN DE LA "WESER
L'art pastoral exclusif.
Le stadlaxd. — Eq face de Bremerhaven, sur la rive gauche
de la Weser, on se trouve dans un pays bien caractéristique.
Aussi loin que porte la vue on n'aperçoit que de grasses prairies
dans lesquelles paissent de belles bêtes noires et blanches. Çàet
là, à proximité de la route, au milieu d'un bouquet d'arbres, une
maison dont l'aspect extérieur trahit l'aisance du propriétaire,
non moins que le jardin qui l'entoure de ses g-azons bien tondus
et de ses parterres de fleurs. La route, elle-même ressemble
à une allée de parc; elle s'étend droite et plate comme un ruban
rouge sur le fond vert des pâturages. Le sol humide et boueux
offre une assiette peu résistante à l'établissement des chemins;
comme d'autre part les pierres font défaut dans le pays, on a
été amené à paver les routes en briques sur champ. Ces routes
briquetées forment ici un réseau assez serré; les maisons se suc-
cèdent et s'allongent sur leurs bords comme d'ailleurs dans toute
la région des Marschen où les villages s'étendent ainsi sur plu-
sieurs kilomètres. Il en faut précisément chercher la raison dans
la nature du sol humide et peu consistant qui impose de grandes
dépenses pour la construction des chemins; ceux-ci sont donc
peu nombreux et ont dû être construits à frais communs par
les habitants. Il n'est donc pas surprenant, dans ces conditions,
que chacun ait tenu à placer sa maison en bordure de la route
10 LE LITTORAL DE LA PLAINE SAXONNE.
OU à proximité. Ainsi se trouve expliqué l'aspect si singulier au
premier abord de la carte de cette région.
Ce pays est habité par une population mélangée de Frisons
et de Saxons; ceux-ci semblent être arrivés les derniers dans la
contrée et peut-être par infiltration lente, ce qui ne saurait
nous surprendre. <( Butjadingen et Stadland appartenaient au
pays de Rustringen, aujourd'hui en partie submergé par la mer,
un des sept pays maritimes frisons qui formaient une ligue,
dont les assemblées se tenaient près d'Aurich sous Y Cpstalls-
boom'^. »
î. — LART PASTORAL INTENSIF ET SES CONSEQUENCES.
Spécialisation intense de l'élevage. — Sur ces terres dallu-
vions fertiles , humides et excessivement compactes le pâturage
devait se dévelopjjer au détriment des autres cultures; c'est ce
qui n'a pas manqué d'arriver. Sur une exploitation de 50 hec-
tares, M. Johann n'a que 5 hectares de terres arables; chez son
voisin, M. Lûbben, le grand éleveur de Siirwûrden, les terres
cultivées sont en quantité infime. Ce qui règne ici sans partage,
c'est l'élevage intensif et spécialisé. Dans les Marschen de la
Wéser, la nature du sol est telle que le pâturage est de beaucoup
le mode d'exploitation le plus avantageux, c'est donc le seul
rationnel.
A lleddingen, M. Johann entretient 21 vaches. Des jeunes
mâles qui lui naissent, il fait deux lots : ceux qui sont reconnus
aptes à faire de bons reproducteurs sont vendus âgés d'un an,
de 350 à 'i-OO marks (Tan dernier, un de ces jeunes taurillons a
atteint exceptionnellement le prix de 700 marks); les autres
sont castrés, engraissés et vendus à trois ans. Quant aux velles,
elles remplacent les vaches réformées et sont conservées jusque
après leur septième ou huitième veau; l'excédent est vendu
pour la reproduction.
1. D' IL Haas, op. cil... p. 159.
LES MARSC.UEN DK LA \Vi:SER. H
Le lait qui n'est pas consommé par les jeunes est livré à la
laiterie de Rodenkirchen, la plus importante d'Allemagne : elle
traite io. 000 kilogrammes de lait par jour. Sur toutes les routes
des environs on rencontre ses voitures qui viennent prendre
les bidons de lait que les fermiers déposent le long de la route et
rendre à la place le lait écrémé ; notons en passant que la dispo-
sition des habitations en bordure des chemins facilite singuliè-
rement ce travail. L'an dernier, à cause de la sécheresse,
M. Johann a livré à la laiterie 15.000 kilogrammes de lait de
moins qu'il n'en livre ordinairement; il a pourtant de bonnes
laitières : l'une d'elles, en 298 jours de lactation, a donné V.TOO
litres de lait. On voit par là l'aléa de la spécialisation.
Pour maintenir ses herbages en bon état, M. Johann les fait
faucher et fumer tous les trois ans : c'est d'ailleurs la pratique
générale dans le pays. On n'emploie à peu près pas les engrais
chimiques, mais on fait grand usage de la marne que l'on trouve
dans le sous-sol. Les cinq hectares de cultures qui portent du blé,
de l'avoine et des fèves ne peuvent pas fournir assez de litière
pour l'hiver; on y supplée par de la tourbe qui revient à environ
0 Mk. 65 pfennige le mètre cube. Les travaux et les charrois sont
exécutés à l'aide de cinq juments qui donnent aussi des poulains.
Le personnel, à Heddingen, se compose de trois valets et de
deux hâuslinge qui portent ici le nom de kôtter ; l'emploi des
ouvriers nomades est tout à fait exceptionnel.
En résumé, ce qui caractérise l'exploitation de Heddingen,
c'est la spécialisation intensive dans l'élevage des reproducteurs
de race chevaline ou bovine, avec prédominance très marquée
de cette dernière. Cette spécialisation en entraine une autre ac-
cessoire : celle de la production du lait.
A Siirwûrden, chez M. Lûbben , nous nous trouvons en
présence d'un élevage qui a tout à fait les allures d'une affaire
commerciale Le propriétaire s'adonne exclusivement à l'élevage
de reproducteurs de races pures : chevaux d'Oldenbourg, tau-
reaux shorthorn, moutons et porcs de races anglaises. Sur ses
100 hectares de pâturages, il entretient 6 poulinières et iO vaches
courtes-cornes. On y trouve en outre une quarantaine de jeunes
12 LE LITTORAL DE LA PLAINE SAXONNE.
chevaux achetés entre un et deux ans et revendus à trois ans
comme reproducteurs, à des prix variant entre 2.000 et
3.000 marks. Lapkipart sont achetés par l'Amérique et embar-
qués au port d'Anvers, que sa position centrale a fait choisir par
les exportateurs comme point de rassemblement pour leurs
achats d'Allemagne, de France et d'Ang-leterre.
Les bovidés ne trouvent pas, en général, des débouchés aussi
éloignés, ils sont vendus, en grande partie, à des Silésiens, des
Polonais et des Galiciens qui viennent maintenant faire leurs
achats sur place. Les jeunes taureaux shorthorn sont vendus à
six mois, de 400 à 600 marks; beaucoup d'entre eux vont dans
le Holstein. Les génisses partent entre deux et trois ans.
Pour conserver à son élevage sa réputation, M. Lïibben
n'hésite pas à se procurer lui-même des reproducteurs de pre-
mier ordre. J'ai pu admirer chez lui un superbe taureau shor-
thorn de deux ans qu'il venait d'acheter récemment en Ecosse.
Quoique ici l'élevage soit uniquement dirigé en vue de la
reproduction et qu'il porte sur une race moins bonne laitière
que la race indigène, xM. Liibben n'en a pas moins un excédent
de lait considérable qui est livré à la laiterie. Le lait écrémé,
qui est rendu, sert à la nourriture des jeunes porcs de Yorkshire,
qui constituent une autre branche de l'élevage de Siirwïirden.
La spécialisation dans l'élevage de reproducteurs de races
pures a amené M. Lïibben à entretenir un troupeau d'Oxford-
sbire-downs, et surtout à importer directement chaque année un
grand nombre de jeunes béliers. C'est de sa bergerie que pro-
viennent la plupart des béliers de cette race employés en Alle-
magne.
Par les deux exemples précédents, nous voyons que, dans les
Marschen de la Weser, la fertilité des pâturages a conduit à l'é-
levage exclusif. La spécialisation y est aussi poussée que possi-
ble ; la conséquence en est que l'éleveur cherche à obtenir des
produits de valeur maxima ; pour cela il s'adonne à l'élevage des
reproducteurs. Mais ce genre de spécialisation n'est possible
qu'à la condition d'avoir des débouchés étendus et une clientèle
disposée à payer cher. Ces deux conditions se trouvent actuelle-
LES MARSCIIEN DE LA WESEK. 13
ment réalisées en Allemagne, par le développement des trans-
ports et par le progrès de ragricultiire. La population indus-
trielle consomme de plus en plus de viande : l'entretien du bétail
est donc une spéculation de plus en plus rémunératrice, étant
donné d'autre part que les progrès culturaux permettent au-
jourd'hui de nourrir un plus grand nombre d'animaux sur la
môme étendue de terre. Il y a, en outre, tout avantage à entre-
tenir un bétail perfectionné dont le rendement est plus élevé.
Aussi la demande de reproducteurs de choix est-elle considéra-
ble, et les prix obtenus très avantageux.
Mais précisément parce que le marché est vaste et les prix ré-
munérateurs, la concurrence est à redouter, qu'elle vienne d'au-
tres régions de l'Allemagne ou de pays étrangers, tels que le
Danemark et la Hollande.
Le progrès des méthodes. — Il en résulte, pour les éleveurs,
l'obligation d'améliorer sans cesse leur race et de perfection-
ner chaque jour leurs méthodes d'élevag-e, afin de repousser vic-
torieusement les assauts de leurs concurrents.
C'est pour cela que le père de iM. Johann a fondé, en 1880, le
Ilerd-Book de la race de la Weser, qui, permettant de suivre la
filiation des animaux inscrits, donne aux éleveurs la possibilité
de choisir leurs reproducteurs en toute connaissance de cause.
Mais le Herd-book n'a d'intérêt qu'autant qu'il permet de
connaître les qualités des ascendants d'un animal. L'aptitude à
l'engraissement se manifeste suffisamment par la conformation
extérieure. Il n'en est pas de même de l'aptitude laitière : les
signes extérieurs souvent trompeurs, sont toujours insuffisam-
ment précis; la quantité de lait donnée en un jour ne signifie
rien, la longueur de la période de lactation étant très variable
suivant les individus; la qualité du lait varie aussi en fonction
de la nourriture et des aptitudes individuelles. Or ce qui importe
au producteur de lait, c'est d'obtenir, pour une valeur donnée de
nourriture, la plus grande valeur possible de lait, c'est-à-dire,
dans la pratique, le plus fort rendement possible en beurre.
Donc, pour connaître l'aptitude laitière d'une vache, il faut con-
J4 LE LITTORAL DE LA PLAINE SAXONNE.
naître la quantité de lait produite dans l'année et, par l'ana-
lyse, en déduire la quantité de beurre. Un calcul simple per-
mettra alors de savoir quelle valeur cette vache a donnée aux
aliments qu'elle a consommés.
Pour obtenir ces résultats, il faut des pesées exactes et assez
fréquentes, ac compagnées d'analyses, ou du moins, de dosages
des matières grasses. Il serait parfois difficile aux éleveurs de se
livrer eux-mêmes à ces opérations ; bien souvent le manque de
soins et de précautions rendrait vaines les opérations ou en
fausserait le résultat. En outre, les constatations du cultivateur,
même parfaitement rigoureuses, n'offriraient aucune garantie
aux tiers qui, acheteurs, pourraient toujours suspecter les affir-
mations de leur vendeur. Les produits de ce dernier ne bénéfi-
cieraient donc pas des progrès réels qu'il leur aurait fait faire,
ces progrès ne se manifestant extérieurement que d'une faron
très imparfaite.
Tous ces inconvénients disparaissent avec la Société de con-
trôle [Conlrol.lvei^ein). Un certain nombre d'éleveurs voisins
s'associent et chargent un homme compétent et impartial de
visiter leurs étables à intervalles réguliers (en général tous les
quinze jours), et de peser exactement, pour chaque vache, le
lait de toutes les traites de la journée et d'en doser les matières
grasses. Les chiffres obtenus sont inscrits en face du nom des
animaux sur deux registres, l'un appartenant à la société, l'au-
tre qui reste en possession du cultivateur. Celui-ci peut donc
suivre très exactement les variations dans la production laitière
de ses bêtes et se rendre compte de leur valeur réelle. Il élimi-
nera les mauvaises laitières et ne gardera pour la reproduc-
tion que les meilleures. Ainsi, peu à peu, grâce à cette sélec-
tion établie sur des bases inébranlables, le troupeau formera
un ensemble très homogène, et l'aptitude laitière de toute
la race s'accroîtra notablement; c'est ce qui n'a pas manqué
de se produire. En outre, la Société peut attribuer des prix aux
meilleures vaches, publier leurs noms, et par là faire une ré-
clame fructueuse non seulement pour leurs propriétaires mais
aussi pour tous les éleveurs du pays. Chaque animal est ainsi
LES MARSCHEN DE LA WESER. 15
pourvu d'une sorte de casier judiciaire authentique, et les per-
formances des vaches laitières sont aujourd'hui connues comme
celles des chevaux de course.
Ces sociétés de contrôle ont vu le jour en Danemark. Pour
lutter contre la concurrence de ce pays, les Allemands, comme
ils savent le faire, lui ont pris ses propres armes et ont organisé
des controUvereine dans toutes les régions d'élevage. Il en existe
aussi en Hollande, et maintenant seulement, nous songeons à en
organiser de semblables en France.
Les laiteries coopératives. — Si les éleveurs des Marschen
de la ^yeser ont cherché à augmenter l'aptitude laitière de leurs
vaches, c'est surtout en vue de donner à leurs reproducteurs une
plus grande valeur marchande. Mais, du même coup, ils se sont
assurés une production de lait très supérieure à leurs besoins.
En principe, ce lait n'est pour eux qu'une production accessoire ;
ils ne peuvent ni donner leurs soins à la fabrication du beurre,
ni engager des capitaux dans l'achat d'un outillage perfectionné :
un domaine ne comprend pas assez de vaches pour que l'opéra-
tion soit avantageuse. La vente de petites quantités de beurre
serait encore une source de difficultés qui viendraient distraire
l'éleveur de sa spécialisation.
Toutes ces raisons expliquent la fondation de grandes laiteries
qui, traitant des quantités de lait considérables, peuvent possé-
der l'outillage le plus perfectionné, ont le minimum de frais
généraux, peuvent s'assurer de vastes débouchés et payer à leurs
fournisseurs de lait des prix rémunérateurs. Ces prix sont établis
d'après la teneur en matières grasses ; l'écrémage centrifuge
permet en outre de rendre à l'éleveur du lait qui renferme en-
core toute sa caséine et dont la valeur alimentaire pour les
veaux n'est pas négligeable.
Dans la Lande du Lunebourg, la diffusion des petites écrémeuses,
en permettant aux particuliers de traiter eux-mêmes convena-
blement leur lait, a amené la décadence des grandes laiteries ^ ;
1. Science sociale, 23"fasc., p. 34.
16 LE LITTORAL DE LA PLAINE SAXONNE,
c'est que les gros Bauern ne sont pas assez nombreux et ne pos-
sèdent pas assez de vaches pour pouvoir les alimenter à eux
seuls. Dans les Marschen, il n'en va pas de même : en supposant
que les petits propriétaires se missent à faljriquer eux-mêmes
leur beurre, il y aura toujours chez les grands éleveurs un nom-
bre de vaches suffisant pour assurer le fonctionnement d'une
laiterie, même comme celle de Rodenkirchen qui traite 45.000 ki-
logrammes de lait par jour.
Le FER3IAGE PARCELLAIRE ET LES PETITS PROPRIÉTAIRES- La
spécialisation intense qui empêche les agriculteurs de traiter
eux-mêmes le lait de leurs vaches, les conduit aussi à supprimer,
ou du moins à réduire au minimum leurs cultures. Aussi voyons-
nous apparaître le fermage parcellaire pour toutes les terres
détachées du domaine ou éloignées de la maison. Ce système est
avantageux pour l'éleveur qui est ainsi débarrassé d'un souci
et qui, en raison de la fertilité du sol, obtient des prix de ferme
élevés. Chacun des Kotter de M. Johann a deux hectares et demi,
pour lesquels ils paient 500 marks; ils nont d'autre obligation
que de venir travailler sur le domaine au moment des foins et
de la moisson, moyennant. un salaire normal.
Le fermage parcellaire n'est possible que grâce à l'existence
d'un certain nombre de petits propriétaires^ qui trouvent ainsi
dans la culture un supplément de ressources et une occupation
pour leurs enfants. Ceux-ci, une fois mariés, prennent souvent
à ferme quelques lopins de terre, dont les produits viennent
s'ajouter au salaire qu'ils peuvent gagner par ailleurs. Il s'en
suit qu'actuellement, dans les Marschen de laWeser, l'émigration
lointaine est à peu près 7iulle, et que la main-d'œuvre disponible
est suffisante. En raison même du pâturage, le travail est régu-
lier, et si, au moment de la fauchaison, le besoin d'ouvriers se
fait sentir, on les trouve dans les familles de petits propriétaires.
Ceux-ci sont assez nombreux : avec cinq ou six hectares et trois
ou quatre vaches, ils sont complètement indépendants et pros-
pères. Ces petits propriétaires, comme les petits fermiers, ne
subsistent que grâce aux facilités d'établissement. Le bétail,
LES MAHSCIIEN DE LA WKSEU. 17
certes, représente un capital assez considérable, mais c'est un
capital conlinuellement productif par le croit des animaux.
D'ailleurs ces petits paysans sont solidaires de leurs voisins, les
grands éleveurs, chez lesquels ils trouvent des étalons de choix,
et à qui ils vendent leurs veaux, qu'ils ne pourraient conserver
jusqu'à l'âge adulte. Les éleveurs de leur côté ont tout intérêt à
pouvoir acheter autour d'eux les jeunes bètes dont ils ont besoin ;
aussi n'hésitent-ils pas à favoriser de leurs bons offices l'élevage
de leurs voisins. Il y a entre eux échange de services incessant
et étroite solidarité d'intérêts, ce qui est la garantie la plus sûre
de la bonne harmonie.
H. LE COMMERCK ET LE HÉSACINEMENT DU BAUER.
NÉCESSITÉ DE DÉBOUCHÉS COMMERCIAUX. — L'élevage dcs Mars-
clien de la Wéser, par sa spécialisation intense, aboutit soit à la
production de reproducteurs d'élite, soit à la fabrication du
beurre.
La production de reproducteurs d'élite exige de l'éleveur, non
seulement une compétence technique, un coup d'œil sûr, une
habileté pratique qui le tirent hors du commun, mais encore des
capitrmx considérables imn\6\À\i':ié^ dans un troupeau de grande
valeur, ou consacrés à l'achat détalons de grand prix. Ces capi-
taux se sont formés assez rapidement, grâce au développement
de l'élevage et à la grosse demande dont les produits de la Weser
étaient l'objet sur le marché allemand. La consommation locale
serait incapable de soutenir cet élevage surtout dans la voie où il
s'est engagé aujourd'hui; les éleveurs du Stadlandne travaillent
que pour \ exportation, et leur préoccupation constante est de se
conserver ou de se créer des débouchés . soit en Allemagne, soit à
l'étranger, en Autriche, en Pologne, en Russie. Cette nécessité
de débouchés vastes et lointains se fait d'autant plus sentir que
les produits de l'éleveur sont plus remarquables et de plus grande
valeur.
Si donc cet élevage intensif exige des capitaux, il exige aussi
2
18 LE LITTORAL DE LA PLAINE SAXONNE.
des aptitudes cotmneî'ciales et il ne peut faire moins que de les
développer à un haut degré. L'exploitation de Sûrwûrden res-
semble en tout à une affaire industrielle dont le côté commercial
n'est pas le moins soigné. Le catalogue que j"ai sous les yeux
ne nous laisse ignorer aucune des distinctions qu'a obtenu l'éle-
vage aux nombreux concours et expositions auxquels il a pris
part, tant en Allemagne qu'en Europe, dans les deux Amériques,
l'Afrique du Sud, ou l'Australie. Des gravures reproduisent les
types les plus parfaits des races élevées à Siirwiirden et une
carte des chemins de fer laisse sans excuse l'acheteur, fût-il de
France ou d'Autriche, qui, pour ne pas se fournir à Sûrwûrden,
invoquerait la difficulté des communications.
La fabrication du beurre contribue aussi à donner à l'agricul-
ture des Marschen un caractère commercial; les laiteries coopé-
ratives achètent chaque jour aux cultivateurs le lait de leurs
vaches, le traitent industriellement et l'exportent; pour elles
aussi la question des débouchés est capitale.
L'esprit commercial. — La nécessité, pour l'éleveur qui pro-
duit pour la vente, d'avoir sans cesse l'esprit en éveil pour
atteindre la clientèle et la retenir par la supériorité des produits
et la satisfaction de ses desiderata, fait de lui à la longue un pur
commerçant. En fait, beaucoup de domaines sont plutôt des
entrepôts de commerce, où séjournent quelque temps les ani-
maux entre l'achat et la vente, que des ateliers de production.
L'habitude est si bien une seconde nature chez certains, que
le père L., après avoir cédé son domaine à son fils et s'être retiré
dans une élégante villa qu'il a fait construire dans le voisinage,
a continué à se livrer au commerce des chevaux ; c'est pour lui
un emploi pour son activité etla satisfaction d'un goût personnel.
Nous avons d'autres exemples du développement des aptitudes
commerciales chez les Baucrn de l'embouchure de la AYésor :
« Au milieu du xix* siècle, dans le pays de Wursten, il n'était
pas rare que des Bauern eussent des navires sur mer; à Dorum
(situé dans l'intérieur des terres) il y avait une Société de navi-
gation du Wursten, qui, en 18GG, possédait deux navires; d'autres
LES MARSCnEN HE LA \VESEn. 19
maisons d'armement existaient à Wremen, Missehvarden, Heu-
liausen... Dans cette région, le développement de l'armement
tenait à la surabondance darg-ent due alors à la brillante situa-
tion de la culture sur les Hofe des Marschbauern ^ ».
« En 1855 le grand-duché d'Oldenbourg eut son premier
vapeur, il jaugeait 300 tonneaux et était armé par des Bauern
du Butjadingen qui remployaient au transport du bétail en
Angleterre. Ce vapeur se perdit dans un voyage dans le golfe
de Biscaye et les traversées vers l'Angleterre ne furent reprises
qu'en 1861 par une entreprise de navires à vapeur fondée par
des Bauern du Butjadingen-... »
L ENRICHISSEMENT ET l'absextéismk. — On couçoit que des
terriens qui ont assez d'initiative pour armer des vaisseaux, et
pour introduire la navigation à vapeur dans un pays, soient
parfaitement aptes à gagner de l'argent dans l'élevage intensif
en y appliquant des procédés commerciaux. L'enrichissement
qui en est résulté a eu plusieurs conséquences.
La première, c'est un relèvement du mode d'existence. J'ai
déjà noté que l'aisance des éleveurs se fait jour dans l'extérieur
de leurs habitations très soignées, et dans une certaine part
donnée à l'agrément aux alentours immédiats de la maison qui
n'est plus tout à fait une maison de ferme. L'aménagement in-
térieur dénote une certaine recherche du confort et de l'élé-
gance; de même, par son vêtement, l'éleveur affirme sa res-
pectabilité.
La seconde conséquence, c'est un changement dans la condi^
tion de la femme : elle n'est plus fermière: elle est affranchie
des travaux de la ferme et exclue de l'atelier agricole. Elle
n'est plus nécessaire, en eifet, sur un domaine où la production
est aussi complètement spécialisée et où l'exploitation conduite
industriellement n'a plus rien de familial. Confinée dans les
soins de son ménage et de ses enfants, elle n'est pas attachée au
domaine auquel elle ne s'intéresse pas directement.
1. Max Peters : Die Eniwicklung (1er Deutschen fieederei, p. 167.
2. Max Pelers, op. cit , p. 170.
20 LE LITTORAL DE LA TLATME SAXONXE.
Enfin, le mari, appelé parfois au dehors par ses affaires, ar-
rive vite à multiplier les absences pour son plaisir, car l'élevage
ne Fenchaine pas à sa ferme autant que la culture. Si bien
que Ton finit par penser que l'on serait bien mieux à la ville
pour jouir de sa fortune, pour élever les enfants, etc.. et un
beau matin toute la famille Aa s'établir à Oldenbourg. Les
garçons, pour qui, en apparence, ou fait ce déménagement, sont
désormais perdus pour l'agriculture; élevés dans un milieu
urbain, ils embrassent presque tous, plus tard, une carrière
libérale.. La famille est complètement déracinée.
Cet exode ve?\s la ville est favorisé par les hauts prix de ferme
qu'obtiennent les propriétaires : c'est une conséquence des
gains élevés que peuvent réaliser dans l'élevage les hommes
compétents et habiles. L'hectare de pâturage s'afferme couram-
ment 225 marks. Dans ces conditions, il est, à moins d'avoir
des aptitudes personnelles toutes particulières, presque aussi
avantageux de louer ses terres que de les exploiter directement.
Pour peu c|ue le domaine affermé cause quelque souci, ou qu'on
ait besoin de quelques capitaux, on n'hésitera pas à vendre
une terre qu'on ne considère plus que comme un placement,
et l'on trouvera facilement un acquéreur parmi les éleveurs
qui s'enrichissent. La fertilité du sol a, en effet, limité l" exten-
sion des Hôfe à 35 ou SO hectares; aussi certains cultivateurs en
possèdent-ils plusieurs; ce sont précisément les plus habiles,
qui peuvent ainsi devenir grands propriétaires : c'est une heu-
reuse sélection. C'est le cas du père .lohann qui, en mourant,
a laissé vm domaine à chacun de ses trois enfants : l'ainé, qui
est médecin, a affermé le sien à son frère qui peut ainsi donner
plus d'importance à son élevage.
En résumé, développement du fermage, absentéisme du pro-
priétaire, vente du domaine, déracinement de la famille : voilà
trop souvent quelques-unes des conséquences de l'enrichisse-
ment, dont se plaignent avec raison ceux qui aiment la terre
et qui voient, dans la stabilité de la famille sur son domaine, un
gage du maintien des traditions si nécessaires à la prospérité
de l'élevage.
LES MAHSCKEN DE LA ^VI•;SEH. 21
La transmission du Hof n'est plus, ou elfet. assurée de i'aron
certaine. Il y a ])ien toujours un héritier désigné par la cou-
tume et c'est le plus jeune fils, mais Y enrichissement du Bauer
a supprimé la raison d'être de l'avantage qui lui était fait au-
trefois^. D'autre part, la possibilité d'afifermer avantageusement
rend ses frères et sœurs moins accommodants sur le prix déva-
luation du domaine. Cela encore amène parfois des ventes.
Lorsque la transmission s'effectue entre vifs, les parents se
retirent généralement à la ville en emmenant avec eux ceux
de leurs enfants qui ne sont pas encore établis.
De ce qui précède, il ne faudrait pas conclure à la désertion
des campagnes par tous les propriétaires. C'est un mouvement
qui pourra s'accentuer, mais qui ne fait encore que se dessiner;
si j'y ai insisté c'est qu'il me parait être une conséquence di-
recte de l'élevage commercial et de l'enrichissement, combinée
avec l'influence bureaucratique de rÉtat, qui fait considérer
les carrières libérales comme plus relevées, ou plus agréables,
(jue les arts usuels. Mais nombreux sont encore les jeunes gens
qui n'entendent pas déserter la terre où il y a de gros profits
à réaliser : témoin ces fermiers que l'on trouve si facilement;
ce sont justement ceux qui sont le plus capables de mener à
bien la culture et de faire progresser l'élevage.
La conclusion qui me semble se dégager des observations
que nous avons faites dans le Stadland, pays des Marschen de
la rive gauche de la basse Wéser, est que : les conditions natu-
relles du lieu amènent à une spécialisation intense et exclusive
de l'élevage qui développe l'esprit commercial, tend à faire con-
sidérer le domaine conwie un pur atelier de travail, et conduit
ainsi à un déracinement de la famille rurale.
1. La coutume d'avantager l'héritier a disparu depuis une trentaine d'années.
II
LES MARSCHEN DE L ELBE
La culture et l'art pastoral intensifs.
Si, à partir de Ilarburg, nous suivons la rive gauche de l'Elbe,
nous traversons successivement plusieurs pays de Marsclien pré-
sentant des caractères différents '.
C'est d'abord ÏAlte Land qui s'étend des portes de Harburg
à celle de Stade : immense verger, planté de cerisiers, pru-
niers, pommiers, poiriers dont les produits non seulement alimen-
tent le marché de Hambourg", mais s'exportent en Scandinavie et
en Angleterre, L'élevag-e du gros bétail, ainsi que la culture des
céréales et des légumes y ont aussi une certaine importance. Ce
pays aurait été peuplé, dit-on, par des Flamands au xii' siècle ;
ses habitants se distinguent de leurs voisins des Marschen par
leur caractère plus vif. Les maisons présentent à l'intérieur une
disposition caractéristique, tandis qu'à l'extérieur, elles sont
peintes de couleurs vives où dominent le blanc et le rouge;
leur fronton est orné de deux cygnes qui remplacent ici les têtes
de chevaux de la maison saxonne.
Malgré son esprit commercial assez développé, YAltldnder
tient à son Hof (domaine) et veut le conserver dans sa famille;
pour cela, il pratique la transmission intégrale par acte entre
vifs, ou par testament. L'avantage fait à l'héritier est assez con-
1. D' Haas, Deutsche AoldseeJiUste, Bielefcltl, Hioo.
Li:S MARSCHEN DE l'f.LBE. 2.'}
sidérable, le domaine n'étant souvent évalué qu'au tiers de sa
valeur vénale. En cas de succession ab intestat, tous les enfants
ont des droits égaux, mais néanmoins il n'y a jamais partage
du domaine <> afin de ne pas appauvrir les gens, et de leur per-
mettre de maintenir plus facilement les digues en bon état' ».
Plus au nord, de Stade jusque vers l'embouchure de l'Oste,
s'étend le pays de Kehdingen dont le nom signifie pays endigué.
Peuplé d'abord par des Saxons venus de l'intérieur, des Frisons
y auraient été appelés plus tard par les évêques pour mettre en
valeur les marécages. C'est aujourd'hui un pays d'élevage et de
culture intensive; la terre forte y est difficile à travailler, mais
paie largement le cultivateur de ses peines. Les fermes sont dis-
séminées à travers la campagne, souvent situées le long des
routes, protégées contre le morcellement par les nécessités éco-
nomiques de la culture, car ici l'avantage fait à l'héritier est
fortement réduit, 10 à 20% tout au plus, et parfois, en cas de
succession ab intestat, ses cohéritiers ne lui laissent le Hof qu'à
sa valeur réelle. Il en résulte pour le preneur une situation obé-
rée, aggravée encore, ces dernières années, par la baisse des
produits agricoles et la hausse des salaires; il est quelquefois ac-
culé à la vente de son domaine qui passe alors dans les mains de
capitalistes-.
Le pays de Kehdingen est donc semblable aux Marschen de la
Weser que nous venons d'étudier; le sol trop compact y a fait
prédominer l'élevage sur la culture.
En continuant notre route vers l'ouest nous traversons VOste-
marsch qui pénètre profondément dans l'intérieur des terres, le
long des rives de l'Oste, puis, franchissant le Hadeler-Canal,
nous entrons dans le pays de Hadeln dont nous ferons le centre
de nos observations. Le Land Hadeln a la forme d'un triangle
dont le sommet serait dirigé vers le sud. C'était autrefois un
golfe, qui a été comblé peu à peu par les alluvions marines.
1. V. D' M. Sering. Die Vererbung des lOndlichen Grundbesitzes im Konigreich
Preussen, vol. II, \" partie : Provinz Hannover. Berlin, Paul Parey, 1900, p. 118 et
suiv.
2. Id., p. 123.
24 LE LITTORAL DE LA TLALNE SAXONNE.
et conquis par l'homme à la culture, grâce à la construction de
digues qui protègent le pays contre les retours offensifs de la mer
et contre les crues de l'Elbe. On distingue le Hochland, ou haut-
pays, en bordure de la mer dont les dépôts ont élevé le niveau
des terres et le Sietland on bas-pays, situé à l'intérieur, parsemé
de lacs et de marécages et souvent submergé par les eaux jus-
qu'au jour, où, au milieu du xix.® siècle, la construction du Ila-
deler-Canal et du Geeste-Canal facilita leur écoulement, d'une
part vers l'Elbe, d'autre part vers la Wéser ; en même temps
qu'elle dotait le pays d'une voie de communications faciles et éco-
nomiques. « Les habitants de Hadeln sont de pure race saxonne
et entre tous les pays de Marschen celui-ci a conservé le plus
fidèlement ses particularités et ses libertés, par exemple ses États
provinciaux ^ »
î. LES EFFETS DE LA CLLTURE C0MMERCL4LE.
Muni de lettres d'introduction auprès de quelques cultivateurs
du pays de Hadeln, je vins au commencement d'août 1905 éta-
blir mon quartier général à Otterndorf, vieille petite ville de
campagne {Landstâdtchen) qui compte environ 1.800 habitants.
C'est le siège des autorités administratives et judiciaires et le
centre du commerce de la région. Les anciens remparts ont été
remplacés par une promenade circulaire qui fait le tour de la
vieille ville; hors de cette enceinte, s'élèvent un peu partout d'é-
légantes petites villas bâties récemment; nous verrons plus loin
la cause de cet essor architectural. Otterndorf est arrosé par la
Medem, petite rivière au cours paresseux qui se jette, â trois
kilomètres de là, dans l'estuaire de l'Elbe.
La culture intensive et spécialisée. — Ma première préoccu-
pation fut de savoir quelle était la culture dominante dans la
contrée et voici la réponse que j'obtins : « C'est très variable :
chacun exploite son domaine comme bon lui semble; ce n'est
1. D'' Haas, op. cil., p. 140.
LES MARSCllEN DE L ELBE. 20
plus l'uniforiiiité des Marschen de la Wcser. Ici, chacun mène
sa barque suivant ses goûts et ses aptitudes; il n'y a peut-être
pas deux cultivateurs qui procèdent de la même façon. » En-
tendu dans les limites imposées par les conditions du lieu, cela
est vrai; nous sommes ici en présence d'une culture intensive
spécialisée. Il n'y a rien là qui doive nous surprendre étant donné
la nature du sol, le climat et la situation géographique des Mar-
schen d'Otterndorf.
Ces Marschen sont constituées par une grande plaine (Vallu-
vions fertile et humide ; la terre est assez compacte, mais moins
que dans les Marschen delà Wéser, ce qui permet la culture. On
trouve l'eau dans le sous-sol, en hiver à cinquante centimètres
de profondeur, en été à deux ou trois mètres. Le grand travail
sera donc rassèchement du terrain. La compacité du sol et l'hu-
midité du climat exigent que les travaux soient menés rapide-
ment ce qui entraîne l'emploi des chevaux. L'élevage aura donc
surtout en vue la race chevaline.
Le climat est extrêmement venteux et humide. Les pluies sont
fréquentes et abondantes; il y a peu de neige ; la hauteur d'eau
qui tombe annuellement varie de 0^,80 à 1",10. Au printemps
et en automne, les bourrasques et les tempêtes sont fréquentes.
La mauvaise saison e^t de longue durée sans être très rigou-
reuse, grâce au voisinage de la mer. Pour la môme raison les
chaleurs excessives sont inconnues pendant l'été, et le soleil
n'est jamais trop ardent.
Par sa situation géographique, le pays de Hadeln est en com-
munications faciles avec le reste du monde. L'Elbe le relie à
Hambourg et à l'Allemagne, tandis que la mer qui s'ouvre
devant lui le met en relation avec tous les autres pays d'Eu-
rope et avec l'Amérique. Le port de Cuxhaven n'est qu'à 15 ki-
lomètres d'Otterndorf, qui est également relié par le chemin de
fer à Hambourg et à Brème.
Si l'Elbe et la mer sont des voies navigables précieuses, ce
sont aussi des voisins redoutables qui exposent le pays à des
inondations qui seraient désastreuses si l'on n'avait pris soin de
s'en garantir par la construction de digues.
26 LE LITTORAL DE LA PLAINE SAXONNE.
On comprend que, dans ces conditions, la culture ait pu de
tout temps être relativement intensive sur ce sol riche, que le
pâturage et l'élevage se soient développés sous ce climat hu-
mide, et que la proximité du fleuve et de la mer ait favorisé
les échanges commerciaux.
Quelle influence ce lieu bien caractéristique va-t-il avoir sur
le type social?
Tout d'abord sur quel type social va-t-il exercer son action?
Les auteurs, d'accord en cela avec la tradition, nous affir-
ment que ce pays a été peuplé par des Saxons venus de la
Geest. Cette opinion paraît tout à fait admissible et semble être
corroborée par l'observation des faits actuels, mœurs, usages et
coutumes, en tenant compte, bien entendu, des différences dues
aux conditions locales.
Si donc nous acceptons comme hypothèse que l'habitant des
Marschen du pays de Hadeln est issu originairement de la race
de la Plaine saxonne et plus particulièrement du Lunebourg qui
est la région de la Geest la plus voisine, nous devrons, pour
arriver à établir la formule de formation du type des Marsclien,
étudier quelles modifications le lieu actuel, les Marschen, a fait
subir au type produit par le lieu antérieur, la Geest. Nous
aurons ensuite à examiner si ce type évolue, et comment les
causes modifiantes, agglomération et influences extérieures
agissent sur son évolution ^ .
Dans le Lunebourg, la pauvreté et l'isolement du lieu impo-
saient la petite culture extensive et ménagère -. Dans les Mars-
chen, au contraire, la richesse du sol et la facilité des commu-
1. Cf. Paul Descamps : Le vocabulaire social, Bulletin 1906, p. 99.
2. Cr. Le Bauer de la Lande du Lunehoxirg, Science sociale, 23'' fasc.
Lorsque nous parlons de la Geest, lieu antérieur du type des Marschen, il s'ajjil
de la Geest avant le développemeitt des transports. — « La Marsch est basse, plate
et unie, la Geest est haute, ondulée et moins fertile. La Marsch est chauve et sans
arbre, la Geest boisée par endroit; la Marsch ne laisse voir ni sable ni bruyère,
mais une étendue ininterrompue déterres grasses et extrêmement fertiles, les champs
succèdent aux (;hamps, les prairies aux prairies; la Geest présente des landes, des
sables, et n'est cultivée que par endroit. La Marsch est entourée de digues et coupée
de canaux, sans source ni rivière; la Geest a des sources, des ruisseaux et des
neuves. » (Bcrnhard von Cotta, cité par Haas, op. cit., p. 4J).
LES MARSCnEN DE L ELBE. 2 i
nications amènent la culture intensive et spécialisée. Tne des
spécialisations le plus en honneur est Télevage, soit des bovidés,
soit des chevaux. Mais quoique le sol et le climat se prêtent
fort bien au pâturage, ce mode de culture ne s'impose pas
absolument; je n'en veux d'autre preuve que le premier pro-
priétaire à qui j'ai rendu visite, et qui a exclu de sa ferme toute
espèce de bétail, à l'exception des chevaux de labour. Cette
originalité lui a valu d'ailleurs une certaine célébrité à laquelle
je dois sans doute d'avoir été adressé à lui tout d'abord.
Nous n'avons pas à décider si M. ^Yolf fait mieux ou moins
bien que les cultivateurs qui l'entourent; nous devons simple-
ment constater ce fait : c'est qu'il avait une conception à lui de
la culture, et qu'il a pu la réaliser sur le lieu où il se trouvait,
ou plutôt où il est venu se fixer, car il est originaire du pays
de Kehdingen. Mais là, les terres sont très compactes, très
difficiles à travailler, ce qui oblige à en consacrer au pâturage
la plus grande partie. Ce n'était donc pas l'affaire d'un homme
qui ne voulait pas entendre parler de bétail; M. Wolf vint donc
s'établir aux portes d'Otterndorf sur un domaine de 90 hectares,
que le précédent propriétaire s'était vu contraint de vendre
pour faire face à des dettes provenant, en partie, de mauvaises
spéculations, et en partie, des soultes élevées qu'il avait du
payer à ses frères et sœurs.
L'enrichissement et ses conséquences. — Nous avons là sous
les yeux en raccourci toute une série de répercussions provenant
de la facilité d'enrichissement par la culture intensive et spé-
cialisée. Cette possibilité, cette facilité relative de s'enrichir va
avoir plusieurs conséquences.
La première, c'est que l'agriculture étant un métier qui paie
bien, un certain nombre de fils de propriétaires désirent suivre
la carrière paternelle, ex. : deux fils de M. Wolf sur trois. Les
terres qui sont à louer trouvent preneurs à des prix assez
élevés; les domaines s'afferment donc facilement; celles qui
tombent en succession sont convoitées par tous les héritiers,
qui sont disposés à les prendre pour un bon prix. Dans ces con-
28 LE LITTORAL DE LA PLAINE SAXOiNNE.
ditions le père ne peut plus songer à avantager beaucoup l'hé-
ritier qui recevra tout au plus 10 ^ à 20 ^ en préciput, et
souvent même n'aura droit qu'à sa part. Notons, en passant,
c[ue dans le Sietland, contrée moins riche, l'héritier est encore
fortement avantagé. La transmission se fait par testament ou le
plus souvent par acte entre vifs; le père fixe la valeur du Hof
et désigne l'héritier qui est généralement l'aîné. Celui-ci sert
une rente à ses parents qui se retirent soit à la ville, soit dans
le voisinage où ils se font construire une petite maison. La
quàsi-suppression de l'avantage fait à l'héritier entraine la sup-
pression des charges de famille qui grevaient le fils fortement
avantagé du Lunebourg : entretien des parents et des enfants
puînés.
A la mort du père, l'héritier n'a plus de rente à payer, mais
il a à verser à ses frères et sœurs le montant de leur part dans
le domaine paternel. Par suite de la réduction de son avantage
et de la valeur des terres, dans ce pays de culture rémunéra-
trice, il a, de ce fait, d'assez lourdes charges à supporter. Il est
presque toujours obligé de contracter un emprunt, qu'il rem-
boursera ensuite par annuités. Si tout va bien, il peut se tirer
d'aflaire et liquider sa situation en quelques années. Mais il
n'en va pas toujours ainsi; les gros bénéilces de la culture
spécialisée invitent à la vie large et facile; l'esprit d'économie
est rare. Qu'il arrive de mauvaises années et la situation du
Bauer sera compromise, car si la culture intensive procure des
gains élevés, elle expose par contre à des pertes considérables
à cause des gros capitaux qui y sont engagés; elle participe
un peu de l'instabilité du commerce. Elle favorise l'ascension
des capables, mais provoque irrémédiablement la chute des
incapables. Or il faut croire que ceux-ci ne sont pas inconnus
dans le pays de Hadeln, car on m'a assuré que, ces dernières
années, il y avait eu un certain nombre de ventes forcées, et
presque toujours on m'a signalé comme cause initiale de la
ruine du propriétaire les soultes élevées qu'il avait dû payer.
Ces ventes de domaines sont une cause d'ébranlement pour la
population ; la stabilité de certaines familles est compromise :
LES MARScnEN' DH l'i:li!E. :29
le lien qui attache rhoinme à la terre est rompu. Il est vrai
que ce sont les cléments les moins résistants qui sont ainsi éli-
minés, et qu'ils sont souvent remplacés par d'autres plus sains,
plus vigoureux et plus capables, comme c'est le cas pour les
Wolf.
Dans les régions où la famille est très stable, la terre n'a pour
ainsi dire pas de cours, puisqu'il ne s'en trouve jamais sur le
marché. A Otterndorf, il y a un courant de ventes sulfisant
pour quelle soit à un prix abordable, ce qui attire des acqué-
reurs des pays voisins. Ces nouveaux venus, quoique de forma-
tion sociale très analogue, sinon même identique, n'en sont
pas moins étrangers aux mille petites traditions de détail qui
donnent à un pays sa physionomie particulière ; ils ne sont pas
attachés à leurs voisins par ces nombreux liens de parenté, de
relations, de voisinage séculaire qui font des habitants d'un
même coin de terre comme les membres d'une grande famille,
dont ils se sentent plus ou moins solidaires. Cette immigration,
quoique faible, contribue à enlever à la population du Hadeln
quelque chose de ses caractères distinctifs; c'est à quoi tendent
d'ailleurs d'autres causes agissantes que nous rencontrerons au
cours de cette étude.
Nécessité de la transmission intégrale. — 11 est des contrées
en France où la mise en vente dun domaine rural est le signal
de son morcellement. Le vendeur en obtient souvent par la
vente au détail un prix très supérieur à celui qu'il obtiendrait
d'un acquéreur unique. Il en est ainsi dans les pays de petite
culture paysanne où la main-d'œuvre joue dans la production
un rôle plus important que l'intelligence et le capital. Dans les
Marschen, le morcellement est inconnu, car nous sommes ici
dans un pays de grande culture intensive et spécialisée; ce
mode d'exploitation exigeant des mises de fonds assez considé-
rables, il importe de pouvoir répartir les frais généraux sur
une assez grande étendue de terres. Nous avons vu que le Hof
de \Yolf comprend 90 hectares; tous ne sont pas aussi grands,
lui-même en possède, dans une commune voisine, un autre qui
30 LE LITTORAL DE LA PLAINE SAXONNE.
n'a que 35 hectares. Néanmoins, 50 à 60 hectares sont un mini-
mum au-dessous duquel on ne descend guère : c'est une condi-
tion essentielle de la culture intensive dans cette région où
la grande culture intensive est la seule rémunératrice. On s'ex-
plique donc très bien que les petits propriétaires ne puissent
pas gagner d'argent dans la culture sur leurs lopins de terre :
par suite, ni eux ni les journaliers ne pement acheter de la
terre dont le prix est trop élevé pour qu'ils en firent profit^ avec
leurs moyens de culture insuffisants.
La môme raison économique qui s'oppose au morcellement
des domaines en cas de vente, s'oppose à leur partage en cas
de succession. La transmission intégrale s'est donc maintenue
ici comme en Lunebourg; mais tandis qu'à cause de la pauvreté
du lieu, elle n'était possible, sur la Geest, que grâce à un avan-
tage considérable accordé à l'héritier, dans les Marschen la ri-
chesse du sol et les bénéfices de la culture commerciale per-
mettent au père de partager sa fortune à peu près également
entre tous ses enfants en imposant à son héritier le paiement
de soultes élevées.
De toutes façons, les cadets doivent quitter le Hof, mais alors
que, sur la Geest pauvre et peu peuplée, ils s'installent comme
journaliers et artisans, dans les Marschen, ils aspirent à des
situations plus relevées et plus lucratives : fermiers, fonction-
naires, commerçants, etc.. Ils le peuvent grâce à l'éducation
plus soignée, à l'instruction plus poussée que les bénéfices de
la culture intensive ont permis à leurs parents de leur donner.
L'avancement d'hoirie que ceux-ci leur font lors de leur établis-
sement n'est pas non plus sans les aider grandement dans leurs
affaires.
Nous sommes ici en présence d'une population j)lus riche
que celle du Lunebourg et dont les moyens d'action sont plus
étendus et plus puissants : c'est une conséquence du lieu plus
fertile.
Dans les Marschen de la Wéser, nous avons vu la petite pro-
priété se maintenir à côté de la grande, grâce aux ressources de
l'élevage. Ici, elle se maintient encore, mais d'une façon moins
LES MAHSCUEN OE l'ELBE. iîl
générale, parce que l'élevage a moins d'importance et est en
partie remplacé par la culture qui demande un capital plus
considérable. L'élévation des frais généraux ne permet pas aux
petites exploitations de résister.
NÉCËSsrrK des aptitudes commerciales. — J'ai beaucoup parlé
jusqu'à présent do culture intensive et spécialisée, et j'ai
dit qne cette spécialisation portait soit sur les produits de la
culture, soit sur ceux de l'élevage. Voici d'aJ)ord un exem-
ple de spécialisation dans la culture des céréales. M. ^Yolf,
nous le savons, a banni le bétail de sa ferme; il n'a conservé
que trois vaches laitières pour son usage personnel, sept ou
huit porcs pour utiliser les déchets du ménag^e, et une douzaine
de chevaux nécessaires pour les travaux agricoles. Ce sont les
céréales qui, dans cette exploitation, sont le produit spécialisé,
le blé en première ligne, puis un peu d'orge et de seigle. La
spécialisation dans la culture du blé entraine forcément d'autres
cultures; d'abord du trèfle, légumineuse qui a pour but d'en-
richir le sol en azote, tout en fournissant des récoltes de quatre
à cinq mille kilogrammes de fourrag-es à l'hectare; puis des
plantes sarclées, betteraves et féveroles qui permettent de net-
toyer le sol pour une prochaine culture de céréales. En dehors
de l'assolement, signalons une oseraie de neuf morg-en i et
un verger de cinq hectares, planté de douze cents arbres; la
culture des pommiers prend en ce moment-ci une grande ex-
tension dans la contrée.
M. Wolf n'emploie pas de fumier de ferme, ou du moins se
contente de ce qu'il produit chez lui, c'est-à-dire fort peu.
Il fait en revanche une grande consommation d'engrais chi-
miques, surtout de superphosphates. Un amendement d'un
usage fréquent est la marne que l'on trouve dans le sous-sol à
une profondeur de 3 mètres environ ; on en répand 500 mètres
cubes à l'hectare, ce qui est une dépense de 500 marks -.
M. ^yolf obtient de la sorte des rendements élevés; il vend
1. Quatre moi'gen = un hectare.
2. Le mark vaut 1 fr. 25.
32 LE LITTORAL DE LA PLAINE SAXONNE.
tous ses produits : grains, fourrages et pailles qu'il expédie
parfois directement à Brème ou à Hambourg.
Ventes de produits agricoles ou achats d'engrais chimiques
par grandes quantités exigent déjà, pour être faits dans les
conditions les plus avantageuses, certaines aptitudes conmier-
ciales de la part du cultivateur. Ces aptitudes sont requises à
un degré plus éminent encore, lorsque, au lieu de faire sim-
plement de la culture spécialisée de produits courants, on fait
des cultures spéciales dont les produits s'adressent à ime clien-
tèle déterminée que l'on ne rencontre pas sur le marché banal,
mais que l'on doit atteindre chez elle. L'agriculteur est alors
assimilable au fabricant qui, pour écouler ses marchandises,
doit se créer des débouchés, tenir compte non seulement de l'état
général du marché, mais encore des besoins ou des désirs
d'une catégorie de consommateurs ou de clients particuliers.
Nous savons que l'Allemand excelle en cette matière et que son
aptitude à se plier aux exigences de l'acheteur est un des
secrets de sa supériorité commerciale.
Voici, par exemple, des cultures de pépinières.
Nous trouvons ce genre de spécialisation à proximité d'Ottern-
dorf dans un domaine de 80 hectares dont 12 sont aménagés
en pépinières. A la différence de M. Wolf, M. Sack fait une
énorme consommation de fumier : douze cents voitures par an,
sans compter les engrais chimiques. Le iils aîné a passé deux ans
comme élève chez un grand pépiniériste des environs de Trêves,
puis il a fait en Hollande un voyage d'étude de six semaines
dont il a tiré grand profit. La terre des Marschen, fraîche et
fertile, convient parfaitement aux cultures de pépinières; le
climat humide est également très favorable aux arbres, qui, en
revanche, trouvent dans le vent froid de l'hiver un ennemi re-
doutable contre lequel on doit les protéger au moyen d'a])ris.
M. Sack vend ses produits, qui sont des plus variés, dans toute
l'Allemagne, à des particuliers aussi bien qu'à des jardiniers.
Ces années-ci, il écouh' un assez grand nombre darbres fruitiers
dans son voisinage immédiat où les vergers prennent une exten-
sion de plus en plus grande.
LES MARSCUEN DE l'ELBE. 33
Nous avons Lien là l'exemple d'une culture exclusivement
commerciale, qui ne s'explique que par la facilité des trans-
ports et la possibilité d'un vendre les produits en totalité, car
ceux-ci sont de nature telle que leur consommation ou leur
transformation sur la ferme est radicalement impossible; à l'ha-
bileté technique qui sert à les obtenir, il faut joindre les ap-
titudes commerciales qui servent à les écouler.
Nous allons maintenant voir quelques exemples de spéciali-
sation dans l'élevage.
II. — l'ï:levage et les transactions commerciales.
Caractères de lixevage. — La spécialisation de beaucoup
la plus générale dans les Marschen et la plus importante au
point de vue social est l'élevage; sous ce nom, nous enten-
drons tout ce qui a trait aux spéculations sur les animaux :
production, élevage proprement dit, engraissement.
De môme que M. Wolf, malgré son parti pris contre la gent
animale, avait bien dû admettre les chevaux de labour dans
sa ferme, de même aussi les éleveurs même les plus exclusifs
doivent condescendre à faire quelques cultures : c'est une condi-
tion du succès, car ici toutes les terres ne sont pas à un égal
degré propres à être converties en prairies permanentes : réle-
vage est donc associé à la culture.
M. Franz possède un hof de 66 hectares qui est dans sa fa-
mille depuis fort longtemps ; la moitié des terres est occupée par
des pâturages naturels ou artificiels. M. Franz a développé beau-
coup ses cultures fourragères depuis dLx ou douze ans, à cause
de la cherté de la main-d'œuvre et des bas prix des céréales ; tout
son système d exploilation actuel est organisé en vue de l'éle-
vage; il possède cinquante bêtes à cornes et une vingtaine de
chevaux. Tous ces animaux sont vendus à trois ans, mais ils
ne proviennent qu'en petit nombre des écuries du domaine qui
ne renferment, en effet, que cinq juments et cinq vaches, qui
servent, les unes à exécuter les travaux agricoles, les autres à
3
34 LE LITTORAL DE LA PLAINE SAXONNE.
fournir le lait nécessaire à la maison. L'effectif est complété
par des achats de jeunes bêtes, soit à de petits propriétaires
qui ont une ou deux juments ou vaches, soit à des cultivateurs
spécialisés dans la production. Cette division du travail s'im-
pose presque nécessairement, car nous la retrouvons à peu près
dans tous les pays de production animale. Presque tous les
Bauern de la région ont quelques poulains qui leur sont achetés
suivant leur type, soit par des Mecklembourgeois qui en feront
des carrossiers, soit par la remonte pour les besoins de l'armée.
M. Sack mène de front l'élevage des chevaux et des bovidés
avec la culture de ses pépmières. Ce sont deux genres d'exploi-
tation très différents, qui peuvent néanmoins coexister sans in-
convénient sur un môme domaine, car, à cause précisément de
leur nature bien distincte, ils ne se nuisent pas l'un à l'autre.
Des six juments du domaine, deux sont de pur sang; à leurs
produits s'ajoutent chaque année vingt poulains achetés au
sevrage et gardés jusqu'à trois ans pour être vendus à la re-
monte. C'est donc en tout une soixantaine de chevaux qu'il s'agit
d'hiverner, non compris les jeunes veaux que M. Sack achète,
âgés de huit jours, 40 à 45 marks, et qu'il revend pour l'en-
graissement à deux ans, 250 à 280 marks. Pour suffire à la nour-
riture de tous ces animaux, il a loué, au prix assez élevé de
130 marks l'hectare, 17 hectares de pâturages qui portent
l'étendue totale de ses herbages à 46 hectares. Un certain
nombre de champs sont aussi transformés en prairies tempo
raires pour trois ans et défrichés ensuite. Presque tous les pro-
duits végétaux du domaine sont consommés sur place et il y
faut ajouter quelques aliments complémentaires. L'élevage est
proportionnellement plus développé ici que chez M. Franz.
L'exploitation de M. Fischer va nous offrir un exemple de spé-
cialisation encore plus intense, où le coté commercial de l'en-
trej)rise l'emporte sur le côté purement agricole. Le Hof fami-
lial compte 100 hectares dont moitié en pâturages; le proprié-
taire actuel y a ajouté cent autres hectares d'herbages pris en
location sur les bords de l'Elbe, entre la digue d'été et la digue
d'hiver. Ces prairies sont suivent submergées à l'époque des
LES MARSCHEN DE l'ELHE. 35
hautes ecaux et en reçoivent une certaine fertilisation; elles sont
aiiermées de 130 à 150 marks l'hectare, et fournissent une herbe
fine et abondante qui donne une pâture excellente.
M. Fischer se consacre surtout à Yélevage du cheval de re-
monte ; Fan dernier, il en a livré 110 aux services de l'armée.
Il achète, dans le pays, à d'autres cultivateurs, des poulains
de deux ans ou deux ans et demi et les revend à trois ans, sans
aucun dressage. Le cheval de troupe d'artillerie, qui m'a d'ail-
leurs paru plus léger que le notre, et le cheval de grosse ca-
valerie se paient environ 1.100 marks; le cheval d'officier
atteint jusqu'à 2.000 marks.
Les chevaux qui ne répondent pas au type de l'armée, ou
qui peuvent trouver un débouché plus avantageux dans le com-
merce, sont vendus à de gros négociants de Hambourg, Munich,
Elberfeld qui ont des correspondants dans la région. La grande
majorité des chevaux de M. Fischer ne fait donc que passer
entre ses mains six mois, ou un an tout au plus. Il avait bien
quelques poulinières dont il gardait les produits, mais une
épidémie lui ayant fait perdre trente-cinq bêtes, il a jugé
opportun de liquider le reste de son écurie; il est en ce mo-
ment-ci en train de se remonter.
Comme ses voisins Franz et Sack, il étend ses opérations aux
bœufs qu'il achète en été âgés de deux ans et qu'il revend gras,
pesant 600 à 700 kilogrammes à l'automne de l'année suivante :
ces bœufs gagnent en un été de 100 à 150 kilogrammes. Il y
en avait, au moment de ma visite, quatre-vingt-quinze qui
paissaient en compagnie des chevaux dans les savoureux pâ-
turages de l'Elbe. Ce mélange des deux espèces d'animaux
permet une meilleure utilisation de l'herbe, le bœuf et le che-
val ayant chacun leurs préférences pour telle ou telle sorte
de plantes; en outre, le cheval tond le gazon plus près que
le bœuf : où ce dernier ne trouverait plus à manger, le cheval
trouve encore à se nourrir; on peut ainsi charger les herbages
de deux têtes par hectare. Pendant la belle saison^ les ani-
maux restent dehors jour et nuit; en hiver, le nombre en est
un peu réduit, mais M. Fischer n'en doit pas moins héberger
36 LE LITTORAL DE LA PLAINE SAXONNE.
deux cents chevaux et soixante bêtes à cornes; aussi lui faut-il
des bâtiments très vastes.
Les cinquante hectares de cultures du domaine ne sauraient
fournir la nourriture nécessaire à ce nombreux bétail pendant
tout l'hiver; il y faut pourvoir par des achats considérables
d'avoine, pailles, fèves, fourrages, etc.. Cet approvisionne-
ment n'est pas un des moindres soucis de l'éleveur, car tous les
cultivateurs du voisinage se livrant peu ou prou k l'élevage,
on ne saurait trouver sur place ces denrées qu'il faut se pro-
curer au loin. 11 s'agit aussi de serrer les cours de près, car le
moindre écart de prix peut avoir une influence très sensible sur
le bénéfice final de l'exploitation. Ces difficultés résultant de la
spécialisation et de l'extension considérable de l'élevage vien-
nent s'ajouter à celles qui résultent des achats et des ventes des
chevaux et des bœufs. Le dotnaine agricole tend ici à devenir
une véritable maison de commerce.
L'élevage forme de la culture intensive. — Rien ne diffère
plus de l'art pastoral du nomade des steppes asiatiques que
l'élevage intensif de l'agriculteur des Marschen. Cet élevage est
lié à la culture parla nécessité, d'une part, d'entretenir un assez
grand nombre de bêtes sur un espace restreint, ce qui amène à
créer des pâturages artificiels et à augmenter la fertilité des
prairies naturelles par des engrais chimiques ; par la nécessité,
d'autre part, de nourrir les animaux en stabulation, pendant
l'hiver qui est long, d'où l'obligation de produire des fourrages,
de les récolter, de les emmagasiner et de suppléer, s'il le faut, par
des achats à leur insuffisance. L'élevage n'est ici qu'une forine
de la culture intensive, et on s'explique très bien son dévelop-
pement par deux raisons :
La première, c'est l'humidité naturelle d'une plaine basse à
sol argileux sous un climat pluvieux qui favorise la croissance
des fourrages de toute nature.
La seconde, c'est que l'élevage est souvent une façon com-
mode et avantageuse de consommer et de vendre les produits
de la culture ; certains de ces produits, tels que les fourrages
LES MARSCIIEN DE l'eLBE. 37
verts, pourront être consommés sur pied par le J)étail, sans dé-
pense de main-d'œuvre : d'autres, fourrages secs, graines, racines
le seront au domaine sans exiger les longs transports et le triage
que nécessiterait leur vente sur le marché; il n'y aura donc pas
de déchets. En outre, tous ces produits difï'érents se trouvent
ainsi transformés en un produit unique qui est l'animal de tra-
vail ou de boucherie; cet animal se transporte tout seul, ce qui
en simplifie la manutention, et ce qui était d'une importance
capitale avant le développement des chemins de fer. C'était
donc un moyen pratique pour l'agriculteur des Marschen d'ex-
porter les produits de sa terre. Le produit étant unique, le mar-
ché ou du moins la clientèle l'est aussi; il est donc plus facile
de connaître ses exigences, de chercher à les satisfaire et de
s'assurer ainsi des débouchés.
L'élevage développe les aptitudes commerclvles. — Nous
avons vu que la culture intensive et spécialisée exige des aptitu-
des commerciales par la nécessité qu'elle impose de savoir ache-
ter et vendre; il semble, d'après ce que nous venons de dire,
que l'élevage, simplifiant la production, devrait avoir pour con-
séquence un moindre développement des aptitudes au négoce;
or, partout nous pouvons constater précisément le contraire et
nous devons nous en rendre raison.
Tout d'abord, l'élevage a ouvert la voie au commerce, parce
qu'il a été la première culture spécialisée ; il a permis de trans-
former les produits de la culture intégrale en un produit unique
élaboré en vue de la vente. Les autres spécialisations ne sont
venues que plus tard lorsque la construction des chemins de fer
leur eût ouvert des débouchés; sans l'élevage, le cultivateur des
fertiles iVlarschen aurait eu des denrées dépassant de beaucoup
les besoins de sa consommation et dont il n'aurait su que faire,
étant donné la difficulté des transports. Il a été amené par l'éle-
vage à ne plus produire que des denrées aboutissant à l'auge de
ses bœufs, ou au râtelier de ses chevaux. Ces animaux ne pouvant
pas s'emmagasiner comme du blé qui se conserve plusieurs mois
sans dépense, mais consommant, au contraire, chaque jour une
38 LE LITTORAL DE LA PLAINE SAXONNE.
ration, l'agriculteur a été amené à mettre en balance la valeur
de cette ration avec l'accroissement de valeur de son animal et
à calculer le moment où ce dernier doit être vendu. Il a dû se
préoccuper de trouver des débouchés opportuns, il a dû se faire
commerçant.
Les débouchés étant extensibles, le cultivateur a eu intérêt à
augmenter sa production et, pour cela, à tirer de ses terres le
maximum de récoltes; l'élevage a donc eu pour contre-coup de
favoriser les -progrès techniques de la culture du sol.
Mais il a surtout développé à un haut degré les aptitudes com-
merciales de l'agriculteur, non pas simplement parce qu'il s'agit
d'élevage, mais parce que cet élevage est une culture spécia-
lisée; ses effets sur le développement du commerce sont plus
accentués que ceux dus aux autres cultures spécialisées parce
qu'il exige des tvdinsaiciïons plus fréquentes.
S'agit-il de reproduction, l'éleveur devra se procurer des
mères et des étalons; il devra, d'après les demandes du marché
et les conditions de son milieu, choisir la race susceptible de lui
donner les produits les plus avantageux. Il sera souvent dans
l'obligation de se procurer ses reproducteurs au loin et dans
des régions différentes; il lui faudra aussi savoir escompter
les bénéfices que peut lui rapporter une mise de fonds faite à
propos.
Quant à l'élevage proprement dit, il exige des transactions
moins délicates peut-être, mais infiniment plus nombreuses.
Fischer, Sack, Franz et beaucoup de leurs voisins achètent cha-
que année un grand nombre de jeunes poulains qu'ils ne gar-
dent qu'un an ou deux. Or, quoi de plus trompeur qu'un poulain?
Il faut, par le seul examen de la bête et la connaissance de ses
ascendants, prévoir ce qu'elle deviendra plus tard et détermi-
ner d'après cela le prix qu'on peut la payer.
La difficulté n'est pas moindre pour les bœufs destinés à l'en-
graissenient. Ce qui fait la fortune des hei'bagers, c'est le coup
(Vœil ; soit, mais c'est aussi la connaissance du marché, de ses
besoins, de ses exigences et de ses fluctuations possibles.
Si l'éleveur achète, c'est pour revendre, et à bref délai; les
LES MAIISCHEX DE l'eLBE. 39
ventes n'exigent pas des aptitudes moindres que les achats. Il
faut savoir choisir le moment o])portuii, le marché avantageux
et présenter son produit sous des apparences flatteuses.
Une nouvelle difficulté, mais qui ne contribue pas peu à la
formation commerciale de l'éleveur, c'est que ces ventes et ces
achats sont en sénéral isolés et répartis sur toute l'année; quoi-
qu'il y ait des saisons où les transactions soient moins actives ,
l'éleveur est tenu presque constamment en haleine. Les opéra-
tions ont souvent lieu dans des foires ; on a affaire à un grand
nomhre de personnes dont on ne connaît ni le caractère, ni les
habitudes. Il faut faire preuve d'une certaine pénétration psy-
choloiiique, et d'une hahile diplomatie pour déjouer leurs ruses
et arriver à les persuader. Cela ne développe pas forcément la
franchise mais aiguise certainement l'esprit.
Ce qui va développer le sens de l'observation, mais aussi la
méfiance, chez l'éleveur, c'est que ses transactions portent sur
<les objets ayant chacun son individualité propre, ses qualités
et ses défauts. Il faut donc examiner minutieusement chaque
animal, refaire pour chacun la série des opérations mentales
qui conduisent à la détermination du prix, se défendre pour
chacun contre les supercheries de la partie adverse, et savoir
découvrir en chacun les éléments d'une discussion victorieuse .
Il n'y a àov\.c pas de cours fixés, sinon pour les bêtes grasses, et
encore approximativement. La marchandise n'étant pas homo-
gène, on ne peut pas conclure d'affaire sur échantillon, ni par
correspondance. On peut dire qu'il faut conclure autant démar-
chés différents qu'il y a de têtes de hétail; il faut voir chaque
animal et en discuter la valeur. On entre ainsi en contact étroit
avec un grand nombre d'iiommes, et cela contribue à vous ou-
vrir l'esprit.
Le producteur de vin ou de blé ignore ces difficultés, il pourra
conclure la vente de toute sa récolte, sur échantillon ou sur ana-
lyse garantie, par téléphone sans quitter sa ferme et sans voir son
acheteur : la marchandise est homogène. S'il a besoin d'engrais
ou de tourteaux, il s'adressera à un syndicat et n'aura même pas
le souci de contrôler les déclarations du vendeur, il n'a pas à en-
40 LE LITTORAL DE LA PLAINE SAXONNE.
tamer de discussion : la marchandise est homos'ène, les cours
sont fixés.
L'élevage du cheval. — Nous venons de voir pourquoi l'éle-
vage tend à développer les aptitudes commerciales, il nous faut
remarquer que ses effets sont bien plus accentués s'il s'agit de
l'élevage du cheval. D'une part, cet animal a plus de valeur que
le bœuf et le mouton ; il est donc l'occasion de gains et de pertes
plus considérables, ce qui surexcite les facultés de l'éleveur qui
met tout en œuvre pour réussir dans ses transactions; c'est peut-
être un peu à cela que les maquignons doivent leur mauvaise
réputation. D'autre part, la spécialisation du cheval est plus ac-
centuée que celle du bœuf : ce dernier peut servir au travail ou
à la boucherie, l'abattoir est même son point d'aboutissement
normal; il y a donc toujours possibilité de se débarrasser, sou-
vent même sans perte, d'un mauvais taureau ou d'une mauvaise
vache. Pour le cheval, rien de semblable : il est uniquement
destiné au travail, parfois même son type le cantonne dans un
travail déterminé, selle ou trait. Est-il vicieux? A-t-il une tare
un peu grave, un mauvais tempérament? Sa valeur tombe alors
à presque rien. L'acheteur doit donc ouvrir Fœil, tandis que le
vendeur cherchera à mettre son animal dans les conditions les
plus favorables.
Pourquoi l'élevage du cheval s'est-il développé dans les Mar-
schen du pays de Hadeln ?
On en peut, peut-être, trouver l'explication dans la nature du
sol et dans le climat. La terre forte et compacte craint l'eau;
d'autre part, la mauvaise saison est humide et longue : il est
donc impossible pendant l'hiver d'exécuter aucun travail agri-
cole, notamment les labours. Quand arrive le printemps, il faut,
en quelques jours, préparer les terres et faire les semailles, il
en est de même en automne, car le mauvais temps arrive vite.
La nécessité d'aller vite en besogne oblige à avoir un grand
nombre d'attelages et les clicvaux plus alertes sont préférés aux
bœufs.
Ces nombreux chevaux nécessaires pour les travaux d'été vont
LES MARSCOEN DE l'eLBE. Ai
rester inactifs, c'est-à-dire improductifs, pendant tout l'hiver. Il
a dû venir naturellement à l'esprit du cultivateur d'employer de
préférence des juments qui, outre leur travail, lui donneraient
des poulains, dont la valeur paie largement des soins spéciaux
qu'exigent les mères. Pour passer de cet élevage accessoire du
cheval à un élevage plus étendu et considéré comme spécula-
tion principale, il n'y avait qu'un pas qui fut vite franchi le
jour où les conditions du marché furent favorables.
Influence de l'élevage sur l'éducation. — Par l'élevage in-
tensif se développa le commerce et apparurent les gains rapides ;
la prospérité fut grande dans les Marschen entre 1875 et 1880. Le
Bauer prit à cette époque des habitudes de vie large et facile
qu'il a conservé depuis, et dont nous avons vu quelques consé-
quences ^ Il voulut donner à ses enfants une éducation plus soi-
gnée que celle qu'il avait reçue lui-même et les envoya à la ville,
où ils eurent pour camarades déjeunes urbains qui se destinaient
au commerce ou aux carrières libérales. Les filles furent élevées
dans des pensionnats, où elles apprirent le piano et la broderie,
mais dont l'éducation, toute de surface, ne les rendait pas capa-
bles de supporter l'isolement de la vie rurale et d'en accepter
courageusement les soucis et les tracas.
Certes, il est légitime que le « Marschbauer » enrichi par sa
culture cherche à donner à ses enfants une bonne éducation.
Malheureusement les collèges où il les envoie sont un milieu
déplorable pour les préparer à leur existence future; il en ré-
sulte chez certains un éloignement profond pour la vie rurale.
Le mal se fait sentir surtout chez les jeunes filles qui envisa-
gent souvent avec eflroi l'idée d'épouser un cultivateur, mais
qui sont prêtes à partager avec enthousiasme l'existence du
moindre rond de cuir. M"'^ Franz ne tarit pas de doléances à
ce sujet; elle a pourtant marié une de ses filles à un proprié-
taire du voisinage, mais son tils aine, l'héritier, qui a trente
ans, n'a pu encore se résoudre à lier son sort à celui d'un « back-
1. V. supra.
42 LE LITTORAL DE LA PLAINE SAXONNE.
fisch » moderne. Des deux autres filles de la maison, l'une étudie
le chant ce qui l'obligera forcément à se fixer à la ville pour
utiliser ses talents; quant à la plus jeune, elle crie sur tous les
tons qu'elle n'est pas faite pour vivre à la campagne. Il semble
donc que l'éducation des jeunes filles, en les portant à déserter
la campagne, a pour conséquence une pénurie d'épouses conve-
nables pour les jeunes agriculteurs, et cet état de choses en se
prolongeant ne contribuera pas peu à l'ébranlement de la
famille rurale.
Cette éducation urbaine n'a pas pour les garçons les mêmes
effets fâcheux; leur esprit plus positif leur permet de se rendre
compte des bénéfices qu'il y a à réaliser dans la culture, et un
bon nombre d'entre eux cherchent à rester fermiers. Quant aux
autres, comme il n'y a pas place pour tous à la campagne, il
n'est pas mauvais qu'ils soient mis à même de réussir dans le
commerce ou les carrières libérales.
On est parfois étonné, au premier abord, que des gens qui
attachent un grand prix à l'indépendance, comme les Saxons
du Hanovre ou de la \Yestphalie, ne répugnent pas à entrer
dans les fonctions publiques et n'aillent pas de préférence au
commerce ou à l'industrie. 11 me semble qu'il y a à cela deux
raisons. D'abord, les fonctionnaires allemands sont très indé-
pendants. Ceux de Tordre judiciaire 1-e sont d'une façon absolue ;
ceux de l'ordre administratif, un peu moins sans doute, mais
très réellement toutefois : ils ne peuvent être révoqués que pour
manquement professionnel ou pour indignité et seulement après
une procédure déterminée, qui les soustrait à l'arbitraire du mi-
nistre. Ils jouissent d'une grande liberté d'opinions et, s'ils sont
membres d'une Chambre élective, on les voit sans scandale
faire de l'opposition au gouvernement. Nous ne sommes pas
ici sous le régime du clan.
Si ces fonctionnaires étaient entrés dans le commerce ou l'in-
dustrie, auraient-ils une situation meilleure? Au point de vue
pécuniaire, c'est probable; mais le travail qu'on exigerait d'eux
serait plus considérable, plus absorbant, et à quelques égards
leur indépendance l)eaucoup moindre Sans grands capitaux,
LES MARSCIIF.N DE l'eLBE. 43
étant données les conditions do l'industrie et du commerce mo-
dernes, ils ne pourraient prétendre qu'au rôle d'employés; or
le contrôle du patron serait bien plus direct et plus exigeant
que celui d'un supérieur hiérarchique le plus souvent éloigné.
A ces considérations, s'ajoute aussi le prestige du titre et de
l'autorité, prestige qui est grand dans un pays bureaucratique et
hiérarcliisé comme la Prusse.
Néanmoins, un certain ncîmbre de cadets deviennent com-
merçants; ainsi M. Franz a un cousin à Mexico, un autre à
Madagascar; un de ses frères tient un bazar au Transvaal; un
de ses fils, attiré par son oncle, est allé dans le Sud-Africain et
dirige une maison de commerce à Bloemfontein.
C'est évidemment aux habitudes commerciales développées
par la culture intensive, et en particulier par l'élevage, que ces
fils d'agriculteurs doivent de s'adonner volontiers aux affaires;
ils sont d'ailleurs à proximité de Hambourg et de Brème où
quelques-uns d'entre eux vont se fixer; le port de Cuxhaven est
aussi tout proche et les sollicite de s'embarquer pour les pays
d'outre-mer. Mais, en général, ils émigrent peu; nous verrons
plus loin dans quelle classe se recrutent surtout les émigrants.
Un cultivateur retiré s'occupe encore parfois de commerce. J'en
ai connu un qui a exploité son domaine pendant trentre-quatre
ans; se sentant vieillir, il l'a vendu, car aucun de ses enfants
n était disposé à lui succéder : l'un est à San-Francisco, un autre
fonctionnaire à Berlin, le troisième commerçant dans le Tyrol.
— On peut juger par là de l'étape franchie depuis le Luuebourg
où le Ilof était considéré comme un bien de famille sacré. Après
avoir vécu pendant un an dans l'oisiveté, notre homme trouva
l'existence insupportable ; pour s'occuper, il acheta un hôtel qu'il
exploite depuis dix ans et se fît préposer à la bascule publique.
Cette charge, sa situation d'hôtelier et son ancienne profession lui
assurant de nombreuses relations dans le monde agricole, il est
devenu tout naturellement courtier, s'entremettant pour les
ventes et les achats.
L'élevage, soit par la richesse qu'il développe, soit par l'édu-
cation que reçoivent les enfants de Bauern enrichis, soit par les
44 LE LITTORAL DE LA PLAINE SAXONNE.
relations commerciales qu'il engendre, influe sur le mode cV exis-
tence qui est j^liis relevé que dans les régions de culture pure.
Les éleveurs entrent en contact avec de gros marchands qui
vivent largement, ou avec des officiers de la remonte qui au
prestige de l'uniforme et de la situation officielle joignent celui
d'une éducation distinguée. Ils deviennent attentifs aux usages
et aux manières des étrangers, et attachent quelque prix à leur
opinion : ils s'urbanisent. Leurs maisons deviennent confor-
tables, élégantes même, et rien dans leur vêtement ni leurs
manières ne les distinguent plus des bourgeois modernes.
Eu résumé, l'élevage accentue les caractères de la culture
intensive et spécialisée, dans le sens commercial.
m. LE PERSONNEL OUVRIER ET L ÉMIGRATION.
Nous ne nous sommes occupés jusqu'ici que de l'exploitant
agricole, de ses méthodes d'exploitation et des répercussions
que le mode de travail, la culture intensive et spécialisée, pou-
vait avoir sur lui et sur sa famille; mais à côté du Bauer aisé,
riche même, existe toute une population qui vit dans son voisi-
nage, parfois même sous sa dépendance. Ce sont les domestiques,
les journaliers et les petits propriétaires.
L'organisation du travail. — Nous savons que, dans le pays
de Hadeln, la mauvaise saison est longue et humide, et que cela
a une répercussion sur les travaux qui doivent être exécutés
tous à la fois et très rapidement à certaines époques de l'année.
Cette nécessité a pour conséquence l'instabilité de la main d'œu-
vre, la suppression partielle du patronage et l'émigration.
La réduction du bétail aux seuls chevaux de labour permet
à M. Wolf de n'avoir qu'un seul domestique, le « F'utterknecht »,
c'est-à-dire, le valet chargé de distribuer la nourriture aux
animaux. C'est une grande simplihcation. Pour la culture de
ses terres, il emploie cinq ouvriers permanents qu'il occupe
toute l'année. Ils ne sont pas nourris, et reçoivent comme
LES MAKSCMEN DK l'ELIŒ. 43
salaire, à l'époque de la moisson, 3 marks ; en automne et au
printemps : 2 Mk 25 pf., en hiver : 1 Mk 50 pf. Trois de ces ou-
vriers sont des « Hausiinge » comme il en existe en Hanovre et
en Westphalie ' ; locataires du propriétaire, ils sont astreints à
travailler sur le domaine, l'un d'eux est là depuis vingt et un
ans, un autre depuis neuf ans; cette stabilité est à l'éloge du
patron comme des ouvriers. Les autres journaliers permanents
de M. Wolf sont propriétaires de leurs maisons et de quelques
arpents que cultivent leurs femmes et leurs enfants ; le dimanche,
le propriétaire leur prête gratuitement sa charrue. En hiver, ces
ouvriers sont occupés à entretenir les fossés d'assainissement
moyennant un prix fait.
Ces fossés que nécessite l'humidité du sol et du climat s'oppo-
sent à l'emploi des machines; aussi la moisson doit-elle se faire à
la sape, ce qui exige une main-d'œuvre considérable. Le mois-
sonneur reçoit 11 marks 25 pf. pour la coupe d'un hectare; sa
femme et ses enfants lient les g-erbes et gagnent de ce chef
0,15 pf. par lot de 72 gerbes.
Insuffisance de la main-d'oelvrk locale; les nomades, —
Sur une ou deux fermes on a commencé à remplacer les fossés
par des drainages, ce qui présente le double avantage d'augmen-
ter la surface utilisable pour la culture et de permettre remploi
des moissonneuses . C'est la pénurie de la main-d'œuvre qui a
poussé les propriétaires à faire cette amélioration d'ailleurs
coûteuse ; au moment de la moisson il y a sur tous les domaines
un besoin général d'ouvriers auquel ne pouri'ait satisfaire la
population. Les Bauern ont heureusement la ressource d'em-
baucher des ouvriers nomades, appelés familièrement des
(( monarques » à cause de la vie libre et indépendante qu'ils
mènent sur les grands chemins pendant l'été ; ils passent géné-
ralement l'hiver en prison. Ces roulants suivent souvent une
machine à battre et sont ainsi assurés de trouver de l'ouvrage ;
les jours où la batteuse chôme, ils vont offrir leurs services dans
1. V. Le Bauer de la Lande du Lunebourg, {Science sociale, 23° l'asc. p. 15.)
46 LE LITTORAL DE LA PLALNE SAXONNE.
les fermes du voisinage ; un certain soir, en ma présence,
M. Wolf en a engagé huit pour le lendemain. Ils sont payés au
jour le jour et nourris de la façon suivante : le matin et le soir,
des /dOsse, boules de farine cuites avec du lard, et arrosées
d'un verre d'eau-de-vie ; à midi, encore des klôsse et une soupe
à la viande. Ces fiers « monarques » ont besoin d'être surveil-
lés de près; ils sont employés à rentrer la récolte sous la direc-
tion des fils du propriétaire qui mettent d'ailleurs eux-mêmes
la main à l'œuvre.
On conçoit que l'emploi de cette main-d'œuvre étrangère et
instable ait influé sur les rapports du patron avec les ouvriers.
Les relations familières, familiales même, qui existaient entre
eux dans le Lunebourg sont ici inconnues; il ne saurait non
plus être question de patronage vis-à-vis de ces nomades. Le
patron ne se sent aucun devoir particulier vis-à-vis de ces gens
qui ne font que passer, et cela n'est pas sans influence fâcheuse
sur ses sentiments à l'égard de ses autres ouvriers, quoique, en
général, ses rapports avec eux soient bons. Maîtres et valets
nappa}' tiennent pas ici à la même classe sociale, et ils ont
conscience de cette difi'é ronce.
Chez les éleveurs, la situation est à peu près la même que
chez M. Wolf, mais le nombre des domestiques est plus grand,
car le soin des animaux, des chevaux surtout, exige un personnel
stable et expérimenté ; aussi M. Fischer paie-t-il des gages peut-
être un peu plus élevés que ses voisins. Les pépinières de
M. Sack demandent une main-d'œuvre considérable, et au prin-
temps il y occupe jusqu'à trente hommes. Pour remédier à la
pénurie d'ouvriers pendant l'été, on a eu, depuis ces dernières
années, recours à des femmes venues de Pologne ou de Galicie,
mais pas plus que les nomades elles ne sauraient rcmphicer
avantageusement sous aucun rapport les ouvriers et les ouvrières
du pays qui se font chaque jour plus rares à cause de l'émigra-
tion.
L'ÉMKiiiATiox, SES CAUSES, SES CARACTÈRES. — Lémigratiou
est duc à l'inégale répartition du travail pendant l'année. Nous
LES MAHSCHEN DE L ELIÎE.
avons vu que les travaux agricoles s'exécutaient tous pendant
quelques mois d'été et que la mauvaise saison n'était qu'un long-
chômage. En Lunebourg, l'ouvrier occupait les loisirs de 1 hiver,
autrefois par la fabrication domestique, aujourd'hui })ar le tra-
vail dans les bois. Dans les Marschen, rien de semblable : la
facilité des communications a, depuis longtemps, fait disparaître
la fabrication domestique, et l'entretien des fossés no saurait
donner une occupation suffisante à la population ouvrière.
Jadis, il y avait le battage en grange qui occupait les journa-
liers pendant tout l'hiver; mais le battage à la vapeur est venu
supprimer ce travail, précisément au moment où les progrès
de la culture intensive exigeaient pour la belle saison un per-
sonnel plus nombreux. Cette irrégularité dans le travail, et
l'instabilité de la main-d'œuvre qui en résulte, sont les deux
problèmes que pose la culture spécialisée et dont la solution est
le gros souci des cultivateurs progressistes. A Otterndorf, les
patrons ont résolu momentanément la question par l'emploi des
nomades, et les ouvriers par l'émigration en Amérique.
Il existe dans le pays un certain nombre de petits proprié-
taires ^ossédAut de 2 à 8 morgen (1/2 à 2 hectares) et qui entre-
tiennent une ou deux vaches et quelques porcs ; ils trouvent un
complément de ressources en travaillant chez leurs voisins.
Ces familles seraient, semble-t-il, une excellente pépinière d'ou-
vriers agricoles : il n'en est rien, car la plupart des enfants émi-
grent après la confirmation, vers quatorze ou quinze ans, tou-
jours avant dix-sept ans à cause des oJjligations du service
militaire. Us sont appelés en Amérique par des parents qui y
sont déjà établis, qui leur paient le passage et leur procurent
une situation à l'arrivée. Ils deviennent plus tard commerçants
ou restaurateurs; les filles débutent comme servantes.
C'est donc une émigration de petites gens et faite avec esprit
de retour, car le commerce n'enracine pas comme la culture.
Si ces émigrants recherchent de préférence des situations
commerciales, c'est qu'ils ont vu chez eux que les cultiva-
teurs qui réussissent le mieux sont ceux qui ont le plus d'ap-
titudes pour le négoce, et, dans leur désir de faire fortune,
48 LE LITTORAL DE LA PLAINE SAXONNE.
ils emploient les moyens qui leur semblent les plus rapides.
Ainsi ils ne se fixent pas définitivement en Amérique, ils
restent en rapports fréquents avec leurs familles, y reviennent
en visite, et, si la fortune leur a souri, ils finissent leurs jours
à Otterndorf, car, disent-ils, aux États-Unis, il n'y a pas place
pour des rentiers. Il existe sur la Medem une passerelle donnée
à la ville par deux enfants du pays, actuellement à New-York :
la pensée des émigrés n'abandonne donc pas le pays natal.
Ils aspirent à y revenir un jour, et réalisent souvent leur
désir. Ils se font alors construire une de ces élégantes villas
qui donnent à la petite ville un aspect coquet, riche et pros-
père, et qui en viennent rajeunir la physionomie. Peu à peu
ils y constituent une classe de capitalistes et de rentiers; petite
société sans grande envergure à cause de l'humble origine de
ses membres, qui se renouvelle par de nouvelles arrivées, mais
ne se perpétue pas, car les émigrants ont laissé leurs enfants
en Amérique; ceux-ci, qui y sont nés, s'y sentent chez eux et
y font souche de Yankees.
IV. LES DIGUES ET L AITOXOMIE LOCALE.
. On peut se demander à quoi tient la multiplicité des petits
pays qui bordent tout le littoral de la mer du Nord, et que ne
semblent déterminer ni limites naturelles bien nettes ni confi-
guration géographique particulière.
En dehors des considérations historiques, n'en pourrait-on
pas expliquer l'origine première par la nécessité d'un groupe-
ment en vue de la défense contre les eaux? Pour le pays de
Hadeln, l'explication semble plausible. Nous savons, en effet,
que ce territoire est protégé contre les fortes marées étales dé-
bordements de l'Elbe par un système complet de digues et de
canaux d'écoulement. Il existe une double ligne de digues : la
digue d'été et la digue d'hiver, celle-ci plus élevée et plus ré-
sistante; comme le nom l'indique, elles marquent la limite des
eaux en ces deux saisons; leur intervalle, comme elles-mêmes,
LES MAHSCIIF.N OE l'eLI'.E. 49
est occupé par des pâturages ([ui appartiennent à des particu-
liers dont la propriétt* est tirevée d'une servitude : celle de
souffrir les travaux nécessaires à l'entretien des ouvrages de
défense.
Les frais de cet entretien sont supportés par tous les proprié-
taires du pays dans des proportions variables suivant leur in-
térêt plus ou moins immédiat. Ainsi, ceux des communes rive-
raines doivent entretenir onze pieds de digues par chaque
morgen de propriété; ceux des communes de l'intérieur une
longueur plus ou moins considérable suivant leur éloignement.
Dans la pratique, ils s'entendent avec un ouvrier habitant
le voisinage de la digue, qui se charge à forfait des travaux
d'entretien; ces derniers consistent presque exclusivement à
enlever des débris de toute sorte apportés par les eaux et qui,
en s'accumulant, feraient périr le gazon et faciliteraient ainsi
l'action destructive des flots.
Pour obtenir cette action commune des propriétaires inté-
ressés et pour la rendre efficace, il faut naturellement une con-
trainte et un contrôle qui se trouvent dans la commune et
dans le pays. C'est le Schultheiss, sorte de maire, à qui in-
combe la surveillance des digues, sous l'autorité du Landrat
(sous-préfet) et de l'ingénieur compétent. Les habitants d'Ottern-
dorf sont exempts des charges de digue, car la ville a construit
à ses frais une écluse à l'embouchure de la Medem afin d'em-
pêcher le flot de remonter le cours de la rivière et d'en inonder
les rives. Les gros travaux extraordinaires sont soldés sur
les fonds du budget local qui reçoit parfois des subsides de
l'État.
On conçoit donc que la défense contre les eaux ayant été
une nécessité de premier ordre pour les habitants, ceux-ci
aient été amenés, dès l'origine, à se grouper en vue de cons-
truire et d'entretenir des digues. Ces groupements, limités aux
intéressés, ont tout naturellement servi de cadre aux pouvoirs
publics qui se sont trouvés ainsi restreints au voisinage, mais
qui, reposant sur une base réelle, comme la nature du lieu
ont participé à sa stabilité, et ont pu ainsi subsister jusque dans
4
oO LE LITTORAL DE LA l'LALNE SAXO^^'E.
le grand État moderne. On s'explique maintenant la persistance
des États provinciaux du pays de Hadeln'.
Si nous cherchons à caractériser en quelques mots le type
des Marschen du pays de Hadeln, tel que l'a constitué le Lieu,
nous pouvons dire que la 2'>l<^^ne f ertile et humide, en favori-
sant la culture intensive et V élevage, amène un développement
du commerce qui a pour conséquence un enrichissement des pro-
])riétaires, lo formation d'une classe -patronale et un certain
ébranlement de la famille^ moins stable sur son domaine. En
raison du progrès des méthodes, la classe ouvrière ne trouve pas
sur place une occupation suffisamment régulière, ce qui pro-
voque une émigration de petites gens s'adonnant au commerce
avec esprit de retour.
Les causes modifiantes qui agissent sur le type pour déter-
miner son évolution actuelle ne font qu'accentuer les caractères
précédents.
1. En 797, Charletnagiie dut entreprendre une camiiagne contre les Saxons du
pays de Hadeln qui ne se soumirent qu'après une résistance opiniâtre.
Le pays de Wursten, au nord de Bremerhaven. habité par une population d'ori-
f^ine frisonne, possède aussi une Assemblée provinciale qui règle toutes les aflfaires
locales, et notamment ce qui touche aux digues et à l'assainissement. — Les habi-
tants de ce pays défendirent énergiquement pendant des siècles leur indépendance
contre les évéques de Brème.
III
LES MARSCHEN DE L'EMS
La culture et l'art pastoral intensifs.
La Frise orientale forme une province bien caractérisée par
sa langue, sa race et ses traditions plutôt que par les condi-
tions du lieu. Gouvernée jusqu'au milieu du xviir siècle par
des princes indépendants, elle passa à cette époque sous la
domination de la Prusse qui la céda plus tard au Hanovre dont
elle suivit les destinées en 1866. Il fut un temps, et qui n'est
pas très éloigné, où les Frisons qui quittaient leur province
disaient qu'ils allaient « chez les Allemands », témoignant
ainsi qu'ils se sentaient différents des autres populations de
l'Allemagne. La situation de la Frise à l'extrémité nord-ouest
du pays contribuait à maintenir son isolement.
Par la configuration du sol, la Frise résume toute la Plaine
saxonne; en bordure de la mer, les Mm'schen fertiles qui par
endroit s'accroissent encore de nouveaux polders; dans le centre
de la province, la Geest sablonneuse alterne avec les Tourbières
marécageuses. Les Marschen n'occupent qu'un tiers environ du
pays, mais c'est dans cette région littorale qu'est concentrée la
plus grande part de l'activité économique de la province tant
au point de vue agricole qu'au point de vue commercial ; les
villes de Leer, Emden, Norden dépassent de beaucoup en
importance Jever, Wittmund et la capitale Aurich. Nous
52 LE LITTORAL DE LA PLAINE SAXONNE.
ne nous occuperons ici que des Marschen de la côte ouest.
L'élea'age associé a la culture. — Le village de Hinte est
situé à 7 kilomètres au nord d'Emden, dans un pays très plat
où le vent souffle fort, ce qui permet aux bateliers de naviguer
à la voile sur les nombreux canaux de Ja région.
La famille du fermier Hans exploite le même domaine
depuis 1852, mais sa situation est précaire, car les baux n'ont
qu'une durée de six ans, ce qui est insuffisant pour une bonne
culture et ne permet pas de faire des améliorations. Les pro-
priétaires veulent, en effet, pouvoir profiter de la hausse qui se
produit dans les prix de ferme ; beaucoup mettent même leurs
domaines aux enchères, pratique qu'on ne saurait trop con-
damner. Sur ses soixante hectares, Hans en a trente en pâturage.
Il possède deux poulinières et une douzaine déjeunes chevaux
qui sont dressés et vendus à quatre ans à des prix variant de
700 à 1.4.00 marks. L'é table compte vingt vaches et autant de
jeunes bêtes qui sont vendues pour la reproduction à 18 mois
et généralement exportées en Brandebourg ou en Saxe. En été,
toutes les bêtes restent au pâturage nuit et jour; à certaines
heures, les herbages sont animés par les allées et venues des
femmes qui y vont traire les vaches. Hans traite lui-même ses
250 litres de lait, il en fait du beurre et du fromage; le petit
lait sert à la nourriture des porcs.
On trouve déjà ici les habitudes hollandaises : pendant Tété,
l'étable soigneusement nettoyée sert de laiterie ou de chambre
à coucher pour les ouvriers. En hiver, les animaux y sont dis-
posés de telle sorte qu'il leur est presque impossible de se salir ;
par un raffinement de propreté, la queue des vaches est atta-
chée au plafond afin d'éviter qu'elle ne trahie dans le fumier
lorsque la bête est couchée.
A la porte d'entrée des maisons, on trouve une longue suite
de petits paillassons qui invitent à s'essuyer les pieds : on hésite-
rait d'ailleurs à marcher avec des chaussures sales sur le carre-
lage si reluisant et si net des appartements. La maison est cons-
truite d'après le type frison. Comme dans la maison saxonne, les
LES MARSCIIEN DE l'eMS. 53
logements de Fliomme et des animaux se trouvent sous le même
toit ' ; mais la culture plus intensive entraînant avec elle un plus
nombreux bétail et des récoltes plus abondantes à engranger,
ce toit est beaucoup plus vaste, trop vaste même pour le loge-
ment de l'homme dont les proportions sont ici réduites par rap-
port à Tensemble : aussi la partie de la maison consacrée à l'ha-
bitation est-elle plus étroite; au-dessus des chambres se trouvent
les greniers. De la cuisine on passe directement dans l'étable
qui occupe un des côtés de la grange, l'autre côté étant réservé
aux récolles et aux instruments. L'écurie se trouve au fond, sur
la face transversale du bâtiment. Dans les Polders et les Mar-
schen les Hôfe sont isolés; sur le bord de la (Jeest, les villages sont
allongés au bord des chemins; dans Tintérieur, on trouve de
petits villages avec des maisons séparées par des jardins comme
en Lunebourg.
A Hinte, les engrais chimiques sont employés concurremment
avec le fumier de ferme, mais il est fait surtout grand usage de
la marne qui se trouve dans le sous-sol. L'humidité, en impo-
sant la culture en billons, ne permet pas l'usage pratique des
moissonneuses; toutefois, on ne souffre pas du manque de bras.
Il y a dans le village de nombreux ouvriers d'usine qui travail-
lent à Emden, mais qui, à l'époque de la moisson, trouvent
avantageux de prendre quelques jours de congé pour louer
leurs services aux agriculteurs. Aux salaires industriels ou agri-
coles les familles d'ouvriers joignent le profit de quelques mou-
tons nourris sur les communaux, peu étendus d'ailleurs, sur les
chemins ou sur les champs des propriétaires. Les produits du
jardin ou de quelques parcelles de terre louées permettent d'en-
graisser un ou deux porcs. Comme dans toute la Frise orientale,
il n'y a pas d'héritier, et la maison est généralement vendue à la
mort des parents. Il fut un temps où l'ascension des ouvriers
ruraux était possible ; il existe des domaines très morcelés qui
se sont constitués morceau par morceau, de génération en géné-
ration. Nous savons pour quelles raisons ce fait ne peut pas se
1. V. Science sociale, 23" fasc, p. 14 et 53.
5i LE LITTORAL DE LA PLAINE SAXONNE.
produire aujourd'hui. La moyenne des Plaatsen est de '1-5 à 75
hectares ; il existe un certain nombre de domaines fiscaux, restes
d'anciens Liens d'Église. Notons que des marchands juifs achè-
tent ou louent des fermes pour servir de base d'opération à leur
commerce de bétail.
Aux environs de Norden, nous retrouvons sensiblement le
même système d'exploitation qu'à Hinte. M. Dorum cultive un
domaine de 100 hectares dont VO en pâturages; il y entretient
vingt vaches et une trentaine de jeunes animaux destinés à être
vendus comme reproducteurs. Il vend annuellement pour
6000 marks de lait à la laiterie de Norden qui, en été, trouve un
débouché avantageux dans la station balnéaire de Norderney.
Quatre poulinières servent aux travaux des champs, ainsi que les
jeunes chevaux qui ne sont vendus qu'à cinq ans, complètement
dressés et entraînés au travail. M. Dorum possède un second
domaine joignant le premier; après l'avoir exploité directement
pendant longtemps, il a trouvé aussi avantageux de l'affermer,
étant donné le taux auquel sont montés aujourd'hui les prix de
ferme. Le fermier actuel, me dit-il, n'arrive à joindre les deux
bouts que par son travail personnel. Il est évident que, dans ces
conditions, cet homme est à la merci de la moindre crise. Il est
à remarquer qu'il est cautionné par un notaire entre les mains
duquel il verse ses fermages, et qui seul a des rapports directs
avec le propriétaire.
La main-d'œuvre est ici très suffisante : on y rencontre encore
des Hauslinge qui sont très stables et se succèdent souvent de
père en fils; en été, les habitants des Tourbières viennent gagner
de forts salaires à l'époque des moissons. Il existe un certain
nombre de petites propriétés qm. se sont constituées alors que la
terre avait moins de valeur qu'aujourd'hui ; ce sont les familles
qui les possèdent qui fournissent les domestiques et les journa-
liers des grands domaines.
Le rôle des associations dans le développement de l'élevage.
— Les exemples que je viens de citer montrent bien que l'exploi-
tation du bétail constitue la branche la plus importante de l'agri-
LUS JIARSCllEN DE L EMS. OO
culture des Maischcn et, on peut même dire aujourd'hui, de
toute la Frise. L'élevage n'y est pas aussi exclusivement spécia-
lisé que sur les rives de la Wéser, mais il est en voie de progrès
constants et son iniporlance relative s'accroît chaque jour. Il
porte à la fois sur les chevaux et les bêtes à cornes '.
A notre époque, l'agriculture tend de plus en plus à employer
les procédés de l'industrie : c'est pour elle une nécessité. Or, si
la spécialisation du produit est une des conditions du progrès
industriel, la concentration des forces productrices ne l'est pas
moins, aussi avons-nous vu, au cours du "xix" siècle, s'élever ces
gigantesques usines où des milliers d'ouvriers servent un ou-
tillage valant des millions, sous la direction d'un nombreux
état-major d'ingénieurs et de savants. Il est bien évident que la
nature de l'atelier agricole, la terri^ ne permettra jamais une
concentration de cette sorte. Est-ce à dire que les agriculteurs
doivent renoncer aux avantages qui en résultent? Non certes, et
l'exemple de la Frise va nous montrer comment ils peuvent se
les assurer.
La concentration a pour but de diminuer les frais généraux
en répartissant sur une production plus considérable les dé-
penses faites pour : 1° l'étude et la recherche des meilleures mé-
thodes; 2" l'acquisition d'un outillage perfectionné mais coû-
teux; 3° la création et la conservation de débouches avantageux.
En agriculture, ce triple but peut être atteint par l'association.
Par nos syndicats, nous sommes mis au courant des meilleurs
procédés de culture ; par eux, nous nous procurons à prix réduit
des instruments perfectionnés et des engrais; par eux aussi,
souvent nous pouvons écouler nos produits à des prix rémuné-
rateurs et trouver les capitaux qui sont nécessaires.
1 L'élevage Irison a toujours été imijortant, mais il eut jadis beaucoup à souflVir
des inondations et des épidémies. En 1717, une tempête fait périr plus de 13.00Ù tètes
de bétail; deux ans plus tard une épizootie en emmène 22.000. Tout le cours du
.vviii*" siècle est signalé par de tels désastres; de 1769 à 1783, il succombe 127.000
animaux représentant une valeur déplus de huit millions de francs. Pour remédier
à une telle dépopulation, le gouvernement prit des mesures énergiques : défense
d'exporter et d'abattre. Grâce à cela et surtout à la fertilité du sol, les pertes furent
assez vite réparées. — V. Hermann Gross : Das Oslfriesische ZuchUjebiet und
seine Zuchlen. Leipsig, 1903, p. 9.
56 LE LITTORAL DE LA PLAINE SAXONNE.
En matière d'élevage, roiitillage, c'est le reproducteiu'. Celui-ci
ne s'obtient de qualité supérieure que par une sélection repo-
sant sur une méthode sûre et des procédés éprouvés. Les éleveurs
frisons ont fait preuve des mêmes qualités d'application persé-
vérante, de confiance dans la science qui dislinguent les cultiva-
teurs de betteraves de la Saxe ou les industriels des Provinces
rhénanes. Le bétail de la Frise orientale jouissait déjà d'un bon
renom dans toute l'Allemagne, l'Autriche, la Russie et les pays
Scandinaves, mais les progrès des autres races menaçaient de
lui faire le plus grand tort, lorsqu'on 1877 le Syndicat central
agricole de la Frise orientale^ prit l'initiative d'établir un herd-
book pour donner à l'élevage une direction unique. En 1883,
se constitua le Syndicat des éleveurs dans le but d'améliorer
les qualités de la race : d'abord l'aptitude laitière, puis l'apti-
tude à l'engraissement. Ces associations ont fait faire des études
sur les meilleurs modes d'alimentation, sur les meilleures mé-
thodes d'élevage et en ont fait connaître les résultats par des
conférences, dos chroniques agricoles, etc..
Le syndicat des éleveurs organise périodiquement de grands
concours où sont primés les meilleurs animaux; des mesures
sont prises pour que ces reproducteurs d'élite restent dans le
pays pendant un nombre d'années déterminé. De concert avec
le Syndicat central, il n'a pas dépensé moins de ïd.ï-20 marks
en 1904 '|)our l'élevage frison; c'est beaiicoup pour une pro-
vince qui ne compte que 250.000 habitants, mais les résultats
obtenus récompensent ces efforts. I^a race frisonne compte main-
tenant parmi les meilleures d'Allemagne : elle doit surtout sa
réputation à ses aptitudes laitières.
Vers 1880, Wegncr indiquait comme rendement annuel moyen
d'une vache 2.470 kilogrammes de lait, ce chiffre est aujour-
d'hui de beaucoup dépassé. Dans les tableaux que j'ai sous les
yeux, je relève couramment des rendements supérieurs à 3.000
kilogr. et ceux de 4.000 kilogr. ne sont pas rares, La teneur en
matière grasse dépasse presque toujours 3 % ce qui est très ho-
1. Le secrétaire actuel est M. Hermann Gross à iNorden, à l'ohlii^eance duquel je
dois nombre de renseignements |)récieux.
LES MAHSCIIEN DE l'eMS. 57
iiorable pour la race'. Cette amélioration notable de l'aptitude
laitière est le résultat d'une sélection attentive qui doit toute
son efficacité aux sociétés de contrôle, dont nous connaissons le
fonctionnement.
L'association a donc assuré le progrès des méthodes et mis
par là entre les mains des éleveurs un outillage perfectionné qui
donne des produits de qualité supérieure. La question des dé-
bouchés est, par le fait même, à moitié résolue : il suffit de faire
connaître la race et d'en faire constater les mérites. C'est ce que
n'ont pas manqué de faire les syndicats : les concours sont en
même temps des foires où viennent s'approvisionner les agri-
culteurs et les marchands de toute l'Allemagne; des publications
bien comprises soignent la réputation du bétail frison ; on l'ex-
hibe dans les grands concours nationaux de la Société allemande
d^agriculture, et les récompenses qu'il y ol^tient lui servent de
réclame. On ne doit donc pas s'étonner si l'exportation croît
d'année en année : d'après la statisticpie des chemins de fer, elle
élait en 1899-1900 de près de 20.000 têtes; en 1902-1903, ce
chiffre est monté à 40.000. Aujourd'hui, il n'est presque aucune
région d'Allemagne oiila race frisonne ne soit réprésentée. C'est
une des préoccupations des sociétés agricoles', de favoriser les
ventes au dehors en faisant connaître les qualités de leur bétail
et de faciliter aux étrangers les achats sur place, en donnant
leur investiture à des courtiers d'une honorabilité indiscutable.
l^'État, naturellement, n'a pas cru devoir se désintéresser de
l'élevage : une loi a imposé aux communes l'entretien d'un
taureau pour 100 vaches; une ordonnance de police soumet les
étalons qui ne sont pas inscrits au herd-book à l'approbation
d'une commission. Je ne pense pas que cela ait augmenté
sensiblement le rendement laitier des vaches frisonnes, ni fait
1. Dans un grand concours de vaches laitières spécialement préparées, sur 26 bêtes
le rendement le plus faible a été :
5.095 kilogr. de lait dosant 3,23 % de matière grasse, soit : 164 kilogr. de beurre
le rendement le plus élevé a été :
9047 kilogr. de lait dosant 3,07 %de matière grasse, soit : 277 kilogr. de beurre.
Une troisième vache a donné :
8.973 bilogr.de lait dosant 3,33 % de matière grasse, soit : 299 kilogr. de beurre,
cf. Hermann Gross, op. cit.
o8 LE LITTORAL DE LA PLAINE SAXONNE.
vendre un taureau de plus aux éleveurs. C'est une manifestation
de ce paternalisme d'État, qu'on tend aujourd'hui à introduire
chez nous, et qui me semble plus marqué encore dans l'éle-
vag-e du cheval.
Au moyen âge, il y avait déjà dans la Frise orientale des mar-
chés importants où Ton venait de fort loin se remonter en
chevaux de guerre. Au xvii' et au xviii® siècles, les princes du
pays se préoccupèrent d'améliorer la race et de réglementer
l'élevage; l'État actuel continue ces traditions, même dans les
détails, puisqu'il fixe à 12 marks le prix minimum de la saillie
des étalons privés : ceux-ci doivent d'ailleurs être officiellement
approuvés'. Un certain nombre de sociétés travaillent, sous la
direction du Syndicat central qui a organisé le stud-book , à
perfectionner les méthodes d'élevage et à encourager les éle-
veurs qui réussissent le mieux. Mais il semble que, dans ce do-
maine, l'initiative privée soit moins active qu'en ce qui concerne
les bovidés. Il en faut sans doute chercher la cause dans l'ingé-
rence constante de l'État qui, sous prétexte d'assurer la remonte
de sa cavalerie, se croit tenu de prendre en main la direction de
l'élevage national.
La grande valeur de certains animaux a conduit les éleveurs
à organiser des sociétés d'assurances mutuelles contre les pertes
qu'ils peuvent avoir à subir.
La production chevaline de la Frise trouve son principal dé-
bouché à l'extérieur. Les marchés les plus importants ont lieu
en janvier et février à Aurich où l'on peut trouver un choix con-
sidérable de forts carrossiers : mais il se traite des afiaires tout
le long de l'année à l'écurie des éleveurs. Non seulement l'Alle-
magne, mais l'Autriche, la Russie, la Suisse, la Hollande, l'A-
mérique sont des clients de l'élevage frison. La remonte de
l'armée s'est mise depuis peu à acheter les produits les plus
légers qui, ne répondant pas au type du grand carrossier, étaient
de vente difficile.
1. Nous avons en France lo in(^me système d'aulorisation et d'approbation pour les
étalons, et certains voudraient le voir étendre aux taureaux. Sans discuter l'uti-
lité de i'Adminislralion des haras, constatons que le seul élevat;e vraiment prospère
en l'rance est l'élevage du cheval de trait dont elle ne s'occupe pas.
LES MARsr.nEN DE i.'ems. 59
in. LA (lEEST F.T L EMIGRATION.
L'essor agricole. — Nous venons de voir le rôle prépondé-
rant que jouent les associations agricoles dans la prospérité
de Télevag'e frison. C'est aussi à elles que la Geest doit son essor
économique, grâce à la diffusion des méthodes de culture ra-
tionnelle, et à l'emploi des eng'rais chimiques et du limon
marin [seeschlick). Cette vase, qui dose '2,5 ^ d'azote et renferme
aussi de la chaux et de la magnésie, est d'un usage courant
dans les terres sablonneuses; le Syndicat central en fait extraire
dans l'estuaire de l'Ems de grandes quantités ; elle est mise à
sécher dans un vaste dépôt à Emden, puis expédiée à un tarif
extrêmement réduit.
M. Forster, à Engerhafe, fait aussi grand emploi de la chaux
qui lui vient de la vallée supérieure de l'Ems. Sur son domaine
de 70 hectares, il a iO hectares de pâturages sans compter les
prairies artificielles. Il hiverne 'i^O bêtes à cornes et 20 chevaux.
Grâce à l'emploi des machines et à l'appoint des ouvriers venus
des Tourbières pendant les grands travaux, la main-d'œuvre
est très suffisante. Les Hâuslinge étaient autrefois très nom-
breux sur la Geest, ils ont disparu petit à petit depuis l'intro-
duction du battage à la vapeur qui a supprimé pour eux le
travail d'hiver : ils n'ont donc plus aucun avantage à se lier
par contrat avec un cultivateur et préfèrent rester ouvriers in-
dépendants. Ceux-ci, sauf en temps de moisson, ne travaillent
que de 7 heures du matin à i heures et demie du soir et ne
consentent pas à allonger la journée, même contre une augmen-
tation de salaire proportionnelle. C'est une coutume générale
à toute la Frise, tant allemande que hollandaise.
Les procédés de culture sont donc les mêmes aujourd'hui sur
la Geest que dans les Marschen, mais la fertilité y est moindre
et le progrès agricole de date plus récente. Cela n'a pas encore
permis au Bauer de s'enrichir beaucoup ; il n'est donc pas tenté
de se retirer de la culture comme le gros éleveur des Marschen,
aussi le fermage n'existe-t-il pas sur la Geest. La propriété a
60 LE LITTORAL DE LA PLAINE SAXONNE.
aussi moins de valeur, ce qui la rend plus stable, quoiqu'il n'y
ait pas d'héritier avantagé; mais lenfant qui prend le domaine
a des soultes moins élevées à payer, et il s'acquitte facilement,
car l'agriculture est encore en voie de développement; les
ventes sont donc très rares.
L'ÉMIGRATION. — Il résulte de cet état de choses que les
garçons qui ne gardent pas le bien paternel ne peuvent songer
à s'établir dans le pays; les occasions manquent. Us sont donc
facilement amenés à émigrer. M. Forster avait un frère aine
qui est parti pour les États-Unis avec quelques capitaux qu'il a
engagés dans la culture; aujourd'hui, il a, dans le Colorado, une
importante exploitation agricole et possède de gros intérêts
dans une affaire de force hydraulique. Un de ses oncles est
arrivé en Amérique avec 15.000 marks ; il en est revenu au bout
de vingt ans avec 135.000 marks gagnés dans la banque et
dans des spéculations sur les terrains. Il y avait autrefois une
émigration suivie de jeunes gens disposant de capitaux qui se
fixaient définitivement aux États-Unis comme agriculteurs. Au-
jourd'hui, le courant s'est renversé, on va plus volontiers dans
l'est de l'Allemagne, dans le Holstein par exemple. Si les gens
de la Geest ont émigré et émigrent encore dans la culture ,
c'est sans doute parce que la pauvreté relative du lieu les a
maintenus plus près du type paysan, et que l'agriculture n'y
ayant pas encore pris la tournure commerciale, sauf depuis peu
d'années, la formation qu'ils ont reçue du travail fait d'eux de
purs ruraux.
Sans doute aussi peut-on retrouver là l'intluence saxonne qui
a laissé des traces dans certains détails d'architecture, de mœurs
et de langue, sur la Geest. Mais aujourd'hui on ne saurait dis-
tinguer entre les deux races, soit que les Frisons aient refoulé
les Saxons, soit que la fusion se soit faite entre eux sous l'hé-
gémonie des premiers qui ont donné au pays leur nom, leur
langue et leurs coutumes.
Quoi qu'il en soit, nous devons constater que, sur la Geest,
l'instabilité dos domaines ne se manifeste guère, parce que la
commercialisation de la production est encore trop récente.
IV
LES POLDERS DE L'EMS
La culture intensive en sol vierge.
Nous avons dit que, clans la Frise orientale, les Marsohen
s'accroissent par la conquête progressive de terrains sur la mer :
ce sont les Polders. Voilà un fait nouveau qui va produire un
type nouveau, ou du moins qui influence profondément le type
des Marschen et éclaire certains de ses caractères qui, sans les
Polders, resteraient inexplicables.
En effet, sur la Geest, ou lande, nous avons le type saxon pur,
pauvre mais stable, et où chaque individu reste dans l'indé-
pendance; c'est, par exemple le type du Lunebourg. Dans les
Marschen en alluvions, la richesse augmente par suite de la
fertilité du sol, mais l'indépendance diminue, à cause de la
nécessité de recourir à des associations forcées pour l'entretien
des digues qui protègent le sol contre les inondations. Dans
les Polders, il faut, non seulement se protéger contre les inon-
dations, mais en outre conquérir le sol même sur la mer. Par
là, l'action collective prend une importance encore plus grande.
C'est ce que nous allons constater. Mais nous ne devons pas
oublier que les polders n'existent pas partout et qu'ils ne cons-
tituent jamais qu'une zone littorale très peu large.
6:2 LE LITTORAL DE LA l'LALXE SAXONNE.
i. la mer et la propriete capitaliste.
La lutte contre la 3ier développe l'esprit d'assocfatiox. —
A propos de l'élevage, nous avons constaté le bon fonction-
nement des associations agricoles : ceci ne doit pas nous
surprendre car Vespril cV association est imposé aux habitants
par la nature des lieux. Le pays est très plat, la mer est tout
près et les vents d'ouest sont violents; il en résulte un danger
constant d'inondation. Pour y échapper, les premiers habitants
ont installé leurs habitations sur de petits monticules artificiels
appelés terpes en Hollande et warfen en Allemagne, Ces ivarfen,
qui subsistent encore, donnent à tout le pays un aspect très
spécial. Les maisons sont ainsi plus sèches et plus saines ; dans
les villages elles se pressent les unes contre les autres, et le
mur mitoyen règne ici sans partage comme dans une ville
ceinte de remparts. « Déjà, Pline fait mention dans son His-
toire naturelle de ces monticules dus à la main des hommes sur
lesquels la malheureuse population des rivages germaniques a
construit ses huttes ^ » Pour la même raison, la plupart des
villes de ces régions littorales sont bâties sur le bord de la
Geest [Bandstddte) : le vieil Hambourg est du nombre.
Grâce aux ivarfen, les hommes échappaient, ainsi que leur
bétail, à la fureur des Ilots, mais la campagne était bien sou-
.vent ravagée et les récoltes détruites; pour remédiera ce fléau
on dut construire des digues qui aujourd'hui étendent leur
ligne ininterrompue depuis la Zélandc jusqu'à Fextrémité du
Jutland. A quelle époque remontent les premières digues? On
l'ignore; mais on sait qu'il y en avait déjà sur les côtes de la
Flandre au temps de Charlemagne, et qu'à partir de l'an 1100
leur construction prit une grande extension dans le Holstein -.
Pour cela, les intéressés se groupèrent en sociétés de digues
[Deichverbdnde) qui, encore actuellement, pourvoient à l'entre-
1. cf. D' Haas : Nordscel.iisie p. 49.
•2. Ibicl., p. 2G.
LES l'OLDEHS DE I.'eMS. fili
lien des digues, en imposant des contributions déterminées k
tous ceux dont la propriété se trouve protégée. Les règlements
de ces sociétés passèrent dans la législation, et les lois modernes,
de 1853 et 1872, ont reconnu et consacré l'autonomie de ces
associations sous le contrôle de l'État. Elles ne sont pas spé-
ciales à la Frise orientale, on les retrouve sur tout le littoral et
notamment dans le Schleswig et le Holstein '.
La surveillance des digues incombe à des « juges de digues »
{Dcichric/iter) qui sont généralement des propriétaires du pays,
comme M. Weener dans le Heinitzpolder. Les dépenses d'entre-
tien, y compris les canaux et les écluses, varient de 6 à
IG marks par bectare; seuls les intéressés y sont astreints. Il
y a, dans la Frise orientale, VOO kilomètres de digues, mais dans
ce cbifTre sont comprises d'anciennes digues aujourd'hui situées
dans l'intérieur des terres et dont l'entretien est nul.
Car, après avoir endigué pour se protéger, l'homme a endi-
gué pour conquérir, et de siècle en siècle la ligne des digues a
reculé les limites de la mer : nous sommes ici au centre du
champ de bataille où se déroule la lutte épique de l'homme
contre la mer et qui s'étend de la Hollande au Danemark. A la
fm du xviii^ siècle, le Heinitzpolder appartenait au domaine
royal et était exploité par des fermiers héréditaires : ceux-ci,
pour se mettre à l'abri des flots du Dollart, construisirent les
digues du polder à leurs frais; plus tard, ils rachetèrent la rente
qu'ils devaient à l'État et devinrent propriétaires définitifs. Le
Canalpolder, endigué aux frais de l'État pendant le cours du
xix" siècle, est resté propriété du fisc qui en afî'erme les terres.
Pour permettre l'écoulement des eaux de pluie, les digues
sont percées d'écluses appelées Siel (autrefois S?//il, mot qui se
retrouve dans beaucoup de noms de lieux) auxquelles aboutis-
sent des canaux d'assainissement dont quelques-uns sont navi-
gables. Leur entretien incombe à une association, Enticasserwifj
vevband qui englobe tous les propriétaires intéressés : à Hinte,
la dépense s'élève à environ i- marks par hectare.
1. Rappelons à ce sujet le dicton : Deus mare, Friso litora fecil.
6i LE LITTORAL DE LA PLAINE SAXONNE.
La hauteur des digues est de cinq à six mètres, leur largeur
est considérable, néanmoins la force de la tempête est telle que
parfois la digue est rompue et le pays inondé; c'est ce qui est
arrivé le 27 janvier 1901, près de Leer, où l'inondation fit des dé-
gâts considérables. Les tempêtes [Sturmfluten) ont causé souvent
de véritables désastres. « Pline, déjà, parle d'une grande tempête
qui aurait contraint la plus grande partie des Cimbres et des
Teutons à chercher dans le sud de l'Europe un pays plus hospi-
talier ^ » « En 1277 et 1287, 385 kilomètres carrés de terres
fertiles et 50 villages sont submergés à l'embouchure de l'Ems,
et, avec l'année 1300, commence une époque qui a pu être appe-
lée avec raison un temps de malheur pour le peuple frison -'. »
Le 11 octobre 1634 vit détruire la plus grande partie de l'île de
Nordstrand dont il n'est resté que les Halligen sur la côte du
Schleswig. Les îles de Pelhvorm et de Nordstrand ont été peu à
peu reconquises par endiguement; elles représentent environ
le tiers de la superficie de l'ancienne lie. Aussi a-t-on pu dire
que si les Watten'^ sont un grand cimetière de Marschen, les
Marschen à leur tour sont un long triomphe de l'homme sur la
nature.
Formation de la propriété capitaliste. — En 1825, la Frise
orientale fut dévastée par une de ces inondations dont je A'iens
de signaler les méfaits; en 1813, le pays avait déjà été ravagé
par les Russes qui y avaient débarqué pour le délivrer de l'oc-
cupation française. Ces deux calamités survenues à peu d'années
d'intervalle amenèrent la ruine complète d'un grand nombre de
Bauern qui furent alors trop heureux de trouver dans les villes
de commerce du voisinage des capitalistes à qui ils pussent
offrir leurs domaines. La mer, en effet, en favorisant la naviga-
tion avait contribué à la formation dans les ports du littoral
d'une bourgeoisie riche, disposant de capitaux abondants. Eiii-
1. D' Haas : Nordscekiiste, p. 20. — Les Cimbres liabilaient le JullanJ et le Sch-
leswig.
2. Jbid, p. 28.
3. Partie de la mer peu profonde qui esta sec à inarco bas^e.
LES POLDERS DE l'eMS. 65
den, par exemple, avait joui, aux xv'' et wi' siècles, d'une
prospérité qui l'égalait à Hambourg et à Brème; son activité com-
merciale ne connaissait pas de chômage, car les glaces n'obs-
truaient jamais l'estuaire de l'Ems; les toiles d'Angleterre et les
produits de la pêche à la baleine et aux harengs constituaient
les principaux articles de son trafic. Le négoce avait donc accu-
mulé dans les villes des capitaux abondants qui, précisément au
début du XIX'' siècle, commencèrent à se trouver sans emploi
par suite de la décadence du commerce maritime dans cette ré-
gion. Les capitalistes urbains n'hésitèrent donc pas à acheter des
domaines ruraux qui s'offraient à eux dans des conditions très
avantageuses. Il y eut à cette époque une grande translation de
la propriété qui eut pour conséquence de développe)' beaucoup
le fermage, les nouveaux acquéreurs n'étant pas capables d'en-
treprendre la culture par eux-mêmes, ou étant retenus ailleurs
par leurs affaires; les anciens propriétaires formaient d'ailleurs
un personnel tout trouvé de fermiers expérimentés.
Ces ventes nombreuses eurent aussi pour résultat une con-
centration de la propriété, les capitalistes ayant souvent acheté
plusieurs domaines et parfois même un très grand nombre. On
m'en cite qui en possèdent encore actuellement une vingtaine,
et quelques-uns en ont beaucoup plus.
Au dire de personnes compétentes, les Bauern qui ont pu rester
propriétaires, seraient menacés, dans un avenir assez proche,
d'une expropriation analogue à celle d'autrefois à cause de l'éva-
luation exagérée des terres, qui ne permet pas à l'enfant qui
conserve le bien paternel de désintéresser ses cohéritiers sans
s'endetter lui-même irrémédiablement. Pour éviter ce malheur, il
faudrait adopter la coutume saxonne de l'héritier avantagé, or
nous savons, par l'exemple du pays de Hadeln et du Stadland, que
cette coutume est en voie de disparition dans les régions de
culture intensive; d'autre part, le Frison semble n'avoir jamais
suivi cet usage ou du moins il y a renoncé depuis fort longtemps
et ne semble pas près de l'adopter aujourd'hui i. Le Hôfegesezt,
1. Sur la transmission intégrale dans le Lunebourg, Cf. Science sociale, 23' fasc,
p. 19 et SUIT, et p. 56 et suivantes.
5
66 LE LITTORAL DE LA PLAINE SAXONNE.
pourtant en vigueur dans la province, n'y est jamais appliqué,
pas un Hof n'est inscrit à la Huferolle, nouvelle preuve qu'une loi
n'est vraiment efficace que si elle est l'expression des mœurs'.
On conçoit d'ailleurs que, pour des propriétaires qui n'exploitent
ni ne résident, le maintien du domaine dans la famille soit une
question très secondaire : pour eux, la terre est simplement une
valeur de placement qu'ils liquident, s'ils y trouvent avantage,
aussi facilement qu'une action industrielle ou un fonds d'État.
Cette conception de la propriété rurale a même fini par pénétrer
jusque dans Fesprit de ceux qui vivent sur leur terre et en tirent
tous leurs moyens d'existence : ils sont, d'ailleurs, de moins en
moins nombreux.
La formation des polders. — Le climat a un caractère net-
tement maritime : il est doux, égal et humide; le ciel est géné-
ralement couvert. L'égalité du climat, l'humidité du sol, jointe
à celle de l'air fortement chargé d'émanations salines, favorisent
la croissance de l'herbe tandis que les vents de mer violents s'op-
posent à la belle venue des arbres.
C'est à la violence du vent de nord-ouest que la Frise doit ses
contours actuels. La terre ferme s'étendait autrefois beaucoup
plus au nord, comme en témoignent les iles couvertes de dunes
qui forment une chaîne presque ininterrompue depuis la Hollande
jusqu'au Jutland. Sous l'efïort des tempêtes, les dunes littorales
ont, par endroits, cédé aux flots qui ont aussi pénétré à l'intérieur
des terres ; un mouvement d'affaissement du sol a encore facilité
la submersion. Dans ces eaux peu profondes (la portion de mer
comprises entre les iles et la côte et appelée « Watt » est à sec à
marée basse), des dépôts de vase se sont formés qui ont, dans
la suite des temps, constitué le sol fertile des Marschen ; ces terres
furent peu à peu mises à l'abri des incursions de la mer par les
digues dues à la main de l'homme. Ainsi, l'homme a reconquis
sur la mer une partie du territoire que celle-ci a jadis submergé.
Au delà de ces digues la mer continue son travail d'alluvion-
1. Ibid., p. 61 et suivantes.
LES POLDERS DE l'eMS. 67
nement; peu à peu le niveau du sol s'élève et quelques touffes
d'herbe peuvent prendre racine, fixant la vase et retenant les
dépôts lorsque le flot se retire. Un jour vient enfin où les allu-
vions ont atteint un niveau suffisant ; on construit alors une nou-
velle digue, et l'homme a conquis nn polder do plus.
Comme on le voit, les terres du littoral peuvent se diviser en
trois sortes :
a. — VAnwachs (accroissement), sol en voie de formation,
parfois couvert d'herbe et servant dans ce cas de pâturage d'été
pour le bétail.
b. — La Neumarscli (nouveau polder), ou polders endigués à
une époque relativement récente; terre vierge, très fertile et
surtout consacrée à la culture.
c. — V Altmarsch (vieux polder), formée d'alluvions très an-
ciennes; sol compact, couvert surtout de prairies et de pâturages K
Nous nous trouvons donc en présence de deux modes de tra-
vail imposés ou tout au moins fortement influencés par la nature
du lieu : l'élevage et la culture intensive. Ajoutons-en un troi-
sième, que nous n'avons pas à étudier en soi, mais dont nous
constaterons l'intluence décisive sur la constitution de la pro-
priété : le commerce maritime. Sous l'action combinée de diver-
ses causes, les capitalistes urbains se sont substitués dans une
large mesure aux propriétaires ruraux exploitant directement
leurs domaines. Cette expropriation des Bauern, très faible,
pour ne pas dire nulle, dans les régions de culture exclusive, est
au contraire très avancée dans les Marschen où prédomine l'éle-
vage de longue date; ainsi se trouve confirmée une fois de
plus cette loi sociale que l'art pastoral (même sous sa forme la
plus intensive) assure moins la stabilité d'une population que la
culture pure.
II. LA CULTURE INTENSIVE.
La culture comrierciale. — La culture des céréales est pra-
tiquée de façoîi exclusive dans les polders^ qui, nous le savons,
1. V. Hermann Gross : Bas Oslfriesische Rind. Leipsig, 1905.
68 LE LITTORAL DE LA PLAINE SAXONNE.
sont de création relativement récente. Le Heinitzpolder a un sol
très riche, très calcaire, atteignant une profondeur de deux mè-
tres environ ; la digue, construite en 1795, a conquis 527 hectares
sur le Dollart, golfe qui sépare la Frise allemande de la Hol-
lande. Le Canalpolder, qui borde aujourd'hui la mer, est beau-
coup moins fertile ; il a été endigué prématurément; au dire de
gens compétents il eût mieux Aalu attendre encore une tren-
taine d'années.
M. Weener possède un Platz (c'est le nom que l'on donne aux
domaines dans le pays) de 70 hectares auxquels s'en ajoutent
32 autres affermés dans le Canalpolder. Les digues enga-
zonnées donnent un pâturage de 5 hectares; le foin est fourni
par une prairie de 3 hectares située à quelque distance à l'in-
térieur des terres ; une sole de 4 hectares est semée en trèfle
dont une grande partie est consommée en vert par les che-
vaux, en mélange avec des tourteaux, et une certaine quan-
tité en est vendue. A côté des dix chevaux de labour, il n'y a
que huit vaches qui passent l'été sur la digue ; les veaux nés
au printemps sont vendus en septembre de 150 à 180 marks.
On voit que le bétail est réduit au minimum; il le serait encore
davantage sans l'existence de la digue, car on estime que la terre
des polders est trop fertile pour être convertie en pâturages.
C'est en effet un sol vierge, riche en humus et qui n'exige
encore que très peu de fumier. Le principal engrais employé est
le limon marin ou Seeschlick dont il est fait grand usage dans
toute la Frise orientale; au printemps, on répand quelquefois du
nitrate de soude.
Les céréales, dont le rendement est élevé, constituent le princi-
pal produit du domaine '. Le colza, autrefois très cultivé, l'est
de moins en moins : la concurrence des huiles minérales fait
sentir ses effets ici comme dans la plaine de (^aoii. Vu le petit
nombre d'animaux entretenus sur la ferme, il reste un excédent
1. Rendements moyens à l'hectare :
Seigle et froment 3.200 kil.
Orge 3.600 —
Avoine 3.000 —
LES POLDERS DE l'eMS. 69
considérable de paille qui est vendu à une fabrique coopérative
de carton située en Hollande, à Neuschanz, à proximité de la
frontière; ces fabriques sont très nombreuses dans la région, ce
qui indique bien quelle est l'orientation de la culture. La pro-
duction de la paille est soumise à de grands aléas : ainsi en
1903, iM. Weencr en a vendu pour 7.000 marks, et en 190i seule-
ment pour 3.000 marks à cause de la sécheresse. L'expédition
de paille sur wagons a amené l'emploi do machines à presser
qui sont annexées aux batteuses qui vont travailler de ferme en
ferme; le battage de ses récoltes coûte à M. Weener 2.000
marks, soit environ 10 marks l'heure, main-d'œuvre et charbon
compris. On ne cultive pas la betterave dans les polders, malgré
la fertilité du sol, car le soleil n'est pas assez ardent à l'arrière-
saison pour permettre à la plante d'élaborer assez de sucre.
La main-d'oelvre kt l'émigratiox. — Il s'agit bien ici d'une
culture intensive et commerciale, spécialisée dans la production
des céréales, exigeant une main-d'œuvre assez considérable et
un travail assez régulier. Si l'on utilise volontiers les machines
perfectionnées, rhumidité du sol ne permet pas l'emploi des
moissonneuses qui bourrent et font de mauvaise besogne; la
récolte doit donc se faire à la main. Chez M. Weener, le person-
nel se compose de quatre valets payés de 400 à 500 marks, de
deux servantes et de deux ouvriers permanents; du l*"" juillet
au 1" novembre, il y a à demeure quatre autres ouvriers. En
temps de moisson, on trouve des journaliers en nombre suffisant
dans les villages voisins. Le propriétaire paie ainsi pour plus
de 5.000 marks de salaires par an.
Les ouvriers agricoles trouvent donc sur place les moyens de
gagner leur vie et même de faire quelques économies qui leur
permettent de soigner l'éducation de leurs enfants et d'en faire
de petits artisans ou même des instituteurs. Mais on ne constate
pas l'ascension dans la culture de ces familles de journaliers ; la
plupart d'entre elles ne sont même pas propriétaires de leurs
maisons, les plus favorisées seulement possèdent un jardin. Quel-
ques ouvriers cultivent à ferme des terres louées au fisc dans lc§
70 LE LITTORAL DE LA PLAINE SAXONNE.
nouveaux polders, mais aucun d'eux n'arrive à se constituer un
domaine. La raison en est facile à comprendre : grâce à la cul-
ture commerciale, la terre donne de gros profits et atteint une va-
leur vénale très élevée, de 4 à 5.000 marks à l'hectare. Il fau-
drait déjà beaucoup d'argent pour acquérir un mince lopin de
terre, et le petit paysan n'aurait ni la capacité ni les moyens
financiers d'en tirer un parti aussi avantageux que le grand
cultivateur, il n'est donc pas disposé à payer aussi cher que ce
dernier, et en fait il n'y a pas de morcellement de domaine.
Cette impossibilité pour les petites gens d'arriver à l'indépen-
dance provoque Véinigration de ceux qui se sentent le désir de
se créer un domaine et l'énergie nécessaire pour y arriver. Ils
s'en vont dans l'Amérique du Nord ou du Sud, attirés souvent
par des parents déjà établis : ils débutent comme ouvriers ru-
raux et au bout de quelques années parviennent à la situation
enviée de fermiers indépendants.
Dans la classe des gros Bauern, il se produit aussi aujourd'hui
un mouvement d'émigration, mais moins étendu et à destina-
tion moins lointaine. Longtemps, le Frison est resté fidèle à sa
terre, toutefois depuis quelques années des jeunes gens avisés
se sont décidés à quitter leur province pour aller louer des
fermes dans d'autres régions, en Silésie par exemple ou dans le
Holstein ^ M. Weener, avant d'hériter de son oncle, a exploité
comme fermier pendant plusieurs années un grand domaine
en Lunebourg. C'est une conséquence du haut prix des terres
dans ce pays-ci, dû aux gros profits que la culture intensive
permet de réaliser. Les fils de cultivateurs, en effet, se ren-
1. « La différence de race des habitants du littoral de la mer du Nord se mani-
feste naturellement dans leur aspect physique et leur caractère, dans leurs mœurs et
leurs coutumes, dans leur langue, leur vêtement et dans l'architecture de leurs mai-
sons. Ainsi, le Frison est large d'épaules, de taille ne dépassant pas la moyenne, ro-
buste, avec de larges mains et des cheveux clairs, lins et plats, les yeux bleu clair
ou gris, le teint blanc et le visage rond, les traits peu accentués. Son caractère est
sérieux, parfois même sombre; il ne s'égaie pas facilement, mais lorsqu'il est gai, sa
gaieté a facilement quelque chase de véhémcnl. Le proverbe : Frisia noncantatcsl
bien connu. Le Frison est [)eu expansif, mais il montre un grand penchant pour la
dépense et le luxe; il est d'une excessive propreté et lier de son domaine conquis
sur la mer par sesancétres. Le Saxon, au contraire, et plus mince et plus maigre, il
a de longues jambes et le corps court, un visage maigre et des traits accentués. — L'a-
LES POLOER^^ DE l'eMS. 71
dant compte des bénéfices qu'on peut faire dans la carrière pa-
ternelle, cherchent à acheter ou à afiermer des domaines ; il s'en-
suit que les prix de ferme montent en même temps que la valeur
vénale des terres; ils atteignent 200 et 250 marks l'hectare. Dans
ces conditions les bénéfices deviennent plus aléatoires et il est
plus avantageux d'aller faire de l'agriculture dans d'autres con-
trées; mais c'est encore le pelit nombre qui s'y résout.
La transmission de la propriété. — Nous avons dit que le
morcellement des domaines n'avait jamais lieu actuellement
dans les Polders, et nous en avons donné la raison; mais il n'y
a pas non plus d'héritier avantagé. Nous savons que c'est un
effet de l'existence de capitaux mobiliers produits par la culture
riche de faire réduire, puis disparaître, l'avantage de l'héritier.
Nous avons déjà constaté ce fait dans les Marschen de l'Elbe et
de la Weser; mais tandis que là l'héritier est encore désigné
par la coutume et que la disparition de l'avantage est un fait
récent, dans toute la Frise orientale, au contraire, tous les
enfants ont des droits égaux à l'héritage paternel et l'institu-
tion d'un héritier avantagé, si elle a jamais existé, est depuis
longtemps disparue ^ Ordinairement le domaine est licite entre
les enfants; il arrive même que celui qui en devient propriétaire
n'est pas lui-même agriculteur; il trouve alors facilement à af-
fermer sa propriété. Les domaines des Polders sont cependant
restés jusqu'ici assez stables dans les familles, ainsi M. ^Yeener n'a
pas connaissance que son Platz ait appartenu à d'autres qu'à ses
ancêtres. Mais si les enfants ne s'entendent pas, le domaine est
vendu à un étranger et cela est de plus en plus fréquent à cause
de la valeur exagérée qu'a prise la terre. Il en résulte que la sta-j
bilité de la propriété foncière est ébranlée, et que celle-ci tend de
niour du pays natal est étonnant chez les Frisons. Aussi loin qu'ils aillent, aussi
grand soit le bien-être qu'ils trouvent ailleurs, villes et pays étrangers n'ont pour eux
aucun charme, toujours leur patrie battue par la mer les attire à elle! Là, tout est
plus beau et meilleur. Pouvoir s'y reposer et y mourir en paix après avoir parcouru
longtemps toutes les mers du globe, tel est aujourd'hui comme autrefois le désir
secret que porte en son cœur tout Frison. » (D' Haas : Nordseekiiste, p. 32).
1. D'après la Lex Frisonium, rédigée au viii* siècle, les garçons étaient avantagés
vis-à-vis des filles.
72 LE LITTORAL DE LA PLAINE SAXONNE.
plus en plus à changer de mains, le Frison la considérant comme
un capital immobilier et non comme un foyer qui doit se trans-
mettre de génération en génération.
En Frise, le partage égal n'est pas l'effet de l'enrichissement
actuel et sa pratique n'est pas limitée aux seuls cultivateurs aisés.
Les ouvriers eux-mêmes observent cette règle ; à chaque géné-
ration la maison est vendue et la famille dispersée ; c'est ce qui
explique la proportion élevée des simples locataires parmi les
ouvriers ruraux. L'absence d'héritier rend aussi la situation des
vieillards et des infirmes plus précaire que dans les pays à\A?ier-
benrecht '. On se repose sur l'État du soin de leur assurer une
retraite, et ainsi une loi de prévoyance sociale a pour effet
visible de dissocier la famille en supprimant les obligations des
enfants vis-à-vis des parents. Ceux qui ne jouissent pas d'une
assurance tombent souvent à la charge de la conmiune. Après
deux ans de séjour, tout habitant a droit, le cas échéant, à l'as-
sistance communale, à moins qu'il n'ait été secouru occasionnel-
lement pendant ce temps. Aussi est-ce un des devoirs les plus
impérieux des maires soucieux de la prospérité de leur commune
de surveiller de très près les nouveaux venus. Ce sont des enne-
mis contre lesquels il faut se défendre : pour peu que le maire
craigne, à tort ou à raison, de les voir tomber un jour à la
charge de la commune, il leur suscite mille difficultés, fait en
sorte qu'ils ne trouvent ni travail, ni logement, (en quoi il peut
compter sur la complicité de ses administrés) ; ou bien il s'ingé-
nie à leur faire accepter un secours avant l'expiration des deux
années. Ces malheureux s'accommoderaient probablement mieux
d'avoir droit à moins d'assistance et à un peu plus de tolé-
rance.
Nous n'avions pas encore rencontré une conception aussi net-
tement capitaliste de la propriété foncière, considérée surtout
comme un placement d'argent. Il eu faut sans nul doute recher-
cher la cause dans le développement du commerce de mer et
le voisinage des ports où mille occasions de profit s'offraient à
1. L'Ânerbenrecht est le droit successoral d'après lequel le domaine est transmis in-
tégralement à un héritier désigné et fortement avantagé (Y. Se. soc, 23» fasc).
LES POLDERS DE l'eMS. 73
ceux qui s'adonnaient à la navigation. La terre a perdu un peu
de ce prestige superstitieux qu'elle garde encore chez les peu-
ples purement agriculteurs où elle est l'unique source de ri-
chesses ; en Frise, on lui demande de rapporter de l'argent comme
un navire ou une fabrique : c'est le critérium qui sert à l'éva-
luer et à l'apprécier.
En résumé, nous proposons la formule sociale suivante pour
le type de la Frise : La lutte contre la mer a développé à un
haut degré l'esprit d'association, qui, joint à la fertilité du sol
et aux facilités des transports, a imprimé à la culture et à l'éle-
vage une allure commerciale, ce qui a pour résultat de donner
à la terre une valeur très grande, qui en rend la possession de
plus en plus difficile à conserver pour le cultivateur.
Le commerce maritime des ports du littoral a constitué une
classe de capitalistes urbains qui se sont déjà en partie substi-
tués et se substituent de jour en jour aux cultivateurs'proprié-
taires.
Il nous faut maintenant jeter un coup d'oeil rapide sur le che-
min parcouru et résumer brièvement les caractères des variétés
du type social que nous avons étudié en les rapportant à un
type déjà connu.
En Lunebourg, le type particulariste, stationnaire sur son do-
maine plein à culture intégrale, commence à peine aujourd'hui
à prendre son essor sous l'influence des transports qui lui ap-
portent progrès des méthodes et débouchés. Le changement
est évidemment profond et il affecte l'organisme dans ses par-
ties essentielles, mais il n'en est encore presque rien apparu au
dehors, et il faut l'outil délicat de la Nomenclature et la mé-
thode pénétrante de la science sociale, pour découvrir sous le
voile des traditions du passé les métamorphoses qui se prépa-
rent pour l'avenir.
Ce que sera cet avenir, les Marschen dOtterndorf nous per-
74 LE LITTORAL DE LA PLAINE SAXONNE.
mettent en partie de le prévoir, car c'est le propre des trans-
ports et des progrès de la science technique de supprimer les
monopoles et les avantages naturels qui résultent des conditions
du lieu. Dans le pays de Hadeln la culture est intensive, spécia-
lisée et par là même commerciale. Exigeant des moyens d'action
plus puissants et des aptitudes moins communes que la culture
intégrale, elle a eu pour conséquence la formation d'une classe
patronale. C'est une première complication de l'atelier agricole;
(les trois facteurs : travail, direction, capital, le premier est sé-
paré des deux autres.
Dans les Marschen de la Wéser, la nature du sol a amené la
spécialisation exclusive dans une seule branche de la production
agricole : l'élevage. Le caractère commercial de la culture est
porté ici à son plus haut point; le cultivateur considère son do-
maine comme un atelier. Il est disposé à l'abandonner si d'au-
tres voies s'ouvrent à son activité ou si ses bénéfices lui permet-
tent le repos : il cédera alors son exploitation à un fermier, et
ainsi les trois facteurs de la production se trouveront séparés.
C'est le déracinement du Bauer qui commence.
Dans la Frise orientale, ce déracinement s'accentue; on peut
même le considérer comme devenu l'état normal à cause du voi-
sinage des ports de mer. Les capitalistes, issus du commerce et
de l'industrie, prennent la place des Bauern et constituent une
classe de propriétaires, venue du dehors, superposée à la classe
des fermiers, elle-même superposée à celle des travailleurs ma-
nuels. C'est le maximum de complication que puisse offrir la
culture.
A mesure que cette évolution s'est accentuée le Ij^avail est
devenu de plus en plus intensif, spécialisé et productif; sa direc-
tion échappe de plus en plus à l'ouvrier.
Le domaine, jadis foyer de la famille, n'est plus considéré que
comme un atelier de travail, et sa j)ropriété finit même par
échapper au patron du travail.
La famille a perdu les dernières apparences patriarcales;
elle se détache du domaine qui ne lui offre plus un point d'appui
stable. Chacun des enfants bherche à assurer son existence sui-
LES POLDERS DE l'eMS. 75
vaut ses goûts et ses aptitudes : beaucoup vont trouver ailleurs,
en Allemagne ou à l'étranger, des situations qui leur font défaut
chez eux. Si un grand nombre parmi les plus riches se tournent
vers les fonctions publiques et les carrières libérales, il en faut
chercher la raison dans le prestige de l'État centralisé dont
l'influence s'exerce plus facile nnent, par le gymnase et l'univer-
sité, sur les jeunes gens riches que sur les autres.
Le mode d'existence ne présente plus l'uniformité qu'il revê-
tait en Lunebourg, par suite de la formation d'une classe supé-
rieure.
Le commerce, en développant l'instabilité, rend la famille
moins apte à traverser sans crise les phases de l'existence ; il en
résulte parfois un élargissement du rôle de l'État.
L'action de la collectivité sous toutes ses formes est très mar-
quée par suite de la grande complexité de la vie sociale due
au commerce, et de la nécessité de se protéger contre la mer.
Tout compte fait, la région des Marschen nous ofî're le spec-
tacle d'une agriculture prospère et progressive, qui témoigne
évidemment des qualités de la race et de son aptitude à s'adap-
ter aux conditions économiques du lieu et du temps dans lesquels
elle vit. Il ne faut point s'étonner de rencontrer chemin faisant
quelques souffrances et d'avoir à noter quelques crises, car la vie
plus intense, le travail plus compliqué, l'évolution plus rapide
font ressortir plus vivement certains maux qui ne s'apercevaient
pas dans une société plus simple. Il est naturel qu'ici les inca-
pables apparaissent plus nombreux et que leur élimination se
fassent plus rapidement et plus brutalement.
Paul Roux.
Le Directeur-Gérant : Edmond Demolins.
Typographie Firmin-Didot et C'^. — Paris.
TABLEAUX DU TYPE DES MARSCHEN DE LA PLAINE SAXONNE
I. — VARIÉTÉ DES MARSCHEN DE LA WESER.
(Art ijastoral exclusif.)
Élevage de repro- f , associations pour
ducteurs de clioix. 'f progi-ès des métho-
\ des.
Aptitudes commerciales.
Sol dalluvions ri- \ 1 Production inten- \ Laiteries coopéra-
ches , excessivement / Art pastoral iuten- ) sive du beurre. ( tives.
compact et très hu- l sif. ,
°"'^®" ' ' ' Maintien de la petite propriété à côté de la grande.
Facilités d'établis-
sement.
Origine frisonne, j L'héritier n'est pas avantagé.
Arrêt de l'émigra- ( Main-d'œuvre suffisante sur jii
tion. ( pour les grands propriétaires.
Développement du ^ / r>
fermage parcellaire. / Absentéisme des ( De^'' '
> propriétaires qui vont ' ventiles
Instabilité des do- l en ville. i fessions .,
maincs. 1 <■ raies.
Sol très bas.
( Nécessité d'entre- ^ ^f "*? développe- )
i tenir les dienes i ™®°* "^^ Pouvoirs S Prestige des fonctionnaires.
I tenir les digues.
locaux.
II. — VARIÉTÉ DES MARSCHEN DE L'ELBE.
(Culture et art pastoral intensifs.)
La lu'cessité d'entretenir les digues donne les mêmes conséquences que dans les marschen de la Weser. et la dominutl
2)russienne vient encore renforcer le prestige des fonctionnaires.
■r^.„ , I Progrès d
/ Difficulté plus grande d'installation (à \ 1 méthodes dn
1 cause de la culture). i Grande propriété 1 nage,ma<rhiii
> prédomine sur la pe- -
/ Formation de ca- \ tite. 1 Emploi
pitaux. ; f salaries non
Culture intensive
associée à l'art pasto-
AUuvioiis un peu y rai intensif,
moins compactes et
moins humides. i Production en vue
de la vente : chevaux,
beurre, etc.
Enrichissement.
Aptitudes commer-
ciales.
Origine saxonne.
I Héritier avantagé ?
' des.
Habitudes de luxe. S endettement et S , J-'É^Ï
} ventes de domaines, i /
\. f vateurs.
Emigration commerciale en Anii-rique avec esprit de retoi
Stabilité des domaines.
Emigration des cadets.
III. — VARIÉTÉ DES MARSCHEN DE L EMS.
(Culture et art pastoral intensifs.)
C'est la même que la précédente; elle n'en difïère que par les points suivants :
Origine frisonne. Héritier n'est plus avantagé
La plupart des petits propriétaii
Instabilité des do- ) sont détiuitivenient évii'cés par
tnaines. j grands et deviennent fermiers ou sa
ries.
IV. VARIÉTÉ DES POLDERS DE L'EMS.
(Culture intensive en sol vierge.)
Sol vierge extrême-
ment fertile, récein-
Culture exclusive, \ ^""^ capitaux.
1 , % intensive et commer-
ment conquis sur la y . . °"» =" ^>'"'"»'='
mer (neumarscli). (
Impo.=.sibilité à la ')
. classe ouvrière d'ar- [ Émigration agricole en Anioriqui
Prix très élevé des \ river à la propriété. )
terres et nécessité de
Création d'une
classe de gros cultiva- f Emigration riche eu Alleniagnepo
teurs, propriétaires, ^ reprendre des fermes,
ou fermiers.
Travail abondant et régulier.
ANNÉE 1907
36 LIVRAISON
BULLETIN
DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
DE SCIENCE SOCIALE
!I>01I1M/4IRE : Xoiivoaux membres. — Réunion annuelle. — Questions du jour : La nouvelle,
forme de l'expansion anglo-saxonne, par M. Paul Desca.\u's. — Correspondance : I. L'agitation
chez les instituteurs, Lettre de M. J. Poxciek, instituteur; Réponse de M. G. d'Azambuja;
IL L'humanité évolue-t-elle vers le socialisme ? Lettre de M. E. Creveaux; Réponse de M. Paul
Descami's. — Répercussions sociales : IL La Famille, par M. Edmond De.molins. — L emigrar-
tion hongroise en Amérique; les répercussions qui en résultent, par M™' Elisabeth Koôs.
L'Enquête sociale, par M. P. D. — Bulletin bibliographique.
L'État actuel de la Science sociale, par M. Edmond Demolins. Brochure d'introduction
à la Science sociale, 0 fr. iU cent.; dix ex., 1 fr. 25; vingt ex., 2 francs.
FASCICULES PARUS DANS LA NOUVELLE SÉRIE (Prlx : 2 fi
N" I. — La Méthode sociale, ses
procédés et ses applications, par Edmond
Demulins, Robert Pinot et Paul de Rou-
SIER.S.
N'^ 2. — Le Conflit des races en
Macédoine, d'après une observation
monographique, par G. d'Azambuja.
N'' 3. — Le Japon et son évolution
sociale, par A. de Pré ville.
N'^ 4. — L'Organisation du travail.
Réglementation ou Liberté, d'après
l'enseignement des faits, par Edmond
Demolins.
N» 5. — La Révolution agricole.
Nécessité de transformer les procédés de
culture, par Albert Daupr vt.
N° 6. — Journal de l'École des Ro-
ches (année 1903- 1904 1.
^<° 7. — La Russie; le peuple et
le gouvernement, par Léon Poinsard.
^'^ S. — Pour développer notre
commerce ; Groupes d'expansion com-
merciale, par Edmond De.molins.
N'^ 9. — L'ouverture du Thibet. Le
Bouddhisme et le Lamaïsme, par A.
de Pré VILLE.
N'"^ 10 et 11. —La Science sociale
depuis F. Le Play. — Classification
sociale résultant des observations faites
franco I
d'après la méthode de la Science sociale,
par Edmond Demolins. (P'asc. double.)
N'^ 12. — La France au Maroc, par
Léon Poinsard.
No 13. — Le commerce franco-belge
et sa signification sociale, par Ph.
Robert.
No 14. — IJn type d'ouvrier anar-
chiste. Monographie d'une famille
d'ouvriers parisiens, parle D'' J. Bail-
IIACHE.
No 15. — llne expérience agricole
de propriétaire résidant, par Albert
Dauprat.
N 16. — Journal de l'École des Ro-
ches 'année 1904-1905).
No 17. — Un nouveau type particula-
riste ébauché : Le Paysan basque du
Labourd à travers les âges, par M. G.
Olphe-Galliard.
No 18. — La crise coloniale en
Nouvelle-Calédonie, par Marc Le Gou-
pils, ancien Président du Conseil général
de la Nouvelle-Calédonie.
N"'* 19, 20 et 21. — Le paysan des
Fjords de Norvège, par Paul Bureau.
(Trois Fasc.)
N" 22. — Les trois formes essen-
tielles de l'Éducation; leur évolution
comparée, par Paul Descamps.
La suite au verso.
FASCICULES PARUS DANS LA NOUVELLE SÉRIE [suite).
N"3 23. — L'Evolution agricole en
Allemagne. Le « Bauer » de la lande
du Lunebourg-, par Pai l Roux.
X° 24. — Les problèmes sociaux
de l'industrie minière. Comment les
résoudre, par Edmond Demolins.
N" 25. — La civilisation de Tétain.
— Les industries de l'étain en Fran-
conie, par Louis Arqué.
N" 26. — Les récents troubles
agraires et la crise agricole, par
Henri Brun.
.V 27. — Journal de l'École des
Roches (année 1905-1000).
ORGANISATION DE LA SOCIÉTÉ
But de la Société. — La Société a pour
but de favoriser les travaux de Science
sociale, par des bourses de voyage ou
d'études, par des subventions à des pu-
blications ou à des cours, par des enquêtes
locales en vue d'établir la carte sociale
des divers pays. Elle crée des comités
locaux pour l'étude des questions sociales.
Il entre dans son programme de tenir des
Congrès sur tous les points de la France,
ou de l'étranger, les plus favorables pour
faire des observations sociales, ou pour
propager la méthode et les conclusions de
la science. Elle s'intéresse au mouvement
de réforme scolaire qui est sorti de la
Science sociale et dont VEcole des Roches
a été l'application directe.
Appel au public. — Notre Société et
notre Revue s'adressent à tous les hommes
d'étude, particulièrement à ceux qui for-
ment le personnel des Sociétés historiques,
littéraires, archéologiques, géographiques,
économiques, scientifiques de province.
Ils s'intéressent à leur région; ils dépen-
sent, pour l'étudier, beaucoup de temps,
sans que leurs travaux soient coordonnés
par une méthode commune et éprouvés
par un plan d'ensemble, sans qu'ils abou-
tissent à formuler des idées générales,
à rattacher les causes aux conséquences,
à dégager la loi des phénomènes. Leurs
travaux, trop souvent, ne dépassent pas
l'étroit horizon de leur localité; ils com-
pilent simjjlcment des faits et travaillent,
pour ainsi dire, au fond d'un puits.
La Science sociale, au point où elle est
maintenant arrivée, leur fournit le moj'en
de sortir de ce puits et de s'associer à un
travail d'ensemble pour une œuvre nou-
velle, qui doit livrer la connai.ssance déplus
N" ^8 et 29. — L'HisTdiRE expliquée
PAR LA Science sociale : La Grèce an-
cienne, par G. D'AzAMBUJA.
N ' 30. — L'humanité évolue-t-elle
vers le socialisme? par Paul Descami-s.
N° 31. — L'École moderne, par G.
Clerc, M™^' Hugh Bell et A. Pernotte.
iV 32. — Comment se prép.\re l'unité
sociale du monde. Le Droit interna-
tional au XX^ siècle, par Léon Poinsard.
^" 33. — Les exportations alle-
mandes, par Paul de R(»usiers.
IN° 34. — Le type savoyard, par C.
HORLET. J. PoNCiEK et P. DescaMPS.
en plus claire et complète de l'homme,
de la Société. Ils ont intérêt à venir à elle.
Publications de la Société.— Tous les
membres reçoivent la Revue la Science
sociale et le Bullelin de la Société.
Enseignement. — L'enseignement de
la Science sociale comprend actuellement
trois cours : le cours de M. Paul Bureau,
au siège de la Société de géographie, à
Paris; le cours de M. Edmond Demolins,
à l'Ecole des Roches, et le cours de M. G.
Melin, à la Faculté de droit de Nancy. Le
cours d'histoire, fait par notre collabora-
teur le yte Ch. de Calan, à la Faculté de
Rennes, s'inspire directementdesméthodes
et des conclusions de la Science sociale.
Sections d'études. — La Société crée
des sections d'études composées des mem-
bres habitant la même région. Ces sec-
tions entreprennent des études locales
suivant la méthode de la Science sociale,
indiquée plus haut. Lorsque les travaux
d'une section sont assez considérables
pour former un fascicule complet, ils
sont publiés dans la Revue et envoyés à
tous les membres.
Bibliothèque de la Science sociale.
— Elle comprend aujourd'hui une tren-
taine de volumes qui s'in.spirent de la
même méthode. On en trouvera la liste
sur la couverture de la Revue.
Conditions d'admission. — La Société
ooni})rond trois catégories de membres,
dont la cotisation annuelle est fixée ainsi :
V' Pour les membres lilulaires .'20 francs
(25 francs pour l'étranger) ;
2° Pour les membres donateurs : 100
francs ;
'^° Pour les membres fondateurs : 300 à
500 francs.
ANNÉE 1907
36 LIVRAISON
BULLETIN
NOUVEAUX MEMBRES
MM.
Jorire d"ALMEiDA Sanths. ingénieur, Lis-
bonne, présenté par M. J. deMattosBraam-
camp.
BlliLIOTHÈQUE DE LA DuUMA DE I/EmPIRE.
palais de Tauride. St-Pétersbourg. pré-
sentée par M. Edmond Demolins.
L'abbé Chevallier, curé de Baromesnil
,Seine-Infér.), présenté par >L Robert Du-
fresne.
M. Dalw Haut, au 3-2' Rég. d'inf.. Tours,
présenté par M. G. du Couëdic.
Henri Deschamps, Lenox. Massachusets,
Etats-Unis, présenté par M. E. Demolins.
L'abbé J.-M. Fassy, curé de Lamanon
fBouches-du-Rbônei, présenté par le même.
A. Gaxer, directeur de la Bévue d'Al-
sace. Mantoche (Hte-Saônei. présenté par
M. Paul Descamps.
L. Albino Gonzalez, Convento de S. Es-
teban, Salamanca. Espagne, présenté par
M. Edmond Demolins.
Pierre Hudicourt. avocat. Port-au-Prince,
Haïti, présenté par MM. Fleury-Féquière
et Eugène Roy.
Auguste Macnab. accademia ecclesias-
tica, Rome, présenté par M. E. Demolins.
Camille Martin, agent de fabrique. Lyon,
présenté par M. P. Cadot.
Etienne Mathox, ancien député, avo-
cat. Port-au-Prince, Haïti, présenté par
MM. Fleury-Féquière et Eugène Roy.
L"abbé Pierre Moxot. Lyon, présenté
par M. Ph. Collonge.
Ex""' Sor Mendes dos Remedios. biblio-
thécaire de l'Université. Coimbra, Por-
tugal, présenté par le D"" Serras a Silva.
J. Poncier, instituteur, École (Savoie»,
présenté par M. P. Descamps.
Le capitaine Stambule^cu, Bucarest,
Roumanie, présenté par MM. E. Demolins
et E. Grigorovitza.
M. SuLEAU, industriel, Paris, présenté
par M. Edmond Demolins.
XitlVE AU ME.MBRE CORRESPONDANT : M. J.
Mattos Braamcamp, ingénieur à Lisbonne.
M. J. Mattos Braamcamp écrit à M. De-
molins :
« Je pense constamment à la Science
sociale et aux moyens de la propager en
Portugal. J'ai déjà réussi à recruter un
certain nombre d'adhérents. Au moment
où le gouverneur du Mozambique partait
pour rejoindre son poste, je lui ai prêté le
livre de M. de Préville sur l'Afrique et celui
de M. Poinsard. Cette lecture a porté ses
fruits, car le gouverneur du Mozambique
vient d'envoyer une circulaire à tous les
gouverneurs de sa province leur enjoi-
gnant de s'informer attentivement de l'or-
ganisation sociale de chaque peuplade.
« J"ai acheté une dizaine de copies du
rapport sur l'Angleterre de M. Jean Périer
et je les distribue à ceux qui peuvent en
tirer profit pour eux ou pour le pays. Notre
agent commercial à Paris vient de faire un
rapport qui s'inspire de celui-là; notre
agent commercial à Madrid s'est fait ins-
crire membre après avoir lu le même rap-
port ainsi que les brochures sur le com-
merce franco-belge, etc.. et les, rapports
de M. Périer depuis 1903. Notre agent com-
mercial à Londres est mis au courant aussi,
ainsi que notre Ministre des affaires étran-
gères qui est aussi un nouveau membre de
la Société, ainsi que quelques-uns des an-
ciens et futurs Ministres qui touchent de
plus près à nos questions économiques.
Pendant les discussions parlementaires sur
la grave question des vins et sur d'autres
questions, j'ai communiqué les études de
la Science sociale à des députés et à des
journalistes. Moi-même en ai tiré parti
dans des conférences et articles de jour-
234
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
naux et de revues agricoles sur des ques-
tions importantes comme celle du bétail de
boucherie, celle de l'exportation des pro-
duits agricoles par des compagnies étran-
gères protégées, etc. Il y a là des études
très intéressantes à faire comme documen-
tation de Science sociale. Il est incontes-
table, et quelques-uns commencent à le
voir, que nous avons besoin de fixer un
critérium national positif sur les bases de
la Science sociale.
« Dernièrement, un groupe s'est formé
parmi les membres de la Société de. Géo-
graphie de Lisbonne et les professeurs des
écoles de Lisbonne, pour organiser un
groupe d'études sociales et de propagande.
J'ai été invité à y prendre part et j'ai pro-
posé la formation d'une bibliothèque spé-
ciale. Pour donner une impulsion, j'ai
déposé dans une salle de la Société de
Géographie, à la disposition des membres
du nouveau groupe, de ceux de la Science
sociale, et des membres de la Société de
Géographie, tous les volumes de la col-
lection complète que je possède de la
Scieticc sociale et ceux que vous et tous
les membres ont publiés jusqu'à ce jour.
J'ai engagé ces Messieurs à parcourir toute
la série et à se rendre compte de l'utilité
qu'ils pourront en tirer. M. Reis Santos est
un des organisateurs de ce groupe, il s'est
fait incrire à notre société de Science so-
ciale. La nouvelle société va faire impri-
mer un questionnaire calqué sur le plan
d'enquête que la Science sociale a dressé.
J'ai proposé que ce questionnaire soit dis-
tribué aux curés de tous les villages et ha-
meaux, ainsi qu'aux professeurs de l'ensei-
gnement primaire. Je crois que ce sont les
meilleurs instruments que nous pouvons
trouver, pour faire des observations so-
ciales... »
REUNION ANNUELLE
La réunion annuelle se termine au
moment où nous mettons sous presse.
Elle a été particulièrement brillante cette
année, soit par le nombre des assistants,
soit par l'importance des communications
et par l'intérêt des discussions. Nous en
publierons le compte rendu dans le pro-
chain Bulletin.
QUESTIONS DU JOUR
UNE NOUVELLE FORME DE
L'EXPANSION ANGLO-SAXONNE
Nous lisons, dans le Temps, le passage
suggestif suivant, détaché d'un article in-
titulé : Capitaux anglais et américains en
Russie :
« Depuis trois mois. Américains et An-
glais, mais Anglais surtout, ont acheté'tout
ce qui était à vendre, en fait de mines et
d'exploitations minières, en Sibérie, dans
l'Asie centrale, dans l'Oural, au Caucase :
placers de l'Amour et de la Lena, mines
de cuivre du district de Semipalatinsk,
charbons et minerais divers dans l'Oural,
gisements de pétrole au Caucase. Dans le
bassin même de Moscou, on ne compterait
pas les établissements industriels qui.
ouvertement ou non, ont été acquis, en ces
derniers temps, par les capitaux anglais.
On affirme même qu'aux portes de Saint-
Pétersbourg, sur le lac Ladoga, à la limite
de la Finlande et de la Russie, les mines
de Pitkaranta, les seules mines de cuivre
de la Finlande, sont dès maintenant aux
mains des Anglais.
« J'ai rencontré, ces jours derniers, un
ingénieur qui revenait de Sibérie où il
travaille pour le compte d'une compagnie
anglaise. « Les .\nglais, m'a-t-il dit, achè-
tent à des prix fort avantageux tout ce qui
périclite, et là-bas. tant à cause du mé-
diocre état de l'outillage qu'à cause des
malversations des directeurs, lesquelles
ne vont guère à moins de 50 % des béné-
fices, les meilleures entreprises périclitent.
Pourquoi ne pas dire tout haut ce que
chacun sait et dit tout bas ? »
« On peut juger de l'importance des
transactions effectuées par ce seul fait,
que je sais de source certaine : il y a un
peu plus d'un mois, un consortium de
capitalistes anglais a fait venir de Prague
à Londres un jeune honnnc qui, sachant
DE SCIENCE SOCIALE.
235
le russe et l'anglais, a été employé, trois
semaines dm^ant, à traduire du russe en
unifiais les bilans et publications diverses
des exploitations minières et industrielles
dont on savait l'achat possible.
« Pressés de réaliser, vivant volontiers
au jour le jour, les capitalistes russes
accueillent comme manne céleste cet or
anglais qui afflue chez eux. Demandez aux
hommes d'affaires de Moscou, aux ban-
quiers en particulier et aux représentants
du gros commerce, ce qu'est actuellement
la situation de la place : tous seront una-
nimes à la déclarer excellente; et ils
diront vrai. Moscou, depuis l'an passé, a
gagné beaucoup d'argent, et le colossal
mouvement d'atfaires enregistré à la der-
nière foire de Nijni-Novgorod ne s'est pas
arrêté.
« Quant à l'Etat, on dit bien que lui
aussi serait disposé à protîter de l'aubaine?
Déjà l'on parle ouvertement de la vente
probable du chemin de fer de l'E.st chinois.
Et l'on parle de bien d'autres ventes en-
core. »
Cette forme de l'expansion anglo-saxonne
n'est pas nouvelle. On peut en citer de
nombreux exemples dans tous les pays.
Ainsi, en Belgique, le plus grand atelier
de construction, les établissements Cocke-
rill à Seraing , ont été fondés au com-
mencement du xix*^ siècle par un An.irlais
John Cockerill. Dans le nord de la France.
on peut relever, dans l'industrie textile,
un certain nombre de noms anglais :
Dickson à Calais. Snowden et Tanguy.
Fowler, Sandhers à Lille ou dans les en-
! virons, Holden à Croix-lez-Roubaix, etc.
On en trouve également dans la construc-
tion mécanique, tels que les établisse-
ments "Walker à Lille, etc. Dans le fasci-
cule consacré à l'étude du type savoyard,
le même fait était signalé, à propos de
l'industrie gantière de Grenoble ' : « La
plupart des grands patrons, dit M. de
Toytot, sont des Anglais ou des Améri-
cains. Ils sont mieux outillés et emploient
300 coupeurs et 1.'30 ouvrières^ à la journée,
alors que les maisons françaises n'ont que
15 coupeurs et 10 ouvrières ».
■i. 3'.« lasc, p. 81.
Dans l'industrie électrique, on peut citer
les .sociétés filiales établies dans différents
pays par les grandes firmes américaines,
Tliomson-Houston, Westinghouse, etc. 11
en est de même dans l'industrie automo-
bile dans laquelle on peut citer la maison
Charron qui a été rachetée par des capi-
talistes anglais. On aurait des exemples
semblables à citer un peu partout, en Es-
pagne, en Italie, en Chine, au Japon,
dans r.\mêrique du Sud, et surtout en
Égj'pte et dans l'Hindoustan.
Cette forme de l'expansion anglo-saxonne
n'existe guère que depuis un siècle, depuis
l'apparition de la grande industrie. Ce
phénomène est dû à la surabondance des
capitaux. .Nous savons qu'en France et en
Belgique, il y a également .surabondance
de capitaux, mais, dans ces deux derniers
pays, l'expansion capitaliste n'a pas les
mêmes caractères qu'en Angleterre; elle
s'opère surtout par l'intermédiaire de vas
tes sociétés anonymes lancées par les
banques et les agents d'affaires. Le public
remet bénévolement son argent à des gens
qu'il ne connaît pas, sur lesquels il n'a
aucun contrôle et pour des industries
créées dans des pays .sur lesquels il n'a
que de vagues renseignements. De là,
l'échec de tant d'entreprises , canal de
Panama, mines d'or ou de cuivre, etc.
Nous soulignons, en passant, ce passage
de l'article du Temps que nous avons re-
produit et qui attribue l'échec de la plu-
part des entreprises russes, françaises,
belges, ou allemandes, au médiocre état de
l'outiUa(ie et à la malversation des direc-
teurs^. Les entreprises qui réussissent le
mieux sont celles qui ont pour objet l'ex-
ploitation d'un service public, gaz, élec-
tricité, tramways, etc. Il n'en est pas
de même des Anglo-Saxons. Ici, c'est le
capitaliste lui-même qui se met à la tête
de l'entreprise et qui le contrôle de près.
Tout au moins, il étudie l'affaire de visu
avant d'y mettre son argent.
C'est pourquoi, il est moins souvent
trompé, et c'est pourquoi ses affaires
réussissent. Les Continentaux, plus apa-
thiques, trouvent plus commode de faire
1. Ou peut citer d'honorables exceptions, mais
ce sont. Irélasl des exceptions.
-23(5
BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
fructifier leur argent par les autres et
souvent ils perdent leur argent ; les An-
glo-Saxons préfèrent surveiller eux-mêmes
remploi de leur argent, ce qui donne plus
de tracas^ mais moins de déboires. Tel est
le secret de cette nouvelle forme de leur
supériorité.
Quel sera le résultat de cette expansion
nouvelle ? On peut, dès maintenant, l'a-
percevoir. Ce n'est pas la colonisation
agricole en sol vacant ou rendu vacant,
comme celle qui a donné lieu à la fonda-
tion de nouvelles nations, Amérique du
Nord, Sud-Afrique, ou Australie; c'est une
colonisation patronale en sol occupé par
des communautaires.
Le passé explique l'avenir. Tous nos
lecteurs connaissent une période sembla-
ble dans l'histoire, nous voulons dire l'ex-
pansion des P'rancs dans l'Europe occi-
dentale au Moyen Age. Sans doute, les
colons francs n'élevèrent pas des usines,
mais ils créèrent des domaines agricoles
en se superposant à une race communau-
taire ; ils devinrent des patrons éminents,
et rendirent la vie à des contrées qui
tombaient en décadence. On peut donc
prédire que, dans certains pays, la classe
supérieure se renouvellera par une infu-
sion de sang anglo-saxon, l'élément com-
munautaire fournissant la main-d'œuvre
et occupant les situations inférieures.
Ainsi, ces pays stagnants retrouveront une
nouvelle vie, une nouvelle activité.
Mais ceci formera-t-il de nouveaux États-
Unis, un nouveau type plus élevé? Nos
lecteurs savent que l'expansion particu-
lariste en sol occupé par des communau-
taires ne donne pas les mêmes résultats
que la colonisation en sol vacant. Dans
ce dernier cas, en effet, le type particula-
riste garde ses caractères fondamentaux,
et ces caractères fondamentaux sont ex-
cités par l'abondance des terres vacantes,
par la mise en valeur de richesses nou-
velles (Ex. : le type yankee). Dans le pre-
mier cas, au contraire, il y a un mélange
de deux races, en haut une race patronale
particulariste, en bas une race commu-
nautaire ouvrière ; mais peu à peu, lente-
ment mais sûrement, ce mélange devient
une combinaison : il se forme ainsi une
race unique, fusion des deux éléments
primordiaux : et cette race unique tient
le milieu entre la formation communau-
taire et la formation particulariste : ce sont
les populations mixtes dont la France et
l'Allemagne nous donnent actuellement
les exemples les plus caractérisés.
En résumé, Texpansion nouvelle abou-
tira à ceci : le remplacement des popula-
tions purement communautaires par des
populations mixtes, et ceci est un progrès.
De tout ce qui précède, on peut tirer les
deux lois suivantes :
Quand une population pariiculariste est
en contact avec une population communau-
taire adonnée aux travaux de simple re-
colle, le sol est rendu vacant et il se forme
une nouvelle nation purement particulariste
(Ex. : les Peaux-Rouges, les indigènes
australiens, etc.. évincés).
Quand une population particulariste est
en contact avec une population communau-
taire adonnée aux travaux d'extraction,
il se forme une combinaison aboutissant à
la création, d'une race mixte. (Ex. : l'Eu-
rope occidentale et centrale).
La France peut-elle profiter de cet état
de choses? On peut répondre affirmative-
ment, si l'on remarque que le phénomène
signalé plus haut aboutit à la création de
nouvelles races qui seront plus près du
type français que du type anglais.
.\ous pourrons donc exercer une grande
influence, au point de vue des idées, sur
ces nations futures, puisque leur menta-
lité se rapprochera de la n»')tre, à certains
égards, et que nous avons le bénéfice de
l'antériorité, de l'avance prise. La France
est le premier pays dans Tordre chrono-
logique, où la formation mixte soit appa-
rue, et cela explique son prestige et son
rôle vis-à-vis des autres nations mixtes,
qui peu à peu se sont formées autour
d'elle.
Paul Dr.scAMi's.
DE sctencl: sociale.
237
CORRESPONDANCE
I. — L'agitation chez les instituteurs.
A M. J. (VAzambuja, Ecole, Savoie,
Le 17 avril l!ti)7.
Monsieur,
J'ai lu votre article, rAf/iUilion chez les
Jnsli tuteur s, j>a.ru. dans le trente-quatrième
fascicule de la Science sociale. Je vous
fais part de quelques réflexions qu'il m'a
inspirées et qui m'ont paru utiles à com-
muniquer.
Il y a certainement du vrai dans votre
article. La monographie de l'instituteur,
•Ml tant que type social, est d'un obser-
vateur. Les causes pour lesquelles les
détenteurs du pouvoir liésitent à frapper
les instituteurs syndiqués sont bien obser-
vées aussi, quoique, à mon avis, elles soient
exagérées. Le rôle électoral attribué à l'ins-
titeur n'est vrai que pour certaines régions ;
mais pas pour la majorité. Par suite de
circonstances spéciales, des instituteurs
ont pu se prêter au rôle d'agent d'infor-
mation; mais, en comparaison du grand
nombre des instituteurs, ils ne forment
(pi'une infime minorité.
Vous écrivez ensuite : « On ne peut
oublier que le triomphe définitif de l'école
ofûcielle, après vingt-cinq ans d'exten-
sion progressive, coïncide avec l'augmen-
tation inquiétante du nombre des jeunes
criminels ».
C'est à peu près comme si je disais :
« On ne peut oublier que le triomphe défi-
nitif du christianisme, dans l'empire ro-
main, coïncide avec les scandales, les
bassesses qui ternissent les derniers jours
de l'Empire. » De ce que deux faits coïn-
cident dans le temps, peut-on en conclure
que l'un est un dérivé de l'autre? Non,
n'est-ce pas? S'il y a beaucoup de jeunes
criminels, cela tient à ce que la France a
déjà des siècles d'existence, qu'elle a
atteint une civilisation avancée, et toute ci-
vilisation avancée, ainsi que le constate le
docteur Legrain, voit son épanouissement
terni par l'apparition fatale d'un certain
nombre de dégénérés, dont l'éducation
dépend plus du médecin (|ue de l'institu-
teur, ou même, si vous voulez, que du
curé. Tout procédé pédagogique normal
échoue avec des anormaux.
J'arrive maintenant au but essentiel de
ma lettre.
^'ous parlez des « campagnes antipa-
triotiques » des instituteurs. Pour vous
montrer à quel point cette légende con-
cernant les instituteurs est peu fondée en
fait, je vais, si je puis m'exprimer ainsi,
vous faire la monographie du sentiment
patriotique chez l'instituteur français ac-
tuel, et je me prendrai tout simplement
comme exemple, car : 1" je serai plus sûr
de la certitude des faits que j'avance;
'2" je crois résumer les principaux traits
du patriotisme de l'instituteur français
actuel.
Je suis, en effet, membre de la Conci-
liation Internationale dont, comme vous
le savez, M. d'Estournelles de Constant est
président. Je suis donc un pacifiste. D'au-
cuns en concluront aussitôt que je suis
un antipatriote, queje réclame la suppres-
sion des armées et que, sans doute, je ne
dois guère me gêner dans ma classe pour
attaquer armée et officiers à tout propos.
Eh bien! voyons ma classe; consultons
livres et cahiers. Vous n'êtes sûrement pas
sans savoir que ce sont les instituteurs
(jui, dans leurs conférences cantonales
annuelles, décident de l'inscription ou de
la radiation de tel livre sur la liste dépar-
tementale des livres classiques. De plus,
parmi les nombreux ouvrages relatifs à un
même ordre de connaissances, chaque
instituteur a le droit de choisir celui qui
lui convient, de sorte que les livres mis
entre les mains des élèves d'une classe,
reflètent d'assez près l'état d'àme, les aspi-
rations du maître.
Examinons les livres de ma classe, trai-
tant plus ou moins directement du patrio-
tisme. Voici le livre de lecture. Il a pour
titre les Enfants de Marcel par G. Bruno.
Ce Marcel est un sergent, et un sergent
de l'armée de l'Est de 1871. Sa femme,
cantinière, meurt pendant la campagne;
lui, perd son bras droit. Ils offrent donc
des exemples vivants de patriotisme à
mes élèves. Un des fils devient officier ;
238
BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
len autres, colons en Algérie. Les héros du
livre sont donc principalement des mili-
taires. Et tout, dans l'ouvrage, respire un
patriotisme ardent, mais non chauvin. J'en
fiterai quelques passages, bien que cela
allonge ma lettre. Voici le début :
« Il faut apprendre dès l'enfance à
mettre au-dessus de tout : honneur et
patrie. Honneur et patrie est la devise de
Qotre armée ; ce doit être aussi celle de
tout Français et de toute Française. »
Plus loin : « 11 faut aimer la patrie fran-
çaise pour ses malheurs comme pour ses
gloires. »
« Le mois de mai sans la France, ce
n'est plus le mois de mai. »
« Soyons fiers de nous dire citoyens
français et faisons en sorte que ce titre
soit respecté dans le monde entier. »
« Un ancien a dit : Aimer et servir sa
patrie, c'est un des moyens d'honorer
Dieu. »
« Capituler, pour une ville qui a encore
des moyens de résistance, est aussi hon-
teux qu'il Test pour un soldat de prendre
la fuite. »
« Le bon soldat est esclave de la règle,
esclave de la discipline ; il n'a pas à dis-
cuter ni à apprécier; il n'a qu'à obéir. »
Est-ce là de l'antipatriotisme?
Voici le livre de morale (École primaire.
Bibliothèque d'Éducation, 15, rue de
Oluny, Paris). Ici les citations seraient
longues. Je vous renvoie au livre pour
l'apprécier. Vous pourrez y voir que si l'on
ne place pas Napoléon P'- au rang des
héros, le livre contient cependant des
passages très suggestifs au sujet de la
question qui nous intéresse. Tel le sui-
vant : « Rien n'est plus beau que le sacri-
fice de la vie à la patrie ; les braves gens
morts sur le champ de bataille ont droit à
toute notre admiration, et on ne pourra
jamais célébrer assez la vaillance de Léo-
nidas aux Thermopyles, comme l'héroïsme
de Jeanne d'Arc, ou des volontaires de
1793. Défendre l'indépendance delà nation
contre les conquérants ou les envahisseurs,
quoi de plus noble?.., » (page 175).
Voici le livre d'histoire de Cl. Auge. Ab-
solument rien d'antipatriotique à lui re-
procher.
Passons aux cahiers. Presque chaque
jour, le sentiment patriotique s'épanouit
dans un modèle d'écriture, dans une
dictée, un morceau de récitation, une
rédaction, un compte rendu de lecture.
Mais voilà où mes élèves diffèrent de ceux
d'il y a vingt ans : ils placent Pasteur,
^'ictor Hugo, Hoche, Bayard, avant Napo-
léon Ie>?
Est-ce là un grand crime contre la
patrie??
Avec la grande majorité des instituteurs
français, je considère que l'instituteur
français actuel a le devoir de développer
dans le cœur de ses élèves l'amour inné de
la patrie, de la leur faire aimer, comme
une mère à laquelle ils doivent tout. Mais
avec la majorité des instituteurs français,
je n'admets pas qu'on cultive, chez les
jeunes générations, l'amour de la guerre
et l'amour des conquêtes. Cela veut-il dire
qu'ils en seront moins enclins à défendre
leur pays? Il n'est pas permis de le penser.
Une forte armée est indispensable à la
France et lui sera nécessaire longtemps
encore. J'estime les officiers qui transfor-
ment les jeunes recrues arrivant au régi-
ment en soldats endurants, aguerris,
capables d'affronter bravement l'ennemi.
C'est là leur devoir à eux : la préparation
à la guerre. Le nôtre, je l'ai dit, est diffé-
rent, mais non contraire : il consiste à
cultiver chez nos élèves l'amour de la
patrie, et à leur faire comprendre que les
guerres de conquêtes ne font pas la vraie
grandeur d'un peuple. La race anglo-
saxonne n'est pas une race « conqué-
rante », au sens militaire du mot, et
cependant la « Science sociale » ne recon-
naît-elle pas que cette race est la race
dominante actuelle?
Vous voyez qu'en somme, à aucun mo-
ment, nous n'avons essayé de détruire en
nos élèves l'amour de la patrie, que nous
les poussons au contraire à donner pour
elle jusqu'à la dernière goutte de leur sang ;
mais nous ne voulons pas qu'ils aient « le
culte de la guerre ».
Veuillez agréer, Monsieur, l'expression
de mes meilleurs sentiments.
J. PoNCiKR, Instituteur.
DE SCIENCE SOCIALE.
230
I
Nous répondrons brièvement :
1'^ Le fond de nos observations est juste,
puisque l'auteur de la lettre le reconnaît
lui-même.
2'^ En disant que l'augmentation du
nombre des jeunes criminels coïncide
avec le développement de l'école officielle,
nous avons voulu simplement constater un
fait négatif, à savoir que l'école n'a pas
produit les merveilleux résultats célébrés à
l'avance par les poètes et promis par les
orateurs.
3" Les instituteurs antipatriotes ne sont
qu'une minorité, c'est entendu ; mais cette
minorité a paru assez inquiétante à des
instituteurs d'élite comme M. Bocquillon
et à des hommes d'État radicaux comme
M. Goblet, pour leur faire pousser des cris
d'alarme.
4" Il est parfaitement exact que les
livres scolaires et les cahiers d'écriture
sont pleins de maximes patriotiques; mais
notre honorable contradicteur a-t-il compté
le nombre de ceux qui jettent, ouverte-
ment ou secrètement, la dérision sur ces
maximes [dont on a abusé, à notre avis,
de façon à produire une réaction)?
5"^ Nous accordons que le rôle électoral
de l'instituteur ne s'exerce que dans cer-
taines régions, là où le milieu se prête à
la chose.
6'^ Nous nous gardons bien de confondre
les desseins généreux des pacifistes avec
les déclamations des antipatriotes. Il est
toutefois évident que certains antipatriotes,
pour mieux capter la sympathie du public,
empruntent le langage des pacifistes.
7° Nous sommes absolument d'accord
avec notre correspondant en ce qui con-
cerne la vraie grandeur des peuples, qui
ne résulte pas des guerres ni des conquêtes.
8" Enfin, et surtout, nous rappelons à
M. Foncier les déclarations et réserves que
nous avons faites, au commencement de
notre article, au sujet des instituteurs
dignes d'estime, parmi lesquels nous som-
mes heureux de le placer.
Ces courtes remarques suffiront, nous
en avons la ferme confiance, pour que
nos lecteurs remettent toutes choses au
point.
G. n'AzAMiiUJA,
L'Humanité évolue-t-elle vers
le socialisme?
A M. Paul Descamps.
Vervins, le 3 avril.
Monsieur,
En réponse à votre lettre du 30 mars
dernier, j'ai l'honneur de vous faire con-
naître que je ne perds pas de vue l'étude
sur la » Thiérarche » pour laquelle je me
suis fait inscrire; je regrette seulement
que mes loisirs ne me permettent pas
d'aller plus rapidement. J'attends aussi des
renseignements que j'ai demandés au
professeur départemental d'agriculture
pour pouvoir établir à peu près exacte-
ment la situation des différents types d'her-
bagers que j'ai rencontrés dans le pays.
Je lis toujours avec beaucoup d'intérêt
les belles études que vous publiez dans la
Science sociale. A propos du fascicule
L'humanité évolue-t-elle vers le socialisme ?
je voulais en son temps vous faire part
assez longuement de certaines objections
qui s'étaient présentées à mon esprit;
puisqu'une occasion s'offre de vous écrire,
je vais me contenter de me résumer.
Contrairement à votre conclusion, je
crois que l'humanité est en train d'évoluer
vers le socialisme, et ceci ne me semble
pas être en contradiction avec les prin-
cipes de la Science sociale. En effet, dans
notre société moderne, grâce au progrès,
au développement du machinisme, toutes
les besognes tendent à se simplifier, à exi-
ger de moins en moins d'efforts physiques
et intellectuels; elles sont même deve-
nus tellement faciles que, dans les usines,
les femmes, les enfants ont pris peu à peu
la place des hommes ; cette situation nous
achemine vers le salaire uniforme.
L'atelier où l'on fabrique mécanique-
ment ayant une supériorité écrasante sur
celui où l'on continue à suivre les vieux
errements, il s'en suit que toutes les pe-
tites fabriques, tous les petits ateliers dis-
paraissent. Le nombre des patrons va
diminuant alors que leur importance aug-
mente en proportion.
2'tO
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
Nous sommes entraînés vers une con-
centration formidable des forces sociales ;
un à un les échellons intermédiaires se
brisent. Bientôt il ne se trouvera plus en
présence que la puissance du capital entre
les mains de quelques financiers et celle
qui résultera du groupement d'un nombre
considérable de travailleurs unis par des
intérêts communs.
« Comme il est plus facile d'abattre
quelques tiges de pavot que d'innombra-
bles fleurettes », est-ce que nous ne se-
rons pas alors tout près du collectivisme ?
Est-ce qu'il ne se trouvera pas réalisé en
fait, et cela par les soins des capitalistes?
N'est-ce pas ce règne qu'appelle de tous
ses vœux et bien inconsciemment la bour-
geoisie française, quand elle éloigne de
parti pris nos enfants des professions ma-
nuelles et commerciales pour en faire des
fonctionnaires ?
Ce goût pour le fonctionnaire est à pré-
sent profondément ancré dans l'esprit de
la nation ; dans toutes les classes de la so-
ciété on attend son salut de l'État. On pré-
fère végéter dans un petit emploi, que de
vivre plus largement en employant ses
facultés, son initiative dans des entre-
prises.
Vous avez montré que le communisme,
le collectivisme, le monopolisme, avaient
existé dans le passé, parmi les sociétés
primitives et que cela avait été possible
parce qu'il n'y avait que des besoins peu
compliqués à satisfaire pour lesquels des
travaux de simple récolte suffisaient.
Eh bien, dans notre société moderne, où
le progrès a créé à chacun des besoins
multiples et compliqués, nous nous trou-
vons ramenés aux conditions du passé,
puisque nous arrivons à réaliser une vie
large et facile avec le minimum d'effort.
Grâce à la mécanique, est-ce que certains
articles ne sont pas fabriqués d'une façon
à peu près automatique? N'est-ce pas là
le but des recherches et des inventions?
Alors l'évolution de la société moderne
vers le collectivisme serait en harmonie
avec les principes de la science sociale.
Veuillez agréer. Monsieur, l'hommage de
mou profond respect.
E. Cheveaux.
L'argumentation de M. Creveaux repose
sur les quatre faits suivants :
1. Le machinisme ramène le travail
humain à une sorte de simple récolte.
2. Il tend à uniformiser les salaires.
3. Le grand atelier réduit de plus en
plus le nombre des patrons, ce qui est un
acheminement vers un seul atelier na-
tional se chargeant de tout.
4. L'accroissement constant du fonction-
narisme est un acheminement vers le so-
cialisme.
Etudions successivement ces quatre phé-
nomènes. Et tout d'abord, pour bien poser
la question, je dois déclarer que, person-
nellement, il m'est absolument indifférent
que l'humanité évolue vers le socialisme
ou vers tout autre état social. Nous faisons
simplement œuvre de savant, c'est-à-dire
que nous devons faire abstraction de
toutes nos idées préconçues et étudier l'hu-
manité comme un naturaliste étudie une
société de fourmis. Il faut nous débarrasser
du préjugé des idées et laisser parler les
faits. Il faut surtout nous débarrasser des
confusions de mots, et c'est pourquoi, dans
notre étude ^ur le socialisme, notre pre-
mier travail a été de définir exactement
les termes employés : communisme, col-
lectivisme, monopolisme, etc. Si, par
exemple, l'on veut appeler socialisme un
état social dans lequel l'individualité de
chacun est la mieux garantie contre la
compression de la collectivité, nul doute
que l'Humanité évolue vers le socialisme.
Mais, au contraire, nous avons défini le
socialisme comme étant un état social réa-
lisant l'omnipotence de la collectivité et la
compression du libre développement des
individualités. Et cette définition, nous
l'avons tirée de l'ensemble des écrivains
socialistes. C'est donc à celle-là que nous
nous tiendrons.
La conclusion do notre travail était
celle-ci : le développement des transports,
en rendant la concurrence de plus en plus
âpre, est en train d'atténuer de plus en
plus les institutions socialistes, qui, jadis, ré-
gnaientsanspartage dans toute l'Humanité.
Ces points étant rappelés, revenons à
l'examen des objections faites par M. Cre-
veaux :
DE SCIENCE SOCIALE.
241
1. Est-il vrai que la surveillance des ma-
chines est un travail de simple récolte ?
Nous ne le pensons pas, pour cette raison
que la direction des machines demande
une attention soutenue, continue, sans
défaillance d'un seul instant : un moment
d'inattention provoque une malfaçon et
quelquefois un accident, une couturière
peut-elle être plus distraite quand elle
coud à la machine que quand elle coud à
la main? Un conducteur d'automobile
peut-il rêver davantage qu'un piéton? Un
machiniste peut-il être plus inattentif qu'un
conducteur de diligence ; un ajusteur, un
tourneur, ou un lamineur, qu'un forgeron
de l'ancien type? Non, sans aucun doute.
On peut dire, au contraire, que le travail
moderne demande un effort, une tension
d'esprit de plus en plus considérable. 11
ne s'agit plus de cueillir, en s'amusant,
les fruits spontanés du sol, ou de traire le
lait des troupeaux, pour se replonger en-
suite dans la douce quiétude de l'Oriental.
Non, il faut produire sans relâche et sans
défaillance.
M. Creveaux parle de remploi des fem-
mes et des enfants dans les usines mo-
dernes. Croit-il qu'elles ne travaillaient pas
avant l'apparition du machinisme? Elles
avaient, au contraire, les travaux les plus
durs à faire ! Toute notre étude ne prouve
pas autre chose, et l'on peut dire que c'est
dans les pays où le machinisme est le
plus développé que la femme travaille le
moins. Ce qui a pu faire douter de cela,
c'est que les femmes, au lieu de travailler
nuit et jour à la maison, vont travailler en
fabrique, mais un temps fixé seulement.
La vérité est celle-ci : la machine a di-
minué l'importance de l'apprentissage
technique, car, par suite de la spécialisa-
tion à outrance, il faut moins de connais-
sances diverses pour exercer un métier ;
mais le travail, en apparence accessible à
tout le monde, ne réussit que dans la me-
sure où l'ouvrier possède préalablement
les facultés d'attention soutenue, de mé-
thode, de régularité. On ne l'emporte plus
par des tours de mains mystérieux, mais
par la supériorité même du caractère
personnel : la formation de l'homme a
battu celle de l'ouvrier. La preuve est la
suivante, et nous l'avons citée dans notre
étude : pour diriger mille broches faisant
le même travail, il faut vingt-cinq Hindous
et seulement trois ou quatre Anglais. En
d'autres termes, toutes choses égales d'ail-
leurs, un ouvrier anglais fait sept fois plus
de travail qu'un Oriental. 11 estdouteux que
cette proportion subsiste pour un travail de
simple récolte, par exemple qu'un chas-
seur anglais tue sept fois plus de gibier
qu'un chasseur hindou !
2" Est-il vrai que le machinisme tende à
l'uniformité des salaires ■* Ce qui est vrai
c'est que le machinisme tend à égaliser le
salaire par rapport à la quantité de travail
produite, mais comme la machine ne fait
qu'accentuer les différences de capacité
productives des ouvriers, ceux-ci reçoivent
un salaire très variable par jour. Ainsi,
l'ouvrier hindou dont nous parlions est
payé autant que l'Anglais par unité de tra-
vail, mais il gagne beaucoup moins par
jour parce qu'il produit moins.
En France même, on voit des ouvriers
ayant le même emploi, avoir un salaire
variant du simple au double. En réalité, le
travail à la tâche se substitue de plus en
plus au travail à la journée; cela arrive
partout où la chose est rendue possible, et
cela est d'autant plus possible que le degré
de spécialisation est plus grand.
3'^ La concentration industrielle est-elle
un acheminement vers le socialisme? Ici,
il faut distinguer entre le nombre des pa-
trons et le nombre des capitalistes : la di-
minution des premiers n'implique pas celle
des seconds. Nous avons cité l'exemple de
l'xVngleterre, pays qui, d'après la prédiction
de Karl Marx, devait rendre facile la révo-
lution sociale, par suite de la diminution
croissante du nombre de capitalistes. Or,
les faits ont montré le contraire, et il y a
aujourd'hui plus d'un million de capita-
listes dans ce pays. En effet, quand une
usine s'agrandit, il est rare que le patron
puisse supporter seul les frais d'agrandis-
sement : il a recours à des commandi-
taires, à des associés, ou à des actionnaires,
et ainsi le capital se divise et se répand
dans le public.
Du reste, si le nombre des patrons di-
minue, par contre ces patrons sont le pro-
242
BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
duit d'une sélection. Il faut les considérer
comme des individualités plus éminentes.
Les collectivités sont, au contraire, des
patrons inférieurs. Ainsi, le premier phé-
nomène, loin de conduire au second, en est,
au contraire, l'antithèse absolue.
D'autre part, il est bien évident que la
libre concurrence empêchera toujours la
concentration d'arriver à son point extrême
(en admettant que le machinisme puisse
se développer jusqu'à ce degré inouï) ; ainsi
la prospérité d'une maison n'est bien as-
surée que tant que les nécessités de la
lutte viennent l'empêcher de s'endormir
dans une sécurité trompeuse. Il faudrait
d'abord empêcher la libre concurrence de
se produire. Or les pays qui entrent dans
cette voie sont immédiatement battus par
les peuples plus libéraux et forcés de re-
venir à de plus saines institutions. Certes,
il peut se faire que, dans un pays donné
considéré isolément, l'évolution se fasse
vers le socialisme, à l'aide de procédés
artificiels, mais c'est là le prélude d'une
décadence, par suite de la concurrence des
nations restées moins socialistes. Sans
doute cette décadence n'apparaît pas brus-
quement, mais l'évincement, pour être
lent, n'en n'est pas moins réel.
4" Le fonctionnarisme est-il en progrès?
M. Creveaux semble le croire. Sans doute,
il en est ainsi en France, mais est-ce là
un signe de progrès? En est-il ainsi dans
tous les pays? Cela est douteux.
Si l'on envisage l'humanité, on constate
que le fonctionnarisme est d'autant plus
développé que le pays est plus communau-
taire. Tout le monde connaît le mandarin
chinois, le tchin russe, les fonctionnaires
musulmans, etc. Le fonctionnarisme at-
teint son minimum d'intensité chez les
Anglo-Saxons, et il est hors de doute que
ces derniers représentent actuellement le
type de l'avenir. L'accroissement du
nombre des fonctionnaires en France a,
comme corollaire, l'immigration d'étran-
gers qui viennent remplir les places lais-
sées vacantes dans le commerce et l'in-
dustrie. Ce pliônomcne doit donc être
considéré comme une maladie, un ])héno-
mène morbide. Il faut bien le dire, si les
gens se rejettent vers l'État, c'est qu'ils s;-
sentent mal adaptés pour la lutte, et l'État,
en les soutenant, ne fait qu'accentuer leur
infériorité.
En résumé, je ne crois pas qu'il faille
changer les conclusions de mon travail, à
savoir : les races les moins socialistes évin-
cent celles qui le sont plus. Cela étant, il
est évident que les premières ne change-
ront pas leur façon de faire. Comme nous
l'avons dit, une force inéluctable entraine
l'humanité, et les peuples qui souffrent
sont ceux qui veulent s'opposer à l'évolu-
tion fatale.
Paul Descamps.
REPERCUSSIONS SOCIALES
(Ces répercussions restent toujours à vérifier,
ou à préciser, par de nouveUes observations).
(Il n'y a une Science sociale que si les phéno-
mènes sociaux se répercutent les uns sur les
autres indépendamment de la volonté hu-
maine et par le fait de la nature des choses).
III. — La Famille.
La Science sociale ramène les diverses
formes de la Famille à quatre grands
groupes : la famille patriarcale, la famille
quasi patriarcale, la fam illeparticulariste,
la famille instable.
1° La famille patriarcale. — Elle
est caractérisée par la réunion au même
foyer de plusieurs ménages soumis à l'au-
torité d'un ancêtre commun. A la mort du
chef de famille, ou patriarche, l'autorité
passe ordinairement non au fils, mais au
frère le plus âgé. C'est de ce type que
procède le mode de succession usité en
Tunpiie pour les Sultans.
La Famille patriarcale comprime l'ini-
tiative individuelle et l'aptitude au travail
pénible.
Cette forme de Famille s'observe à l'état
pur dans les steppes et, avec des déforma-
tions j)lus ou moins impoi-tantes, dans pres-
que toute l'Asie, dans l'Orient et le midi
de l'Europe et dans le nord de l'Afrique.
2 ' La Famille quasi patriarcale. ~-
Cette forme de Famille, ainsi que son
1. Voiries trois livraisons ju-ccédenles.
DE SCIENCE SOCIALE.
243
nom l'indique, présente la plupart des
caractères de la Famille patriarcale.
Elle n'en diffère que sur deux points :
lu La communauté est réduite à deux
ménages : celui des parents, qui gardent
toujours l'autorité ; et de Tun des enfants,
avec les membres restés célibataires. Cette
réduction vient de l'agglomération de la
population sur un territoire trop restreint ;
2'^ Le domaine, toujours considéré
comme un bien de famille et non comme
une propriété individuelle, est transmis
à un seul enfant. Mais cet enfant est
considéré comme un usufruitier, déposi-
taire du bien commun, avec la charge
d'établir ses frères et sœurs, ou d'assis-
ter et de recueillir les célibataires.
C'est la transmission à un seul enfant,
qui différencie nettement ce groupe de
famille du premier, car on n'observe ja-
mais ce mode de transmission dans la
Famille patriarcale. Cette dernière se
dissout par le partage égal, parce que
tous les membres se considèrent comme
co-propriétaires au même titre.
L'influence de la Famille particulariste
semble seule pouvoir expliquer cette trans-
mission à un seul enfant. En effet, la Fa-
mille quasi patriarcale n'a été observée
jusqu'ici que dans la zone touchée par
la Famille particulariste.
Nous n'avons pas encore réussi à déter-
miner actuellement des variétés de ce
type '.
3" La Famille particulariste. —
Elle diffère de la famille quasi patriarcale
sur les points suivants :
1'^ La propriété n'est plus considérée
comme un bien de famille, mais comme
mi bien personnel ;
2" Dès lors, le père la transmet librement
à qui il veut;
.3'^ Lorsque le père constitue un héritier,
il lui abandonne la complète direction du
domaine, en se réservant par contrat sa
propre indépendance, au moyen de droits
et de redevances bien délimités. Ce con-
trat exclut toute idée de communauté.
4"^ Les enfaiits sont préparés, dès leur
jeune âge, à l'indépendance et à l'initiative
y. \o\v Français d'aujourd'hui, liv. I, rli. i, ii.
individuelle, parce qu'ils doivent compter
le moins possible sur le bien et sur l'assis-
tance de la famille
X)" Aussi les émigrants partent-ils isolé-
ment et sans esprit de retour.
Ce t^-pe de Famille caractérise plus par-
ticulièrement la Norvège, le Nord-Ouest
de l'Allemagne, l'Angleterre, les États-Unis
et toutes les possessions anglo-saxonnes.
4'j La Famille instable. — Elle est le
produit de la décomposition des trois au-
tres types de famille. Cette décomposition
se produit suivant deux formes :
A. La FA-MILLE INSTABLE S.\UVAGE. —Elle
résulte de la décomposition produite par
la chasse et la cueillette pures. C'est le
type propre aux Toundras, aux anciennes
Savanes de l'Amérique du Nord, aiLx forêts
de r.\mérique du Sud et de l'Afrique et
aux anciens territoires à cueillette de
l'Océanie. C'est, en somme, la variété de
famille caractéristique des peuplades sau-
vages.
Ici, la famille est rendue instable en ce
qu'elle ne peut plus s'appuyer, comme
dans le type patriarcal, sur la communauté
familiale, ni, comme dans le type particu-
lariste, sur l'aptitude individuelle au tra-
vail difficile et intense.
La chasse et la cueillette font passer l'au-
torité des vieillards aux jeunes gens, sans
que ceux-ci soient rendus capables de
l'exercer. Par là, la famille est livrée à
l'instabilité totale '-.
B. La famille lnstable atténuée. —
C'est la variété propre aux populations
qui, pour des causes diverses, sont sorties
du type patriarcal, ou du type particu-
lariste. Elles ont perdu, par conséquent,
comme la variété précédente, le moyen de
s'appuyer soit sur la communauté, soit sur
l'initiative individuelle.
Mais cette variété diffère de la précé-
dente en ce qu'elle conserve, malgré tout,
certains restes, certaines survivances de
son état familial antérieur, parce qu'elle
n'a pas été complètement désorganisée par
la chasse ou par la cueillette et qu'elle est
plus ou moins en contact avec des milieux
•2. Vuir La Roule, t. I, liv. I, cli. iii et iv (Sf. soc,
VU, VUI, IX, X . Les Sociclcs africaines (sauflaré-
1 gion des Déserts;.
244
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
à formation communautaire, ou à forma-
tion particulariste. Par là, son instabilité
se trouve atténuée.
Cette variété se manifeste sur tous les
points du globe, mais à l'état sporadique,
suivant que les circonstances ont amené
une décomposition plus ou moins complète
de la famille patriarcale, ou de la famille
particulariste.
Par conséquent, en dehors du cas cons-
taté pour les populations sauvages, la fa-
mille instable n'a pas d'habitat déter-
miné '.
Ces quatre grands groupes de familles
comprennent un certain nombre de varié-
tés dont nous avons donné précédemment
les définitions -.
Voici quelques exemples de répercus-
sions au sujet des phénomènes qui se rat-
tachent à la Famille.
]. — LE PÈRE ET l'autorité PATERNELLE.
L'autorité paternelle se manifeste diffé-
remment suivant la forme de la famille,
ainsi que l'indiquent les répercussions
suivantes :
1° L'art pastoral nomade développe au
plus haut degré Vautorité du patriarche ^.
Il y a plusieurs raisons : ce travail ne
donne aucune supériorité à la jeunesse
sur la vieillesse; il exige en outre une forte
autorité pour maintenir l'ordre au milieu
d'un groupement nombreux ; d'autre part,
l'isolement de la vie nomade ne laisse
aucune autorité se constituer au-dessus de
celle du patriarche; enfin, le patriarche
détient le capital de la communauté re-
présenté par le troupeau, et comme ce
dernier l'emporte sur la part du travail,
l'autorité paternelle a une hase solide.
2. Datm les communautés jiatriarcales, la
vie facile tnaintient Vautorité paternellt:'*.
Parce que les plus travailleurs n'acceptent
de travailler au profit de la communauté et
1. Voir, à litre d'exemple, les Français d'anjovr-
d'hui, surtout liv. Il, ch. m.
^2. Voir Bulletin, n° 2;t, i't, id.
3. Se. soc, in, 411; XVlil, 20-2; XXII, 1(i; XXV.
•i-20; XXIV, -2:>i; fasc. XXII, 38, 42, Vi ; XXVllI, 100,
179. Hoc. afric, 'M, 114, 1-29, lîiO, -273. La Route, I,
liv, I.
4. Sr.soc, II,S3i; III, 5-20, îm, 538; IV, 300; XXII,
139, loi, 388. Soc. afric, 45, 95.
d'obéir au chef de famille qu'autant que le
travail est facile. Sinon, ils ont plus d'avan-
tage à travailler pour leur compte.
3. L'autorité du patriarche diminue dans
la mesure où le travail devient plus intense ^.
Cette évolution se produit généralement
lorsque la culture devient le travail exclu-
sif, A mesure que les membres de la com-
munauté doivent donner une somme de
travail plus grande, ils entendent exercer
une part de l'autorité. La diminution de
l'autorité du patriarche se manifeste ainsi :
nomination d'un conseil de communauté
composé des plus capables ; élection du
patriarche par la communauté; droit de
déposer le patriarche s'il est insuffisant. En
somme, l'autorité passe de plus en plus
des vieillards aux jeunes gens et aux plus
capables.
4. Les migrations de pasteurs nomades
diminuent Vautorité du patriarche en lui
superposant le chef de tribu, ou de clan '^.
Ces migrations arrachent les familles à leur
isolement pastoral et nécessitent des chefs
supérieurs, dont l'autorité vient diminuer
celle des chefs de famille qui était jusque-
là en quelque soiHe illimitée. C'est le cas
des caravaniers de l'Arabie et du Sahara,
des anciennes migrations celtiques depuis
le h'aut Danube jusqu'à l'Armorique,
l'Ecosse et l'Irlande, des invasions de pas-
teurs nomades, etc.
5. Dans la famille quasi patriarcale, Vau-
torité duché f de famille est limitée par celle
de niéritier associé "^ . Cet héritier est insti-
tué au moment de son mariage et il est
associé au père pour l'aider dans l'exploita-
tion du domaine, dans l'éducation et l'éta-
blissement des autres enfants. L'autorité
est donc partagée.
6. (m famille ])articulariste limite Vauto-
rité paiernelle : le père agit surtout par des
conseils tendant à développer aussi rapide-
ment que possible Vinitiative et la person-
nalité des enfants ^. Cela vient de ce que
5. .Se. SOC, 1, 'I IG; 111,-244 à -20G ; XXIII, -2-2t>. Ln Roule ^
II, liv. Il, cil. IV, -207 et sui\. 0. E.,II, 3(i5; V, -298.
C. Se. soc., XXIV. 23 à 31. Franc, d'au}., liv. V. La
Route, I, liv. II, cli.i. Il ; liv. IV.
7. 0. li., IV, cil. IX. Franc, d'auj., liv. l,ch,i. La
Vallée dOssait, par K. Itutol (Se. soe., III, 574, 583;.
H.Snjtérinritédc.^ .\n(jlo-Sa.cons, passini. L'Édu-
calionnouvcUe, passim. IIisl.de laforni. part,; Les
DE SCIENCE SOCIALE.
245
le père considère que chaque enfant doit
se créer une situation par lui-même. Dès
lors, il se préoccupe surtout de l'émanciper
le plus tôt possible et de lui donner l'apti-
tude à réussir sans l'aide de ses parents.
Mais Tautorité paternelle reste entière en
ce qui concerne la transmission de ses
biens, car il conserve intacte la liberté de
tester.
7. Dans la famille inslable sauvage, l'an-
lorité paternelle est complètement atro-
phiée '. Parce que la chasse, qui est ici le
travail dominant, fait éclater la supériorité
des enfants sur les vieillards au point de
vue du travail. L'autorité et l'influence
passent ainsi aux enfants, ce qui constitue
le renversement des rôles naturels.
8. Dans la famille instable atténuée, l'au-
torité paternelle est plus ou moins dimi-
nuée^. Elle l'est, dans la mesure où le type
s'éloigne de la famille patriarcale, ou de la
famille pariiculariste. Comme ce type est
une déformation, il comporte des degrés
nombreux, suivant le point d'évolution
auquel il est arrivé. Mais, quel que soit ce
point, le type présente un caractère com-
mun, c'est que le père perd le droit de dis
poser de son bien : le bien est partagé
entre tous ses enfants par parties égales.
Le père ne peut donc assurer lui-même
l'avenir de son œuvre dans les conditions
qui lui paraissent les meilleures.
2. — LA LOI MORALE ET LA TRADITION DES
.'VNCÈTRES.
Pour se faire obéir, l'autorité paternelle
invoque le grand argument de la loi mo-
rale. Mais les diverses formes de famille
ne maintiennent pas la loi morale de la
même manière et au même degré. On peut
résumer les procédés qui leur sont pro-
pres dans la répercussion suivante :
y. La loi inorale est maintenue : dans la
famille patriarcale^ par V autorité très
forte; dans la famille par ticulariste'*, par
premiers chap. Se. soc, XXX,I-21,olG. 0. M., i« sér.
ni. G. E., III, 375, 409, 425, 4-29.
1. La Roule, I, liv. I, ch. m, IV. Se. soc, VI. Les
popul. circumpolaires; VII, VIII, les chasseurs de
bisons. Soc. afric, 91 et passUn.
2. Classification soc, V et VII, i^assm dans les
renvois. 0. E., V, 362.
3. Se. soc, XV, 59; fasc. XXII, 38, 42.
4. Se. soc, fasc. XIX, 74; XXII, 58.
la conscience individuelle très forte; dans
la famille instable ^ seulement par des spé-
cialistes, étrangers à la famille et qui se
substituent à elle. (Voiries démonstrations.)
On peut signaler comme un soutien
puissant de la morale la répercussion sui-
vante :
10. Le relèvement de la situation de la
femme favorise les bonnes mœurs •'. Parce que
la femme est alors plus en état de .se dé-
fendre par elle-même et qu'elle est plus res-
pectée. En Orient, où la situation de la
femme est peu relevée, on est amené à
l'enfermer dans le gynécée, ou dans le
harem, et à la surveiller étroitement.
L'autorité paternelle trouve un autre
soutien dans la tradition des ancêtres.
Mais cette tradition ne se manifeste pas
partout avec la même force ;
11. La famille patriarcale asi,ure au
plus haut degré le maintien des idées tradi-
tionnelles'^. Parce que toute son organisa-
tion repose sur l'autorité et sur le respect
du passé.
1?. La tradition y est fortifiée par le
culte des ancêtres ^. Ce culte est né origi-
nairement de l'isolement de chaque com-
munauté, par suite des nécessités de l'art
pastoral nomade. Cet isolement ne per-
mettait qu'un culte domestique, dont le
patriarche était le pontife.
13. L'isolement favorise le maintien des
ti'aditions^. Parce qu'il met à l'abri de
toute influence étrangère et différente.
14. La famille particulariste associe l'es-
prit de tradition à l'esprit de nouveauté ^".
Parce qu'elle comprend deux éléments bien
distincts : le fils héritier du foyer stable
qui représente la tradition ; les autres en-
fants qui émigrent au loin pour fonder des
foyers nouveaux et qui sont ainsi tournés
vers l'avenir. Ce dualisme explique le ca-
ractère à la fois traditionnel et progressif
5. Se. soc, fasc. XXII, 30, 31.
6. G. E., III, 57, 210; IV, 297, G. M. 2» sér., I, 293;
II, 113, 156.
7. Se.soe., fasc. XXII, 41. 0. E., II, 19, 53; V, 31,
44. 0. M., 1" sér. IV, 91 ; 2<' sér., I, 119.
8. Se soc, I, 529, 532; II, 282; XVIII, 209; XIX,
93; XXXI, 150. 0. M., 1" scr. IV, 88; 2" sér. 1,417.
9. Se. soc, III, 122 et suiv., 148, 349; IV, 379 à 382;
fasc. XIX, 188 ; IV, 98, 490 ; V, 163.
10. Sup. des Anglo-Saxons, passim. Hist. de la
fonn.parl., passim. La Route, II, liv. V.
246
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
des races Scandinave et anglo-saxonne, et
leur puissance extraordinaire d'expansion.
15. Le travail modifie les Iradilions dans
la mesure où il est plus susceptible de trans-
formations et de progrès^. La tendance à
s'éloigner de la tradition va en s'accen-
tuant de la simple récolte à la culture,
puis à la fabrication, puis aux transports,
et au commerce.
3. — LA FEMME ET LE MARL\GE.
16. La facilité d'établissement rend les
mariages précoces'^. C'est pour cela qu'ils
sont plus précoces en Orient, où la vie est
plus facile, à cause de la simple récolte,
de la communauté et de la concurrence
plus faible.
17. Dans la famille patriarcale, les pa-
rents décident eux-mêmes des mariages^.
Parce que les jeunes épouses devant habi-
ter dans la communauté de leur mari,
celle-ci a besoin de s'assurer qu'elles ne
viendront pas y porter le trouble. Cela
amène à considérer les mariages comme
une affaire familiale et non individuelle.
18. Dans la famille particulariste, le ma-
riage est un acte individuel''. Parce que les
jeunes ménages devant s'établir et vivre
à part, les parents sont moins préoccupés
de décider les choix. D'autre part, ils s'en
reconnaissent d'autant moins le droit
qu'ils ne donnent pas de dot et que les en-
fants s'établissent avec leurs ressources
personnelles.
19. La monogamie, la polygamie et la
polyandrie sont déterminées, chez les peu-
ples sauvages, par l'importance comparée
du travail de l'homme et du travail de la
femme ^. Si la ressource principale du mé-
nage est due au travail de l'homme, c'est
la polygamie qui domine; si elle est due
au travail de la femme, c'est la polyandrie ;
s'il y a équilibre, c'est la monogamie. En
1. Classé/icatioH soc. Voiries renvoi.s dans l'ordre
du tableau du Travail.
2. Se. .sot-., XX VU, .{-2; XXXI, -265 ; fasc.X XIII ; XXIV,
51. Hull. XXIIl, 3(i. 0. E., 103; IV,1'2; V, .>2, 9d.O. M.,
2« sér. Il, 114, uni; IV, 102.
3. Se. soc, fasc. XXII, 41. Soc. afr., 240. 0. E. IV,
.•i6; V,45, 47.0. M., 2' sér. II, 293.
4. Se. soc, I, 280 à 288; IX, 177; XXIX, 147; lasc.
XXII, G2.
o. La Roule, I, liiG à 162. O. E., Il, .{73. 0. M.,
i" sér., IV, 89. Soc afric, 34, 35, 92,
somme, le mariage est ici une question de
nourriture ; c'est une association entre
deux producteurs, suivant les conditions
mêmes du travail.
20. Lorsque la femme est considérée
comme un instrumenl de travail, la cou-
tume de l'achat, lors du mariage, s'établit^.
Parce qu'elle est alors assimilée à une mar-
chandise dont on peut tirer un profit.
21. La coutume d'acheter la femme rend
les mariages moins hâtifs'. Par suite de la
nécessité d'accumuler la somme néces-
saire à cet achat,
22. L'habitude d'acheter la femme en-
traîne le droit de la répudier *. Parce que
le mariage est assimilé à une opération
d'achat et de vente.
La situation de la femme dans le mé-
nage est déterminée par une série de ré-
percussionsdontvoici les plus importantes :
23. La situation de la femme s'élève, dans
la mesure où elle dirige un atelier de tra-
vail distinct de celui du mari *. Parce
quelle assume ainsi une responsabilité
personnelle et qu'elle exerce la direction
d'un travail indépendant. Cette répercus-
sion capitale a une telle action que, dans
certaines régions de l'Orient, elle empêche
la polygamie et qu'elle a donné naissance
au matriarcat, comme chez les Touaregs.
Cette répercussion est très fréquente chez
les pécheurs et les marins par suite des
longues absences du mari : la femme a la
complète direction de l'atelier sédentaire
et de l'éducation des enfants; c'est elle qui
tient la bourse commune.
24. La formation communautaire fait re-
tomber sur la femme les travaux les plus
pénibles ". Parce que cette formation ne
dressant pas au travail, l'homme est natu-
6. Se. soc, lasc. XXII, 30, 41. 0. E., I, et 0. U. pas-
sion, les monographies de pasteurs. Soc. af., passini.
7. 0. E., Il, 17,372,373.
8. 0. E., II, 3"o. 0. M., 1"- Sér. IV, 134; 2' sér., I,
457, II, 71.
!t. Pasteurs caravaniers: Se. soc, XII, 288; fasc.
XXII, 43. o. E., II, 43. Soc. af., 33. Pêcheurs et chas-
seurs : Se. soc. X, 200 et suiv., fasc. XXII, 31. Franc
d'auj., liv. V. 0. K., IV, 2!)7. O. M., 2° sér. Il, 157.
Montagnards grecs : .Se. soc, XVI, &>, 71, 74; XXXV,
322; lasc. XXVIII, 5(i, 83. Germains : Se. soc, XXIX
274. Sud-Slaves : 0. K., IV, 57. France, 0. E., IV, 71,
400; V. 153,404; VI, 110.
10. Se. .soc, fasc. XXII, 30, 41.0. E., II, 5, 30,59,
189, 279; IV, 254; V. 254; VI, 127, 370, 37!), 415.
0. M., !'« sér. IV, 94; 2"^ sér., 1, 430; II, 66, 390.
DE SCIENCE SOCIALE.
247
rellement porté à y contraindre sa femme.
C est là une des causes principales de l'in-
iériorité de la femme en Orient.
25. La formation comtnunaulaiye. en
maintenant la femme dans une situation
inférieure, l'empêche d'exercer une bonne
influence sociale '. Ce sentiment d'infério-
rité porte à négliger complètement son
éducation, ce qui diminue en elle l'idée
de chasteté et de pudeur.
26. La famille patriarcale ne maintient
les bonnes mœurs que grâce à la surveillance
étroite exercée par les parents et à la ré-
clusion des femmes'-. On saisit ici toute l'in-
fériorité de ce type qui. fondé exclusive-
ment sur l'autorité et ne développant pas
la responsabilité individuelle, ne peut agir
que par la contrainte. C'est ce qui explique
les deux manifestations si différentes de
l'esprit slave : la soumission passive de
ceux qui sont encore retenus dans le cadre
de la communauté familiale et l'insubor-
dination violente de ceux qui ont réussi à
en sortir : d'un côté: le moujik, de l'au-
tre, le nihiliste. On tient par le cadre et
non par soi-même.
27. Dans les communautés patriarcales,
les femmes prennent leur repasséparément\
Cela résulte du sentiment que l'on a de
leur infériorité et de la tendance à les
maintenir par l'isolement.
28. La formation particularisie déve-
loppe le respect de la femme et l'effort pour
la soustraire au travail pénible^. Parce
qu'ici l'homme est dressé au travail ; par-
ce qu'il a choisi lui-même sa femme après
des fiançailles souvent longues ; parce que
la jeune fille, élevée comme le jeune
homme et ayant choisi elle-même son mari,
a le sentiment profond de sa dignité et de
sa respectabilité. L'homme a été formé à la
respecter et, elle, à se faire respecter. Le
spécimen le plus connu de ce type est
l'Anglo-Saxonne.
l. Se. soc, lasc. XXII, 41. 0. E., II, 0-2, 183, «6. 0.
M. 1.'= sér. IV, 8<i: -2« sér. I, 64, m, 4-21.
•2. 0. E., II, :i, w, 31 i. 0. M., i"- sér. IV, 8!» : a' sér.
I. 4-2t : II, -291.
3. 0. E., 11,3-29, 407. 0. M.. 1'« sér. IV, 9«;2'^ sér. I,
iSTi; II, (Ki.
4. Se. soc., XXII, (i), -1. 0. E.. m, -281, 370, 400; V,
203: VI, 111.
4. — I.KS E.NFANTS ET L'ÉDLXATION.
D'abord la question de la natalité :
29. Le partage forcé des héritages porte
à limiter le nombre des enfants '\ Afin d'é-
viter le morcellement des domaines, qui
souvent entraîne la ruine de l'exploitation
et l'obligation de vendre la maison et la
terre. Les effets de cette législation sont
particulièrement visibles en France.
30. La coutume de la dot porte à limiter
le nombre des enfants ^. Par la difficulté
presque insoluble de constituer de nom-
breuses dots dans le peu de temps qui
sépare le mariage des parents de celui
des enfants. Cette difficulté est aussi
grande pour les riches que pour les pau-
vres, parce que la dot doit être propor-
tionnée à la fortune des parents. Cette
coutume, combinée avec le partage égal
des héritages, a fait tomber au dernier
rang, et en un siècle, le chiffre de la na-
talité en France. (L'éloignementdes Fran-
çais pour les professions lucratives et leur
engouement pour les situations adminis-
tratives peu rétribuées a complété cet
effondrement de la natalité.)
31. La facilité d'établir ses enfants
amène le développement de la natalité ".
En Orient, l'abondance des productions
spontanées, la densité moindre de la po-
pulation, les facilités de vie offertes par
la communauté patriarcale permettent aux
parents d'avoir un grand nombre d'en-
fants. C'est ce qui explique la persistance
de ce proverbe : « Dieu bénit les familles
nombreuses ». En Occident, où la popula-
tion e.st plus dense, la natalité se main-
tient dans certains pays, comme la Nor-
vège, l'Allemagne, l'Angleterre, qui savent
aller coloniser au loin et s'assurer ainsi
des facilités d'établissement.
32. L'imprévoyance amène le développe-
ment de la natalité. C'est ce qui explique
le développement de la natalité dans cer-
tains milieux ouvriers. Ici l'imprévoyance
empêche de prévoir la difficulté d'établis-
5. .Se. sor., I. iW àHi7: XXXIII. 170. 0. E.. V. 3(>3:
VI. IKi. 0. M.. III. 3(i3. Sup. des A.-S., passini.
6. Sup. des A. -S., passim. 0. E. et 0. M. Les mo-
nographies des l'amilles françaises. .Se. soe.. III,
i7(>.
7. Se. soc., fasc. XIX, 84. Soc. afric, ùoi.
248
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
sèment, ce qui fait que la loi précédente
ne fonctionne pas.
Les conditions de l'éducation sont direc-
tement influencées par l'état social, ainsi
qu'on va le voir :
33. L'éducation des enfants varie sui-
vant les quatre formes de la famille^
Chacune d'elles élève l'enfanta son image,
suivant les indications données plus haut.
Les familles patriarcale et (:[uasi patriar-
cale ^ inculquent aux enfants le respect
de la tradition des ancêtres, et compri-
ment Tinitiative et l'aptitude à l'effort. La
famille particulariste ^ développe au con-
traire l'initiative et l'esprit pratique. La
famille instable, qui est une déforma-
tion des deux précédentes, n'est pas ou-
tillée pour l'éducation et l'enfant se trouve
livré à toutes les influences extérieures.
Au point de vue religieux, elle ne déve-
loppe ni le sentiment collectif de la piété
orientale, ni l'énergie personnelle de la
piété anglo-saxonne*.
Une répercussion caractéristique :
34. La famille patriarcale oblif/e les
jeunes gens des deux sexes à s'amuser sépa-
rément^. Toujours la tendance à maintenir
les gens par l'autorité, la rigidité du cadre,
et non par le développement de la cons-
cience et de la responsabilité : les moyens
extérieurs, au lieu des moyens inté-
rieurs^.
Une répercussion de la religion sur l'en-
fant :
35. Le culte des ancêtres oblige à c/ioisir
un fils adoptif, à défaut de descendant
mâle ■'. Ainsi en Chine. Cela tient à la né-
cessité d'avoir un représentant autorisé
1. Se. soc, I, 4.>2, V, 40; XXIV, 3'.7. 0. E., II. (i8,
;i(i-; ni, (il, 3l:i. w:>; IV, «2; VI. .fi). (). M. IV. I2(i.
2. Se. soc., I, :,-2<); XVII, (!(i, XVIII, 2i)7. 0. E., Il,
49, 52; IV. fô7; fasc. XXII, 38, ,$!». Kamille particula-
riste.
3. Se. soc., IX, 71 à 80; XVIII. 111,118; XXIV, 3lJ.-i;
XXV, 372, .«»'<; fasc. XIX, 7.;, 7G, 77, 80, 119; XXII,
5t), 57, 62, (i.;, 83. O. M., III, 181.
4. Se. soc., II, 305; XIII, 502; XXXIII, 17'.; lasc.
XXII, .30, 35. 0. E., Il, 5, .52, 183, 187, 189,314, 433.
O, E., V, 3(i4; VI, 8G, 108,123, 12't. 147, 100. 2!)3,
303, 385, 392, 451, 487. 0. M., l"' scr. IV, l(i9.
5. Se soc, XXXIII, 177; lasc. XXII, 31. 0. K., IV,
189; V, 3<i3, 400, 42(i, 4SI ; VI. 17(i. 0. K., Il, l(i. 10,5.
.349. 0. M. V sér., IV. 8 ; 2' Sér. 438, 439.
G. Se. soc, XXVI, .3!>5; fasc. XXII, 52. 0. E., IV.
<il; V, 273; VI, 297. G. M., 2" sér. I, (11, (i9.
7.0. M., 1" sér.. IV, 127.
pour continuer le culte familial. De là, la
coutume de l'adoption, dans l'ancienne
Rome.
30. C'est le milieu social, et non la nais-
sance, qui constitue la race^. La race est le
résultat des conditions générales de vie
imposées par le milieu social. C'est pour
cela qu'on constate la ressemblance par-
faite d'état social et la communauté de
race chez des gens qui ne sont pas d'une
commune origine. C'est ainsi que tant
d'immigrants aux États-Unis perdent leurs
caractères originaires, pour passer au
type créé par le milieu américain, le type
yankee (Voir la démonstration).
D'ailleurs toute l'histoire est la démons-
tration de cette vérité : la plupart des
peuples résultent originairement de types
sociaux différents par la naissance, et
qui cependant ont été fondus en une
seule race par l'influence d'un même mi-
lieu social.
Conclusions. — 1. L'autorité paternelle
est limitée (volontairement ou involontai-
rement) dans la mesure où les enfants
peuvent se créer des situations par eux-
mêmes (Répercussions, 1 à 8).
2. La loi morale est maintenue, soit
naturellement par T'énergie de la cons-
cience, .soit artificiellement par un pou-
voir extérieur (Repère. 9).
3. Les traditions sont maintenues par
l'invariabilité du travail et par l'isolement
(Repère. 11, 12, 13, 14, 15).
4. Le mariage est un acte familial, ou
un acte individuel, suivant que les moyens
d'existence sont assurés par la famille, ou
par l'individu (Repère. 17, 18).
5. La situation de la femme s'élève,
suivant que l'homme est plus apte au
travail, ou .suivant que la femme dirige un
atelier distinct. (Repère. 20, 22, 23, 24,
25. 26, 27, 28).
6. L'élévation de la situation de la
femme e.st un symptôme du degré d'élé-
vation de la société (Résulte des Repère.
précédentes).
7. La facilité d'établissement (par la
famille ou par soi-même j ou l'impré-
8. 1a( RouU; I, liv. III. cil. I.
DE SCIENCE SOCIALE.
249
voyance développent la natalité (Repère.
2'j! 30, 31, 32).
8. L'éducation est tournée vers la tra-
dition, ou vers la nouveauté, suivant que
les moyens d'existence sont assurés par
la famille, ou par Tindividu (Repère. 33,
34).
0. La race est le produit du milieu so-
cial et non de la naissance i Repère. 36).
Edmond Df.M(ii.i.\s.
L'ÉMIGRATION HONGROISE EN
AMÉRIQUE
Les répercussions qui en résultent.
I
La population entière de la Hongrie est
d'environ 13 millions. Chaque année plus
de 1 p. 100 de cette population, 200.000
individus en moyenne, part pour l'Amé-
rique, et ce nombre va toujours en crois-
sant. Une émigration si forte ne peut se
faire sans produire des effets profonds,
d'autant plus qu'elle ne se répartit pas
également sur toute l'étendue du pays,
ce qui accentue les effets" sur certains
points. 11 y a des régions où l'émigration
est nulle. Dans d'autres, elle est tellement
développée que 30 p. 100 et plus du per-
sonnel ouvrier est absent. La crise est
donc aiguë, et il n'en peut être autrement.
Les effets de l'émigration se répercutent
sur l'agriculture, sur l'industrie et sur la
vie nationale de la Hongrie.
La grande masse des émigrants n'est
pas fournie par les Hongrois de race, mais
d'abord par les Slaves des Karpathes du
Nord, les Esclavons. En second lieu, elle
est fournie par les Roumains de la Tran-
sylvanie ; en troisième lieu seulement,
par les Hongrois. Bien que de races diffé-
rentes, ces émigrants se ressemblent assez,
pour être étudiés ensemble.
Plus de 90 p. 100 de leur nombre ap-
partient à la classe des paysans. Ce ne
sont pas des circonstances relatives au
lieu qui les font partir. En Hongrie, la
population n'est pas dense, les espaces
libres ne manquent pas; si le paysan
émigré, c'est parce qu'il est mal préparé
à suivre révolution de l'agriculture mo-
derne, et que sa culture primitive, exten-
sive, l'appauvrit, l'endette, et finalement
le ruine. Alors il part, mais seulement
dans le but de rétablir avec l'épargne faite
.sur les hauts salaires américains, l'équi-
libre chancelant de son budget. Parti avec
esprit de retour, çt mal préparé par sa
formation sociale, l'émigrant hongrois ne
fonde en Amérique ni un t home » ni une
entreprise coloniale, commerciale, ou in-
dustrielle. 11 recherche de préférence le
simple travail .salarié, et, pour gagner
davantage afin de revenir plus vite, il
accepte n'importe quelle rude besogne.
En somme, les liommes seuls émigrent,
les femmes restent généralement au pays.
Après deux ou trois années d'absence,
les émigrants reviennent au pays, munis
d'une épargne de 3 à 4.000 couronnes.
Appartenant à une race d'origine commu-
nautaire, le Hongrois est retenu par toutes
les fibres de .son être à la terre où il e.st
né et où il compte mourir, à la commune
qui encadre ses habitudes et seule lui
donne le sentiment du chez soi. D'ailleurs
la part de l'héritage paternel qui lui re-
vient le porte aussi à rentrer. Le partage
égal en nature de tous les biens entre
tous les enfants, souvent déjà du vivant
des parents, est pratiqué exclusivement.
Cette coutume fixe à priori la carrière du
paysan, lui donne un petit fonds, qu'il
augmente au moyen des bénéfices des
autres entreprises, dans le pays ou en
.\mérique.
Avec cet argent, il paie ses dettes, ou
rachète cher le domaine vendu à vil prix
quand il était dans l'embarras, puis il
rebâtit à neuf sa maison. S'il lui reste en-
core quelque chose, il agrandit son do-
maine en joignant à ses 3 ou 4 hectares
un quatrième ou un cinquième. Mais il
n'achète jamais que .sur le territoire de sa
commune, car. pour rien au monde, l'é-
migrant ne voudrait s'installer ailleurs.
Aussi ceux qui vendent savent profiter de
la situation, et toujours ces parcelles de
2)0
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
terre sont payées plusieurs fois leurs va-
leurs.
Quand il a ainsi employé tout son argent,
rémigrant reprend ses habitudes inter-
rompues. Il travaille probablement sur
une étendue plus grande, mais il fait la
même chose : la culture presque exclusive
et extensive des céréales. 11 ne dépense
rien pour améliorer ses instruments, son
bétail, son mobilier agricole; la méthode
reste la même.
Aussi les résultats sont-ils les mêmes.
Sans capital agricole roulant, sans procé-
dés perfectionnés et sans engrais, la terr»
refuse tout rendement supérieur. Bientôt
notre émigrant retombe dans les embarras
d'oîi il était péniblement sorti. Aussi n'est-
il pas rare que le même individu émigré
plusieurs fois.
Donc, l'argent américain n'est pas un
remède au mal dont souffre le paysan
hongrois, c'est seulement un stimulant
passager. Comme il a les yeux tournés
vers la patrie, l'Amérique a trop peu de
prise sur lui pour lui faire acquérir la
seule fortune impérissable : la valeur per-
sonnelle.
Cependant, sur les 200.000 émigrants, il
y a des exceptions : quelques-uns s'adap-
tent à la vie américaine, font venir leurs
femmes et restent. 11 y en a qui, revenus,
savent garder leur équilibre. Enfin beau-
coup partent définitivement avec leurs
familles. J'ai même entendu dire que ce
dernier cas devient de plus en plus fré-
quent parmi les Hongrois de race, de la
grande plaine. Cela est possible pour deux
causes :
l'' Dans certaines régions, les domaines
d'immense étendue formant fidéi-commis,
ou appartenant à l'Eglise catholique, ren-
dent la constitution, la multiplication des
petits domaines impossible.
2° Le paysan hongrois, plus progressiste
(jue le Slave ou le Roumain, sait mieux
apprécier les avantages de la vie améri-
caine.
Tournons maintenant nos regards vers
une classe sociale ([ui, par les effets de
l'émigration, est plus profondément at-
teinte que rémigrant lui-même : les gen-
tilshommes-propriétaires des domaines
moyens, d'étendue variant de 250 à 500 hec-
tares, la Gentry, comme on l'appelle chez
nous.
La Gentry réside sur ses terres; elle
s'intéresse à la culture, bien qu'elle l'ait
fait peu progresser. Dans ses procédés, on
retrouve quelques analogies avec la culture
paysanne. Pour la caractériser, je puis
employer un mot de M. Demolins : c'est
de la petite culture sur de grandes éten-
dues. Cette c^jlture comprend surtout les
céréales, cultivées par des méthodes sim-
ples, avec peu d'engrais, de machines et
de capital. Dans les mortes-saisons, les
travaux sont faits par des domestiques agri
coles, tandis qu'à certaines époques, sur-
tout pour la moisson, des ouvriers salariés
sont employés en très grand nombre.
Le blé est la production principale du
pays. Cette culture occupe d'autant plus,
que les méthodes simples exigent tous les
bras disponibles. La question d'une mois-
son menée à bonne fin est une question de
vie ou de mort. Aussi, à cette saison, le
propriétaire est livré complètement aux
exigences des ouvriers. Ceux-ci doivent se
rattraper pour le reste du temps, car pen-
dant les longs mois de chômage qui sui-
vront, le propriétaire imposera les .salaires
qu'il voudra.
La situation était déjà difficile avant
que l'émigration se fût accentuée, mais
depuis qu'elle a raréfié l'ouvrier, cette si-
tuation a encore empiré. Les salaires ont
rapidement monté ; ils ont atteint et dépassé
la limite que les propriétaires pouvaient
payer. Et comme l'agriculture, par sa na-
ture même, évolue lentement, surtout
quand l'argent manque, ces propriétaires
n'ont pas trouvé le temps nécessaire pour
modifier leurs procédés, installer des ma-
chines, créer d'autres productions (en-
graissage, laiterie, etc.). ce qui les aurait
rendus jjIus indépendants de la main-
d'œuvre.
Dans ces conditions, on comprend que
la situation du propriétaire soit plus dif-
ficile là où l'émigration est la plus nom-
breuse. Au lieu d'ouvriers à embaucher, il
DE SCIENCE SOCIALE.
251
se trouve en face de paysans munis d'ar-
gent et avides de terre. Alors-, à bout
d'expédients, il en est réduit à morceler
son domaine et à le vendre par parcelles
aux émigrants rentrés. Il cède d'autant
plus facilement qu"il reçoit un prix, qui,
avant l'arrivée de l'argent américain, au-
rait paru impossible à réaliser.
Voici les répercussions principales de
rémigration :
1*^ Elle amène le morcellement de la
terre, et fait gagner à la petite culture le
terrain qu'elle fait perdre à la culture en
grande propriété.
2" Elle stérilise Tactivité des proprié-
taires restés sans terre. Peu préparés pour
s'employer dans l'industrie ou le com-
merce, ces propriétaires se retournent
vers les situations politiques ou adminis-
tratives de l'État.
3° Les patrons naturels étant éloignés
de la culture, le progrès agricole .se trouve
arrêté, car le petit cultivateur, à la vue
étroite, n'est pas capable d'entreprendre
la réforme agricole.
Il faut bien reconnaître que jusqu'ici la
Gentry n'a rempli son rôle qu'imparfaite-
ment. Cependant il faut convenir qu'enfin
remise de la profonde déroute qui suivit
la libération subite des serfs (1848), elle
commence à comprendre que le monde
a définitivement changé et qu'il faut s'y
accommoder si on ne veut périr. Aussi le
progrès s'annonce sensiblement, et de-
viendra plus intense si on lui laisse assez
de temps.
III
Voyons maintenant les répercussions de
l'émigration sur l'industrie.
La Hongrie est un pays essentiellement
agricole. Xi sa situation géographique, ni
la formation première des races qui l'ha-
bitent n'ont porté le peuple à développer
une industrie et un commerce puissants.
C'est là une grave cause d'infériorité pour
la Hongrie.
Si on n"a pu y parer jusqu'ici, du moins
est-on arrivé à diagnostiquer cette maladie
nationale. On s'en plaint amèrement, c'est
le cri de détresse unanime, le cri à la
mode. Aussi l'attention générale est portée
vers la question. En théorie, en pratique,
en politique, surtout en politique, on fait
ce qu'on peut. Mais la lutte est dure.
1" Les populations de formation essen-
tiellement agricole ne fournissent ni l'ou-
vrier, ni le chef d'indu.strie capables de
faire réussir une entreprise. On trouve
bien des techniciens munis de tous les cer-
tificats, on trouve des ouvriers honnêtes,
mais la pratique industrielle, l'habileté
commerciale font défaut. Aussi l'ouvrier
mal dirigé donne peu de travail. Récem-
ment encore ce travail était peu payé, ce
qui était avantageux pour les entreprises.
2'' L'industrie hongroise, encore dans
l'enfance, doit lutter contre une concur-
rence redoutable : l'industrie autrichienne.
Mieux placée, mieux formée, fortement
soutenue par son gouvernement, l'indus-
trie autrichienne s'est rendue de bonne
heure maîtresse du marché hongrois, où
d'ailleurs elle n'avait à lutter contre au-
cune rivale sérieuse. Bien installée, elle
règne aujourd'hui grâce à son ancienneté,
à ses relations, à son machinisme, à son
capital et à son personnel bien formé. Ces
avantages ne peuvent être contre-balancés
par des douanes protectrices, car le terri-
toire des deux États est unifié pour le tarif.
.3. Récemment, encore, les Hongrois eux-
mêmes encourageaient peu les entreprises
hongroises. Sceptique envers les produits
du pays, le public préférait se fournir à
l'étranger. Parfois même, on devait dissi-
muler certains articles hongrois sous des
étiquettes étrangères afin de les faire ache-
ter.
Maintenant pareille chose ne se produit
plus. La politique coloniale de l'Autriche
envers la Hongrie a donné naissance a
une antipathie bien justifiée. Cette politi-
que poursuit des combinaisons douanières,
ayant pour but d'assurer le marché hon-
grois à l'industrie autrichienne, et d'acca-
parer en même temps à bon marché nos
principaux produits d'exportation, dont
elle a besoin : le blé et la viande.
La Hongrie s'est soulevée contre cette
politique économique. On se fait mainte-
nant un point d'honneur d'employer des
produits hongrois, et, si ce mouvement
n'est pas suffisant pour créer l'industrie
252
BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE DE SCIENCE SOCIALE,
elle-même, du moins c'est un puissant en-
couragement aux entreprises.
En compensation de tous ces maux,
l'Amérique nous paie l'argent que les
émigrants rapportent. C'est une somme
énorme qui peut monter annuellement à
150 millions de couronnes.
Bien employé, cet argent pourrait servir
utilement, dans un pays où l'agriculture
et les entreprises industrielles manquent
de capitaux suffisants. Mais laformation so-
ciale des émigrants empêche un placement
rémunérateur, peut-être même abaisse-
t-elle les revenus agricoles du pays, en fai-
sant passer la propriété des mains d'une
caste en voie d'évolution, à de tout petits
cultivateurs très routiniers. Donc, sur toute
la ligne, les effets de l'émigration sont fu-
nestes au pays, et on se plaint à bon droit.
Si ce mouvement continue, l'émigration
du Hongrois en Amérique renouvellera,
sous une forme moderne, les anciennes
invasions, qui précipitaient irrésistible-
ment les populations de l'Orient vers l'Oc-
cident.
Elisabeth Koos.
L'ENQUÊTE SOCIALE SUR LE « PAYS ».
Nous pouvons annoncer la publication
procliaine d'un second fascicule relatif à
V Enquête sociale. Il décrira les populations
forestières du centre de la France. Cette
étude formera bien le pendant de celle
que nous venons de publier sur le ti/pc
savoyard. En effet, ce dernier fait parti(>
du groupe des pasteurs sédentaires du
midi de la France, qui, comme on le sait,
forment la base des populations méridio-
nales. Celles du nord, au contraire, ont
été beaucoup plus influencées par la
forêt ([ue par l'ai't pastoral. Or, parmi les
populations forestières, celles du Morvand
et des contrées environnantes forment le
type le plus simple; de plus, il est encore
notablement influencé par l'art pastoral
et la formation patriarcale, de sorte que
l'on se trouve, pour ainsi dire, au point
de transition entre le Midi et le Nord.
Ces populations présentent un autre
sujet d'intérêt. Depuis quelques années,
les bûcherons font beaucoup parler d'eux,
et le pays, jadis si tranquille, est souvent
troublé par les grèves, les syndicats et les
revendications ouvrières. Une crise in-
tense sévit depuis que le développement
des transports a développé la concurrence
à un degré inouï. 11 est curieux de voir
comment ces populations pauvres et sim-
ples se comportent devant ce bouleverse-
ment du milieu social.
Nous avons également en main une
étude de M. Garas sur le type gascon, si
caractéristique et si intéressant.
Enfin, les travaux suivants sont en pré-
paration :
La Haute-Alsace, par M. Ganer;
Le Bessin, par M. Moschos;
L'Ile-de-France, par M. Durieu;
Le type saint ongeais, par M. Bures.
Nous avons reçu, en outre, un certain
nombre d'études trop peu étendues pour
([lie chacune d'elles puisse former un fasci-
cule complet et sur des sujets trop dispa-
rates pour qu'on puisse actuellement les
grouper.
Voici la liste de ces études :
Le Laonnais, par le comte de Sars:
Le Pays de Caux, par G. Maurion ;
Les Ferronniers normands, par P. Des-
camps ;
Le Gàlinais Orléanais, par A. Charron :
Les Hautes- Vosges, par J.-B. Pierrel :
Les coteaux de Sawnur, Le Poitou et
Le Bocage vendéen, par le comte de Bé-
jarry;
Le Bazês, par J.-L. Lagarde;
Enfin, nous avons quelques études sur
des pays étrangers ou dos colonies : Al-
gérie, Tunisie, Suisse, Asie Mineure,
Haïti, Madagascar, etc.
On nous annonce également des études
sur les pays les plus divers, et nous avons
tout lieu de croire qu'elles se réaliseront.
Encore une fois, nous faisons appel aux
collaborateurs désireux de participer à
cette œuvre dont l'ensemble formera une
belle série d'études sociales et une suite
naturelle du travail de M. Demolins sur
les Français d'aujourd'hui.
P. D.
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
L'impérialisme démocratique, par
Ernest Seillière. In-S", Pion. Paris.
Ce volume, qui est le troisième dune
série sur la philosophie de V impérialisme ,
se compose, comme les aînés, de considé-
rations transcendantes — trop transcen-
dantes — sur r t impérialisme > pris dans
un sens assez vague et assez abstrait.
L'impérialisme, si nous avons bien com-
pris M. Seillière, est la tendance au dé-
veloppement et à l'envahissement, tant
chez les collectivités que chez les indi-
vidus. Très érudit, l'auteur passe en
revue tout ce qui. dans les œuvres de
Machiavel, Holbes, Boulainvilliers, Mande-
ville, Rousseau, se rapporte ou semble se
rapporter à son sujet. Il conclut au
triomphe d'un impérialisme démocratique
et plébéien peu à peu dépouillé de son
mysticisme, c'est-à-dire de son dogma-
tisme. — Beaucoup de travail et d'effort
intellectuel, mais beaucoup d'obscurités.
Enfin l'auteur se tient en dehors de l'ob-
servation des faits.
Faits et pensées, par .\mbcrt Labbé.
Pion, Paris.
L'auteur de ce livre étudie en philosophe
le problème des causes finales. Ses théories
sur la nature font penser au pessimisme
amer d'Alfred de Vigny. L'auteur a souf-
fert, et sa souffrance se reflète dans son
livre, dont la pensée demeure nuageuse.
M. Labbé. tout en exprimant son espoir
de voir se réaliser un accord définitif
entre les grands principes spiritualistes et
la science moderne, risque de ne satis-
faire ni les croyants ni leurs adversaires.
11 se rattrape du côté de la poésie, qui
imprègne son ouvrage.
Le Péril de la Race, par Emile Pierret.
— Un volume in-lt5, Perrin et C''^. édi-
teurs.
L'avarie, l'alcoolisme, la tuberculose,
- int les trois plaies mortelles de notre so-
iété moderne. Les ravages qu'elles font
tous les jours, tout le monde commence à
le savoir et à le déplorer. Mais ce que l'on
sait moins, ce sont les remèdes que l'on
peut apporter à un mal qui met en péril
l'existence même de la race française.
Pourtant ces remèdes existent. De nom-
breuses ligues, œuvres et sociétés — re-
ligieuses et laïques — se sont formées
pour combattre le Péril de la Race. Le
bien qu'elles font est considérable. Plus et
mieux connues, elles pourraient étendre
davantage leur action, et la société tout
entière en retirerait un plus grand béné-
fice. C'est pour cela que notre collègue,
M. Emile Pierret a entrepris, dans un ré-
cit aussi instructif qu'attachant, de nous
faire pénétrer dans leur vie si active et si
bienfaisante.
Dans l'intérêt général, souhaitons aux
études que M. Emile Pierret commence
sur les œuvres de préservation sociale, le
même succès qui couronna jadis les tra-
vaux de Maxime Du camp sur les œuvres
charitables.
H. Taine. sa Vie et sa Correspon-
dance. Tome l\ ^L'Historien (suite). —
Les dernières années, 1876-1893. — Un
volume in-16, broché, 3fr. 50. Hachette.
Ce nouveau volume comprend les lettres
des dix-sept dernières années de la vie de
Taine, c'est-à-dire d'une période aussi ri-
che de faits qu'aucune de celles qui l'ont
précédée : c'est, dans la vie politique de
la France, les luttes du 16 Mai, l'avène-
ment définitif du parti républicain, et, plus
tard, le boulangisme : — dans la vie privée
et dans la vie littéraire de Taine, c'est son
entrée à l'Académie française, la publica-
tion de la Révolution, puis des chapitres
qu'il eut le temps d'achever du Régime
Moderne, les dissentiments pénibles qui
s'ensuivirent, la rupture avec la princesse
Mathilde.
Aussi bien Taine apparaît-il ici dans sa
grandeur désormais incontestée : tout le
movement de la pensée contemporainese
résume dans ces lettres, qui le font revivre
au milieu d'un monde d'illustres émules
et d'illustres admirateurs, dont quelques-
uns furent des disciples.
Ce n'est pas seulement l'histoire du gé-
nie de Taine, c'est l'histoire intellectuelle
du xix« siècle lui-même.
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BIBLIOTHEQUE DE LA SCIENCE SOCIALE
IM IJLIKE SOLS LA DIIIECTION DE
M. EDMOND DEMOIilNS
LES ORIGINES DE LA SCIENCE SOCIALE
FRÉDÉRIC LE PLAY
SA METHODE ET SA DOCTRINE
PAR
Edmond BOUCHIÉ DE BELLE
PARIS
BUREAUX DE LA SCIENCE SOCIALE
56, RUE JACOB, 56
1907
SOMMAIRE
Préface, par Edmond Demolins.
Introduction. P. 3.
La méthode d'observation. — Comment Le Play l'appliqua aux sociétés hu-
maines. — Pourquoi son œuvre scientifique est moins connue que ses plans
de réforme.
PRE.Mn:RE PARTIE. — La Méthode. P. 10.
I. Le principe de la méthode.
Comment Le Play fut amené à l'étude des sociétés humaines. — Causes qui
ont retardé le développement de la science sociale.
II. La description de la méthode.
La méthode monographique. — Importance de l'étude de la famille ouvrière.
— Le budget de la famille, son importance et ses lacunes.
m. Conclusions sm^ la méthode.
Premier essai de elassitlcation : les trois formes de la famille. — Les Ouvrierfi
européens. — Ce qui manque à la méthode de Le Play.
Deuxième partie. — La Doctrine. P. o5.
I. Les deux fondements de la doctrine.
L'observation des sociétés est le premier fondement de la doctrine. — La
conception de la prospérité en est le second. — La prospérité existe quand
le pain quotidien est assuré et la loi morale observée. — II faut propager
les coutumes suivies par les peuples prospères.
II. Les rapports privés intérieurs à la famille.
Rôle de la famille. — La famille patriarcale, la famille-souche et la famille
instable. — Il faut établir la famille-souche à l'aide de la liberté de tester.
III. Les rapports extérieurs à la famille. L'organisation du travail et les
rapports des classes.
Complication croissante des rapports extérieurs à la famille. — Il faut com-
l)attie le paupérisme à l'aide des coutumes du patronage : iieinnanence
des engagements; stabilité des salaires; association du travail agricole et
du travail industriel; respect de la loi morale.
IV. Les rapports publics.
Rôle des pouvoirs publics. — Leur organisation. — E.xemple de l'Angleterre
comme modèle.
V. Conclusions sur la doctrine.
Les faits jugent la doctrine. — Le Play a négligé le phénomène de la con-
currence qui a pris un développement de plus en plus grand. — Le mode
de succession ne donne pas une classification exacte des sociétés. — Le
patronage n'a pas résolu la question ouvrière.
TuoisiÈiME PARTIE. — Les Résultats immédiats. P. 7N.
Première ébauche de la méthode d'observation. — Détermination de quel-
ques lois générales. — Rôle important du travail. — Réfutation du i)ré-
jugé des lois écrites. — Conciliation de la tradition et du progrès. —
Caractère de l'égalité et de l'inégalité dans les sociétés. — Importance des
questions morales et religieuses.
Appendice. — Comment étudier méthodiquement la Science sociale. P. S'.\.
Le perfectionncmeni île la méthode : la Nomenclatun^ social(>. — L'applica-
tion plus rigoureuse de la méthoile. • — Le groupement des répercussions
sociales. — Le (h'veloppement de la Classification sociale. — La coordina-
tion des résultats obtiMuis.
I
BT'STE DE FREDEKIC LE PLAY
PRÉFACE
I
ft
Par suite des progrès de la Science sociale depuis vingt ans,
l'œuvre de Le Play n'a plus aujourd'hui qu'un intérêt histo-
rique. Elle marque seulement le point de départ et la première
ébauche de la science.
Mais il est nécessaire de connaître ce point de départ et cette
ébauche, pour savoir combien il a été difficile de soumettre
l'étude des phénomènes sociaux à la méthode rigoureuse de la
science. On comprendra ainsi quelle admiration on doit avoir
pour l'homme éminent, pour le Maître, qui a osé entreprendre
une tentative aussi difficile.
S'il ne l'a pas menée plus loin, c'est que cela était impossible
dans les limites d'une vie humaine.
Du moins il a pu se survivre par ses disciples, qui ont con-
tinué son œuvre et qui ont pu l'amener au point où elle est
aujourd'hui.
Cette œuvre a traversé quatre périodes nettement distinctes :
Dans la première période, de 1830 à 1855, Le Play parcourt
l'Europe et une partie de l'Asie pour recueillir des observations
sociales méthodiques. Il rédige ces monographies de familles,
qui devaient constituer le fondement de la science sociale. Le
résultat de ses observations est consigné dans les six volumes
II PREFACE.
des Ouvriers européens. C'est un vaste répertoire de faits, dé-
crits avec un soin et un ordre minutieux.
Pendant cette période, Le Play s'applique surtout à un tra-
vail d'analyse et tient encore les conclusions au second plan.
Dans la seconde période, de 1855 à J88"2, année de sa mort.
Le Play entreprend de formuler les conclusions, qui se déga-
gent des faits observés. C'est la synthèse. Il publie alors la
Réforme sociale en France, Y Organisation de la Famille, V Or-
ganisation du travail, la Constitution de V Angleterre, la Cons-
titution essentielle de V humanité, etc.
Malheureusement, cette synthèse était prématurée.
Elle était fondée sur une méthode encore trop imparfaite et
sur un nombre de faits insuffisants. Les observations ultérieures
prouvèrent qu'elle devait être rectifiée, ou complétée, sur un
grand nombre de points.
Mais, dans cette seconde série d'ouvrages, Le Play ne s'était
pas contenté de formuler la synthèse des faits observés, il avait
entrepris, en outre, de donner des conclusions en vue de la ré-
forme sociale.
Ces conclusions étaient également prématurées, pour les
mêmes raisons. Elles eurent un résultat encore plus grave.
Elles détournèrent le public et Le Play lui-même de l'œuvre
purement scientifique et en retardèrent ainsi le développement
naturel, alors qu'elle n'était encore qu'à ses débuts.
Ainsi, du même coup, la science se trouva arrêtée et l'œuvre
sociale se trouva compromise, parce quelle ne reposait pas sur
une base suffisamment solide.
Cette double erreur a retardé de vingt années les progrès de
la science sociale.
La troisième période va de 1886, date de la fondation de la
Revue la Science sociale, à 1ÎK)3. Cette période, de près de vingt
années, fut consacrée à reprendre dîme façon plus méthodique
l'œuvre scientifique de Le Play, grâce à l'emploi d'un instru-
riŒFACE. III
ment d'analyse plus perfectionné, la Nomenclature sociale, éta-
])lie par Henri de Tour ville.
Grâce à la Nomenclature, les collaborateurs de la Science
sociale ont pu réunir une masse considérajjle de faits, plus mé-
thodiquement analysés; ils ont pu, en outre, déterminer plus
exactement les conditions dans lesquelles ces faits se répercu-
tent les uns sur les autres.
A partir de ce moment, les bases de la science sociale se trou-
vèrent définitivement constituées.
La quatrième période, qui commence en lOOi, est nettement
caractérisée, dès maintenant, par la coordination des résultats ob-
tenus pendant la période précédente. Cette coordination s'ac-
complit par la mise en ordre des répercussions enregistrées
jusqu'à ce jour, par l'énoncé des lois qui en résultent, par
l'établissement de définitions plus précises et plus nombreuses,
enfin par la substitution d'une Classification sociale naturelle
à la Classification artificielle ébauchée par Le Play.
Ces résultats sont consignés dans la Bibliothèque de la Science
sociale, dont on trouvera le classement méthodique à la suite
de cette étude sur l'œuvre de Le Play.
Cette étude est une introduction naturelle à la science sociale
et nous remercions M. Bouchié de Belle d'avoir bien voulu
l'écrire et d'avoir fait revivre si exactement l'œuvre du fonda-
teur de la science sociale.
Edmond Demolixs.
LES ORIGINES DE LA SCIENCE SOCIALE
FRÉDÉRIC LE PLAY
SA MÉTHODE ET SA DOCTRINE
I
Le grand fait intellectuel du xix- siècle, — c'est aujourd'hui
presque un lieu commun de le dire, — est l'application aux
phénomènes de la vie morale des méthodes d'analyse scientifi-
que réservées jusqu'alors à l'étude du monde physique. On a
cessé d'opposer sur ce point la science à l'art et à la littérature.
On a fait d'elle, a dit un psychologue contemporain, un pro-
cédé de l'intelligence capable de s'adapter à tous les objets et
de renouveler le domaine entier de la connaissance. Le
xviii^ siècle avait tenté une entreprise semblable et y avait
échoué. Comme base de ses théories morales et sociales, il avait
substitué aux idées innées, aux dogmes révélés, les connais-
sances scientifiques qu'il avait acquises. Mais il avait immédia-
tement exagéré la portée de ces connaissances. Enivré de leur
découverte, il les avait brandies comme un défi aux vieilles
croyances. Puis, il avait tiré d'elles les conséquences les plus au-
dacieuses et les plus inattendues. « Suivre en toute recherche,
« avec toute confiance, dit Taine, la méthode des mathémati-
« ciens; extraire, circonscrire, isoler quelques notions très sim-
« pies, très générales, puis, abandonnant l'expérience, lescom-
FREDERIC LE PLAY.
« parer, les combiner et du composé artificiel ainsi obtenu,
« déduire, par le raisonnement pur, toutes les conséquences
« qu'il enferme : tel est le procédé naturel à l'esprit classique ».
Et cet esprit classique domine encore le xviii" siècle. L'observa-
tion, pour lui, ne compte presque pas, l'induction est som-
maire, la déduction est tout.
Le xix^ siècle a compris qu'il fallait renverser les rôles :
mettre l'observation au premier rang. Son mouvement intellec-
tuel se résume en une immense enquête, embrassant tous les
domaines de la sensibilité et de l'activité humaines.
Les historiens ont ouvert la route. Leur tâche, désormais, con-
siste à relever, à critiquer des faits, à les établir d'une manière
incontestable. Et c'est d'après ces faits seulement, sans apport
du dehors d'aucune idée, qu'on pourra philosopher, c'est-à-dire
établir des lois.
Même procédé dans l'étude de l'âme humaine. Un caractère,
pour les psychologues contemporains, n'est plus une substance
permanente et ferme; c'est un faisceau de phénomènes, sans
cesse en train de se faire et de se défaire, une succession
d'images dans un cerveau. En saisissant ces images, en les clas-
sant, en découvrant ainsi le rythme selon lequel elles reviennent,
on obtiendra cependant, non pas une association d'idées qui
marche, mais une personne bien réelle et vivante, qu'elle
s'appelle Julien Sorel, ou Emma Bovary.
La nouvelle méthode fut d'abord appliquée inconsciemment.
On ne la formula guère que vers le milieu du siècle. Balzac, le
premier, s'intitule « docteur en science sociale ». Stendhal, à
qui l'on demandait sa profession, avait répondu, plus modeste-
ment, « observateur du cœur humain ». Lorsqu'on exposa à
Sainte-Beuve les principes de l'observation sociale, l'auteur des
Lundis déclara simplement y reconnaître « sa pratique natu-
relle ». L'idée se précisa ensuite dans l'esprit d'une pléiade de
philosophes et d'historiens qui en donnèrent l'expression la plus
brillante en l'appliquant à l'étude des faits sociaux : Auguste
€omte, Tocqueville, Le Play, Renan, Taine.
INTHODl'CTION.
II
Dans ce groupe, cependant, chacun marcha seul; très peu
d'échange d'idées, d'appui mutuel. Le plus isolé de tous fut Le
Play. Isolé dans sa vie d'abord : ce penseur vécut, non parmi
d'autres penseurs, mais parmi des hommes d'action. Il dirigea
des mines, des usines, fut conseiller d'État, sénateur. Isolé aussi
dans son œuvre : il alla droit vers son but, sans regarder, à
droite ni à gauche, où en étaient les autres. Si on le compare à
eux, deux grandes originalités frappent en lui.
La première est de n'avoir voulu connaître les faits sociaux
que dans leur réalité vivante. Il a très peu usé du document
écrit. A travers les documents, en effet, les faits apparaissent
morts. Il faut, pour qu'ils aient leur physionomie véritable, les
faire revivre, reconstituer le milieu ambiant, transformer des
notions en impressions. Cela exige une puissance d'évocation
prodigieuse; si prodigieuse que la sensibilité de l'historien
arrive, presque fatalement, à prendre le pas sur son intelli-
gence, à obscurcir son jugement. Cependant, dira-t-on, en se
bornant à étudier le présent, on ne suit que des expériences en
voie d'accomplissement, c'est-à-dire indéterminées, incomplètes.
Le passé seul peut donner des expériences achevées et con-
cluantes. Aussi Le Play n'a-t-il point négligé l'étude du passé ;
seulement il a prétendu le connaître par le présent. L'évolution
sociale ne marche pas, en effet, d'un pas égal dans tous les pays.
Il est des institutions inertes dans certains lieux qui sont encore
vivantes dans d'autres, ou qui y ont, au moins, laissé une em-
preinte plus visible. Leur évocation, si difficile à faire du sein
des archives, se réalisera dès lors par un simple voyage. Re-
monter ainsi des faits directement observables à ceux qui ne le
sont point, n'est-ce jjoint la véritable méthode scientifique? Par
ce procédé nouveau, Le Play, sans être historien, porta dans
l'histoire des projections de génie '.
1. C'est ainsi que les pages écrites par Le Play sur la féodalité sont parmi les plus
6 FREDERIC LE PLAY.
Il eut une seconde supériorité. Dans Tobservation mémo
des faits actuels ou passés, il comprit qu'il ne devait pas se fier
aux seules qualités de son intelligence. Ces faits se présentent,
en effet, en une multitude et dans un enchevêtrement infinis.
Lorsque Michelet pénétra aux archives, il fut si brusquement
entouré, assailli par une armée aux cent langues qu'il lui fallut
dire « doucement, messieurs les morts! » Cette foule tumul-
tueuse, l'esprit cherche instinctivement à la dominer, à l'em-
brasser du regard ; il ne conçoit pas qu'il puisse la mieux con-
naître en se laissant rouler par elle. Il s'attache alors à une
hypothèse, d'allure scientifique, que semblent corroborer cer-
tains faits et qui peut avoir, d'ailleurs, sa part de vérité. Cette
hypothèse, il se la donne comme une loi générale, unique, par
laquelle il prétend tout expliquer. (Va été le cas de penseurs
illustres. Augustin Thierry, frappé des conséquences, incontesta-
blement prodigieuses, qu'entraîne la superposition de races
distinctes sur un même sol, voulut faire procéder de là toute
l'histoire de France et d'Angleterre. Zola interprète l'histoire
d'une famille par les seules lois de l'hérédité. Ou bien, on se
laisse séduire par une analogie : on veut étendre arbitrairement
aux phénomènes sociaux l'application d'une loi biologique, et,
au premier abord, les faits vous donnent, presque toujours, un
semblant de raison. Le Play, dressé à l'étude des sciences phy-
siques, vit le danger. Il savait que la première qualité du
savant est l'humilité, le respect, le culte des faits. Il lui faut
s'incliner devant eux, les aborder de plein pied, les toucher
dans toute leur simplicité, sous leur aspect le plus vulgaire, le
plus brutal. Au bout de quelque temps, ces faits porteront
remarquables qui lui aient été consacrées. Ainsi qu'il l'a dit lui-même, Le Play la vil,
cette féodalité, encor<' vivante et active dans diverses parties de l'Europe, ce qui lui
lit mieux comprendre les institutions des xi' et xiT siècles français. 11 étudia, par
le même procédé, les anciennes coutumes corporatives, montra les raisons profondes
d'une organisation du travail que l'école économique orthodoxe avait condamnée par
[irincipe et qui, cependant, était la résultante directe d'un état social déterminé.
Le procédé de Le Play a, du reste, été appliqué |)resque en mémo temps par ïocque-
ville qui, préparant son ouvrage sur l'ancien Régime cl la Ucroliilion, s'imprégna de
l'esprit des coutumes d'autrefois, par un voyage aux vieux pays d'Empire où ces
coutumes subsistaient encore. Ni Le Play, ni ïocqueville ne se doutaient alors de cette
coïncidence de leurs méliiodes.
INTrODlCTION.
d'eux-mêmes l'observateur au-dessus d'eux, relèveront jusqu'à
la connaissance des lois. Mais, pour pénétrer dans la masse con-
fuse des faits, pour les isoler les uns des autres, il faut un ins-
trument d'analyse, un procédé qui se substitue en quelque sorte
à l'observateur, lui fasse jouer un rôle positif, l'impersonnalise.
Cet instrument, Le Play, nous le verrons plus tard, le forgea :
c'est sa monog-raphie de famille ouvrière. Par là, l'auteur des
Ouvriers européens apporta dans un nouvel ordre de faits la
discipline objective sans laquelle il n'est point de réelle connais-
sance scientifique; parla, il peut être véritai)leraent appelé le
fondateur de la science sociale.
III
Le Play, sous cet aspect, est cependant peu connu. Son œu-
vre, pour la plupart des contemporains, ne présente pas l'unité
et la belle ordonnance de celle d'un Tocqueville, d'un Renan,
d'un Taine. Il a attaché son nom à certaines idées : le grand
rôle social de la famille, la ID^erté testamentaire, le traditiona-
lisme, le régionalisme. Mais ces idées ont pris, en quelque sorte,
chacune une individualité distincte; elles se sont éparpillées;
on admet l'une, on rejette l'autre, arbitrairement. La forte base
de faits sur laquelle elles reposent, le lien qui les unit en un
corps de doctrine ont été plus ou moins perdus de vue.
Cela tient, en grande partie, à ce que Le Play est fort peu la
et pour la raison qu'il est fort peu lisible. Ce savant illustre fut
un écrivain médiocre. Sa première édition des Ouvriers puro-
/)mi5, œuvre colossale au point de vue scientifique, est un simple
atlas de chifiFres. C'est au lecteur de faire parler ces chiffres et
l'on comprend qu'un pareil efiort ait peu tenté. La deuxième édi-
tion, au contraire, est si touflue qu'il faut, pour s'y reconnaître,
un véritable travail de déblayage. Le seul ouvrage d'exposi-
tion véritable que nous possédions de Le Play est sa Réforme
sociale, parue en 1864 et qui lui valut sa renommée. Ouvrage
qui devait synthétiser son œuvre et qui, malgré sa grande va-
FREDERIC LE PLAY.
leur, n'est pas à la hauteur de sa tâche. Qu'on la compare, cette
Réforme sociale, k la Démocratie en Amérique, aux Origines de
la France contemporaine, et l'on comprendra quelle cause d'in-
fériorité c'a été pour son auteur de n'avoir pas su mettre sa parole
à la hauteur de sa pensée.
Mais cette ignorance de l'œuvre scientifique de Le Play tient
aussi à une autre raison. Cette œuvre, à partir de 1870, est
masquée par une autre, celle-là toute d'action et d'apostolat.
Le Play, en même temps que l'intellig-ence la plus haute, possé-
dait une sensihilité ardente. Ce fut cette sensibilité qui le poussa
dans sa tâche d'observation et ce fut elle qui, plus tard, l'en fit
sortir. S'il étudia les sociétés, ce fut pour y rechercher le secret
des peuples prospères, pour essayer de porter remède aux souf-
Irances de son pays. Hors les temps de crise, dit-il lui-même,
la science est inutile ; une nation saine a autre chose à faire qu'à
s'analyser. Nul homme ne fut moins atteint de cette maladie
morale de l'intellectualisme pur qui fait de la satisfaction de
l'observateur l'unique but de la connaissance. Jamais, sans doute.
Le Play ne connut le plaisir aigu d'intelligence que dut éprouver
Taine à faire la psychologie du Jacobin. En revanche, une joie
profonde le pénétrait au contact d'un milieu de paix et de bien-
être, comme il souffrait de voir souffrir. On comprend, dès lors,
l'immense angoisse qui l'étreignit quand, derrière les maux ap-
parents de son pays, il en découvre d'autres, plus dangereux
encore et qui le menait au désastre. Le désastre arrivé, il se
lit une révolution dans tout son être. Taine, quelque temps avant
sa mort, regrettait de n'avoir pas pu mettre encore, sous les yeux
de ses compatriotes, toute la vérité. Du moins, cette vérité, il
l'avait poursuivie toute sa vie, sans défaillance et sans se laisser
distraire. Le Play n'eut pas ce stoïcisme. Devant les blessures de
sa patrie, il oublia foute étude, ne songea plus qu'à penser,
qu'à guérir. Des hommes de bonne volonté se groupèrent autour
de lui; il fit passer en eux son dévouement et sa confiance. Les
paroles que sa science ne pouvait toujours lui fournir, il les
chercha dans son cœur. C'est ce Le Play apôtre qui a fait tort
au Le Play savant. Doit-on le regretter? Peut-être son œuvre
INTRODICTIUN.
eût-elle été plus féconde si elle avait gardé toujours son unité.
Mais, en vérité, il faudrait un bien triste courage pour oser
reprocher à un homme d'avoir trop aimé son pays.
C'est le premier Le Play, le penseur, que cette étude essaiera
de faire revivre. L'autre est assez connu. Il est encore vivant
dans son œuvre.
Préciser la méthode d'observation créée par le maître, ex-
poser les vérités que cette méthode lui a permis d'atteindre,
montrer comment sa doctrine s'appuie sur ces vérités, voilà le
plan que nous allons suivre.
Il nous faudra, ensuite, mettre les doctrines de Le Play en
présence des transformations économiques et sociales de notre
époque et par là nous pourrons juger de leur valeur. Il est inu-
tile de dire qu'aucune critique personnelle ne saurait s'exercer
en cette matière. A une doctrine fondée sur les faits, les faits
seuls peuvent donner des confirmations ou des démentis : leur
voix ne sera couverte par aucune autre.
PREMIERE PARTIE
Li MÉTHODE
I. — LE PRINCIPE DE LA METHODE.
Au début du printemps de 1829, Frédéric Le Play, alors
élève à l'École royale des mines, fut blessé par une explosion
au cours d'une expérience chimique. Brûlé atrocement, sa vie
fut en danger; il mit un an à se rétablir. Lorsque éclata la ré-
volution de 1830, la maladie conservait son caractère aigu,
« Privé de mes deux mains, dit-il, réduit à une complète im-
« puissance, je n'avais pour diversion à mes maux que la société
« des condisciples et des personnes compatissantes qui se pres-
(( saient autour de mon lit. J'entendais le récit des calamités
« provoquées par l'effusion du sang, par la violence et par les
« haines qui en sont la suite » .
Aux malheurs publics, chaque visiteur proposait son remède.
Les programmes ne manquaient pas. Une génération, imprégnée
de toute l'idéologie du xviif siècle, découvrait soudain, devant
elle, les complexes problèmes du siècle de la houille. Sans peur,
elle les toisait de tout son orgueil. S'incliner devant leurs données,
pour y rechercher leur solution, lui eût semblé absurde. Les
sociétés n'étaient-elles point des produits du cerveau de
l'homme et celui-ci, né libre, intelligent, juste, avait-il à re-
garder ailleurs qu'en lui-même pour y trouver l'image de la
meilleure des républiques? De fait, les inventeurs surgissaient
de toutes parts. Autour du lit de Le Play chaque école avait ses
adeptes. Son meilleur ami, Jean Reynaud, était saint- simonion.
Initié à la doctrine par Pierre Leroux, il en dissortait éloquem-
ment.
LA MÉTHODE. I l
Le Play, le jour, entendait tout cela et, la nuit, torturé d'in-
somnie, le repassait dans son esprit. Chose étrange, aucune
théorie soutenue devant lui ne l'impressionnait. La griserie in-
tellectuelle de ses compagnons lui était étrangère, car il n'avait
point leur âme. Soustraità la contrainte des internats, son esprit
n'avait pas été plié, dès l'enfance, sous la pression des maîtres
et des camarades, aux grands articles du credo d'alors. Les pre-
mières années de sa vie s'étaient passées sur les bords de la
basse Seine, auprès d'Honfleur, et ses premiers maîtres avaient
été de simples pêcheurs. La flotte anglaise bloquait alors leurs
côtes et les privait de leur gagne-pain. Mêlé à leurs enfants. Le
Play vécut leur détresse. < Les premières inclinations, dit
« Taine, font souvent les inclinations dernières : dans l'enfant
« on découvre l'homme et l'on est toujours ce que l'on a
« d'abord été ». Élevé au milieu de la nature. Le Play sentit,
dès l'enfance, la dépendance étroite qui rattache l'homme aux
lieux. En lui imposant des besoins particuliers et certains
moyens d'existence, le sol et le climat poussent, limitent et diri-
gent son activité et lui tracent sa vie. Par là, ils vont jusqu'à
façonner son corps et son esprit même : ils créent un race hu-
maine comme ils créent une flore et une faune. Placés entre la
mer et la forêt, les pêcheurs d'Honfleur vivaient de l'une et de
l'autre. Les parents de Le Play eux-mêmes — son père était of-
ficier des douanes — n'échappaient point complètement à cette
dépendance : « Pendant un hiver rigoureux, dit-il, la récolte du
« combustible devint pour le ménage et pour mon développe-
« ment physique une utile ressource '. »
Son père mort, ce fut à Paris, dans la maison d'un de ses
oncles, que Le Play débuta dans la vie civilisée. L'oncle, fort
riche, tenait un salon oîi venaient chaque soir quelques amis,
nés dans l'aisance, mais ayant perdu, par la Révolution, fa-
mille et fortune. Ces hommes, sur le ton spirituel et gai de
l'ancienne France, remuaient entre eux une foule d'idées. Mais
leurs opinions ne sentaient ni la rêverie ni les livres. La guerre
1. Ouvriers européens, T édition, I, p. 18.
12 FRÉDÉRIC LE J'LAY,
et l'émeute, les commandements et les affaires, la misère et
l'exil avaient été leurs maîtres. Ils n'avaient gardé du collège
que la faculté de tout comprendre et l'art de causer sur tout.
Deux de ces commensaux s'attachèrent au jeune Le Play : ils
dirigeaient ses lectures et répondaient à ses questions. Ayant
oublié leurs noms, il les appelle, l'un « le lettré » et l'autre le
« gentleman ». Le lettré, vieux magistrat du siècle précédent,
inclinait vers Rousseau, les Encyclopédistes et les Girondins. Le
gentleman, ancien esprit fort, assagi par l'émigration, brûlait ce
qu'il avait adoré et, attribuant aux idées nouvelles tout le
malheur des temps, ne voyait de remède que dans le retour à
la religion et aux bonnes mœurs.
Après quelques années de séjour à Paris, Le Play retourna à
Honfleur, auprès de sa mère. Il y demeura sept ans, dirigeant
lui-même ses études, et se mêlant à la vie des champs. Lors-
qu'il fallut choisir un état, il fut tenté par le concours de l'École
polytechnique. Un ami de sa famille, ingénieur des ponts et
chaussées à Saint- Lô, M. Dan de la Vauterie, se chargea d'é-
prouver ses aptitudes en l'attachant à sa personne. Le Play de-
meura un an auprès de lui.
Cette année-là parut avoir, sur la formation de son esprit,
une influence décisive. Le nouveau maître était un homme rare.
Selon lui : <( Les ingénieurs de l'État, après l'accomplissement de
'( leurs devoirs professionnels, avaient l'obligation de se rendre
« gratuitement utiles à la chose publique, comme font les pro-
« priétaires fonciers en Angleterre et dans les États du Nord' ».
Dans ce but, il se livrait à des études littéraires et sociales aux-
quelles il initia son élève. 11 lui fit surtout partager son goût
pour son auteur de prédilection : Montaigne. Le gentilhomme
périgourdin avait, d'après lui, trouvé, dans des temps difficiles,
la vraie voie des gens de cœur : ses conseils devaient donc être
leur guide à une époque différente, mais aussi troublée :
« Consultez souvent l'auteur des Essais, disait à son élève
« M. de la Vauterie, il vous empêchera de vous égarer aux
1. Ouvriers européens, T édition, I, p. 2V>.
LA MÉTHODE. 1 .'J
u premiers pas et souvent vers le point d'arrivée vous le
(( trouverez encore de bon conseil '. » Le disciple suivit ces
enseignements et s'en trouva bien. « J'ai souvent cherché,
(( dit-il, parmi les hommes d'action de ce temps la sagesse
« de Montaigne. Karement je l'ai vu estimer à sa vraie valeur,
« Souvent même les hommes chez qui j'espérais trouver
(( de nouveaux maîtres, l'ont complètement méconnu en lac-
■' cusant de scepticisme. Montaigne, au contraire, était pénétré
(( des convictions indispensables à ceux qui propagent la vé-
" rite par l'exemple et par les préceptes. Pour la religion,
« comme pour la souveraineté, il s'inspirait de la tradition na-
< tionale. Dans un temps où, comme dans l'ère actuelle, la na-
« tion était ébranlée par la corruption des classes dirigeantes,
« l'erreur des lettrés et les entreprises dangereuses des nova-
« leurs, il reste toujours fidèle à la coutume des ancêtres. 11 a
« souvent eu des doutes, mais ils ne se rapportaient pas aux
(( principes essentiels : ils avaient pour objet la défaillance de
(( ceux qui manquaient au devoir de sauver la patrie-.»
Le Play arriva à Paris en 1824 : il passa du collège Saint-Louis
à l'École polytechnique et, de là, à l'École des Mines. Plongé
dans un tourbillon de passions politiques qu'il ne partageait
point, il en ressentit un. malaise profond, auquel il voulut
échapper, s'absorbant dans ses études scientifiques. Celles-là, du
moins, ne le déçurent pas. A cet esprit afTamé de certitude,
elles apportèrent une satisfaction morale extraordinaire. Mais
l'élève de M. de la Vauterie ne pouvait rester longtemps con-
centré sur lui-même. Partout, autour do lui, régnaient « l'es-
« prit de discorde, la haine du présent et le désir des révolu-
« lions ». Une chose le choquait surtout : la contradiction des
doctrines qu'il entendait et des choses qu'il avait vues. Les
esprits de ses compagnons, façonnés dès l'enfance à l'écart du
monde réel, lui paraissaient des fruits monstrueux de serre
chaude. Nulle répulsion pour eux, cependant, mais une sorte
d'attrait. « En vertu de la loi mystérieuse des contrastes, j'é-
1. Ouvriers européens, 2' édition, I, p. 228.
2. Ibid.
li FRÉDÉRIC LE PLAY.
« prouvais, dit-il. en parlant du saint-simonien Jean Reynaud,
« de l'admiration et de la sympathie, pour les talents littéraires ,
« l'inclination poétique et même pour l'imagination mystique
« de mon ami^. » Il voulut d'abord discuter avec lui et se re-
connut bientôt incapable, soit de le convaincre d'erreur, soit de
lui enseigner la vérité. Il résolut alors de le mettre en contact
avec cette réalité vivante des choses où lui-même avait puisé
ses propres opinions. Un voyage d'études minéralogiques en
1829, dans lAllemagne du Nord, en fut l'occasion. Pendant sept
mois, tous deux visitèrent des mines, des usines et des forêts.
Le Play a ainsi exposé les résultats de ce voyage : « Nous n'a-
(( vions pas, dit-il, l'esprit assez formé pour remonter des ef-
u fets aux causes et nous élever à la hauteur de la science. Mais
« nous nous assurions les moyens de Tacquérir plus tard, car
« nous apprenions l'art des voyages... Nous nous mimes d'ac-
« cord sur certaines opinions économiques conformes à révi+
« dence des faits. Cependant nous ne réussîmes point à nous
« entendre sur la question sociale qui avait été le point de dé-
« part de notre entreprise. Seulement nous comprimes qu'elle
« était beaucoup plus compliquée que nous ne l'avions d'abord
« supposée '. »
A vingt-trois ans, Le Play s'était ainsi avoué qu'il ne savait
rien : les hommes, même supérieurs, y mettent en général
plus de temps. Et cependant, il comprenait combien il eût été
utile de savoir et combien plus nécessaire que tout autre était
la science qui apprendrait aux hommes à vivre dans la paix.
Sa grande crise physique et morale de 1830 décida de sa vie.
De son inaction, repliée sur elle-même, sortit l'idée qui devait
illuminer sa voie.
Puisque toute discussion de systèmes préconçus demeurait
stérile; puisqu'au contraire les sciences expérimentales avaient
seules procuré quelque soulagement à son esprit, ne pouvait-il
pas obtenir la même satisfaction en transportant dans l'ordre
social la méthode de ces sciences? Ne pouvait-il pas étudier les
1. Ouvriers européens, 2" édition,!, p. 141,
2. Ibid. 2' édition, I, p. 3X.
LA MirruoDK.
sociétés comme on étudie les minéraux et les plantes? Le
monde alors, il ne s'agirait plus de le faire à sa guise, mais de
savoir comment il est fait. Aucun cerveau humain n'a pu jus-
qu'ici embrasser l'infînie complication de son mécanisme. Peut-
être arriverait-on à mieux en l'observant dans ses détails les
plus accessibles, en passant du connu à l'inconnu et du simple
au complexe. Sans doute verrait-on ainsi que ce monde social
n'est mené ni par le hasard, ni par les combinaisons ingénieuses
de ceux qu'on appelle ses maîtres, mais qu'il obéit à de grandes
lois providentielles. Le secret de la prospérité consisterait, dès
lors, pour l'humanité, à régler sa conduite d'après ces lois ; le
désordre et la souffrance proviendraient le plus souvent de leur
méconnaissance.
« J'étais fixé sur ce point, dit Le Play, que, dans la science
« des sociétés, comme dans la science des métaux, je ne me croi-
« rais en possession de la vérité que lorsque ma conviction pour-
ce rait s'appuyer sur l'observation des faits. Je tins comme non
« avenues, jusqu'à vérification personnelle, les opinions au mi-
« lieu desquelles j'avais été élevé, ets'il ne me fut pas possible de
(( me soustraire à certaines convictions, je recherchai avec soin
« la preuve qui semblait les combattre et les hommes imbus
« de convictions opposées. Je n'adoptai comme axiome que le
u devoir d'aimer mes semblables et d'être utile à mon pays. »
De grandes facilités étaient offertes à Le Play, pour l'obser-
vation des faits sociaux. Pendant les loisirs de sa convalescence,
il avait créé à l'Administration des mines deux services impor-
tants. Leur développement imposait de longs voyages d'études en
pays étrangers. Le Play fit vœu d'employer ces voyages à son
instruction sociale, tout en pratiquant consciencieusement ses
devoirs d'ingénieur. De 1830 à 18i8, il parcourut l'Europe de
l'Oural à la Castille, des Balkans à la Norvège. De là sortirent
les Oitvrie?'s européens.
iQ FRÉDÉRIC LE PLAY.
II
La science sociale, c'est-à-dire l'étude des lois naturelles qui
régissent les groupements humains, a-t-elle été inventée par Le
Play? Il s'en défend : « Si le mot est nouveau, dit-il, la chose est
aussi vieille que le monde ». Seulement cette science doit suivre
dans son développement les étapes qu'ont parcourues l'astro-
nomie, la physique, la chimie, Thistoire naturelle et en général
toutes les sciences d'observation.
« Or, dit Le Play, dans la première période de l'histoire de
« ces sciences, la description et le classement des phénomènes
(( tenaient peu de place : ils étaient, au reste, subordonnés à
« quelque idée conçue « à priori », à quelque théorie fondée
(( sur un fait saillant, mais incomplètement observé. »
(( Dans la deuxième période, aussi féconde que la première
« avait été stérile, la méthode contraire a été suivie : l'on s'est
« soustrait, par degrés, autant que le comporte la faiblesse de
<( l'esprit humain, au joug des idées préconçues. On a pris l'é-
« tude attentive des phénomènes pour base de leur apprécia-
■( tion. On n'a tenu ces phénomènes pour suffisamment connus
(c que lorsqu'on a pu en donner le poids, la mesure et l'image
« exacte, et c'est alors qu'on a pu présenter la théorie. Sous
« l'empire de cette méthode, les forces les plus précieuses, celles
« qui s'emploient à la recherche de la vérité, ne s'épuisent pas
« dans des discussions sans fin : les controverses scientifiques,
« promptement ramenées à la vérification contradictoire des
« faits, sont désormais tombées par la force môme de l'évi-
« dence.
« La science sociale au contraire est restée dans l'état d'im-
« puissance qui a caractérisé la première période des sciences
« naturelles. Elle se compose de systèmes qui se révèlent, en
« général, par l'antagonisme de leurs auteurs, en sorte qu'il est
« vrai de dire que cette science a pour ennemis les plus influents
« ses propres adeptes. Les débats concernant l'organisation du
LA MÉTIJODE. 17
« travail et de la propriété sont presque aussi épineux que l'é-
« taient, pendant les derniers siècles, ceux qui concernaient la
« transmutation des métaux, la panacée universelle, la phlogis-
(( tique; ils s'éteindront sans retour possible, comme ces
« classiques controverses, sous l'influence de la méthode expé-
« rimentale •. »
Ce retard dans le développement d'une science qui semble-
rait la plus indispensable, puisqu'elle apprend aux hommes
comment leurs sociétés vivent, à quelles conditions elles doivent
répondre suivant le milieu où elles se développent, ne doit pas
surprendre. En toute science, il faut observer et raisonner. Or,
avant Le Play, en matière sociale, ceux qui observaient ne rai-
sonnaient pas et ceux qui raisonnaient n'observaient pas.
Les premiers étaient des hommes de bonne volonté qui,
placés à la tête d'une famille, d'un domaine ou d'un atelier,
s'efforçaient de faire régner autour d'eux le bien-être et la paix.
Pour y parvenir, ils ne s'appuyaient pas seulement sur les
principes d'une religion révélée, mais aussi sur un ensemble de
pratiques que leur dictait l'expérience. Les observations de ces
hommes que Le Play appelle « autorités sociales » sont généra-
lement profondes. Elles ne donnent cependant que des résul-
tats empiriques, car leurs auteurs, confinés dans un étroit horizon
local, ne peuvent s'élever par la comparaison à la connais-
sance complète des phénomènes.
Inversement, les grandes têtes politiques qui. du sommet du
pouvoir ou de la pensée, prétendaient résoudre le problème du
bonheur humain ne pouvaient et ne savaient vérifier, par l'e.x-
périence, les prémisses de leurs raisonnements. Pour que la
science sociale prit quelque essor, il fallait qu'un même homme
se chargeât des deux tâches, ou du moins qu'un lien étroit ratta-
chât les observateurs à ceux qui induiraient de l'observation
des vérités générales.
Un autre obstacle au développement de la science sociale
venait de la nature même de l'esprit humain qui admet malai-
1. Ouvriers européens, V' ('■dition. Introduction.
18 FPÉDÉRIC LE PLAY.
sèment qu'une pareille science soit possible. Comment, dit-on
volontiers, les phénomènes sociaux pourraient-ils être régis par
des lois naturelles puisque leur cause déterminante est l'action
de l'homme qui est libre? Ceci est discutable. Il serait facile de
répondre que si l'individu se meut librement dans un milieu
donné, il n'est pas libre de faire ce milieu à sa guise. Les évé-
nements ne suivent-ils pas un cours que jamais personne n'a
su déterminer ni prévoir? Les chefs des sociétés n'ont-ils pas
toujours été confondus dans leurs plans et les philosophes
dans leur pensée, semblables, les uns et les autres, à ces enfants
dont parle Tolstoï, qui, cramponnés aux courroies intérieures
d'une voiture, croient tenir les rênes? Cette marche des choses,
personne ne la fait et tout le monde : « tout le monde, non par
« un désir qui précède et prépare l'événement, mais par un
« besoin qui s'y range et bientôt par une certaine satisfaction
« qui Tagrée ^ » .
Le Play, cependant, refusa toujours d'appuyer, par une dis-
sertation, le principe de sa méthode. <( Cette démonstration, dit-
« il, pourrait faire l'objet d'une thèse littéraire. Elle serait dé-
« placée dans un ouvrage tendant à une conclusion pratique.
« A l'époque où je m'adonnais aux sciences physiques, j'ai sou-
(( vent constaté la stérilité de ceux qui se flattent de les suivre
« en discutant sur le choix d'une méthode. Je m'aperçois chaque
« jour qu'il en est de même de toute autre recherche.., L'écri-
« vain qui traite de la science sociale, de même que le citoyen
(( qui la pratique doit surtout justifier de sa méthode par le
« résultat. J'atteindrais ce but, si je mettais en lumière des faits
« et des principes obscurcis par la passion et le préjugé -. »
Et, en vérité, il ne saurait y avoir de science sociale si, entre
les phénomènes étudiés, il est impossible d'établir des rap-
ports rigoureux de cause à effet : la science existe au contraire
si ces rapports sont. Les lois naturelles qui encadrent l'action
de l'homme, ne peuvent se prouver qu'en montrant, d'une
1. Henri de Tourville.
2. Réforme sociale,}, p.Gl.
LA MÉTHODE. 19
manière évidente, leur action et leur jeu, comme le mouvement
se prouve en marchant.
LA DESCRIPTION' DE LA METHODE.
Observer exactement les faits et déterminer leurs rapports,
en raisonnant juste, voilà la base de la méthode do Le Plav. Rai-
sonner juste est une qualité individuelle assez rare, qui d'ail-
leurs se cultive et se développe. L'observation qui lui sert de
base lui sert aussi de contrôle et l'avertit de ses erreurs. La
tâche la plus difficile est celle de l'observation. Comment dé-
brouiller l'enchevêtrement infini des phénomènes sociaux?
Un premier procédé s'offrait, déjà ancien, généralement em-
ployé par les économistes : la statistique. Le Play, sans lui dénier
d'incontestables avantages, en faisait peu de cas. La statistique
avait pour lui un vice fondamental, qui est que les statisticiens, ne
pouvant raisonner que sur une très grande quantité de faits,
n'observent pas eux-mêmes. Us se contentent d'observations
faites, dans un but étranger à la science, par des hommes géné-
ralement peu compétents. Sans doute, lorsqu'ils sont experts,
parviennent-ils à contrôler, de diverses façons, les renseigne-
ments qu'on leur donne ; mais leurs observations n'en sont pas
moins limitées. Tout ce qui concerne la vie privée leur échappe,
ou ne leur est révélé que par des signes extérieurs fort incertains.
A plus forte raison demeurent-ils étrangers aux faits touchant
à la nature intime de l'homme, à ses qualités intellectuelles, à
ses croyances. Comment cependant prétendre connaître la vie
d'une société en ignorant tout des individus qui la composent?
Repoussant donc la méthode statistique , Le Play prit le parti
d'observer lui-même, sur place, dans leur réalité vivante, les
phénomènes de cette vie sociale; et non pas en considérant
chacun d'eux isolément, mais en recherchant l'action qu'ils ont
les uns sur les autres.
20 FRÉDÉRIC LE PLAY.
Une semblable observation ne pouvait évidemment pas
s'exercer sur l'ensemble de la société, mais seulement sur cer-
taines de ses fractions prises comme types. Et c'est pourquoi
Le Play est désigné comme le fondateur de la méthode d'ob-
servation dite monographique^.
Le principe même de cette méthode, au premier abord,
frappe et choque. Comment prétendre, de l'étude des faits par-
ticuliers, tirer des vérités générales? Comment vouloir connaître
le monde entier en l'observant par quelques coins? Le mono-
graphe ressemble fort à cet Anglais qui, débarquant à Bou-
logne, reçu à son auberge par une servante rousse et laide,
écrivit gravement sur son carnet : « Les Françaises sont rousses
et laides ».
Qu'on réfléchisse quelque peu, cependant, et Tobjection
tombe. En appliquant sa méthode au monde social, Le Play
n'a fait, en somme, que transporter dans un nouvel ordre de
connaissances le procédé d'observation commun à toutes les
sciences. La zoologie décrit et classe des milliers d'espèces et,
en vérité, bien peu de types de chacune d'elles ont passé sous
les yeux des naturalistes. Pour amener l'anatomie, la physio-
logie au point où elles en sont, il n'a pas été nécessaire de dissé-
quer le genre humain et c'est par l'étude d'un animal invisible
à l'œil nu que Pasteur a renouvelé toute la médecine. Si, donc,
l'univers social obéit à de grandes lois naturelles, c'est, sans
doute, par l'observation approfondie de quelques éléments de
1. Voilà l'analyse que donne Le Play des principes essentiels de cette méthode :
« On ne se propose pas d'étudier, dans un cadre général, toutes les questions so-
« ciales. On étudie chaque question séparément, en la circonscrivant autant que
'I possible, de façon à la traiter plus complètement et à tirer de ses conclusions plus
« d'utilité pratique. Au lieu de considérer d'un point de vue unique pour chaque
« question l'ensemble d'un pays, on s'attache, autant que le sujet le comporte, à des
« cas particuliers ou à des localités spéciales qu'on envisage sous tous les aspects.
« L'observation n'est plus confiée à une multitude d'agents chargés d'exécuter un acte
« matériel ou de constater un fait avec une rigueur méthodique, mais bien à quelques
« hommes spéciaux, versés dans la connaissance du sujet et qui ne séparent jamais le
« fait matériel des considérations morales qui en déterminent l'imporlance et en
« (ixenl le caractère précis. Dans ce système, on n'arrive pas à la connaissance des
« faits par des inductions plus ou moins éloignées. On les constate aux sources
« mêmes de l'observation « {Ouvriers européens, 1° édition, Introduction).
LA MÉTHODE. 21
cet univers qu'on arrivera à les connaître, comme Texamen at-
tentif d'une seule plante révèle toutes les grandes lois de la vie
végétale. Au surplus, là encore, rien de plus stérile que la
discussion. La valeur du procédé monographique, comme celle
du principe même de la science sociale, ne peut se démontrer
que par les résultats obtenus.
Le reproche que Ton peut adresser à Le Play, c'est d'avoir pris
au hasard les familles étudiées, parce que, au début de la science,
il n'avait pas le moyen de choisir celles qui étaient le plus re-
présentatives du milieu. Mais cette lacune de la méthode a pu
être comblée plus tard grâce aux progrès mêmes de la science
et, par suite, de la connaissance plus méthodique des divers
milieux.
II
Le Play, donc, dédaigna livres, documents et rapports. Il
plongea dans le monde et le regarda vivre. 11 observa d'abord
sans ordre et sans plan : ses devoirs professionnels le menaient
dans les mines et les ateliers métallurgiques : il y étudia les
procédés techniques et le mécanisme économique de la produc-
tion. Il passait de là, naturellement, à la question de la main-
d'œuvre et à la condition des ouvriers. Il s'informait également
sur toutes les manifestations de la vie sociale, auprès des pro-
priétaires, des chefs d'ateliers et des administrateurs qui lui pa-
raissaient offrir le plus de garanties d'impartialité. Sa tâche,
ainsi dirigée, fut loin d'être inféconde. Sa grande intelligence
et l'indépendance de son jugement le portaient naturellement à
distinguer le vrai du faux et l'important de l'accessoire. Ce-
pendant, il s'aperçut bientôt que les résultats d'une semblable
observation manquaient de rigueur scientifique et qu'ils étaient
souvent déconcertants. « Je voyais, dit-il, des peuples pros-
« pérer ou soulfrir, avec les mêmes formes de religion et de
" souveraineté » ^
1. Ouvriers européens, T édition, I, 212.
^2 FRÉDÉRIC LE PLAY.
Pour comprendre quelque chose à la vie des sociétés, il fallait
isoler les phénomènes les uns des autres, saisir chacun d'eux,
dans ses causes, ses manifestations et ses effets. Il fallait dé-
monter, par la pensée, l'immense machine qui, dans la réalité,
n'est pas démontable.
Le Play chercha le rouage essentiel de cette machine, celui
qui, trouvé, révélerait, tout le mécanisme. Par de patients
essais il y parvint.
En étudiant les ateliers métallurgiques, la place énorme que
tient, dans leur organisation, la question de la main-d'œuvre
l'avait frappé. Les fondeurs et les forgerons des montagnes du
Hartz firent surtout son admiration. « Ces ouvriers, dit-il, ob-
(( tiennent au moyen de manipulations, simples en apparence,
« des réactions physiques et chimiques d'une compUcation ex-
« trême. Frappé de la science qu'ils possèdent sous des dehors
« rudes et incultes, j'appris à les aimer et je voulus les mieux
« connaître. »
A quelles conditions pouvait-on se procurer une semblable
main-d'œuvre? Le Play reconnut vite que, pour avoir la réponse,
il fallait regarder hors de l'atelier. Les ouvriers, en effet, y pas-
saient, mais n'y vivaient pas. Leur existence appartenait à un
autre milieu qui les formait, auquel ils demeuraient toujours
rattachés par une solidarité étroite, et qui, leur carrière termi-
née, les reprenait tout entier. Ce milieu était leur famille. Le
Play porta sur elle son attention et fut vite édifié.
C'était au sein de cet organisme essentiel que se manifes-
taient, dans leur plus grande simplicité, les formes les plus
importantes de l'activité sociale. Une foule de travaux s'y effec-
tuaient : le travail extérieur fournissait son appoint et ces res-
sources diverses, consommées en commun, assuraient le bien-être
de tous les membres, quels que fussent leur sexe et leur âge. De
même, ces membres puisaient dans le milieu familial, plus qu'à
l'église et à l'école, les éléments de leur formation morale.
C'était à la bonne constitution de la famile ouvrière que l'ate-
lier métallurgique devait son excellente main-d'œuvre, partant
sa prospérité propre. Le Play acquit bientôt la certitude que
LA MÉTIIODn. 23
cette bonne constitution portait ses eli'ets plus loin encore et
<£u'en réalité, c'était sur elle que reposait toute l'organisation
sociale dans ces régions de l'Allemagne du Nord.
Son attention ainsi spécialement attirée sur la condition des
familles, Le Play, marchant vers l'Orient de l'Europe, assista à
un phénomène étrange. A mesure qu'il s'avançait à l'est, il vit
le rôle de la famille grandir sans cesse, alors que celui des au-
tres rouages sociaux diminuait. Chea les paysans, chez les ar-
tisans des Balkans, de l'Asie Mineure, tout travail était domes-
tique ; la famille absorbait l'atelier. C'est aussi par elle que se
faisait l'appropriation des terres; elle était seule titulaire des
droits de propriété ou de jouissance. Enfin, les pouvoirs pu-
blics se fiaient à elle d'assurer presque seule l'ordre matériel et
le respect des lois morales. Le Play atteignit ainsi la limite des
steppes asiatiques, où toute société se ramène à une simple jux-
taposition de familles, quasi souveraines, à peu prés égales entre
elles et constituées de la même manière.
Lorsqu'il revint vers l'Occident et qu'il pénétra dans des so-
ciétés de plus en plus compliquées, il vit le phénomène inverse.
Le rôle de la famille diminuait. Elle cessait d'abord d'être un
atelier. Au lieu de cela, les travaux extérieurs, l'usine, attirant
au dehors tous ses membres, la disloquaient. La propriété collec-
tive s'évanouissait devant la propriété individuelle. Eniin, des
pouvoirs publics développés et envahissants, des associations
privées, de toute nature et de toutes formes, se superposaient à la
famille, géraient en dehors d'elle une foule d'intérêts, auxquels
elle demeurait complètement étrangère.
Et cependant, cette diminution n'entraînait nulle déchéance,
la famille restait toujours l'organe prépondérant du corps social.
Le Play constata, en effet, que toute atteinte à sa prospérité
ébranlait le corps social tout entier, alors que les plus grands
bouleversements politiques ou religieux n'avaient que des con-
séquences restreintes, tant que l'organisme familial n'était pas
attaqué.
Ainsi, dans aucune société, les individus n'apparaissaient
isolés. Ils étaient toujours groupés en familles. Ces familles
i2i FnEDKHIC LE PLAY.
pouvaient être l'unique groupement social connu et, toujours,
elles étaient le plus important. Le Play en conclut naturelle-
ment que la famille était l'unité sociale irréductible et, pour
employer une expression biologique, comme la cellule des
sociétés.
C'était donc sur elle que devait se porter tout d'abord l'obser-
vation scientifique.
Et, parmi la hiérarchie de familles qui constitue les sociétés
complexes, il était ég-alement logique que l'observation s'at-
tachât de préférence à celles qui forment la masse et le type
commun : aux familles ouvrières. Surtout, ces familles doivent
être étudiées d'abord parce que l'étroitesse de leurs ressources
les rend plus dépendantes du milieu et que, par suite, on peut
plus facilement connaître ce milieu en les observant qu'en ob-
servant des familles riches ou aisées.
Ces dernières, sans doute, jouent dans la société un rôle im-
portant, auquel elles ont dii leur élévation. Mais ce rôle est
plus spécial. Elles peuvent, d'ailleurs, par l'accumulation des
richesses, par la pratique exclusive de professions libérales ou
de fonctions publiques, se dégager complètement de la masse,
se faire une vie à part. Elles forment alors, au lieu d'un cadre,
un état-major, et parfois, ce qui est pis, un état-major en va-
cances. Il a, ce monde à part, ses mœurs particulières qui ne
sont pas toujours une expression plus raffinée des mœurs de la
nation. Il les emprunte souvent à l'étranger : il va quelquefois
même jusqu'à lui emprunter sa langue. Comme, seul, il pense,
écrit et cause, c'est lui qu'on décrit généralement sous le nom
de société. En réalité, le connaître seul est ne rien connaître et
ne peut donner que des impressions fausses siu' la vie d'un
peuple.
La famille ouvrière devant être le premier objet de l'obser-
vation sociale, restait à déterminer comment on étudierait cette
LA MKTIIOnE. :2.>
famille ouvrière. Sans cloute, d'après les principes mêmes de. la
méthode monographique, ce ne pouvait être que par de minu-
tieuses enquêtes sur place. Il fallait, cependant, adopter pour ces
enquêtes un ordre rigoureux, leur donner un cadre uniforme
qui permit de ne rien oublier. Ainsi seraient possibles la com-
paraison et le classement des phénomènes, par suite la décou-
verte inductive des lois sociales.
Le cadre monographique établi par Le Play, à cet effet, après
de longs tâtonnements, repose sur une idée maîtresse. Toute la
vie des ouvriers se passant à réaliser Téquilibre entre leurs
moyens de subsistance et la satisfaction de leurs besoins; il suffit,
pensait-il, pour avoir la connaissance complète d'une famille, de
constater, dans tous ses détails, ce qu'elle produit et ce qu'elle
consomme. « On est initié par là, dit Le Play, non pas seulement
à la vie matérielle, mais à la vie morale. Il n'est guère dans
l'existence de l'ouvrier un sentiment ou un acte digne de mention
qui n'ait sa place marquée au budget des recettes et des dépen-
ses. » Il est inutile de dire qu'en parlant ainsi, Le Play n'ex-
primait pas une idée préconçue, mais un fait qu'il croyait avoir
établi par ses observations personnelles.
La monographie de famille est donc avant tout un budget de
recettes et de dépenses. En ce qui concerne les premières, le cas
le plus simple serait celui où la famille vivrait exclusivement des
salaires attribués à son chef et à ses membres les plus actifs pour
leurs travaux professionnels; c'est sur cette hypothèse que sont
bâties la plupart des théories économiques touchant les salaires.
Elle se réalise pourtant très rarement. Pour sa part. Le Play déclare
ne l'avoir jamais observée. En dehorsdu salaire, les budgets ou-
vriers sont en effet alimentés par trois sortes de revenus qui sont :
les produits des propriétés, ceux des industries domestiques, entin
ceux des droits d'usage et de jouissance sur certains biens que
Le Play appelle des subventions. L'importance relative de ces trois
sources de profits est naturellement très variable. Les moyens
d'existence des ouvriers présentent ainsi des combinaisons infi-
nies, depuis la condition du travailleur des centres industriels de
l'Occident pour qui le salaire est à peu près tout, jusqu'à celle
■20 FRÉDKlilC LE PLAY.
de l'artisan d'Orient qui n'a même pas, dans sa langue, un mot
pour le désigner.
Les recettes du budget de famille, étant souvent perçues en
nature, donnent lieu à des évolutions délicates. Le Play, pour
arriver au plus haut degré d'exactitude relative, indique certains
procédés qui lui rendirent, à ce point de vue, de grands services.
Les dépenses sont également minutieusement inventoriées et
appréciées. Le Play les a classées d'après les besoins auxquels
elles se rapportent, depuis les plus humbles comme la nourri-
ture, jusqu'aux plus élevées, comme l'éducation des enfants et les
pratiques du culte.
La monographie ainsi constituée présentait un grand avan-
tage. Elle portait en elle-même ses éléments de contrôle. Le total
des recettes devant nécessaii ement équilibrer celui des dépenses,
on était garanti contre toute erreur ou omission, lorsque, après
avoir évalué séparément les unes et les autres, on arrivait à
une balance. Cette vérification numérique des données de l'ana-
lyse avait beaucoup séduit le mathématicien qu'était Le Play.
« Le plus sur moyen, dit-il, de connaître la vie morale et ma-
« térielle des hommes ressemble beaucoup au procédé qu'em-
« ploient les chimistes pour mettre en lumière la nature intime
'< des minéraux. Une espèce minérale est connue, quand l'ana-
« lyse a isolé chacun des éléments qui entrent dans sa composi-
« tion et quand on a vérifié que le poids de tous ces éléments
« équivaut exactement à celui du minéral analysé. Une signi-
« fication numérique du même genre est toujours à la disposition
« du savant qui analyse méthodiquement l'existence de l'unité
« sociale, constituée par une famille ^ «
Le budget de famille, élément essentiel de la monographie,
est, du reste, dans les doux éditions des Ouvriers européens, en-
cadré d'explications destinées à en faciliter l'intelligence et à
attirer l'attention sur les conclusions qui s'en dégagent-. Il est
1. Ouvriers européens, 1^ édition, I, 224.
2. Voici exacleinenl les éléments qui constituent la iiionoi;ra|)Iiie ile familledans la
deuxième édition des Ouvriers européens.
I" Le Titre : c'est-à-dire « l'indication de la profession de louvrlcr, du rang qu'il
LA METIIODK.
surtout suivi par une série de notes de la plus haute importance,
cdassées sous le titre très général d'éléments divers de la consti-
tution sociale. Le Play y étudie tousles phénomènes qui sortent du
cadre monographique et qui, cependant, ont, sur la famille ob-
servée, une répercussion, sont le milieu où elle se meut. Ces faits
ne sont pas groupés d'une manière méthodique et, par là, leur
observation perd le caractère scientifique qui distingue les autres
éléments de la monographie. Le Play a voulu élargir en eux le
cercle de ses études, s'élever de la simple vue de famille à celle
de la société tout entière. N'ayant pu encore adaptera cette mar-
che en avant une méthode rigoureuse, il laissait aux qualités
naturelles de son esprit le soin de discerner le principal et l'ac-
cessoire, d'expliquer les causes et les effets. Aussi, ces notes
occupe dans la hiérarchie des travaux de profession et du système d'engagement qui
le lie aux classes de cette hiérarchie )-.
Le Play distingue, dans chaque profession, six positions que peuvent occuper les
ouvriers. La première est celle des ouvriers domestiques, attachés au ménage de leur
maître ; la seconde celle des ouvriers journaliers, chefs de ménage et rétribués d'après
le temps de travail fourni. Viennent ensuite les ouvriers tâcherons, qui, effectuant
les travaux à forfait, sélèvent à une industrie plus indépentante; les ouvriers tenan-
ciers exploitent des immeubles qui leur sont alloués de diverses façons par les pro-
priétaires : la condition de ces ouvriers est très variable, depuis celle du bordier qui
ne tient que son habitation et quelques dépendances, jusqu'à celle du fermier qui
dirige une exploitation importante. Les ouvriers propriétaires occupent toutes les
situations qui correspondent à celles des ouvriers tenanciers, dont ils diffèrent en ce
qu'ils possèdent, en toute propriété, l'immeuble qu'ils occupent. Enfin les ouvriers
chefs de métier, soit tenanciers, soit propriétaires, occupent le sommet de la hiérar-
chie; travaillant exclusivement pour leur compte, ils sont sur la limite qui sépare
l'ouvrier du patron.
Sous le rap|iort des engagements qui lient aux chefs d'industrie les ouvriers qui ne
sont pas eux-mêmes chefs de métiers ou propriétaires. Le Play observe trois systèmes :
celui des engagements forces où les deux parties sont attachées indissolublement l'une
à l'autre, celui des engagements volontaires permanents qui, sans être indissoluble,
comporte un certaine solidarité traditionnelle entre le patron et l'ouvrier; enfin, celui
des engagements momentanés, contrat essentiellement temporaire entre deux per-
sonnes qui s'ignorent:
2» Les Ohservadons préliminaires qui \>xèch^^n\. immédiatement le budget. Répar-
tis en treize paragraphes, elles décrivent la nature des lieux, l'organisation du travail
dans la localité, et surtout certains caractères spéciaux de la famille étudiée : son his-
toire, ses traditions morales ;
3» Le Budget;
4" Les Comptes annexés au budget, états de développements sur certains articles de
recettes et de dépenses;
5" Les Éléments divers de ta constiiulion sociale.
^S FFSÉDÉRIC LE l'LAY.
touchent-elles aux sujets les plus divers. Telle traite de l'inter-
vention des pouvoirs publics ; telle de l'organisation des corps
de métiers. Toutes donnent sur le milieu social étudié les vues
les plus claires et les plus pénétrantres. Le Play ayant un but
personnel suivi avec une conscience acharnée, savait, en efiFet,
rapporter à ce but toutes ses observations hors cadre : quel que
fût leur objet, elles ne rompaient jamais l'unité de la monogra-
phie; elles précisaient, au contraire, sa physionomie propre et
son caractère original.
m. — CONCLUSIONS SUR LA METHODE.
I
Voilà la méthode d'observation de Le Play.
En vingt années de voyages, il l'appliqua à plus de trois
cents familles. L'immense effort eut sa récompense. Les résultats
obtenus montrèrent qu'il existait bien des lois sociales et que
l'observation monographique permettait de les découvrir.
Les trois cents familles étudiées ne présentaient pas, on effet,
des caractères indéfiniment variés qui auraient fait que chacune
d'elles ne ressemblât à aucune autre. Leurs constitutions di-
verses se ramenaient toutes à quelques types.
Fait plus important, cette diversité n'était ni le produit du
hasard, ni celui des combinaisons humaines. Elle résultait de
causes exactement appréciables, comme elle entraînait, elle-
même, d'infinies conséquences, en matière économique, reli-
gieuse, politique.
De ces conditions, qui déterminent les formations sociales,
les unes tiennent à l'ordre moral : c'est-à-dire à la conception
que se fait l'homme de ses devoirs et de ses droits. Les autres
à l'ordre matériel et ce sont ces dernières qui ont le plus con-
tribué à différencier les types. Aussi Le Play a-t-il pu établir,
d'après elles, un essai de classification des sociétés européennes.
La plus importante de ces influences matérielles est celle
LA MKTIIonE. 29
(les lieux qui entraîne celle des moyens de subsistance.
« Les territoires où se sont développées les sociétés euro-
péennes ofTrent, dit Le Play, trois catégories qui, par la nature
de leurs productions spontanées, ont entraîné, dans les condi-
tions de ce développement une grande diversité. »
A l'Orient s'étend la région des stcpj}es, vastes plaines d'herbe,
qui repoussent la croissance des arbres et ofï'rent aux trou-
peaux d'immenses pâturages. L'art pastoral y fournit donc la
subsistance des populations. D'autre part, les rivages maritimes
qui entourent le continent d'Europe, depuis le cap Nord jus-
qu'à la mer d'Azof, donnent à leurs habitants les productions
spontanées de la zone de pêche contiguë, productions qui sont
particulièrement abondantes et variées dans les mers du Nord.
Aussi est-ce là que la pèche côtière a fait le plus sentir son in-
fluence sociale. Enfin les territoires compris entre les rivages
maritimes et les steppes étaient, à l'origine, couverts de grandes
forêts associées à des sols variés : landes et brousses, roches,
marécages, étangs et lacs. La chasse et la pêche fluviale furent
les uniques ressources que cette région offrit à ses premiers
occupants. Plus tard, le développement de la population, due
surtout à l'immigration des pasteurs du Nord, car les peuples
chasseurs, trop misérables, ne se multiplient guère, assura le
défrichement, exigea les durs travaux de la culture et de la fa-
brication. L'habitude de ces travaux, leur division nécessaire,
qui multiplia l'échange, portèrent les sociétés ainsi formées à
un haut degré de richesse, de civilisation et de puissance.
Aussi tendaient-elle's à déborder sur les races primitives qui de-
mandaient encore leur subsistance aux productions spontanées
du sol, et à transformer les territoires occupés par ces races,
comme elles avaient transformé le leur.
Toutefois cette transformation n'a pas encore effacé la vieille
empreinte mise sur les peuples d'Europe par les sols primitifs.
L'influence de la steppe domine encore l'Orient, celle de la
pêche côtière le Nord. Quant aux peuples d'Occident, leur
double origine leur a fait ressentir à la fois l'une et l'autre et
leur formation s'est achevée par l'action des travaux divers
30 FRÉDÉKIC LE l'LAV.
auxquels leur nouvelle résidence sur des sols variés les a as-
treints.
Le Play détermina ainsi, sous cette action des lieux et des
moyens des subsistance, trois grandes formations sociales qui
ont chacune à leur base une constitution spéciale de la famille.
La steppe a produit la Famille patriarcale qui caractérise l'Eu-
rope orientale; la pêche côtière, la Famille-souche, dont les
rivages de la mer du Nord sont le berceau. Dans l'Occident, ces
deux formations sociales se rejoignent et se pénètrent. Elles
s'absorbent et se désorganisent pour aboutir à un troisième type,
qui est celui de la Famille instable.
Nous étudierons plus tard les caractères distinctifs de chacune
de ces organisations familiales. Nous ne parlons ici que de la
méthode de Le Play, et il nous suffit de montrer que cette mé-
thode a pu aboutir à un classement de faits sociaux. Ainsi se
trouve justifié son caractère scientifique, qu'il était impossible
d'établir a priori. Peu importe d'ailleurs la valeur de ce premier
classement. Il ne peut être qu'une ébauche, un simple débrouil-
lement de quelques éléments du monde social. Débrouille-
ment qui comportera même forcément des inexactitudes et des
confusions. Dans un ordre quelconque de phénomènes naturels,
une première analyse n'a généralement pas d'intérêt par les
résultats qu'elle donne. Elle en a une énorme par ce fait seul
qu'elle a été possible. Elle montre que l'on n'a point affaire à un
chaos, mais à un organisme dont toutes les parties se tiennent.
Cet organisme, on le pénétrera d'abord avec des instruments
grossiers ; on isolera quelques faits qui permettront les premières
inductions. On perfectionnera ensuite les outils et l'on ira plus
avant. Des contradictions alors éclateront, qui montreront que
l'on s'était d'abord trompé, que l'on avait raisonné sur des don-
nées fausses. On rectifiera ces données et l'on bâtira un nouveau
raisonnement qui subira les mêmes épreuves. On marchera ainsi
longtemps; et, très lentement, une à une, les vérités jailliront,
brilleront de toute la lumière de l'évidence.
LA MÉTnODE. M
La première analyse des sociétés européennes, commencée
par Le Play en 1830, fut interrompue par lui vers 18'i.8. A cette
époque, le peuple français venait de se constituer en République
« pour appeler tous les citoyens à un degré plus élevé de moralité,
de bien-être et de bonbcur ». Les journées de juin vinrent jeter
un voile sanglant sur ce beau rêve et l'on commença à douter
qu'il dépendit d'un gouvernement, fût-il celui de tout le monde
et par là le plus intéressé au bonheur social, d'entreprendre ce
bonheur à forfait. Quelques amis de Le Play, parmi eux Jean
Reynaud, Montalembert, Arago, Tocqueville, tenus au courant
de ses travaux, l'invitèrent à en faire profiter ses contempo-
rains. Ils le firent entrer dans cette commission du Luxembourg,
présidée par Louis Blanc, et que le Gouvernement provisoire
avait naïvement chargée de trouver la solution de la question
sociale. « J'y fis, dit Le Play, quelque bien en opposant les faits
aux idées préconçues. » Rien., d'ailleurs, ne sortit de ces tra-
vaux. On commençait à s'entendre sur certains points, lorsque
les événements forcèrent la commission à se dissoudre.
Le Play se décida alors à publier les résultats de sa grande
enquête. Parmi les trois cents monographies de familles qu'il
avait assemblées, il en choisit trente-six qui formèrent la pre-
mière édition des Ouviners européens . L'œuvre frappa par son
caractère scientifique, et chose singulière, ce contempteur de
la statistique reçut de l'Académie des sciences un prix de sta-
tistique.
A partir de cette époque, Le Play renonce personnellement à
l'observation et se consacre à la diffusion de la doctrine so-
ciale qu'il a construite sur les résultats de son analyse.
Il voulait cependant que cette analyse fût poursuivie. Il
dressa donc à sa méthode un certain nombre de disciples. La
Société d'économie sociale^ fondée par lui, devait être, au moins
dans sa pensée, une pépinière d'observateurs.
o2 FRÉDÉRIC LE PLAY.
L'analyse monogTaphique des sociétés ne déçut jamais ceux
qui s'y livrèrent. Toutefois certains d'entre eux s'aperçurent
bientôt, à l'user, que l'instrument d'observation forgé par le
maitre, c'est-à-dire le cadre de la monographie de famille,
était un outil bien rudimentaire pour pénétrer l'infinie compli-
cation des phénomènes sociaux. Comment Henri de Tourville
transforma cet instrument imparfait en un autre à tous points
de vue supérieur, c'est ce que nous n'avons point à dire dans
une étude consacrée à Le Play. Seulement, comme nous allons,
tout à l'heure, nous occuper de sa doctrine et que cette doc-
trine s'appuie exclusivement sur les résultats de l'observation,
il nous est indispensable de savoir dans quelle mesure ces ré-
sultats ont pu être faussés par les défauts de la méthode. Il
nous faut donc apprécier exactement les imperfections et les
lacunes du cadre monographique.
III
La première de ces lacunes est matériellement visible. Le ca-
dre de Le Play est, nous l'avons vu, un instrument d'analyse de
la famille ouvrière, mais de la famille ouvrière seulement. Il
permet, en quelque sorte, de décomposer, de disséquer cette
famille, d'isoler les uns des autres tous les rouages de son
mécanisme pour en surprendre le fonctionnement. Étude néces-
saire et primordiale puisque la famille est l'organe social es-
sentiel. Mais étude insuffisante, puisqu'il existe aussi d'autres
organes. Les phénomènes sociaux extérieurs à la famille, le ca-
dre de Le Play ne les saisit pas. Pour les classer quand on les
rencontre, il faut prolonger ce cadre, établir une nouvelle série
(le compartiments; mais ceux-là, sans objet déterminé et sans
nombre limité. Ils forment, à la suite de chaque monographie,
les fails importants d'organisation sociale. Leur observation,
n'étant pas méthodique, n'a point de rigueur scientifique. Toute
sa valeur dépend des qualités personnelles de l'observateur et si
éminentes que soient ces dernières, elles sont fatalement insuf-
LA MÉTIIODi:. Mi
lisantes pour une étude aussi délicate que celle du monde social.
Surtout, les résultats de semblables observations ne sont pas
comparables entre eux. Rattachées à la monographie par un lien
plus ou moins lâche; elles apparaissent comme <( en l'air ».
Autre lacune aussi grave : celle-ci plus difficile à découvrir.
Non seulement le cadre de Le Play est impuissant à saisir les
rapports de la famille avec les éléments sociaux qui la dépas-
sent, mais il ne saisit pas complètement la famille elle-même
dans son organisation propre.
Et cette insuffisance découle directement de l'idée maîtresse
qui a présidé à l'établissement du cadre et qui, tout bien pesé,
se trouve être une idée fausse.
Cette idée, je le rappelle, est celle-ci. 11 n'y a pas, dans la
vie d'une famille ouvrière, de fait important qui ne se traduise
par une recette ou par une dépense, qui ne trouve par consé-
quent sa place au budget. Un observateur possède la connais-
sance complète d'une famille, lorsque, ayant analysé tous les
éléments compris dans les deux parties du budget domestique,
il arrive à une correspondance exacte entre les deux totaux.
Il y a là une erreur considérable ou plutôt toute une série
d'erreurs.
Prenez un des actes les plus importants de la vie d'une famille,
l'éducation des enfants par exemple (je ne dis pas leur instruc-
tion) et montrez-moi sa place au budget. La plupart du temps,
il n'y a rien. Et s'il y a quelque chose, la dépense n'est le plus
souvent, en aucune manière, la mesure de l'importance du fait
constaté. Voici un chiffonnier de Paris qui ne fait aucune dé-
pense concernant la religion. Ce chiffonnier cependant « pra-
« tique la religion, catholique apostolique et romaine. 11 est
« profondément imbu du sentiment religieux. Il supporte, avec
« résignation, un sort peu fortuné. Il remercie Dieu, chaque
« jour, de lui avoir donné le nécessaire et se confie à lui pour
« son avenir. Il aime à lire la Bible en famille, etc^. ». Son
budget n'est donc, en aucune façon, l'expression de ses convic-
1. Ouvriers européens, 2" édition, VI, p. 259.
;{-4 FRÉDÉRIC LE PLAY.
lions et de ses pratiques religieuses. Enfin, s'il s'agit même de
faits purement matériels, leur appréciation en argent présente
parfois tant de difficultés qu'elle en devient illusoire K
Voilà les défauts de l'instrument d'analyse sociale laissé par
Le Play. Ils étaient inévitables. Il était impossible que, pour une
tâche dont les difficultés n'étaient pas connues, on créât du pre-
mier coup un instrument parfait. Le Play lui-même, s'il avait
continué à en user, l'eût certainement rectifié. L'étude de la
doctrine du maître va, du reste, nous permettre d'apprécier les
conséquences de ces insuffisances de la méthode '.
1. Voici, entre autres, l'exemple suivant que cite M. de Rousiers : a Je ils dans la
« monographie du liachkir que la famille jouit d'une petite prairie estimée 11 fr. 42,
(( d'une grande prairie estimée 85 fr. 65, d'un jardin potager estimé 20 fr. 5G, d'un
« champ de chanvre et de bois estimé 28 fr. 55; total : 146 fr. 18. A la suite de cette
« estimation à un centime près, figure la note suivante : «Les prairies elles champs
« dont jouit chaque famille ne lui sont attribués en propre que pour une période
« de quinze années; après ce délai, l'autorité municipale procède à une nouvelle dis-
« tribution. » Autrement dit, on ne vend pas la terre dans ce pays-là, on la partage
« périodiquement. Mais alors qu'est-ce donc qu'une prairie de 11 fr. 42? »
2. Toute celte analyse des lacunes du cadre monographique de Le Play est le ré-
sumé d'une étude de M. Paul de Rousiers (Science sociale, '2" période, 1" fascicule).
DEUXIEME PARTIE
LÀ DOCTRINE
I. — LES DFIX FONUEMEMS DE LA DOCTRIXE.
I
Elle a, cette doctrine, une unité singulière. Elle dériverait,
comme les grands systèmes chers à l'esprit classique, d'un prin-
cipe abstrait, d'une conception idéale dont toutes les consé-
quences seraient déduites avec la logique la plus rigoureuse,
que toutes ses parties ne se tiendraient pas mieux entre elles.
Seulement Le Play a remplacé la conception idéale par deux
fondements d'une autre solidité.
Le premier de ces fondements est, il est à peine besoin de le
dire, la minutieuse analyse de faits sociaux, à laquelle Le Play
consacra \ingt ans. Les résultats en sont exposés dans les deux
éditions successives des Ouvriers e7iroj)éens '. Résumer ici cette
1. La première édition, celle de 1855, forme une sorte d'atlas où sont exposés
trente-six budgets de familles encadrés de très brefs commentaires. Elle est précédée
d'une Introduction remarquable, posant les premiers principes de la méthode d'ob-
servation sociale. Les exemplaires de cette première édition sont d'ailleurs infini-
ment rares.
Le manuscrit de la première édition contenait en outre, en conclusion, un exposé
« des mœurs et des institutions, qui, selon les indications de l'expérience et l'opi-
« nion des autorités sociales de l'Europe, se présentaient comme indispensables à
« l'existence de toute société prospère » [Ouvriers européens. T édition, I, p. 342).
Cet exposé donnait donc, en somme, les premiers éléments de la doctrine. U servait
de base à tout un plan de réforme des sociétés occidentales et de la société française
en particulier. Mais les amis de Le Play, tout en approuvant, sans réserve, ses conclu-
sions, le dissuadèrent de les publier. Elles choquaient, en effet, les préjugés dominants,
incarnés dans tous les partis et qui, l'alarme de 18i8 passée, avaient repris toute
leur force. L'opinion publique, à leur seul énoncé, condamnerait l'ouvrage, sans autre
examen, et la méthode d'observation sociale perdrait ainsi tout moyen de se faire
36 FRKDEHIC l.E PLAY.
exposition paraît inutile. Les faits décrits dans une série de mo-
nographies juxtaposées ne parlent point par eux-mêmes, ou,
tout au moins, leur voix est confuse. Leur portée ne se dégage
pleinement que si on les présente à l'appui des éléments divers
de la doctrine auxquels ils servent, en quelque sorte, de sup-
ports. C'est le plan adopté par Le Play dans la Réforme sociale,
et il explique le retentissant succès de cet ouvrage, alors que
les Ouvriers européens ne furent jamais lus du grand public.
Le mieux est donc de suivre, à ce point de vue, l'exemple du
maître.
Mais, pour constituer une doctrine, il ne suffit pas d'avoir ob-
servé des faits. Il ne suffît même pas d'avoir constaté entre eux
des rapports nécessaires, c'est-à-dire des lois. Il faut encore et
surtout savoir apprécier ces faits. Sont-ils un bien? Sont-ils un
mal? On ne peut répondre que lorsqu'on s'est fait de la pros-
périté et de la souffrance une conception particulière. Conception
qui semble bien aisée et bien simple à réaliser, qui, cependant,
prête à toutes les hésitations, à toutes les divagations. Faire
l'histoire de ses variations, c'est faire celle de l'esprit humain.
connaître. Le Play se rendit à ces raisons, l'ouvrage ne contint qu'une conclusion
très courte et très réservée, qui ne permet pas de soupçonner l'ampleur future de la
doctrine du maître.
La deuxième édition des Ouvriers européens, celle de 1879, est très différente de
la première. Elle comprend si.^ volumes, reproduisant cinquante-sept monographies,
chacune de ces dernières suivie de notes très étendues. Chaque volume est en outre
précédé d'une introduction et suivi d'un épilogue commentant les faits exposés par
des conclusions doctrinales. Mais ce mélange d'analyse scientifique et de théories mo-
rales et sociales est présenté de la façon la plus lourde et la moins claire. Il rend
l'ouvrage d'une lecture très pénible et, ce qui est pis, ne permet pas à un lecteur
non averti de dégager toute la portée de l'œuvre de Le Play.
La doctrine fut exposée, pour la première fois en 1864, avec sa forte base de faits,
dans les trois volumes de la Réforme sociale. Elle fut en outre développée, pré-*
sentée sous toutes ses faces, dans une série d'ouvrages de propagande, publiés tous
après 1870 : Y Organisation du Travail, V Organisation de la famille, la Paix so-
ciale après le désastre, la Correspondance des Unions de la Paix sociale, la
Conslitulion d'Angleterre, la Constitution essentielle de l humanité.
l
LA DOCTRINE. 37
II
Si Ion avait demandé à un théologien du moyen Age quel
idéal il concevait sur terre, il eût infailliblement répondu que
c'était de voir la chrétienté comprendre tout Tunivers. Et, si
Ion s'était enquis du plus grand mal ([u'il pouvait imaginer, sa
réponse n'eût point davantage été douteuse. Famines, guerres,
pestes, aurait-il dit, ne sont que misères sans importance au
regard d'une hérésie. Le but des sociétés était, selon ce moine,
la réalisation d'un idéal mystique et leur prospérité se mesu-
rait à la distance qui les en séparait.
Quelques siècles plus tard, l'idéal avait changé, non qu'on
l'eût reconnu faux ou irréalisable, mais parce que le courant
des idées n'était plus le môme. Pour les hommes du xvii'' siè-
cle, la prospérité d'une nation s'incarnait dans la grandeur du
Prince. Richesse et science, art et pensée n'avaient de valeur
qu'autant qu'ils concouraient à la gloire du trône et, si l'on
admettait qu'un certain bien-être était désirable pour la masse
des sujets, c'était parce que leur misère aurait terni l'éclat du
soleil monarchique.
Le nouvel idéal régna peu. A peine fut-il fermé dans toute
son ampleur que ceux qui avaient le plus profité de lui s'em-
ployèrent à le détruire. Et, quand il fut par terre, ils se mirent
en quête de le remplacer. Pour qu'une organisation sociale fût
bonne, il fallut, désormais, suivant le grand maître de la philo-
sophie du xviii^ siècle, Rousseau, que les hommes, en la con-
cevant, lui assignassent un but précis, u C'est ainsi, dit-il, que
« les Hébreux et récemment les Arabes ont eu pour principal
« objet la religion; les Athéniens, les lettres; Carthage et Tyr,
« le commerce ; Rhodes, la marine; Sparte, la guerre et Rome,
« la vertu. »
Quant à lui, l'objet suprême vers lequel devait tendre sa répu-
blique était la réalisation de la liberté et de l'égalité. Et,
comme cet idéal n'était pas accessible à des hommes absorbés
38 FRÉDÉRIC LE PLAY.
par le travail manuel, il n'hésitait pas à recommander l'escla-
vage comme le seul moyen de l'atteindre et comme la condition
essentielle de la prospérité d'un état.
Enfin, à côté de l'école des philosophes, s'était fondé, au
xvHi^ siècle, celle des économistes, qui confondait le dévelop-
pement de la prospérité sociale avec celui de la richesse.
Assigner ainsi à l'effet social un but déterminé à l'avance et
d'une manière subjective, était en contradiction formelle avec
le principe scientifique de la méthode de Le Play. La société
étant considérée, non comme une machine artificielle, mais
comme un organisme naturel et vivant, on ne saurait lui attri-
buer, pas plus qu'à aucun autre organisme de cette nature, de
mobiles en dehors d'elle-même. Ses mobiles, ce sont ses be-
soins et tout son effet tend à leur satisfaction.
Lorsque cette satisfaction est obtenue, la société prospère;
dans le cas contraire, elle souffre.
L'erreur des faiseurs de systèmes consiste, non pas à in-
venter des besoins nouveaux, ce qui est humainement impos-
sible, mais à attribuer à la satisfaction d'un besoin spécial une
importance exclusive. Le moine subordonnait tout à la religion,
le lettré du grand siècle à la gloire de l'État, celui du xviii" à
l'exercice desdroitspolitiques. Le premier ne voyait dans l'homme
qu'un fidèle, le second qu'un sujet et le troisième qu'un citoyen.
Or, il est un peu de tout cela et bien autre chose encore. Une
société est normale et saine, lorsque tout intérêt trouve à s'y
satisfaire sans léser un autre intérêt. Il y a alors, chez elle, un
équilibre analogue à celui qui règne dans le corps d'un homme
bien portant. Elle souffre, au contraire, lorsque cette harmonie
se trouve détruite, lorsque certains besoins sont sacrifiés à d'au-
tres, certaines aspirations, certaines facultés comprimées et
atrophiées. Elle devient, enfin, un organisme monstrueux, lors-
qu'un besoin secondaire est satisfait aux dépens d'un essentiel.
La prospérité et la souffrance d'une société se révèlent d'ail-
leurs, le plus souvent, d'elles-mêmes et l'analyse n'a pour but
que d'en chercher les causes. Le symptôme de la prospérité est
la paix sociale, c'est-à-dire un ensemble de bons rapports entre
LA IIOCTHINE. 39
les membres de la société et la satisfaction que chacun éprouve
au maintien de l'ordre existant. Le symptôme de la souffrance
est Vantagonisme social, c'est-à-dire la révolte des intérêts lésés
contre l'organisation à laquelle ils attribuent leur malheur.
Le Play, passant alternativement d'une société prospère à une
société souffrante, s'attacha à discerner les besoins qui, satisfaits
dans l'une, ne l'étaient pas dans l'autre, dont, par conséquent.
dépend le malheur ou le bonheur social et qui peuvent être ainsi
justement appelés les besoins essentiels de l'humanité.
Il découvrit que ces besoins essentiels sont au nombre de deux
seulement et des plus simples. Le premier est l'ensemble des
moyens de subsistance nécessaires à la vie journalière de l'in-
dividu ; en d'autres termes, son pain quotidien. Le second, aussi
impérieux, quoique d'ordre tout différent, est la soumission ù
une loi morale, c'est-à-dire à un ensemble de préceptes, s'im-
posant à la conscience et se substituant aux instincts pour diriger
la vie. LeDécalogue contient, selon Le Play, l'expression la plus
haute, à la fois, et la plus simple, de cette loi morale, telle, que
la reconnaissent sous cette formule ou sous une autre toutes les
races jouissant de la paix sociale. Elle n'est même point con-
testée davantage, ni attaquée directement, chez les peuples
d'Occident, par ces novateurs les plus hostiles aux idées tradi-
tionnelles. Il n'est guère de contestation que sur son origine.
Ce qui, au premier abord, frappe et déconcerte dans la doc-
trine de Le Play, ce n'est pas qu'il fasse de la satisfaction des
deux besoins essentiels une condition nécessaire de la prospérité
sociale; c'est qu'il en fasse une condition suffisante. Il est évi-
dent qu'une nation dont une fraction importante mourrait de
faim serait fatalement en proie à toutes les souffrances et à tous
les désordres. Et il en serait de même d'un pays, si riche fùt-il,
où nul n'aurait souci de la vie, de la liberté, de la propriété de
son semblable. Mais qu'une race, par le fait que chacun y jouit
du strict nécessaire et observe, à peu près, les commandements,
se doivent considérer comme n'ayant plus rien à souhaiter,
voilà qui surprend et révolte. Ainsi, après vingt siècles de tra-
vail et de pensée, après avoir acquis par des souffrances sans
40 FRÉDÉRIC LE PLAY.
nombre, par un effort surhumain, un patrimoine immense de
Liens matériels, de sentiments et d'idées, nos sociétés d'Europe
devraient limiter leur idéal à celui des pasteurs kirghiz, et des
chameliers arabes! Ce rabaissement de l'idéal, ce démenti bru-
tal à toutes les aspirations confuses qui tourmentent les civilisés,
a beaucoup écarté de Le Play. Il a été, pour cela, considéré
comme un traditionaliste aveugle, méconnaissant la nécessité de
toute évolution et négateur de tout progrès.
Le reproche est très injuste. Si Le Play considère la loi morale
et le pain quotidien comme les besoins essentiels de Thumanité,
il n'a jamais contesté qu'il n'y en eiit d'autres et dont la pos-
session ne fût désirable. Il n'a jamais nié les avantages du pro-
grès industriel , de la richesse, de la science et des arts. Il n'en a
blâmé que les abus. Et il y a abus, selon lui, lorsque la satis-
faction de ces besoins secondaires n'est obtenue que par le sa-
crifice des besoins primordiaux. Il n'admet point qu'une nation
puisse être appelée prospère lorsque, sous une façade brillante,
elle cache l'horrible plaie du paupérisme ou de la démoralisa-
tion profonde.
D'ailleurs son critérium de la prospérité, Le Play la tiré de
l'observation même. Partout où les deux besoins essentiels étaient
satisfaits, il vit régner le contentement universel et la prospérité
sociale; partout où ils ne l'étaient point, la souffrance et la dis-
corde. Toute l'histoire des sociétés s'est en somme passée à
perdre et à reconquérir ces deux biens primordiaux. Les races
qui les ont toujours conservés n'ont pas d'histoire : les pasteurs
des steppes asiatiques vivent à présent comme au temps d'A-
braham. Mais, le plus souvent, la prospérité même vient dé-
truire l'équilibre qu'elle a créé. Les races prospères se multi-
plient vite et le problème de l'existence se pose à nouveau
devant elles. Pour le résoudre, il leur faut se livrer à d'autres tra-
vaux , adopter une autre organisation. Elles atteignent ainsi parfois
un état de prospérité supérieur à celui dont elles jouissaient au-
paravant, puis le reperdent pour tomber dans de nouvelles crises ;
crises qui peuvent leur être fatales, à eu juger par le nombre
des civilisations disparues. Il apparut à Le Play que les sociétés
LA IMICTIUNE. Ai
modernes de l'Europe en traversaient une. Le problème de l'exis-
tence y est si compliqué que la grande masse de la population
n'arrive pas à le résoudre par elle-même. Elle n'y parvient qu'en
s'engag-eant dans les entreprises que dirige une élite : le pain
quotidien lui est fourni sous forme de salaires, c'est-à-dire ^ous
une forme relativement incertaine. Le salarié est constamment
menacé, à la fois par des périls directs et par ceux ([ui peuvent
ruiner son industrie et que multiplie toujours la concurrence.
Il lui faudrait, pour donner quelque stalDilité à son existence,
pour savoir diriger ses vues, estimer exactement ses intérêts,
organiser leur défense, un ensemble de qualités auxquelles peu
d'individus peuvent atteindre. Aussi, dans cette lutte, les vaincus
sont-ils nombreux et, nulle intervention n'arrêtant généralement
leur chute, tombent-ils à un degré d'abaissement dont les fau-
bourgs de nos grandes villes industrielles ont le triste secret.
Quant à la morale, son règne est plus compromis encore. Dans
les classes les plus élevées, la difficulté de parvenir et de main-
tenir les situations acquises a développé l'égoïsme, la richesse a
permis la corruption. Pour défendre leur bien-être, ces classes
n'ont pas hésité parfois à s'attribuer des privilèges injustes pe-
sant lourdement sur le reste de la nation. Détenant les pouvoirs
publics, elles ont fait de leur exercice, non pas une charge ho-
norable, mais une source de profits. Chez les pauvres, la difficulté
extrême de la vie matérielle crée fatalement l'indifférence mo-
rale : nul frein ne modère plus alors le sentiment instinctif d'en-
vie qui en fait les ennemis naturels des riches. Ce sentiment est,
au contraire, entretenu, cultivé par la catégorie nombreuse de
déclassés que contiennent les sociétés compliquées pendant que
la loi morale trouvant sans cesse, devant elle, un terrain moins
préparé à la recevoir, est ébranlée dans ses fondements par les
controverses qui régnent sur ses origines. Une partie des hommes
qui l'enseignent est accusée par l'autre d'imposture et, ne sa-
chant lesquels entendre, le peuple est naturellement porté à
n'écouter que la voix de ses instincts et celle de ceux qui les
flattent.
L'alternative continuelle de la prospérité et de la souffrance,
i2 FREDERIC LE l'LAY.
par la possession et la perte des deux biens essentiels, a donc
commencé avec l'invention de la charrue et il est à craindre
qu'elle ne cesse pas avec celle des voies ferrées. C'est une erreur
profonde, selon Le Play, de croire les sociétés entraînées par la
force des choses vers un avenir meilleur, comme de les croire
condamnées à une décadence inévitable. En réalité, (( la simpli-
« cité, la complication, la corruption, enfin la réforme ou la
« ruine, voilà le cercle vicieux dont jusqu'à ce jour aucune
« nation civilisée n'a pu sortii* ».
III
La possession des deux biens essentiels est donc toujours me-
nacée, chez les sociétés prospères, par des influences indépen-
dantes de la volonté humaine. Est-il du moins possible aux hom-
mes de se mettre à l'abri de ces influences, de leur en opposer
d'autres, de faire en sorte qu'elles ne puissent nuire? Et lorsque
la prospérité est perdue, est-il des moyens d'assurer ou tout au
moins de hâter son retour? A ces deux questions, les résultats
de son observation permirent à Le Play de répondre oui. Non
seulement le libre arbitre des sociétés joue un rôle dans leur
destinée, mais ce rôle est considérable. Et tou en se refusant à
croire à un avenir chimérique qui ofi'rirait le rèî;ne permanent
de la paix, Le Play parvint à mettre en lumière certains prin-
cipes et certaines coutumes indispensables à l'existence de toute
société prospère, et dont la restauration, pourrait, en particulier,
mettre un terme à la crise que traversent les sociétés de l'occi-
dent.
Ces coutumes se distinguent par deux caractères essentiels.
En premier lieu, elles supposent toutes la nécessité impérieuse
de propager la connaissance et la pratique de la loi morale.
Elles partent donc de ce principe <|ue Ihomme n'apporte pas
en naissant toutes les facultés nécessaires pour s'élever sans
aucun enseignement à cette connaissance et à cette pratique.
C'est la doctrine inverse de celle qu'inventa llousseau et qui.
LA DOCTRINE. 43
depuis plus d'un siècle, se propage dans l'Occident. Pour con-
damner ce dogme de la perfection originelle, qui séduisit vrai-
semblablement le philosophe de Genève parce qu'il était le
contre-pied d'une vérité généralement admise depuis cinq mille
ans, Le Play s'appuya non sur un raisonnement métaphysique,
mais sur l'observation sociale. Une pareille doctrine lui parut
en contradiction formelle avec l'expérience et il suffit, pour
comprendre ce jugement, de se reporter à l'analyse qui a été
donnée de la Méthode. L'homme, dit Rousseau, nait bon, mais
il est corrompu par les institutions qui. dès sa naissance, en-
serrent son existence et compriment sa liberté. Or, Le Play
considère les sociétés comme des organismes naturels et vi-
vants : il ne peut donc admettre que leurs rouages essentiels,
la famille, par exemple, ne soient que des institutions arbi-
traires et mauvaises. On ne s'étonnera point, dès lors, que
Le Play ait qualifié la théorie de la perfection originelle
« d'Erreur fondamentale », faussant la notion de la véritable
nature de l'homme, et conduisant dans la construction de sys-
tèmes sociaux à des aberrations.
Le deuxième caractère des coutumes préconisées par Le Play
se révèle par leur nom même. Ce sont des coutumes et non pas
des lois. A la différence de la plupart des réformateurs qui ne
voient de moyen d'appliquer leurs systèmes que par la con-
quête du pouvoir. Le Play attachait assez peu de prix à l'intei--
vention des gouvernements. L'observation lui avait appris que,
s'ils sont un rouage important de la vie sociale, ils n'en sont
point un rouage essentiel. Certaines sociétés primitives arrivent
à se passer d'eux, alors qu'aucune d'elles ne peut se passer de
la famille.
D'une manière générale, les rapports privés ont un caractère
beaucoup plus primordiaux que les rapports publics. C'est
presque exclusivement d'eux que dépend la possession de la loi
morale et du pain quotidien. Or, en ce qui concerne les rap-
ports privés, l'action de la loi ne peut se manifester que pour
en assurer la régularité; elle serait impuissante à en modifier
la nature. A ce point de vue, les nécessités matérielles et les
44 FRÉDÉRIC I.E PLAY.
mœurs ont seules une influence. C'est donc sur les mœurs que
Le Play s'est proposé d'agir et par l'intermédiaire de l'opinion.
Ce n'est point, du reste, qu'il refuse toute espèce de rôle à
l'action du législateur, mais il ne lui demande que ce qu'elle peut
donner.
Les coutumes de la vie privée se divisent en deux catégories :
les unes concernant les rapports de l'unité sociale par excel-
lence, la famille ; les autres touchant aux rapports extérieurs à la
famille et qui ont généralement pour objet la conquête du pain
quotidien, c'est-à-dire le travail. Nous étudierons donc succes-
sivement les idées de Le Play sur l'organisation de la famille
et sur celle du travail. Un troisième chapitre sera consacré à
sa doctrine en ce qui touche la constitution et l'intervention des
pouvoirs publics.
II. LES RAPPORTS PRIVES INTERIEURS A LA FAMILLE.
I
Étant le premier groupement humain constitué, le seul cons-
titué encore chez certaines races, c'est la famille qui a été d'a-
bord chargée de satisfaire les deux besoins essentiels, besoin
matériel et besoin moral. Et, dans les nations les plus com-
pliquées, alors qu'une infinité d'autres groupements l'encadrent
et la dominent, c'est encore sur elle que retombe à peu près
tout le poids du grand problème.
Au point de vue du premier terme de ce problème, de la ques-
tion du pain quotidien, elle a été, cette famille, le centre pri-
mitif de tous les rapports humains : l'unique atelier de pro-
duction, le foyer de tout échange et de toute consommation.
Il en est ainsi encore chez les races asiatiques côtoyées par
Le Play à la frontière de l'Oural. Chaque famille y forme une
li'ibu nomade qui se suffit à elle-même'. Le rôle du groupe-
1. Voyez Ouvriers européens, \nonog,n\\)h\c du Haclikir demi-nomade (2» édition,
t. M).
I.A nOCTRINE.
ment familial s'est amoindri, en cette matière, chez les races
complexes où l'agglomération de la population a exigé la mise
en valeur de toutes les ressources du lieu, développé l'inten-
sité du travail et sa division. Une grande partie de riodustric
est, peu à peu, sortie de l'atelier domestique pour se concen-
trer, à l'extérieur, dans de grands et de petits ateliers. Mais
une grande partie aussi y est restée, et cela chez les peuples
les plus avancés. La famille est encore partout une unité essen-
tielle de travail agricole, le foyer est toujours le centre de cer-
taines fabrications. Enfin qui pourrait dire la masse énorme de
travaux qui s'y efTectuent, ceux qu'on appelle plus particuliè-
rement les travaux domestiques, et qui, pour n'être point ap-
préciés en argent, n'en sont pas moins productifs? La famille,
d'ailleurs, si elle n'est plus que dans une certaine mesure un
groupement de production, reste le groupement de consomma-
tion par excellence, celui où chacun reçoit selon ses besoins
et par lequel est assurée l'existence de ceux qui ne travaillent
pas encore et de ceux qui ne travaillent plus.
Elle joue aussi un rôle prépondérant dans le régime de la
propriété. Dans les trois quarts du monde habité, c'est par elle
que se fait l'appropriation du sol, soit à titre temporaire,
comme en Asie Mineure et dans une partie de la Russie^, soit
à titre perpétuel, comme chez les Bulgares-. Elle est alors une
communauté qui, se continuant indéfiniment, tient la terre en
mainmorte. Chez les peuples occidentaux, ce caractère lui fait
défaut par suite de l'avènement de la propriété individuelle.
Elle a cependant, en cette matière, un rôle immense, car elle
est l'instrument de transmission de cette propriété. Elle est le
bien qui fait, au point de vue matériel, les générations soli-
daires entre elles.
Et pour en venir au point où le matériel côtoie le moral,
la famille, quand elle ne doit pas toujours assurer elle-même
à l'individu son pain quotidien, lui donne au moins les moyens
de l'acquérir dans l'avenir. Par tout un côté de l'éducation,
1. Voyez Ouvriers européens, 2' édition, t. II : les Ouvriers d' Orient,
'î. Voyez ibid., t. l\,les Ouvriers d'Occident, races stables.
4(5 FRÉDÉRIC LE PLAY.
elle l'adapte au milieu où il sera appelé à se mouvoir, le pré-
pare à entrer dans les rouages de ce milieu et à y trouver sa
place.
Sous le rapport moral, il est à peine besoin de définir le
rôle de la famille. Moins qu'en ce qui concerne la conquête
du pain quotidien, ce rôle varie suivant les temps et suivant les
pays. Par le seul fait qu'elle tient groupées, en un contact
permanent, les différentes générations, la famille assure la
transmission de l'idéal d'une race comme de ses biens maté-
riels. Le rôle des autorités religieuses et des pédagogues do
profession qui la secondent dans cette tâche est fort effacé au
regard du sien. Il est presque toujours inefficace lorsqu'elle ne
les appuie pas.
Ainsi, chez les peuples les plus avancés, la famille, qui n'est
plus un rouage unique, mais le centre d'une quantité d'autres,
est encore chargée des trois fonctions sociales les plus impor-
tantes : assurer l'existence de tous les individus qui ne peuvent
la gagner eux-mêmes aux dépens de ceux qui la gagnent;
transmettre la propriété aux générations successives; enfin
dresser ces générations à la conquête du pain quotidien et au
culte de l'idéal suivi par leurs ancêtres.
II
Pour qu'elle puisse remplir cette tâche, il faut que la famille
soit constituée à cet effet. Comme tout organisme naturel, elle
s'est modelée sur sa fonction. Le Play découvrit toutefois —
et nous l'avons signalé en parlant de sa méthode — que cette
constitution ne s'est pas faite d'une manière uniforme. Sous
diverses influences, que l'observation détermine, elle s'est dif-
férenciée en divers types et ces types eux-mêmes se peuvent
ramener à trois grandes espèces.
La première est celle de la famille patriarcale , née dans la
steppe et formée sous l'influence de l'art pastoral.
LA DOCTHINE. H
Elle présente, cette famille patriarcale, dès rorigine, deux
caractères distinctifs.
D'abord, les moyens de subsistance étant, pour des pasteurs
nomades, en quelque sorte indéfinis, les familles de ce type
tendent à se multiplier sans se séparer. « Chaque jeune mé-
« nage, dit Le Play, n'est tenu à aucune dépense de premier
« établissement et une surveillance suffit à assurer la multi-
« plication du bétail. Dans ces conditions, la famille, elle-même.
« croît aussi vite (|ue les ressources fournies par le troupeau
(c et, quand naît la cinquième génération, le chef de la famille
« règne sur une petite tribu, avec une autorité consacrée pur
« l'action du temps. »
L'autorité de ce chef de famille est, en effet, très forte, pour
ainsi dire absolue, et c'est là le deuxième signe qui distingue
la famille patriarcale. Ajoutons qu'elle est perpétuelle, elle
s'exerce quel que soit l'âge des descendants et s'étend à leurs pro-
pres enfants. Elle est en effet nécessaire pour assurer l'ordre
dans la tribu et n'est affaiblie ou contrariée par aucune autre.
A l'extérieur, chez ces races simples, nul pouvoir sérieux ne la
domine. A l'intérieur, la garde des troupeaux ne donne pas aux
aptitudes particulières le moyen de se révéler et la seule supé-
riorité qui puisse se comprendre est celle de l'âge.
Mais faire régner l'ordre matériel est, chez ces races pastorales,
la moindre des fonctions de l'autorité paternelle. La ferme
croyance des peuples d'Orient lui attribue une mission beau-
coup plus haute, qui est la transmission d'une loi morale et d'un
idéal religieux. Cette loi morale est, en effet, considérée essen-
tiellement comme d'origine surnaturelle. Aucun homme n"en
saurait donc avoir la connaissance innée. Loin de là, ses instincts
le portent à la violer continuellement. Il faut qu'il soit dressé,
dès son jeune âge, à lui obéir. L'idée occidentale de la perfec-
tion originelle, de la tendance native de l'individu vers le bien,
fut une de celles qui choquèrent le plus les Orientaux aux-
quels Le Play la rapporta. Toute leur philosophie et toute leur
constitution sociale reposaient sur la croyance contraire. Quant
à la formule de la loi morale, elle était à peu près la même
iS FRÉDÉRIC LE PLAY.
chez tous ces peuples, musulmans ou chrétiens. Elle s'expri-
mait par les commandements du Décalogue.
Les familles patriarcales ne purent, de par la nature môme
de leurs travaux, s'augmenter indéfiniment. Lorsque Vane d'elles
devient trop nombreuse, un certain nombre de ses membres
s'en détache, emmène une partie du troupeau et forme un essaim
sous l'autorité d'un patriarche. Ces essaims se multiplient jus-
qu'aux limites des steppes, d'où ils débordent sur les pays en-
vironnants. Les populations ainsi refoulées sont contraintes d'a-
bandonner, peu à peu, l'art pastoral pour la culture, la vie
nomade pour la vie sédentaire. Toutefois, elles demeurent pro-
fondément imprégnées de leur constitution primitive et s'effor-
cent de l'adapter aux conditions nouvelles de leur existence.
Ce sont ces familles patriarcales, sorties de la steppe et deve-
nues agricoles, que Le Play décrivit dans ses Ouvriers de l'Orient.
Elles maintenaient leur fondement matériel, l'existence assu-
rée à tout individu en échange d'un peu de travail et de
beaucoup d'obéissance, par la communauté complète de leurs
biens entre tous leurs membres. Cette communauté était possi-
ble par l'abondance des terres et des productions spontanées.
Les familles de paysans du Ilaouran, par exemple, non seule-
ment peuvent étendre leur exploitation, à mesure qu'elles s'ac-
croissent, mais encore la déplacent, presque chaque année,
pour remédier à l'épuisement de la terre. Chez les paysans
russes, au temps où Le Play les observa, une grande partie du
sol était la propriété collective du ce mir » et laissée à l'usage
commun; le reste partagé périodiquement entre ces familles,
en proportion du nombre de bras. Les seigneurs maintenaient
le même régime sur leurs terres. En échange de corvées et de
redevances, ils assuraient aux paysans la possession des terres
nécessaires à leur subsistance, plus de nombreux droits d'usage
sur les réserves seigneuriales.
Le second fondement de la famille patriarcale, l'autorité pa-
ternelle, était également maintenue. Mais cette autorité, dans
cet état plus complexe des sociétés, eût été incapable d'accom-
plir seule sa double mission : le maintien de l'ordre et la pro-
LA DOCTRINK.
pag'atioii de la loi morale. Aussi deux autres pouvoirs venaient
l'assister et la compléter : le pouvoir civil, représenté par le
souverain et ses agents et le pouvoir religieux, représenté par le
clergé. Ces deux autorités, que Le Play appelle les deux ciments,
venaient consolider, chez ces peuples orientaux sédentaires,
l'édifice patriarcal qui, dans la steppe, tenait tout seul. Le pa-
tronage des propriétaires fonciers intéressés au bien-être et à
la moralité de leurs tenanciers s'exerçait dans le même sens et
complétait cette organisation sociale.
Le spectacle des peuples d'Orient produisit sur Le Play une
grande impression. Il y vit l'existence de chaque homme assu-
rée et chaque homme content de son sort. Surtout nulle trace
de cet antagonisme de classes qui empoisonnait la vie des na-
tions avancées : nul désir maladif de changement. Au contraire,
dans la masse, un attachement intense aux vieilles mœurs, ce
qui prouve bien qu'elles n'en souffraient pas.
Le tableau cependant n'était pas sans ombres. Le Play dis-
cerna vite les dangers latents qui menaçaient d'ébranler cette
constitution dans ses fondements mêmes. Dès 1855, il en vit
toute l'importance; en 1877, il dut constater leurs énormes pro-
grès. Les obstacles opposés au maintien des communautés fami-
liales, par la rareté croissante du sol disponible et par l'inces-
sante diminution des produits spontanés se surmontaient de plus
en plus péniblement. Les populations se multipliaient, en effet,
sur place. L'habitude de l'obéissance perpétuelle, en détruisant
chez elles toute initiative, les rendaient incapables d'émigrer
au loin, surtout de mettre en valeur de nouvelles terres. L'abo-
lition du servage laïque de la propriété individuelle, malgré
des avantages que Le Play ne conteste pas, vinrent encore com-
pliquer le problème en rendant plus difficile l'acquisition des
terres par le paysan, en privant des populations imprévoyantes
de la tutelle de patrons qui, s'ils leur prenaient leur liberté,
assuraient au moins leur existence.
Les principes généraux sur lesquels repose la constitution pa-
triarcale n'étaient pas moins attaqués. L'incapacité et la corrup-
tion des pouvoirs publics, l'infériorité du clergé, l'oubli par le
50 FREDERIC LE PLAY.
classes supérieures de leurs traditions de patronage, créaient un
infini malaise contre lequel s'élevaient une partie des classes
lettrées. Celles-ci, tenant toute leur culture de l'influence occi-
dentale, se trouvaient naturellement portées à chercher des
remèdes dans l'application et la propagation des idées d'Occi-
dent. La croyance à la perfection originelle de l'enfant, c'est-à-
dire à la non-révélation de la loi morale, au progrès fatal et
indéfini par l'action des individus laissés à eux-mêmes, sous-
traits à toute contrainte, était la base de cette philosophie nou-
velle. Gela aboutissait à la négation de cette autorité paternelle
chargée de redresser les inclinations innées et que toutes les
autres avaient pour but d'assister et de renforcer. Le vieil édi-
fice patriarcal, si ferme encore d'apparence, subissait, sous les
yeux de Le Play, les préliminaires du formidable assaut auquel
l'époque contemporaine nous fait assister.
Au reste, en s'avançant vers l'Occident, Le Play put voir
que, là aussi, il avait autrefois existé et qu'à présent ses débris
jonchaient le sol. L'agglomération de la population avait fini
par cantonner chaque famille sur un étroit domaine, lui avait
ôté définitivement les moyens de se multiplier. D'autre part, les
travaux sans cesse plus perfectionnés de la culture avaient dé-
veloppé les aptitudes individuelles et rendu insu2:)portabIe aux
plus capables le joug de la communauté. La première étape
de Ja désorganisation du vieux régime social s'observait chez
les races slaves comprises entre le Danube et l'Adriatique. Ces
races gardaient encore l'appropriation du sol par famille et
non par individu. Mais déjà un profond malaise travaillait leurs
communautés que la force de la coutume, si puissante chez les
Orientaux, se montrait de plus en plus incapable de maintenir.
Il suffit, dans les états autrichiens et serbes, que le législateur
autorisât le partage individuel des terres, pour que la masse
populaire se précipitât avec une sorte de frénésie dans la voie
qui lui était ouverte.
Dans tout le reste de l'Occident, l'évolution était accomplie.
La rareté du sol avait partout substitué la propriété individuelle
à la propriété collective, partout brisé dans son principe même,
I.A DOCTRINE. 51
la formation patriarcale. Ce fut à peine si, sui- quelques pla-
teaux du Nivernais, Le Play retrouva le souvenir d'anciennes
communautés paysannes.
La deuxième espèce de famille observée par Le Play est celle
de la Famille-souche. Formée sur les rivages maritimes de la
mer du Nord et dans les régions avoisinantes, cette famille pré-
sente une organisation toute différente de celle des familles
d'Orient. En premier lieu, elle n'est jamais nomade; toujours
sédentaire. Les ménages du même sang ne restent point grou-
pés autour d'un patriarche : les parents ne gardent auprès d'eux
que celui de leurs enfants auquel ils transmettent leur foyer et
le domaine qui l'entoure; les autres rejetons quittent la maison
paternelle dès qu'ils sont capables de se suffire et vont fonder
de nouveaux établissements. La famillc-souclie a donc poui*
condition un régime de propriété individuelle et d'émigration
régulière. Le Play attribue cette formation à i'inlluence de la
pèche maritime, très abondante dans les mers du Nord et sur-
tout dans les fjords de Norwège où remontent les saumons. La
pêche côtière s'effectue, en effet, par petites barques et exige
aussi une résidence fixe sur un point du littoral. Cela a obligé
les familles patriarcales à se séparer, à se réduire à un ou deux
ménages. De plus, barque et foyer domestique forment un pa-
trimoine indivisible qui n'a de valeur que transmis intégrale-
ment à un seul héritier. Ce régime s'est ensuite tout naturelle-
ment adapté à la vie agricole. Grâce à lui, par l'émigration de
tous les enfants autres que l'héritier, le même domaine peut faire
vivre et prospérer indéfiniment la même famille. Il a pour effet
de donner aux races qui l'ont adopté une force d'expansion
incroyable. Toute l'histoire de l'Europe en a senti le contre-coup.
Dans les vieux temps, les familles souches de la Scandinavie
partaient par bandes et armés : ce furent les Vikings des temps
Odiniques : les hommes du Nord qui terrifièrent l'empire ro-
main et celui de Charlemagne. Sous le nom de Danois, de
Saxons, ils envahirent les iles anglaises; sous celui de Francs,
la Gaule. Leur dernier flot, celui des Xor.nands, s'épandit sur
tout l'Occident, jeta son écume jusqu'en Sicile. A présent, ils
:'r2 FREDERIC LE PLAY.
s'en vont seuls, géants débonnaires et un peu gauches, s'embar-
quer sur de grands paquebots et leur « liomestead » couvre,
d'un groupement toujours plus dense, le Far- West Américain.
Ce sont cependant toujours les mêmes hommes : des fondateurs
de nations. Partis sans esprit de retour, ils ne sont cependant
jamais des déracinés, car chacun d'eux porte en lui-même toute
la civilisation de sa race. Jeté, comme une semence, sur la
terre étrangère, il en fait sortir un foyer semblable à celui
qu'il a quitté.
Ces familles sont chrétiennes, fondées donc sur le respect de
la loi morale révélée et sur l'autorité paternelle. Mais cette
autorité, à Tinverse de celle des patriarches orientaux, ne s'exerce
nécessairement sur les enfants destinés à l'émigration que pen-
dant leur minorité. Seul l'héritier choisi par le père demeure
dans sa dépendance : dépendance qui ressemble d'ailleurs plus
h celle d'un associé qu'à celle d'un fils : c'est, en effet, de la
valeur de cet associé que dépend la prospérité du domaine et il
n'aurait tenu qu'à lui de se soustraire par l'émigration à une
sujétion trop rigoureuse. Ainsi limité, à la période d'éducation,
le rôle de l'autorité paternelle n'en est pas moins très grand
dans les familles-souches. Leur prospérité s'appuie, en effet, sur
un bon régime d'émigration et la condition essentielle de ce
régime est l'aptitude des émigrants : leur formation physique,
intellectuelle et morale. C'est à cette formation, nécessairement
très différente de celle d'un pasteur des steppes, que s'applique
tout l'effort des parents.
Le régime de la famille-souche était, au moment où Le Play
fit son enquête, la base de la constitution sociale des États Scan-
dinaves, du Danemark, de la Plaine saxonne, enfin de l'Angle-
terre. On le trouvait encore dans certaines rég-ions de l'Europe
occidentale. Cette forte organisation était basée sur le régime
de la propriété individuelle, elle échappait aux causes d'ébran-
lement qui détruisent la famille patriarcale. Cependant, si solide
qu'elle fût. Le Play remarqua qu'elle aussi, pouvait disparaî-
tre. La meilleure preuve était l'exemple de certaines régions
d'Europe où elle avait autrefois existé et où elle n'existait plus.
i.A Dor.TRiM-:. 53
Le Play discerna deux actions qui entraînaient vers sa dissolu-
tion la famille-souche.
La première était l'évolution économique produite par Tavè-
nement de l'âge de la houille, qui arracha à la terre, concen-
tra dans les grandes villes industrielles une masse énorme
de la population. Pour cette population, le fondement matériel
de la famille-souche, la propriété d'un domaine ou tout au
moins d'un foyer domestique ne pouvait se maintenir. Autre
cause d'ébranlement, l'instabilité de la production entraînait
les chômages forcés, les variations constantes des salaires. Sans
ressources régulièrement assurées, la famille-souche perdait
toute solidité, ne pouvait plus tenir debout.
Au moins se maintiendrait-elle intacte dans les campagnes?
Là, elle ne fut point attaquée par la force des choses, mais par
celle des hommes, au moins dans certains pays. Le Code civil
français, en effet, donne à tous les enfants les mêmes droits
sur le bien familial, exige le partage des héritages et son
exemple a été imité par plusieurs législations étrangères. Les
auteurs de ce régime ont obéi, selon Le Play, à une idée pré-
conçue d'égalité théorique et se sont aveuglés par le désir de
détruire les grands domaines, source de la force des anciennes
classes dirigeantes. Le résultat a été, non seulement d'empê-
cher, dans la masse du peuple, la formation de familles-souches,
mais encore de détruire celles qui existaient auparavant. La
décadence d'une famille de paysans pyrénéens décrite par Le
Play, la famille Mélouga, est demeurée à ce point de vue un
exemple frappant des ravages de la loi.
La famille patriarcale a pour fondements matériels la commu-
nauté des biens et la soumission absolue de tous les membres à
l'autorité d'un chef; la famille-souche, la transmission intégrale
du domaine à un héritier associé, l'émigration des autres en-
fants, l'autorité du chef se manifestant par le droit de choisir
l'héritier et par la formation des émigrants.
Toutes deux ont également une base morale très solide :
oi F'REDERIC LE PLAY.
une conception nette des droits et des devoirs de chacun, un
idéal religieux incontesté.
La troisième espèce de famille observée par Le Play, la. famille
instable^ se caractérise au contraire par une al)sence complète
de base matérielle et souvent aussi de base morale.
Cette famille instable a pour principe essentiel l'égalité des
droits des enfants à l'héritage : par conséquent, la vente ou le
morcellement de cet héritage à la mort de chaque possesseur.
Dans les campagnes, la terre, ainsi, s'émietteen parcelles innom-
brables qui s'agrègent et se désagrègent dans un mouvement
perpétuel. La vie du paysan se passe à les acquérir, une à une,
ces parcelles, par un acharné labeur, de dures privations, une
âpre épargne. 11 se constitue ainsi un domaine, non pas agglo-
méré autour d'un foyer, mais épars par morceaux dans la ban-
lieue du village qu'il habite. Et, dans cette tâche, il est forcé-
ment solitaire. Il quitte, de bonne heure, la maison paternelle
où son avenir n'était pas assuré et ses enfants agiront de même
avec lui; comment retenir un seul d'entre eux sur un héritage
qui doit un jour s'en aller par lambeaux. Sous ce régime, la
famille n'enchaîne plus ses membres par aucun lien d'intérêt,
Énergiques, prévoyants et capables, elle ne leur donne plus la
terre, l'instrument de travail que fécondera leur effort. Faibles
ou peu entreprenants, elle n'abritera plus leur existence en leur
gardant une place à son foyer. Ils deviendront les valets d'une
maison étrangère, ou bien, ils déserteront la terre, traîneront
leur incapacité dans les villes, entrant dans la grande lutte pour
la vie marqués pour la défaite fatale.
Le lien matériel rompu, que reste-t-il du lien moral? Pas
grand'chose. On a souvent décrit, à ce point de vue, la misère
des campagnes, on s'en est attristé, on s'en est indigné, rare-
ment on l'a exagérée. Les qualités mêmes du paysan sont deve-
nues ses vices. Une vie, toute de labeur et d'épargne incessante,
a empreint son esprit d'un égoïsme profond, d'un matérialisme
grossier, d'une cupidité sans mesure. Et il ne peut former ses
enfants qu'à son image ; ou plutôt, ils s'y forment tous seuls,
car ils n'ont guère de place dans ses préoccupations. Eux-mêmes
LA DOCTRINE. 55
perdent trop souvent, en grandissant, tout sentiment filial. La
condition des vieillards devient ainsi particulièrement affli-
geante. Des procédés révoltants, à peine croyables, sont souvent
employés pour les amener à partager leur patrimoine de leur
vivant; ce résultat obtenu, ils ne sont plus qu'une charee, un
poids mort. On les appelle « monsieur vit toujours », on leur
refuse le nécessaire, quelquefois on les maltraite, on les aban-
donnerait s'il n'y avait, dans les pays d'Europe où règne la
famille instable, ni juges ni gendarmes.
Cette décadence morale était encore activée par une autre
cause. Je veux dire la crise religieuse, le bouleversement des
croyances, « l'interrègne du divin », pour parler comme un
philosophe contemporain qui, à l'époque où écrivait Le Play,
descendait lentement des classes supérieures des nations occi-
dentales et venait enténébrer peu à peu les couches profondes
de la population. Cette crise morale jette l'anarchie dans les
consciences, dresse face à face le père et le fils, le mari et la
femme, armés chacun de leurs droits et ne pouvant s'entendre
sur leurs devoirs. Quoi détonnant à ce qu'elle précipite la
famille instable vers une instabilité plus grande encore.
Ajoutez à cela l'ébranlement que peuvent apporter dans la
situation des classes ouvrières l'agglomération dans les centres et
les variations de salaires qui caractérisent le régime de la grande
industrie et de la concurrence intense. Nous avons signalé les
effets de cet ébranlement sur les familles-souches, vigoureuses et
saines. Ils sont fatalement pires sur les rejetons des familles ins-
tables, épaves d'une race désorganisée qu'elles précipitent dans
une condition plus misérable encore. Pour s'édifier à ce sujet,
il faut lire certaines monographies des Ouviners européens,
celles notamment des ouvriers de Paris et de sa banlieue. Ces
familles sont instables au point de ne plus exister pour ainsi
dire. La société se compose d'individus qui s'assemblent, se
désunissent, se réassemblent au gré de leurs caprices ^
1. « Un peu plus bas, dit Le Play, ce serait, si ce n'est déjà la barbarie. Le mariage
" est toujours précédé de relationsillicites.il y a des concubinages patents, publics
« et ils n'excitent aucune réprobation. La jeunesse est élevée au contact de tous les
o6 FRÉDÉRIC LE PLAY.
Voilà le tableau de la Famille instable qui épouvanta Le Play.
11 l'épouvanta d'autant plus que ce dernier régime voyait sans
cesse son domaine s'accroître. Il gagnait toujours sur les ruines
de la famille patriarcale et de la famille- souche. Combinez ce
spectacle, avec la conception de Le Play sur la prospérité sociale,
et vous aurez sa doctrine sur l'organisation de la famille.
III
Ce qu'il voulut, c'est maintenir la famille-souche là où elle
existait encore : la reconstruire là où elle avait disparu. La for-
mation patriarcale, bonne en elle-même, devait être mise de
côté, comme reposant sur la communauté. Nous avons vu, en
effet, sous l'impulsion de quelques forces naturelles et inéluc-
tables cette communauté tend à disparaître pour faire place
à la propriété individuelle.
La famille-souche, au contraire, règ-ne concurremment avec la
famille instable chez certains peuples, et non seulement elle
s'adapte à toute évolution économique, mais elle donne aux races
qui l'ont adoptée une écrasante supériorité à travers cette évo-
lution. D'une part, en effet, elle assure mieux que toute autre le
bien-être matériel et l'aisance. Solidement établie sur un domaine
ou sur un atelier dont la valeur s'accroît sans cesse sous l'effort,
elle donne à chaque nouvel héritier une situation ég-ale ou supé-
rieure à celle dont jouissait le précédent possesseur : infiniment
plus que la famille instable, elle est capable de soutenir ses jeunes
enfants, ses malades, ses vieillards. Gardant à son foyer les faibles
de corps et d'esprit, elle ne rejette, par une émigration régu-
lière et permanente, que les individus doués de l'énergie physi-
que, des aptitudes morales, de l'éducation professionnelle et
môme du capital nécessaires à la fondation de nouvelles entre-
prises et de nouveaux foyers. Sous un pareil régime, les résultats
« vices; elle les coini)rcnd cl en parle bienlôl le langage. Ivrognes et dcbaucliés, les
« enfants n'ont aucune idée de respect envers les parents. » Le nom de puissance
paternelle, s'il était prononcé devant eux, n'éveillerait certainement aucune idée. IJ
est commun de voir un fils battre son père ou se battre avec lui. Il faut presqut;
urnoncer à retrouver l'idée du plus simple devoir.
LA DOCTRINE. •> '
acquis demeurent et servent de point de départ à d'autres
elforts. Sous le régime de la famille instable, chaque génération
défait l'œuvre de la précédente pour passer ensuite sa vie à la
reconstruire.
D'autre part, la famille-souche, tenant groupés au même foyer
trois générations : les parents, l'héritier associé et les enfants
de celui-ci, entretient entre celles-ci un contact éminemment pro-
fitable à la transmission de la loi morale, de l'expérience profes-
sionnelle et des traditions qui font la force d'une race. Elle offre
ainsi une résistance beaucoup plus grande à l'ébranlement causé
par la crise religieuse. Et il n'est pas à craindre que le respect
des coutumes traditionnelles dégénère chez elle en routine puis-
que le développement de l'esprit d'entreprise chez les futurs
émigrants est une condition essentielle de sa prospérité.
Le fondement matériel de la famille-souche étant, selon Le
Play, la transmission intégrale de l'héritage, on comprend, dès
lors, le grand cri d'alarme qu'il poussa contre le régime de par-
tage forcé établi par le Code civil. Il attaquait ainsi, de front,
une chose que l'opinion considérait comme intangible, comme
une conquête immense de la Révolution, comme un chef-d'œu-
vre d'égalité et de-justice. Le Play montra ce qu'était, en réalité,
cette loi si parfaite : un prodigieux instrument de démolition.
Elle a tué un organisme et ne l'a point remplacé. Elle a détruit
un ordre social qui, à défaut d'autres, avait, du moins, le mérite
d'être un ordre pour ne laisser subsister que l'anarchie.
Classer, dit Le Play, parmi les « injustices », l'inégalité de
fortune qui résulte, pour les enfants, de la liberté du testament,
conduirait en bonne logique à condamner l'héritage en lui-
même, source de toutes les inégalités sociales. Pourquoi ce qui
parait juste en dehors de la famille ne le parait-il pas au dedans?
Et si l'on tient le droit de propriété pour légitime, pourquoi
vouloir le mutiler, entre les mains de certains individus, par le
seul fait qu'ils sont pères?
Qu'on ne dise pas davantage que le partage forcé est une ins-
titution essentiellement démocratique. Sans doute, il tend à
détruire la grande propriété, à abaisser les anciennes classes
:;8 FREDERIC LE PLAY.
dirigeantes, et c'est pour cela qu'on l'a créé. Mais la petite pro-
priété ne profite pas de cet abaissement. Alors que les grandes
fortunes mettent plusieurs générations à se disloquer et à dispa-
raître, les petites sont anéanties à chaque partage. Chaque héri-
tier n'en retire que des lambeaux et la plus grosse part est le
plus souvent celle du fisc. Pour n'avoir pas voulu de l'inégalité
dans le bien-être, le Code civil, selon Le Play, a créé Tégalité
dans la souffrance. Aussi, l'auteur de la Réforme sociale consi-
dérait-il la liberté du testament comme la base unique de cette
réforme.
Il voyait, d'ailleurs, dans cette hberté testamentaire, un autre
intérêt. L'autorité du père au foyer est un caractère essentiel de
la famille-souche prospère et la plus haute sanction possible à
cette autorité est le droit de choisir l'héritier du domaine, le con-
tinuateur de l'œuvre des ancêtres. La grandeur des droits et des
devoirs élève ainsi les chefs de famille à un degré moral supé-
rieur; elle exalte l'individu et, par là même, toute la race.
Restait à résoudre une question très grave : la liberté testa-
mentaire pouvait bien reconstituer la famille-souche dans les
campagnes ; mais dans les villes, dans les grands centres indus-
triels sans cesse plus peuplés, la tache était-elle impossible?
C'est en se plaçant à ce point de vue que l'on comprendra tout
un côté de l'œuvre de Le Play. Les familles des ouvriers de l'in-
dustrie ne peuvent évidemment, comme celles des paysans, s'en-
raciner au sol, faire corps avec un domaine. Elles peuvent, du
moins, s'attacher à un foyer, à une maison d'habitation entourée
de quelques dépendances rurales. Mais ce résultat ne peut être
obtenu que si le régime du travail répond à certaines conditions
que nous sommes conduits à étudier.
m. — LES RAPPORTS PRIVÉS EXTÉRIEURS A LA FAMILLE. — LOR-
GANISATIGX DU TRAVAIL ET LES RAPPORTS DE CLASSES.
I
Chez les races simples, une bonne organisation familiale suffit
à résoudre le problème de la prospérité. La famille y est, en effet,
LA DOCTRINE. -yO
une unité sociale indépendante qui pi'oduit tout ce qu'il lui faut et
le consomme sur place.
lien est ainsi, non seulement pendant cette période de la vie
des sociétés que Le Play appelle ïdge des herbes ', où le travail
consiste dans la simple récolte de produits spontanés, mais même
pendant une partie de l'âge suivant, celui des jnacldnes^ où, peu
à peu, se développent les travau.x d'extraction et de fabrication.
C'est le cas chez les races à qui l'abondance du sol libre permet en-
core d'être presque exclusivement agricoles et pour lesquelles la cul-
ture même ne demande pas de méthodes de travail perfectionnées.
Il en devient autrement, lorsque, par l'agglomération de la po-
pulation, la mise en valeur du territoire exige diverses branches
de travaux ~ également pénibles, dans lesquelles familles et
individus se spécialisent. Une foule de rapports sociaux nais-
sent alors et se développent, qui ont pour objet X échange et la
concurrence. D'autre part, la diversité des aptitudes et le progrès
des méthodes créent, entre les familles, une inégalité, met cer-
taines d'entre elles à la tête des entreprises et les autres sous la
dépendance des premières; ainsi apparaissent, dans la société,
des distinctions de classe et des rapports hiérarchiques. Ces rap-
ports divers n'apportent cependant point, tant que dure l'âge
proprement dit des machines, de grandes complications au pro-
blème de l'harmonie sociale. La difficulté des communications
restreint l'étendue des marchés et le champ d'action de la con-
currence. L'équilibre s'établit ainsi facilement entre les diverses
branches de la production. Il est maintenu, au besoin, sans trop
de compression pour les activités individuelles, par des con-
1. Le Play divise, au point do vue du régime du travail, l'iiistoire des sociétés en
trois périodes :
L'âge des herbes et des enrjins à bras : celui des travaux de simple récolte
(chasse ou pâturage) par l'effort direct des bras, armés seulement de quelques engins
fort simples;
L'â(/e des macliines mues par les animaux, les vents et eaux courantes : où
l'homme met à son service les forces de la nature et se borne à en diriger l'action ;
i.'àcje de la houille, de la vapeur et de l'électricilé, qui est la continuation de
l'iige des machines avec l'asservissement de forces naturelles plus puissantes.
2. Ces branches de la production sont au nombre de six (arts usuels) : t" L'agri-
culture; 2" l'art des forêts; 3" l'art des mines ; i" l'industrie inanufacluriére ; 5° le
commerce ; 6" les arts libéraux.
60 FRÉDÉRIC LE PLAY.
traiiites légales qui limitent le nombre des entreprises et l'im-
portance de chacune d'elles.
Divers obstacles s'opposent également au développement de
l'inégalité. Les classes dirigeantes n'ont pas entre les mains de
moyens suffisants pour s'élever à la grande richesse. Dans les
classes inférieures, certaines influences compensent la diversité
des aptitudes au travail et à la prévoyance. « Les peuples euro-
ce péens, dit Le Play, qui conservent à certaines familles les dis-
« tinctions seigneuriales sont en même temps ceux qui se
(( préoccupent de faire régner, autant que possible, l'égalité
« dans la masse de la population. Les races de l'Orient et du
« Nord atteignent ce but de la manière la plus complète. A cet
« effet, elles font agir trois influences qui se superposent en quel-
ce que sorte pour conjurer les défaillances individuelles. Le sei-
« gneur est tenu de secourir au moyen des produits de la
« propriété les familles c[ui tombent au-dessous d'un certain
« état de bien-être. Le régime de communauté restitue pério-
« diquement aux familles en décadence la terre arable aliénée
« pendant l'époque précédente. Enfin l'organisation patriarcale
« oblige tous les garçons à se marier dans la maison paternelle
« et à consacrer leurs efforts à la prospérité commune. Les
« anciennes communautés rurales qui subsistent encore, ou qui
« ont pris fin de nos jours, montrent assez que la même direction
« avait été imprimée chez nous pendant le moyen âge aux po-
« pulations des campagnes. D'un autre côté, les corporations
« d'arts et métiers, dont il reste en Allemagne et en France de
« nombreux vestiges, tendaient toutes à imposer ce même
'< système aux populations urbaines et à conjurer chez elles
« l'inégalité qu'eût produit le libre développement des talents.
« Plus on étudiera l'ancien régime dans les documents que le
<' temps nous a laissés ou dans les institutions qui sont encore
« en vigueur, plus on se convaincra que, tout en accordant des
« privilèges à quelques familles, il tendait surtout à assurer
« l'égalité dans le corps de la nation ', »
1. lie forme sociale, 1, II, p. 409.
LA DOCTRINE. 01
Tout change et tout change brusquement avec lage de la
houille. Les communications rapides rapprochent les dillerents
marchés autrefois séparés ; la production centuplée des usines
dépasse de beaucoup les besoins de la consommation locale ; les
échanges se multiplient d'un bout à l'autre de l'univers et la
concurrence devient mondiale. Un appel se fait ainsi à toutes
les capacités et à toutes les énergies, mais en même temps les
effets de l'inégalité des aptitudes se trouvent multipliés : en haut
nait la riclfesse ; en bas, le paupérisme.
Devant cette révolution, toutes les anciennes institutions de
contrainte disparaissent peu à peu. Les lois humaines cèdent
sous la pression irrésistible des lois sociales providentielles. Les
barrières qui limitaient l'échange s'abaissent ; les règlements
qui paralysaient la concurrence sont brisés ; la dépendance hié-
rarchique obligatoire qui liait entre elles les familles s'évanouit,
laissant à chacune d'elles la liberté de son effort et la jouissance
entière de ses résultats.
Nous l'avons dit, Le Play ne croyait pas que ce changement
de régime fût, en lui-même et par la force des choses, favorable
au développement de la prospérité. La lecture des Ouvriers eu-
ropéens laisse plutôt à cet égard une impression pessimiste : les
sociétés occidentales les plus avancées y apparaissent aussi
comme celles où l'existence matérielle est la plus hasardeuse, et
la loi morale la moins pratiquée. Nous avons vu, tout à l'heure,
quels bouleversements la grande industrie apporta dans l'orga-
nisation de la famille. Le Play cependant sut toujours voir dans
la transformation économique un fait indépendant de toute
volonté humaine et, c'est son expression propre, un « événe-
ment de force majeure ' ».
Surtout, il ne prétendit jamais paralyser cette transformation
par le maintien d'institutions de contrainte dont l'ancien ordre
de choses seul justifiait la raison d'être. Son œuvre de savant et
sa vie d'homme public témoignent que la liberté du tra^vail lui
apparut toujours comme une conséquence nécessaire de l'avène-
1. ConstilutioH essentielle de l'humanité, p. 48.
Vr2 FRÉDÉRIC LE l'LAY.
ment du troisième âge. Conséquence que le législateur peut et
doit, selon les circonstances, montrer plus ou moins d'empresse-
ment à consacrer, mais qui tôt ou fard s'inq^ose à lui. Ainsi, dans
la deuxième édition des Ouvriers européens^ nous voyons Le Play
critiquer, en Autriche-Hongrie, les règlements qui limitaient
alors la création de grandes usines : la réforme sociale contient,
d'autre part, la condamnation des anciennes corporations d'arts
et métiers dont Le Play a été considéré, à tort, conmie un des
derniers défenseurs K Loin de là, il fut, au Conseil' d'État, en
1860, l'adversaire d'un projet de réglementation proposé par les
boulangers de Paris, pour limiter entre eux la concurrence. 11 se
montrait également favorable, en matière douanière, au régime
libéral des traités de commerce qui remplaça à cette époque une
législation protectionniste.
Gomme les deux âges précédents, l'âge de la houille était,
pour Le Play, le résultat inéluctable du jeu des lois sociales. Pas
plus qu'eux il n'engendrait fatalement le bonheur ou la souf-
france. Le tout était de lui adapter des institutions et des cou-
tumes qui le rendissent compatible avec un état habituel de
prospérité, et c'est de la recherche de ces moyens que Le Play
forma une science nouvelle : rÉconomie sociale.
1. « En comparant la détresse qui frappe aujourd'hui les populations nianufactu-
« rlères, au bien-être dont elles jouissaient autrefois, on a été souvent conduit à
« accepter le principe des anciennes corporations d'arts et métiers. On a même pro-
« posé de les rétablir en les perfectionnant. L'expérience acquise dans une foule
« d'ateliers et même dans des régions entières de l'Europe conseille de repousser
« celte proposition. Les corporations se sont éteintes spontanément ou ont été fo;-
« mellement abrogées en beaucoup de lieux, et j'ai vainement cherché un cas où l'on
« ait jugé utile de les reconstituer. On établirait, il est vrai, la slabililé des exis-
« tences, ce fait excellent du moyen Age, en revenant aux corporations fermées et aux
« engagements forcés. Toutefois ce retour au passé n'est point désirable, car on dé-
« Iruirait en même temps la liberté du travail qui, malgré certains maux graves mais
« guérissables, est une des rares supériorités de notre époque d'instabilité et d'an.
« tagonisme. Il est aussi nécessaire que jamais d'assurer l'existence de familles impré-
i( voyantes. Mais il faut tirer de l'emploi intelligent du libre arbitre le résultat que
« nos pères obtenaient du régime réglementaire. Pour atteindre librement ce but, il
« faut fonder l'agriculture et l'industrie manufacturière sur la famille-souche et le
« patronage volontaire. Le retour à la contrainte ne serait opportun qi:e si nos
« patrons et nos ouvriers, persistant dans leur déplorable antagonisme, se refusaient
« à suivre l'exemple des ateliers modèles de la France et de l'étranger » (Rvfonnc
socialv, II, p. 308).
LA DUCTIUNE. (i3
Ce qu'il fallait cherciiei' avant tout, c'était le remède au grantî
mal des sociétés modernes, au Paupérisme, résultat naturel de
l'imprévoyance et qu'aucun système de contrainte ne vient plus
enrayer et c[ui, non seulement frappe durement ses victimes,
mais tient les nations d'Occident sous une perpétuelle menace de
révoltes et de violences. A ce point do vue, « les études faites de
« nos jours, dit Le Play, sur les divers régimes du travail offrent
« une singulière particularité. Elles ne considèrent ni les remè-
« des propres à la guérison du mal qui règne en beaucoup de
« lieux ni les pratiques qui correspondent ailleurs à l'état de
« santé. Elles traitent exclusivement des palliatifs applicables à
« un état de malaise qu'on nous signale souvent comme une
« conséquence inévitable des principes mêmes de l'ordre so-
« cial '. »
Au nombre des palliatifs, « qui sont Findice même du mal »,
Le Play cite en première ligne les sociétés de secours mutuels et
les associations de toutes sortes qui remédient plus ou moins à
l'imprévoyance et au dénouement ; puis les sociétés de bienfai-
sance qui se proposent le même but. « Ces institutions ont toutes
« un caractère commun : elles sont jugées inutiles dans les ate-
(c liers qui conservent un état traditionnel de prospérité ; elles
« sont repoussées par toutes les familles qui s'élèvent au pre-
« mier degré de l'aisance ; elles disparaissent donc dès que la
« réforme s'accomplit '. »
Il en est de même, selon Le Play, d'institutions créées de nos
jours parla bienfaisance publique et qui, dans ces conditions,
sont également l'indice du mal, alors qu'elles décèleraient l'état
de santé si elles étaient créées par le mouvement spontané des
populations. A cette catégorie de palliatifs se rattachent : les
écoles de tous genres, les bibliothèques, les récréations choisies,
1. Organisalioii du travail, p. 136.
2. Ibid., p. 137.
04 FREDERIC LE TLAV.
les caisses d'épargne, et en général, les institutions qui tendent à
accroître le bien-être et la dignité des familles.
Quant aux coutumes qui assurent l'état de santé, Le Play les
dégagea de Fétude comparée des ateliers. Là où il les vit négligées,
léguait le paupérisme, quelles que fussent d'ailleurs les autres
pratiques employées pour le combattre; là où elles étaient appli-
quées, régnaient Fliarmonie, la stabilité et le bien-être. Ces cou-
tumes ont un caractère commun et fondamental ; elles supposent
entre les différentes classes de la société, en particulier entre les
chefs d'entreprises et les ouvriers qu'ils emploient, l'existence de
rapports moraux. C'est pourquoi leur ensemble a été désigné
sous le nom de régime de patronage. Le Play tranchait, par là,
;ivec les économistes de Fccole orthodoxe qui, sans nier l'impor-
tance de la morale, prétendent toujours séparer son domaine de
celui de l'économie politique.
Ce serait d'ailleurs une grave erreur de regarder ces rapports
moraux comme dérivant exclusivement de considérations senti-
mentales. La conception du patron, père de ses ouvriers, préfé-
rant leur bonheur au sien propre, de l'ouvrier considérant l'ate-
lier comme une seconde famille à laquelle il prodigue un
dévouement désintéressé, a paru enfantine à phisieurs et l'est en
l'éalité. Elle ne fut jamais dans l'esprit de Le Play. Il recom-
mande aux chefs d'ateliers les coutumes du patronage, non pas
seulement au nom de leur conscience, mais au nom de leur in-
térêt bien entendu. Par elles seulement, en effet, peut se mainte-
nir la paix sociale dont ils sont les premiers à tirer avantage;
par elles ils résolvent un des problèmes essentiels de l'économie
industrielle, celui d'une main-d'œuvre dévouée et capable. Ces
coutumes n'exigent pas, en réalité, chez ceux qui les pratiquent,
des qualités morales particulièrement éminentes. Le Play les a
vues régulièrement appliquées, dans certains pays, par des hom-
mes qui, à ce point de vue, ne s'élevaient pas au-dessus de la
moyenne, mais qui les considéraient comme des obligations tra-
ditionnelles et bienfaisantes auxquelles il leur eût été aussi im-
possible de se soustraire qu'à l'observation des lois positives. Et
cette application est, en effet, relativement facile dans certains
LA DOCTRINE. 65
milieux très stables, car le patronage, selon Le Play, ne consiste
pas en un paternalisme vague, mais en quelques pi'ati(:[ues parfai-
tement claires et définies.
La première et la plus essentielle de ces pratiques est la per-
manence des engagements réciproques du patron et de l ouvrier :
condition essentielle pour que l'existence de celui-ci ait quelque
stabilité. Le Play rejetait, pour établir cette permanence, l'ancien
régime de contrainte qui liait, sous le système féodal, le seigneur
et le vassal. Ce régime, nous l'avons dit, ne lui paraissait plus
en harmonie avec les conditions économiques actuelles qui sup-
posent au contraire la pleine liberté des initiatives. La perma-
nence des engagements, pour garantir le bien-être de la masse,
sans contrarier l'essor des individualités supérieures, doit être
volontaire. Et, à ce point de vue, Le Play remarqua que les ou-
vriers s'y montrent le plus souvent attachés et que la rupture,
lorsqu'elle se produit, est généralement le fait des patrons. C'est
donc à ceux-ci qu'il s'adresse en leur recommandant de résister
aux entraînements que leur font subir les conditions actuelles
de l'industrie : de se garder notamment, quand ils ne peuvent
suffire aux demandes du commerce, d'accroître à tout prix leur
production en appelant à eux de nouveaux ouvriers. Us se ména-
gent ainsi le moyen, quand les demandes font défaut, de conser-
ver du travail aux ouvriers qu'ils se sont une fois attachés. En
un mot, ils ne doivent jamais séparer les combinaisons tendant à
augmenter leurs bénéfices, de celles qui assurent aux populations
des moyens d'existence.
La stabilité des engagements a pour conséquence naturelle
celle des salaires. En temps de prospérité, les patrons ne sont
pas, en effet, portés à élever exagérément ceux-ci puisqu'ils ne
cherchent pas à s'attirer de nouveaux ouvriers. En temps de
crise, ils sont ainsi mieux à même d'éviter une baisse, c'est-à-dire
une occasion de conflit et de souffrance.
Un autre moyen d'assurer aux ouvriers la continuité du tra-
vail et la permanence des moyens de subsistance, consiste à
favoriser Vaillance du travail de râtelier avec diverses autres
sources de profits. Les patrons arrivent à ce résultat enjoignant
66 FRÉDÉRIC LE PLAY.
à leurs domaines ruraux des ateliers industriels, ou en annexant
à leurs manufactures des dépendances rurales ou forestières. Le
plus souvent, ils se bornent à encourager leurs ouvriers à en-
treprendre à leur compte une multitude d'industries domesti-
ques, rurales et manufacturières. Celles-ci suppléent au travail
de l'atelier quand surviennent certains chômages exceptionnels.
Elles fournissent des occupations lucratives aux membres de la
famille que l'âge, le sexe et la coutume retiennent au foyer. A
ce point de vue. Le Play signale l'avantage des ateliers ruraux
qui permettent à leurs ouvriers de se livrer concurremment à
certains travaux agricoles sur ceux qui les agglomèrent dans les
villes où toutes ressources accessoires leur font défaut. Par là,
surtout, est possible le maintien, parmi les ouvriers de l'indus-
trie, du régime de la famille-souche : régime qui, nous l'avons
dit, a pour base la propriété du foyer domestique et, mieux, d'un
domaine usuel, au moins de quelques dépendances.
Enfin, un devoir important du patronage consiste, non pas à
assurer la pratique de la loi morale par une propagande mala-
droite et par une surveillance vexatoire, mais à écarter autant
que possible des ateliers les éléments de désordre qui pourraient
porter à son infraction. Le Play se montre, en général, hostile
au travail des femmes dans les manufactures; il ne tolère que
celui des jeunes filles, encore faut-il que celles-ci soient assurées
de la protection à laquelle elles ont droit.
Le patronage avait, pour Le Play, un autre mérite que celui
de combattre efficacement le paupérisme. Il remédiait aussi à
un autre mal des sociétés modernes, qui est l'excès de richesse
entre certaines mains. Une longue observation avait appris au
fondateur de la science sociale que, dans une nation, ceux qui
possèdent beaucoup peuvent être un élément de désordre aussi
dangereux que ceux qui ne possèdent pas assez. Us sont une
cause de démoralisation profonde, lorsque leur activité ne se
trouve pas dirigée vers un oJ)jet utile, lorsque, en un mot, leur
richesse ne se trouve pas compensée par des charges correspon-
(lant(îs. Le Play voyait à ce danger trois remèdes : la liberté tes-
tamentaire qui permet d'écarter de la richesse les incapables et
LA DOCTRI.NT.. 67
les indignes, les devoirs du patronage qui absorbent en partie
le temps et les ressources des chefs d'ateliers et de domaines
ruraux, enfin la gestion gratuite des services d'intérêt public,
fonction essentielle, selon lui, des grands propriétaires, comme
il va être exposé dans le prochain chapitre.
IV. — LKS RAPPORTS PUBLICS,
Le Play attribuait, nous l'avons dit, aux rapports privés, dans
l'existence des sociétés, une place bien supérieure à celle que
tiennent les diverses manifestations de la vie publique. L'étude
de celles-ci ne s'en impose pas moins à toute observation sociale
complète. Le Play ne s'attacha pas à définir d'une manière théo-
rique le champ d'action des gouvernements. Ses études métho-
diques lui avaient appris en effet que la mission de ces derniers
varie beaucoup selon les races, les époques et les lieux. Les races
simples de l'Orient se composent d'une juxtaposition de familles
indépendantes, à peine unies, par les faibles liens de la tribu.
Parmi les peuples sédentaires, certains ont été également con-
duits, par leur génie propre, à maintenir à la vie privée une
grande prépondérance. Tel a été, dans l'antiquité, le caractère
distinctit des premiers Romains.
Au moyen âge, il s'est développé plus encore chez les Euro-
péens de l'Occident. La plupart des peuples anciens avaient, au
contraire, suivi la voie opposée et soumis à l'intervention publi-
que les moindres manifestations de la vie sociale.
Ce contraste subsiste aujourd'hui chez les nations européen-
nes. Quelques-unes conservent aux diverses branches de l'acti-
vité privée l'étendue qu'elles avaient au moyen âge; d'autres,
au contraire, les restreignent de plus en plus. Poser à l'interven-
tion de l'État des limites clairement marquées et infranchissables
ne pouvait donc venir à l'esprit d'un homme dressé à l'obser-
vation scientifique des faits sociaux.
08 FREDERIC LE PLAY.
Cette observation convainquit toutefois Le Play d'une chose;
c'est que l'extension de la vie publique aux dépens de la vie
privée est toujours un symptôme de décadence; elle signifie,
en effet, que les rouages sociaux les plus compétents, la famille
par exemple, se montrent incapables de remplir leur tâche nor-
male. Chez les peuples prospères, au contraire, les gouverne-
ments se bornent à maintenir la paix publique et à écarter les
obstacles qui entravent la liberté individuelle. « Le degré d'ap-
« titude, dit Le Play, que montrent les citoyens à diriger eux-
(( mêmes, à litre privé, le mouvement matériel, intellectuel et
« moral donne la vraie mesure de la prépondérance que l'opi-
« nion accorde à leur jmys. Les peuples incapables de ces hautes
« initiatives perdront le rang qu'ils avaient antérieurement con-
« qiiis à la faveur d'autres qualités qui se trouvaient en rapport
« avec un état de choses différent K »
Le Play voulait que tout gouvernement gardât une grande
réserve dans l'extension du domaine de son activité. Qu'il agît
surtout en faisant respecter les coutumes lentement constituées
par l'expérience et qui se modifient insensiblement selon l'état
des mœurs et le besoin des temps. L'abus des lois écrites pa-
raissait au fondateur de la science sociale une des plus dange-
reuses erreurs des sociétés modernes. Les gouvernements qui
s'engagent dans cette voie s'exposent, tout au moins, à pécher
par ignorance. La vie des sociétés est chose complexe et mysté-
rieuse; k vouloir la régenter, les inventions législatives sont
profondément impuissantes; par contre, elles risquent fort de
la troubler. Chez les peuples sains, le législateur n'intervient
que lorsqu'un besoin universellement ressenti solHcite son action.
Il ne fait alors que consacrer ce que les grandes forces sociales
qui travaillent les nations ont sourdement élaboré. 11 marche
avec elles sans prétendre les diriger et encore moins les en-
traver.
1. nrforme sociale, III, Tl.
LA DOCTRINE. 69
II
Pas plus qu'il n'entreprit de délimiter exactement les attribu-
tions des pouvoirs publics, Le Play ne chercha àdétînir leur orga-
nisation idéale. L'observation lui avait montré que cette orga-
nisation est liée à l'ensemble de la constitution sociale et que,
pas plus que celle-ci, elle ne peut avoir d'uniformité chez tous
les peuples. D'autre part, il lui parut qu'aucune forme de gou-
vernement ne peut se dire dans son principe supérieure à aucune
autre. La souveraineté, en quelques mains qu'elle soit, a tou-
jours les mêmes devoirs et se doit toujours tenir en garde contre
les mêmes dangers. Elle est, en eflet, de tous les éléments du
corps social, le plus exposé à la corruption; par elle s'ingèrent
le plus souvent dans ce corps les éléments de désordres qu'elle
a précisément pour but de réprimer. Ce phénomène est exprimé
d'une manière saisissante et brutale par un proverbe de pê-
cheurs : « C'est par la tête que pourrit le poisson » .
Le meilleur des gouvernements est donc celui qui sait le mieux
se défendre contre lui-même, contre les abus qu'il est toujours
tenté défaire de son autorité.
Pour y réussir, il est préférable, selon Le Play, que sa forme
ne soit pas subordonnée à l'un de ces principes exclusifs qui,
chez certaines nations, dominent en étouffant tous les autres.
Ces principes doivent au contraire se faire mutuellement équi-
libre, chacun d'eux étant un frein aux abus qui dérivent natu-
rellement des autres. Les Anglais parurent à Le Play les meil-
leurs maîtres sous ce rapport, par la sollicitude avec laquelle
ils compensent entre eux les penchants et les influences.
« Dans la vie privée, dit-il, ils opposent à la soif des riches-
« ses le renoncement chrétien; à une propension acharnée
« pour le travail, le repos dominical et les jouissances journa-
« lières du foyer domestique ; au prosélytisme religieux, la tolé-
« rance de tous les cultes; aux habitudes de confort et de quié-
«< tude, les dangers des exercices violents; enfin aux jouissances
70 FRÉDÉRIC LE l'LAY.
« physiques que recherchent toutes les classes selon leur for-
« tune, la simplicité et la frugalité systématiques d'une foule de
« sociétés, dont les membres se tiennent par des obligations
« volontaires.
« Dans la vie publique... ils opposent, en première ligne,
« l'autorité de la Chambre des Pairs à celle des Communes et
« l'ascendant du Roi à celui des deux Chambres...
« Ils balancent de même le droit du législateur par l'obligation
« de l'enquête auprès de tous les hommes compétents; le pou-
ce voir du fonctionnaire, par sa responsabilité devant les admi-
« nistrés; l'action de l'autorité publicpie, par la surveillance des
« électeurs et des contribuables; le droit des pauvres à l'assis-
« tance, par l'intervention nécessaire de ceux qui en font les
« frais *. »
Un des meilleurs moyens employés par les Anglais pour pré-
venir la corruption dans la vie publique, consiste à faire de la
participation au Pouvoir une charge et non un avantage pour
ceux qui en sont investis. Ils multiplient, à cet effet, les fonctions
gratuites et choisissent de préférence, pour les exercer, « les
« hommes qui, dressés habituellement au soin de leurs affaires
« privées, peuvent consacrer une partie de leur temps à la
« chose commune ». Ils obtiennent ainsi une administration
habile et dévouée tout en donnant un emploi utile à des acti-
vités qui autrement se seraient probablement employés au dé-
triment de l'ordre social.
Le gouvernement présente enfin le maximum de garanties
contre les abus, lorsqu'une décentralisation suffisante met en
perpétuel contact l'homme public et l'administré, et surtout
lorsque le premier répond de ses actes d'une manière réelle et
directe. Le Play s'est élevé avec beaucoup de force et de justesse
contre le système bureaucratique appliqué en France et dans
la plupart des États européens : système qui, en droit, concentre
toute autorité entre les mains d'un petit nombre de fonction-
naires dont un plus petit nondjrc encore sont l'objet d'une cer-
1. Réforme sociale, III, 258.
I.A DOCTRINE. 71
taine responsabilité devant les assemblées politiques. En fait,
cette autorité est disséminée, éparpillée entre une multitude
d'agents groupés en bureaux, dont la personnalité n'est jamais
attachée aux actes qu'ils dirigent et qui joignent la réalité du
Pouvoir à l'absence de responsabilité. Cette bureaucratie, lourde,
onéreuse et envahissante, parut à Le Play la meilleure alliée de
l'esprit de privilège et de monopole.
« Les agents de la bureaucratie, dit-il, incessamment préoc-
« cupés de soumettre la société à leur domination, ont une pré-
ce dilection particulière pour les corps privilégiés, qu'ils subs-
« tituent autant que possible aux citoyens indépendants. Les
« privilégiés, de leur côté, donnent en toute occasion leur appui
« à la bureaucratie, pour repousser les réformes les plus justi-
ce fiées. Cette alliance tacite et instructive, spontanément pro-
cc voquée par le rapprochement de deux principes malfaisants,
ce jette le trouble dans la société. Elle place les privilégiés dans
« un état permanent d'inquiétude; elle excite dans la masse du
ce public d'ardentes convoitises qui ne peuvent être satisfaites
ce et elle froisse presque tous les intérêts. C'est ainsi que la bu-
ée reaucratie et le privilège agitent incessamment les esprits et
ce les poussent aux révolutions. »
Tels sont les principes généraux sur lesquels Le Play appuya,
dans la Réforme sociale (tome III), un projet de réorganisation
du gouvernement en France. La question politique proprement
dite, celle du principe de la souveraineté, y tient peu de place,
mais on y trouve une foule d'aperçus sur la manière dont cette
souveraineté doit exercer son action, dans la commune, la pro-
vince et l'État; la décentralisation, et la responsabilité des fonc-
tionnaires en sont les deux traits les plus importants.
1. Reforme sociale, III, 383.
72 FRÉDÉRIC LE PLAY,
V. — CONCLUSIONS SUR LA DOCTRINE.
Telle est, en résumé, la doctrine de Le Play. Fondée sur les
faits, sa valeur ne peut être affirmée ou démentie que par les faits.
Il faut donc mettre en présence chacun des éléments de cette
doctrine et les transformations qu'ont subies les sociétés mo-
dernes dans l'ordre de faits correspondant. Beaucoup des juge-
ments du maître recevront, par là, une confirmation éclatante;
d'autres se heurteront à des démentis.
Ces démentis ne peuvent s'expliquer que par des erreurs
d'observation. Or, nous avons vu, en étudiant la méthode, que
de semblables erreurs étaient rendues possibles par les imper-
fections et les lacunes de l'instrument d'analyse, de la mono-
graphie de famille ouvrière. Des disciples et des continuateurs
de Le Play en ont aussi relevé quelques-unes; ils en relèveront
probablement encore. Ceci d'ailleurs n'entache en rien la gloire
du maître. Le créateur d'une science ne peut prétendre qu'à
lui faire faire ses premiers pas. Les progrès qu'elle doit en-
suite à d'autres hommes, loin de diminuer l'initiateur, l'exal-
tent, puisque, sans lui, ils ne seraient pas.
I
D'une manière générale, il est un fait dont Le Play n'a point
tenu assez compte. C'est celui de la concurrence des races, de
leur action les unes sur les autres. Il étudie chacune d'elles, en
quelque sorte en vase clos. Il détermine ses éléments de pros-
périté ou de souffrance, mais ne s'occupe point de savoir si elle
est libre d'utiliser les premiers et d'éliminer les seconds. Il la
considère comme un être absolument autonome et dont tous les
mouvements sont indépendants. En réalité, cependant, aucun
peuple n'a ses coudées franches. Tous sont plus ou moins en-
traînées dans le mouvement les uns des autres et il n'en est pas
LA DOCÏKINE. 73
qui puisse se conserver indéfiniment un caractère propre et des
coutumes particulières. Si Le Play s'était placé davantage à ce
point de vue, certains de ses jugements se seraient sûrement
modifiés. Par exemple, frappé de la prospérité que les popu-
lations de l'Europe orientale doivent à certains principes de
leur constitution sociale, il n'aurait pas conclu, pour cela,
comme il le fait, au maintien de ces principes. Le régime social
de l'Orient est, en effet, en opposition absolue avec celui des
peuples de l'Occident, dont la force d'expansion pénètre peu à
peu tout l'univers. Il faut donc nécessairement que ce régime se
transforme, sauf dans les lieux qui sont intransformables par
leur nature même. Des deux civilisations, en présence, la plus
faible doit céder, s'assimiler peu à peu à l'autre et ses coutu-
mes, condamnées à une disparition fatale, ne sauraient exciter
qu'une admiration rétrospective.
II
A un point de vue plus particulier, certaines des idées de
Le Play, touchant l'organisation de la famille et du travail, ont
pu également donner lieu à des critiques autorisées.
En ce qui concerne la famille, ces critiques portent surtout
sur l'importance excessive attribuée par Le Play au régime des
successions. C'est en effet ce régime qu'il prend pour base de
sa classification des familles en trois espèces : familles palriar^
cales pratiquant la communauté ; familles-souches transmet-
tant intégralement leur patrimoine à un héritier unique ; fa-
milles instables fondées sur le partage égal. Cette classification
se justifiait aux yeux de Le Play, par ce fait que le régime de
transmission des biens a une réaction directe sur toute la vie
familiale et en détermine les caractères essentiels. Le régime
patriarcal se distingue par la sécurité matérielle et morale qu'il
donne à l'individu, pendant toute sa vie, en le soumettant à la
prépondérance de l'esprit de tradition, à l'autorité des vieillards :
il diminue par contre, l'aptitude au travail et l'esprit dinitia-
7-i FREDERIC LE l'LAY.
tive. La transmission intégrale, pratiquée par la famille-souche,
montre au contraire, comme conséquences immédiates, l'établis-
sement des enfants au dehors, l'esprit d'entreprise, la puissance
de l'initiative privée, la prédominance de l'individu sur l'État,
Enfin, le partage égal entraine l'instabilité sociale, le manque
d'mitiative, l'amour exagéré de la nouveauté, l'intervention
abusive, énervante et vexatoire de l'État.
Or, une étude plus approfondie des sociétés a prouvé que le
régime des successions, bien que d'importance sociale énorme,
n'a point, cependant, cette influence primordiale et qu'en le
prenant pour base de la classification des familles, on arrive à
des distinctions arbitraires et à des confusions injustifiées. Les
familles anglo-saxonnes de l'Amérique du Nord, par exemple,
bien que gardant la liberté testamentaire, ont, en fait, cessé de
pratiquer la transmission intégrale, qui distingue les anciennes
familles-souches de l'Angleterre dont elles sont issues. Elles ont
cependant conservé les caractères essentiels de leurs ancêtres et
notamment toutes leurs qualités et toutes leurs aptitudes. Elles
n'ont jamais été atteintes par cette décadence dont Le Play les
menaçait comme de la conséquence nécessaire de la division
des héritages K
Inversement, certaines races, qui pratiquent la transmission
intégrale, sont beaucoup plus près, sous tous les autres rapports,
des peuples patriarcaux de l'Orient que des familles-souches
du Nord avec lesquelles Le Play cependant les confond. A vrai
dire, la transmission intégrale n'est, pour les paysans des Pyré-
nées et de l'Auvergne, par exemple, qu'un moyen de continuer,
en des temps nouveaux et dans des circonstances différentes,
l'ancien régime de communauté qui les distinguait autrefois.
L'héritier d'un domaine est moins considéré, chez eux, comme
un propriétaire que comme un usufruitier chargé d'assurer la
jouissance en commun du bien de famille.
Le Play ne s'est pas mépris quand il a montré les graves ré-
percussions que pouvait avoir un bon ou un mauvais régime
1. Voir sur ce point la leUrc-prélace, écrite par Le Play, pour l'ouvrage de
Claudio Jannet : Les États-Unis contemporains
LA nOCTHINE.
de succession. Il n'a pas exagéré les inconvénients du système
de partage forcé établi par le Code civil^ surtout en ce qui con-
cerne les petits héritages. Mais de là à faire du mode de trans-
mission de la propriété le fondement même de la famille, et par
là de tout l'ordre social, il y a loin et les faits ont donné sous
ce rapport à Le Play de formels démentis '.
111
Les idées de Le Play touchant l'organisation du travail ont
également, sur certains points, subi de ces démentis. Le Play
n'a vu la solution de la question ouvrière que par l'application
du régime à\x patronage, c'est-à-dire par une entente spontanée
et complète des chefs d'entreprises et des ouvriers qu'ils em-
ploient. Entente qui doit amener la permanence des engage-
ments, la fixité des salaires, une sollicitude constante chez le
patron, un dévouement profond chez le salarié. Le Play, nous
l'avons dit, appuyait directement sa conviction sur les faits.
Alors qu'une désorganisation profonde désolait la plus grande
partie des ateliers européens, ceux-là seuls où se maintenaient
les coutumes du patronage gardaient la paix et la stabilité.
Mais Le Play parlait à]une époque où l'évolution économique,
qui correspond à l'avènement de l'âge de la houille, n'avait pas
encore atteint son plein développement et les faits eux-mêmes
sont venus, dans la suite, contredire ce qu'ils avaient d'abord
semblé prouver. Depuis la mort de Le Play, les anciennes cou-
tumes du patronage n'ont pas cessé de décliner; elles ne sub-
sistent que dans une minorité d'ateliers et encore nulle part ne
sont appliquées intégralement. Cependant l'expérience montre
que ce nouveau régime n'est pas, comme le croyait le fondateur
1. Une classification nouvelle des espèces de la famille a été élaborée par les cou-
tinuateurs de Le Play dans la science sociale; elle est fondée non plus sur le mode
de transmission des biens, mais sur l'éducation donnée par la famille à ses rejetons -,
cette éducation est, en effet, considérée ajuste titre comme la mission essentielle de
la famille et elle est |ilus indépendante que Le Pla)" ne l'a cru du régime de succes-
sion.
76 FRÉDÉUIC LE l'LAY.
de la science sociale, une cause fatale de désordre et de souf-
france pour la classe ouvrière. Il est des pays où cette classe voit
au contraire son bien-être s'augmenter sans cesse, sa condition
se relever, alors que le patronage ne joue qu'un rôle assez res-
treint. L'Angleterre et les États-Unis d'Amérique en offrent le
meilleur exemple.
La disparition des anciens rapports de patronage n'est pas,
en effet, la suite d'un oubli volontaire, par les parties en pré-
sence, de leurs devoirs traditionnels. Il est le résultat de la force
des choses et des conditions nouvelles du travail. Le patronage
s'est trouvé en face d'un ennemi terrible. La concurrence sur-
aiguë et mondiale qui domine actuellement la production, dont
aucun régime douanier n'a pu enrayer les effets de pays à pays,
place chaque entreprise dans des conditions d'instabilité et
d'incertitude de l'avenir qui autrefois n'étaient point connues. En
quelques années, une industrie naît sur un point du globe, se
développe et soudain disparait devant une industrie rivale créée
peut-être aux antipodes. Pendant son existence, sa production
s'augmente et se resserre sans cesse par à-coups brusques. Un
pareil régime permet-il la permanence des engagements, l'atta-
chement de plusieurs générations d'ouvriers à une même usine,
qui est le fondement même du système du patronage? Si quel-
ques établissements ont pu garder, à ce point de vue, leurs an-
ciennes traditions, cela tient à ce que, pour une raison ou pour
une autre, ils ont échappé dans une certaine mesure à l'action
de la concurrence, à ce qu'ils jouissent d'un monopole de fait.
Partout ailleurs, aucune entreprise ne peut garantir à ses ou-
vriers la perpétuité de leur gagne-pain. Aucune profession
même ne peut le faire : les progrès du machinisme ruinent sans
cesse d'anciens métiers pour en créer de nouveaux, forcent les
hommes à se transformer perpétuellement eux-mêmes comme
se transforme leur indusirie.
Quant aux salaires, comment le seul patronage pourrait-il les
maintenir? Sous l'effroyable pression de la concurrence, ils ten-
draient sans cesse à s'abaisser, si leur défense n'était assurée
par d'autres moyens.
i.A doctium:. 77
En réalité, partout où la question ouvrière a été résolue de
façon satisfaisante, la solution nest point venue du patron; elle
n'est pas davantage le fait de Tintervention des pouvoirs pu-
blics; elle est celui de l'ouvrier.
Ce dernier ne s'élève à une condition matérielle et morale
supérieure que s'il sait adapter sa formation personnelle aux
transformations de l'industrie, s'il sait diriger lui-même son exis-
tence, estimer exactement ses intérêts, organiser leur défense,
évoluer, en un mot. à travers les variations et les complications
du milieu économique moderne aussi aisément quil vivait au-
trefois dans la paix du patronage.
Divers instruments sont à la portée du travailleur pour l'aider
dans son élévation. Le plus important est l'association c[ui lui
permet seule de défendre son salaire et tous ses intérêts contre
la pression trop forte de la concurrence. L'association n'a point
cependant en elle-même de vertu magicjue; elle ne vaut qu'au-
tant que valent les membres c|ui la composent.
Elle est un instrument dangereux à qui ne sait point le manier.
L'éducation des classes ouvrières peut se faire, sans doute, à ce
point de vue par la force même des choses, par le lent appren-
tissage et par l'expérience de leur vie nouvelle. Elles peuvent
aussi être aidées en cela par les classes dirigeantes, et c'est sous
cette nouvelle forme cjue le patronage a encore à jouer un rôle
important et utile. Il ne s'appliquera plus à préserver l'ouvrier
des risques de l'existence, il y serait radicalement impuissant,
mais il l'armera contre ces risques en s'attachant à accroître sa
valeur d'homme.
-e-=)to-îc
TROISIEME PARTIE
LES RÉSULTATS
C'est d'abord la méthode d'observation sociale. Le Play a
laissé cette méthode à l'état d'ébauche, juste cependant dans son
principe et avant tout perfectible. Elle évite, en effet, le grand
écueil de toutes les tentatives semblables. Celles-ci, consciem-
ment ou non, cherchent presque toujours à retrouver, dans l'or-
dre social, l'application d'une loi relative à un autre ordre de
phénomènes, d'une loi biologique, par exemple. Le Play, au con-
traire, et son école après lui, ont toujours subordonné leurs pro-
cédés d'observation à la nature même des faits observés. Ils ont
considéré ces faits comme des phénomènes premiers^ auxquels
il ne faut pas chercher d'abord de raison d'être en dehors d'eux-
mêmes. Ce n'est qu'en les observant successivement dans dif-
férents milieux qu'on peut, d'après les répercussions qu'ils
subissent et qu'ils engendrent, dégager la façon dont ils sont
conditionnés et par conséquent les lois auxquelles ils obéissent,
lois qui sont ainsi établies non par le raisonnement, mais par
l'expérience, c'est-à-dire d'une manière vraiment scientifique.
Ces lois connues, on peut arrivera découvrir l'orig-ine des phé-
nomènes de prospérité ou de souffrance que l'on a constatés. Et,
pour ces derniers, c'est encore l'observation de la réalité vivante
1. Expression cinprunlée à M. Paul Bourget, Sociolo(/le cl JJtlcrahiic, [>. 17.
LES liÉSLI/l'ATS. 79
qui permettra de trouver le remède. Le problème qu'un indi-
vidu ou une nation n'arrive pas à résoudre, peut-être sera-t-il
résolu par un autre individu ou par une autre nation, qui ont
cependant à tenir compte des mêmes facteurs.
L'application de cette méthode, il ne faut pas se le dissimuler,
est infiniment délicate. Pour pouvoir légitimement comparer
des milieux des situations différentes, il faut avoir fait de ces
situations et de ces milieux une analyse si approfondie qu'aucun
de leurs éléments constitutifs ne vous échappe. Une seule omis-
sion peut fausser complètement les conclusions, et c'est ce qui
arrive presque toujours dans les débuts. Quand Le Play a com-
paré entre eux les ateliers de l'Orient où régnait le patronage et
ceux de l'Occident où régnait l'antagonisme de l'employeur et du
salarié, il en a conclu que les seconds retrouveraient la paix en
revenant aux traditions des premiers. En réalité, il rapprochait
deux situations qui ne sont pas comparables ; puisque l'indus-
trie occidentale doit tenir compte d'un facteur inconnu à l'Orient :
la concurrence intense. La précision dans l'analyse est donc le
grand but que doivent poursuivre les observateurs sociaux. Us
ne peuvent y parvenir qu'en s'appuyant les uns sur les autres,
comme le font les savants dans tout autre ordre de connaissance.
Ce sera le grand honneur de Le Play d'avoir, en cette matière,
solidarisé tous les efforts. Gràceà lui, on peut prévoir le temps où,
en matière sociale, « les forces les plus précieuses, celles qui s'em-
ploient à la recherche delà vérité, ne s'épuiseront pas dans des
discussions sans fin, où les controverses scientifiques, prompte-
ment ramenées à la vérification contradictoire des faits, tomberont
par la force de l'évidence » ' .
II
Nous avons dit ce qu'en vertu même du témoignage des faits,
il fallait prendre et laisser de la doctrine de Le Play. Ce qu'on lui
doit surtout, c'est moins d'avoir lancé dans le monde des idées
1. Ouvriers européens, 1" édition, Introduclion.
80 KltEDEHIC LE ['LAY.
nouvelles et positives que d'avoir dissipé des préjugés et projeté,
grâce à la vigueur de sa méthode, sur des questions depuis long-
temps agitées, une lumière concentrée et éclatante.
En matière économique, il a mis en relief toute l'importance
de la question du travail. L'école classique n'avait vu dans le
travail qu'un des facteurs de la production des richesses : cette
production était son seul but. Le rôle social immense qu'il a par
lui-uième, son intluence sur toutes les conditions matérielles et
morales de la vie, il faut lire les Ouvriers européens, ou la Ré-
forme sociale, pour s'en rendre compte. Dans une nation, il forme
à la fois les individus et tous les organes du corps politique.
Dans le domaine du droit et de la législation, Le Play a été le
premier destructeur des préjugés des lois écrites. Ses attaques
contre le régime de succession établi par le Code civil, en de-
hors de l'importance particulière à la question, ont eu surtout
ce résultat : montrer qu'un principe juridique absolument juste
en apparence peut entraîner dans la vie d'un pays les pertur-
bations les plus grandes; qu'il n'est pas de pire ennemi du
peuple qu'un législateur, qui, sans tenir compte des faits, pré-
tend mettre toute la vie sociale en formules rationnelles.
En passant à l'ordre des idées générales, Le Play a été appelé
par Sainte-Beuve un « Bonald progressif ». Les deux mots
semblent s'exclure et l'expression pourtant est juste. L'au-
teur de la Réforme sociale a montré qu'il n'y a pas antago-
nisme entre la tradition et le progrès, que le passé et le présent
ne sont pas nécessairement ennemis, et il a ramené toute la
question à ceci : Les sociétés se trouvent en présence d'un assez
petit nombre de problèmes à résoudre, toujours les mêmes au
fond, mais dont les données varient et se compliquent au cours
de révolulion,,Une coutume est la solution expérimentale donnée
à l'un de ces problèmes. Elle est donc éminemment respectable
et contient toujours une part de vérité. Toutefois il peut arriver
■cju'.à un moment donné, elle ne réponde plus à l'état des faits.
T^ne nouvelle solution doit être alors cherchée avec autant de
prudence que de méthode et, si elle est trouvée, il peut réelle-
ment y avoir pi'ogrès; tant qu'elle ne l'est pas, il y a crise et cette
LES RÉSULTATS. 81
crise peut parfaitement mal finir. Pour éviter, alors, la désoriiaui-
sation complète, le mieux est de garder ce qui reste de l'ancienne
coutume. C'est ce qui fait que les peuples les plus prospères et
les plus progressifs sont en môme temps les plus conserva-
teurs et leurs mœurs apparaissent pour cette raison comme très
bizarres et très déconcertantes.
La question de la démocratie a été traitée par Le Play avec la
même indépendance et la même netteté. Il s'est trouvé en pré-
sence de cette idée, lancée par la philosophie au xviii" siècle et
accréditée par Tocqueville, qu'une force irrésistible entraîne les
sociétés vers une moindre inég-alité des conditions et que ce
mouvement est nécessairement un progrès. Contre cette double
affirmation, Le Play s'est inscrit en fau.x. Il a établi que l'égalité,
ou l'inégalité, ne peuvent être décrétées arbitrairement, mais
dérivent de conditions exactement déterminables. Ces condi-
tions, d'ailleurs, ne se réalisent pas d'après une loi fixe, mais de
manière très capricieuse. Tel pays passe de l'égalité à l'inégalité,
alors que, dans tel autre, le mouvement inverse se produit. On a
vu simultanément régner la démocratie à Florence et l'aristo-
cratie à Venise. En outre, égalité ou inégalité ne sont ni l'un ni
l'autre synonymes de progrès, ou de réaction. La prospérité ou
la souffrance peuvent indifféremment exister sous l'un ou l'autre
régime. L'inégalité, au début, apparaît généralement comme un
bien; elle montre l'accession des individualités éminentes à un
état supérieur où elles entraînent la masse. Elle devient un mal,
lorsqu'elle ne se maintient que par le privilège, c'est-à-dire par
l'injustice, par l'exploitation d'une partie de Thumanité par
l'autre.
Inversement, l'égalité peut être un progrès lorequ'elle en-
traine la suppression de privilèges injustifiés, ou l'abaissement
d'une classe supérieure oisive et inutile. Elle est un mal, lors-
qu'elle consiste dans une compression arbitraire des individuali-
tés qui cherchent à s'élever.
Enfin, on doit surtout à Le Play d'avoir attiré l'attention sur
l'importance qu'a, au point de vue social et même économique, la
question religieuse et morale. On a parfois fait de lui un philo-
6
82 FREDERIC LE l'LAV.
sophe catholique, ou tout au moins un philosophe chrétien; c'est
faux en ce sens que les idées de Le Play ne sont pas déduites d'un
principe métaphysique ou d'un dogme quelconque, mais au
contraire induites de l'observation. C'est cette observation môme
qui lui a montré l'enchainement intime de tous les faits sociaux
depuis les plus humbles jusqu'aux plus élevés et la place pré-
pondérante que tient dans la vie d'une nation l'idéal qui s'im-
pose aux consciences. Et cette conclusion est le trait qui le relie
à tous les grands observateurs sociaux, Auguste Comte et Toc-
queville, Renan et Taine.
Edmond Bouchié «e Belle.
Pour permettre de se rendre compte des progrès réalisés par
la Science sociale depuis Le Play, nous publions, à la suite de
cette étude, une notice sur les principales publications de la
Bibliothèque sociale et sur l'ordre dans lequel il est préférable
de les lire. — E. D,
-e-<ot-<s>-î03-
Bibliothèque de la Science sociale.
C03IMENT ÉTUDIER MÉTHODIQUEMENT
LA SCIENCE SOCIALE
Ceci s'adresse à ceux qui veulent acquérir, sur les questions
sociales, des notions exactes: à ceux qui, dégoûtés des théories et
des systèmes, cherchent à appuyer leurs convictions sur des don-
nées scientifiques.
La science ne simprovise pas. Elle est toujours le résultat dune
longue période de tâtonnements et de recherches, qui se précisent
do plus en plus et se formulent graduellement.
La science sociale n'a pas pu se sousti'aire à cette loi. Elle a été
ébauchée par Frédéric Le Play, dès le milieu du siècle dernier ; elle
a été ensuite perfectionnée et développée dannée en année par ses
continuateurs.
La science sociale repose aujourd'hui sur les bases suivantes :
1. Une méthode d'analyse, la Nomenclature sociale, plus com-
plète que celle de Le Play.
La Nomenclature d'Henri deTourville a permis de décomposer en
tous leurs éléments les divers groupements qui constituent une so-
ciété et ensuite de disposer ces groupements dans Tordre de leur en-
chaînement le plus ordinaire. Dès lors, la science sociale a eu à sa
disposition un instrument d'analyse d'une précision remarquable qui
permet de ramener à IVtat simple les phénomènes les plus complexes,
de les étudier isolément et de les comparer entre eux.
La Nomenclature sociale comprend 25 grandes classes de faits,
qui se subdivisent à leur tour en 3:26 éléments.
On peut la comparer à un crible qui permet de ventiler une so-
84 FRÉDÉRIC LE PLAY.
ciété, OU à un alambic qui permet de la distiller en quelque sorte
goutte à goutte, ou à une loupe qui permet d'en apercevoir exacte-
ment les parties les plus petites et de les observer séparément dans
leur structure intime.
Depuis vingt ans, la Nomenclature a fait faire à la science sociale
des progrès comparables à ceux que la nomenclature chimique a
fait faire à la chimie. En effet, elle permet de réduire chaque phéno-
mène à son état le plus simple. Or, c'est là le fondement même de
toute science.
2. Un moyen de déterminer les répercussions qui se produisent
naturellement entre les phénomènes sociaux.
Les phénomènes sociaux ayant pu être réduits à leur état le plus
simple par la Nomenclature, il a été enfin possible de saisir exacte-
ment les répercussions que ces phénomènes ainsi simplifiés exercent
les uns sur les autres, par la force même des choses.
On tient dès lors la clef même de la science.
En effet, si les phénomènes sociaux réagissent, ou se répercutent,
les uns sur les autres, indépendamment de la volonté humaine et par
le fait de la nature des choses, ces phénomènes sont matière à
science.
3. Le groupement des répercussions similaires, pour arriver à
constater des concordances.
Jusqu'à ces dernières années, les répercussions constatées étaient
restées éparses, difficiles à retrouver et en quelque sorte enfouies
dans les six volumes des Ouvriers européens, dans les neuf volumes
des Ouvriers des Deux Mondes et dans les quarante volumes de la
Science sociale.
L'établissement à'nn Répertoire des Répercussions sociales a per-
mis de rapprocher dans les mêmes divisions toutes les répercussions
similaires et d'apercevoir enfin les concordances qui peuvent exister
entre elles.
Par suite de la variété des observateurs, ces concordances présen-
tent le plus sérieux caractère d'exactitude : les tempéraments, les
tendances et les points de vue différents s'atténuent réciproquement
et les observations se contrôlent les unes par les autres.
4. La possibilité de déterminer des lois, par suite des concordances
constatées entre les répercussions similaires.
Si les mêmes répercussions se répètent, elles se confirment mu-
tuellement et on est amené à constater, au moins jusqu'à preuve du
contraire, que l'on est en présence d'une loi. Il n'y a pas d'autre
COMMENT ÉTUDIER MÉTHODIQUEMENT LA SCIENCE SOCIALE. S.')
procédé, dans les sciences, pour déterminer des lois : Les lois résul-
tent de la concordance des répercussions constatée entre deux phé-
nomènes préalablement ramenés à l'état le plus simple.
Si deux répercussions similaires, au lieu de se confirmer, se con-
tredisent, on doit faire deux hypothèses : ou bien on se trouve en
présence d'observations erronées et on en est immédiatement averti
par cette contradiction même; ou bien, dans l'un des cas, une cir-
constance nouvelle s'est interposée et est venue modifier la répercus-
sion dans un sens différent. Il s'agit dès lors de déterminer celte
circonstance et darriver par là à la découverte d'une nouvelle i^éper-
cussion jusqu'alors inconnue, et, par là, à de nouvelles lois. C'est
ainsi que, dans toutes les sciences, le progrès se fait par la connais-
sance de nouveaux rapports entre les phénomènes.
5. Une classification sociale établie d'après les caractères géné-
raux des types observés.
La connaissance des éléments simples qui constituent une société
et de leurs répercussions conduit à la connaissance exacte des ca-
ractères généraux de chaque société. 11 devient possible dès lors
d'établir une classification des diverses sociétés humaines. On a pu
réaliser ce progrès il y a deux ans et substituer à la classification
artificielle et tout à fait rudimentaire de Le Play une classification
naturelle reposant sur la connaissance des caractères généraux de
chaque groupe social.
Nous nous trouvons donc en possession aujourd'hui de tous les
procédés d'investigation qui constituent une science.
Mais comment se rendre compte de cette science? Dans quel ordre
faut-il lire les ouvrages qui composent la Bibliothèque de la Science
sociale?
Le Manuel de Science sociale, en préparation, donnera d'abord
une vue d'ensemble de la science sociale.
On pourra ensuite aborder l'étude des ouvrages de la Biblio-
thèque, dans l'ordre suivant, qui est le plus méthodique :
Première partie.
LA MÉTHODE ET LA CLASSIF ICATIOX
1. Les Origines de la science sociale. Frédéric Le Play; sa mé-
thode, sa doctrine, par E. Bouchié de Belle (fasc. 3()].
80 FRÉDÉRIC LE PLAY.
2. La méthode sociale ; ses procédés et ses applications, par Ed-
mond Demolins, Robert Pinot et Paul de Rousiers (fasc. 1). C(?
fascicule expose les premiers progrès réalisés depuis la mort de
Le Play.
3. L'Etat actuel de la science sociale, par Edmond Demolins
(broch.). Cette brochure donne des formules de répercussions sociales
et montre ainsi le lien entre la méthode et la classification. Elle doit
être complétée par l'étude des Répercussions sociales insérées dans
le Bulletin de la Science sociale, fasc. 33. 34, 35, 36 et suiv.
4. La Classification sociale, résultant des observations faites
d'après la méthode de la science sociale, par Edmond Demolins
(fasc. 10 et 11 réunis). On trouvera en note l'analyse méthodique
des études publiées sur les divers pays dans la Science sociale
(l""" période). C'est une revue générale et une table des matières dé-
veloppée des travaux faits jusqu'à cette époque. Cette vue d'ensemble
forme l'introduction naturelle aux études qui suivent, sur les so-
ciétés à formation communautaire et à formation particulariste ^ .
Pour en faciliter la lecture suivie, ces trois fascicules [36, 1, 10
et 11) sont réunis en un seul volume sous ce titre : Introduction à
la Science sociale (prix 6 francs au lieu de 8).
1. Les analyses, qui figurent en note de la ('laasilicuiion, portent sur les pays
suivants :
I. Pays a iormation communaltairiî : 1° groupe des steppes et, des déserts :
steppes asiatiques, déserts du Sahara et de l'Arabie, Assyrie et Chaldée, Syrie, Éj^ypte ;
2" groupe des Toundras et des Savanes /Toundras, Savanes de l'Amérique du Nord;
3" groupe des Forêts : Bassin de l'Amazone, Afrique, Madagascar; i° groupe
de l'Asie méridionale et orientale : Perse, Inde, Chine, Japon; 5» groupe de l'Exi-
rope orientale : F'mUnde, Poio'^ae, Russie, Sibérie, Pays Sud-Slaves, Turquie, Au-
triche-Hongrie, Bohême ; 6" (/roMpe fZe l' Europe occidentale celtique : Haute Ecosse,
Irlande, Bretagne; 7" groupe de l'Europe méridionale : Grèce (actuelle et ancienne),
Italie (actuelle et ancienne), Espagne, Portugal; 8" groupe de l Amérique du Sud :
Brésil, Venezuela, Mexique, Antilles, Haïti.
n. Pa\s a i'ormvtion pauticulariste : 1" groupe des pays où te type s'est cons-
titué : Scandinavie, Plaine saxonne, Polders flamands; 2" groupe de l'Europe cen-
trale : Suisse (Jura Bernois), Allemagne; 3" groupe de l'Europe occidentale : Bel-
gique, France ancienne (l'analyse des études publiées sur la l>rance actuelle étant
trop étendue fera l'objet d'un fascicule à part); ^r groupe de l'Europe septentrio-
nale: Hasse-Écosse, Angleterre (actuelle et ancienne) : 5° groupe de l'Amérique du
Nord : Canada, Ëtats-Unis.
Ces analyses sont assez développées pour donner une vue d'ensemble de ces divers
pays au point de vue social. En outre, elles permcllront aux lecteurs qui possèdent
la collection de la Science sociale (I"' période) de se reporter aux études indiquées
et de les consulter, en suivant l'ordre méthodique indiqué par ces analyses.
COMMENT ÉTUDIER MÉTITODIQUEMENT LA SCIENCE SOCIALE. 87
Deuxième partie.
LES SOCIÉTKS A lOliMATIOX COMMlXAlTAIliK
1. Les grandes routes des peuples. Comment la route crée le
type social, par Edmond Demolins (2 vol.). Cet ouvrage comprend
une série d'études détaillées sur les principaux types à formation
communautaire, sauf l'Afrique. Il forme donc l'introduction naturelle
de cette seconde partie.
2. Les Sociétés africaines, par A. de Préville (1 vol.). Ce volume
complète le précédent, pour une étude générale des sociétés à for-
mation communautaire.
3. Le conflit des races en Macédoine, d'après une monographie
de famille grecque, par G. d'Azambuja (fasc, 2 . Cette étude per-
met de saisir la formation communautaire dans un type bien carac-
térisé et actuellement vivant.
4. L'Histoire expliquée par la Science sociale. La Grèce an-
cienne, par G. d'Azambuja (fasc. 28 et 29 . C'est l'étude du type
communautaire le plus célèbre de l'antiquité, qui montre, en même
temps, une application de la science sociale à i'histoire.
5. La Lombardie, par Ph. Champault fasc. en prép.).
Comme lectures complémentaires sur les sociétés à formation
communautaire, on peut lire : Le Thibet; le Bouddhisme et le La-
maïsme, par X. de Préville (fasc. 9) ; — Le Maroc, par Léon Poin-
sard fasc. 12); Les populations indigènes de Madagascar (fasc. en
prép.'i; — Les conditions de relèç>ement de la race noire. Etude so-
ciale sur Haïti, par Fleury Féquière (fasc. en prép.) ; — Le Japon
et son évolution sociale, par A. de Préville (fasc. 3); — La Russie,
le peuple et le gouvernement, par Léon Poinsard (fasc. 7); — Phé-
niciens et Grecs en Italie, d'après l'Odyssée, par Ph. Champault
il vol.).
Troisième partie.
LES SOCIÉTÉS A FORMATION PARTICULAlilSTE
1. Histoire delà formation particulariste: L'origine des grands
peuples actuels, par Henri de Tourville (1 vol.). Cet ouvrage fon-
damental est l'introduction à l'étude générale de cette formation
88 FRÉDÉRIC LE PLAY.
sociale, qui explique la supériorité des peuples de l'Occident sur
ceux de l'Orient. C'est en même temps un modèle d'histoire sociale.
2. Le paysan des fjords de Norvège, par Paul Bureau fasc. 19.
20, 21 réunis). Cette étude décrit le pays où la formation particu-
lariste s'est constituée originairement et s"est maintenue jusqu'à ce
jour dans sa forme la plus simple.
3. Le Ba/ier de la Lande du Lunebouig, par Paul Roux (fasc. 23 .
Cette étude montre comment le type précédent a évolué dans le sens
de la culture exclusive et intégrale ^ .
4. La civilisation de l'étain; les industries de l'ètain en Fran-
conie, par Louis Arqué fasc. 25). Ce type accentue l'évolution dans
le sens de la fabrication. Il montre en même temps une combinaison
de la formation communautaire avec la formation particulariste, en
Allemagne.
5. Hambourg et V Allemagne contemporaine, par Paul deRousiers
(1 vol.). Exemple très bien étudié d'évolution de la formation parlicu-
lariste dans le sens du commerce, en Allemagne.
6. Les Français d'aujourd'hui ; les types sociaux du Midi et du
Centre, par Edmond Demolins (1 vol.). Cet ouvrage décrit et classe
les principales variétés sociales d'une partie de la France. Il peut
servir d'introduction à l'étude des types français.
7. Le paysan basque du Labourd, par G. Olphe-Galliard (fasc
17). Type peu compliqué, appuyé sur le pâturage des vallées pyré-
néennes et la petite culture.
8. Le type savoyard, par G. Borlet, J. Poncier et P. Descamps
(fasc. 34 . Ce type est plus compliqué que le précédent, par suite de
la limitation croissante des pâturages, du développement de la cul-
ture et de certaines industries accessoires -.
9. Les populations forestièies du centre de la France (ce
fasc, terminé, va paraître prochainement). Évolution plus accentuée
dans le sens des petites industries utilisant le bois,
10. Le type saintongeois dans le présent et dans le passé, par
M. Bures (ce fasc, terminé, va paraître). Montre l'évolution déter-
minée par la culture de la vigne et le commerce de l'eau-de-vie.
Les ouvrages suivants permettent de se rendre compte des sociétés
où la formation particulariste atteint son plus faut degré d'intensité :
11. A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons P par Edmond
1. Comme lecture complémentaire : Le littoral de la Plaine saxonne: le type
(les Marschen, par Paul Roux (fasc, 35). Seconde évolution du même type dans le
sens de l'élevage et de la culture intensifs. — Le type irestphalien, par II. Ilemmer
(fasc, en prép.).
2. Le type gascon, par M. Garas, est en préparation.
COMMENT ÉTUDIER MÉTHODIQUEMENT LA SCIENCE SOCIALE. 80
Demolins 1 vol. . Ce volume met en évidence les causes qui font
prédominer ce type social et qui expliquent sa prodigieuse puissance
d'expansion et de colonisation.
12. Histoire sociale de V Angleterre, par Paul Descamps (fasc. en
prép. \
13. Le type canadien, son éi'olution et son état actuel, ^a.v Léon
Gérin (fasc. en prép.\
14. La vie américaine, par Paul de Rousiers (2 vol.). Cet ouvrage
remarquable montre l'épanouissement, en Amérique, des sociétés à
formation particulariste. Il permet d'apprécier le point d'aboutisse-
ment de ce type social.
Quatrième partie.
QUESTIONS ÉCONOMIQUES ET SOCIALES
Arrivé à ce point, le lecteur connaît la méthode et ses applications
aux sociétés humaines.
Il reste avoir comment cette même méthode permet détudier les
problèmes sociaux et économiques et de rechercher les solutions
qu'ils comportent d'après la nature des choses et en dehors de tout
esprit de système.
Pour cette dernière partie, nous n'avons plus à indiquer un ordre de
lecture, puisqu'il s'agit de questions détachées que chacun doit étu-
dier suivant ses convenances et ses préoccupations. Il nous suffit de
grouper les ouvrages par catégories de questions.
1. Etudes sur le Travail :
La production, le travail et le problème social clans tous les pays,
au début du xx^ siècle, par Léon Poinsard (2 vol.'. Étude d'ensemble
traitée méthodiquement. C'est une excellente introduction pour toute
cette série de questions et de problèmes relatifs au travail et aux
échanges.
L'organisation du travail; réglementation, ou liberté, par Edmond
Demolins (fasc. 4). C'est l'étude du régime corporatif et de son évo-
lution.
La révolution agricole; nécessité de transformer les procédés de
culture, par Albert Dauprat (fasc. 5 .
Une expérience agricole de propriétaire résidant, par Albert Dau-
prat (fasc. 15).
90 FRÉDÉRIC LE IM.AY.
Les récents troubles agraires et la crise agricole, par Henri Brun
(fasc. 26).
Les prohlemes sociaux de V industrie minière, par Edmond Demo-
lins (fasc. 24).
Monographie d'une famille d'ouvriers parisiens, par le D"" J. Bail-
hache (fasc. 14).
Les syndicats industriels de producteurs en France et à l'Etranger,
par Paul de Rousiers (1 vol.).
La question ouvj-ière en Angleterre, par Paul de Rousiers (1 vol.).
Le trade-unionisme anglais, par Paul de Rousiers (1 vol.).
Les industries monopolisées au.r Etats-Unis, par Paul de Rou-
siers (1 vol.).
La guerre de classes peut-elle être évitée? par Léon Poinsard
(1 vol.).
2. Sur la Propriété, le Salaire et V Epargne :
L'Humanité cvolue-t-elle vers le Socialisme? par Paul Des-
camps (fasc. 30).
Le Homestead, ou l'insaisissabilité de la petite propriété fon-
cière, par Paul Bureau (1 vol.).
Le Contrat de travail, par Paul Bureau (1 vol.).
La participation aux bénéfices, par Paul Bureau (1 vol.).
La diminution du revenu, par Paul Bureau (1 vol.).
3. Sur la Famille et V Education :
Les trois formes essentielles de l'Education; leur évolution com-
parée, par Paul Descamps (fasc. 22).
E Éducation nouvelle, VÉcole des Roches, par Edmond Demolins,
9^ édition (traduit en espagnol, en russe, on italien).
Journal de l'École des Roches, par les professeurs et les élèves.
Un fasc. par an, depuis 1904.
EÉcole moderne, par G. Clerc, M'"« Hugh Bell et A. Pernotte
(fasc. 31).
4. Sur le Commerce :
Pour développer notre commerce, groupes d'expansion commer-
ciale, par Edmond Demolins ifasc. 8).
Le commerce franco-belge et sa signification sociale, par C\\.
Robert (fasc. 13).
Les exportations allemandes, par Paul de Rousiers (fasc. 33).
Les origines de la monnaie, par Ernest Babelon, membre de l'Ins-
titut, professeur au Collège de France, conservateur du Cabinet des
médailles (1 vol.).
COMMENT ÉTl niKM METHODIQUEMENT LA SCIENCE SOCIALE. 91
La question monétaire, par Léon Poinsard 1 vol.).
5. Sur les institutions politiques :
A-t-on intérêt à s'emparer du pouvoir? par Edmond Demolins
1 vol.).
Vers la ruine, par Léon Poinsard (1 vol.'.
Comment se prépare l'unité sociale du monde. Le droit interna-
tional au XX^ siècle, par Léon Poinsard (fasc. 32).
(3. Sur VExpansion et la Colonisation :
La crise coloniale en Nouvelle-Calédonie, par Marc Le Gou-
pils, ancien Président du Conseil général de la Nouvelle-Calédonie
(fasc. 18).
Nous engageons les abonnés de la Science sociale à classer les
fascicules de la Revue dans l'ordre que nous venons dindiquer, afin
de pouvoir les consulter plus méthodiquement. Pour faciliter ce clas-
sement, nous avons fait faire des cartonnages qui constituent une
reliure mobile, dans laquelle les fascicules peuvent être placés et
dont on peut les retirer suivant les nécessités et les modifications du
classement. Ainsi la Bibliothèque sociale est toujours tenue en ordre
et classée méthodiquement.
LA CONTINUATION DE LA SCIENCE
La lecture de ces divers ouvrages permet de se mettre au courant
de Vétat actuel de la science sociale.
Mais cela ne suffit pas, car le propre de la science est àe pro-
gresser sans cesse. Depuis Le Play, les progrès de la science sociale
vont même en s"accentuant et en s'accélérant d'année en année et
même de mois en mois, parce que les résultats précédemment acquis
rendent encore plus faciles et plus rapides les conquêtes nouvelles
de la science.
On se tiendra au courant de ces progrès et on pourra même s'y
associer par des études personnelles '. au moyen de la Revue la
Science sociale -. Cette Pievue, organe de \di Société internationale de
1. La Science sociale publie actuellement les résultats de l'Enquête sur les
Pays et elle convie tous ses lecteurs à y prendre part.
2. Publication mensuelle d'une centaine de pages. Un an, 20 francs; étranger, 55 fr.
Bureaux, rue Jacob, 56, Paris.
{)-2 FRÉDÉRIC LE PLAY.
Science sociale \ est le lien qui unit les uns aux autres les esprits
désireux d'aborder l'étude des phénomènes sociaux avec les formes
et les procédés de la science.
C'est dans la Science sociale qu'ont paru d'abord toutes les études
dont nous venons de donner la liste et qui constituent la Bibliothèque
de la Science sociale- Beaucoup d'autres études, qui n'ont pas encore
été réunies en volume, ne se trouvent que dans la collection de la
Revue ^.
Depuis l'année 1904, chaque fascicule de la. Science sociale est con-
sacré à un seul sujet et forme par conséquent un volume distinct
d'une centaine de pages ^. Chaque fascicule se suffit donc à lui-même
et vient se classer dans la Bibliothèque à sa place naturelle et dans
l'ordre indiqué plus haut. La Revue constitue donc actuellement une
Bibliothèque permanente, qui s'augmente de mois en mois et qui est
toujours au courant des derniers progrès de la science.
Le Bulletin, annexé à la Revue, étudie les questions du jour, tient
au courant de la vie de la Société de science sociale, des groupes
locaux, publie la correspondance, etc.
Enfin, les membres de la Société se réunissent une fois par an à
Paris, dans un Congrès, qui leur permet de se connaître et de se
communiquer les travaux préparés pendant l'année.
E. D.
1. La cotisation des membres de la Société est de 20 francs (25 francs pour létran-
gerj. Elle donne droit à recevoir gratuitement la .Science sociale.
2. Il ne reste plus que quelques exemplaires de cette collection, qui comprend
36 volumes {Science sociale, V série). Ils sont vendus au prix de 350 francs.
3. Chaque fascicule est vendu 2 francs franco.
Le Directeur-Gérant : Edmond Deaiolins.
Typographie Firmiu-Didot et C". — Paris.
ANNÉE 1907
37 LIVRAISON
BULLETIN
DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIOMALE
DE SCIENCE SOCIALE
StOllMAIRE : Réunion annuelle : Coniple rendu des séances, par 31. Dlkiel-, secr.'taire. —
Le irronpp canadien. Lettre de M. Fornand Rinfiœt. — La crise morale des temps nouveaux,
par M. E. D. — Répercussions sociales; Le Mode d'existence et les Pliases de l'existence'
par M. Edmond Demolins. — L'Humanité évolue-t-elle vers le socialisme? par M. Paul Des-
camps. — Introduction a la science sociale. — La richesse comparée des nations. — Le clas-
sement des fascicules. — Bulletin bibliographique.
L'État actuel de la Science sociale, par 3L Edmond Demolins. Brochure d'introduction
à la Science sociale, 0 Ir. -.'0 cent.: dix ex.. 1 fr. 2.5: vingt ex.. 2 francs.
FASCICULES PARUS DANS LA NOUVELLE SÉRIE .Prix : 2 fr. franco)
N'^ 1. — La Méthode sociale, ses
procédés et ses applications, par Edmond
Demollns, Robert Plnot et Paul de Rou-
SIERS.
N' 2. — Le Conflit des races en
Macédoine, craprès une observation
monographique, par G. d'Az.\.mbuja.
N'^ 3. — Le Japon et son évolution
sociale, par A. de Préville.
N'^ 4. — L'Organisation du travail.
Réglementation ou Liberté, d'après
l'enseignement des faits, par Ed.mond
Demollns.
^'^ 5. — La Révolution agricole.
Nécessité de transformer les procédés de
culture, par Albert Dauprat.
N'^ 6. — Journal de l'École des Ro-
ches (année 1903-1904'.
N" 7. — La Russie; le peuple et
le gouvernement, par LÉhn Poinsard.
N" 8. — Pour développer notre
commerce ; Groupes d'expansion com-
merciale, par Edmond Demollns.
N<^ 9. — L'ouverture du Thibet. Le
Bouddhisme et le Lamaïsme, par A.
DE Préville.
N"^ 10 et II. — La Science sociale
depuis F. Le Play. — Classification
sociale résultant des observations faites
d'après la méthode de la Science sociale,
par Edmond Demolins. (Fasc. double.)
No 12. — La France au Maroc, par
LÉON Poinsard.
N" 13. — Le commerce franco-belge
et sa signification sociale, par Pli.
Robert.
N" 14. — 'Un type d'ouvrier anar-
chiste. Monographie d'une famille
d'ouvriers parisiens, parle D"" J. Bail-
IIACHE.
N° 15. — Une expérience agricole
de propriétaire résidant, par Albert
Dauprat.
N" 16. — Journal de l'École des Ro-
ches année 1904-1905 .
^'° !'• — En NOUVEAU TYPE PARTICULA-
riste ébauché : Le Paysan basque du
Labourd à travers les âges, par M. G.
Olphe-Galliard.
X^ 18. — La crise coloniale en
Nouvelle-Calédonie, par Marc Le Gou-
pils, ancien Président du Conseil générai
de la Nouvelle-Calédonie.
No^ 19, 20 et 21. — Le paysan des
Fjords de Norvège, par Paul Bure.^u.
(Trois Fasc.)
>' 22. — Les trois formes essen-
tielles de l'Éducation; leur évolution
comparée, par Paul Descamps.
La suite au verso.
FASCICULES PARUS DANS LA NOUVELLE SÉRIE [suite).
iS'o 23. — L'Evolution agricole en-
Allemagne. Le " Hauer » de la lande
du Lunebourg. par Paul Roux.
N° 24. — Les problèmes sociaux
de l'industrie minière. Comment les
résoudre, par Edmond Demollns.
>■ 25. — La civilisation de l'étain.
— Les industries de l'étain en Fran-
conie, par Louis Arqué.
N" 26. — Les récents troubles
agraires et la crise agricole, par
Henri Brun.
N» 27. — Journal de l'École des
Roches I année 1905-1900).
N" 28 et 29. — L'Histoire e.xpliquée
l'AR la Science sociale : La Grèce an-
cienne, par G. d"Azambuja.
N" 30. — L'humanité évolue-t-elle
vers le socialisme? par Paul Descamps
N" 31. — L'École moderne, par G-
Clerc, M""' Hugh Bell et A. Pernotte,
N" 32. — Comment se prépare l"unité
sociale 1)T- monde. Le Droit interna-
tional auXXe siècle, par Léon Poinsard.
N" 33. — Les exportations alle-
mandes, par Paul de Rûusiers.
N» 34. — Le type savoyard, par C.
Pjoklet, J. Poncier et P. Descamps.
ORGANISATION DE LA SOCIETE
But de la Société. — La Société a pour
but de favoriser les travaux de Science
sociale, par des bourses de voyage ou
d'études, par des subventions à des pu-
blications ou à des cours, par des enquêtes
locales en vue d'établir la carte sociale
des divers pays. Elle crée des comités
locaux pour l'étude des questions sociales.
Il entre dans son programme de tenir des
Congrès sur tous les points de la France,
ou de l'étranger, les plus favorables pour
faire des observations sociales, ou pour
propager la méthode et les conclusions de
la science. Elle s'intéresse au mouvement
de réforme scolaire qui est sorti de la
Science sociale et dont V École des Roches
a été l'application directe.
Appel au public. — Notre Société et
notre Revue s'adressent à tous les hommes
d"étude, particulièrement à ceux qui for-
ment le personnel des Sociétés historiques,
littéraires, archéologiques, géographiques,
économiques, scientifiques de province.
Ils s'intéressent à leur région; ils dépen-
sent, pour l'étudier, beaucoup de temps,
sans que leurs travaux soient coordonnés
par une méthode commune et éprouvés
par un plan d'ensemble, sans qu'ils abou-
tissent à formuler des idées générales,
à rattacher les causes aux conséquences,
à dégager la loi des phénomènes. Leurs
travaux, trop souvent, ne dépassent pas
l'étroit horizon de leur localité; ils com-
pilent simplement des faits et travaillent,
pour ainsi dire, au fond d'un puits.
La Science sociale, au point où elle est
maintenant arrivée, leur fournit le moyen
de sortir de ce puits et de s'associer à un
travail d'ensemble pour une œuvre nou-
velle, qui doit livrer la connaissance de plus
en plus claire et complète de l'homme,
de la Société, lis ont intérêt à venir à elle.
Publications de la Société.— Tous les
membres reçoivent la Revue la Scierice
sociale et le Bulletin de la Société. •
Enseignement. — L'enseignement de
la Science sociale comprend actuellement
trois cours : le cours de M. Paul Bureau,
au siège de la Société de géographie, à
Paris; le cours de M. Edmond Demolins,
à l'Ecole des Roches, et le cours de M. G.
Melin, à la Faculté de droit de Nancy. Le
cours d'histoire, fait par notre collabora-
teur le V*e Ch. de Calan, à la Faculté de
Rennes, s'inspire directementdesméthodes
et des conclusions de la Science sociale.
Sections d'études. — La Société crée
des sections d'études composées des mem-
bres habitant la même région. Ces sec-
tions entreprennent des études locales
suivant la méthode de la Science sociale,
indiquée plus haut. Lorsque les travaux
d'une section sont assez considérables
pour former un fascicule complet, ils
sont publiés dans la Revue et envoyés à
tous les membres.
Bibliothèque de la Science sociale.
— Elle comprend aujourd'hui une tren-
taine de volumes qui s'inspirent de la
même méthode. On en trouvera la liste
sur la couverture de la Revue.
Conditions d'admission. — La Société
comprend trois catégories de membres,
dont la cotisation annuelle est fixée ainsi :
1" Pour les )neml}res m ulaircs .-20 francs
(25 francs pour l'étranger) ;
2° Pour les membres donateurs : 100
francs ;
3*5 Pour les membres fondateurs : 300 à
500 francs.
ANNEE 1907
37 LIVRAISON
BULLETIN
REUNION ANNDELLE DE LA SOCIETE
INTERNATIONALE DE SCIENCE
SOCIALE
I. — Séance d'ouverture.
La séance trouverture a eu lieu le lundi
13 mai. à 9 heures du soir, dans le grand
amphithéâtre de Thôtel de la Société de
géographie, sous la présidence de M. Ed-
mond Demolins et devant un nombreux
auditoire.
M. Edmond Demolins, après avoir rap-
pelé les nombreux travaux de M. Paul de
Rousiers, lui donne la parole pour exposer
la question suivante : Le machinisme et la
situation de Vouvriey dans la société mo-
derne.
Pour étudier l'effet du machinisme sur
la situation de l'ouvrier moderne, M. Paul
de Rousiers commence par écarter les in-
dustries où le machinisme est peu déve-
loppé et celles qui sont au début de l'em-
ploi des machines, car celles-ci souffrent
d'une perturbation momentanée.
C'est dans une industrie où le machi-
nisme est développé depuis longtemps qu'il
faut examiner ses effets. Par exemple dans
l'industrie textile.
Parmi les vingt opérations environ que
nécessite le tissage d'une pièce de drap,
il n'y en a que trois qui se fassent à la
main, les dix-sept autres se font à la ma-
chine.
Les trois opérations qui se font à la
main ont un caractère pour ainsi dire in-
tellectuel, ce sont : le triage des diverses
laines ; l'établissement des cartes qui per-
mettent à la machine d'effectuer les des-
sins; enOn le montage des métiers, opé-
ration très difficile et qui exige de véritables
spécialistes. Quatre effets principaux ré-
sultent de cet état de chose :
1" L'effort musculaire est évité, et c'est
un énorme avantage, car l'effort musculaire
prolongé est déprimant au premier chef :
2" La partie intellectuelle du travail de
l'ouvrier reste seule. Les opérations exi-
geant du discernement ne peuvent être
exécutées par la machine :
3'^ L'ouvrier est. dans beaucoup de cas,
déspécialisé, ce qui supprime pour lui l'an-
cienne nécessité d'un long apprentissage,
et lui permet de changer plus facilement
de métier ;
A" Enfin la productivité du travail est
accrue dans des proportions considérables.
Le bénéfice qui en résulte est partagé entre
quatre intéressés : le capital, la direction
du travail, la clientèle et l'ouvrier.
Mais, pour que ce dernier puisse recueillir
une part normale de ce bénéfice, il faut
qu'il déploie des qualités sociales supé-
rieures : aptitudes à se grouper, à diriger
des organisations compliquées, des syndi-
cats de défense, etc.... Et comme, la fonc-
tion crée l'organe, il n'est pas douteux que
le résultat final soit une élévation morale
de l'ouvrier.
On peut donc conclure que le machi-
nisme moderne a créé un état social favo-
rable à l'élévation de la classe ouvrière.
M. Joseph Wilbois expose ensuite la ques-
tion suivante : Le Mysticisme rtisse expli-
qué par le milieu social.
Le Russe est essentiellement un mys-
tique. M. Wilbois cite de nombreux exem-
ples qui le prouvent. On a vu. en Russie,
des seigneurs distribuer leurs terres à
leurs paysans pour obéir à une inspiration
soudaine. C'est le pays des sectes étranges.
La conversation engagée à brùle-pour-
point avec un inconnu a bien souvent pour
objet un point de théologie.
D'où provient cet état d'âme si particu-
lier?
254
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
Les pasteurs asiatiques arrivés dans les
vastes plaines de la Russie y ont trouvé
des conditions de vie toutes particulières.
De longs hivers, des printemps courts et
boueux, des étés brûlants. Dans ces villages
perdus sur la steppe russe, à de grandes
distances les uns des autres, le travail est
peu intense, et, pendant l'hiver, il cesse
complètement. Les relations entre villages
sont difficiles pendant les longs jours de
neige et de dégel.
La grande occupation du Russe, privé de
relations de voisinage et de travail, est de
penser sans cesse, de rêver continuelle-
ment. Couché sur son poêle, il songe au
problème de la destinée. La pensée russe
est métaphysique et religieuse. — De plus,
le Russe, étant tout le contraire d'un
homme d'affaires, n'a pas Thabitude des
jugements nets et des paroles précises :
.sa pensée est toute enveloppée de mys-
tère. — Vivant dans une société où le tra-
vail, la propriété, les pouvoirs sont mal
différenciés, le Russe n'a pas conscience
du relativisme qu"il y a dans tous les ins-
tants d'une existence d'Occidental : il est
absolu dans sa vie comme dans sa pensée.
— Enfin, toute idée a une grande influence
sur ce rêveur qui pousse immédiatement à
l'extrême les théories qu'il a une fois
adoptées.
Ces deux conférences, dont nous ne pou-
vons indiquer que le canevas, ont obtenu
un très grand succès et ont été fréquem-
ment interrompues par les applaudisse-
ments de l'auditoire.
La séance est levée à 11 heures.
11. — Séances de raprès-midi.
1" Séance du mardi. — M. Louis Arqué
ayant été retenu à Leipzig, M. Paul Bureau
a bien voulu le rem})lacer, dans la séance
du mardi.
M. BuKEAU se demande si la conception
commune de la liberté est bien celle qui
doit être adoptée. Dans le concept habituel,
on imagine (pie" la liberté de chacun n"a
d'autres limites que la liberté des autres.
La liberté de chaque être humain est envi-
sagée comme se développant en une sorte
de vase clos, au milieu d'un espace cubicpie
limité par des cloisons étanches et les in-
dividus sont, dans la société, simplement
juxtaposés les uns aux autres.
Mais est-ce bien la vérité? Lorsqu'on
examine la vie des sociétés, on s'aperçoit 1
qu'il y a une solidarité absolue entre les
individus et que l'activité de chacun est
étroitement liée à l'activité de tous les
autres.
Il n'est pas en réalité une seule de nos
pensées, un seul de nos actes qui n'ait son
prolongement indéfini dans le temps et
dans l'espace à une distance que nous ne
pouvons pas mesurer. La solidarité est un
fait, elle est une réalité. Il faut donc l'ac-
cepter et lui donner définitivement droit
de cité parmi nous.
M. Paul de Rousiers fait remarquer qu'il
y a toujours lutte entre la liberté et la per-
sonnalité. Il est difficile de trouver un
critérium permettant de trancher le dé-
bat. Les Anglo-Saxons paraissent être
d'accord pour respecter dans l'individu
toute « manifestation » d'activité qui réa-
lise un progrès pour la société, et au con-
traire ils n'hésitent pas à entraver toute
liberté qui amène un résultat inverse.
Pour que l'ensemble d'une nation puisse
se mettre ainsi toujours d'accord sur ce
qui est « improving », il faut que les indi-
vidus qui la composent aient un sens so-
cial très développé. C'est le résultat d'un
phénomène d'éducation très difficile à sai-
sir, mais que l'on constate.
M. Cii. DE Calan insiste sur l'évolution
qu'a subie l'idée de liberté en France depuis
quelques années. Partout, l'idée de liberté
est battue en brèche et on ne laisse subsis-
ter à sa place qu'une certaine tolérance tout
juste suffisante pour éviter des conflits
journaliers. On peut se demander, dès
lors, ce qui, dans ce système, tranche la
question entre deux opinions opposées?
M. Demomns expose qu'on n'arrivera à
élucider la question de la liberté qu'eu
étudiant des cas particuliers. Il faut éviter
(le se servir de termes vagues et généraux.
De plus, il faut étudier chaque cas dans
son milieu, si on veut saisir toutes les ré-
percussions qui le déterminent.
La parole est ensuite donnée à M. M.\u-
lucE Bures, (pii donne un résumé de son
DE SCIENCE SOCIALE.
25:
étude sur le Type sainlongeais dans le pré-
sent et dans le passé.
Cette étude devant être publiée procliai-
nement dans la Science sociale, nous y
renvoyons le lecteur.
2° Séance du mercredi. — Cette séance
s'ouvre par une communication de M. Pâli.
Roux, sur le Type Frison.
Ce type diffère beaucoup du type saxon
précédemment étudié par M. Paul Roux.
Il en diffère par l'organisation du domaine
familial.
Bien que très attaché à son pays, le Fri-
son est moins préoccupé de conserver le
domaine paternel. Il est porté à l'aliéner,
dès qu'il trouve une circon.stance favo-
rable.
On peut distinguer dans la Frise plu-
sieurs variétés de lieu : les Marchen. la
Geest. les Polders et la région des Tour-
bières.
La région des Marchen est la plus riche
et, quoiqu'elle n'occupe que le tiers de la
province, elle paraît imprimer sa caracté-
ristique au tj-pe. Par sa richesse, elle a
donné naissance à une classe patronale
aisée.
La Geest était autrefois peuplée de
Saxons, mais ces derniers reculent devant
les Frisons. Cette région, bien que moins
riche que « les Marchen », est peuplée
d'agriculteurs plus accessibles au progrès
des métliodes. Elle doit peut-être ce carac-
tère à l'influence saxonne, bien que la
langue et les coutumes de ces derniers
disparaissent de jour en jour davantage.
Les Polders sont une conquête de l'iiomme
sur la mer. La difficulté de leur établisse-
ment a resserré les liens communautaires.
Les Polders sont d'abord consacrés à la
production de l'herbe, mais à mesure que
d'autres polders se forment et les séparent
de la mer. ils se transforment en Mar-
chen.
Les Tourbières sont très difficiles à mettre
en culture. L'Etat donne, chaque année, un
certain nombre de lots à défricher, mais
comme le colon ne peut vivre, au moins
la première année, des produits de son
colonnat, il est obligé d'aller travailler
dans les régions agricoles voisines, et c'est
là une précieuse source de main-d'œuvre
pour les propriétaires-agriculteurs.
Les grandes villes de commerce ont
aussi joué un rôle, en fournissant les capi-
taux pour mettre en valeur la région.
.\ujourdhui, il semble que ce rôle .soitde-
venu plutôt funeste, par suite de l'absen-
téisme d'un grand nombre de proprié-
taires urbains, qui se désintéressent de
leurs terres et changent de fermiers au
gré des caprices de l'enchère à laquelle
ils ont recours pour la location de leurs
domaines.
M. Paul Roux émet l'opinion que l'expli-
cation complète du tj'pe frison doit se
trouver en Hollande, où il existe à l'état
plus pur et où il est moins influencé par
l'autoritarisme de l'État. C'e.st là qu'il doit
aller l'étudier procliainement.
M. Durieu donne ensuite un résumé de
son étude : ('ne réyion agricole sons l'in-
fluence d'une grande ville. Il s'agit de l'Ile
de France.
L'influence de Paris sur les campagnes
de sa banlieue a été celle d'un marché
d'une grande puissance de consommation
fournissant une clientèle riche, qui exige
et paie bien des produits de première qua-
lité.
M. Durieu a étudié successivement tous
les genres de travaux dans l'ordre de la no-
menclature, mais à cause du temps limité
qui lui est donné, il restreint sa communi-
cation à l'exposé des résultats obtenus
pour la petite culture et la grande cul-
ture,
La loi établie par M. Demolins, pour la
petite culture, se vérifie complètement
dans l'Ile de France : la petite culture
domine uniformément dans les vallées et
sur les coteaux.
Le voisinage de Paris a eu pour effet de
pousser cette petite culture dans la voie
d'une spécialisation intense, dont il est
facile de donner des exemples : les pêches
de Montreuil, les raisins de Tomery, les
petits pois de Clamart sont assez connus.
Cette spécialisation résultade la rencontre
des producteurs sur un même marché.
En mettant les agriculteurs de sa banlieue
en concurrence les uns avec les autres, le
25G
BULLETIN DE LA. SOCIETE INTERNATIONALE
voisinage de Paris a fait pour eux ce que
les transports modernes sont en train de
faire pour les producteurs du monde en-
tier. En étudiant l'influence séculaire de
Paris sur sa banlieue, on peut donc décou-
vrir la loi de révolution du monde sous
l'influence analogue du développement
des transports.
Ici, le résultat final a été un accroisse-
ment de richesse et l'élévation sociale in-
discutable du type par la spécialisation
agricole poussée à ses dernières limites.
Le Plateau est, au contraire, le lieu d'é-
lection de la grande culture. Ce plateau
e.st plus ou moins privé d'eau : le travail
y est difficile et aléatoire.
La grande culture ne s'est pas orientée
aussi rapidement que la petite vers la
spécialisation, parce qu'elle est encore do-
minée par la nécessité des assolements.
Cependant, on peut dire que la culture
de la betterave, qui envahit de plus en plus
cette région, est une culture spécialisée.
La betterave y fournit les deux tiers des
revenus de la propriété.
Les autres cultures ne sont destinées,
pour ainsi dire, qu'à utiliser les sous-pro-
duits de la betterave. Les bœufs, ou les
moutons d'engraissement, utilisent la
pulpe; les céréales et luzernes que l'on
sème après la betterave ne sont là que
par nécessité d'assolement et pour re-
cueillir le reliquat des engrais mis sur
cette dernière.
Tous les soins du cultivateur sont pour
la betterave. Cette culture a fait de toute
cette région un pays de millionnaire.^. On
trouve à chaque pas des châteaux prin-
ciers qui n'ont pas dix ans de date et qui
sont habités "par d'anciens fermiers, ou
cultivateurs enrichis par la culture su-
crière.
Mais ici apparaît un fait nouveau qu'on
ne rencontre pas dans les vallées de petite
culture, c'est la complication sociale ré-
sultant de la difficulté du travail. Cette
difficulté amène, comme partout, la divi-
sion de la population en deux classes, celle
des capitalistes, directeurs du travail, et
celle des salariés. D'où conflits possibles
entre le capital et le travail. Le premier
conflit a éclaté on mai 1906.
On peut conclure que, dans cette région,
la grande culture, comme la petite, s'est
orientée vers la spécialisation. Elle n'a pu,
ju.squ'à présent, aller aussi loin dans cette
voie, par suite de la nécessité des assole-
ments, que la science n'est pas encore
parvenue à supprimer pour les plantes
qu'elle cultive ; mais on peut dire qu'elle
est déjà fort avancée dans cette voie et
qu'on ne doit pas chercher ailleurs l'expli-
cation de sa prospérité,
3° Séance du jeudi. — Cette séance
s'ouvre par une communication de M. A.
Agache, sur VArt expliqué par la science
sociale.
Avant d'aborder l'étude des beaux-arts
et en particulier l'étude de l'Art égyptien,
par la méthode d'observation, M. Agache
passe en revue les différentes écoles de
critique existantes, celles du moins qui,
laissant de côté les conceptions purement
métaphysiques (recherches sur l'essence
de l'Art, le Beau considéré en soi, etc..)
ont quelque prétention à l'observation, au
classement des faits.
L'École des érudits se propose de cons-
tater les différentes manifestations esthé-
tiques particulières à chaque pays, à
chaque époque. Narrer les étapes de ces
manifestations , les énumérer, ranger
chronologiquement les documents arcliéo-
logiques dont on est en possession, tel est
le but poursuivi.
Cette analyse du fait esthétique consi-
déré dans sa réalité objective, la recher-
che de son authenticité, le classement
des œuvres par époques et par pays,
classement qui se fait dans les livres ou
dans les musées, tout ce travail d'érudition
pure était primitivement indispensable : il
fallait, en jalonnant le terrain, nuu'quer les
les dift'érentcs phases de l'évolution artis-
tique. S'il nous paraît simple, en effet,
d'admettre aujourd'hui que cette évolution
s'est déroulée à travers les âges sans solu-
tion de continuité, n'oublions pas que, hier
encore, nous l'ignorions totalement : c'est
au .W' siècle seulement que les Italiens
s'avisèrent de découvrir l'architecture ro-
maine et il fallut attendre ensuite trois
cents ans ])our saisir l'étroit rapport qui
DE SCTENCE SOCIALE.
257
unit cette antiquité latine à l'antiquité
grecque son ainée. Enfin, les fouilles, les
recherches exécutées de nos jours par les
archéologues, sur les fonds du Nil et de
l'Euphrate. ont permis de saisir désormais
la filiation qui rattache l'Egypte et la
Chaldée à l'antiquité classique.
Une fois cette filiation des époques suffi-
samment établie, la critique et l'histoire,
se sentant à l'étroit dans ce domaine, dé-
sirèrent élargir leurs conceptions.
Il parut que, si l'archéologue peut, en
conscience, borner son travail à la descrip-
tion de l'œuvre et à son classement, que
si les recherches de l'épigraphiste peuvent
s'arrêter au texte déchiffré, l'historien,
lui, doit utiliser ces matériaux qui s'en-
tassent dans les musées et dans les car-
tons, non plus seulement pour les grouper
en une mosaïque de faits et de dates, mais
pour les faire revivre, en les replaçant
dans l'époque et dans le milieu dont ils
sont souvent une illustration palpable et
dont toujours ils sont un produit.
Montesquieu, M"^® de Staël, Villemain,
Stendhal, Sainte-Beuve, Taine précisèrent
successivement ces idées qui s'appliquent
à la littérature comme à l'art.
Taine surtout fit ressortir, grâce à son
talent d'exposition et d'écriture, tout le
parti que l'on pouvait tirer, au point de vue
critique, en remettant les (tuvres dans
leur cadre social, et si les théories de ce
grand historien prêtent parfois le flanc à
des attaques justifiées, il n'en est pas
moins vrai que les historiens et les criti-
ques d'aujourd'hui lui sont tous plus ou
moins redevables des idées qui ont germé
en eux.
Au système de Taine, affirmant l'in-
fluence décisive de certains faits sociaux
sur l'artiste et sur l'œuvre, « tout grand
esprit est fonction de son temps, produit
de sa race et de son milieu », est venu
s'apposer un autre système, dont Guyau a
été le promoteur et qui, considérant le
genre comme une chose purement acci-
dentelle, prétend que l'individu-génie agit
parles œuvres qu'il crée, force l'admiration,
entraine les imitations, bref influence le
milieu social. Assertion un peu surpre-
nante au premier abord, mais qui. mise au
point par M. Gab. Seailles (le Génie dans
l'Art), montre qu'à côté d'une critique so-
ciale, il y a également place pour une
critique jjsychologique. Les deux arrivent
à se compléter, en se superposant d'ail-
leurs à In critique esthétique, qui, elle, ne
s'occupe que de la valeur purement artis-
tique des œuvres. (Lire également M. Em.
Hennequin, La critique scientifirjue.)
Les aspects de la critique contemporaine
peuvent se résumer ainsi :
1'^ A la base, la critique d'érudition, ar-
chéologique et documentaire, qui fournit
les matériaux mêmes de toute étude artis-
tique, ou historique, critique essentielle-
ment impersonnelle se tournant à l'étude
du fait.
2'^ La critique esthétique (ou critique ar-
tiste). — Questions techniques : composi-
tion, interprétation du sujet, exécution. —
Rapprochement et comparaison des œu-
vres entre elles. — Étude des styles. —
Tout ceci se résume dans l'enseignement
des beaux arts et dans ce que l'on est con-
venu d'appeler les théories de l'Art pour
l'Art. C'est proprement le domaine des ar-
tistes.
3" La critique jisycholo{/ique. — Etude
de la conception artistique chez l'individu.
— Le talent et le génie dans l'Art. — Par
quel mécani-sme interne l'artiste conçoit-il
des œuvres et les réalise-t-il ?
4" La critique sociale. — Le condition-
nement artistique dans l'influence des
phénomènes sociaux : les idées et les
modèles puisés dans le milieu; les œu-
vres acceptées ou repoussées par ce mi-
lieu. Les répercussions des faits sociaux
sur les œuvres et des œuvres sur les faits
sociaux.
C'est dans ce dernier chapitre que la
science sociale, solidement appuyée sur la
méthode d'observation, apporte une com-
pétence singulière en permettant d'assi-
gner au phénoménisme artistique son
rang parmi les phénomènes sociaux.
L'étude de Taine, toute intéressante
qu'elle soit, se trouve être très insuffisante
et. par suite, faussée, pour trois raisons
principales :
L'historien philosophe n'a pas aperçu
les composantes sociales dans leur ensem-
238
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
ble. Le milieu, la race, le moment, voilà
pour lui les seuls phénomènes agissants.
En outre, il entendait, par milieu, le seul
milieu physique et il ne tenait pas compte
des faits sociaux qui réagissent sous sa
dépendance, mais en le modifiant (le tra-
vail, la propriété, l'organisation familiale,
les transports, etc.).
En outre, Taine s'est placé, pour l'ana-
lyse du phénoménisme social, en matière
artistique, aux époques les plus brillantes
mais aussi les plus complexes de l'histoire
(l'Art en Grèce, la Renaissance en Ita-
lie, etc.); difficulté extrême, dont il ne s'est
à peu près tiré que par son admirable intui-
tion, mais qui explique les lacunes nom-
breuses de son étude.
Enfin, il a jeté une confusion regretta-
ble dans l'esprit du lecteur, en présentant
souvent l'œuvre conditionnée par le milieu,
comme représentative du milieu lui-même,
ce qui n'est pas nécessairement vrai.
M. Agache donne alors un rapide ré-
sumé du cours qu'il professe au Collège
des sciences sociales et qui est intitulé :
Histoire sociale des Beaux-Arts et il fait
ressortir les avantages que la méthode
d'observation a fournis pour son exposé :
Certitude de saisir tous les faits sociaux
qui peuvent agir sur l'évolution artistique
(un oubli pouvant toujours être réparé et
la découverte d'un fait social nouveau
trouvant forcément sa place dans la no-
menclature). — Étude des phénomènes
artistiques dans un ordre de complication
croissante. — L'Art, saisi à son origine
dans les sociétés simples (exemples em-
pruntés aux peuples primitifs) et consi-
déré à divers moments de son évolution
(chez les Hébreux, les Perses, les Phéni-
ciens, les Chaldéo-Assyriens, les Égyp-
tiens, en Asie Mineure, en Crète, en
Grèce...), permet une étude comparative
féconde en renseignements. — C'est ainsi
que l'on n'arrive à l'étude de l'admirable
floraison des arts en Grèce qu'après en
avoir étudié les prodromes et les éléments
divers dans des civilisations plus simples
et antérieures.
Pour illustrer son sujet, M. Agache étu-
die, dans ses grandes lignes, l'Art égyptien
qui, d'après lui. offre un cas éminemment
favorable, justifiant l'intervention de la
science sociale en matière de critique his-
torique.
Le lieu physique n'a en effet nullement
changé en Egypte depuis les temps les
plus reculés. — Le phénomène de l'inon-
dation engendre aujourd'hui, comme au-
trefois, les mêmes conséquences écono-
miques et sociales.
L'Egypte présente, d'autre part, de nom-
breux cas de survie, sortes de témoignages
du passé; le travail des champs s'effectue
selon les métliodes d'autrefois; le type du
fellah s'est maintenu malgré les invasions
les plus diverses ; la crue du Nil demande
une utilisation qui ne varie guère.
.\u point de vue archéologique, l'Egypte
est un des pays les mieux reconstitués. Les
documents sont innombrables et admira-
blement conservés et l'on est très ren-
seigné sur la vie publique comme sur
la vie privée des époques les plus loin-
taines.
Si l'on ajoute que les causes sociales qui
ont agi sur le développement artistique
de cette contrée sont relativement peu
nombreuses, qu'elles sont très perceptibles
et que surtout elles dépendent toutes d'un
phénomène primordial luiique qui est
l'inondation périodique du Nil, on sentira
d'intuition le parti que la science sociale
peut tirer d'un tel état de choses.
La fécondation de l'Egypte par le Nil
apparaît comme \\n magnifique drame
social, que l'on pourrait appeler la lutte
pour Veau et cpii se divise en quatre actes ;
Vers la fin du mois de juin, la séche-
resse et la désolation sont à leur comble,
ainsi que la détresse des habitants, qui
attendent avec impatience la crue. Autre-
fois, il existait \\\\ collège de prêtres spé-
cialement chargé de surveiller la crue de
la rivière et de l'annoncer aux riverains.
Enfin l'eau monte, le Nil vert d'abord,
puis le Nil rouge, et l'inondation qui
commence, inaugure la seconde période,
qui dure une (luinzaine de jours. Quinze
jours de terrible angoisse pendant lesquels
l'eau monte et monte sans cesse; des
digues fléchissent, des maisons s'écrou-
lent, des villages sont menacés; l'Egypte
entière est sur ])ied nuit et jour, obéissant
DE SCIENCE SOCIALE.
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260
BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
comme un seul homme aux ordres de
l'ingénieur dont peut dépendre le salut
ou la ruine de tous. Les fonctionnaires
anglais, actuellement investis de cette
lourdetàche, connaissent pendant quelques
jours la puissance absolue du Pharaon.
Mais les progrès de l'eau s'arrêtent, les
digues ont résisté, et le danger disparait
rapidement, TÉgypte respire et chacun
court à son champ. L'eau habilement con-
duite d'un endroit à un autre, par mille
canaux, féconde le pays entier et permet
d'espérer les riches moissons.
Enfin, la quatrième période est celle de
l'ensemencement. C'est l'abondance en
perspective.
Pour organiser et réglementer l'irriga-
tion, le Pharaon devait faire appel à une
armée d'ingénieurs et de techniciens ca-
pables de mener à bien cette entreprise
difficile. Il s'agissait en effet de construire
des digues, des barrages, dont quelques-
uns étaient de véritables œuvres d'art.
La prospérité de l'Egypte et de Fart
égyptien est si intimement liée à l'exis-
tence d'un pouvoir fort et organisateur
que, dans toutes les périodes de l'histoire
d'Egypte où on voit faiblir le pouvoir
central, la décadence sociale et artistique
va de pair.
Le tableau ci-dessus donne une vue
synoptique des répercussions sociales en
Egypte et de leur transposition artistique.
M. Ph. Champault a ensuite la parole
pour rendre compte de sa 3Iifision sociale
en Lombardie .
La Lombardie se divise en trois régions
bien distinctes : la montagne, les collines
et la plaine basse.
La montagne comprend des sommets
dénudés, des pâturages, des pentes her-
bues où croissent les châtaigniers, et enfin
d'étroites portions de terrains cultivables.
La région des collines est située au
nord-est de Milan sur une bande de terrain
assez étroite et peu fertile à cause de la
sécheresse. Mais ses procédés de culture
s'étendent plus loin et augmentent ainsi
son influence sociale.
Enfin, la plaine basse, la « Bassa », au-
jourd'hui gloire culturale de la Lombardie,
était autrefois couverte de forêts et de
marécages et constituait un va.ste terri-
toire de chasse où les rois lombards se
rendaient. Le travail de l'homme a trans-
formé ce territoire en un pays où la terre
vaut de 3.000 à 6.000 fr. l'hectare.
Dans la montagne, on ne rencontre
guère que le paysan propriétaire cultivant
lui-même son petit domaine. Sur les col-
lines, on trouve le paysan métayer culti-
vant une terre, dont le propriétaire habite
la ville voisine. Enfin, la Bassa est la ré-
gion des riches fermiers et de l'irrigation.
Elle s'agrandit sans cesse, aux dépens de
la région des collines, par la création de
nouveaux canaux. Ces canaux sont très
coûteux; quelques-uns ont 80 kilomètres
et plus de longueur. Ils sont créés par
l'Etat, ou par des sociétés. Après la cons-
truction du canal, il faut niveler tout le
domaine. C'est un atelier industriel qu'on
a construit. Le cultivateur sera toujours
un fermier, car c'est un entrepreneur à
gros risques qui, exposant un capital con-
sidérable qu'on estime à plusieurs milliers
de francs à l'hectare, veut naturellement
avoir tous les bénéfices.
Dans la montagne, on trouve la famille
patriarcale en voie de désorganisation,
avec le partage égal des biens. Cette dé-
sorganisation va s'accentuer dans la ré-
gion des collines et encore plus dans la
« Bassa ><.
Dans la montagne, les jeunes gens sont
dressés par les conditions du lieu à des
travaux variés et à l'économie. Ils sont
aptes à tout faire. Dans le pays des col-
lines, ils acquièrent, en outre, une forma
tion au commerce ; c'est la région des
associations coopératives. Dans la » Bassa »,
l'ouvrier n'est guère dressé qu'au travail
manuel, c'est un pur terrassier.
L'émigration a des caractères un peu
différents suivant la région. C'est la Bassa
qui fournit l'émigration la plus inférieure.
La région des collines donne déjà une
émigration meilleure qui se dirige souvent
vers les professions libérales, ou le com-
merce. Enfin, la montagne donne une
émigration abondante et composée de gens
aptes à réussir dans les professions les
plus diverses.
UE SCIENCE SOCIALE.
Si6l
I
M. Champault ne peut se prononcer
définitivement sur la nature du type de
famille. Cependant, si on considère ([ue ce
i[iù distingue la famille particulariste
c'est son aptitude à rendre les enfants
aptes à se tirer d'affaire seuls, on peut
dire que la famille du montagnard lom-
bard présente certains caractères presque
particularistes.
M. Bureau formule certaines réserves
au sujet de cette conclusion : M. Cham-
pault indique qu'il a cru apercevoir une
famille d'apparences communautaires,
mais qui donne à ses fils une éducation
à tendance particulariste.
M. DE RûusiERS fait remarquer combien
il serait intéressant de pouvoir se rendre
compte complètement de ce fait capital de
l'éducation ; c'est en l'analysant avec soin
que l'on pourra résoudre le problème très
délicat du classement que présente la
Lombardie.
M. Demolins explique pourquoi il est
porté à croire que l'Italie présente deux
régions très distinctes au point de vue so-
cial : la région du Midi nettement commu-
nautaire; la région du Nord, sinon parti-
culariste, du moins influencée par cette
formation. Il demande à M. Champault de
nous aider à élucider ce problème, en com-
plétant ses observations à ce point de vue.
III. — Réunions de travail.
1" Sur le cours de M. Edmond Demolins.
— M. Demolins expose qu'il consacre ac-
tuellement son Cours de science sociale à
rassembler et à coordonner les résultats
obtenus depuis l'origine de la science. Il
explique que toutes les sciences ont tra-
versé la phase à laquelle en est actuelle-
ment la science sociale. Il y a, dans toute
science, au début, une période de tâtonne-
ments caractérisée par ce fait que l'obser-
vateur ne possède pas de méthode, pas
d'instrument d'analyse qui lui permette
d'observer sans erreur, et que, en outre, il
ne sait comment classer les faits, par suite
de la difficulté qu'il éprouve à en saisir les
rapports. Vient ensuite une seconde pé-
riode, pendant laquelle les faits s'accumu-
lent de telle façon que la vue en est obs-
curcie. On n'aperçoit plus facilement les
idées générales. Il faut alors, de toute né-
cessité, s'arrêter et mettre de l'ordre dans
cette masse confuse.
M. Demolins lit alors, à l'appui de cette
observation, un article consacré à Berthe-
lot, où l'auteur constate que ce savant a
commencé ses études .scientifiques préci-
sément à l'époque où la chimie en était
encore à la phase où les théories générales
doivent surgir de toute nécessité. Avec la
claire conscience que lui donnait son gé-
nie scientifique, Berthelot s'attacha sur-
tout à trouver des lois pour permettre de
dominer et de maîtriser les faits accu-
mulés. Il négligea les applications, pour
s'en tenir à cette œuvre capitale, et ce sera
pour lui un éternel titre de gloire.
Le malheur de Le Play est d'avoir voulu
faire une application trop hâtive de la
science encore à l'état embryonnaire, et.
parla, il en a retardé l'essor pendant vingt
ans.
Henri de Tourville et les autres colla-
borateurs de la science sociale ont repris
l'œuvre scientifique de Le Play. Pendant
vingt ans, ils ont accumulé et analysé d'in
nombrables phénomènes, qui sont exposés
dans les quarante volumes de la science
sociale.
Aujourd'hui, la science sociale en est
arrivée à la période où apparaît la né-
cessité de mettre de l'ordre. C'est à ce
travail que s'est adonné M. Demolins.
A titre d'exercice, il a confié à un cer-
tain nombre de grands élèves de VÉcole
des Boches la tâche de reprendre les mo-
nographies de Le Play et de classer les
faits qu'elles contenaient suivant la No-
menclature. Ce travail a permis de faire
trois constatations : ces monographies con-
tiennent peu de répercussions : le classe-
ment nouveau permet d'en apercevoir qui
avaient échappé à Le Play ; enfin, on cons-
tate, dans ces monographies, des lacunes
énormes, qu'il est actuellement impossible
de combler, puisque les types observés
n'existent plus.
Le même travail de classement, fait par
M. Demolins pour les quarante volumes de
la science sociale, a permis d'apercevoir.
2G2
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
pour la première fois, l'ensemble de la
science.
A la suite de cet exposé, la discussion
est ouverte.
M. IzAMBERT désirerait que les articles
publiés dans le Bulletin par M. Demolins
soient plus étendus, afin de permettre à
ceux qui sont privés des cours de suivre
les progrès de la science. Il voudrait un
exposé plus complet des divers cours, ainsi
qu'un résumé des travaux auxquels ren-
voient les articles de M. Demolins.
M. Demolins reconnaît ce qu'a de flat-
teur pour lui la demande de M. Izambert,
car les lecteurs sont plus souvent enclins
à trouver les écrivains trop longs que trop
courts. 11 tiendra compte autant que possi-
ble de son désir. Cependant il est néces-
saire d'éviter les développements inutiles
et purement littéraires, qui nuisent à la
valeur et à l'intérêt scientifique. On a
accusé, dit-il, les études sociales d'être la
forme la plus ennuyeuse de la littérature ;
elles doivent devenir la forme la plus in-
téressante des sciences.
A ce propos, M. Demolins est amené à
parler de la manière d'exposer les résul-
tats trouvés par les missionnaires de la
.science sociale. Il estime que les types
sociaux doivent être décrits par différence,
à partir d'un type pris pour point de dé-
part, afin d'éviter les répétitions inutiles.
M. DuRiEU fait remarquer que, si on s'en
remet entièrement à l'observateur du soin
de décider quelles sont les différences et
les ressemblances, celui-ci peut laisser
dans l'ombre des choses essentielles qui
lui paraîtront semblables à d'autres.
M. Agache voudrait que l'on s'occupât
davantage de vulgariser la science sociale
qui, d'après lui, reste trop enfermée dans
sa tour d'ivoire.
M. Demolins répond que l'œuvre essen-
tielle est de constituer et de développer
la science. La vulgarisation viendra à la
suite et comme une conséquence naturelle
et elle s'iini)osera d'autant plus que la
science sera d'abord })lus solidement éta-
blie. N'oublions pas que, pour avoir voulu
faire de la vulgarisation prématurée. Le
Play a retardé la science sociale de 20 ans.
Travaillons à faire des savants, et les vul-
garisateurs nous seront donnés par sur-
croit.
Le docteur GuENOT pense que la science
sociale, s'inspirant des procédés des au-
tres sciences, notamment de la botani-
que, devrait adopter une terminologie ri-
goureuse, permettant de reconnaître le
classement d'un type par son nom seul.
M. DE Sainte-Croix, parlant du manuel
de science qui doit bientôt paraître, émet
le vœu que ce manuel traite exclusivement
de la méthode et que les répercussions
soient indiquées à titre d'exemple.
M. Demolins expose alors que le manuel
comprendra cinq parties : 1° Une intro-
duction sur les origines de la science;
2'^ L'explication de la méthode; 3'^ Les
principales répercussions méthodique-
ment groupées; 4" L'exposé de la classifi-
cation sociale; 5" Les solutions que la
science sociale donne aux diverses ques-
tions économiques et .sociales.
M. Bures croit que le travail sur les
anciennes monographies n'a pas autant
d'importance que les observations nou-
velles et que c'est surtout dans cette der-
nière voie qu'on doit pousser la science
sociale.
M. Demolins répond que les travaux ac-
tuels lui paraissent en effet plus intéres-
sants que les anciens, parce que l'obser-
vateur peut être interrogé et compléter les
renseignements qui seraient reconnus in-
suffisants. Mais la mise en ordre des tra-
vaux anciens lui paraît indispensable pour
tirer de cet amas énorme de matériaux le
meilleur parti possible pour la science.
De plus, il ne faut pas oublier que ces an-
ciennes observations ont été faites à une
époque où les transports étaient encore
peu développés. Elles décrivent donc un
état de choses qu'il n'est plus possible
d'observer aujourd'hui. Grâce à elles, nous
pourrons connaître une phase de l'évolu-
tion sociale, qui, sans cela, nous resterait
toujours inconnue. On comprendra toute
l'importance sci<>ntifiquo do cette obser-
vation.
M. Bureau fait observer qu'il est né-
cessaire de contrôler et de multiplier les
observations sur les types sociaux simples,
dont l'importance est fondamentale.
DE SCIENCE SOCIALE.
263
M. Demolins demande à quelques mem-
bres s'ils ont des observations à présenter
au sujet des définitions qui ont été publiées,
ou au sujet de la classification sociale.
Une discussion s'engage alors entre
M. Desca.mps et m. de Calan, au sujet de la
définition du clan simple et du clan agglo-
méré. M. de Calan croit qu'il n'y a pas de
différence fondamentale entre le clan ir-
landais et le clan écossais.
Il propose les dénominations de clan
simple et de clan atténué, ce qui est ac-
cepté par M. Descamps.
Au sujet de la classification, M. Melin
fait remarquer que le mot ébranlé, appli-
qué à la formation communautaire et à la
formation particulariste, n'a pas la même
signification dans les deux cas. Il propose
de remplacer le mot ébranlé par le mot
entravé pour la formation particulariste.
M. DE RousiERS pense que l'appellation
« formation particulariste dominante »
s'appliquerait mieux que le mot « déve-
loppée » à un peuple comme les États-Unis
de l'Amérique du Nord. On aurait donc :
« Formation particulariste, ébauchée, en-
travée, dominante ». Il y a lieu de remar-
quer, en effet, que les Etats-Unis reçoivent
actuellement une émigration communau-
taire formidable, composée notamment de
Slaves et qu'on ne peut pas prévoir ce qui
se passera dans ce pays, où peut-être la
formation communautaire pourrait arriver
à dominer à son tour. Il serait alors im-
portant de pouvoir changer le classement
de cette région.
M. DE Cal.w fait, à ce propos, quelques
observations au sujet du classement de
certaines régions, comme' la France par
exemple, dans la formation particulariste,
bien qu'elles comprennent un grand nom-
bre d'éléments communautaires.
M.De.mûlins répond, que, lorsqu'un pays
comprenant des éléments communau-
ttaires, a été assez profondément influencé
let modifié par la formation particulariste,
il doit être classé dans cette dernière for-
mation. Si on le classait dans la formation
, communautaire, qui est décrite en premier
lieu, on serait très embarrassé pour expli-
quer les modifications apportées par la
formation particulariste, puisque celle-ci
n'est pas encore connue à ce moment.
Mais les inconvénients qui j)ourraient en
résulter sont supprimés, par le fait que les
divers pays à formation particulariste
sont classés entre eux dans l'ordre où
les éléments communautaires qu'ils peu-
vent contenir vont en diminuant d'impor-
tance. C'est précisément pour cela que la
France est sous-classée dans le genre
« ébranlé » et non dans le genre « déve-
loppé ». L'ébranlement provient des élé-
ments communautaires à l'état de combi-
naison.
2" Sur le cours de M. Bureau. — M. Bu-
RE.\u expose que l'objet de son cours a été
consacré à l'étude des répercussions des
faits sociaux sur la condition des travail-
leurs.
Les différentes sociétés simples ont été
examinées en détail, au point de vue de la
solution qu'elles apportaient à cette ques
tion. Ensuite est venu l'exposé des faits, à
la suite desquels les peuples modernes
ont abandonné le système de la corpora-
tion pour adopter l'idée du contrat indivi-
duel de travail.
M. Bureau montre qu'il n'y a pas de
contrat de travail véritablement individuel
dans l'industrie moderne. Tous les tra-
vailleurs sont étroitement solidaires entre
eux, et lorsque l'un d'eux offre son travail
à un prix moindre, il force tous les autres
à accepter ce prix. H y a donc toujours
contrat collectif de travail. La seule ques-
tion qui se pose est celle de savoir si ce
contrat sera à la merci des ouvriers les
moins élevés dans l'échelle sociale, de
ceux qui sont disposés à abaisser indéfi-
niment leur « standard of Life », quitte à
sacrifier les besoins les plus nobles et
les plus légitimes de l'être humain ; ou, au
contraire, si ce contrat sera sous l'influence
des ouvriers d'élite, qui deviennent les
chefs des syndicats ; en un mot si le con-
trat collectif sera chaotique, ou organisé.
Le cours a aussi porté sur l'analyse des
causes qui fixent le taux des salaires.
Une première théorie voudrait que les
prix ne dépendissent que de la loi de l'of-
fre et de la demande. M. Bureau montre
que cette loi ne fonctionne pas toujours. II
264
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
cite le cas de la dentelle de Saint-Pierre-les-
Calais qu'une mode passagère a portée en
Amérique à des prix hors de toute propor-
tion avec le coût de production.
Une autre théorie voudrait que le taux
du salaire fût réglé d'après la productivité
du travail. En ce cas, la hausse des salaires
aurait dû être formidable pour les ouvriers
fileurs, par exemple, dont les machines ont
augmenté dans des proportions énormes la
productivité. Nous voyons qu'il n'en est
rien. La productivité du travail n'est donc
pas la vraie cause de la hausse des sa-
laires.
M. Bureau pense que le taux des salaires
est fixé par le coût de production, comme
celui de toutes les marchandises. C'est le
coût de vie de l'ouvrier le moins élevé
dans l'échelle sociale et dont les bras sont
indispensables à l'industrie, qui règle le
taux des salaires dans une circonscription
déterminée.
La discussion est alors ouverte et s'en-
gage sur cette dernière question :
M. Demolins fait remarquer que les faits
montrent que la rémunération du travail
augmente en allant d'Orient en Occident
et que cette augmentation suit assez exac-
tement la capacité de l'ouvrier. On s'en
rend compte, qiuand on passe de l'Hindou
au Russe, du Russe au Français, puis à
l'Anglais et à l'Américain.
Mais, d'autre part, les faits observés dans
le sweating System prouvent que l'ouvrier
peut avoir, dans certaines conditions, une
grande capacité technique et cependant
ne pas recevoir un salaire en rapport avec
cette capacité. Dans ce dernier cas, c'est
([ue sa capacité sociale n'est pas suffisante
pour lui permettre de s'organiser en vue
de la protection de ses intérêts. 11 faut donc
dire, en dernière analyse, que le salaire
de l'ouvrier dépend de sa capacité techni-
que et de sa capacité sociale combinées.
C'est cette dernière qui permet aux ou-
vriers de s'organiser en syndicats stables ;
c'est aussi le défaut do cette capacité qui
fait que certains syndicats tombent entre
les mains de politiciens de profession qui
s'en servent au lieu de les servir.
M. DuRiEU présente une observation au
sujetde la loi de « l'offre etde la demande »,
qui lui paraît être le seul régulateur des
prix. Bien des faits peuvent être cités à l'ap-
pui de cette opinion : Le cas rapporté par
M. Bureau lui-même de la hausse prodi-
gieuse du prix de la dentelle de Saint-Pierre-
les-Calais, sous l'influence unique d'une
mode Américaine et sans élévation corres-
pondante, ni surtout antérieure, du coût de
la production, en est une confirmation.
Autre exemple : La crise viticole en France,
où, sous l'influence du phylloxéra, le prix
du vin a monté beaucoup, par suite de la
raréfaction de l'offre et sans que le coût
de production du vin ait augmenté pour
les producteurs, qui avaient eu au début la
chance de voir leurs vignes épargnées ; et,
en second lieu, la baisse actuelle du vin
au-dessous du coût de production par suite
de Texcès d'offre, suite inévitable des plan-
tations exagérées de vignes américaines.
Cette baisse se produisant en même temps
que l'élévation du coût de production ré-
sultant de la hausse des salaires et des
façons plus nombreuses qu'exigent les vi-
gnes américaines, est particulièrement
concluante. Le procédé qu'ont employé
certains Américains célèbres pour mono-
poliser une industrie, procédé dit « de la
bourse la plus longue », est également con-
cluant; il consiste à vendre à perte, c'est-à-
dire au-dessous du coût de production, de
façon à ruiner les concurrents et à les
éliminer. Il semble donc que les prix soient
constamment à la merci d'une mode, d'un
accident quelconque, ou de la volonté d'un
spéculateur qui peut les influencer, en agis-
sant sur l'offre ou la demande. Le coût de
production doit au contraire être établi en
tenant compte de la volonté souveraine du
consommateur.
Ces controverses, qui donnent lieu à
iméchangede vues entre les congressistes,
montrent l'intérêt considérable qui s'atta-
che à cette question des salaires.
3" Stir le cours de M. Melin. — M. Melin
expose l'objet du cours de science so-
ciale qu'il professe à l'Université de Nancy :
il s'est surtout attaché à élucider, cette
année, la question de la prospérité sociale.
Il est admis, en science sociale, qu'on
doit étudier les organismes sains, les or-
DE SCIENCE SOCIALE.
265
ganismes prospères. Mais à quel signe
peut-on reconnaitre cette prospérité. En
médecine, on ne discute pas la question
de savoir ce qui constitue la santé, tout le
\M: monde est d'accord sur ce point. De même,
en science sociale, personne ne devrait se
tromper sur le sens de cette expression. Un
pays sera prospère, par exemple, quand il
jouira d'une bonne situation économique,
que la culture intellectuelle y sera assez
répandue, que la morale y .sera respectée,
la natalité suffisante, etc^
Cependant, il faut bien avouer que cette
idée de prospérité est confuse. On a de la
peine à se mettre d'accord sur ce qui cons-
titue la santé sociale. Ne pourrait-on arriver
à rendre cette conception précise.
Pour se rendre compte du degré de
prospérité d'un groupement, il faut se poser
les deux questions suivantes :
Quelle e.st la fonction propre du groupe-
ment considéré?
Est-il bien constitué pour réaliser les
fins qu'il se propose? Si cela est, on pourra
affirmer que ce groupement est sain.
Examinons successivement ces deux
questions :
1 " Les groupements ont-ils des fonctions
propres?
La simple observation des faits suffit
pour s'en convaincre. Henri de Tourville
a du reste écrit sur ce sujet des pages con-
nues de tous les adeptes de la science so-
ciale.
Pour la famille, par exemple, l'observa-
tion montre qu'elle se constitue en vue de
la génération et qu'elle subsiste pour pour-
voir à l'éducation.
La fonction essentielle de la famille, c'est
l'éducation.
Mais cette éducation ne doit pas être
quelconque. Elle doit être susceptible de
donner un citoyen de tel ou tel pays.
On dira qu'une famille est prospère
quand elle sera capable de mener à bien
cette entreprise.
Pour qu'un organisme soit prospère, il
faut qu'il y ait accomplissement des fonc-
tions propres à ce groupement et adapta-
tion au milieu.
Pour la famille, par exemple, il faudra
qu'elle remplisse les conditions suivantes :
qu'elle soit monogamique, stable, soumise
à une autorité uni([ue, respectueuse de la
loi morale, qu'elle jouisse de ressources
.suffisantes et enfin qu'elle ait une con-
naissance et une intelligence exacte des
conditions de temps et de lieu qui l'en-
tourent.
Tout cela constitue en somme une con-
ception simple, qui nous permettra de re-
connaitre l'état de prospérité et de poser
un critère pour nos jugements de valeur.
Nous pourrons ainsi juger la valeur ab-
solue des différentes sortes de famille que
l'observation nous fait découvrir dans le
monde.
'Ce qui est vrai de la famille est vrai de
tous les autres groupements, Etat, Com-
mune, etc.. On ne voit pas pourquoi nous
nous interdirions les considérations de
finalités qui peuvent nous être utiles. H
sera peut-être difficile de préciser le rôle
essentiel du groupement. Cependant, en
multipliant les observations, on peut es-
pérer serrer de plus en plus la vérité et
arriver à une détermination de plus en
plus exacte.
Ainsi, on peut dire que tout groupement
est prospère quand il remplit exactement
sa fin.
Mais cela ne suffit pas, il faut aussi que
cette prospérité soit harmonique. Il ne
faut pas qu'un groupement fonde sa pros-
périté sur l'écrasement des autres, ou
alors sa prospérité ne sera plus harmoni-
que, mais parasitaire.
En résumé, un groupement sera pros-
père quand il accomplira ses fonctions :
1'^ intégralement; 2° en de justes propor-
tions; 3'^ harmoniquement.
Enfin, une société sera prospère quand
tous les groupements seront à leur place
et n'empiéteront pas sur les autres, et une
société sera supérieure quand elle aura la
plus grande prospérité.
Le groupement le plus important pour
une société est, sans contredit, la famille,
car c'est l'officine d'où sortent tous les
êtres humains.
La famille fera bien son office là où on
constatera que les enfants sont le mieux
adaptés au milieu. La famille pourra ser-
vir de critère de comparaison pour les
266
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
races; on appellera supérieure la race où
la famille est la meilleure.
M; Demolins expose ensuite le résultat
de ses recherches sur la prospérité, re-
cherches faites en se basant seulement
sur les faits.
D'après Le Play, « la prospérité existe
quand le pain quotidien est assuré et la
loi morale observée. »
Mais cela n'indique pas comment ce phé-
nomène se produit.
Si on s'en rapporte uniquement aux
faits, on aperçoit, dans l'état actuel de la
science, deux formes de prospérité, que
l'on peut appeler : 1° la prospérité sim-
ple, ou stagnante ; 2'^ la prospérité compli-
quée, ou progressive.
La prospérité simple dérive de la for-
mation communautaire. Elle est détermi-
née par les facilités résultant des condi-
tions de vie et caractérisée par la stabilité.
Ici, l'individu est soutenu par les condi-
tions de vie : facilités du Lieu (productions
spontanées), du Travail (simple récolte, tra-
vail en communauté), de la Propriété (sol
disponible), de la P'amille (famille patriar-
cale), etc. Tant que ces facilités persistent,
la prospérité est stable. Exemple l'Orient.
Ce genre de prospérité ne tient pas aux
personnes, mais aux choses, et elle s'éva-
nouit en même temps que les conditions
de vie. C'est de la stabilité en vase clos;
elle ne résiste pas à la concurrence. C'est
ce que Le Play n'a pas vu; il a commencé
ses observations par l'Orient et a cru que
la prospérité orientale qu'il observait pou-
vait être donnée en exemple au monde.
C'était une erreur dont nous avons
eu beaucoup de peine à nous dégager.
La prospérité compliquée, ou progres-
sive, dérive de la formation particulariste.
Elle est déterminée par l'aptitude à sur-
monter les difhcultés de la vie et caracté-
risée par la faculté d'adaptation aux trans-
formations sociales. Ici, l'individu triomphe
des difficultés des conditions de vie, grâce
à sa formation particulariste. Cette pros-
périté tient aux personnes et non aux
choses.
Aussi elle persiste en dépit des difficultés
de la vie et triomphe de la concurrence.
Elle triomphe, en particulier, des sociétés
à prospérité simple. (C'est ainsi que l'Oc-
cident prédomine sur l'Orient.) Elle cons-
titue donc la véritable forme de la prospé-
rité.
M. Bureau croit qu'il est impossible de
déterminer le critère de la prospérité par
l'observation scientifique. La science ne
juge pas et si, dit-il, M. Melin réussissait
dans sa tentative, ce serait très grave, car
cela assignerait à la science sociale une
place toute spéciale parmi les sciences
d'observation, aucune de ces dernières
n'aboutissant à l'énoncé de jugements. Le
chêne est différent du roseau ; on ne peut
dire qu'il soit supérieur. Les jugements
ne peuvent être portés qu'en fonction de
la métaphysique.
Quant à la détermination des fonctions
propres des groupements, cela ne lui pa-
raît pas susceptible de donner des résul-
tats utiles. Quelle est la fin du mariage
par exemple?Quandonse pose cette ques-
tion, on ne fait plus de la science sociale.
M. Bertier estime qu'on ne doit pas
renoncer à formuler la notion de prospé-
rité et de supériorité. Il craint que beau-
coup de gens ne délaissent la science so-
ciale, s'ils n'ont plus l'espoir d'y trouver
un critère certain de la prospérité. II fait
remarquer que cette idée de prospérité se
rencontre dans les autres sciences. En
médecine, par exemple, on sait parfaite-
ment ce qui est normal et ce qui est pa-
thologique.
M. Bureau répond que tout jugement de
supériorité, même en médecine, repose sur
un postulat. Les mots bon, mauvais, joli,
laid, etc., sont prohibés dans toutes les
sciences.
L'impression finale est que la question
reste ouverte et quelle devra être exami-
née à nouveau, en s'inspirant directement
des faits observés '.
Le Secrétaire,
M. Du RI EU.
1. Nous recevons, à ce sujet, une communicaUon
de noire collègue, M. Michel Mcrys. Nous la pu-
blierons dans le prochain Bulletin.
DE SCIENCE SOCIALE.
•1()1
\
LE GROUPE CANADIEN
A M. Edmond Demolln^
uttowa, le 10 juin l!iO".
Clier Monsieur,
J'ai le plaisir de vous informer (^ue le
groupe de science sociale d"Ottawa vient,
de terminer sa troisième année d'études.
Il y a eu, cette année, 21 séances con-
sacrées :
1° A une revue complète des sociétés
du monde ancien ( I^'' volume de l'ouvrage,
Comment la roule crée le type social: les
Sociétés de ranliquilé).
2" A une étude détaillée du deuxième
volume, les Sociétés du monde moderne;
S'' A une revue spéciale de la Xomen-
clature sociale d'Henri de Tourville, de-
puis A jusqu'à Z : cette revue a été faite
avec un soin tout particulier.
Les membres ont, en outre, lu et com-
menté les fascicules de la Science sociale,
ainsi que les monographies de M. Léon
Gérin sur le Canada.
Le groupe compte plusieurs nouveaux
membres, et son succès paraît assuré.
L'année prochaine, on mettra à l'étude
les sociétés contemporaines, ainsi que les
types sociaux du Canada.
Veuillez agréer, cher Monsieur, avec les
salutations empressées de tous les mem-
bres de notre groupe, l'assurance de mes
meilleurs sentiments.
Fernand Rinfret,
Secrétaire.
LA CRISE MORALE DES TEMPS
NOUVEAUX '
Sous ce titre, notre ami, M. Paul Bureau,
vient de publier un nouveau volume. Cette
œuvre vigoureuse mérite d'être lue et
nous n'avons pas besoin de la recommander
ici.
M. Bureau expose d'abord la nature de
cette crise, aussi bien dans la vie privée
que dans la vie publique. Il en reclierche
ensuite les causes : celles qui viennent de
« la méprise des enfants de l'esprit nou-
veau » et celles qui viennent de « la mé-
prise des enfants de la tradition ». Cette
double méprise aboutit à un même résul-
tat : « priver notre pays d'une éducation
morale adéquate à ses besoins ».
L'auteur examine ensuite les deux ten-
tatives qui ont été faites pour établir la
morale en dehors de toute donnée méta-
physique : la morale évolutionniste et la
morale de la solidarité. Il montre en quoi
et pourquoi elles n'ont pas réussi.
Il recherche enfin quelle peut être la
solution du problème. Il l'aperçoit dans
l'influence croissante exercée par des
hommes dont on reconnaît la double su-
périorité morale et économique et qu'il
appelle » les bons citoyens de la Cité mo-
derne ».
Dans cet ouvrage, M. Bureau s'est inspiré
des conclusions de la Science sociale, et
son livre est profondément imprégné de
nos études sociales. Mais, en l'écrivant, il
n"a pas entendu faire une œuvre de science
sociale.
La philosophie, ou la théologie, peuvent
donner à l'étude de la morale un fonde-
ment métaphysique. Mais il n'en est pas
de même de la science sociale qui procède
uniquement de l'observation méthodique
des phénomènes sociaux et de leurs ré-
percussions. Elle ne peut donc avoir pour
point de départ que des phénomènes di-
rectement observables.
Nous dirons donc : En science sociale,
l'étude de la morale a pour objet de re-
chercher comment la notion et la pratique
du devoir se manifestent suivant les divers
milieux sociaux et comment elles évoluent
sous l'influence de ces milieux.
J'essaierai d'exposer prochainement
comment cette étude peut être faite, et à
quels résultats elle aboutit, dans l'état ac-
tuel de la science sociale.
E. D.
I. nioud et C'% éditeurs.
:268
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
RÉPERCUSSIONS SOCIALES
Ces répercussions restent toujours à vérifier,
ou à préciser, par de nouvelles observations.)
(Il n'y a une Science sociale que si les phéno-
mènes sociaux se répercutent les uns sur les
autres, indépendamment de la volonté hu-
maine et par le fait de la nature des choses.;
IV.
Le mode d'existence.
Nous signalerons d'abord quelques cir-
con.stances qui influent sur le Mode d'exis-
tence d'une façon générale.
1. — RÉPERCUSSIONS GÉNÉRALES.
1. La douceur du climat réduit les be-
soins matériels-. Un climat doux permet
de se contenter d'une nourriture moins
substantielle, d'une habitation et de vê-
tements moins confortables ; l'hygiène est
simplifiée et les récréations sont facilitées
par la vie au grand air.
2. Les milieux iniransformables {steppes,
montagnes, etc.) créent des existences, rou-
tinières, économes et frustes^. Routinières,
parce que le travail est peu progressif;
économes, parce que le sol est pauvre;
frustes, à cause de l'éloignement des cen-
tres urbains.
3. La communauté ])ousse à la consom-
mation et an gaspillage ''. Parce que cha-
cun, prélevant sur le fonds commun, est
peu porté à économiser les choses.
4. L'aptitude à l'économie ne suffît pas
pour élever les conditions de vie ^ Parce
que l'économie donne l'habitude d'une
vie étroite, que l'on est porté à conserver,
même lorsqu'on est arrivé par ce moyen
à la richesse. C'est cette loi qui crée le type
du « parvenu », et qui l'empêche de s'é-
lever socialement. 11 ne suffit pas d'arri-
ver à la richesse, il faut savoir en user, en
sachant la dépenser.
5. Les individualités inférieures élèvent
surtout les conditions de vie an moyen du
travail de leur femme *>. Parce que l'iiomme
•1. Voir les quatre livraisons prt^ccdentes.
2. Se. soc. fasc. XXII, ;t3;XXViri, ^2. Classification
soc, les renvois relatifs aux pays méridionaux.
3. Se. soc., lasc. XXII, 4-2. La 'RoiUc, I, liv. I et II.
-i Se. soe., XXXIII, 297. G. E., V, 410.
îi. 0. R., VI, 377. France d'auj., liv. I, eh. m.
(i. 0. !•:., IV, 198; V, 308: VI, 39, Cl. 0. M., Il, 2i3:
III, 33;;, 418.
qui n'est pas capable d'un travail intelli-
gent et intense, est porté à imposer à sa
femme un surcroît de travail. Il use de
l'instrument qu'il a sous la main et qui
est sans défense.
6. L'aptitude au travail intense (dis-
tincte de la puissance d'économie) élève les
conditions de vie et développe l'habitude du
confortable' . Le travail donne le moyen
d'arriver au confortable, mais à condition
que les préoccupations d'économie ne
viennent pas le paralyser. C'est le cas de
la race anglo-saxonne, plus apte au travail
qu'à l'économie, par suite de sa formation
particulariste, fortifiée par la répercussion
suivante. (Le Français est plus apte à l'é-
conomie qu'au travail inten.se.)
7. L'absence de dot à donner aux enfants
permet aux parents une existence conforta-
ble *. Ceci est capital, car on ne peut ar-
river à économiser les sommes impor-
tantes nécessaires pour créer des dots,
qu'en se donnant à soi-même une vie mé-
diocre et en s'imposant de nombreuses
privations. C'est à cette dure extrémité
que le Français se condamne.
8. Les peuples qui dédaignent les profes-
sions lucratives essayent de résoudre le
problème de la vie en diminuant le confor-
table ". C'est le cas de la noblesse et, à sa
suite, de la bourgeoisie françaises.
Certains travaux ont une action bien
déterminée sur le mode d'existence :
9. La culture de la vigne développe les
habitudes de luxe '". Parce qu'elle donne uu
produit riche sur un petit espace, que le
vigneron escompte la bonne récolte et vit
^n conséquence. Le vigneron est porté à
régler ses dépenses ordinaires d'après ce
revenu extraordinaire. De plus, comme la
récolte est transformée en argent, il a,
plus que le paysan, l'habitude de vendre
et d'acheter facilement.
10. Le dévelojtpement des transports et
du. commerce augmente les habitudes de
luxe ". Par la facilité plus grande que l'on
7. 0. E.. m, 28C, 3-22, 403. 0. M., I., 397, Supcr.des^
Anfjlo-Siixons, passini.
8. .Se. soc, fasc. XXII, 08. Super, des Anr/lo-
Saxons, passim.
9. Se. SOC, XXXI, 19.
10. .SV. SOC, XXII, 277: XXIX, 239. Franc d'auj..
liv. Il, cil. III. (). M. III. 2.W.
11. Se. soc. II, 9(5; fasc. XXII, 33, 3't; XXIII, 6'»,.
DE SCIENCE SOCIALE.
:2G9
a (le vendre et d'acheter et par l'importa-
tion d'habitudes étrangères au pays, (""est
ainsi, par exemple, que le costume local
est peu à peu remplacé par des vêtements
achetés au dehors et que se modifient les
habitudes de vie.
ll.Lo limitatinn de la vie puhUque d
f'Xtèrieure fait attacher p/us d'impor tance
à la vie privée '. Parce qu'on reporte toutes
ses préoccupations sur la vie au foyer et
([u'on cherclie, dès lors, à la rendre at-
trayante.
2. — LA NOURRITURE.
Les éléments qui constituent la nourri-
ture sont le résultat de répercussions dont
voici quehpies exemples :
l2.Le bas prixrelatif des céréales, en rap-
port de leur valeur nutritive, en fait la subs-
tance alimentaire principale-. Les céréales
ont, en outre, l'avantage de se conserver
longtemps et de pouvoir, dès lors, être
gardées en provision. Quand une impé-
rieuse nécessité oblige de simplifier le
régime alimentaire, les céréales y de-
viennent tellement prédominantes qu'elles
absorbent parfois la moitié de la dépense
totale de la famille ^.
13. Les conditions du sol et du climal font
varier la nature des céréales employées dans
l'alimentatioîi ■'. En Europe, la zone sep-
tentrionale a pour blé l'avoine ; la zone
centrale, le seigle, l'orge et le froment; la
zone méridionale, le maïs et, dans une
moindre proportion, le froment.
14. A mesure que Vaisance augmente, les
corps gras, les viandes et les boissons fer-
mentées viennent en partie se substituer au
pain •'. A cause de leur valeur nutritive su-
périeure. C'est ainsi que, dans certains
cas, le rapport de la dépense en céréales à
la dépense totale de la famille se réduit au
liuitième ^ ; en d'autres cas, an douzième " ;
parfois, au treizième *•.
XXVHI, lis. 0. E., II, M17; IV, 401 ; V, intr. .(2; V,
;n5. 0. E., VI, 37. 0. M., -2= sér. II, 400.
1. Se. soc, XXVIII, 31-2. Sup. des Aiif/lo-Saxons,
passim.
2. 0. E., I, 292.
3. 0. E., VI, 208.
i. 0. E., I, 294.
•;. 0. E., I, 203.
(i. O. E., II, ch. VII, .; 15; m, (h. IX, 3 l.-i.
7.0. E., HI, cil. VI, ;, lo.
8. 0. E., VI, Ch. II, 3 15. .
15. Les conditions durlimat font varier
la nature des corjfs gras employés dans l'a-
limentation ^ Dans la zone septentrio-
nale, on faitprincipalement usage des grais-
ses de poisson, d'oiseaux aquatiques et de
(luelques animaux terrestres. Le beurre,
extrait du lait de vache, ne commence à
être employé d'une manière usuelle que
vers le soixantième degré de latitude
nord. Dans la zone méridionale, la cha-
leur oblige à convertir le lait en fro-
mage.
IG, Les conditions du climat font varier
la nature des fruits employés dans l'ali-
mentât ion ^'>. Le nombre et l'abondance des
fruits va en diminuant, à mesure que l'on
va du midi vers le nord.
17. Les conditions du climat font varier
lanaturedes boissons fermentées^K Dans les
régions chaudes et tempérées de l'Europe,
les boissons fermentées s'extraient, pour
la plupart, de certains fruits : les plus im-
portantes s'obtiennent par la fermentation
spontanée du jus des raisins, des pommes
et des poires. Dans la région septentrionale,
les boissons fermentées se fabriquent prin-
cipalement au moyen des céréales, comme
les bières, ou au moyen de matières su-
crées, comme les hydromels, préparés
avec le miel. Enfin, les pasteurs de l'Orient
obtiennent des boissons fermentées avec
le lait de divers animaux, par exemple le
kloumouiss, préparé avec le lait de ju-
ment '-.
18. Les sols pauvres développent la so-
briété '3. Parce qu'ils ne fournissent qu'une
nourriture pauvre, peu abondante et peu
variée.
19. Dans certaines régions de VAfrique,
la banane développe le cannibalisme^'*. La
banane est le principal aliment dans une
région dépourvue de troupeaux, à cause
de la mouche tsé-tsé. Or, la banane est
un aliment incomplet, qui exige l'adjonc-
tion d'un corps gras.
20. Dans certaines régions de l'Afrique,
9. 0. E„ I, 299 à 301.
10. 0. E., I, 339.
M. 0. E., I, 316.
12. 0. E. III, ch. vu, "O.
13. .Se. soc, II, 372: îasc. XXII, 31. 0. E., II, 198;
IV, 281 ; V, 179 ; VI, .'i7. 0. M., i' « sér. IV, 102 ; 2'^ sér.,
II, 56, 66,84, 421.
14. Soc. afric.,ùùi, 233.
270
BULLETIN DE LA SOCIETE l.NTERNATIO.VALE
le manioc fait disparaître le camiibalisme '.
Parce qiiïl est beaucoup) plus nutritif que
la banane et qii'il donne un rendement
abondant pour un faible travail.
3. — I,'lIABlTATli>N.
Quelques répercussions, qui montrent
comment les conditions de vie peuvent
déterminer la forme même de l'habitation :
21. La vie en communauté de famille
oblige à avoir le type de la grande mai-
son '-. Parce qu'il faut abriter plusieurs
ménages. C'est le cas, par exemple, pour
les populations de l'Orient et d'une partie
de l'Italie.
22. La vie en simple ménage à forma-
tion /jarticularisie porte à adopter le type
de la petite maison individuelle'^. Parce
qu'on est peu nombreux et qu'on tient
pai'-dessus tout au foyer isolé et complè-
tement indépendant. De là, le cottage et
la petite maison urbaine des Anglais.
23. La vie urbaine, en simple ménatje, à
formation particulariste ébranlée, porte à
s'entasser dans de grands immeubles divisés
en petits appartements. Parce qu'on est
également peu nombreux, mais que, par
contre, on ne tient plus au foyer isolé et
indépendant. On veut habiter dans la
ville même. De là, la grande maison ur-
baine à loyer des Français.
24. La rigueur du climat a souvent pour
conséquence l'adoption des toitures larges''.
Par la tendance à abriter les animaux sous
le même toit que la famille, afin de ré-
sister plus facilement axix hivers trop ri-
goureux. C'est le cas, par exemple, de la
Suisse et de l'Allemagne du .Nord.
25. La douceur du climat porte à ré-
duire la grandeur des maisons'"^. Parce que
l'on passe volontiers une grande partie de
la journée dehors et qu'on ne rentre chez
soi que pour prendre ses repas, ou pour
dormir. C'est pour cela que les maisons
grecques .sont si petites.
2G. La douceur du climat ne porte pas
1. Soc. afric, 2ij;>.
'1. Se. soc, XVI, 30!); Soc. a/ric, -il!».
3. Se. soc, XIX, ;«), l.-i8; fasc, XXI, '273; Si'p. des
.\ttglo-Sa.TOns, liv. III, cli. iv.
4. Se. .sor., XXI] : Soc. afric, -218,220.
5. Se. soe., fasc. XXVIII. 170; .Soc. nfric, %Vi.
à embellir l'intérieur de sa maison et à s'y
installer confortablement *. Pour les mê-
mes raisons.
27. L'état habituel de guerre et le besoin
de se défeitdre portent à construire sa mai- û
son sur les hauteurs''. Ce type est fréquent ■
chez les montagnards guerriers du bassin
de la Méditerranée; il était également
fréquent au moyen âge.
28. Les mêmes causes portent aussi à
s'agglomérer dans les villes et à se dé-
tourner des habitations isolées *. C'est le
cas de tous les pays où la sécurité n'e.st
pas garantie.
29. Dans la formation communautaire ,
on change moins facilement d'habitation
que dans la formation particularisiez.
Parce que le communautaire est plus
porté à s'appuyer sur le passé, sur la tra-
dition et sur le groupe familial dont le
foyer traditionnel est la représentation.
Le particulariste, au contraire, compte
plus sur lui-même que sur son entou-
rage.
30. Le jiarticidariste est plus préoccupé
d'orner sou « home » et de le rendre con-
fortable "*. Parce qu'il attache plus d'im-
portance à la vie privée qu'à la vie pu-
blique, à la vie de famille qu'à la vie de
société.
31. La formation sociale a une influence
sur la conijjosilion du mobilier ^^. Chez les
populations plus directement issues de la
vie pastorale et nomade, le mobilier est
très réduit, comme sous la tente : quelques
objets de vaisselle en bois ou en métal ;
pas de lits, simplement des coussins et
des nattes étendues sur le sol. En Occident,
au contraire, où la vie sédentaire est plus
ancienne, des lits garnis de draps, une
nombreuse vaisselle, des meubles en
bois, etc.
32. Le cliuKil a une influence sur la dis-
posilion du mobilier '-.Ainsi, en Auvergne,
en Bretaghe, etc.. les lits sont groupés
dans la même pièce, haut placés et mas-
(i. La Su.)), des Anglo-Sa.rons, liv. Il, cli. iv.
7. 0. M., 11, m. 94.
8. G. M.. 2« Sér., Il, 385.
!>. Stip. des An(/lo-Saxons, liv. 11, cli. iv.
10. Ibid.. ot 0. M., m, 181.
11. 0. E., I. .33ij; II, ch. iàYi,"JIO; VI, cli. m. ", -20.
12. Se. Snc, XXVII, 3-2.
DE SCIENCE SOCIALE.
f>71
([liés par des tentures et des coffres. Cette
coutume a pour but d'économiser le chauf-
fage nécessité par un climat froid, ou
humide.
33. Xc.s productions (lu sol et du aous-sol
font varier le mode de chauffage '. Dans
les contrées où le combustible abonde, on
se sert du bois de corde, ou de charbon de
terre. Dans les régions privées de forêts
et de houillères, on a recours à la tourbe.
Dans les régions encore plus dépourvues,
on emploie les herbes séchées, les ro-
seaux, la paille, le fumier, ou même les
excréments d'animaux.
34. Le climat fait varier le mode d'éclai-
rage-. La consommation augmente à me-
sure qu'on se rapproche des régions
boréales. Dans le voisinage de la mer
glaciale, une mèche plongée dans l'huile
de poisson; dans la région boisée plus au
sud, fragments de bois résineux, parfois
matières enduites du goudron extrait. Plus
au sud, chandelles fabriquées avec la
graisse animale, huiles végétales brûlées
au moyen de mèches, etc.
4.
LES VETE.MENTS.
k
35. Le climat et le travail font varier la
forme et la nature des vêtements^. Le
climat impose des vêtements plus ou
moins chauds et le travail en détermine
la nature, suivant les produits qu'il livre
à la consommation.
36. La résidence urbaine porte surtout à
l'abandon du costume local ^. Parce que,
dans les villes, on se trouve en contact
avec des gens de toutes provenances et
que le développement du commerce faci-
lite l'achat de vêtements confectionnés à
bas prix.
37. Le costume de Vhomme et celui de la
femme sont influencés par des causes
différentes. Ainsi les modes anglaises sont
plus généralement imitées par les hommes :
les modes françaises par les femmes.
Parce que les premières sont plus pra-
1. G. E., I, 33j; II, cil. I, § 17; cil. i à vu, :, lo;
HI, ch. i et ii; eh. iv, § 15; ch. vi, g 15.
i. 0. E., I, 3.39 et toutes les monograpliies au
.: i;;.
3. 0. E., I, 3'iO à 34!» et dans les monographies le
paragraphe consacré aux vêtements.
i. Ibid.
tiques et les secondes plus gracieuses.
38. Le développement des sports impose
certaines formes de vêtements. Par la né-
cessité de les adapter à cet usage spé-
cial.
3'J. La profession imj)0se certaines
formes de vêtements. Pour les mêmes rai-
sons. Ainsi la blouse du paysan, la veste
de l'ouvrier, l'uniforme du soldat, la toge
du magistrat, ou du professeur, etc.
40. Les conditions de l'éparr/ne jieuvenl
modifier l'aspect du vêtement^. Ainsi, en
Orient, l'interdiction du prêt à intérêt par
la loi religieuse a poussé les populations
à utiliser leurs épargnes en introduisant
dans le vêtement des métaux précieux,
surtout sous la forme de monnaies d'or et
d'argent.
4L Le développement des transports
tend à unifier la forme et la nature du vê-
tement <^. Par la facilité de se procurer par
le commerce des vêtements confectionnés
à meilleur marché.
5. — L'iIVdlÈNE.
42. Certains travaux prédisjiosent à
exercer une médecine empirifpie'. Cette
prédisposition s'accuse surtout dans les
régions où l'homme ne se livre pas à un
travail épui.sant qui détourne des spécu-
lations intellectuelles. On l'observe, prin-
cipalement, dans les régions de steppes,
de montagnes et de forêts, où les travaux
agricoles sont peu développés et où le pâ-
turage est l'industrie dominante. La classe
des bergers peut alors se recruter d'hom-
mes énergiques et intelligents qui se trou-
vent naturellement initiés aux plus sim-
ples pratiques de l'art de guérir, par les
soins qu'exigent les animaux malades.
43. Les conditions du lieu et du travail
influent sur l'hygiène. Suivant que le tra-
vail se pratique au grand air, ou dans des
locaux mal aérés ; suivant qu'il met en
contact avec des matières salubres ou
toxiques, etc. Il y a des maladies qu'on
peut appeler locales, ou professionnelles.
44. Les familles patriarcales et instables
ti. 0. E., I, 349; II, ch. M, §§ 10 et 19.
ti. 0. E., IV, 1-26, 13(i, 337: VI, 408. 0. M , III, idi.
7. 0. E., I, 3(K.; Il, ch. v, ,; 4; IV, ch. vu, 3 4.
272
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERIVATIONALE
sont moins capables de )-ësisler au déve-
loppement de Vfdcoolisme '. Parce qu'elles
ne créent pas le sentiment de la respon-
sabilité individuelle. Pour la raison in-
verse, la famille particulariste en est plus
capable 2.
45. Les exercices physiques se dévelop-
pent dans la mesure et de la manière où ils
sont utiles à l'acquisition du pain quoti-
dien 3. Cela résulte de ce fait que chacun
agit suivant les conditions imposées par
les nécessités de ses moyens d'existence.
De là, la difficulté de développer les exer-
cices physiques chez les peuples où ils ne
résultent pa§ de cette nécessité.
46. L'abus des examens est un empêche-
ment à la pratique générale des exercices
physiques *. Par la tendance à tout sacri-
fier aux études scolaires et parce que
l'examen ouvre des carrières qui exigent
moins que d'autres la force physique, l'a-
gilité et la vie active.
6. — LES RÉCRÉATIONS.
47. Le climat exerce une action directe
sur les récréations *. Dans le Nord et jus-
que vers le milieu de la zone centrale, la
consommation de quelques aliments de
choix et surtout des boissons fermentées
est la récréation favorite des ouvriers. Au
contraire, à mesure qu'on se rapproche
des limites extrêmes de la zone méridio-
nale, les récréations les plus recherchées
sont les spectacles publics, les fêtes, la
promenade, la musique, la danse, les jeux
d'adresse et de hasard. Parce que, dans les
pays chauds, le besoin de l'alimentation
excessive est remplacée par le besoin de
la vie extérieure et bruyante.
48. La formation sociale imprime aux
récréations tm caractère spécial ^. (Voir
les exemples indiqués aux renvois.) Le
Turc cherche son plaisir dans le repos
1. .S'c. soc, fasc. XXII, ao, riO. 0. E., V, 33î>; VI, 157,
302, 300, 31-2, 447.
2. ,Sc-. soc, lasc. XXII, GO. O. M., I, 3U".
3. .Se. soc, VI, /tOl) à W".
■i. Se soc, VI, 478.
■J. 0. E., I, .363; V, 387. .S'c. soc, XI, oii; XXIII,
282; XXXIII, 423; faso. XXVIII, 183.
<). 6f. soc, V, 2(iii à 2(i8: X, 82, !)2; XXVIII, 21'.i;
XXXIII, 173, 317; fasc. XXVIII, 101. 0. E., IV, 125,
200. 0. M., I. 382; III, 2!Mi, 323, 389.
aussi complet que possible, l'Anglais dans
les exercices violents; voilà les deux ex-
trêmes, qui dérivent de deux formations
.sociales très différentes.
Conclusions. — 1. Le mode d'existence
varie suivant les conditions du lieu (Re-
père. 1, 2), du travail (Repère. 6, 8, 9,
10) et de l'état social (Repère. 3, 4,5, 7, 11).
2. La nourriture varie suivant les coii"
ditions du sol (Repère. 13, 18) et du clima
(Repère. 15, 16. 17, 19, 20).
3. La grandeur de l'habitation varie sui-
vant le climat (Repère. 24, 25) et suivant
le type de la famille (Repère. 21, 22, 23).
4. L'installation intérieure varie suivant
le climat (Repère. 26, 32) et la formation
sociale (Repère. 30, 31).
5. La situation des habitations varie sui-
vant le degré de sécurité (Repère. 27, 28).
6. La fixité de la résidence varie sui-
vant la formation sociale (Repère. 29).
7. Le chauffage et l'éclairage varient
suivant le climat et les productions (Re-
père. 33, 34).
8. Les vêtements varient suivant le cli-
mat (Repère. 35), le travail (Repère. 39,
41), la résidence (Repère. 36), la mode
(Repère. 37), les sports (Repère. 38).
9. L'hygiène est influencée par le lieu
et le travail (Repère. 42, 43, 45, 46) et par
la formation familiale (Repère. 44).
10. Les récréations sont influencées par
le climat (Repère. 47) et par la formation
sociale (Repère. 48).
V. — Les Phases de l'existence.
Avec le Mode d'existence, nous avons
considéré les nécessités ordinaires, jour-
nalières pour ainsi dire, de la vie. Les
Phases de l'existence se rapportent aux
nécessités extraordinaires, survenances
notables ou perturbations, qui viennent, à
certains moments, compliquer ou troubler
la vie de tous les jours. Quelles sont les
causes qui les déterminent, qui les aggra-
vent, ou qui permettent de les résoudre?
Si on veut ramener ces causes à leurs
éléments les plus simples, on peut les for-
muler d'après les trois répercussions sui-
vantes :
DE SCIEXCE SOCIALE.
273
1" Les phases de l'exialence sont sitrmon-
iri's tjrâce à la facilité des conditions so-
ciales K C'est le cas des populations qui
trouvent des facilités de vie naturelles,
grâce à l'abondance des productions spon-
tanées (steppes, cueillette, etc.», et grâce à
la communauté (du travail, du sol, de la
famille). Appuyée sur ces deux soutiens,
la famille résiste plus facilement aux sur-
venances et perturbations <[ui viennent
compliquer son existence, parce que ces
difficultés sont réduites par le fait même
des circonstances.
2° Les phases de l'existence ne sont pas
surmontées à cause de la difficulté des con-
ditions sociales'^. Ce cas se produit lorsque
les deux ressources des productions spon-
tanées et de la communauté viennent à se
restreindre, ou à faire complètement dé-
faut, sans que les individus soient formés
à se soutenir par eux-mêmes, c'est-à-dire
par de bonnes conditions sociales. C'est le
cas des sociétés à formation communau-
laire, ouparticulariste, instable et ébranlée
(voir la Classification sociale). L'homme
est alors hors d'état de résister aux diffi-
cultés des phases de l'existence.
3'^ Les phases de Vexistence sont surmon-
tées malgré la difficulté des conditions so-
ciales^. C'est la situation inverse de celle
du premier type. Ici, Thomme n"a plus à
compter sur les facilités de vie, mais du
moins il est apte à s'appuyer sur lui-même,
parce qu'il est formé au travail et à Tinitia-
tive. C'est le cas des sociétés à formation
particulariste, ébauchée ou développée
(voir la Classification), du moins pour les
individualités qui présentent à un degré
éminent les caractères imprimés par cette
formation.
Ces trois répercussions sont assez géné-
I. Se. soc, XVni, 487: XU, 380 à 3!il. 0. K., IV. ->87.
Se. soc., XXin. 0. E., II, 5, 4J, 5-2; V, H. 0. .M., 1" Sér.,
IV, 89.
•2. Se. SOC., XVIII, 490. Accidents et maladies :
Se. soc., fasc. XXII, 33. 0. M., m, 188. VieiUessc :
0. E., VI, 396. 0. M., m, 445. Chômages : 0. E., V,
V58. 0. M., 2<^ sér., II, WO. DeUcs : 0. E., II, lOi; IV,
139,218. Inconduite ; Se. soc., fasc. XXII, 35. 0. E.,
II, 314; III, -244. 0. M., III, Tiu ; ù'- sér.. I, -293, 308,
'tU: II, 113, 291, 293; IV, 169. Calamités diverses :
0. E., II, m, 37o; IV, 162, 189. 0, M., IV, 109; 2<= sér..
1, 32 : II, 288, 320.
3. .Se. soc., XVIII, 495: XIX, 129; XXXVI, 341; fasc.
XXII, 70. 0. E., m, '*, m, H3, I69. 213, 322, 351, 359,
362; IV, 15, 32, 4'fl ; V, 187. 0. M., 2« sér., II, 432.
raies pour être considérées comme les trois
lois des phases de l'existence.
Edmond Demolins,
L'HUMANITE EVOLUE-T-ELLE VERS LE
SOCIALISME?
M. Creveaux nous envoie une seconde
lettre, è propos des explications que nous
avons publiées dans le dernier Bulletin.
au sujet du socialisme. Dans cette lettre.
M. Creveaux se borne à critiquer le travail
des femmes à Tusine. et il nous fait un
noir tableau de la vie des ouvrières d'ate-
lier. Tout ce que dit M. Creveaux à ce sujet
est parfaitement exact, et nous sommes
heureux d'être entièrement d'accord avec
lui sur ce point.
La seule erreur de M. Creveaux consiste
à croire que la situation de la femme était
meilleure dans le passé qu'elle ne l'est à
présent. Il nous dit qu'actuellement, la
femme mariée, après son travail à l'usine,
doit faire le ménage. Croit-il qu'ancienne-
ment elle n'avait pas autant à faire? Au
lieu de filer et de tisser dans un atelier,
elle filait et tissait à la maison, à la veillée,
pendant que les hommes se reposaient et
bavardaient ; et rien ne venait limiter le
temps de travail. La femme était autant
esclave que maintenant; nous croyons
même qu'elle l'était plus. II suffit de voir
quelle est sa condition dans les pays ot^i le
machinisme n'a pas pénétré, chez les Asia-
tiques et les Nègres, chez les Slaves, et,
aujourd'hui même, chez la plupart de nos
populations. agricoles. Partout, la femme,
outre les travaux du ménage, travaille
dans les champs, exerce l'industrie textile
à domicile, porte les fardeaux. Plus on se
rapproche de la formation particulariste,
et plus la femme reste confinée dans le
travail du ménage qui forme son attribu-
tion naturelle. Le développement du ma-
chinisme, dans les pays anglo-saxons, n'a
pas arraché la femme mariée à son foyer ;
dans les pays communautaires, ce même
développement du machinisme, enlève la
femme aux travaux des champs et de la
veillée et l'amène à l'atelier, tout en lui
conservant, dans les deux cas, les soins du
274
BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE
ménage. Pour faire une comparaison
exacte, il faut prendre les mêmes espèces.
Reste le point de vue moral. L'ouvrière
en fabrique est-elle plus exposée que l'ou-
vrière des champs, que la modiste, que la
servante, ou, comme le disait M. de Rou-
siers dans sa remarquable conférence à
notre dernier congrès, que la jeune fille
riche qui va dans le monde? II serait dif-
ficile de le dire. Ce que l'on peut affirmer,
c'est que la femme, dans toutes les situa-
tions, est exposée, et elle l'est d'autant plus
que sa formation morale et celle du milieu
où elle vit sont moins solides.
Il est à désirer que la question du fémi-
nisme, qui passionne tous les esprits à
l'heure actuelle, soit étudiée par l'un des
collaborateurs de la Science sociale ; elle le
sera tôt ou tard. Mais, dès à présent, nous
pouvons dire, d'après les répercussions
concernant cette question que M. Demo-
lins a collectionnées pour le Répertoire,
que l'évolution de l'humanité se fait dans le
sens de l'élévation morale de la femme.
Le stalu qiio, pos.sible dans le passé, ne
l'est plus dans le présent, et sera mortel
dans l'avenir. 11 est impossible de changer
la face des choses, il faut s'y adapter.
P. Desc.\mps.
INTRODUCTION
A
LA SCIENCE SOCIALE.
Nous venons de réunir en un volume et
sous ce titre, les fascicules 3G, 1, 10 et 11
de la Science sociale. Ce .volume de
400 pages est la meilleure introduction à
l'étude de la science sociale et nous le
signalons particulièrement à nos lecteurs
comme ouvrage de propagande. Ce vo-
lume expose les origines de la science
sociale, la méthode et la classification.
En voici la table des matières :
I. Les origines de la science sociale.
Frédéric Le Play; sa méthode et sa doc-
trine, par E. Bouchié de Belle.
II. La méthode sociale ; ses procédés et
ses applications :
1'^ Nos deux premiers maîtres, par
Edmond Demolins.
2" L'École de la science sociale et sa
méthode, par Paul de Rousiers.
3« La classification des espèces de la*
famille établie par Le Play est-elle exacte?
par Robert Pinot.
4° Comment on analyse et comment on
classe les faits sociaux, par Edmond De-
molins.
III. La science sociale depuis F. Le
Play. — Classification sociale résultant des
observations faites d'après la méthode de
la science sociale, par Edmond Demolins.
l\. L'état actuel de la science sociale,
par Edmond Demolins.
Nous ne disposons que d'un petit nom-
bre d'exemplaires de ce volume et nous
engageons ceux de nos lecteurs, qui dé-
sirent se le procurer, à nous adresser leur
demande le plus tôt possible. (Prix 6 fr.
franco, pour les premiers souscripteurs;
le prix sera porté ultérieurement à 8 fr.).
LA RICHESSE COMPARÉE DES NATIONS
Voici d'après Vltalia Economica, de
1907, quelle serait la richesse moyenne de
chaque habitant, dans les principaux
pays civiles. Nous rangeons les pays dans
l'ordre de richesse décroissante :
Grande-Bretagne. C.993 Ir. par habitant
Etats-Unis (i.ioO —
Belgique 5.602 —
France 5.492 —
Suisse 3.383 —
Allemagne 2.622 —
Suéde 2 336 —
Italie 2.003 —
Autriclie-Hongrie . 1.050 —
Sans attacher une grande importance à
l'exactitude absolue des chiffres donnés
par des statistiques de ce genre, il est ce-
pendant probable que les proportions entre
ces chiffres sont à peu près celles de la
réalité. Ce qui ressort d'abord de ce ta-
bleau, c'est la supériorité incontestable
des pays anglo-saxons et l'infériorité des
pays communautaires.
Si l'on cnti^e dans le détail, il peut sem-
bler étrange, au premier abord, de voir
l'.Xnglais plus riche que l'Américain, de
constater le faible rang tenu par l'Alle-
magne et la supériorité de l'Italie sur
DE SCIENCE SOCIALE.
37.".
r Autriche. Mais voyons les choses de phis
près, en nous rappelant qu'il ne faut pas
confondre la richesse, c'est-à-dire la valeur
de la propriété et du capital, avec le
revenu, le bénéfice ou le taux du salaire.
Si l'on compare la Grande-Bretagne
avec les Etats-Unis, on verra d"abord que,
dans le premier pays, l'hectare de terre
a une valeur supérieure parce que la den-
. site de la population est plus grande et
que le sol y a été plus travaillé, plus
amélioré que les terres vierges du Far
West: en second lieu, les constructions
industrielles (usines, railways, etc.) sont
beaucoup plus développées; enfin, il faut
tenir compte des immenses économies
amassées par les ouvriers anglais dans
les caisses des trades-unions et des coo-
pératives. En réalité, l'Américain a un
revenu supérieur bénéfice ou salaire)
avec un capital moins élevé, parce que
les conditions de la production sont plus
faciles par suite de l'abondance des terres
vacantes. S'il y a plus de milliardaires
aux Etats-Unis, cela prouve seulement que
le capital industriel y est plus concentré.
La Belgique est dans une situation ana-
logue à celle de la Grande-Bretagne, mais
la richesse est moins grande. Cette ana-
logie dans la situation économique fait
qu'il y a proportionnalité entre les salaires,
les bénéfices et la richesse. Celle-ci est beau-
coup plus diffuse en Belgique qu'en Angle-
terre, et cela donne un résultat moindre.
Quoique la France soit moins indus-
trielle que la Belgique et que son sol soit
généralement moins bien cultivé, on y
voit cependant la richesse moyenne
presque aussi élevée. Grâce à son climat,
la France jouit de quelques avantages
• naturels, ce qui donne un bénéfice plus
facile et celui-ci tend à s'accumuler dans
les bas de laine. Beaucoup de Français, à
l'heure actuelle, vivent sur le capital accu-
mulé par leurs ancêtres ; la France est.
comme on sait, l'un des pays qui comptent
le plus de rentiers.
L'Angleterre, la Belgique et la France
sont des nations créancières. L'Amérique
rembourse peu à peu les emprunts qu'elle
a dû faire à l'Europe pour la mise en
valeur de son territoire. L'Allemagne,
l
pays pauvre, n'avait pu se constituer une
réserve de capitaux, malgré l'industrie de
ses habitants, et, à l'heure actuelle, malgré
son énorme développement économique,
elle vit encore, en grande partie, au jour
le jour, et bien souvent grâce au crédit.
Cela tient à ce que l'industrie de ce pays
est, en grande partie spécialisée dans la
fabrication des articles à bon marché, où
le bénéfice est, en conséquence, très
faible; ces conditions sont donc peu favo-
rables à une épargne considérable.
En Italie, la richesse diminue encore,
surtout à cause des provinces méridio-
nales dont la pauvreté vient abaisser la
moyenne générale : en effet, la Lombardie,
avec sa culture prospère et son industrie.
se place au niveau de l'Allemagne, pour la
richesse. Avec l'Autriche-Hongrie.nous en-
trons dans le monde slave routinier etpares-
seux. La Russie. l'Espagne et laTurquie se
placent encore plus bas ; mais nous sommes
alors chez les « débiteurs héréditaires ».
De tout cela il ressort une loi curieuse.
La richesse n'estpas proportionnelle à la fer-
tilité du sol; elle n'est pas, non plus, abso-
lument proportionnelle au travail, quoique
ce dernier joue un rôle indéniable à sa
formation; il faut, avant tout, que le travail
soit organisé de la façon la plus profitable.
La richesse ne donne pas la supériorité
sociale, mais la supériorité sociale mène
tôt ou tard à la richesse. Et, chose curieuse
et réconfortante, les plus hauts salaires sont
payés dans les pays où le capital est le
plus abondant. P. Descamps.
Le classement des fascicules.
Nos lecteurs ont compris que la publi-
cation de la Revue par fascicules indépen-
dants donne le moyen de classer ces
derniers d'une façon méthodique. Ce clas-
sement se fait dans nos reliures mobiles ',
ce qui permet d'intercaler les nouveaux
fascicules à la place qu'ils doivent occuper.
La Bibliothèque de la Science sociale est
ainsi toujours tenue à jour et en ordre.
Nous avons cru devoir modifier cet ordre
pour le rendre encore plus méthodique.
1. Pour les reliures moliiles. voir la couverture,
page :>.
276
BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE DE SCIENCE SOCIALE.
Nos lecteurs trouveront les indications
nécessaires à ce sujet, s'ils veulent bien
se reporter aux renseignements donnés
pour le classement des fascicules (page 2
de la couverture) et à la liste des ouvrages
de la BibUohèque sociale (pages 3 et 4 de la
couverture). Cette dernière liste sera ré-
gulièrement tenue à jour, ce qui permettra
aux lecteurs de mettre les nouveaux fas-
cicules à la place qu'ils doivent occuper.
Va-ton vers le Socialisme?
Du Journal des Débats :
« Le rude échec des socialistes alle-
mands dans les élections au Reichstag
conduit assez naturellement à se poser
cette question, d'autant plus que d'autres
symptômes semblent révéler un fléchisse-
ment dans la marche en avant du socia-
lisme. Il y a, il est vrai, bien des espèces
de socialismes. Celai dont l'opinion se
préoccupe est surtout le socialisme à la
mode : le collectivisme auquel se rattachent
le gros des socialistes allemands, et une
partie appréciable des socialistes français.
Très certainement, la doctrine de Marx a
reçu, en ces dernières années, d'assez vi-
goureux assauts. Les derniers volumes du
maître n'apportent pas la confirmation des
subtiles déductions dans lesquelles il a
entortillé sa théorie de la plus-value. On
s'est, tenu d'ailleurs, parmi les partisans
du collectivisme, à un idéal social, dont on
ne donnait que de vagues et brumeux
aperçus. Ceux qui parlent du grand soir
en parlent maintenant comme d'un événe-
ment lointain, qu'ils ne verront pas, ni
leurs petits-neveux non plus. Puis, malgré
leurs belles résolutions de ne point s'allier
dans les Parlements aux partis bourgeois,
les 'députés collectivistes ont cédé peu à
peu à l'entraînement du milieu, et ouvert
la porte à toutes les hérésies.
« Il n'en saurait être autrement de cette
l'orme de socialisme, qui, au fond, malgré
les formules, est à base de communisme.
La raison en est qu'il y aune tendance in-
vincible de l'humanité vers un idéal bien
différent de celui que l'on poursuit sous le
noui de collectivisme. Dans une savante et
consciencieuse étude, publiée, il y a peu
de temps, par la Science sociale, M. Paul
Descamps se demande si l'humanité évolue
vers le socialisme. Pour éclairer sa religion
sur ce point, après avoir défini les diffé-
rentes formes du socialisme : le commu-
nisme, le collectivisme, le monopolisme et
donné une analyse des théories sur les-
quelles on les a échafaudées, il analyse
en détail leurs applications. Il ressort de
cet examen, conçu suivant la méthode
en honneur à la Science sociale, i[\\e les
Associations socialistes ont été, suivant
leurs différents modes, les organisations
des premières sociétés, soit un État rudi-
mentaire. C'est une société de ce genre,
sous le régime des Incas, que trouva
Pizarre au Pérou lorsqu'il en fit la con-
quête. Le travail servile y était organisé
en grand, et c'est ce que M. P. Descamps
appelle le communisme d'État. Si l'on
observe des faits plus proches de notre
temps, on constate que le mir russe, autre
forme différente d'Association socialiste,
le communisme de famille, est une forme
vieillie contraire au progrès. Le mir a été
un obstacle à l'amélioration de la culture
et à l'émigration par suite du servage dans
lequel il tenait le moujick. L'étude de
M. Descamps est riche en faits et en
exemples historiques, et l'on comprend
que nous ne puissions, ici, (pi'en signaler
quelques-uns. Tous montrent que les So-
ciétés tendent, là où l'évolution est devenue
tardive, à se dégager des formes primitives
rudimentaires d'Associations qui étaient
ou sont encore des Associations socialistes.
La conclusion de l'auteur, bien des fois
obtenue au moyen d'autres méthodes par
les économi.stes, et que les Associations
communistes, collectivistes et monopo-
listes, pour employer ses expressions, ne
résistent pas nu travail intense et progres-
sif, au machinisme et au grand commerce.
KWes disparaissent sous l'action du progrès. ,
Nous voilà loin de la conception des socia-
listes doctrinaires. Leur idéal n'est pasj
dans l'avenir, mais dans le passé. Ils
peuvent encore parler de la terre de Cha^-i
naan à beaucoup de gens qui les croiront;
ils seront impuissants à les y conduire. »
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
Ferdinand Brunetière, par labi)é Tli.
Delmont, professeur aux Facultés ca-
tholiques de Lyon. In-12, P. Lethielleux.
Brunetière a tenu une si grande place
dans la critique et renseignement litté-
raire, ainsi que dans l'apologétique con-
temporaine, qu'il est tout naturel qu'au
lendemain de sa mort prématurée on cher-
che à fixer ses traits.
C'est la vie laborieuse de ce travailleur
acharné, que trace d'abord Tabbé Delmont,
en un style vif et alerte. Puis, il parcourt
toute l'œuvre du Critique de la Revue des
Deux-Mondes, du professeur et de l'histo-
rien littéraire. LOrateur est glorifié de-
puis ses conférences à lOdéon jusqu'à ses
Discours de combat et à ses conférences
fameuses sur l'Encyclopédie. Une table
alphabétique des noms propres en 24 co-
liinnes indique la documentation.
L'Allemagne moderne, son Évolution,
par Henri Liciitenber(;ei5, maitre de
conférences à la Sorbonne. — Un vo-
lume in-18. Ernest Flammarion.
Dans cet ouvrage, on essaye de donner,
en quatre livres, un tableau sommaire de
l'évolution économique, politique, mtel-
lectuelle, artistique de l'Allemagne mo-
derne. Les Allemands ont été, parmi les
peuples de l'Europe, l'un de ceux chez qui
la raison scientifique et la volonté organi-
satrice ont accompli les plus extraordinai-
res prouesses. La pensée allemande a puis-
samment contribué au développement des
sciences positives, à l'élaboration d'une
explication rationnelle de l'univers. La
force allemande a tendu à la conquête de
la puis.sance économique et de la puissance
politique ; elle a fait de l'Allemagne une
des nations les plus « expansives » du
monde.
L'ouvrage comprend quatre parties : l'é-
volution économique, l'évolution politiciue,
l'évolution de la pensée religieuse et phi-
losophique, l'évolution artistique.
Histoire socialiste 1789-1900), pu-
bliée sous la direction de Jean Jaurès
Dixième volume : Le second Empire
(1852-1870), par Albert Thomas, Jules
ROUFF.
La collection de Vllistoire socialisle à
laquelle ont collaboré les principaux mili-
tants du parti Socialiste de Jaurès : Gabriel
Deville, Brous.se, Turot, Viviani, Fournière
et Renard, vient de s'enrichir d'un nou-
veau volume : Le second Empire, par Al-
bert Thomas. L'auteur expose, à son point
de vue, l'évolution économique et sociale
de la France sous le second Empire.
C'est à cette époque, qui vient à peine
d'entrer dans l'histoire, que fut réalisée
provisoirement par l'union personnelle,
la fusion de l'organisation économique et
l'organisation politique. De nombreuses
planches illustrent ce volume.
Le Machiavélisme, par Charles Be-
NOiST, 1''' partie, Avant Machiavel. —
* Un volume in-16; Plon-Nourrit.
Le machiavélisme est un réalisme ap-
pliqué étroitement et exclusivement à la po-
litique. Machiavel, <\\\\ a inspiré les gran-
des pensées de tant de règnes fameux, et
qui continue son action dans une époque
où le culte des résultats et le respect de
la force tiennent souvent lieu de princi-
pes, ne s'est point proposé de construire
un .système. Telle est l'opinion de M. Char-
les Benoist. L'ouvrage qu'il vient d'entre-
prendre se divise en trois parties : une
partie historique et préliminaire où se dé-
termine, par des exemples connus, par
l'étude du milieu social, le type machia-
vélique du Prince avant Machiavel : une
partie critique qui nous montre Machiavel
mettant ses idées en formules d'après les
matériaux qu'il a pu amasser; enfin, une
partie en quelque sorte « expérimentale »
qui suit presque jusqu'à nos jours les dé-
vialions ou les applications légitimes de
la doctrine du secrétaire florentin. « Quand
Machiavel parut, qu'est-ce que le passé
avait accumulé? qu'est-ce que le présent
contenait de machiavélisme? » Ainsi peut
se résumer le premier volume de l'ou-
vrage du député de Paris,
CHEMINS DE FER DE L'OUEST
VOYAGES A PRIX REDUITS
L^ Compagnie des Chemins de fei«de l'Ouest, qui dessert les stations balnéaires et thermales de la
Normandie et de la Bretagne, fait délivrer jusqu'au 31 Octobre, par ses gares et bureaux de ville de
Paris, les billets ci-aprés qui comportent jusqu'à, 50 9^, de ré<luction sur les pris du tarif ordinaire,
r Bains de mer et eaux thermales
Billets valables suivant la distance, 3, 4, 10 ou 33 jours ; ces derniers donnent le droit de s'arrêter
pendant 48 heures à l'aller et au retour à une gare au choix de l'itinéraire suivi et pevxvent être pro-
longés d'une ou de deux périodes de 30 jours, moyennant supplément de 10 % pour chaque période.
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la durée de validité moyennant supplément . ,
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point situé sur l'itinéraire du voyage d'excursions indiqué ci-dessus et inversement des billets spéciaux
de 1" et de 2" classe réduits de 40 "/o, sous condition d'un parcours de 60 kilomètres par billet.
BIBLIOTHEQUE DE LA SCIENCE SOCIALE
PUBLIÉE SOUS LA niKECTION DE
M. EDMOND DEMOLINS
/ LES
POPULATIONS VITICOLES
L'ÉVOLUTION DU TYPE DU VIGNERON
ET LA CRISE ACTUELLE
PAR
Paul DESCAMPS
PARIS
BUREAUX DE LA SCIENCE SOCIALE
56, RUE JACOB, 50
1907
SOMMAIRE
Première partie. — L'Évolution du type du vigneron.
Classification dos différentes variétés.
I. Le vigneron primitif. P. 7.
1° Le paysan vi'/neron. — Caractères généraux.
2° L'ouvrier vigneron. — Caractères généraux. — Monographie du manœuvre-
vigneron de la Basse-Bourgogne; — du tailleur de silex et vigneron de
l'Orléanais.
II. Le vigneron producteur de vin ordinaire. P. lô.
1" Tyj>e de la plaine. — Monographie du métayer de Toscane.
2° Type des coleaax. — Type tourangeau. — Type de la Limagne. — Type
des coteaux italiens. — Type alsacien. — Type du colon du Sahel. — Type
du Chàloniiais.
III. Le vigneron producteur de vin tin. P. 25.
Caractères généraux. — Type du Bordelais.
IV. Le vigneron bouilleur de cru. P. 28.
Variété de l'Armagnac. — Variété de la Saintonge.
V. Le vigneron intensif. P. 38.
Les coteaux de Saumur. — Le Bas-Languedoc.
Deuxième partie. — La Crise actuelle.
I. Période ancienne. P. 46.
Production de vin, puis d'eau-de-vie.
IL Période de prospérité due aux chemins de fer. P. 48.
Production du vin de table ordinaire après la crise de l'oïdium. — L'enri-
chissement rapide et ses effets.
III. La crise du phylloxéra. P. 52.
La crise. — La reconstitution des vignes et la culture intensive. — Ses effets
sur le travail et la propriété.
IV. — La crise de la mévente des vins. P. 56.
Causes de la crise. — Ses répercussions sur le travail et la propriété. —
Grèves et syndicats. — La force des choses l'emporte sur les organismes
humains. — Recours à l'État.
V. Les remèdes à la crise actuelle. P. 66.
Revendications des vignerons. — Solution de l'État. — Le patronage. — Le
contrat collectif. — Le retour au métayage. — La philanthropie. — Solu-
tions iiarticiilières. — L'évolution moderno et la spécialisation. — L'avenir.
tOfcOÎCS-3
LES
POPULATIONS VITICOLES
L'EVOLUTION DU TYPE DU VIGNERON
ET LA CRISE ACTUELLE
PREMIERE PARTIE
L^É\ OLUTION DU TYPE DU VI&NERON
La culture de la vigne est une culture arborescente. C'est donc
Tune des formes les plus simples de la culture ; elle est, pour
ainsi dire, un intermédiaire entre la cueillette et la culture
proprement dite.
La cueillette s'applique aux productions spontanées qui ne
requièrent presque aucun travail préalable, comme les arbres
fruitiers des régions tropicales : cocotiers, bananiers, arbre à
pain, etc.
La vigne demande un certain travail, mais moins pénible et
plus attrayant que celui de la culture proprement dite.
Parmi les différentes cultures arborescentes créant un type
social distinct, M. Demolins ' distingue, en France, le châtai-
gnier et le noyer, l'olivier, enfin la vigne.
La zone du châtaignier et du noyer forme comme un anneau
autour du Plateau central, anneau situé à une hauteur moyenne
de 500 mètres d'altitude, dans le Limousin, le Quercy, le Péri-
1. Les Français d'aujourd'hui, livre 11.
4 LES POPULATIONS VITICOLES.
gord, le Vivarais, etc. La zone de Tolivier comprend la partie
basse et moyenne de la vallée du Rhône.
La zone de la vigne est répandue un peu partout en France;
mais est cependant strictement délimitée.
C'est ce que nous allons voir.
La vigne exige une chaleur intense et sèche pendant l'été;
elle craint le froid et l'humidité. Cependant elle supporte bien
des hivers rigoureux, mais les gelées de printemps sont mor-
telles pour les bourgeons, tandis que les pluies et les gelées
d'automne sont mortelles pour les fruits.
Quant au sol, la vigne n'est pas exigeante ; elle s'accommode
des terres les plus médiocres. Elle préfère même les sols cal-
caires et siliceux, qui sont souvent improductifs pour les autres
espèces cultivées'.
Dans les pays méridionaux, la vigne pousse en plaine, parce
que la chaleur y est très grande en été. 11 en est ainsi en Italie
et dans le midi de la France (Languedoc, etc.).
Un peu plus au nord, elle ne pousse plus que sur les coteaux
exposés au soleil (Champagne, Lorraine, Alsace, etc.). Elle ne
pousse plus dans les plaines, ou dans les régions maritimes,
parce que la chaleur n'y est pas assez claire en été ou que l'humi-
dité est trop grande. C'est pourquoi elle ne vient pas dans la
France du Nord-Ouest (Flandre, Normandie, Bretagne, etc.),
quoique ces régions soient à peu près à la même latitude que les
pays où poussent les crus du Rhin et de la Moselle. Seulement,
ici, c'est le climat continental avec ses fortes chaleurs d'été ;
dans le premier cas, au contraire , c'est le climat maritime ; si
les hivers y sont moins rigoureux, en revanche, les étés sont
moins chauds, et, de plus, l'humidité est très grande. Enfin le
froid élimine la vigne des pays situés à une trop grande altitude
(Plateau central par exemple), ou à une latitude trop septen-
trionale.
En France, M. Demolins distingue quatre grandes zones de
vignobles 2 :
1. E. Demolins, Lex Français d'anjovrd'hui, livre II.
2. Loc, cil., p. i:r2.
L EVOLUTION DL' TVt'E nU VIGNERON. O
1° La zone méditerranéenne, chaude et sèche; hi vigne s'y dé-
veloppe, même en plaine. Les principaux crus sont ceux des
coteaux du Rhône, de l'Hérault et du Gard.
2° La zone du Sud-Ouest, très favorable encore; la chaleur y
est suffisante et l'humidité tempérée. Les principaux crus sont
ceux du Bordelais et de l'Armagnac.
3" La zone du Centre et de P Ouest, moins favorable ; la chaleur
y est parfois insuffisante et l'humidité parfois trop abondante.
Les principaux crus sont ceux des coteaux de la Loire et de la
Charente.
4° La zone de l'Est, la plus septentrionale; elle est, parle fait
même, dans des conditions plus difficiles, car la vigne est exposée
aux gelées de mars et d'avril. Mais, par suite de l'éloignement
de la mer, l'été est généralement très chaud et l'automne est
moins pluvieux que dans le Nord-Ouest. Les principaux crus
sont ceux de la Bourgogne, de la Lorraine et de la Cham-
pagne.
Voilà le Lieu et ses différentes variétés, donnant naissance
à deux types, suivant que l'on cultive en plaine (zone médi-
terranéenne), ou sur les coteaux (zones du Sud- Ouest, du Centre
et de l'Est).
Mais le type social n'est pas seulement influencé par le lieu
physique; d'autres éléments concourent à sa formation ou à
son évolution. L'un des facteurs les plus importants à cet
égard est celui des Transports. La question des transports joue
un rôle considérable dans l'évolution des types sociaux. C'est là
un phénomène que la science sociale met de plus en plus en
relief, au fur et à mesure qu'elle se constitue, au point que,
maintenant, il y a presque toujours lieu de distinguer, dans
l'étude d'un pays, le type avant et le type après le dévelop-
pement des transports'. Pour la vigne, la question des trans-
ports est, si l'on peut dire, encore plus importante que pour
1. Voir dans la Science sociale les études de M. Paul Roux sur la Plaine saxonne
celles de M. C. Borlet et de M. Poncier sur la Savoie, etc. Nous avons nous-mêmes
essayé de généraliser l'intluence énorme que le développement des transports a eue
sur l'évolution de l'humanité, en faisant disparaître les formes anciennes du socia-
lisme. (L'Hiimanllc évolue-f-elle vers le socialisme?)
6 LES POPULATIONS VITICOLES. ,
toute autre culture. En effet, on ne vit pas directement des
produits de la vigne; si Ton n'a pas d'autre culture, il faut
exporter. La question des débouchés est donc primordiale, et il
y a lieu de la considérer attentivement.
Si Fon peut dire que la vigne ne prend toute son importance,
au point de vue économique, que lorsque les possibilités d'ex-
porter se sont fait jour, il n'en n'est pas moins vrai que, de tout
temps, elle a pu être cultivée à titre accessoire. Il y a eu par-
tout une période où la vigne ne constituait que l'un des élé-
ments du domaine plein; et il en est encore ainsi, pour cer-
taines familles, au moins dans quelques régions. Dans cette
période, que l'on peut qualifier de primitive, chaque famille
produit tout ce dont elle a besoin pour sa consommation, et le
vignoble forme une partie du domaine : chacun boit son propre
vin, et n'en vend pas, ou ne vend qu'un faible excédent. On a
alors le type du paysan vigneron. Ce type s'est prolongé (avec
quelques modifications), dans certaines contrées, parmi les petits
bordiers qui, travaillant pour un grand propriétaire, ont con-
servé un petit vignoble pour leur consommation personnelle.
C'est alors Youvrier vigneron.
Dans une seconde période, que nous appellerons commerciale,
chacun, tout en consommant son propre produit, a un large
excédent qu'il exporte; il cherche à produire le plus possible
pour s'enrichir; on a alors le type véritable du vigneron, celui
sur lequel la vigne produit toutes ses répercussions sociales.
Mais ce type peut lui-même se subdiviser en deux autres,
suivant que l'on a en vue simplement la production du vin, ou
sa transformation en eau-de-\àe. Nous appellerons le premier
le vigneron proprement dit et le second, le vigneron bouilleur
de cru.
Enfin, il y a, actuellement, en France, une dernière catégorie
cjui n'existe que depuis cjuelques années, et que nous dénom-
merons le vigneron après le phylloxéra. Le phylloxéra, qui s'est
développé pendant la dernière moitié du siècle passé, a telle-
ment bouleversé les conditions de la viticulture, qu'il est né-
cessaire de faire une variété nouvelle des pays qui ont subi ses
L EVOLUTION 1)1 TVl'E HLi \ KiNEROX. 7
atteintes. Le phylloxéra a obligé les viticulteurs à augmenter
les rendements à l'aide de procédés perfectionnés, de sorte que
ce type peut être appelé le vigneron intensif.
Sous un troisième point de vue, on peut encore distinguer
les pays produisant les vins fins de ceux qui produisent les vins
ordinaires ou communs. Évidemment, les vins fins ne se dévelop-
pent, OU ne font sentir leurs effets sociaux, qu'avec les facilités
de communications. Le producteur de vin fin formera donc une
variété du vigneron proprement dit. Ce type a été moins bou-
leversé par le phylloxéra, car nous verrons qu'il a été capable
de surmonter facilement la crise.
Nous aurons donc le tableau suivant :
, _. , ^r. ■ -.-r ^ Paysan vigneron.
I. Période primitive \ ii/ncron prumli . < ^ .
' ( Ouvrier vigneron.
. Yiytieron propre- ( Vins ordinaires.
IL PÉRIODE COMMERCIALE. . . mctit (Ht. ( Vins fins.
Yifjneron bouilleur de cru.
liï. PÉRIODE DU PHYLLOXÉRA. | Viyiieron inteuHif.
11 y a aussi le producteur de raisins de table, mais nous ne
parlerons pas de cette dernière variété qui est peu répandue,
et qui sort du type du vigneron proprement dit. Nous aurons
donc les cinq variétés suivantes que nous allons étudier succes-
sivement :
1" Le vigneron primitif;
2° Le vigneron producteur de vin ordinaire;
3" Le vigneron producteur de vin fin ;
4" Le vigneron-bouilleur de cru ;
5'^ Le vigneron intensif.
1. — LE VIGNERON PRIMITIF.
Comme nous venons de le dire, le type du vigneron se divise
en deux variétés : le paysan vigneron et l'ouvrier vigneron.
1° Le paysan VIGNERON. — Dans ce type, l'influence de la
vigne ne produit pas tous ses effets, parce qu'elle n'est cultivée
O LES POPULATIOxNS VITIGOLES.
qu'accessoirement, pour la production familiale. Il est donc in-
fluencé en partie par les autres travaux qui, très souvent, exer-
cent une action prépondérante sur la constitution de l'organisme
social. Ainsi, l'on peut voir, ou l'on a vu, dans de nombreuses
contrées, la vigne cultivée par des familles patriarcales ou quasi
patriarcales exploitant un domaine assez étendu; mais le vi-
gnoble ne forme qu'une petite parcelle de ce domaine, dont la
plus grande partie est en prairies ou en céréales. Ce type est
évidemment plus paysan que vigneron : c'est le type an paysan
vigneron.
Nous n'insisterons donc pas.
Nous dirons seulement que l'on trouvera la description de ce
type dans les monographies suivantes : Le Paysan de la Theiss
{Ouvriers européens, t. II, ch. vu); — Le Paysan savonnier de la
Basse-Provence {Id.., IV, cb. viii) ; — Le Fermier du Nivernais
{Ouvriers des Deux-Mondes, V, n° 38) ; — Le Métayer de la Basse-
Provence {Id. 2*^ sér. , II, n" 59) ; —Le Métayer du pays d' H or te {Id. ,
2« sér., t. I, n° 53.
2° L'ouvrier vigneron. — Dans d'autres régions, la grande pro-
priété s'est développée, pour des raisons que nous n'avons pas
à rechercher ici. Alors, on voit apparaître l'ouvrier agricole sa-
larié en nature, ou en espèces. Cet ouvrier agricole est très sou-
vent un très petit propriétaire voisin dont le domaine est insuffi-
sant à nourrir sa famille, et qui cherche un supplément de
ressources, en travaillant à certaines époques pour le grand
propriétaire. Cette propriété fragmentaire se compose très
souvent simplement d'une maison avec un jardin et d'un petit
vignoble, quelquefois un champ de pommes de terre, une ché-
nevière, plus rarement un petit champ de céréales, parce que
ce dernier demande un outillage plus important. On peut dire
que le jardin et le vignoble, sont les parties qui, après la maison
d'habitation, résistent le plus longtemps à l'expropriation, parce
que la culture des légumes et la culture arborescente sont les
mieux adaptées à la petite propriété. Nous avons alors le type de
Youvrier vigneron.
L EVOLUTION DU TYPE DU VIGNERON. M
Il est ouvrier en ce qu'il fait un travail salarié pour un grand
patron rural ou industriel; et il est vigneron, en ce qu'il cultive
sa vigne et fabrique son propre vin.
Nous pouvons citer comme exemple la monographie du Ma-
nœuvre vigneron de la Basse-Bourgogne^ établie d'après les ob-
servations de M. E. Avalle, faites en 1860 aux environs d'Auxerre
(Yonne) K
Dans la Basse-Bourgogne, la propriété est très divisée. L'Yonne
a trois millions de parcelles, et, de tout temps, l'on s'est plaint
de cette extrême division et l'on a cherché à y porter remède -.
L'ouvrier qui fait l'objet de la monographie possède, outre
son habitation et un jardin de 7 ares, un vignoble de 25 ares
qui produit environ 4-00 litres de vin pour la consommation fa-
mihale. Il tire donc sa nourriture d'autres sources. Ainsi, il af-
ferme un champ de 75 ares, élève quelques animau.x domestiques,
et travaille à la journée chez les grands propriétaires voisins. Il
nous représente bien le type du vigneron ouvrier agricole, mais
il est évident qu'ici la vigne ne produit pas tous ses effets.
Nous pouvons voir le type du vigneron ouvrier industriel
dans la monographie du Tailleur de silex et vigneron de l'Or-
léanais, relevée en 1887 par M. Fénelon Gibon*^. Il tire son prin-
cipal revenu de la taille du silex à domicile, pour le compte
d'un marchand de pierres à fusil, mais il trouve un supplé-
ment de ressources dans la culture d'un jardin de 11 ares et de
quelques vignobles d'une contenance totale de 67 1/2 ares lui
fournissant par an 1.300 litres de vin, dont 115 seulement sont
réservés à la consommation ménagère, le surplus étant vendu à
un négociant qui se charge de l'écouler. Nous voyons donc ici
les débuts de l'exploitation de la vigne en vue de la vente.
Ajoutons que cette famille possède sa maison d'habitation et
qu'elle épargne en vue d'acheter de nouveaux vignobles.
On voit par ces deux monographies comment naît et se dé-
veloppe le type du petit vigneron; mais jusqu'ici les effets pro-
1. Ouvriers des Deux-Mondes. IV, n" 32.
2. L. de Lavergne, Kconomie rurale de la France, |). IDl.
3. Ouvriers des Deux-Mondes, 2^ sér., II, n" 62.
10 LES POPULATIONS VITICOLES.
près à la vigne sont encore voilés. Ils vont devenir plus sensibles
dans la variété suivante.
II. — LE VIGNERON PRODUCTEUR DE VIN ORDINAIRE.
Ce type se distingue du précédent en ce que le vin est produit
en vue de la vente. De là, un certain enrichissement possible,
qui toutefois reste limité parce que l'on ne produit que des vins
ordinaires.
Ici également nous pouvons distinguer deux variétés : dans
la première, qui domine dans les plaines, la vigne, quoique ex-
ploitée commercialement, ne forme qu'une partie du domaine ;
dans la seconde, qui se trouve surtout dans les pays de coteaux,
la vigne prédomine sur les autres cultures.
1° Type de la plaine. — Ce type ne se rencontre que dans la
zone méditerranéenne. Nous avons une monographie de cette
variété, celle du. niétayer de Florence, étudié en 1857 par M. Ubal-
dino Perruzzii. Ce métayer vit en famille quasi patriarcale, c'est-
à-dire que le père vit avec son fils aîné marié et les autres en-
fants célibataires. Une particularité de la Toscane est qu'il n'y
a pas de vignoble séparé du reste du domaine; les vignes sont
plantées an milieu des champs de céréales, et il en est de même
des oliviers. La famille étudiée cultive, dans ces conditions, une
métairie de 7 hectares 1/2, et récolte i.OOO kgs de vin dont
la moitié va au propriétaire. De la part qui lui revient, 700 kgs
vont à la consommation familiale, le restant étant vendu. Il
faut ajouter 457 kgs de piquette et 23 kgs de vinaigre qui lui
reviennent entièrement et qui rentrent également dans la cons-
sommation ménagère. La stabilité de la population est assurée
par la pratique du métayage qui réduit les risques du cultiva-
teur, en les faisant partager par le grand propriétaire; elle lest,
en outre, par la diversité des cultures dont les produits sont,
>. Ouvriers européens, IV, ch. ni.
l'évolution m type dt aig.neron. 11
autant que possible, consommés sur place; elle Test, enfin, par
l'organisation quasi patriarcale de la famille qui se maintient
grâce au grand nombre de célibataires.
Par suite de ces diverses oirconsfances, la population de la
Toscane n'a subi que partiellement l'influence de la vigne. Il
n'en est plus ainsi dans les pays de plaine atteints par le phyl-
loxéra, qui ont dû se consacrer à la monoculture de la vigne.
Ce type peut donc être caractérisé comme suit : des métayers
vivant en familles quasi patriarcales.
2° Type des coteaux. — Contrairement au précédent, ce type,
au lieu d'être localisé dans la zone méditerranéenne se ren-
contre un peu partout. M. Demolins a fait une belle analyse de ce
type dsxns les Français cV aujourd'hui '. Nous y renvoyons donc
le lecteur; nous nous contenterons d'en donner simplement un
résumé. Il a choisi comme exemple le mieu.x caractérisé le type
tourangeau. Nous décrirons ensuite quelques autres variétés de
de ce type.
a) Le type tourangeau. — « Tous les coteaux crayeux de la
Touraine sont couverts de visnes. Le vignoble de la Loire n'a
pas moins de 100.000 hectares... La récolte s'élève annuellement
à deux millions d'hectolitres de vin, consommés pour la plu-
part dans le pays ; une partie sert à former d'excellents vinaigres
qui s'expédient au dehors -. »
En Touraine. la culture de la vigne rencontre certains obsta-
cles : le climat est trop tempéré, et elle est exposée aux gelées
de printemps et d'automne. Pourtant, partout où cela est pos-
sible, on plante la vigne. Cela montre bien l'attrait cpi'exerce
cette culture. Cette préférence, dit M. Demolins. tient à quatre
causes :
1° La vigne présente certains caractères de la cueillette. — Il
en était surtout ainsi avant le phylloxéra. Une fois plantée, elle
continue à produire pendant de longues années. C'est vers
1. p. 123 et suiv.
2. L. (le Lavergae, Économie rurale de la France, p. 179.
12 LES POPULATIONS VITICOLES.
l'âge de vingt-cinq à trente ans qu'elle donne les plus beaux
produits. Au fond, c'est plutôt du jardinage que de la culture
véritable. De plus, elle laisse de longs loisirs : elle ne demande
guère que quatre mois de travail par an.
2° Jm vigne donne un produit riche. — 11 est vrai que ce pro-
duit est aléatoire, mais il est riche, et tout vigneron est soutenu
par l'espoir d'une bonne récolte, delà fameuse récolte qui doit
payer en une année plusieurs années de travail. La vigne ne
développe donc qu'une certaine aptitude au travail : l'aptitude
à un travail très rémunérateur.
3 " La vigne est adaptée à la petite culture. — Comme la cul-
ture maraîchère, elle se fait à bras, à, la bêche, parce qu'elle
donne un gros produit sur un petit espace, parce qu'elle exige
un travail plus minutieux qu'énergique.
4" La vigne dispense du patronage cultural. — En effet, la
vigne soutient par elle-même, comme tous les produits plus ou
moins spontanés, qui se reproduisent deux-mêmes ou à peu près
d'eux-mêmes. On n'a pas besoin daide. Aussi la vigne a-t-elle
contribué grandement à maintenir l'indépendance des petites
gens vis-à-vis des grands propriétaires.
Voilà donc plus qu'il n'en faut pour expliquer l'engouement
pour la vigne : travail peu intense et peu prolongé, chance d'une
récolte extraordinaire, facilités d'installation, indépendance.
Voyons maintenant les répercussions de la vigne sur le Travail:
1° La culture de la vigne éloigne da^ grands groupements de
personnel. — C'est là l'effet de toutes les cultures maraîchères
et arborescentes. C'est le petit atelier qui domine. Ordinairement
le simple ménage suffît, puisque le domaine est restreint et
cultivé à la bêche.
2" La culture de la vigne éloigne des méthodes puissantes et
de l'emploi des grands engins. — Cela a contribué à main-
tenir la routine traditionnelle chez les vignerons, et, en somme,
cette routine lui suffit à peu près.
3" La culture de la vigne ne contribue pas au développement
de l'industrie. — Elle n'a pas besoin d'un grand outillage; elle
ne fournit pas de matières premières à l'industrie; elle ne fournit
LKVOIXTION DU TYI'E TiV VICNEROX. l.'î
pas d'éléments au recrutement de la population ouvrière, car le
vigneron est trop habitué à l'indépendance pour se plier au
travail d'usine.
k" La vigne engendre la culture parcellaire. — Nous ne voulons
pas dire que la vigne impose la culture parcellaire, mais elle
la permet, et, étant donné que l'indépendance du vig-neron est
basée sur la propriété, on fera tout pour conserver ou pour avoir
un petit carré de vigne. « Les vignobles des coteaux de la
Touraine sont divisés à l'inlini; les vignerons creusent leurs
maisons et leurs chais dans le roc tendre qui porte leurs vignes.
et quand la vigne est abondante et de bonne qualité, on vit
heureux dans ces modestes tanières ■ ».
Sur la Famille, la vigne produit une répercussion non moins
caractéristique :
La vigne développe la famille instable. — Elle permet à cha-
cun, avec ses seuls bras, avec un tout petit capital et sur un
tout petit espace, de se créer une exploitation. Et comme elle
donne un produit riche, qu'elle surexcite les plus belles espé-
rences, chacun est poussé irrésistiblement à s'établir à son
compte le plus tôt possible. Mais elle ne produit pas la famille
particulariste, parce que la vigne est une production presque
spontanée qui patronne la famille et ne l'invite pas à se patron-
ner elle même. Chacun compte plus sur la vigne que sur sa
capacité personnelle.
Nous remarquerons donc, chez les populations viticoles, tous
les défauts de la famille instable : faible autorité paternelle»
relâchement des liens familiaux, égoïsme étroit, âpreté au par-
tage égal des biens, abandon des vieux parents devenus inutiles;
on constate également la faible natalité, due à ce fait que l'on
vit de la propriété du sol, et que cette propriété doit être par-
tagée entre tous les enfants.
Dans le Mode d'existence, la vigne développe spontanément
l'imprévoyance et le luxe, mais un luxe plus voyant que réel,
plus extérieur que domestique : on tient à briller aux yeux des
1. L. de Lavergne, loc. cil., p. 179.
J4 LES rOPULATIONS VITICOLES.
voisins. Le vigneron escompte toujours une « bonne année »;
il est porté à régler ses dépenses ordinaires d'après ce revenu
extraordinaire. Et quand l'habitude de la dépense est prise, iL
est très difficile de la modifier. Chez le vigneron, la difficulté
est d'autant plus grande que la grosse partie de la récolte est
transformée en argent : il n'est donc pas retenu dans la voie des
dépenses, comme le petit paysan qui consomme en nature la
plupart de ses produits. Les populations qui sont obligées de
passer par l'intermédiaire du commerce, contractent non seu-
lement l'habitude de vendre, mais encore celle d'acheter. Et on
en arrive facilement à acheter au delà de ses besoins, pour le
plaisir.
Mais la plus grave des répercussions que nous avons à en-
visager est celle relative au Patronage. Nous avons constaté
plus haut l'incapacité à se patronner soi-même, l'absence de
grands patrons, et le manque absolu de patronage familial.
On n'est patronné que parla vigne. Si elle rend bien, on est pros-
père ; si elle rend peu, on est malheureux ; si elle ne rend pas,
on est incapable de vivre. Ceci explique le caractère que re-
vêtent toutes les crises subies par les populations viticoles.
Dans les Cultures intellectuelles , nous remarquerons que le
vigneron a une tendance très prononcée à la critique et à
l'ironie, à la vanité et à la jalousie. Cela provient de ce que les
gens réussissent, non par leur capacité personnelle, mais par
la chance. On critique, on jalouse ceux qui s'élèvent; ces der-
niers répondent en faisant montre d'un luxe tapageur. Cet es-
prit est très visible en Touraine : « Un de ces châtelains de
Touraine, dit M. Demolins', me faisait un jour la confidence. des
sourdes oppositions, des suspicions, des jalousies qu'il rencon-
trait parmi cette population et qui dénaturaient ses meilleures
intentions. — C'est à se sauver du pays, me disait-il. En parcou-
rant la contrée, j'ai appris que beaucoup de grands propriétaires
éprouvent le même sentiment ».
Les littérateurs tourangeaux les plus célèbres ont l'esprit cri-
1. L. de Lavergne, loc. vil., p. 14'j.
L KVOLUTION DU TYI'E DU VIGNERON. lo
tique très caractérisé. M. Demolins cite, à cet égard, Rabelais,
Paul-Louis Courier et Balzac. Tous les trois, dit-il, ont vu le
monde en laid et l'ont plus ou moins caricaturé et criblé do leurs
sarcasmes; ce sont des railleurs, des sceptiques et des frondeurs.
Le vigneron représente au plus haut degré, ce que l'on est con-
venu d'appeler « l'esprit gaulois ».
Dans la vie publique, le Tourangeau apporte les mêmes ca-
ractères : tendances égalitaires et démocratiques. Cela résulte
de ce que la plupart des vignerons sont de petites gens indépen-
dants les uns des autres. C'est chez eux que se développe au
plus haut degré ce sentiment si répandu en France : la jalousie
égalitaire.
Reste enfin la question de V Expansion. L'expansion est très
faible pour les causes suivantes :
l** La vigne porte la population à s' accumuler sur place . — La
vigne a tellement d'attrait que chacun veut en vivre. Aussi, on
préfère se disputer les parcelles de terre, jîlutôt que de cher-
cher fortune ailleurs' Et ceci est également grave en temps de
crise.
2° La vigne éloigne des entreprises compliquées. — La cul-
ture de la vigne et la fabrication du vin sont des opérations
simples. Le vigneron n'est pas habitué aux difficultés; il les
redoute et s'éloigne du commerce, de l'industrie, de la cul-
ture.
3° La vigne ne développe pas les hautes aptitudes qui per-
mettent de gouverner les hommes et les choses. — Nous savons
que l'atelier de travail est ménager : le personnel est le plus
souvent réduit au mari et à sa femme. Le vigneron n'est donc
pas habitué à diriger les hommes et les choses ; par consé-
quent, il est inapte à prendre l'initiative des grands mouvements
de l'humanité.
4° La vigne développe seulement V émigration vers les pjro-
fessions urbaines. — Le vigneron est attiré vers la ville par ses
tendances au luxe; de plus, sa faible habitude des efforts ma-
nuels le porte à rechercher les professions libérales et adminis-
tratives. Quant auxjeunes filles, M. Demolins a pu constater que
16 LES POPULATIONS VITICOLES.
dans les familles aisées, elles refusent un mariage à la cam-
pagne^.
Nous retrouvevons tous ces caractères à des degrés plus ou
moins accentués parmi les populations viticoles des coteaux,
suivant que l'influence de la vigne est plus ou moins atténuée
par d'autres travaux.
Mous allons parcourir quelques-unes de ces variétés, en nous
basant sur les études monographiques qui ont été faites.
b) Le type de la Limagne. — Nous l'avons dit, la zone des
coteaux est éparpillée un peu partout en France, à l'exception
des contrées du nord-ouest. Nous y trouvons donc de nom-
breuses variétés du type que nous étudions en ce moment.
Au type tourangeau, on peut rattacher les types des régions
voisines, les variétés des coteaux de l'Allier, ou de la Limagne, et
de la Loire. « D'une façon générale, la Limagne- comprend
les vallées de l'Allier et de ses affluents entre Langeac (Haute-
Loire) et la limite septentrionale du Puy-de-Dôme, Les coteaux,
jusqu'à l'altitude de GOO mètres, sont couverts de vignobles^
où s'entre-mèlent les poiriers, les pêchers, les abricotiers. La
culture de la vigne est ici assez aléatoire, par suite de l'altitude
qui rend trop fréquentes les gelées de printemps ou d'automne.
On signale cependant l'existence de la vigne dans la Limagne
dès le premier siècle de notre ère. De la Limagne, la zone de la
vigne se déroule tout le long des coteaux de l'Allier, presque
jusqu'au confluent de cette rivière avec la Loire. Elle reprend
ensuite, à partir de l'Orléanais et de laTouraine, sur la double
rangée des coteaux de la Loire, jusqu'à Nantes. «
M. F. Roux^ a constaté que, dans la Limagne, le morcellement
de la propriété est poussé à ses dernières limites. Les vignerons
en arrivent même à remonter dans des paniers la terre que la
pluie fait descendre des hauteurs, pour se constituer au flanc
des coteaux des domaines microscopiques.
1. L. de Lavergne, loc. cit., p. 148.
2. E. Demolins, loc. cit., p. 124.
3. Mouvement social, fév. 189'j, p. 33.
L EVOLUTION DU TYPE DU VIGNERON. 1/
Il constate également ^ que le type de la famille instable est
devenu normal. On ne voit presque jamais deux ménages sous
le même toit. La condition des vieillards est particulièrement
affligeante. Lorsque les enfants sont mariés, les parents ont do
la peine à obtenir que l'un d'eux le reçoive au foyer, et prenne
A. sa charge la culture de leurs biens, à moins d'avantages ex-
ceptionnels qui soulèvent les protestations des futurs cohéri-
tiers.
L'ouverture d'un chemin de fer entre Alais et Saint-Germain-
des-Fossés a été le point de départ d'un enrichissement rapide
de la part des producteurs de vin et de fruits, ce qui a amené
aussi un développement extraordinaire du luxe.
« Aussi certains villages des environs de Clermont-Ferrand
offrent-ils en foule des exemples d'un luxe qui contraste avec la
vie encore rude et simple de leurs habitants. Par-dessus tout, ce
qu'on appelle « emplettes de noce » décèle un amour-propre ex-
cessif. Ne serait-il pas permis de signaler ici l'influence de la
formation communautaire? On dépense, non pour satisfaire un
goût personnel, mais par esprit d'imitation ; non pour jouir,
mais pour briller. Les salons et les parures d'une femme du
monde sont, pour elle, des objets d'un usage quotidien.
« Pour un vigneron et sa compagne, associée à ses travaux au-
tant que le permettent les soins du ménage, le luxe rationnel,
le confort, dans le sens originaire du mot, résiderait exclusive-
ment dans l'emploi de ces appareils ingénieux qui diminuent
les labeurs des champs et du foyer, et c'est précisément à quoi
l'on songe le moins -. »
Il parait que le métayage est usité dans le vignoble auver-
gnat, mais qu'il n'y donne pas de bons résultats. A ce sujet, il
y aurait lieu de savoir si le métayage est en voie de disparition,
surtout depuis le phylloxéra, et aussi si le métayer est un pur
vigneron, ou s'il associe d'autres cultures à celle de la vigne.
Dans la Limagne, l'expansion de la race se fait également
vers les professions libérales et les emplois administratifs, voire
1. Mouvement social, p. 34-
2. ibid., p. 35.
18 LES POPULATIONS VIÏICOLES.
même vers les offices ministériels de dernier ordre ^ Aussi l'in-
fluence administrative est-elle considérable. Quant aux jeunes
filles, pour peu que leur père soit dans l'aisance, qu'elles aient
passé quelques mois dans un pensionnat ou dans un atelier de
petite ville, elles refuseront presque toujours un mariage à la
campagne. Enfin il faut noter la faible natalité et la diminution
(le la population.
c] Le vigneron des coteaux italiens a été étudié en 1887 par
M. Urbain Guérin^. Il exploite, à titre de métayer, un domaine
comprenant, outre un hectare de céréales, deux vignobles sur
la production desquels il lui revient 3.300 litres de vin qui sont
vendus et 1.000 litres de marc de raisin pour la consommation
ménagère. Ce type est donc plus vigneron que paysan. Aussi
voyons-nous les effets de la vigne devenir plus marqués, et la
famille instable se développer avec la coutume du partage égal
et l'agglomération dans les bourgs. La population est dépen-
sière, dénuée de tout esprit d'épargne; elle vit généralement
sobrement selon la coutume italienne, mais les femmes portent
de nombreux bijoux : (( Une femme dépourvue de cette parure
serait considérée comme indigente, et une fois qu'elle les porte,
elle n'ira ni les vendre ni les engager, de peur de faire l'aveu
])ublic de ses difficulté s ^ ».
La famille étudiée possède 345 francs de bijoux (colliers, bou-
cles d'oreilles, épingles, bagues). Les femmes travaillent dans
les champs avec les hommes, et ont, en outre, à faire les tra-
vaux du ménage. Cette population est peu prolifique et fournit
peu d'émigrants ; quelques-uns seulement restent dans les villes
après le service militî^ire. Les naissances illégitimes sont assez
considérables (à Yalmontone, 2i sur 16i), mais la plupart sont
régularisées au moment du mariage. Jusqu'à maintenant, l'Italie
est restée à l'abri du phylloxéra; ce fait, joint à la pratique du
l.P. Roux, lue. cit., p. 35.
'1. Le vigneron et métityer de Yalmontone (près Rome) (Ouvriers des Deux-
Mondes, r sér., II, n" 63).
3. Ibid., p. 391.
l'ÉVOI.LTION Ul TYPE DU VIGNERON. 19
métayage, n'a pas peu contribué à maintenir la stabilité des po-
pulations viticoles.
d' Le vigneron alsacien^ , étudié, en 1888, par M, Charles Hom-
mell, possède un jardin de 8 ares et un vignoble de 1 hectare.
Il cultive en outre, à forfait, 3 hectares de vignes pour le compte
d'un grand propriétaire. En outre, la famille loue un petit
champ de pommes de terre et de culture fourragère, et élève
quelques animaux domestiques. On voit que c'est la vigne qui
forme la principale source de revenus. La propriété produit
95 hectolitres de vin-' dont 2 seuleuient sont réservés à la con-
sommation ménagère), 35 hectolitres de piquette et 120 litres
d'eau-de-vie. En outre, l'ouvrier entreprend à forfait la culture
des vignes pour un grand propriétaire, à raison de i52 fr, 50
par hectare (y compris 125 litres de vin de la récolte en nature).
C'est qu'en effet, nous sommes là dans un pays essentiellement
viticole. A Ribeauvillé, plus de la moitié des terres cultivables
est en vignes. Celles-ci s'étendent tout le long des coteaux qui
bordent la vallée du Strengbach, et sont divisées en une foule
de petites parcelles d'une contenance moyenne de 10 ares. C'est
que la vigne permet à la coutume du partage égal de pousser
ses conséquences jusqu'à ses dernières limites. Il est juste de
dire que chacun possède généralement plusieurs parcelles, mais
que l'on juge du temps perdu pour aller d'une pièce à l'autre.
C'est le village à banlieue morcelée dans toute son intensité.
Il y a toutefois un avantage à cet émiettement des domaines :
il favorise l'élévation des prévoyants dont la propriété peut fa-
cilement s'accroître tous les ans; la stabilité disparait pour faire
place à la sélection des capables. Malheureusement la popula-
tion alsacienne, comme celle de beaucoup de pays, confond la
propriété et la prospérité, et cela atténue les etlets de la sélec-
tion et les progrès de la culture : « Ce désir effréné de posséder. . .
1. Le vigneron, de Ribeauvillé (Haute-Alsace) (^Ouvriers des Deux-Mondes,
T sér., III, n" 60).
2. Ce chiflre n'est pas atteint partout dans la Haute-Alsace, où l'on peut compter,
en moyenne, 50 hectolitres de vin par hectare.
20 LES POPULATIONS VmCOLES,
hâte la ruine : il empêche l'aug'mentation du capital de roule-
ment, qui généralement est beaucoup trop réduite » En effet,
le plus souvent, le vigneron met, non seulement toute son
épargne en terres, sans songer au capital cultural, mais il
achète à crédit et emprunte à 5 % : « Si le vigneron clôt son
année avec 500 francs de bénéfice, par exemple, il s'empres-
sera d'acheter une propriété de 2.000, ou 3.000 francs; il aura
donc ainsi à payer, au bout de chaque année, 100 francs d'in-
térêts et 500 à 600 francs d'annuité. Quand l'année est bonne,
tout va bien : notre homme paie son terme et il est content.
Mais si au contraire la récolte a manqué, c'est le commence-
ment de la ruine 2. » Et tout cela fait vivre les prêteurs, et
quelquefois les usuriers. Mais la culture de la vigne est une
espèce de jeu, une spéculation, et il suffit d'une bonne année
pour se remettre à flot. Et les ruines ne parviendront jamais
à empêcher le vigneron d'avoir foi en la chance.
Or, les effets de la chance se sont surtout développés depuis
l'amélioration des moyens de communication; c'est en 1857
que le mouvement d'ascension commence. L'hectare de vigne
qui, avant cette époque, ne valait que 5 à 9.000 francs, voit
son prix s'élever, et de 1862 à 1870, il vaut de 7 à 16.000 francs;
on cite même certains vignobles de Riquewihr qui valent
40.000 francs l'hectare! Cette prospérité a continué après l'an-
nexion qui a ouvert aux vins d'Alsace un vaste marché à l'abri
de la concurrence, à l'aide d'une protection douanière assez
forte; en effet, les vins étrangers paient, à l'entrée en Alle-
magne, un droit de 30 francs par 100 kilogrammes. Aussi la
culture de la vigne occupe une surface de plus en plus grande;
elle devient aussi de plus en plus intensive.
Voici comment ou procède pour pousser la culture intensive
au degré le plus élevé et atteindre une productivité presque
incroyable 3. La vigne est conservée pendant vingt-cinq cà trente
ans à peine, puis transformée en luzernicre pendant cinq, six
1. Ibid., p. 122.
2. Ibid., p. 122.
3. Ibid., p. 120.
l'évolution du type nu vignerox. ^1
et huit ans même, et l'on répand alors tous les ans 400 à 800 ki-
logrammes d'engrais par hectare, principalement des sels de
potasse et des phosphates. Alors on replante en vigne après un
défonçage partiel. La troisième année, on a une demi-récolte.
La vigne est piochée deux fois par an, et fumée tous les trois
ans avec de l'engrais de ferme.
Malheureusement, beaucoup de vignerons ont trop peu de
capitaux pour se lancer de suite dans cette voie, et nous avons
vu qu'un certain nombre sont éliminés de la propriété. Ils
tombent alors à l'état de journaliers, ou émigrent vers les villes.
Les journaliers gagnent, en hiver, une moyenne de 2 francs
par jour, plus deux litres de vin; en été, leur salaire s'élève
jusqu'à 2 fr. 75 et 4 ou 5 litres de vin. Mais leur situation est
1res instable. Depuis l'annexion, les salaires ont haussé d'un
cinquième environ, car l'émigration en France d'un grand
nombre d'ouvriers a amené une pénurie de main-d'œuvre et
diminué l'offre des bras. Mais le coût de la vie a augmenté, et
l'instabilité a continué à croître. Or le journalier vit au jour le
jour sans même songer à épargner, et, dans sa vieillesse, il
tombe à la charge de l'hôpital et du bureau de bienfaisance!
Cet homme qui n'a plus d'engagements permanents avec le
patron travaille mal et sans goût. De là, la crise actuelle qui
se manifeste par la propagation des idées socialistes'.
Comme nous l'avons vu, la crise a son origine profonde dans
l'imprévoyance, le gaspillage, l'amour exagéré de la propriété
foncière, l'abus de la spéculation. Nous retrouverons ces causes
à la source de la plupart des crises viticoles.
La Haute- Alsace a été étudiée par M. (iasser et son étude
paraîtra dans l'un des prochains fascicules de la Revue. Nous
n'insisterons donc pas davantage sur ce type.
e) Le vigneron algérien. — M. M. Cos a donné, en 1885, une mo-
nographie d'un colon espagnol - établi dans le Sahel. Ce colon a
d'abord acheté 5 hectares de broussailles au prix de 200 francs
1. ibid., p. 112.
2. Le colon du Saliel {Ouvriers des Deux-Mondes, V sér., II, n» 57 his)
22 l'ES POPULATIONS VITICOLES.
l'hectare, les a défrichés, et a transformé la moitié en vigne, la
moitié en céréales. Le domaine vaut aujourd'hui plus de
2.000 francs l'hectare. Tout le vin produit est vendu, mais la
quantité obtenue est très variable (i4 à 80 hectolitres suivant
les années). Le colon d'origine espagnole (il est né à Majorque)
est très sobre, et épargne pour arrondir son domaine. Evidem-
ment, ici, la vigne ne produit pas encore ses effets, car les
travaux de défrichement sont encore trop absorbants; ils ne se
feront sentir que lorsque le domaine aura été régulièrement
constitué.
/) Le vigneron du Chdlonnais.
Parallèlement au cours de la Saône et sur le versant ouest
de ce fleuve, s'étendent toute une série de coteaux sur lesquels
poussent les crus de Bourgogne. En allant du nord au sud, on
distingue, en partant de Dijon, les collines de la Côte-d'Or, du
Chèlonnais, du Maçonnais et du Beaujolais; ces dernières vien-
nent se souder aux monts du Lyonnais.
La Côte-d'Or, grâce à son sol favorable, produit les vins fins
de Chambertin, Nuits, Beaune, Pommard, etc. Nous n'avons
donc pas à étudier ici cette variété.
Mcrcurey et Bourgneuf produisent encore des vins fins, mais
plus au sud le terrain devient trop fort; il donne en abondance
un bon vin ordinaire, très coloré, un peu sûr, qu'estiment
particulièrement ceux qui veulent le couper d'eau '. Nous som-
mes sur les coteaux du Châlonnais, pays dont la vigne constitue
l'unique richesse ; les prairies sont rares et les cultures médio-
cres. Le Maçonnais présente les mêmes caractères que le Châ-
lonnais, de sorte que les po|)ulations viticoles de ces deux ré-
gions ne forment qu'une seule variété.
Comme partout, c'est avec le développement des chemins de
fer que la prospérité commence; elle dure jusqu'au phylloxéra.
La pièce de vin se vendait 30 à 40 francs l'hectolitre, et le prix
de la terre monte en moyenne de 2.500 à 3.000 francs l'hectare,
1. Gustave Piron, Monographie de saiiil-Jcfni-de-Vaux {Pages libres, n" du
20 juin 190G).
l/ÉVOLUTlO.N DU TYPE DU .VIGNERON. 2.'î
car chaque parcelle vendue est chaudement disputée, et beau-
coup de métayers deviennent propriétaires.
En 1878, dit M. Piron*, apparaît le phylloxéra; des taches
jaunes commencent à se remarquer dans le vert des vignes.
Les vignerons ne croient pas que cela continue, ils en ont vu
bien d'autres! On ne tente à peu près aucun remède et. eu 1880,
la moitié du pays est en friche. La reconstitution du \dgnoble se
fit en imitation des procédés employés dans le Midi; elle fut
lente et dura douze ou treize ans; elle fut aussi très coûteuse :
ceux qui avaient des économies les épuisèrent , ceux qui n'en
n'avaient pas s'endettèrent, ou laissèrent leurs terres en friche.
Vers 1898, la plus grande partie du sol était replantée, mais
alors commence la crise de surproduction, et, en 1900, les prix
tombent à 9 francs l'hectolitre 1 Depuis lors, ils n'ont guère re-
monté, et la gêne est grande. Aussi, le prix de la terre est
tombé à 800 ou 1.000 francs l'hectare, et la population diminue
constamment : à Saint-Jean-de-Vaux, par exemple, où elle était
de 971 habitants en 1890, elle n'est plus que de iiG en 190G.
D'une part la natalité diminue; d'autre part, il y a un certain
mouvement d'émigration vers les villes, surtout dans la classe
des métayers^. Paris surtout attire les jeunes gens, après le
service militaire. Ils deviennent garçons de magasin, employés,
cochers, boulangers, agents de police. Quant aux jeunes filles,
elles préfèrent épouser, non un vigneron qui restera au pays,
mais un gratte-papier ou un ouvrier qui les emmèneraà Paris,
à Ghalon, ou au Creusot. D'autres vont se placer comme bonnes
ou comme ouvrières-'.
On constate, dans ces régions, les principaux traits caractéris-
tiques des populations viticoles de la zone des coteaux : indi-
vidualisme, irréligion, amour exagéré de la propriété du sol,
tendance au gaspillage et aux plaisirs. Signalons ensuite le
morcellement du sol. La plupart des parcelles ont une conte-
nance de 2 à 16 ares; la plus grande n'a que 1 hectare 1/3.
1. Loc. cil., p. 582.
2. Id., p. .579.
3. Id., 585.
24 LES POPULATIONS VITICOLES.
Toutefois la plupart des propriétaires possèdent plusieurs par-
celles, le plus grand nombre n'a que 1 ou 2 hectares de terrain
en 15 ou 20 parcelles fort éloignées les unes des autres. A Saint-
Jean-de-Vaux , un seul propriétaire possède un domaine d'une
étendue supérieure à 6 hectares '.
En moyenne, un vigneron seul peut cultiver près de 2 hec-
tares de vignes. Ceux qui possèdent un domaine plus étendu se
font aider par des manœuvres ou tâcherons recrutés, en partie,
parmi les petits bordiers. Les plus grands propriétaires font ex-
ploiter leurs domaines par des métayers recrutés également
parmi les petits bordiers.
Comparons la situation d'un petit propriétaire à celle d'un
métayer. L'hectare de vigne rend, en moyenne, 50 hectolitres
de vin, dont une faible partie est convertie en eau-de-vie. Les
frais de culture s'élèvent à 200 ou 250 francs, ce qui laisse un
bénéfice net de 400 francs, si le vin est vendu 10 à 12 francs
l'hectolitre. Voilà pour le propriétaire cultivant lui-même.
Quant au métayer, il doit partager les produits avec le pro-
priétaire et ce dernier ne prend à sa charge qu'une faible partie
des frais de culture. Dans ces conditions, le bénéfice net du
métayer ne dépasse guère 100 ou 125 francs par hectare ! On ne
s'étonnera donc pas si beaucoup de métayers n'arrivent plus à
payer leurs loyers, et ne boivent que de l'eau. Le propriétaire
est constamment forcé de leur fournir des avances s'il veut que
ses vignes soient cultivées, ce qui, par répercussion, force les
propriétaires à hypothéquer leurs terres.
Pourtant le métayage n'a pas complètement disparu. Comment
expliquer cette anomalie? Beaucoup de métayers demandent à
être gagés, à faire des vignes à la tâche, mais l'obstacle vient
des propriétaires. Le métayage leur assure un revenu, minime
il est vrai, mais réel; au contraire, le travail par des salariés
ne paie pas les frais-. Il est toutefois probable que cette situa-
tion ne pourra se prolonger indéfiniment, et que le métayage
disparaîtra, là comme ailleurs, devant la culture intensive.
1. Id., p. 578.
2. /(/., p. 584.
l'évolution Dl' TYPE DU VIGNERdN. 25
Jusqu'ici les vignerons se sont soutenus, comme ils ont pu,
par des ressources accessoires, élevage de porc, culture de pom-
mes de terre, quelquefois d'arbres fruitiers comme l'abricotier,
par exemple. Mais combien les innovations sont encore rares î
Le ^\e■neron, dit M. Piron ', n'a foi qu'eu la vigne, et il est per-
suadé que la crise ne peut durer, et que le gouvernement pourra
remédier au mal quand il le voudra.
Ce qu'il faudrait/, c'est une culture plus rationnelle, plus in-
tensive par l'emploi des ensrais, de la charrue, etc. Mais pour
cela, il faudrait des capitaux et des domaines plus grands. On
a bien essayé de fonder des syndicats viticoles pour les achats
collectifs, et des caisses de crédits, mais tout cela a échoué par
suite de l'individualisme exagéré de la population '. Il semble
que, seule, une intervention de capitalistes étrangers venant
implanter la culture intensive de productions arborescentes va-
riées, puisse sauver la situation.
IH. — LK VIGNERON PRODUCTEUR DE VIN EIN.
Parmi les vignerons de la zone des coteaux, il en est un
certain nombre qui jouissent d'un privilège naturel : les
qualités du sol, jointes au climat, ont donné naissance, eu cer-
tains endroits, à des vins ayant des qualités spéciales qui les
font rechercher des amateurs. Ces vins fins se vendent très cher;
ils ont donc créé la richesse des pays qui les produisent et des
villes qui en font le commerce. Il y a des vins fins dans la
plupart des pays à. vigne. Nous bornant à la France, nous
citerons surtout les vins de Bordeaux, de Bourgogne et de Cham-
pagne.
Les populations de ce type sont plus riches que celle du type
précédent ; elles donnent, en quelque sorte, le « vigneron arrivé ».
Les aléas du commerce ont ici moins de répercussions, car, comme
on jouit d'un monopole, il arrive que la faiblesse des récoltes
1. Id., p. 586.
2. Id., p. 588.
26 LES POPULATIONS VITICOLES.
est compensée par une augmentation correspondante et récipro-
quement. Il y a donc plus de stabilité.
Aussi, la jalousie est moins féroce que dans le type précédent,
qu'en Touraine par exemple. Ce qui lui est surtout resté, c'est le
goût des gauloiseries, avec peut-être un affmement plus grand.
On est encore railleur, mais on est moins mordant.
(( L'habitant de la région vinicole de la Champagne, dit
Joanne ^ est actif, gai, expansif et un pou sceptique. Il a une
tendance marquée à la raillerie, mais sans iîel ni méchanceté,
saisissant proprement les défauts et les ridicules, qu'il chan-
sonne volontiers, comme le fait son voisin le Bourguignon,
avec lequel il a plus d'un rapport de caractère. »
Parmi les littérateurs les plus typiques, M. Demolins cite, pour
la Champagne, Thibaut le Chansonnier, le sceptique Desperriers,
les auteurs de la Satire Ménippée^ La Fontaine et Diderot.
D'une façon générale, on peut dire qu'il en est de même de
tous les caractères que nous avons vu imprimer par la vigne sur
les coteaux produisant le vin ordinaire : ils sont plus atténués.
Ily a bien encore de nombreuses propriétés fragmentaires, mais
la moyenne et même la grande propriété sont mieux représen-
tées. Les méthodes sont plus perfectionnées ; on trouve de grands
commerçants habitués à manier les affaires, de grands proprié-
taires habitués à diriger un personnel nombreux.
La clientèle des vins fins est du reste plus mondiale : les vins
de Bordeaux sont exportés surtout en Angleterre ; ceux de
Bourgogne, en Belgique ; ceux de (Champagne, en Angleterre et en
Russie. Il faut des commerçants de large envergure, et des
maisons puissantes sont créées.
Type du Bordelais. — Comme exemple de pays producteur
Je vins fins, nous prendrons le Bordelais. Ce pays, par suite de
sa situation le long de l'estuaire de la Gironde qui lui assure
l'exportation facile de ses produits, a pu, depuis longtemps, se
spécialiser dans la production intensive du vin. On sait ([ue lo
1. Dict. ijéogr. de lu France, aii. Champayac.
L EVOLLTION KL" TYPE DU VIGNERON. "2.1
port de Bordeaux doit sa prospérité au commerce des vins.
La spécialisation intensive, dans la production des vins de
choix, a développe la grande propriété dans le Bordelais K
« Les vendanges et la vinification sont l'objet de soins qui
concourent, presque autant que la nature du sol, à la qualité du
vin, ce qui fait que, dans la même commune du Médoc par
exemple, le vin d'un premier cru classé atteindra 9.000 francs
(grand propriétaire), celui d'un bourgeois 1 .200 francs le tonneau
(moyen propriétaire], alors que celui d'un poinçon vaudra
600 francs (petit propriétaire) '^. »
Comme exemple, citons le Château-Yquem, vignoble d'une
étendue de 100 hectares environ, et dont les frais généraux s'é-
lèvent, bon an mal an, à 150.000 francs! On comprend que seul
un riche patron peut exposer un tel capital sur un produit aussi
aléatoire. Ainsi le domaine dont nous parlons a produit, en
1887, 250 tonneaux à 2.500 francs, soit en tout 625.000 francs,
tandis qu'en 1890, il n'a produit que 9 tonneaux à i.OOO francs
ou 36.000 francs seulement. Aussi, l'on ne recule devant aucune
dépense pour assurer la réussite de la récolte : « Nous avons vu
au printemps, dans certains vignobles, chaque cep recouvert
d'une planche pour le préserver de la gelée ; dans les chais sé-
rieux, les vendanges se font en plusieurs fois pour permettre de
choisir le raisin d'après sa maturité. Comme instruments de vé-
rification, on est arrivé à des perfectionnements étonnants. Ces
viticulteurs ont trouvé mieux encore : ils ont imaginé des nuages
artificiels contre les gelées ; ils ont employé le canon et la poudre
à un usage pacifique, dont on ne les aurait pas jugés suscepti-
bles à guerroyer contre les nuages de grêle. Les expériences
ont été curieuses et concluantes. Un nuage douteux apparalt-il à
l'horizon? Vite on pointe sur lui une batterie et il ne larde pas
à se résoudre en pluie abondante. Des veilleurs de jour et de
nuit sont chargés d'observer le ciel, aux époques où la grêle est
particulièrement dangereuse. Enfin, contre le cochylis ou plutôt
son papillon, ils ont trouvé les îa.meus. falots bordelais^ à la lueur
t. Voir .Se. .soc, f. XXX, p. 534 (Le rôle social d'un fleuve, par Maurice Bures).
2. E. Farret, Bordeaux et ses vins classés par ordre de mérite.
28 LES POPULATIONS VITICOLES.
desquels, comme un simple papillon ordinaire, il vient brûler
ses ailes. On pense que les maladies cryptogamiques ordinaires
de la vigne n'embarrassent point nos gens : mildew et black-
root sont combattus avec plein succès^ » La crise phylloxérique
a. de même, été rapidement conjurée, et aujourd'hui la surface
plantée en vigne est supérieure à ce qu'elle était autrefois, et la
valeur des terrains est presque revenue à l'ancien taux (qui dans
certaines parties du Médoc s'est élevé jusqu'à 24.000 francs l'hec-
tare).
Nous verrons plus loin que, dans le Languedoc, la spécialisa-
tion à outrance a également produit la grande propriété, mais
ce pays n'a pas surmonté la crise avec autant de facilité, parce
qu'il produit le vin à bon marché.
Passons maintenant à un autre type de populations viticoles,
celui qui cultive la vigne en vue de la production de l'eau-de-
vie.
IV. — LE VIGNERON BOUILLEUR DE CRU.
Nous connaissons deux variétés de ce type, l'une dans l'Arma-
gnac, l'autre en Saintonge.
L'évolution a été plus lente dans la première, parce que les
communications sont plus difficiles. La Saintonge jouissait d'un
privilège incontestable, par sa proximité de la mer vers laquelle
un fleuve navigable, la Charente, permettait d'écouler facilement
les produits. Nous commencerons donc par l'Armagnac.
a) Variété de r Ar?7iagnac . — Constatons d'abord, avec M. Dc-
molins-, que le lieu est éminemment favorable à la culture de
la vigne. L'Armagnac est, en effet, une région de collines cou-
pées de nombreuses vallées, comprise entre le bassin de la Ga-
ronne et celui de l'Adour; cela suppose donc de nombreux co-
1. Se. soc, XXX, p. 53o.
'A. Les Français d'aujoiinriiui, p. 141» et suiv.
t/évolltiox du type lu vigneron. 29
teaux. Aussi le département du Gers possèdc-t-il plus de 100.000
hectares de vignobles.
Une autre caractéristique de rArmagnac est la difficulté des
transports, par suite de l'absence de routes empierrées. Aussi,
pendant très longtemps, tout le vin produit est consommé sur
place ou à peu près. La période, que nous avons appelée « pri-
mitive », s'est prolongée plus tard que dans d'autres régions
mieux situées.
Au sortir de cette période, nous ne voyons pas le vigneron de
l'Armagnac évoluer vers le type du producteur de vin ordi-
naire, ou de vin lin, comme ceux que nous venons d'étudier. Il
change son vin en eau-de-vie, et c'est sous cette forme qu'il
l'exporte. Il y a donc là un type nouveau qu'il convient d'étu-
dier, et nous verrons qu'il a été créé par la difficulté des trans-
ports que nous avons signalée plus haut.
D'après une étude de M. Garas sur le type gascon, ou trouve
à l'origine, dans ce pays, des grandes propriétés subdivisées en
métairies exploitées par des familles quasi patriarcales. Le sys-
tème de la culture intégrale dominait, de sorte qu'à chaque do-
maine était adjointe une vigne pour la consommation ménagère.
La distillation à l'aide de l'alambic, au xvii" siècle, amena
une extension de la viticulture, en permettant d'écouler le sur-
plus de la production sous forme d'eau-de-vie. En effet, r eau-de-
vie (produit cher) supporte mieux les frais de transport que le
vin ordinaire. Les grands propriétaires installèrent donc des
distilleries et vendirent leurs produits à des commerçants bor-
delais qui se chargeaient de les exporter. Quant aux petits pro-
priétaires, ils louaient, au moment voulu, un appareil à distiller
appartenant à un forgeron ou à un ferblantier.
M. Demolins a déterminé ^ les répercussions que le travail de
distillation a eu sur le type du vigneron. Nous les résumerons
brièvement.
D'abord sur le Travail, nous noterons :
l*" L'eau-de-vie est un produit plus riche que le vin ordinaire.
1. Loc. cit., p. 150 et suiv.
30 LES l'Ol'LLAÏIONS VITICOLES.
Il requiert un travail surajouté et, par là, acquiert une plus
grande valeur.
2° La Fabrication de Veau-de-vie donne une complication plus
grande au travail. Elle exige un outillage et des opérations sup-
plémentaires. Toutefois, ce travail peut encore se faire en petit
atelier, mais cet atelier deviendra de plus en plus grand au
fur et à mesure que les procédés se perfectionneront et que la
clientèle s'agrandira.
3" Veau-de-vie développe le commerce. C'est un produit plus
transportable que le vin, car, avec la distillation, on a diminué
le volume primitif et augmente le prix. De plus, il se conserve
indéfiniment et s'améliore en vieillissant mieux que la plupart
des vins.
Sur la Propriété, nous trouvons une répercussion remar-
quable :
La production de C eau-de-vie permet le développement de la
grande propriété. Il y a toujours beaucoup de petites propriétés,
mais, concurremment, on voit se superposer un nombre plus
considérable de grandes propriétés, par suite de l'extension de
la fabrication et du commerce.
Quant à la Famille, elle résiste mieux à la dislocation que
celle du vigneron ordinaire :
La culture de la vigne en vue de la fabrication de Veau-de-
vie s adapte mieux au métayage, et permet le maintien de la fa-
mille quasi patriarcale. La stabilité plus grande du commerce
des eaux-de-vie rend la famille plus stable : la vente moins aléa-
toire rend possible le maintien du métayage. Patronnée d'un
côté par le propriétaire, de l'autre par la régularité des débou-
chés, la famille quasi patriarcale a pu se maintenir et se perpé-
tuer. Aussi « l'Armagnac, dit M. Laudet^, est peut-être la région
de France qui lutte avec le plus de ténacité contre le régime
successoral du Code civil. On s'ingénie pour échapper au partage
égal. L'institution d'un héritier, auquel on attri])ue la quotité
disponible, est courante dans toutes les classes de la société ».
I. Science sociale, août et sept. ISUi.
l'évolution du tyi'e du vigneron. 31
La j)rodiiction de r eau-de-vie a pour effet de rendre le type
encore plus affiné, mais moins porté à la jalousie. D'après
M. Demolins, la vigne donne un affinag-e au premiei' degré : en
bas, un demi-bourgeois envieux et mal dégrossi; en haut,
un lettré plus enclin à la critique acérée, à la gauloiserie, qu'aux
grandes idées et aux belles manières. La vigne, réunie à la fabri-
cation de l'eau-de-vie, donne un affinage au second degré : le
type prend un réel cachet de distinction jusque dans les der-
nières classes de la société. (( Toutes les classes de la société
font assaut de toilettes. La mise dénote une élégance spéciale à
l'Armagnac. Dans le reste du département, le type n'a plus
le même cachet^. »
Malheureusement, il faut noter la même imprévoyance et le
même désir de paraître que dans les autres pays de vignobles,
et aussi la même faiblesse d'expansion. Le défaut de la cuirasse,
quoique moins accentué , est, au fond, le même, et il éclatera bien
en temps de crise.
La création des chemins de fer accentua encore l'extension de
la viticulture en Gascogne, mais bientôt se développa la crise
phylloxérique. La plupart des petits vignerons furent ruinés et
se trouvèrent incapables de reconstituer leurs vignes'-. Seuls, les
grands propriétaires disposant de capitaux purent y parvenir à
force de soins. Malheureusement quelques-uns seulement, imi-
tant la viticulture bordelaise, se lancèrent dans la production
des vins fins. La plupart, pour couvrir leurs frais, employèrent
la méthode des tailles longues, grâce à laquelle on obtient des
rendements plus élevés, mais au détriment de la qualité.
En tous cas, les nouvelles méthodes de culture demandent
1. Laudet, Mouvement social, livraison de sept. 1894, p. 206.
2. La culture de la vigne, tant que les maladies ne s'étaient pas abattues sur elle,
avait été, pour ces familles peu prévoyantes, la source d'un grand bien-être, surtout
après que le développement des voies de communication avait permis d'écouler le vin
facilement. Les vignerons, grisés par cette fortune subite, ont dépensé à tort et à
travers, s'imaginant que l'âge d'or durerait toujours. Une fois les mauvaises années
venues, comme ils s'étaient accoutumés à jeter l'argent de droite et de gauche, ils se
sont trouvés plus malheureux et plus miséreux, que d'autres populations, moins fa-
vorisées par la nature, mais habituées à mettre de côté et à connaître la valeur de
l'argent (M. Laudet, Le mouvemenl. social, p. 204).
32 LES POPULATIONS VITICOLES.
des soins beaucoup plus minutieux et exigent des capitaux con-
sidérables et une main-d'œuvre abondante. D'autre part, le mc-
tatjage dispanit. En effet, les frais de reconstitution des vignes
ayant été supportés uniquement par le propriétaire, il ne voulut
plus partager les profits avec le métayer à qui les faibles moyens
n'avaient pas permis de coopérer à cette œuvre coûteuse. Tout
cela aboutit donc à l'exploitation intensive de la vigne en grandes
propriétés avec l'emploi de nombreux salariés, comme dans le
Languedoc. Mais tandis que ce dernier pays vise simplement la
production du vin, l'Armagnac a continué à transformer ce vin
en eau-de-vie, et a été moins atteint par la crise. Il est juste
toutefois de dire qu'un grand nombre de cultivateurs ont dû se
l'etourner vers d'autres cultures (maïs, fruits, etc.), mais chacun a
toujours le secret désir de revenir à la vigne.
La disparitioîi du métayage a amené la dissolution de nom-
breuses commtmautés quasi patriarcales, pour lequel elles étaient
un véritable soutien. Inversement, l'extension croissante du
nombre des salariés développe de plus en plus la famille ins-
table. Rien ne montre mieux le rapport des phénomènes économi-
ques et des phénomènes sociaux. Finalement, cette concurrence
de plus en plus âpre amène l'élévation des plus capables, de ceux
qui savent se mettre constamment au niveau du progrès; elle
amène aussi l'élimination des imprévoyants qui ne peuvent
suivre le mouvement, et aussi des routiniers qui ne veulent pas
emboîter le pas. Pour réussir aujourd'hui, il faut de plus en plus
allier l'esprit de prévoyance à l'esprit de progrès.
L'Armagnac devant être décrit par M. Garas, dans l'un des pro-
chains fascicules ^ de la Revue, nous ne nous étendrons pas da-
vantage sur ce type curieux.
^) Variété de la Saintonge . Nous avons dit qu'ici l'évolution
avait été plus rapide qu'en Gascogne, par suite de la facilité plus
grande des débouchés. Déjà, du temps des Romains, ce pays
exportait du vin. Au moyen âge, l'exportation se fit vers les pays
1. Le type gascon.
l'évolution PL' TVI'E I>U VIGNERON. 33
du Nord, Angleterre, Pajs-Bas, etc. Ainsi se créa, à La Rochelle,
à Saintes, etc., une bourgeoisie de commerçants propriétaires,
rai-rurale, mi-urbaine.
Au xvif siècle, après le siège de La Kochelle, le commerce des
eaux-de-vie se substitue de plus en plus à celui du vin' parce
que l'État augmente alors considérablement les impôts; pour
couvrir les frais croissants, les viticulteurs cherchèrent à aug-
menter les rendements, mais ce fut au détriment de la qualité.
L'Aunis et la Saintong-e traversèrent alors la crise qui atteint
aujourd'hui le Languedoc et qui se manifesta par la baisse des
prix et la mévente. On la résolut par la transformation en eau-
de-vie. Dès lors le cognac devient célèbre. 11 se forma alors une
classe nombreuse de moyens propriétaires bouilleurs de cru^.
Cette prospérité, après bien des fluctuations, s'accrut considéra-
blement au XIX*' siècle avec les progrès des moyens de trans-
port et de la prospérité générale. En 1875, le département de
la Charente-Inférieure avec 108.890 hectares arriva à produire
5.V39.800 hectolitres de vin.
Autrefois, le propriétaire qui exploitait au moins i hectares de
vignes possédait un alambic, distillait son vin, et vendait direc-
tement son eau-de-vie à un négociant de la ville '^. Mais vers
1830, les perfectionnements apportés à l'art de la distillation
amenèrent la formation d'une classe de bouilleurs de profession :
il fallait un capital d'installation beaucoup plus considérable,
mais on obtenait des rendements bien meilleurs. La spécialisa-
tion du travail de distillation permit au petit propriétaire de
vendre son vin au bouilleur, de sorte que la propriété fragmen-
taire se développa. D'après M. L. de Lavergne ^ la Charente-In-
férieure est le département comptant le plus grand nombre de
parcelles : plus de trois millions ! Il faut donc distinguer entre
le moyen propriétaire bouilleur de cru et le petit propriétaire
vendant son vin à un bouilleur de profession. Nous avons une
monographie de chacun de ces types.
1. Jean Périer, Le type rochelais {Se. soc, XXVI, p. 221).
2. Maurice Bures, Le rôle social d'un fleuve (Se. soc., XXIX, p. 232).
.3. Voir Ouvriers européens, VI, p. 181,
3
34 LES l'OI'ULATIONS VIÏICOLES.
Le moyen propriétaire bouilleur de cru a été étudié sur
place, de 1897 à 1899, par M. Pierre du Marousscm '. La famille
observée possède 8 hectares de vigne, 1 hectare de prairie et
seulement 40 ares de terres qui produisent des légumes et un
peu de céréales pour la consommation ménagère. Aujourd'hui,
cette famille vend tout son vin (à l'exception de la quantité
qu'elle consomme) à un bouilleur de profession parce qu'il en
offre un prix très avantageux (70 fr. la barrique de 201- litres\
mais elle a conservé son alambic (qui avec les accessoires a une
valeur de 1.000 francs) par prévoyance, au cas où le prix du
vin venant à baisser, elle aurait intérêt à distiller elle-même.
La famille est quasi patriarcale. Le père associe Fun des en-
fants par contrat au moment de son mariage, mais il conserve
la direction tant qu'il vit : « Le chef de famille partage ses
profits parce qu'il le veut bien, sans coercition légale et sans dé-
mission de biens. Mais la permanence de l'exploitation rurale a
été nettement demandée par les trois générations qui viennent de
se suivre, à la coutume du fds unique ou de deux enfants-. »
La valeur de la propriété et du capital s'élève à 135.000
francs et le revenu à 7.500 francs, sur lequel on épargne
3.500 francs que l'on place en prêts hypothécaires ou en va-
leurs de bourse. La famille tend peu à peu vers le type du
grand patron; elle emploie des domestiques et des journaliers,
et améliore peu à peu son train d'existence. L'appartement du
jeune ménage surtout donne l'impression de la copie trop hâ-
tive du faux luxe bourgeois '■'•. Les vêtements sont la copie de
ceux des petits bourgeois urbains.
Tel qu'il est, ce type du cultivateur moyen ne patronne pas;
son seul désir est d'arrondir sa propriété par l'économie.
Le propriétaire fragmentaire^ étudié, de 1858 à 1860, par
M. P. -A. Toussaint''', vit sous le régime de la famille instable.
11 ne possède qu'un jardin de 3 ares (avec la maison d'habi-
1. l.oc. cit., p. 191.
2. Ouvriers des Deux-Mondes, Z'^ sér., I, n" Oi.
3j Ihid., p. 142.
i. Ihid., p. 156.
l'évolltion du type nu vignkron. 35
tation) et une vigne de 32 ares produisant 20 hectolitres de
vin, dont une moitié est réservée à la consommation ménagère
et l'autre vendue à un bouilleur. Il loue un petit champ de cé-
réales de 31 ares, élève une vache en location et engraisse un
porc; mais son principal revenu provient du salaire que lui
paie un propriétaire pour la culture à la tâche de ses vignes '.
Ce type réunit tous les défauts de la famille instable et de la
culture arborescente : « Les liens de famille se sont relâchés à ce
point que les parents n'ont d'affection pour leurs enfants que
lorsque ceux-ci sont en bas âge-. « De là un manque complet
d'éducation qui a pour résultats le développement complet de
la jalousie, l'antagonisme des classes, la débauche, l'ivrognerie
et le malthusianisme. « Le vice, c'est la pente générale appelée
gauloiserie jadis, pornographie aujourd'hui. Les enfants, uni-
ques ou réduits à deux, sont choyés étourdiment et livrés de
bonne heure à l'animalité instinctive. Il y a beau temps que les
naissances illégitimes, le malthusianisme perfectionné, les délits
et attentats aux mœurs punis par la loi pénale se sont multipliés
en ce coin de terre au point d'efïrayer les moins rigoristes-^. »
Au moment de la crise phylloxérique (1877-80), une grande
partie de la population émigra vers les villes (employés de com-
merce, etc.) ou les pays étrangers (Algérie, République Argen-
tine). Beaucoup de petits propriétaires mirent leurs terres en
location et cherchèrent un emploi dans les villes, surtout dans
les chemins de fer. Ainsi se développa à outrance le louage par-
cellaire'^. D'autres se mirent à la culture du sol, et des coopéra-
tives se fondèrent pour la fabrication et l'exportation du beurre.
Beaucoup de moyens cultivateurs (bouilleurs de cru) furent rui-
nés et retombèrent dans la classe inférieure. Ceux qui exerçaient
une profession libérale (notaires, etc.) restreignirent leurs dé-
penses, surmontèrent ainsi la crise, mais n'exercèrent aucun pa-
tronage.
1. Ouvriers européens, VI, th. iv (Bordier-vigneron de l'Aunis).
7. Ibid., p. 147.
3. Ouvriers des Deux-Mondes, 3^ sér., I, p. 145.
4. Maurice Bures, Se. soc, Xl.\, p. 45(1.
36 LES POPULATIONS AITICOLES.
Le relèvement devait venir des grands propriétaires. Ces grands
propriétaires étaient issus des viticulteurs moyens qui peu à peu
avaient arrondi leurs domaines à force d'épargne. Il vivaient
mesquinement, en comparaison de leur fortune, et l'on cite des
habitations de millionnaires qui renfermaient un mobilier ne
valant que 1.800 francs ^ Mais ils avaient une grande réserve de
capitaux placés en hypothèques, en rentes sur l'État et en valeurs
industrielles. Non seulement ils purent surmonter la crise, mais
ils exercèrent un patronage réel sur le pays, en reconstituant
leurs vignobles et en se faisant les pionniers du progrès. « Ils
commencèrent leurs expériences en notant minutieusement les
conditions dans lesquelles ils les tentaient. La nature du sol fut
soigneusement analysée, plusieurs fois même pour un môme
morceau de terre, car souvent les différences considérables de
calcaire que l'on y trouve expliquent, pour une même plantation^
la différence des résultats. Chaque variété de vigne eut son re-
gistre, chaque cep sa fiche, où furent marquées la façon dont ils
se comportaient, et leur résistance aux diverses maladies. Dans
des revues spéciales, chacun rendit compte de ses tentatives en
ayant soin de le faire d'une façon pratique, en se défendant des
généralisations hâtives, en disantque, dans telle terrasse, tel plant
avait donné tels résultats, mais se gardant bien d'en proclamer
la supériorité absolue -. » Après bien des échecs, bien des dé-
sillusions, le problème de l'adaptation des vignes américaines
en terrain calcaire fut définitivement résolu.
De proche en proche, le mouvement gagna peu à peu les
moyens propriétaires, qui, profitant de l'expérience de leurs de-
vanciers, purent reconstituer leurs vignobles à moins de frais.
La propriété fragmentaire s'adaptera-t-elle aux nouvelles mé-
thodes? Cela est douteux, quoique cela ne soit pas absolument im-
possible. Il suffit d'avoir un capital proportionné au domaine,
mais ce capital est plus considérable que dans la méthode an-
cienne : 1.000 francs en plus par hectare ^î
1. Ouvriers des Deuj -Mondes, 3" sér., I, p. M2.
2. Maurice Bures, Se. soc, XXX, p. 539 et 540.
3. Ouvriers des Deux-Mondes, 3 sér., I, p. 204.
l'évolution du TYl'E DU VIGNERON. 37
Passons maintenant aux transformations subies par l'atelier
de distillation. Au moment de la crise phylloxerique, le prix de
l'eau-de-vie augmenta par suite de la rareté qui en résultait.
Aussi un certain nombre de moyens propriétaires bouilleurs de
cru s'enrichirent. Ils achetèrent à leurs voisins le peu de vin
qu'ils récoltaient encore, et qui n'était plus suffisant pour leur
permettre de le distiller avec profit comme autrefois'. iMalheu-
feusement quelques-uns d'entre eux, pour augmenter leurs
profits, mélangèrent de l'alcool industriel à leur eau-de-vie.
C'est alors que les grands commerçants, pour conserver le bon
renom de leurs marques, rachetèrent un certain nombre de ces
distilleries ou brûleries, et en perfectionnèrent l'installation.
L'ancien bouilleur de cru est devenu nu employé, mais un très
grand employé à qui on laisse la plus grande initiative et la
plus grande indépendance-. Inutile de dire que les commerçants
ont fait une sélection parmi les anciens ])ouilleurs, et ont choisi
les plus honnêtes et les plus intelligents. Ces directeurs sont
de gros personnages qui jouent un rôle patronal réel dans le
pays. Beaucoup ont agrandi leurs anciens vignobles et ne leur
ménagent pas les capitaux.
Ainsi donc, l'évolution aboutit à la culture intensive de la
vigne sous le patronage de grands commerçants distillateurs.
C'est ce patronage qui permet aux petits propriétaires de sub-
sister, de reconstituer leurs vignobles et d'écouler leurs produits.
Nous n'insisterons pas davantage sur ce type qui sera décrit
avec plus de détail par M. Bures •^ dans l'un des prochains fasci-
cules de la Science sociale.
Il nous reste maintenant à étudier la dernière variété de vi-
gnerons, celle créée récemment par la culture intensive.
1. Maurice lUires, Science sociale, XXX, p. 530.
2. fd., p. 531.
3. Le type snintongeais dans le présent et le passé.
38 LES POPULATIONS VITICOLES.
V. LE VIGNERON INTENSIF.
Nous avons dit que le phylloxéra avait eu des répercussions
profondes sur la viticulture en France. Les conditions du travail
ont été tellement chang-ées qu'il y a lieu de distinguer un type
nouveau : le vigneron après le phylloxéra, ou vigneron intensif.
En effet, la culture de la vigne qui, nous l'avons vu, n'était
jusqu'alors qu'une espèce de cueillette, une branche du jardi-
nage, a été complètement transformée.
Après le phylloxéra, le coût de la reconstitution du vignoble
a été tel, que, pour couvrir ses frais, le propriétaire a été obligé
d'obtenir des rendements plus forts. De là l'emploi de procédés
plus perfectionnés partout où la chose a été possible. Il a fallu
chang-er les méthodes de travail, exposer des capitaux, modifier
l'outillage. Et cependant, le produit est resté aussi aléatoire qu'a-
vant. La viticulture, qui, jusqu'à cette époque, était une espèce
de jeu où l'on exposait peu, en somme, est devenue une grosse
spéculation où l'on joue gros jeu. Mais, on Ta dit, le vigneron
est un joueur, et tout joueur est fasciné et ne raisonne pas.
Qui s'avisera jamais de prêcher la prudence à un joueur de
profession? C'est cependant une chose terrible, quand -une po-
pulation imprévoyante vit exclusivement des hasards du jeu.
Telle est pourtant à peu près la situation du viticulteur actuel.
Nous avons vu, à plusieurs reprises, que le déveloijpement
des moyens de transports a été suivi d'un accroissement de pi'os-r
périté, dans la plupart des pays vinicoles. Nous avons constaté
ce phénomène en Alsace, à partir de 1857 1 ; — dans la Limagne,
après l'établissement d'un chemin de fer - ; — dans l'Armagnac 3 ;
— dans la Saintonge^ etc. Nous verrons aussi que le même
phénomène s'est produit dans le Languedoc et le Roussillon
vers 1850 ''. Voilà donc un point acquis.
1. Voir suprn, p. 10.
2. Jd., p. 16.
3. M., p. 29.
4. JcL, p. 32.
5. Voir infra, p. 46 et suiv.
l'ÉVOLLTKi-N m TVCE DU VIGNERON. 39
Mais il semble que rien, ici-bas, ne soit absolument bon, et
que toute chose, à côté du bien, renferme toujours une certaine
quantité de mal. Ce même développement des voies de com-
munication, qui avait été le point de départ d'une prospérité
plus grande, devait propager un mal redoutable venu d'Amé-
rique.
Le phylloxéra est un insecte qui se multiplie avec une extrême
rapidité, qui cherche sa nourriture dans les racines de la souche
et dont les piqûres causent le dépérissement total et rapide de
la vigne. Ses efiPets sont foudroyants.
« Il n'y a dans l'histoire de l'agriculture rien de comparable
au désastre causé par le phylloxéra; jamais on n'avait vu une
espèce végétale subir aussi brusquement une destruction aussi
complète... Là où le phylloxéra s'est développé, il ne reste plus
rien qu'une souche, dont la valeur comme bois de chauffage
ne paie même pas les frais de l'arrachage. Brusquement la ruine
succédait à une prospérité fabuleuse'. >-
On eût pu croire que. grAce à la période de prospérité qui
venait de s'écouler, le vigneron avait pu acquérir les moyens
de surmonter la crise sans trop souffrir, mais comme nous l'a-
vons vu. le vigneron est un imprévoyant; il avait tout dissipé,
et la crise l'a trouvé sans défense. *
Il y a toutefois une exception à faire pour les régions où la
grande propriété était assez développée, par exemple pour les
pays producteurs de vins fins. Là, on avait de fortes réserves,
et on a pu combattre le mal de Iront, nous l'avons montré
plus haut, en parlant du Bordelais-.
Partout, pour la même raison, ce sont les grands proprié-
taires qui résistent le mieux au mal. Nous l'avons vu en Sain-
tonge -^ et à un moindre degré dans l'Armagnac ^. Plus loin,
nous verrons que, dans le Midi ^, ce sont les grands proprié-
taires qui ont été les premiers à prendre en main la recons-
1. M. Auyié-Laribé, Le problème agraire et le socialisme, p. 89.
'i. Voir supra, p. 26.
3. Id.. p. 32.
4. 1(1. p. 26.
5. Voir infra, p. 4C el suiv.
40 . LES POPILATIONS VITICOLES.
titution des vignobles. Par contre-coup, les familles ouvrières,
qui trouvaient à s'employer chez ces grands patrons, se sont
trouvées à l'abri du besoin. On peut donc dire que, dans un
pays, la crise a été d'autant moins forte que la grande pro-
priété était plus répandue.
Voilà un premier point.
Le type du vigneron primitif a aussi échappé à la crise,
quoique souvent il ne soit qu'un simple bordier, comme nous
l'avons vu. Comme il ne s'occupait qu'accessoirement de la vi-
gne, il a complètement lâché cette culture, pour se spécialiser
davantage dans son autre métier. Sa transformation en paysan,
ou en artisan, lui a été plus facile qu'au vigneron spécialiste.
Voilà un second point.
Mais, ailleurs, comment la difficulté a-t-elle été résolue?
La solution a varié, naturellement, avec les régions. Partout
où cela a été possible, on est revenu aux anciennes cultures,
mais et fruils comme dans l'Armagnac, blé et luzerne dans le
Languedoc. Dans la Saintonge, on a développé l'élevage et
fondé des sociétés coopératives pour exporter le beurre. Parfois
on a vu Fexode de populations entières fuyant le mal; elles
trouvaient du travail dans les régions non encore atteintes, et
qui, de ce fait, jouissaient d'une prospérité factice; d'autres
fuyaient vers les villes; quelques-unes, enfin, émigrèrent à l'é-
tranger.
Dans un certain nombre de localités, les vignes ne furent pas
reconstituées parce que l'on manquait des capitaux nécessaires,
et les transformations survenues restèrent définitives. Mais
(juancl le remède fut trouvé, on replanta la vigne partout où on
eut le moyen de le faire.
En résumé, après la crise, on trouve plus de grandes pro-
priétés qu'avant, et l'on fait une culture intensive, et moins de
petites propriétés dans lesquelles on fait une culture plus ou
moins cxtensive, selon les moyens dont on dispose.
Dans les études qui précèdent, nous avons déjà parlé des effets
de la culture intensive dans plusieurs régions, notamment dans
le Bordelais, en Saintonge et dans l'Armagnac. Mais là, les
L ÉVOLUTION KL' TVI'E ItU VIGNERON. 41
changements survenus ont eu moins de répercussions sociales,
parce que la grande propriété était développée antérieurement,
soit pour la production des vins fins, soit pour celle des eaux-
de-vie.
En Alsace, nous avons rencontré également une culture in-
tensive, et, là, on a vu de petits propriétaires s'y adapter par-
faitement. Toutefois, il faut tenir compte de ce fait que
l'Alsace est dans une situation privilégiée, au point de vue des
vins, depuis son annexion à l'Empire allemand. Elle dispose là
d'un marché considérable qu'elle peut exploiter à l'abri des
droits protecteurs, sans être concurrencée d'une façon aussi
intense qu'en France. Il serait intéressant de connaître ce que
le vigneron tourangeau, par exemple, est devenu depuis le
phylloxéra, comment il s'est comporté, comment il a évolué.
Nous donnerons deux exemples de vignerons intensifs, l'un
dans un pays de coteaux, l'autre dans la plaine.
Les coteaux de Saumur, pays voisin de la Touraine, semblent
s'être tiré d'affaire par l'exploitation d'une spécialité, celle des
vins mousseux. Ceci montre une fois de plus qu'il n'y a pas de
solution générale : chacun en trouve une, suivant les moyens
dont il dispose.
Le Bas-Languedoc forme l'exemple le plus typique de la
culture intensive en pays de plaine. Ce pays est celui qui a
subi les changements les plus profonds à la suite de la crise
phylloxérique et de l'apparition de la culture intensive. Là,
sur le versant méditerranéen français, des espaces énormes
ont été conquis, parla grande propriété, à la culture intensive
de la vigne en vue de la production des vins ordinaires.
C'est donc là que l'on peut le mieux étudier les répercussions
que les nouvelles méthodes ont eu sur le type social. Nous l'é-
tudierons donc en détail.
Cette étude est d'autant plus intéressante que c'est également
ce pays qui souffre le plus d'une crise nouvelle, celle de la
mévente des vins.
1° Les Coteaux de Saumir. — Eu descendant du chemin de
42 LES POPULATIONS VITICOLES.
fera Saumur ', le touriste est séduit parla grâce du site. Il quitte
la gare, la vallée, traverse les ponts pour se diriger vers la
ville et le coteau. L'air qu'on y respire est si agréable, qu'il peut
être comparé à celui de Florence. L'ardeur du soleil est tamisée
par une brume bleue transparente et jolie. La ville toute
blanche se groupe au pied d'un château original.
Les habitants deviennent moins afférés à mesure qu'on s'é-
loigne de la gare; leur voix est sonore et claire. Les nombreux
cabarets sont pleins de clients; sur la place, sont quantité de
marchands de graines, de marrons et de fleurs. Nous sommes
dans le jardin de la France.
Les coteaux qui nous intéressent s'étendent au sud-est de la
ville de Saumur sur une longueur de 81 kilomètres environ,
bordant la Loire au sud. Leur élévation moyenne est de
60 à 80 mètres.
C'est une bande de terre élevée, qui, d'un côté, ressemble à
une crête dentelée, et qui, de l'autre côté, c'est-à-dire du côté
opposé à la Loire, est la limite d'un plateau immense, dernier
gradin du Plateau central, des monts du Limousin. La forêt
du Fontevrault, comprenant de mauvais bois et des landes
sèches et arides, forme la frontière naturelle de ce côté, bordant
la crête du coteau jusqu'à la distance moyenne de 1 kilomètre.
La pente nord sur la Loire est presque abrupte et est infertile.
Nous n'avons donc à nous occuper que de 18 kilomètres de long-
sur un de large. Une route déjiartementale seule dessert ce pays
dans toute sa longueur, en suivant le bas des coteaux longeant
la Loire.
En parlant de cette crête nous disons « les coteaux », parce
({ue la ligne n'est pas unique, mais composée d'une infinité de
lignes, croupes exlrêmes d'une suite de coteaux perpendicu-
laires au fleuve, formant des vallons élevés et sans eau.
C'est sur ces pentes orientées de différents côtés, par suite des
mouvements de terrain que je viens d'indiquer, que vit une po-
1. Nous décrivons ce pays d'après les renseignements que M. le comte de Béjairy
a bien voulu nous conimuni(|uer.
l'évolition du tyi'E nu vigneron. 43
pulation de 3.000 habitants, répartie en sept villages spéciale-
ment adonnés à la culture de la vigne et qui produit le vin
réputé de Saumur.
Ce sont des moines, au moyen àu;c, au xi° siècle, qui vinrent
là défricher cette lisière de foret et planter la vigne. Ils fon-
dèrent plusieurs établissements qui portent encore leurs noms :
clos des pères à Montsoreau, clos des Cordeliers à Champigny-
Sonzay, et, comme résidence, ils avaient, parordre d'importance,
l'abbaye de Fontcvrault avec ses dépendances la Chauvelière, la
Mâtinière;le prieuré de Montsoreau: l'abbaye de Saint-Florent;
Gandes et sa collégiale. C'était le moment où le pays appartenait
aux comtes d'Anjou,
Ressources du sol. — La vigne vint bien sur ces coteaux
arides. Sur la pente de la crête extrême, on produisit un vin
extrêmement fin, d'un degré alcoolique suffisant. En arrière,
dans la plus grande partie, sur le plateau, on produisit un vin
moyen, inférieur à l'autre. C'est le vin qui forme la première
classe qui donna la réputation au vin de Saumur. A l'exposition
agricole de Paris en 1904, M. des Ages, propriétaire à Dampierre,
obtenait à juste titre le diplôme d'honneur sur tous les vins de
France. Le prix de la barrique de 225 litres varie de 200 à
1.000 francs.
Le sol qui produit ce vin est une couche végétale de terrain
argileux et riche de 0'",60 environ sur un fond de tuf blanc
non crayeux. La différence des deux qualités du même vin vient
de ce que, sur le plateau, la terre grasse et spongieuse conserve
l'eau qui ne peut s'égoutter, ce qui, surtout dans les années
pluvieuses, nuit considérablement à la qualité.
Les transports étaient assurés par la Loire, voie naturelle,
et qui fut le seul mode jusqu'à l'apparition du chemin de fer.
Ces 1.800 hectares bien plantés en bon rapport pourraient
rapporter dix mille barriques de vin, dont trois mille de pre-
mière classe. Il n'en est rien.
Le Phylloxéra. — En 1890, époque de l'apparition du phyl-
loxéra, 600 hectares seulement étaient plantés et donnaient un
rendement inférieur à la moyenne par suite de la vétusté du
LES I-OI'l'LAÏIONS VITICOLES.
plant. Cne population de 3.000 âmes vivait raisonnablement,
sans luxe mais avec un certain bien-être.
La lutte contre le phylloxéra n'exista pas, chacun laissa au
plus vite périr ses vig-nes qui, lasses et vides d'engrais, ne se
défendirent pas. Ne sortant pas de leur rayon, les gens igno-
rant les nouveaux moyens de culture, furent très lents à re-
planter. Après seize ans, l'importance du vignoble représente
800 hectares. Le reste du pays est exclusivement en céréales,
blé, avoine ou pommes de terre, dont l'ensemble est nécessaire
à la nourriture des habitants, et dont le rendement est mesuré.
Culture moderne. — Les vieux vignerons sont morts, et heureu-
sement. [Is ont laissé un vignoble en pleine décadence. Ils
n'ont même pas transmis à leurs fils le goût de l'héritage;
ceux-ci se sont pressés vers les places de l'État : sous-officiers ren-
gagés, employés des postes, maîtres d'école, gardes champêtres.
Avec cela la natalité était en pleine décroissance.
Les nouveaux vignerons, supérieurs à leurs aînés, se sont re-
crutés parmi les artisans : tonneliers, couvreurs, maréchaux, etc.,
qui peu à peu avaient économisé et se sont ainsi rendus pro-
priétaires. Ils cultivent avec beaucoup de zèle. Les vignes
aujourd'hui sont bien plantées, bien cultivées.
Situation économique. — Le développement du vignoble est
paralysé par le manque de commerce. Les chemins de fer ont
mis en valeur des terrains autrefois improductifs qui ont amené
sur le marché une concurrence extrême. Si, autrefois, la Loire
était la seule grande route naturelle du centre, la France est
maintenant sillonnée de voies dans toutes les directions et par-
tout on a défriché, cultivé, planté. Les coteaux de Saumur qui
.jouissaient auparavant du privilège de la Loire, comme moyen
de transit, ont donc été livrés à la concurrence toujours grandis-
sante des vignobles nouveaux et voisins de l'Anjou et de la
Tou raine.
La production du pays ne s'écoula donc généralement (pie
dans le commerce local, qui n'est pas assez important pour dé-
velopper l'élan de la production.
Devant ce manque de commerce qui paralyse la produclion,
L ÉVOLL TIO.N 1»L' TYI'K DU VIGNERON. 45
la population s'étiole. A chaque recensement, il y a perte brute
de C % . Non qu'il y ait émigration, ou déplacement de familles,
mais par le manque de naissance;;.
Le vin mousseux. — La capitale de ce pays, Saumur, est bien
placée sur deux lignes de chemin de fer, l'Orléans et l'État. Elle
est en communication directe, par son pont, avec la vallée d'où
elle tire sa consommation journalière.
Son industrie principale est la fabrication du vin mousseux,
qui se lait à Saint-Florent, village en pleine prospérité qui est à
sa porte. Le vin mousseux a été fait, pour la première fois, à
Saumur après 1830 par un Belge actif, M. Ackermann; il a pris
une importance considérable, qui se chiffre aujourd'hui par des
millions : cette industrie occupe 1.800 ouvriers. Mais malheu-
reusement pour l'agriculture locale, ce vin n'est point fabriqué
avec le cru des coteaux, mais avec des vins étrangers moins
chers, ou ayant d'autres qualités.
Ces vins mousseux ont vulgarisé- l'usage du vin pétillant
d'Epernay et de Reims, et, par leur prix modique, sont montés
rapidement à une grosse consommation.
2" Le Bas-Languedoc. — Ce pays étant en ce moment sous le
coup d'une crise intense, nous nous proposons de l'étudier en
détail, et, vu l'actualité du sujet, nous lui consacrons un chapitre
spécial, consacré à la Crise actuelle. Nous étudierons l'évolution
complète du type languedocien, les causes de la crise, ses effets
et les remèdes qui ont été proposés.
DEUXIEME PARTIE
Lk CRISE ACTUELLE
' C'est dans le Languedoc et le Roussillon que la crise est la
plus intense. Depuis plusieurs années, elle ne fait que croître,
et, en ce moment, elle a atteint son maximum d'acuité. Des ma-
nifestations imposantes, des meetings monstres ont été organisés
dans les principales villes du Midi; la presse est remplie des
doléances des viticulteurs, le Parlement lui-même a été saisi de
la question et, en ce moment, l'émeute gronde.
Pour bien connaître les causes de la crise, il nous faut
remonter aux origines et retracer les vicissitudes que la viticul-
ture a dû traverser dans la région dont nous parlons.
Nous distinguerons quatre périodes : l** la période ancienne
qui s'étend jusqu'au milieu du xix*" siècle ; 2" la période de pros-
périté due au développement des chemins de fer; 3" la crise du
phylloxéra; V' la crise actuelle de la mévente des vins.
I. — PERIODE ANCIENNE.
Par suite de sa situation maritime, ce pays exportait déjà du
vin au temps des Romains; mais, au moyen âge, ce commerce
subit une éclipse; car, à cette époque, la prospérité du monde
méditerranéen diminua beaucoup et la clientèle fut reportée
vers le nord, en Flandre, en Angleterre, etc. Le Languedoc fut
placé en mauvaise posture. Aussi, l'on s'y mit très vite à l'abri-
LA CRISE ACTl ELLE. 47
quer des eaux-de-vie, pour les mêmes raisons que nous avons
indiquées à propos de la Saintongc ', à savoir, transport moins
onéreux par suite du petit volume et du prix élevé du produit.
Mais le commerce des eaux-de-vie était lui-même limité par les
difficultés de communication, les droits, Tinsécurité et les en-
traves diverses qui existaient à cette époque. Ce n'est que peu
à peu, au fur et à mesure du développement des transports,
que la vigne progressa au détriment des garrigues (landes)-.
Ce mouvement s'accentua donc surtout au xix" siècle. En 18i8,
le vignoble de l'Hérault s'étend sur plus de 100.000 hectares et
produit 4 millions d'hectolitres-', tandis qu'en 182V il n'en
produisait que 2 millions. A cette époque, le prix des vins du
Midi ne dépassait guère 10 francs l'hectolitre, et le revenu
annuel d'un hectare de vigne était de 350 francs ^.
Arrêtons-nous un instant sur les caractères de la viticulture de
cette époque. Nous constatons les particularités suivantes :
1° Le capital d'exploitation est faible : fumures nulles, ou-
tillage simple.
2° La main-d'œuvre joue un (jrand rôle. C'est une culture
jardinière, qui se fait k la bêche et n'exige ni chariot, ni char-
rue, ni bestiaux. Là où la culture des céréales demande trente
journées de travail par an, celle de la vigne en demande cent,
à surface égafe ^.
3" Le climat joue un râle pre'pondérant. 11 est tellement favo-
rable, que le sol ne reçoit qu'un simple labour ou un défriche-
ment à 20 ou 30 centimètres, et que l'utilité du défonçage
préalable est encore niée^.
En résumé, le premier facteur est le climat, le second le tra-
vail, et le capital vient en dernière ligne.
i" La petite propriété s'accroît de plus e?iplus, au fur et à me-
1. Voir supra, p. 32.
2. Du provençal gariga qui signifie chênaie.
3. Michel Augé-Laribé, La viticuUure industrielle du midi de la France, p. 43
et 39.
4. Id., p. 4) et 42.
5. Id., p. r,l et suiv.
6. /(/., p. 51.
.'tS LES l'OPULATIONS VITICOLES.
.mre de l'extension du vignoble. Cet accroissement aiig-mente
pendant la première moitié du xin."" siècle', parce que l'ouver-
ture des débouchés a permis une aug-mentation du vignoble,
par le défrichement des garrigues.
5" Da?is les grandes proprié lès, le faire-valoir direct domine de
plus en plus^ au fur et à mesure que l'on se spécialise dans la
viticulture ^. Le métayage ne réussit que là où les risques ne
sont pas trop grands. Il était d'usage courant dans le Languedoc,
quand la vigne était associée aux cultures les plus diverses,
comme cela se pratique encore en France. Mais il disparaît,
quand l'on tend à se spécialiser dans la culture unique d'un
produit aléatoire. Nous dirons donc :
Dans le Languedoc, le métayage et la famille quasi patriar-
cale se sont maintenus, tant que la culture des arbres fruitiers;
{olivie?'S, amandiers, etc.) a été associée à la vigne.
Le centre de la production viticole dans le Languedoc est
l'arrondissement actuel de Béziers. L'arrondissement de Mont-
pellier offre bien, dans son ensemble, les mêmes caractères, mais
il faut, de plus, tenir compte de certains traits nouveaux dus au
passé de Montpellier, et qui rejaillissent sur le type de la popu-
lation de cette ville et de ses environs. Le type du Biterrois est
donc celui d'un producteur de vin, producteur visant en général
à la quantité plutôt qu'à la qualité, car il opère en*plaine et non
en coteau. La vigne a ici ses effets ordinaires. Elle éloigne des
grands groupements de personnel, et, ici, elle domine et éteint
presque l'influence des cultures arborescentes?'.
Xl. — PÉRIODE DK PROSPÉRITÉ DUE AUX CUEMINS DE FER.
Cette période commence vers 1850 et dure .jusque vers 1875^
Le premier chemin de fer de Ja région, celui de Cette à Mont-
1. Augé-Laribé p. fiO.
2. Id., p. 67 cl 68.
3. Voir le Mouvement social, VIF, p. G2. Les variék's du lupe languedocien, in
Ch. de Calan.
LA CRISE ACTUELLE. 49
pellier, fut construit en 1838, mais ce n'est qu'en ISiT qu"il fut
prolongé vers Nimes et Tarascon.
Dès 1858, un muid de vin de 7 hectolitres ne coûte plus que
10 francs pour être transporté à Lyon, alors qu'autrefois il fal-
lait payer 50 francs pour ce transport'. Il y eut donc une exten-
sion extraordinaire du marché qui amena une prospérité ra-
pide.
Pourtant, à cette époque, une première maladie, l'oïdium,
vient s'attaquer à la vigne, mais elle est facilement combattue,
et c'est à peine si elle retarde le mouvement d'extension.
Toutefois cette maladie a causé de pr(jfonds changements dont
nous devons parler.
L'oïdium apparaît d'abord dans les vignes de serre du
Xord^, en Angleterre en ISiô, en Belgique en 18i8, dans les
environs de Paris en 1850, enfin il arrive dans le Midi l'an-
née suivante pour y atteindre son maximum vers 185'k II en
résulta une diminution énorme du rendement, mais qui fut
compensé par un accroissement dans les prix qui s'élèvent
jusqu'à iO francs l'hectolitre. Il n'y eut donc pas de crise éco-
nomique sensible. Au surplus, un remède facile et peu coûteux
(le soufrage) fut rapidement trouvé, et, dès 1858, la production
est revenue à son état normal.
Mais la crise de l'o'idium eut pour effet de remplacer la pro-
duction des eaux-de-vie par celle des vins de table. En efi'et, le
Languedoc n'arrivant plus à fournir l'alcool en quantité suffi-
sante, le Nord se mit à fabriquer l'alcool de betterave, et cette
concurrence ruina les distilleries méridionales-^ Au surplus, ces
dernières luttèrent peu, car les viticulteurs pouvaient écouler
leurs A-ins à un prix avantageux par suite de l'extension du
marché. En résumé, ce fut le chemin de fer qui sauva tout.
Jusque-là, on avait cherché à développer la richesse alcooli-
que du \in; désormais, on s'appliqua à produire le vin de table.
Toutefois, la distillation reparait par intermittance, en 1858 et
1. Michel Augé-Laribé, p. 46.
2. Ibid., p. 44.
3. Ibid., p. 45.
50 LES rOPl'LATIO.\S VITICOLES.
1859, en 1865 et 186G, chaque fois qu'une surproduction pas-
sagère vient encombrer le marché. En réalité, on vendait les
alcools sans bénéfice sensible, mais cela valait mieux que de
jeter le vin.
La substitution du vin de table à leau-de-vie, comme but de
la production, amena quelques changements dans le travail :
« la date des vendanges est avancée et la durée de la cuvaison
réduite; les caves, les vaisseaux vinaires sont améliorés; les
foudres en bois sont substitués aux petites futailles et aux cuves
en pierre ' » .
Elle amena égalemeiit des changements dans la propriété, en
favorisant la petite au détriment de la grande^-. On tend à mor-
celler les grands domaines de la plaine. De 18i7 à 1866, le
nombre des cotes foncières augmenta d'un quart dans l'Hé-
rault.
Le développement de la viticulture fait hausser les salaires
et amène une immigration d'ouvriers. Le salaire des journaliers
qui s'élevait de 1 fr. 50 à 2 francs au commencement du siècle,
va de 2 francs à 2 fr. 50 entre 1856 et 1860, et enfin de 2 fr. 50
à 3 francs vers 1866 et 1869. En 1875, il atteint de 3 à 4 francs 3.
Les hauts salaires amènent une immigration temporaire des
montagnards voisins^. Us viennent do l'Ariège, du Tarn, de la
Lozère, de l'Aveyron, de l'Ardèche et de la Haute-Loire. Ils font
dans l'Hérault une première campagne de trois mois pour les
travaux du printemps, puis vont en Camargue et en Provence
pour les moissons, reviennent dans le Languedoc pour les ven-
danges, pour rentrer chez eux faire les récoltes d'arrière-saison.
On les payait au mois, et de plus ils étaient logés et quelquefois
nourris. Au début du siècle, ils gagnent 200 francs par an; en
1855, VOO francs, et en 1873, 560 francs, nourriture en plus
dans les trois cas.
1. Augé-Laribé, p. 53.
•1. Ibid., p. 03.
3. Ibid., ]). 77.
i. A Béziers, les domestiques viennent surtout des Causses, de Lodève, Saint-Pons,
Castres, tandis que les ouvriers et les journaliers viennent de la montagne, de
l'Ariège, de l'Espagne (Voir Cli. de Calan, loc. cil., p. 62).
LA O'.ISE ACITELLE. 51
Ces hauts salaincs favorisent évidemment la pclitc propriété
au détriment de la grande.
Le développement de la clientèle amène la hausse du prix des
terres. Tous ces petits propriétaires, éblouis par* la prospérité, se
disputent les terres à prix d'or. Aussi les terres sont d'autant
plus chères que les parcelles sont plus petites. On arrive à payer
jusque 6 à 8.000 francs l'hectare, en moyenne, en corps de do-
maine, et 12 à l.'j.OOO francs pour les petites propriétés^. On ac-
cordait de grandes facilités de paiement tant la confiance était
grande. On donnait aux acheteurs jusqu'à dix ans pour s'ac-
quitter et Ton peut dire que l'hypothèque a joué un rôle con-
sidérable dans la formation des petites propriétés paysannes.
« Parfois des ouvriers agricoles associaient leurs économies
pour acheter le lopin de terre qu'ils convoitaient. Ils payaient
par exemple un hectare 20.000 francs, puis ils le partageaient
entre eux'. »
Ce haut prix du sol n'eût été qu'un demi mal, si le capital
disponible eût été en rapport. Malheureusement, le vigneron
comptait plus sur la productivité naturelle du sol que sur celle
du travail, et il préférait mettre toute son épargne dans la pos-
session de la terre. Cela explique la répercussion suivante :
Le vigneron met toute son épargne dans V achat du sol et né-
glige le capital cultural et le fonds de réserve. « Dans leur désir
immodéré de posséder la terre, dit M. Augé-Laribé^, les pay-
sans avaient acheté au delà de leurs forces, d'autant plus
acharnés que la terre était plus chère, et gardant avec témérité
une confiance inébranlable dans l'avenir de la vigne... Trop
souvent, ils songeaient à acquérir encore et continuaient à rem-
placer par leurs efforts personnels les opérations, qui récla-
maient des avances en argent ; en particulier, la vinification res-
tait le plus souvent défectueuse. » On voit de suite pourquoi ce
type est mal préparé à supporter uae crise sérieuse et j)ersis-
tante.
1. Augé-Laribé, loc. cit., p. 65.
2. Ibid., p. 66.
3. Ibid., p. 81 et 82.
52 LES POPULATIONS VITICOLES.
L'enrichissement rapide a exalté la vanité ^ développé le dé-
sir des jouissances grossières. C'est là une raison de plus pour
négliger la constitution du fonds de réserve qui eût été si né-
cessaire. «... Tous les témoignages s'accordent à signaler l'abais-
sement général de la moralité et uue véritable passion de
gaspillage. Une complète imprévoyance remplaça une prudence
qui touchait à l'avarice ^ » Trop souvent, hélas! les hommes
s'adonnèrent à la débauche et les femmes à la toilette. A part
quelques notables exceptions, l'on dépensait au jour le jour
sans compter. Tel était l'état des choses quand survint le phyl-
loxéra.
\\\. — LA CRISE 1)U PHYLLOXÉRA.
« Les premières atteintes du phylloxéra en France remontent
à 1863 pour le Gard, à 1866 pour hi Vaucluse et les Bouches-du-
Rhùne et à 1867 pour les environs de Bordeaux-. » Il progresse
lentement de la Provence vers le Languedoc et le Roussillon,
et le malheur des régions atteintes fait la fortune de celles qui
ne le sont pas encore, sans les rendre plus prévoyantes. Aussi,
quand elles sont atteintes à leur tour, rien n'a été fait pour
parer au danger. Rien ne montre mieux le degré d'insouciance
de ces populations, leur optimisme, leur foi aveugle dans la
chance.
Les effets de la maladie sont foudroyants et se manifestent par
la chute du prix des terres qui tombent à quelques centaines de
francs, par la baisse des salaires ({ui diminuent d'un tiers ou de
moitié, par l'exode de villages entiers. Ceux qui ont un fonds
de réserve peuvent se retourner et faire du blé et de la luzerne,
mais les autres n'ont qu'une ressource, s'expatrier comme ou-
vriers vers les régions non encore atteintes.
Voyons quelles répercussions sociales la crise phylloxérique
produisit dans le Midi.
1. Augc-Laribé, p. 83.
2. Ibid., p. 87.
LA CKISE ACTUELLE. 53
La crise phy lloxérique amena VarrH du moixellement el la
reconstitution de quelques grands domaines. Les grands pro-
priétaires qui avaient un fonds de réserve purent racheter à bas
prix les parcelles abandonnées; ce sont ces grands propriétaires
qui ont sauvé la viticulture.
La crise phylloxérique a augmenté la production du vin dans
les pays Jion atteints. C'est depuis lors que l'on a planté tant de
nouvelles vignes en Italie, en Espagne, en Algérie, en Tunisie,
etc. Ainsi s'est créée, pour l'avenir une concurrence nouvelle, qui
cherchera à maintenir plus tard les positions acquises.
La crise phylloxérique a développé la viticulture dans les
régions sablonneuses. « Dès 1873, un cultivateur de Provence,
M, Bayle, constate que les vignes, plantées dans les terrains sa-
blonneux, résistaient, à côté des vignes qui. situées dans d'autres
terrains, dépérissaient'. » Dès lors, la viticulture se propage
tout le long du littoral depuis Fenibouchure du Rhône jusqu'à
Agde ; et. en quelques années, la valeur des terres de cette région
décuple. Ces terrains avaient été autrefois employés à la cul-
ture de la garance, mais depuis la découverte de l'alizarine,
ils éiaient presque entièrement abandonnés-. Cette colonisation
a été l'œuvre des grands propriétaires.
Le phylloxéra a développé les fraudes sur le vin. Il en est
ainsi toutes les fois qu'un produit devient cher, et sur le vin les
fraudes sont nombreuses et faciles. Il y eut une importation
considérable de raisins de Corinthe; on se mit à fabriquer du
vin artificiel; on fit des coupages savants.
Voilà trois causes qui pèseront sur le commerce du vin : con-
currence étrangère, vignobles des terrains sablonneux, fraudes.
Mais elles sont contre-balancées par ce fait : le phylloxéra a
fait disparaître les vignobles d'îin grand nombre de régions. Il
en a été ainsi surtout là où la vigne ne formait qu'une culture
accessoire.
Mais tous ces bouleversements, quelque considérables qu'ils
soient, n'étaient que le prélude de nouveaux bouleversements
1. Augé-Laribé. p. 109.
2. Ibid., p. 110.
54 LES POPULATIONS VIÏICOLES.
plus profonds encore, qui allaient affecter les méthodes mêmes
du travail et inaugurer Tère de la viticulture industrielle.
En effet, les pays atteints se défendent et cherchent à re-
constituer le vignoble, soit on tuant les insectes, cause de tout
le mal (par intoxication ou submersion), soit surtout en impor-
tant des plants américains.
Quel que soit le procédé employé, il a bouleversé dans lo
même sens les conditions de la production. Étudions donc les
caractères de la viticulture moderne.
Nous constaterons les phénomènes suivants :
\° Le capital d'exploitation est augmenté.
Il y a d'abord les frais de reconstitution qui ont grevé la terre
d'une charge d'environ 1.000 francs par hectare.
De plus, les frais annuels ont augmenté. Au lieu de fumer tous
les trois ans, il faut fumer tous les ans. Il faut faire l'opération
du soufrage pour combattre l'oïdium, celle du sulfatage pour le
niildew, celles du clochage et de l'échaudage contre les attaques
de certains insectes ^ En moyenne, les frais d'exploitation s'élè-
vent actuellement à 600 francs l'hectare.
2" V accroissement des frais de production oblige à forcer les
rendements par des procédés perfectionnés cjui augmentent
encore la capital d' exploitation nécessaire. En effet, si l'on dé-
pense plus par hectare, il faut que cet hectare produise plus.
C'est pourquoi, au lieu des anciennes tailles en souche basse, on
utilise la conduite sur fd de fer qui permet d'obtenir d'énormes
récoltes ; quand on peut disposer de canaux d'irrigation, on
emploie, dans le même but, les arrosages d'été; on a recours aux
procédés mécaniques partout où ils sont possibles; on améliore
également les procédés de vinification, etc. Tout cela se tra-
duit par de nouvelles dépenses, mais cette fois ce sont des
dépenses productives qui permettent de se rattraper des charges
résultant des luttes contre les maladies. Aussi, l'on peut dire
qu'actuellement, l'exploitation la meilleure est celle qui, à
surface égale, dispose du capital le plus élevé -. On est ainsi
1. Augé-Laribé, p. 111 et 112.
2. Ibid., p. 113.
LA CRISE ACTUELLE, OO
arrivé à produire jusqu'à 300 hectolitres et plus par hectare .
3' Donc, ce n'est plus le travail, mais le capital qui joue le rôle
pri' pondérant dans la production. Celle-ci n'augTnente plus en
proportion de la quantité de travail (jue l'on y consacre, mais
en proportion de la quantité de capital dont on dispose.
4° La grande propriété s'accroît au détriment de la petite. C'est
le mouv^ement inverse de celui qui existait auparavant. Il faut,
en effet, que le domaine soit assez étendu pour couvrir les dé-
penses faites, et l'on considère que la surface la plus favorable
est comprise entre 60 et 80 hectares ^ .
En tous cas, à partir de 30 hectares, l'on commence à réaliser
des économies par suite de la concentration de la production.
5" Toutefois de noinbreux propriétaires fragmentaires se main-
tiennent en travaillant à certaines époques pour les grands pro-
priétaires. Ces derniers en effet ont besoin d'une main-d'œuvre
variable qu'ils trouvent eu partie chez les bordiers. Mais l'on
peut dire c[ue le petit domaine sappuie sur le grand. Les ou-
vriers n'économisent plus pour acheter de la terre, et les par-
celles agglomérées ne se détachent plus.
6" La petite propriété s'est mieux maintenue sur les coteaux
secs et pierreux que dans les plaines ~, parce que les nouveaux
procédés y sont moins faciles à établir (labours par chevaux,
ou à la machine, sulfatage à dos de mulets, etc.;.
La petite propriété est-elle destinée à disparaître fatalement
devant la grande? Nous ne le pensons pas. Elles ont, toutes deux,
un rôle à jouer. Partout, en Saintonge, dans le Bordelais, en
Gascogne, dans le Languedoc, le grand propriétaire est le pion-
nier du progrès; c'est grâce à lui que l'on surmonte les crises
et que l'on expérimente les méthodes nouvelles. De son côté, le
petit propriétaire fournit la main-d'œuvre, et la vigne s'adapte
trop bien au domaine fragmentaire, pour qu'il soit si facilement
exproprié. Ce qui fait surtout l'infériorité actuelle dos petites
propriétés, c'est la vinification qui est restée défectueuse. Le petit
propriétaire ne peut employer les pompes mécaniques et les
1. Augé-Laribé, p. 119.
2. Ibid., p. 135.
56 LES POPULATIONS VITICOLES.
pompes mobiles pour le soutirage, les filtres et les pasteurisa-
teurs, etc. Sa cave trop petite ne permet pas d'employer des
foudres et des cuves de grande dimension, de sorte que l'cmma-
gasinement est plus onéreux. Du reste, ce n'est guère que dans
les grandes cuves que l'on peut utiliser les sous-produits, marcs,
tartres et lies. Il y a donc une nécessité urgente pour les petits à
pouvoir profiter des avantages de la concentration industrielle.
C'est ce qui est en train de se faire.
7" L'impossibilité des petits propriétaires à organiser des cel-
liers perfectionnés tend à développer le type du fabricant de vin
spécialiste. Le fabricant de vin est un capitaliste qui installe
des celliers perfectionnés et qui achète aux vignerons les raisins
tpi'ils ont récoltés. C'est une évolution vers une division du travail
plus grande qui s'annonce, et cette division du travail permettra
aux bordiers de profiter des avantages de l'outillage moderne,
et par conséquent de se maintenir ^
8" Enfin, le développement de la production dans certaines ré-
gions a provoqué une immigration d'ouvriers étrangers^ non seu-
lement des montagnards, mais des Italiens, des Espagnols.
IV. — LA CRISE DE LA MEVENTE DES VINS.
Toutes les transformations dont nous avons parlé, aboutissent
à une augmentation de production, soit à l'étranger, soit en
France. L'offre dépassant la demande, il devait y avoir une
baisse de prix.
De 1878 à 1891, pendant le fort de la crise phylloxérique, les
prix sont élevés, et le bénéfice des vignerons indemnes est con-
sidérable.
De 1893 à 1894, se produit une première crise de surproduc-
tion et le prix des vins rouges ordinaires tombe à 6 et 7 francs
l'hectolitre -. Il se relève dans les années suivantes pour monter
jusqu'à 20 francs.
1. Aiigé-Laribé, p. 152.
2. Ihid., p. l'JG.
LA CRISE ACTUELLE. 57
En 1900, survient une seconde crise duc à la mévente et les
prix tombent à 2 et .'{ francs Thectolitre. En 1903, les gelées
font remonter le cours jusqu'à 25 francs; mais ce mouvement
n'est que passager, et, eu 1905, il redescend à 7 ou 9 francs,
par suite d'une abondante fabrication de vin de sucre. En effet,
c'est à ce moment que se produit la baisse du prix des sucres à
la suite de la convention de Bruxelles.
Depuis lors, les prix ne se sont plus relevés. Il semble donc
que, cette fois, on soit en présence d'une crise profonde, pro-
longée.
C'est là un phénomène grave, surtout pour une population où
l'imprévoyance domine, et l'on se demande avec anxiété com-
ment cela pourra finir.
Mais avant de chercher les remèdes, voyons rapidement les
causes et les effets de la crise.
Les causes? Nous les avons indiquées plus haut; il nous suffira
donc de les résumer rapidement.
Nous avons dit, qu'au moment de la crise phylloxérique. les
pays étrangers et l'Algérie ont étendu leurs vignobles pour
pouvoir exporter en France '. Aujourd'hui, ils cherchent à con-
server les situations acquises, ou bien concurrencent les vins
français sur les marchés étrangers.
En second lieu, nous avons dit qu'an même moment, les
fraudes se sont développées, et qu'elles ont encore augmenté
depuis la nouvelle législation sur les sucres. « Les vins de
sucre dont le prix de revient variait de 10 à 12 francs l'hecto-
litre, se vendirent de 16 à 18 francs jusqu'au moment où ils
subirent la baisse dont ils furent les promoteurs, au point de
descendre bien au-dessous du prix de fabrication'-. » Sans doute
aujourd'hui ce genre de fraude n'est plus rémunérateur, et il est
probable qu'il n'est plus employé, mais il a alourdi le marché
pendant un certain temps ^.
1. Voir supra, p. 53.
2. Jean Vidal, Monographie de la ville d'Aiinarcjues, p. 295.
3. En effet, le vin invendu vient constamment s'ajouter au vin produit l'année
suivante. Aux 70 millions d'hectolitres de l'année 1906, il faut ajouter les 38 mil-
lions invendus en 1905.
58 LES POPULATIONS VITICOLES.
En troisième lieu, il y a raugmentation de la production des
vins communs due aux nouvelles méthodes de culture. Il faut
remarquer que les régions qui produisent les vins de luxe sont
restées à l'abri de la crise. Les parties atteintes sont celles qui
fournissent surtout les vins ordinaires. Là, on a dû viser de plus
en plus à la quantité, et la qualité a baissé en conséquence, à tel
point qu'on ne les a plus distingués des vins fraudés.
La crise a été entretenue par le manque de fonds de réserve.
On ne saurait trop insister sur ce fait. Pendant les bonnes
années, on a toujours dépensé sans compter, et l'on s'est trouvé
dépourvu pendant les mauvaises. Aussi il faut vendre à tout prix
et cela déprécie les cours : « Les propriétaires, eux, ont besoin
d'argent, besoin pressant. Tout à l'heure, à la veille de la ré-
colte, voulant réaliser coûte que coûte, ils jetteront tous à la
fois leur vin sur le marché. Comme il n'y aura pas de contre-
partie, ce sera encore et toujours la baisse '. »
Enfin, la crise est encore entretenue par la prudence des
négociants en vin, qui n'osent plus acheter et par les banques
qui n'osent plus faire de crédit, qui n'escomptent plus les effets.
La confiance a disparu, et la situation devient de plus en plus
sombre.
Voyons maintenant quels sont les effets de la crise.
La surproduction a amené la baisse des salaires. Les salaires
qui, en 1875, étaient de 3 à k francs, varient en 1892 de 2 à
3 francs -. Là, comme nous le verrons, est l'origine du mouve-
ment ouvrier dans le Midi. Malheureusement, les patrons ne
sont pas en situation de faire droit aux revendications de leur
personnel.
La surproduction a amené la baisse du prix de la terre. A
Nissan, par exemple 3, il y a à peine une demi-douzaine de
propriétaires qui, actuellement, ne soient pas grevés d'hypo-
thèques. Telle propriété, qui valait 200.000 francs et supportait
une hypothèque de 40.000 francs, a été vendue... VO.OOO francs!
1. Le Temps, n" du 19 mai 1907.
:i. Aiigé-Laribé, Joe. cit., p. 283.
3. Voir le Tempa du 25 mai 1907.
LA CRISE ACTUELLE. 59
La crise de surproduction a substitué un mouvement d'émi-
gration à rimmigration des montagnards. Après la reconstitu-
tion des vignobles, il y eut, parmi les immigrants temporaires
venus des montagnes voisines, un petit nombre (jui se fixèrent
à titre définitif dans le pays. Mais, depuis la crise, la situation
est renversée. Ainsi, de 1901 à 1906,1a commune d'Aimargues,
par exemple, a fourni un excédent de 68 émigrants '. On remar-
quera que ce mouvement d'émigration est cependant bien faible;
la population de cette ville s'élève en effet à 2.800 haJjitants en-
viron. C'est bien insuffisant pour une population aussi éprouvée.
Un attachement trop grand au pays natal qui, dans certains cas, est
une vertu, devient un grave défaut en temps de crise économique.
La surabondance d'une population impuissante à se procurer ses
moyens d'existence entretient le malaise, l'aggrave, le perpétue.
Mais, dira-t-on, trouveront-ils ailleurs des moyens d'existence?
Beaucoup d'entre eux ont-ils même la possibilité de se déplacer?
Cela peut être vrai; mais, dans ce cas, cela ne prouverait qu'une
chose, l'imprévoyance irréductible des populations vivant des
cultures arborescentes, imprévoyance qui n'a malheureusement
été que trop souvent constatée par la science sociale.
Voilà des gens, nous l'avons vu, qui ont éprouvé plusieurs
crises successives, oïdium, phylloxéra, mévente des vins, etc.
Chaque fois, on constate les mêmes fautes, la même insouciance.
Quand la crise s'annonce, on compte sur la chance pour être
épargné ; quand elle sévit, on espère sa disparition prochaine ;
quand on est aux abois, on crie sa misère, parce qu'alors on est
dans l'impossibilité de rien faire.
L'homme prévoyant, lui, épargne dans les moments de prospé-
rité; quand la crise arrive, il a le temps de se retourner, et il
cherche à se retourner avant que la misère ne l'atteigne. Voilà
ce qui a manqué à la plupart des Méridionaux. Ces défauts sont,
du reste, ceux de la plupart des communautaires. Nous dirons
donc :
Par suite de la formation communautaire des vignerons du
1. J. Vidal, loc. cit., p. 217.
60 LES POPULATIONS VITICOLES.
Midi, Vémigration en temps de crise est insuffisante et tardive.
Laissons parler un Méridional i : « De 1883 à 1885, la recons-
titution du vignoble nécessita l'emploi d'ouvriers vigoureux et
expérimentés. Les enfants d'Aimargues qui étaient allés chercher
dans les régions plus fortunées la rétribution du travail que la
terre natale était impuissante à leur procurer, éprouvèrent la
satisfaction de rentrer au pays. Si la crise phylloxérique n'avaife
fait à une partie de la population une impérieuse nécessité d'a-
bandonner momentanément le territoire désolé par le terrible
insecte, nous n'aurions certainement jamais eu à enregistrer le
moindre mouvement d'émigration. Amoureux de son pays et ne
lui gardant pas rancune des mauvais jours, l'Aimarguois nait^
vit et meurt à l'ombre de son clocher. <>
La baisse des salaires a fait éclore des grèves. Après quelques
petits conflits sans importance dans les Pyrénées-Orientales et
dans l'Hérault, une première grève éclata à Peyriac-de-Mer
(Aude), en mai 1903, grève qui se termina par un transaction
avantageuse pour les ouvriers '.
Mais, à la fin de cette même année, il y eut un mouvement
plus général. Une première grève se produit à Nézignan-l'Evèquer
dans l'arrondissement de Béziers, vers le 25 novembre. Elle dure
vingt jours. Les ouvriers demandaient un salaire de 2 fr. 90'
pour 6 heures de travail au lieu de 2 francs pour 7 heures. Ils
obtiennent 2 fr. 50 pour 6 h. 1/2 3.
Cependant la grève s'étend et gagne de proche en proche. A
Sérignan, gros village au sud de Béziers, des atteintes à la li-
berté du travail se produisent, et cet exemple est suivi partout.
Le mouvement devient général et les ouvriers italiens font cause
commune avec les ouvriers français. Les petits propriétaires
soutiennent les grévistes et sympathisent avec eux. La statistique
de Y Office du Tr^u^zV inscrit pour la période novembre 1903 à
juillet 190i près de 150 grèves et environ 90.000 grévistes ^.
1. J. Vida!, loc. cit., p. 216.
2. Augc-Laribé, loc. cit., p. 297.
3. Ici., p. 298.
4. M., p. 302.
LA CRISE ACTLELLE. 61
Quatre départements, l'Aude, Tllérault, le Gard et les Pyrénées-
Orientales, furent spécialement touchés par ces agitations qui dé-
butèrent en lOO'!- et se poursuivirent au milieu de périodes de
calme jusqu'au commencement de 1905 '. M. Henri Brun cite de
nombreux cas de mauvais gré, d'excès commis par les grévistes,
et il les attribue à l'antagonisme des classes qui s'était développé
dans le Midi depuis un certain nombre d'années, antagonisme
dont il voit la cause dans l'imprévoyance générale des classes
ouvrières unie à leur agglomération dans de grands centres, ce
qui permet la propagation facile de la prédication socialiste -.
Il faut ajouter que l'agitation s'est limitée à la zone où do-
minent la grande et la moyenne propriété.
Quel fut le résultat de ces grèves?
« Les premiers succès obtenus engagèrent les grévistes à ac-
croître leurs revendications et à les préciser. Après avoir obtenu
2 fr. 50 pour 6 heures àSérignan, ils se firent accorder 2 fr. 70
à Béziers et à Mèze, 3 francs pour 7 heures à Narbonne, 3 fr. 50
à Perpignan pour une journée dont la durée est en hiver de
7 heures et de 8 heures en été : eniin 0 fr, 50 l'heure à iMontpel-
lier et à Lunel. Les domestiques qui s'étaient unis aux grévistes
obtinrent des avantages moins nets: raugmentation de leurs
gages ne dépassa pas 5 francs par mois'^ » « Les propriétaires, dit
M. Henri Brun *, accordèrent assez facilement une augmentation
du prix des journées, mais refusèrent généralement d'accepter
la diminution des heures de travail. »
Tels furent les premiers résultats. Il y en eut d'autres.
Les grèves donnèrent naissance à une organisation syndicale.
Avant le mouvement gréviste dont nous venons de parler, il
y eut bien quelques tentatives, de la part des socialistes, pour
fonder des groupes syndicaux, en imitation de ceux formés par
les ouvriers de l'industrie sous l'influence du parti guesdiste, à
Montpellier ^^1891), Garcassonne (1892), Perpignan (1893), Nar-
1. Henri Brun, Zc5 récents (roubles agraires et la crise agricole {Se. soc,
T pér.,26'' fasc, p. 25).
2. /(/., p. 25 et siiiv.
3. Augé-Laribé, loc. cit., p. 309.
4. Loc. cit., p. 29.
62 LES rOPLLATIOKS VITICOLES.
bonne (1894), Béziers (1896), etc. Ces premiers syndicats n'eurent
qu'une durée éphémère; encore moins purent-ils entamer la
campagne.
En 1900, un second mouvement syndical se fait jour sous
l'influence des Bourses de Travail; des essais de Fédérations
apparaissent et l'on tient des Congrès annuels. Mais tout cela
n'eut qu'une vie factice : « Ce premier efTort d'organisation, dit
M. Augé-Laribé 1, serait probablemeut resté inefficace si la
baisse des salaires et l'aggravation du chômage n'avaient acculé
les ouvriers à la grève. »
Plus loin, il ajoute- : « On sait combien, d'une façon générale,
les ouvriers français sont peu disposés à se grouper et à payer
(les cotisations en dehors des périodes de grèves. Ils ne voient
dans leurs associations que des organes de lutte. Cela a été par-
ticulièrement remarquable dans la région viticole. Les syndicats,
existant avant la proclamation des premières grèves, étaient fort
peu nombreux et ce ne sont pas eux qui les ont organisées. Mais
du jour où les paysans songèrent à réclamer une augmentation
de salaire, ils sentirent le besoin de s'appuyer sur un groupe-
ment corporatif. La plupart des syndicats furent créés dans la
réunion où l'on rédige les revendications ; lorsque les proprié-
taires acceptèrent les demandes de leurs ouvriers sans les con-
traindre à la grève, le projet de créer un syndicat fut presque
toujours abandonné. Cette influence des grèves explique le ra-
pide accroissement des syndicats en 1904. »
De son côté, M. Henri Brun dit'^ : <( Ce mouvement gréviste
de 1903-1904 donna un grand essor à la formation des syndicats
révolutionnaires, qui trouvèrent une clientèle toute disposée. »
D'autre part, une fois le calme rétabli, les syndicats commen-
cèrent à se désagréger : « Après cette nouvelle série de grèves,
on a pu constater un recul dans le mouvement syndical. De nom-
breuses associations ont été désorganisées par l'impossibilité de
payer les cotisations, l'indifférence ou l'indiscipline de leurs
1. Augé-Laiibé, p. 296.
2. /d., p. 304.
3. Henri Brun p. 30.
LA CRISE ACTUELLE. 63
membres et les divisions provoquées par la création de syndicats
jaunes ' >•.
Et non seulement la cohésion des syndicats baisse, mais les ré-
sultats acquis sont peu à peu perdus :
« En ce qui concerne le maintien des tarifs et la propagande,
il est certain que beaucoup de syndicats sont restés au-dessous
de leur tâche et n'ont pas su empêcher le retour aux anciens
prix et au système du travail à forfait. »
Aujourd'hui, à Nissan (entre Béziers et Narbonne), le salaire
est de 2 fr. 50 pour 7 heures. De plus, le nombre des journées
de travail diminue, car les vignerons réduisent de plus en plus
leurs frais de culture, faute d'argent; ils suppriment des façons
notamment le raclage consécutif aux labours, le défonçage et le
chaussage des ceps en août.
Et pourtant l'on ne voit plus de grèves. Que s'est-il passé?
Quelle est l'énigme du succès facile des ouvriers, et de leur in-
succès non moins rapide '-'?
C'est que la hausse des salaires obtenue par l'action syndica-
liste a été une hausse factice. Les ouvriers français savent très
bien s'organiser rapidement en vue de la lutte, grâce au concours
que leur prête le parti socialiste. Au contraire, les patrons ont
été impuissants à se solidariser : « La situation était assez grave,
dit M. Brun 3, pour que les propriétaires cherchassent à détourner
l'orage qui s'amoncelait au-dessus de leurs tètes. Un manque
d'entente générale fit échouer la plupart de leurs efforts. Ils es-
sayèrent de se syndiquer entre eux. De nombreuses défections
rendirent nuls les effets de ce lock-out imparfait. Quelques syn-
dicats jaunes furent institués sans succès. » M. Augé-Laribé
constate la même chose ^ : « Nous avons vu que les ouvriers gré-
vistes avaient profité de l'inorganisation des propriétaires. Alors
qu'ils avaient réussi à se grouper dans leurs syndicats ou tout
au moins à se faire représenter par des comités de grèves, les
1. Augé-Laribé, p. 309. Voir aussi, p. 354.
2. Voir le Temps, du 25 mai 1907.
3. Henri Brun p. 30.
4. Augé-Laribé, p. 311 et 312.
64 LES POPULATIONS VITICOLES.
propriétaires restaient séparés, isolés par leurs habitudes de vie
et leurs passions politiques. Pour les réunir momentanément, il
fallut presque toujours l'intervention des municipalités... s'ils
avaient été organisés, s'ils avaient pu s'entendre dans des réunions
privées, il est certain qu'ils n'auraient pas cédé aussi facilement
aux réclamations des grévistes. »
Les revendications des ouvriers ont abouti, non seulement à
cause de la mésintelligence entre les patrons, mais aussi, de
l'appui qu'ils ont reçu des pouvoirs publics : c Cependant on ne
peut pas nier que la politique ne soit intervenue et ne se soit
surajoutée au mouvement ouvrier. Il y avait pour les politiciens,
au milieu de cette agitation, une trop belle occasion de se créer
une popularité pour qu'ils y aient renoncé ; même il faut recon-
naître que le succès des grévistes est dû pour une part aux com-
plaisances des municipalités et des pouvoirs publics'. »
. Les patrons sont toujours aussi inorganisés : « Us ont projeté
d'opposer aux syndicats ouvriers des syndicats de propriétaires,
mais ils ne l'ont pas fait^. »
Comment donc ont-ils pu réduire les salaires, et cela sans pro-
voquer de nouvelles grèves?
La surproduction qui tendait à faire baisser les salaires a été
plus forte que le mouvement ouvrier qui tendait à les faire
hausser.
C'est la force des choses qui a réduit les salaires, elles ouvriers
le sentent tellement bien qu'ils ne réclament plus. A quoi peut
servir une grève, quand le patron n'a plus les moyens de faire
travailler, de payer des salaires? Il y a plus que jamais des chô-
mages, mais ces chômages ne sont plus dus à la grève; les pro-
priétaires n'ont plus de travail à offrir. Ces mêmes propriétaires
qui n'avaient pu s'entendre pour organiser un lock-out, s'enten-
dent malgré eux aujourd'hui par la force des choses imposée par
l'état du marché des vins. Et la force des choses a été plus forte
que la force des hommes. C'est la loi de l'offre et de la demande
qui, finalement, a eu le dessus. Et elle l'a eu d'autant plus que
1. Augé-Laribé, Id.
2. Id., p. ;{12.
LA CRISE ACTUELLE. 65
par suite de rimprévoyance g-énérale, aucune résistance n'a pu
lui être opposée. Les gens qui ont un fonds de réserve peuveni
se mettre enpartie en dehors de la loi de l'offre et de la demande ;
ils peuvent attendre : ils peuvent chercher ailleurs : ils ont le
temps de se retourner. Ceux qui sont à court subissent la loi dans
toute sa rigueur.
Mais alors on cherche ce qui peut être plus fort que la force
des choses. On le cherche d'autant plus que Ion est habitué à
compter sur les autres, ou sur la chance. Et les regards so
tournent vers un organisme tout-puissant, qui a la prétention
de diriger la vie de tous les individus: on se tourne veis l'État.
L'État est omnipotent ; lÉtat-Providence arrangera tout.
En cas de crise prolongée, les vignerons qui ne peuvent plus
s'appuyer sur les autres et qui ont perdu tout espoir dans la
chance, ont recours à l'Etat.
Les vignerons qui, jusque-là, n'avaient rien demandé à l'État,
font maintenant appel à son intervention. Que lui demandent-
ils et comment le demandent-ils? C'est ce que nous allons voir.
Les faits sont récents. Il y a eu des manifestations monstres
dans les principales villes du Midi. D'abord le 11 mai. à Bé-
ziers, où tout se passe dans le plus grand calme; mais le IG mai.
des bagarres eurent lieu et l'hùtel de ville est incendié. Le
même jour, un meeting avait lieu à Montpellier, mais tout se
borna à quelques altercations avec la police. Le 20 mai, mani-
festations de 100.000 viticulteurs à Perpignan. Le 26, meeting
à Carcassonne: on parle de 300.000 personnes! Le 2 juin,
Nimes voit 200.000 manifestants défiler dans ses murs. On
fait des discours et l'on envoie des pétitions au gouvernement,
demandant la suppression des impôts pour l'année 190T et l'in-
terdiction de la fraude, en particulier celle du sucrage des vins
à qui on attribue les causes de la crise.
Mais les têtes s'échauffent de plus en plus, et, à Carcassonne.
la pétition devient un ultimatum. On somme le gouvernement
de faire droit aux vceux de la population avant le 10 juin, à
I. Voir le Temps du 25 mai 1907.
CG LES POl'l LATIONS VITICOLES.
défaut de quoi, ce sera la grève des contribuables et la démis-
sion de tous les maires des communes de la région; ce sera
l'arrêt de toute la vie publique.
Le 9 juin, une dernière manifestation a lieu à Montpellier,
réunissant plusieurs centaines de mille personnes. Dès lors, le
délai accordé au gouvernement est clos, et la grève des maires
commence. De nouvelles bagarres ont lieu, et la mutinerie se
propage jusque dans Tarmée.
V. — LES REMEDES A LA CRISE ACTUELLE.
Examinons si les vœux des viticulteurs sont de nature à en-
rayer la crise.
D'abord le iUgrèvement des impôts. Il est probable qu'il
s'imposera, en fait, au moins partiellement. A Nissan, par exem-
ple, il n'est encore presque rien rentré des impôts de 1907, et
beaucoup de contribuables doivent encore des cotes de 1906 et
même de 1905; pour certains, les frais ont doublé le principale
La remise des contributions ne sera donc qu'un bien faible pal-
liatif; c'est du reste un remède négatif.
Reste la question des fraudes.
D'abord y a-t-il lieu de légiférer à ce sujet?
Il y a d'abord' la loi du li août 1887 qui, pour distinguer le
vin frais des vins de sucre et des vins de raisins secs, ordonna
que mention obligatoire en soit faite sur les récipients qui en
contiendraient une portion infime. Il y a la loi du 11 juillet
1891, qui interdit le plâtrage des vins et prescrit la tenue de
comptes distincts et une séparation dans les mag'asins pour les
vins dits naturels et pour les vins dits de marc, de sucre ou de
raisins secs; puis la loi du 2i juillet 189i, qui interdit l'addi-
tion d'alcool et l'addition d'eau, même déclarées, même connues
de l'aclieteur et du consonmiateur; puis la loi du 0 avril 1897,
qui, d'une part, soumet au régime de l'alcool la fabrication in-
1. Voir le Temps du 'îS mai 1907..
I-A (.RISK ACTUELLK. 67
dustrielle, la circulation et la vente des vins de raisins secs et de
tous vins artificiels, et, d'autre part, prohibe la détention, à un
titre quelconque, par un négociant, des piquettes et vins de
sucre; puis la loi du 2 février 1899, dont l'article 2, connu sous
le nom d'amendement Piou, prohibe les mélanges, à l'entrepôt
réel, de vin étranger et de vin français; puis la loi du 29 dé-
cembre 1900 qui, pour pousser à la consommation des « boissons
hygiéniques », creuse un trou profond dans le budget en sup-
primant les droits de détail, d'entrée et de taxe unique sur les
vins, cidres, poirés, hydromels, et en ne soumettant j^lus ces
boissons qu'à un droit général modéré de circulation ; puis la
loi du 28 juin 1903, relative au régime des sucres; puis la loi
du 18 juillet i90'i-, renforçant la répression des fraudes com-
merciales sur les vins. A cette dernière loi, il convient d'ajouter
celle du 1" août 1905, qui a eu pour objet, d'une manière géné-
rale, la répression des fraudes dans la vente des marchandises,
ainsi que la répression des falsifications des denrées alimentaires
et des produits agricoles.
11 semble donc que la loi soit bien armée. Pourtant, à la suite
des événements qui se passaient dans le Midi, le conseil des
ministres, assemblé le 16 mai, décida de prendre des mesures
dont on trouve le résumé dans la note suivante communiquée
à la presse :
(' M. Caillau.v, ministre des finances, après avoir conféré avec
les directeurs des contributions directes des départements les
plus atteints par la crise viticole, a résolu de déposer un projet
de loi' dont les détails pourront être modifiés suivant les indi-
cations que fourniront les travaux de la commission denquête,
mais dont les grandes lignes seront les suivantes :
« Les producteurs de vins seront tenus de faire à la mairie de
leur commune une déclaration de récolte qui sera contrôlée.
Ainsi seront prévenues, dans une aussi large mesure que pos-
sible, les fraudes de fabrication artificielle et de mouillage,
qui peuvent être commises à la propriété.
« D'autre part, le sucrage sera enrayé par une série de me-
sures, et notamment par une taxation supplémentaire. Pour
es LES POPULATIONS VITICOLES.
empêcher les sucrages frauduleux, la visite des sucres sera as-
surée par une surveillance rigoureuse, assez analogue à celle
prévue dans le projet déposé, l'année dernière, par M. Poincaré,
voté par la Chambre et soumis actuellement au Sénat.
« Enfin, des dispositions très énergiques seront proposées pour
enrayer les fraudes qui se commettent principalement par la
voie du mouillage dans les débits de boissons.
(( Le ministre des finances pense ainsi circonscrire aussi rigou-
reusement qu'il est possible le champ de la fraude. Au surplus,
il s'est entendu avec son collègue de l'agriculture pour appli-
quer immédiatement, en sollicitant du Parlement les nouveaux
crédits nécessaires, les dispositions de la loi sur les fraudes de
1905 relative au service de l'inspection et des laboratoires.
« M. Caillaux estime que, par l'application des mesures sus-in-
diquées, l'État donnera, pour la répression des fraudes, tout
l'effort qu'il peut fournir. Mais le ministre des finances consi-
dère que, quoique d'une très grande importance, la répression
des fraudes n'est qu'un des côtés de la grosse question écono-
mique que les viticulteurs ont posée devant l'opinion. Il étudie,
en ce moment, le régime des alcools.
c( D'autre part, en ce moment même, le ministre se préoccupe
de favoriser et, au besoin, de susciter la formation des sociétés
coopératives de vente, d'associations de toute nature, qui grou-
peront les forces éparses des producteurs. Le gouvernement
cherche enfin à créer de nouveaux débouchés à l'extérieur, de
façon à élargir le champ de la consommation. »
Voilà tout ce que, de son propre aveu, peut faire le gouverne-
ment, et il insinue que la répression des fraudes (pût-elle se
faire en pratique!; ne sera pas suffisante, et il propose de favo-
riser la formation de sociétés coopératives. Gomment? On ne
nous le dit pas. Au fond, l'État et les viticulteurs se renvoient
réciproquement la solution de la crise.
Quant à nous, nous croyons que la répression de la fraude ne
sera pas suffisante pour remédier à la souffrance actuelle. En ef-
fet, si le sucrage est l'une des causes de la crise, il ne se pratique
plus guère au cours actuel des vins. C'est le sucrage fait dans
LA CRISE ACTUELLE. 69
les années antérieures qui pèse sur le marché; c'est aussi la sur-
production naturelle de ces mômes années. Voilà ce que Ion
oublie trop.
Reste la solution gouvernementale : les sociétés coopératives.
Laissons parler M. Augé-Laribé ' : « Dans la pratique son action
sera peut-être limitée par des difficultés d'ordre psycholog"ique
et moral, parce que l'association exige des habitudes de disci-
pline, une bonne volonté, une instruction économique, une
loyauté et une confiance qui ne sont pas fréquentes. Mais tant
(ju'on reste dans le domaine de la théorie, tant qu'il s'agit seu-
lement d'organiser les intérêts individuels, de îaire des plans et
des projets, elle semble justifier les espoirs les plus merveilleux.
Elle a réponse à tout... La grandeur de la tâche parait effrayante.
Pour la mener à bien, il faudrait des habitudes et des qualités
d'esprit qui ne sont pas naturelles aux Méridionaux; ils subissent
encore l'influence démoralisante de la trop brusque prospérité
de naguère. » On ne peut mieux dire, et il semble certain que
le mouvement coopératif — se réalisera-t-il ? — ne sera pas assez
rapide pour combattre la crise actuelle. Ces vignerons que nous
avons vus incapables de conduire à bien le mouvement syndical,
seront sans doute impuissants à mener à bonne tin les nouvelles
associations qu'on leur propose. Elles demandent plus de qua-
lités encore, et ce n'est pas en un jour, ni en un an, que les ca-
ractères d'une race changent.
Mais l'État ne pourrait-il faire plus? Les socialistes prétendent
que oui, et l'on a vu M. Jaurès demander le rachat des grandes
propriétés par l'État, et leur exploitation par des groupements
ouvriers dont l'État achèterait les produits à un prix rémunéra-
teur. C'est la solution collectiviste dans toute sa beauté, sinon
dans toute son intégralité, car on laisse en dehors les petits
propriétaires cultivant eux-mêmes; toutefois ces derniers joui-
raient du privilège de l'achat forcé de leur vin par l'État à un
prix rémunérateur. L'État aurait donc le monopole du com-
merce des vins.
1. Augé-Laribé, p. 348 et 319.
/O LES POPULATIONS VITICOLES.
Reste à savoir comment il les écoulerait parmi les consom-
mateurs : ou bien il le ferait en se soumettant à la loi de l'ofifre
et de la demande, ou bien en la violant. Dans le premier cas,
les prix ne seraient pas modifiés, et ce serait le contribuable
français qui paierait la différence entre le prix octroyé aux
producteurs et celui donné par les consommateurs. Dans le se-
cond cas, il faudrait trouver un moyen de forcer le consomma-
teur français à boire tout le vin produit en le payant à un prix
fixé.
Dans les deux cas, on aurait une solution philanthropique; ce
serait la charité forcée envers les vignerons; la seule différence
est que, dans le premier cas, l'aumône serait payée par les con-
tribuables, dans le second par les consommateurs. Reste à sa-
voir si la richesse des uns et des autres leur permettrait le
paiement à perpétuité de cette rente?
Il ne faudrait évidemment pas songer à écouler le vin à l'é-
tranger, car, là , il retomberait aux prix fixés par la concurrence
italienne, espagnole et allemande, voire hongroise. Nous avons
du reste étudié ce problème à fond * , et nous avons montré
clairement que le collectivisme ne s'adapte pas à la concurrence
mondiale '; il en est ainsi, à plus forte raison, du communisme'
qui est une forme de socialisme plus exagérée encore.
Mais il y a une forme de socialisme plus atténuée que le col-
lectivisme ; nous l'avons dénommée monopolisme '\ Cette forme
est donc celle qui avait le plus de chance d'aboutir, si l'on
voulait essayer la réalisation des doctrines socialistes. Dans le
cas qui nous occupe, le monopolisme consisterait à accorder le
monopole de la production du vin aux viticulteurs existants, et
à rég-lementer le recrutement futur de cette profession. Ce se-
rait, en somme, l'ancien régime corporatif appliqué au vin.
Rien ne montre mieux que le socialisme est un retour vers le
passé. En fait, nous savons qu'il a existé partout dans le passé.
1. L'Humanité évolue -t-elle vers le socialisme? (Se. soc., 2° sér., 30° fasc.}.
9.. Id., chap. m.
.1. Id., ch. II.
4. Id., p. 7.
LA CRISE ACTL'ELLE. 71
quand les moyens de transports peu développés exig-eaient la
culture intégrale, et empêchaient la libre concurrence de se pro-
duire'. L'évolution de l'hunianité nous montre que ce régime
va continuellement en s'atténuant, et que son maintien est rendu
de plus en plus difficile, au fur et A mesure que l'accroisse-
ment des moyens de communication vient imposer une culture
de plus en plus intensive sous l'aiguillon de la concurrence.
Une nécessité inéluctable s'impose de jour en jour d'une façon
plus pressante : se tenir au niveau des nécessités de la lutte
commerciale.
Après les remèdes demandés par les vignerons ou proposés
par l'État, viennent ceux préconisés par les patrons — ou plutôt
par certains patrons. Nous voulons parler des syndicats mixtes
et de la participation aux bénéfices.
Le syndicat mixte comprend, dans un même groupement, des
patrons et des ouvriers ; les premiers s'eng-agent de préférence à
employer les ouvriers faisant partie des syndicats, et ceux-ci à
travailler avant tout pour les propriétaires syndiqués. Pour pa-
rer à la situation actuelle, chaque propriétaire s'engage à fournir
proportionnellement à l'étendue de ses domaines une journée
par .') hectares aux ouvriers se trouvant en état de chômage mo-
mentané, et cela au tarif des ouvriers occupés par eux en ce mo-
ment-. C'est là, évidemment, une forme d'assistance qui n'est pas
déprimante, mais elle est limitée, et il n'en peut être autrement.
D'après M. Augé-Laribé ', il y aurait actuellement une centaine
de syndicats mixtes dans le iMidi.
Quant à \sipa?'ticipatio)i aux bénéfices, elle n'a jusqu'à présent
donné aucun résultat en viticulture, et il ne semble guère qu'elle
soit susceptible d'en donner.
D'autres remèdes ont encore été proposés. M. Augé-Laribé,
entre autres, préconise le contrat collectif de travail. Sans con-
tester que cette forme de contrat ne puisse donner de bons résul-
1. Id., p. 103.
2. Henri Brun, loc. cit.. p. 31.
3. Auge Laribé, p. 31 G.
72 LES POPULATIONS VITICOLES.
tats dans certains cas, nous ne pensons pas qu'elle soit efficace
en temps de crise, surtout dans une crise qui est moins une
question de salaire qu'une question de prix de vente. C'est pour-
quoi nous avons la ferme conviction que, dans les circonstances
actuelles, le contrai collectif sera moins fort que la force des
choses.
On a préconisé également le retour au méta]]age, et l'on cite
un propriétaire, M. Causse, qui l'a essayé partiellement sur ses
domaines ^ En effet, l'on remarque que les pays où domine le
métayage ont échappé à la crise, par exemple l'Italie et certaines
régions de la France. Mais il faut remarquer que jamais le mé-
tayage ne s'applique à la monoculture d'un produit aléatoire.
Une métairie comprend plusieurs espèces de culture, de sorte
que si l'une ne réussit pas, le métayer peut se rattraper sur
l'autre. Peut-être le métayage pourrait-il s'appliquer à la mono-
culture d'un produit stable, de vente certaine, mais je doute
qu'un métayer ose se lancer dans la monoculture d'un produit
instable, à cours aussi variable que le vin. Donc la stabilité des
régions où domine le métayage provient de la polyculture, et non
de cette forme de contrat.
Mais il y a plus, nous avons vu 2, en Armagnac, le métayage
disparaître au moment du phylloxéra. En effet, le propriétaire,
qui a supporté seul les frais de reconstitution de la vigne, ne
veut plus partager de moitié avec le métayer; il veut rentrer dans
l'intérêt de son capital. Cela est tellement vrai que, dans l'exem-
ple cité plus haut, M. Causse ne laisse plus que 1/5 de la récolte
à ses métayers. Ceux-ci peuvent-ils continuer à vivre dans ces
conditions. M. Gide a calculé que, pour qu'un tel contrat soit
avantageux au métayer, il faut qu'il produise au moins 115 hec-
tolitres à l'hectare, et que le vin se vende 10 francs. Au prix
actuel de 0 francs, il doit produire 200 hectolitres. Aussi,
M. Causse a-t-il assuré un minimum de revenu de 1.000 francs
pour trouver un métayer -^ Ainsi, par la force des choses, le con-
1. Aug(--Laril)é, p. 322.
2. Voir supra.
3. I.oc. cit., y. 321.
LA CRISE ACTLELLE. 73
trat de métayage a été transformé, vicié; on ne le reconnaît
plus. Il est douteux que beaucoup de propriétaires puissent se
lancer dans une voie aussi peu avantageuse pour eux, et dans
laquelle il y a une part de philanthropie. La pliilanthropie n'est
pas à la portée de toutes les bourses, et il est peut-être dange-
reux de l'assurer par contrat aux gens qui doivent travailler pour
vous.
Et maintenant, nous avons examiné tous les remèdes qui ont
été proposés, et nous n'avons pu constater que leur échec ou leur
insuffisance. Au fond, ce ne sont pas des remèdes, ce sont des
palliatifs. Certes, il est très facile de dire : Faites ceci ou cela,
et vous serez guéri. Au fond, vous ne faites qu'entretenir l'il-
lusion du malade pendant quelque temps, mais, pendant ce
temps, la maladie a augmenté, et la guérison est rendue moins
facile. Il faut donc avoir le courage de dire la vérité, brutale-
ment, au risque de froisser les gens, au risque de tuer les illu-
sions qui leur sont chères. Cela vaut mieux que de les endormir
par des promesses. Je reconnais toutefois que ce dernier rôle est
beaucoup plus agréable.
La vérité est celle-ci :
Il n'y a pas de solution générale à la crise des vins.
Je me hâte d'ajouter :
Il y a une solution particulière à chacun des intéressés. Si l'on
s'engoue tant des solutions générales, c'est qu'une solution
générale est en dehors de l'individu, elle doit venir de l'exté-
rieur ; elle doit être résolue par l'État, par la philanthropie, par
l'association, par la solidarité. Dès lors, chacun attend toujours
laide des autres ; il y compte; il croit y avoir droit. Et ainsi il
entretient sa passivité.
Si, au contraire, on vous dit : il y a une solution particulière
à chacun de vous, alors, il y a un examen de conscience k
faire. Ce n'est plus l'examen de la conscience des autres qu'il
faut faire, c'est l'examen de sa propre conscience, et cela est
bien plus difficile. Il faut que chacun réfléchisse froidement sur
les moyens qu'il a de se dépêtrer, et alors, il faut qu'il agisse.
74 LES POPULATIONS VITICOLES.
Quil agisse! Voilà le grand mot lâché. Et cela est plus difficile
que de parler. L'incapacité d'agir, tel est le grand vice du com-
munautaire .
Et ici il faut que nous nous expliquions sur ce que nous
entendons par ce mot : agir. Nous ne voulons pas dire que le
communautaire est incapable de travailler. On voit des ouvriers
de ce type fournir une somme énorme de travail dans les condi-
tions ordinaires de l'existence, quand ils sont encadrés dans leur
milieu; mais ils n'ont pas la force de caractère de sortir de ce
milieu quand il devient mauvais ; ils ne savent pas prendre une
décision au moment voulu, et surtout l'exécuter.
L'ouvrier particulariste, au contraire, a l'aptitude à se porter
là où son travail est le mieux rémunéré. Il est souvent moins
intelligent que le premier; mais moins attaché aux choses et aux
hommes qui l'entourent, il se déplace plus facilement, et domine
la situation.
Deux choses ont donc manqué aux vignerons : la prévoyance et
l'énergie '. Us ont manqué de prévoyance en n'épargnant pas
aux époques de prospérité, en faisant de folles dépenses. On a
cité des faits typiques à ce sujet.
Voici une histoire dont le Temps ' garantit l'authenticité.
« Un viticulteur qui gagnait presque son poids d'argent —
c'était au beau temps du vignoble — tombe un jour àl'improviste
chez son frère et trouve ses deux nièces jouant à quatre mains
une sonate sur un piano. Notre homme ne dit rien ; mais sous un
prétexte futile, s'éclipse et court chez un facteur de pianos. Et
quelques heures après, des hommes de peine apportaient un
Pleyel chez les deux nièces.
c( On se récrie. Que faire d'un second instrument .^ Et l'oncle,
finement :
« — Je n'entends pas que mes nièces soit obligées de jouer
sur le môme piano. Ainsi, chacune aura le sien.
« Alors, la belle-sœur du viticulteur :
1. Nous parlons évidemment d'une façon fjénérale, mais il est (■videnl qu'il y a de
notables exceptions.
>. N''du 2.5 mai 1907.
LA CRISK ACTIELLE. lO
« — Soit, mais comme il n'y a pas assez de place dans le salon
on y mettra seulement le piano neuf. Quant à l'autre, il fera très
bien dans la cuisine.
« Aujourd'hui, les pianos — celui de la cuisine d'abord, celui
du salon ensuite — ont repris le chemin par où ils étaient venus ;
et dans les salons dégarnis, on songe aux jours d'autrefois, et
l'on attend les « décrets « du comité d'Argelliers, le mot d'ordre
do Marcellin Albert. »
M. Jean Vidal, de son côté, écrit ^ :
« L'affection des parents pour leurs enfants se traduit par des
sacrifices considérables, en ce c{ui concerne la toilette et les
menus plaisirs de ceux-ci, nullement justifiés d'ailleurs par la
situation de fortune du plus grand nombre ".
Plus loin, il nous dit, en parlant de la commune d'Ainiar-
gues ^ :
« En 1897, le conseil municipal n'a pas reculé devant une
dépense considérable pour doter la commune d'un hùtel de ville
qui pourrait faire l'ornement d'une sous-préfecture par sa déco-
ration excessivement luxueuse, tant à l'intérieur qu'à l'exté-
rieur... Les distractions de la population sont en rapport avec sa
culture intellectuelle ; nous ne lui en connaissons pas d'autres
que l'apéritif et les courses de taureaux. Le café occupe une large
place dans les habitudes de la population. »
Il nous dit aussi "^ que la ville de Nîmes reçoit de fréquentes
visites de la part des Aimarguois qui retournent la bourse allégée
par leurs tournées dans les magasins du chef-lieu; que la gare
d'Aimargues distribue 25<> à 300 billets quand il y a une course
de taureaux à Nhnes.
Plusieurs propriétaires m'ont conhrmé le gaspillage insensé
auquel se sont livrés les vignerons du Midi, pendant les pre-
mières années qui ont suivi la crise du phylloxéra. A cette
époque, où le vin s'est vendu jusqu'à 30 francs l'hectolitre, alors
qu'il revenait à 7 où 8 francs, on roulait littéralement sur l'or.
1. Augé-Laribé, p. 259.
2. /(/., p. 308 et 309.
3. 7r/..p. 313.
"G LES POPULATIONS VITICOLES.
Mais, hélas ! cette prospérité était factice, et combien de viîtnerons
qui alors entretenaient un double ménai;e, sont aujourd'hui
incapables de nourrir leurs enfants !
Dans leur désir de jouir, de gagner facilement beaucoup
d'argent, ils ont tout lâché pour la vigne, sans réfléchir à un
retour possible des choses, sans réfléchir que la vigne est une
culture qu'on ne change pas facilement en une autre sans
grands frais.
« La passion pour la vigne, dit M. Ai'douin-Dumazet^ était
devenue une véritable folie, au point que le propriétaire ne
conservait même pas autour de son logis le moindre espace où
il pût obtenir ces légumes qui ont cependant un rôle si con-
sidérable dans son alimentation : salades, tomates, aubergines,
artichauts, piments, concombres. Pour tout cela, le vignoble
est devenu peu à peu tributaire de quelques régions : envi-
rons de Perpignan, vallée du Rhône autour de Nimes, d'Avi-
gnon, d'Arles. Et non seulement ces produits maraîchers, qui
sont la gaieté des villages en tant de parties de la France par
le jardinet familial, mais encore les fruits, ont disparu. Dans
l'Hérault, le Gard, l'Aude, les Pyrénées-Orientales, il est d'in-
nombrables villages autour desquels on chercherait en vain
l'ombre d'un arbre à fruit; même de ceux, comme le pêcher,
qui se marient si volontiers à la vigne. L'olivier surtout a re-
culé ; les olivettes qui mettaient la grâce classique de leur ver-
dure bleuâtre autour des bourgs ont été supprimées avec une
véritable rage... Avec une faible surface de terrain, chaque
famille, en ce climat béni, pourrait avoir son huile, ses fruits
frais ou secs, ses légumes frais ou secs, élever quelques lapins
ou volailles... Tout ce Midi doit acheter, il dépend pour sa
subsistance de régions souvent éloignées. A Legognau et dans
toute la partie du Narbonnais qui l'entoure, les magasins et
les marchés sont alimentés par l'Albigeois, le Lauragais, la
campagne de Toulouse. Les farines viennent également de la
allée de la Garoime qui fournit encore le bétail, concurrem-
1. Journal d'agricnUitre pratique, .'JO mai l'.)07, p. iWi.
LA CRISE ACTUELLE. 77
ment avec l'Auvergne... Une immense région de terres fertiles,
où l'eau des torrents et du sous-sol produirait dos merveilles
employées à l'irrigation, ou seulement à l'entretien des jar-
dins légumiers, ne fournit pas même un poireau ou un brin
de cerfeuil^ on n'y trouve d'autres œufs que ceux que por-
tent les coquetiers ; dans bien des villages on ignore le cbant
d'un coq, le gloussement d'une poule, le roucoulement d'un
pigeon. Le lait, si l'on en consomme, vient lui-même de loin,
de quelque pauvre et lointain pâturage palustre où la vigne
ne saurait croître et où paissent des chèvres, des brebis ou de
rares vaches. »
Tout cela montre les dangers de la monoculture. Est-ce à
dire que la monoculture soit un principe mauvais en lui-même?
Ce serait renverser ce principe plusieurs fois établi par les ob-
servations de la Science sociale, que l'Humanité marche vers
une spécialisation croissante. Il y a, dans les États-Unis et au
Canada, des régions entières qui ne font que du blé; d'autres,
en Angleterre et dans les colonies anglaises, qui no font que
du mouton. Au contraire, les pays arriérés, privés de moyens
de communication, s'attardent forcément dans la culture inté-
grale de tous les produits. Alors, où est la faute du Midi?
Constatons d'abord que les pays anglo-saxons, qui sont ceux
où la spécialisation du travail est poussée le plus loin, n'y sont
pas arrivés à la suite d'une théorie préconçue; ils n'y sont ve-
nus que lentement, par degré, par tâtonnements successifs, re-
culant provisoirement ici, avançant là, gardant toujours par-
tout le contact avec le passé. C'est pourquoi ces pays semblent
être à la fois conservateurs et progressifs ; ils ne révolutionnent
jamais brusquement les choses, ils les améliorent peu à peu par
des changements de détails qui eux-mêmes paraissent insigni-
fiants. Mais, au bout de quelque temps, toute la nation a pro-
gressé, et personne n'a vu comment ce progrès s'est fait.
Le cas des viticulteurs du Midi est bien ditïérent. Ils ont sou-
dainement passé de la polyculture à la monoculture sans tran-
sition, en révolutionnaires. Ils ont devancé les temps, et main-
"8 LES l'OPULAÏIOiNS VITICOLES.
tenant, comme après toute révolution, il faut revenir au, point
de départ, en laissant des ruines derrière soi. Leur emballe-
ment a été d'autant plus inconsidéré que la vigne est une cul-
ture plus aléatoire que les autres, et qu'ils s'y sont lancés tête
baissée, en se coupant toute ligne de retraite.
Quel sera l'avenir?
Nous l'avons dit, il n'y a pas de solution générale, il y a une
solution particulière à chacun. Les uns reviendront à la poly-
culture; les autres vivront d'un autre métier; d'autres seront
soutenus par des moyens plus ou moins issus de la philanthro-
pie; certains émigreront, d'autres souffriront, tous devront se
restreindre.
Il est une chose que nous souhaitons en terminant, c'est que
l'on ne retombe plus dans les mêmes erreurs, et qu'enfin le
p assé serve de leçon à l'avenir. Il est à espérer que le Midi,
rendu plus prudent, marchera d'une façon plus lente, mais plus
sûre dans le sens où penche de plus en plus l'Humanité par
suite du développement des transports. Cette évolution est-elle
un bien ou un mal? La question pour nous n'est pas là, en ce
moment. Il suffit qu'elle soit fatale, qu'elle soit irrésistible,
(ju'aucune force humaine ne puisse empêcher. C'est à nous de
nous armer — et surtout d'armer nos fils — pour s'y adapter.
L'évolution sera bonne pour ceux-là.
Paul Dkscami»s.
Le Directeur-Gérant : Edmond Dkmolixs.
Typograjibie Kirmin-Didot et C". — Paris.
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